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VENEZUELA: LA FIN DU BOLÍVAR OU LE CRÉPUSCULE D’UNE ÉPOQUE ?

Dollarisation et souveraineté monétaire, pétrole et reconstruction économique, institutions et gouvernance, migrations et capital humain, technologies et intelligence artificielle, recomposition géopolitique et nouvelles puissances: la trajectoire vénézuélienne révèle les transformations profondes d’un État confronté à la remise en question de ses anciens équilibres économiques, politiques et stratégiques, dans un monde où la puissance se redéfinit désormais autour de la stabilité financière, de l’énergie, des données, des technologies, des talents, des infrastructures, des réseaux et de nouvelles formes d’interdépendance.

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Par la Rédaction de CPGNNews | Regard Global, lecture depuis la Caraïbe

31 août 2026

Penser la Caraïbe. Comprendre le monde.

LE JOUR OÙ UNE MONNAIE NATIONALE POURRAIT CESSER D’ÊTRE LE CENTRE DE LA SOUVERAINETÉ

Il existe des moments dans l’histoire économique d’une nation où une décision apparemment technique révèle en réalité une transformation beaucoup plus profonde. Une réforme monétaire peut parfois être bien davantage qu’une modification du régime de change, de la monnaie de référence ou des instruments utilisés par une banque centrale. Elle peut révéler une crise de confiance, une transformation du rapport entre l’État et la société, un déplacement des centres de pouvoir et, plus profondément encore, la fin progressive d’une représentation du monde devenue incapable de répondre aux réalités nouvelles. La controverse qui entoure aujourd’hui l’avenir du bolívar au Venezuela appartient à cette catégorie de moments. La question n’est pas seulement de savoir si le dollar américain pourrait un jour remplacer officiellement la monnaie nationale vénézuélienne. La question plus vaste est de comprendre ce que signifie, pour un État du XXIe siècle, le fait de devoir éventuellement rechercher dans une monnaie étrangère la stabilité que sa propre monnaie n’est plus parvenue à garantir.

Il convient toutefois, dès l’ouverture de ce dossier, de résister à la tentation du raccourci. Le Venezuela n’a pas officiellement aboli le bolívar simplement parce qu’une proposition de dollarisation a été formulée ou parce que l’utilisation du dollar s’est développée dans certaines transactions. Une dollarisation de fait ne constitue pas nécessairement une dollarisation institutionnelle. Une proposition économique n’est pas une décision gouvernementale; une décision politique n’est pas encore une réforme effectivement mise en œuvre. Entre ces différentes étapes se trouvent des choix juridiques, monétaires, budgétaires, bancaires et politiques considérables. Cette distinction sera maintenue tout au long de notre analyse parce qu’elle constitue l’une des conditions fondamentales d’un journalisme international rigoureux. Le sujet de ce dossier n’est donc pas l’annonce spectaculaire d’une disparition déjà accomplie du bolívar, mais l’examen d’une possibilité dont la simple formulation révèle l’ampleur des interrogations auxquelles le Venezuela est aujourd’hui confronté.

Cette prudence documentaire ne diminue en rien l’importance du moment. Elle permet au contraire d’en comprendre la véritable portée. Lorsqu’un pays qui possède d’immenses ressources énergétiques, une longue tradition d’État, une monnaie nationale et une histoire politique fortement construite autour de la souveraineté envisage, même à travers un débat encore ouvert, de placer une monnaie étrangère au cœur de sa stabilité économique, quelque chose de fondamental est en jeu. La monnaie n’est jamais seulement un instrument permettant d’acheter, de vendre ou d’épargner. Elle constitue également une expression de la confiance collective. Elle représente la capacité d’un État à garantir la valeur des échanges à l’intérieur de son territoire et à inscrire l’activité économique dans un horizon relativement prévisible. Lorsque cette confiance se dégrade durablement, la crise monétaire devient progressivement une crise institutionnelle, puis une crise sociale et finalement une interrogation sur la capacité même de l’État à exercer certaines dimensions de sa souveraineté.

