Après des décennies de promesses non tenues, de dysfonctionnements institutionnels et de crises politiques à répétition, un projet inédit entend changer la relation entre Haïti et sa diaspora. Baptisée Conférence Économique de la Diaspora Haïtienne (CEDHA), cette nouvelle structure, dont le lancement est prévu en 2027, propose de convertir une partie des 3,8 milliards de dollars transférés chaque année par les Haïtiens de l’étranger en investissements transparents, traçables et productifs. Adossée à la technologie blockchain et à un système de gouvernance indépendant, la CEDHA se présente comme une alternative au Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger (MHAVE) et comme un nouvel instrument de développement économique national.
Port-au-Prince, Haïti, Miami, Montréal, Paris, Santiago.
Marie a quarante-cinq ans. Elle est infirmière dans le quartier de Little Haiti à Miami. Un mardi soir, après une double garde, elle ouvre l’application Western Union sur son téléphone. Trois cents dollars. Encore une fois. Sa mère, à Jérémie, attend cet argent pour payer le loyer, acheter du riz, des haricots, un peu d’huile. Marie envoie. Elle envoie depuis vingt ans. Elle a quitté Haïti il y a deux décennies, mais Haïti ne l’a jamais quittée.
La même scène se répète à Montréal-Nord, dans le 18e arrondissement de Paris, à Quilicura, à la périphérie de Santiago, ce quartier que les Chiliens ont surnommé Haitilicura. Les mêmes doigts qui tapotent sur les écrans. Les mêmes sommes qui traversent les océans. La même question, sans réponse.
Tout cela change-t-il vraiment Haïti?
La réponse honnête, celle que personne n’ose prononcer lors des galas de charité ou des réceptions diplomatiques, est non. Envoyer de l’argent sans pouvoir de décision ne transforme pas structurellement un pays. Les 3,3 à 3,8 milliards de dollars envoyés chaque année par la diaspora haïtienne, environ 20% du PIB national, sont une bouée de sauvetage qui empêche Haïti de couler. Mais cet argent est consommé pour survivre, non investi pour bâtir. Moins de un pour cent de cette manne finance des projets productifs et durables.
Après des décennies de promesses non tenues, Haïti tente aujourd’hui un renversement radical. Le gouvernement, en lien avec le mouvement politique PARASOL et son fondateur Yvon Bonhomme, a dévoilé une proposition qui vise à transformer la diaspora, jusqu’ici simple expéditrice de fonds, en architecte national. L’instrument s’appelle la Conférence Économique de la Diaspora Haïtienne, ou CEDHA. Le lancement est prévu en 2027. La question est de savoir si les Haïtiens de l’étranger y croiront cette fois.
Le Ministère des Haïtiens Vivant à l’Étranger, connu sous son acronyme MHAVE, a été créé au milieu des années 2000 avec une mission claire. Coordonner les relations entre l’État et la diaspora, protéger les droits des Haïtiens à l’étranger et canaliser leurs investissements vers le développement national. Quinze ans plus tard, le verdict est accablant.
Le budget annuel du MHAVE tourne autour de dix millions de dollars. Seuls cinq à sept pour cent de cette somme sont réellement dépensés pour des programmes utiles à la diaspora. Le ministère emploie vingt-cinq agents permanents, dont seulement sept sont spécialisés en relations internationales. En quinze ans, moins de cinq projets d’investissement majeurs ont été menés à bien. Un rapport de l’Inspecteur général de l’État publié en 2020 a révélé des irrégularités financières graves, une mauvaise allocation des ressources et des détournements via des contrats suspects. Le ministère n’a jamais réussi à construire une plateforme numérique fonctionnelle, ni des mécanismes de transparence crédibles, ni des partenariats solides avec les organisations de la diaspora.
La comparaison internationale est brutale. L’Inde consacre environ cinquante millions de dollars par an à son ministère des Affaires indiennes outre-mer, qui emploie plus de quatre cents personnes et parvient à capter environ quinze pour cent des transferts vers l’investissement productif. Le Mexique, avec son Institut des Mexicains à l’étranger, dispose d’un budget de trente-cinq millions de dollars et de deux cent cinquante agents spécialisés. Les Philippines atteignent un taux de captation de dix-huit pour cent. Haïti, avec son MHAVE, plafonne à moins de deux pour cent. La CEDHA vise quant à elle un taux de quinze à vingt pour cent d’ici 2037.
Un membre d’une association de la diaspora à Boston a résumé le sentiment général dans une phrase devenue célèbre dans les cercles communautaires. On nous appelle quand il faut payer. Jamais quand il faut décider.
Pour comprendre l’ampleur de ce qui est en jeu, il faut revenir sur la manière dont la diaspora haïtienne s’est construite. Quatre grandes vagues migratoires ont façonné sa géographie mondiale.
La première vague, de 1957 à 1986, est celle de l’exil duvaliériste. Sous les régimes de François Duvalier, dit Papa Doc, puis de son fils Jean-Claude, dit Baby Doc, des centaines de milliers d’Haïtiens fuient la terreur et la répression politique. Ce sont majoritairement des professionnels, des intellectuels, des commerçants et des classes moyennes. Ils s’installent à New York, à Miami, à Montréal et à Paris.
La deuxième vague survient après le coup d’État contre le président Jean-Bertrand Aristide en septembre 1991. Des milliers d’Haïtiens prennent la mer sur des embarcations de fortune et renforcent les communautés de Floride et de New York.
La troisième vague est déclenchée par le séisme du 12 janvier 2010, qui dévaste Port-au-Prince et sa région, faisant plus de deux cent mille morts et un million cinq cent mille déplacés. Dans les mois qui suivent, des dizaines de milliers d’Haïtiens émigrent vers le Brésil et le Chili, créant de nouvelles communautés en Amérique du Sud. À Santiago, le quartier de Quilicura est aujourd’hui surnommé Haitilicura.
La quatrième vague, toujours en cours, est celle de l’insécurité des gangs et de l’exode maritime. Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021 et l’effondrement du contrôle étatique, un nouvel exode a commencé. En 2023, au moins quatre cent soixante-dix migrants ont disparu ou sont morts dans les Caraïbes, selon l’Organisation internationale pour les migrations.
Quatre vagues de fuite. Aucune vague de retour organisé.
Les chiffres donnent le vertige, mais ils ne racontent qu’une partie de l’histoire. Selon la Banque de la République d’Haïti, les transferts de la diaspora en 2023 ont atteint 3,28 milliards de dollars. Selon les méthodologies plus larges de la Banque mondiale et de l’Institut haïtien de statistique et d’informatique, le chiffre se situe plutôt entre 3,7 et 3,8 milliards de dollars. Dans tous les cas, les transferts de la diaspora sont deux à trois fois plus importants que l’aide humanitaire annuelle reçue par Haïti.
La répartition interne est profondément inégalitaire. Le département de l’Ouest, qui comprend Port-au-Prince, capte à lui seul 68,39% des transferts, soit environ 2,25 milliards de dollars. L’Artibonite reçoit 9,63%. Le Nord reçoit 4,93%. Le Sud reçoit 4,54%. Les autres départements se partagent les 12,51% restants.
Ce déséquilibre territorial est l’une des cibles explicites de la CEDHA. Dès 2031, la conférence entend porter à quarante pour cent la part de ses projets financés en dehors de la zone métropolitaine de Port-au-Prince. En 2037, cet objectif passe à quarante-cinq pour cent.
La diaspora est donc indispensable à la survie quotidienne. Mais elle reste invisible sur le plan institutionnel. Elle ne siège dans aucun conseil d’administration. Elle ne vote aucun budget. Elle ne décide d’aucune priorité nationale. La CEDHA propose de briser ce paradoxe non pas en réformant l’ancien ministère, mais en le remplaçant entièrement par une architecture inédite.
La CEDHA repose sur huit ruptures fondatrices.
La première rupture est institutionnelle. La CEDHA n’est pas un ministère. C’est une conférence économique autonome dotée d’un conseil d’administration indépendant qui ne reçoit aucune ingérence politique. Le conseil comprend sept membres proposés par la diaspora, soumis à des enquêtes administratives et techniques, approuvés par le Sénat à la majorité des deux tiers, puis nommés par arrêté présidentiel. Leur mandat est de trois ans, renouvelable une fois. Ils sélectionnent les projets, valident les budgets, supervisent l’exécution et cosignent tous les décaissements.
La deuxième rupture est financière. Les fonds de la diaspora ne sont pas versés dans le budget général de l’État. Ils sont déposés dans des comptes souverains à la Banque de la République d’Haïti, totalement séparés des finances publiques ordinaires. Chaque dollar est traçable.