C’est précisément à cet endroit que commence notre réflexion. Que signifie encore la souveraineté économique dans un monde où les capitaux, les données, les technologies, les paiements, les compétences et les chaînes de valeur circulent bien au-delà des frontières nationales? La question aurait été difficile à imaginer dans les mêmes termes au milieu du XXe siècle. À cette époque, la puissance économique était largement pensée à travers le territoire, les ressources naturelles, l’industrie nationale, la monnaie, les frontières commerciales et la capacité de l’État à contrôler directement les grands instruments de production. Ces éléments demeurent importants. Ils n’ont pas disparu. Mais ils ne suffisent plus à décrire la puissance contemporaine. Une économie peut disposer d’importantes ressources naturelles tout en dépendant de technologies étrangères. Elle peut produire de l’énergie tout en restant vulnérable aux infrastructures financières internationales. Elle peut posséder une monnaie nationale tout en voyant ses citoyens privilégier une devise étrangère pour protéger leur épargne. Elle peut disposer d’un territoire considérable tout en perdant une partie de son capital humain par la migration. Elle peut même exercer une souveraineté juridique complète tout en demeurant dépendante de réseaux numériques, de systèmes de paiement, de composants technologiques et de plateformes qu’elle ne contrôle pas.

Le Venezuela se trouve précisément au croisement de ces contradictions. Son histoire récente a montré avec une intensité exceptionnelle combien une économie riche en ressources naturelles pouvait demeurer vulnérable lorsque les institutions, la politique monétaire, les finances publiques, la production et la confiance collective entraient dans une spirale négative. Le pétrole a longtemps constitué l’un des principaux fondements de la puissance économique du pays, mais cette richesse n’a pas automatiquement produit la diversification, la productivité, la stabilité institutionnelle et le capital humain nécessaires à une économie résiliente. Le problème n’est donc pas simplement celui d’une monnaie qui aurait perdu de la valeur. Il concerne la relation entre ressources et institutions, entre revenus et investissement, entre souveraineté et capacité réelle d’action.

Il faut également replacer cette interrogation dans une transformation générationnelle beaucoup plus vaste. Les nouvelles générations grandissent dans un environnement économique où la frontière entre le national et l’international devient de plus en plus difficile à tracer. Elles utilisent des services numériques dont les infrastructures peuvent être situées sur plusieurs continents, communiquent instantanément avec des personnes vivant dans d’autres pays, effectuent des transactions dans plusieurs monnaies, apprennent à distance, travaillent pour des entreprises qui peuvent ne pas avoir de présence physique dans leur propre pays et construisent parfois leur carrière à travers plusieurs territoires successifs. Pour une partie croissante de cette génération, la valeur économique n’est plus nécessairement associée à un espace national unique. La monnaie elle-même devient parfois une interface parmi d’autres dans un système mondial beaucoup plus vaste de paiements, de plateformes, de données et de services.

Cette évolution ne signifie pas que les États deviennent inutiles. Elle signifie au contraire qu’ils doivent redéfinir ce qu’ils sont capables de garantir. La souveraineté du XXIe siècle ne disparaît pas; elle change de contenu. Elle implique toujours la sécurité du territoire, la capacité juridique, la maîtrise des frontières, la légitimité politique et la protection des citoyens. Mais elle implique désormais également la capacité à assurer la continuité énergétique, la résilience numérique, la sécurité des données, la formation technologique, la compétitivité industrielle, la stabilité financière et l’accès aux réseaux internationaux. Dans ce nouvel environnement, une monnaie nationale ne constitue plus à elle seule la preuve d’une souveraineté économique effective. Une monnaie peut être juridiquement souveraine mais économiquement fragile. À l’inverse, l’utilisation d’une monnaie étrangère peut apporter une stabilité appréciable sans pour autant résoudre les dépendances structurelles d’un pays.

C’est pourquoi le débat sur le dollar ne peut être séparé du débat sur le pétrole. Le Venezuela ne serait pas simplement un pays choisissant une autre unité monétaire. Il serait un grand producteur d’hydrocarbures tentant de reconstruire une économie dont la trajectoire future dépendra à la fois de ses ressources énergétiques, de ses infrastructures, de ses relations avec les États-Unis, de ses échanges avec la Chine et l’Inde, de ses relations avec les pays latino américains et caribéens, de ses capacités d’investissement et de sa faculté à reconnecter sa diaspora avec son économie nationale. Le dollar, dans ce contexte, ne serait pas uniquement une monnaie. Il deviendrait un élément d’un système plus large dans lequel se croiseraient énergie, commerce, finance, sanctions, investissements, technologie et diplomatie.