La troisième rupture est technologique. Chaque transaction, chaque décaissement, chaque livrable de projet est enregistré sur une blockchain publique. L’architecture choisie est une blockchain privée ou permissionnée utilisant Hyperledger Fabric ou Stellar, avec des nœuds validateurs exploités par la banque centrale, le ministère des télécommunications, le conseil de la CEDHA et deux représentants élus de la diaspora. Le consensus repose sur une signature multi-clé de trois clés sur cinq. L’accès public est réservé à la lecture seule, mais tout le monde peut tout voir. Personne ne peut effacer ou modifier une transaction. Un citoyen qui veut vérifier si une école a vraiment été construite peut le faire depuis son téléphone.
La quatrième rupture est démocratique. Chaque investisseur reçoit un certificat numérique de contribution, un certificat par dollar investi. Ce certificat octroie un droit de vote pondéré sur les orientations stratégiques annuelles de la CEDHA, avec un mécanisme de dégressivité pour empêcher les gros investisseurs de dominer les plus petits.
La cinquième rupture est territoriale. La CEDHA installe des bureaux régionaux à l’intérieur d’Haïti, au Cap-Haïtien pour le Grand Nord, aux Cayes pour le Grand Sud, et à Port-au-Prince pour la zone métropolitaine. Elle ouvre également un bureau de liaison à Washington, D.C., pour maintenir la continuité opérationnelle en cas de crise politique majeure en Haïti.
La sixième rupture est la transparence. Un portail numérique permet de suivre chaque projet en temps réel : budget, délais, bénéficiaires, photographies, vidéos. Un mécanisme de signalement citoyen déclenche une enquête dans les quarante-huit heures.
La septième rupture est la rigueur. Huit indicateurs de performance sont définis, suivis annuellement et rendus publics. Une matrice des risques identifie huit dangers majeurs et propose des stratégies d’atténuation pour chacun.
La huitième rupture est philosophique. La CEDHA s’inscrit dans ce que son créateur, Yvon Bonhomme, appelle le Dessalinisme humaniste, une philosophie politique qui tire trois principes de l’héritage de Jean-Jacques Dessalines, le père fondateur de l’indépendance haïtienne. La souveraineté reconquise. La dignité imposée. La justice sociale pour tous. Pour la diaspora, cela se traduit par un conseil qui décide, un vote pour chaque investisseur, même modeste, et une blockchain qui rend tout visible, mettant fin aux trous noirs de l’administration.
La CEDHA n’est pas un acte de foi. Elle repose sur une théorie du changement formalisée, énonçable clairement et vérifiable dans le temps.
Si la diaspora investit par le biais de mécanismes transparents, et si le conseil indépendant sélectionne les projets selon des critères stricts, alors le taux de captation des transferts vers l’investissement productif passera de moins de un pour cent à quinze ou vingt pour cent, ce qui générera des centaines de milliers d’emplois et des milliards de dollars de PIB additionnel.
Les projections sur dix ans, dans un scénario médian, suivent une trajectoire précise. En 2027, première année opérationnelle, les investissements de la CEDHA devraient atteindre entre 280 et 350 millions de dollars. En 2029, entre 296 et 370 millions. En 2031, entre 320 et 400 millions. En 2033, entre 352 et 440 millions. En 2035, entre 400 et 500 millions. En 2037, entre 416 et 520 millions.
Le multiplicateur économique varie selon les secteurs. L’agriculture irriguée offre un multiplicateur de 1,8, c’est-à-dire que chaque dollar investi génère 1,80 dollar de valeur ajoutée. L’éducation suit avec 1,7. Les infrastructures et les technologies numériques avec 1,6. L’énergie renouvelable et le tourisme avec 1,5. La santé avec 1,4.
La comparaison avec le statu quo en 2037 est édifiante. Sans la CEDHA, les investissements productifs financés par la diaspora resteraient inférieurs à cinquante millions de dollars. Avec la CEDHA, ils atteignent 416 à 520 millions, soit huit à dix fois plus. Les emplois créés passeraient de moins de dix mille à quatre-vingt ou cent vingt mille, soit huit à douze fois plus. Le PIB additionnel passerait de moins de quatre-vingts millions de dollars à 1,2 ou 1,6 milliard de dollars, soit quinze à vingt fois plus.
La CEDHA ne se contente pas de grandes déclarations. Cinq projets pilotes ont déjà été modélisés et pourraient être lancés dès 2027.
Le premier est une école communautaire numérique à Jérémie, d’un coût total de 250 000 dollars, dont 150 000 dollars financés par la CEDHA. Elle accueillerait quatre cents élèves par an et créerait quinze emplois, avec un retour sur investissement social estimé à 1,8.
Le second est une centrale solaire hors réseau dans le département du Sud, d’un coût de deux millions de dollars, dont 1,2 million financé par la CEDHA. Elle connecterait cinq mille ménages, réduirait les émissions de CO2 de 2 500 tonnes par an et créerait quarante emplois.
Le troisième est une plateforme de télémédecine dans l’Artibonite, d’un coût de 350 000 dollars entièrement financé par la diaspora. Elle relierait douze cliniques rurales et permettrait quinze mille actes médicaux à distance par an.
Le quatrième est une coopérative agricole irriguée, toujours dans l’Artibonite, d’un coût de 600 000 dollars dont 400 000 dollars financés par la CEDHA. Deux cent cinquante exploitants cultiveraient cent vingt hectares irrigués, avec une augmentation de rendement attendue de deux cents pour cent.
Le cinquième est un incubateur de startups technologiques à Port-au-Prince, d’un coût de 500 000 dollars financé à moitié par la diaspora. Il accueillerait dix startups par an et formerait deux cents jeunes annuellement.
Ces cinq projets sont délibérément modestes. Ce sont des preuves de concept, non des utopies. Ils sont conçus pour démontrer que le modèle fonctionne avant de passer à l’échelle.
Le lecteur attentif aura remarqué que toutes les projections commencent en 2027, non en 2024 ou 2025. Ce décalage est délibéré et assume une forme de patience stratégique.
Haïti traverse une crise politique profonde, marquée par l’absence d’élections régulières, la vacance des institutions légitimes et une transition prolongée. Lancer la CEDHA aujourd’hui serait risquer sa captation politique ou sa délégitimation. Yvon Bonhomme, le fondateur de PARASOL et l’auteur intellectuel du projet, le dit sans détour. Un projet d’une telle ampleur, qui touche au cœur de la relation entre Haïti et sa diaspora, ne saurait être engagé dans la précipitation ni sous une légitimité institutionnelle contestée.
La CEDHA deviendra donc l’un des premiers grands chantiers de la Deuxième République, dès lors que les conditions démocratiques minimales seront réunies. En attendant, ce document reste un référentiel, une matrice de réflexion et un contrat philosophique et technique que PARASOL soumet au débat national et à la diaspora.
Les années 2024 à 2026 constitueront une phase de préfiguration articulée autour de six axes. Consultations avec les communautés de la diaspora. Finalisation des cadres juridiques. Expérimentations techniques liées à la blockchain. Recrutement et formation des futurs cadres. Mobilisation des financements préparatoires. Campagnes de sensibilisation et d’adhésion citoyenne.
Comme le résume Bonhomme dans une phrase qui a vocation à devenir le mantra du projet, nous ne précipitons rien, mais nous ne renonçons à rien. La renaissance viendra à l’heure haïtienne, non à celle des horloges importées.
Aucun projet de cette envergure n’est exempt de risques. La CEDHA en identifie huit principaux et propose des stratégies d’atténuation pour chacun.
Le risque le plus évident est l’instabilité politique, à la fois très probable et très impactante. L’atténuation repose sur trois piliers. Le conseil est indépendant du gouvernement en place. Les comptes à la banque centrale sont protégés et séparés du budget général. En cas de crise majeure, le bureau de Washington peut être activé et la continuité opérationnelle maintenue.
Le risque de corruption d’un membre du conseil est jugé peu probable mais très impactant. La blockchain permet un audit en temps réel. Une procédure de révocation est prévue. Des poursuites pénales peuvent être engagées.
Le risque de cyberattaque contre la plateforme est évalué comme moyen en probabilité et élevé en impact. La réponse combine cryptographie avancée, audits de sécurité externes et redondance des données.
Le risque de blocage administratif par des fonctionnaires réticents est jugé moyen en probabilité mais élevé en impact. La double signature des décaissements et une clause de déblocage automatique en cas de retard excessif sont prévues.
Le risque de décote de la gourde face au dollar, très probable mais d’impact modéré, est traité par le maintien des comptes en dollars et la conversion uniquement au moment du décaissement.