La dimension géopolitique apparaît alors inévitable. Le Venezuela évolue dans un monde où les anciennes lignes de séparation deviennent plus complexes. Les États-Unis demeurent une puissance financière, technologique et militaire majeure; la Chine représente un centre industriel, commercial et financier d’une importance croissante; l’Inde développe une stratégie propre fondée sur ses intérêts nationaux; la Russie conserve certaines capacités stratégiques tout en étant profondément affectée par la guerre en Ukraine; l’Iran cherche à préserver ses marges de manœuvre; les pays latino américains tentent de naviguer entre plusieurs pôles; les Caraïbes se trouvent exposées aux conséquences économiques, énergétiques et migratoires de ces recompositions. Dans cet environnement, le Venezuela ne peut plus être analysé comme un dossier isolé. Son avenir monétaire participe d’une recomposition plus générale des rapports de puissance.

Le véritable enjeu apparaît alors avec davantage de netteté. Si le Venezuela devait aller vers une dollarisation officielle, la question ne serait pas seulement de savoir quelle monnaie circulerait dans les commerces, les banques et les administrations. Il faudrait déterminer comment seraient financées les dépenses publiques, comment fonctionnerait le système bancaire, comment serait assurée la liquidité, quelle marge de manœuvre resterait à la politique économique, comment seraient restructurées les relations avec les marchés internationaux et comment seraient absorbés les coûts sociaux de la transition. Une monnaie étrangère peut réduire certaines sources d’instabilité, mais elle ne crée pas automatiquement une administration efficace, une justice indépendante, une politique industrielle cohérente, une infrastructure moderne ou un système éducatif capable de préparer les générations futures.

Cette distinction est fondamentale parce que le Venezuela pourrait être tenté, comme d’autres sociétés confrontées à une longue crise, de chercher dans un instrument monétaire une réponse à des problèmes qui sont en réalité institutionnels. Or aucune monnaie ne peut remplacer durablement la confiance dans les institutions. Une économie peut changer d’unité de compte sans changer ses structures de production. Elle peut stabiliser ses prix sans résoudre ses déficits de compétences. Elle peut attirer des capitaux sans construire les infrastructures nécessaires à leur transformation en productivité. Elle peut disposer d’une devise stable tout en demeurant dépendante de technologies qu’elle ne maîtrise pas. La dollarisation, si elle devait se produire, devrait donc être considérée comme un instrument potentiel d’une transformation beaucoup plus vaste et non comme la transformation elle-même.

C’est également pourquoi ce dossier dépasse le cas vénézuélien. De nombreux États fragiles ou dépendants des matières premières se trouvent aujourd’hui confrontés à une question comparable, même si les réponses institutionnelles diffèrent profondément d’un pays à l’autre. Le monde qui se construit autour de l’intelligence artificielle, des données, des nouvelles infrastructures numériques, de la transition énergétique, de la robotisation, des chaînes de valeur reconfigurées et de la circulation instantanée des capitaux impose une accélération de la capacité d’adaptation des États. Les institutions conçues pour répondre aux problèmes du siècle dernier peuvent continuer à fonctionner juridiquement tout en devenant progressivement inadéquates économiquement. Le risque n’est donc pas seulement de perdre une bataille monétaire. Il est de conserver un modèle de gouvernance conçu pour un monde disparu alors que les citoyens, les entreprises et les nouvelles générations vivent déjà dans un environnement radicalement différent.

Nous devons dès lors regarder le Venezuela avec une double exigence. La première est celle de la rigueur: ne pas confondre les faits avec les hypothèses, ne pas transformer les propositions en décisions, ne pas substituer les récits politiques aux données et ne pas réduire une réalité complexe à une seule variable monétaire. La seconde est celle de l’humanité: ne jamais oublier que derrière la monnaie se trouvent des vies, derrière l’inflation des familles, derrière la migration des trajectoires personnelles, derrière la fuite des compétences des générations entières et derrière les choix macroéconomiques des citoyens qui cherchent simplement à retrouver la possibilité de construire leur avenir.