Une supervision internationale indépendante est également prévue. Elle réunit la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement, deux représentants de la diaspora, des organisations de la société civile haïtienne et un expert désigné par les Nations unies ou l’Organisation des États américains. Cette instance réalise un audit annuel, peut formuler des recommandations suspensives, dispose d’un accès illimité aux données et peut déclencher une alerte rouge en cas de dysfonctionnement grave.
Derrière les chiffres et les institutions, il y a des vies. La CEDHA a recueilli cinq témoignages qui résument mieux que tout discours l’attente et la lassitude d’une génération.
Marie, quarante-cinq ans, infirmière à Miami, confie qu’elle ne veut plus seulement envoyer de l’argent, mais qu’elle veut envoyer un avenir. Elle envoie trois cents dollars par mois à sa mère à Jérémie depuis vingt ans, sans jamais savoir où va cet argent une fois qu’il a payé le loyer, le riz et les médicaments.
Jean-Baptiste, trente-deux ans, ingénieur à Montréal, raconte qu’il pourrait former des jeunes à Port-au-Prince, mais que personne ne lui a jamais demandé. Il a des compétences, des réseaux, une expérience précieuse, mais aucun canal pour la mettre au service du pays.
Fabienne, cinquante ans, enseignante à Paris, évoque la mémoire de son père, mort sans revoir Haïti. Elle veut que sa fille voie autre chose que des ruines. Pour elle, la CEDHA est une promesse de réconciliation entre les générations et entre les rives de l’Atlantique.
Emmanuel, vingt-huit ans, ouvrier à Santiago, gagne bien sa vie au Chili, mais veut investir chez lui. Il ne demande pas la charité. Il demande un mécanisme fiable pour faire fructifier son épargne au bénéfice de sa communauté d’origine.
Rachel, trente-neuf ans, avocate à New York, résume le sentiment général avec une formule cinglante. On nous appelle pour les galas de charité. Jamais pour les conseils d’administration. Elle veut siéger là où les décisions se prennent, pas là où les chèques se signent.
La CEDHA n’est pas seulement un projet haïtien. Elle intéresse aussi les bailleurs de fonds et les partenaires internationaux pour trois raisons.
La première est géopolitique. Les États-Unis cherchent à relocaliser leurs chaînes d’approvisionnement dans le cadre du near shoring. Haïti, par sa proximité avec la Floride à une heure et demie de vol, sa main-d’œuvre jeune et bilingue, et sa position maritime stratégique au cœur des Caraïbes, pourrait devenir une plateforme logistique et manufacturière de premier plan. Mais pour saisir cette opportunité, Haïti a besoin d’infrastructures, d’énergie, de routes, de ports et de formation. La diaspora peut financer tout cela, à condition que la transparence et la confiance soient au rendez-vous.
La deuxième est méthodologique. La CEDHA expérimente un mécanisme de gouvernance par blockchain appliqué à la mobilisation des diasporas. Si le modèle fonctionne, il pourrait être reproduit dans d’autres pays du Sud global confrontés aux mêmes défis de captation des transferts et de lutte contre la corruption. Les institutions internationales comme la Banque mondiale ou le Programme des Nations unies pour le développement suivent déjà ce type d’innovation avec intérêt.
La troisième est diplomatique. La CEDHA crée un pont institutionnel entre Haïti et ses diasporas installées aux États-Unis, au Canada, en France, au Chili et au Brésil. Ces diasporas sont des acteurs économiques, politiques et culturels influents dans leurs pays d’accueil. Mieux les associer au développement d’Haïti, c’est aussi stabiliser le pays et réduire les flux migratoires non contrôlés.
Sept critiques reviennent régulièrement dans les débats. La CEDHA les aborde de front.
Première critique. La diaspora n’est pas assez organisée pour porter un tel projet. La réponse est que plus de 1 200 associations existent déjà dans le monde. La CEDHA donne un cadre pour fédérer ces forces vives. Elle n’attend pas une organisation parfaite pour commencer.
Deuxième critique. L’État haïtien va voler l’argent, comme par le passé. La réponse est que les comptes sont séparés du budget général, hébergés à la banque centrale, sécurisés par une blockchain multi-clé et audités par des instances internationales. Voler devient impossible sans laisser des traces immédiatement visibles par tous les citoyens.
Troisième critique. Les projets ne seront jamais terminés, comme tant d’autres. La réponse est que les paiements sont échelonnés sur livrables validés, que des pénalités sont prévues pour les retards, et qu’une liste noire des entreprises défaillantes sera tenue.
Quatrième critique. La blockchain est trop compliquée pour Haïti. La réponse est que le grand public n’interagit qu’avec un portail web, simple comme n’importe quel site de banque en ligne. La complexité est technique, pas humaine. Les Haïtiens utilisent déjà Western Union, le mobile banking et les réseaux sociaux sans en maîtriser les architectures.
Cinquième critique. PARASOL ne gouvernera jamais, donc ce document est un vœu pieux. La réponse est que la CEDHA est conçue comme une loi-cadre. N’importe quel gouvernement rationnel, quel que soit son bord politique, peut l’adopter. Le document est déposé sur la table du débat national, non comme une propriété partisane, mais comme une offre de politique publique.
Sixième critique. La diaspora continuera à privilégier l’aide familiale directe plutôt que l’investissement collectif. La réponse est le sondage de l’OIM de 2023, qui indique que 68 % des membres de la diaspora se déclarent prêts à investir collectivement si la transparence est garantie. La demande existe. L’offre manquait. La CEDHA veut combler ce vide.
Septième critique. La diaspora va dicter sa loi depuis l’étranger sans connaître les réalités du terrain. La réponse est que le conseil est paritaire, que les priorités émergent des communes via les bureaux régionaux, et que la diaspora est partenaire, non gouvernement parallèle. Les Haïtiens de l’intérieur et de l’extérieur co-construisent, ils ne s’affrontent pas.
La CEDHA suit une feuille de route en cinq phases.
La phase zéro, de préfiguration, couvre les années 2024 à 2026. Ses objectifs sont les consultations de la diaspora, la finalisation de la loi-cadre, les tests techniques de la blockchain, le recrutement et la formation des futurs cadres, la mobilisation des financements préparatoires, et les campagnes de sensibilisation du grand public.
La phase un, de fondation, est l’année 2027. Le conseil est installé. Les comptes souverains à la banque centrale sont ouverts. Quinze à vingt projets pilotes sont lancés.
La phase deux, de montée en puissance, couvre les années 2028 et 2029. Le portail numérique est pleinement opérationnel. Les investissements atteignent entre 296 et 370 millions de dollars par an.
La phase trois, d’accélération, couvre les années 2030 et 2031. Cent vingt à cent soixante projets sont réalisés, créant vingt-cinq mille à trente-cinq mille emplois.
La phase quatre, de maturité, couvre les années 2032 à 2037. Cinq cents à six cents projets sont réalisés, générant quatre-vingt mille à cent vingt mille emplois.
Huit indicateurs de performance seront suivis annuellement et rendus publics. Les montants investis. Le taux de captation. Le nombre de projets réalisés. Le nombre d’emplois créés. Le nombre de membres de la diaspora inscrits sur le portail. Le taux de satisfaction des investisseurs. Le délai moyen de libération des fonds. Et la part des projets réalisés hors de la zone métropolitaine de Port-au-Prince.
Le 1er janvier 1804, les ancêtres de la nation haïtienne ont signé l’acte de naissance de la première république noire du monde. Le jour de l’adoption de la CEDHA, nous signerons l’acte de majorité de la diaspora haïtienne, ce moment où l’on cesse d’envoyer de l’argent pour survivre pour enfin investir dans la vie.
La renaissance ne se donne pas. Elle se bâtit avec vous. 2027, c’est demain.
Ce document est publié par le mouvement politique PARASOL dans le cadre de son programme Renaissance: Leave No One Behind. Il est soumis au débat national, aux associations de la diaspora, aux institutions internationales et à tous les citoyens de bonne volonté qui refusent de croire qu’Haïti est condamnée à l’éternelle assistance.
La Conférence Économique de la Diaspora Haïtienne se veut la plus grande vision socioéconomique de la République d’Haïti depuis son indépendance en 1804. Le temps dira si cette ambition était juste ou démesurée. Mais une chose est sûre. Plus jamais la diaspora ne pourra dire qu’on ne lui a pas proposé de contrat. Le contrat est là. Il s’appelle CEDHA. Il commence en 2027. Il attend ses signataires.
CPGNNews – Dossier spécial
Sources: Banque de la République d’Haïti, Banque mondiale, Organisation internationale pour les migrations, Inspection générale de l’État d’Haïti, Observatoire haïtien des politiques publiques, Brookings Institution, Migration Policy Institute, Statistique Canada, France Stratégie, Department of Homeland Security, enquête OIM 2023.