C’est avec cette double exigence que le CPGNNews aborde ce dossier. Nous ne voulons pas seulement observer une éventuelle transformation du régime monétaire vénézuélien; nous voulons comprendre ce qu’elle révèle du passage entre deux époques. Nous voulons suivre, avec la passion d’un média qui entend être témoin de son temps, la manière dont un pays riche de ressources mais profondément éprouvé cherche à reconstruire sa capacité d’action dans un monde qui ne ressemble plus à celui dans lequel les anciennes doctrines ont été conçues. Le Venezuela nous offre ainsi un laboratoire historique exceptionnel: celui d’un État confronté simultanément à la question de la monnaie, à celle de la souveraineté, à celle du pétrole, à celle de la technologie et à celle de la génération qui devra vivre avec les décisions prises aujourd’hui.

La question qui guidera notre enquête ne sera donc pas simplement «Le Venezuela va-t-il abandonner le bolívar?» Elle sera plus vaste et plus exigeante: «Que devient la souveraineté lorsqu’une nation doit repenser sa monnaie, son économie, ses institutions et son modèle de puissance au moment même où le monde entre dans une nouvelle ère technologique et géopolitique?» C’est à cette question, bien plus qu’à la seule destinée du bolívar, que ce grand dossier est consacré.

LE BOLÍVAR: NAISSANCE, PUISSANCE ET ÉPUISEMENT D’UN SYMBOLE NATIONAL

Pour comprendre pourquoi le Venezuela peut aujourd’hui envisager de réduire le rôle de sa propre monnaie au profit du dollar américain, il faut commencer bien avant l’hyperinflation, bien avant la crise politique contemporaine et même bien avant l’ère pétrolière. Une monnaie nationale n’apparaît jamais dans le vide. Elle est le produit d’une histoire politique, d’un projet d’État, d’un territoire, d’une mémoire collective et d’une certaine conception de la puissance. Le bolívar n’a pas seulement servi à payer des biens et des services. Il a accompagné la construction de la République vénézuélienne, incarné une volonté d’unification économique et donné une expression monétaire à une souveraineté politique conquise au XIXe siècle. Sa trajectoire raconte donc aussi celle du Venezuela lui-même : celle d’un pays qui a progressivement transformé une économie dispersée en économie nationale, puis une économie nationale en puissance pétrolière, avant de découvrir que l’abondance des ressources ne suffit pas à garantir la solidité des institutions, la stabilité de la monnaie ou la confiance dans l’avenir.

Le nom même de la monnaie révèle cette dimension symbolique. Le bolívar renvoie à Simón Bolívar, figure centrale de l’indépendance sud-américaine et personnage fondateur de l’imaginaire républicain vénézuélien. Le choix de ce nom n’était pas un détail administratif. Il inscrivait la monnaie dans une histoire de libération, d’unification et de construction nationale. La monnaie devenait ainsi l’un des objets ordinaires à travers lesquels l’État rappelait quotidiennement son existence. Chaque billet, chaque pièce et chaque transaction faisaient circuler, au sens littéral comme au sens politique, une représentation de la nation. Dans les États modernes, les symboles monétaires ont souvent cette fonction discrète: ils rendent visible une souveraineté qui serait autrement abstraite. Le citoyen peut ne jamais rencontrer directement les institutions qui gouvernent son pays, mais il rencontre sa monnaie chaque jour.

Cette relation entre monnaie et souveraineté s’est progressivement renforcée avec la consolidation de l’État vénézuélien. Au XIXe siècle, le pays demeurait marqué par des fractures politiques, territoriales et économiques profondes. Les guerres d’indépendance avaient détruit une partie des structures productives et commerciales, tandis que les conflits internes continuaient de fragiliser l’autorité centrale. Dans un tel environnement, l’existence d’une monnaie nationale stable et reconnue constituait davantage qu’un instrument technique. Elle participait à la création d’un espace économique commun. La monnaie permettait de mesurer, comparer, régler et conserver la valeur à l’intérieur d’un territoire où les échanges avaient longtemps été fragmentés par les distances, les infrastructures limitées et l’instabilité politique. La construction monétaire vénézuélienne fut cependant loin d’être linéaire. Comme dans beaucoup de pays latino-américains, les premières décennies de la République furent caractérisées par une coexistence de monnaies, des problèmes de circulation fiduciaire, des difficultés budgétaires et une forte dépendance aux conditions du commerce extérieur. La consolidation d’une véritable architecture monétaire exigeait des institutions capables d’émettre, de contrôler et de garantir la monnaie. Elle supposait aussi un État suffisamment crédible pour que les citoyens acceptent de recevoir cette monnaie aujourd’hui en sachant qu’elle conserverait une valeur raisonnablement prévisible demain.

Cette dernière condition est essentielle. Une monnaie ne fonctionne jamais uniquement parce qu’une loi lui attribue un statut légal. Elle fonctionne parce que des millions d’individus acceptent de lui faire confiance. Le pouvoir juridique de déclarer qu’un billet constitue une monnaie officielle ne suffit pas à créer une réserve de valeur. Une monnaie nationale repose sur un contrat implicite entre l’État et la société: l’État garantit un cadre institutionnel, la population accepte la monnaie comme unité de compte et moyen de paiement, les entreprises l’utilisent pour leurs contrats et leurs salaires, les banques la transmettent dans l’économie et l’ensemble du système repose sur l’anticipation que cette valeur ne sera pas détruite par une politique monétaire ou budgétaire incontrôlée. Le Venezuela allait progressivement connaître une situation dans laquelle ce contrat deviendrait de plus en plus fragile.

Mais avant d’arriver à cette rupture, il faut comprendre pourquoi la monnaie nationale a pu devenir si fortement associée à la puissance de l’État. L’histoire du Venezuela au XXe siècle est indissociable de l’exploitation pétrolière. La découverte puis l’exploitation massive des hydrocarbures ont transformé l’économie, les finances publiques, les infrastructures, les villes et la position internationale du pays. Le pétrole a fourni au Venezuela des revenus extérieurs considérables et a permis à l’État de disposer de ressources qui auraient été difficiles à mobiliser à partir d’une économie agricole traditionnelle. Le pays est alors passé d’une économie relativement périphérique à un acteur énergétique de premier plan dans l’hémisphère occidental. Cette transformation a profondément modifié la fonction de la monnaie. Le bolívar n’était plus seulement la monnaie d’une économie nationale en construction. Il devenait la monnaie d’un État bénéficiant d’une rente externe exceptionnelle. Cette rente donnait au gouvernement une capacité d’intervention considérable. Elle permettait de financer des infrastructures, des politiques sociales, des importations, des investissements publics et une expansion rapide de la consommation. Pendant certaines périodes, la croissance pétrolière donnait au pays l’apparence d’une puissance économique appelée à s’inscrire durablement parmi les grandes économies émergentes.

C’est précisément ici qu’apparaît l’une des grandes contradictions du modèle vénézuélien. Le pétrole renforçait la puissance financière de l’État tout en créant les conditions d’une dépendance accrue à l’égard d’une ressource dont le prix et la demande étaient déterminés en grande partie par les marchés internationaux. Le Venezuela pouvait disposer d’une monnaie nationale et d’un État juridiquement souverain tout en dépendant fortement d’une source de revenus libellée, échangée et valorisée dans un système financier international dominé par le dollar. La souveraineté monétaire existait donc à l’intérieur d’une architecture économique qui demeurait largement internationale. Cette contradiction ne fut pas immédiatement visible parce que les périodes de prix élevés du pétrole permettaient de financer les déséquilibres. Lorsque les recettes pétrolières augmentaient, l’État pouvait soutenir la demande intérieure, financer les importations et maintenir une certaine stabilité. Lorsque les recettes diminuaient, les fragilités devenaient beaucoup plus visibles. La dépendance aux importations, la faiblesse relative de certaines capacités productives nationales et la difficulté à maintenir les dépenses publiques sans recettes pétrolières suffisantes révélaient alors la vulnérabilité du modèle.

Le problème n’était donc pas le pétrole en lui-même. Il résidait dans la manière dont la rente pétrolière était transformée, ou ne l’était pas, en capacités économiques durables. Une ressource naturelle peut financer une industrialisation, une diversification productive, une université, un réseau ferroviaire, des infrastructures énergétiques, une capacité scientifique et technologique. Elle peut aussi financer principalement la consommation, les subventions, les importations et l’expansion d’un appareil public qui devient progressivement dépendant de la poursuite de la rente. Dans le premier cas, la richesse naturelle peut devenir un levier de transformation. Dans le second, elle peut devenir une source de fragilité. Le Venezuela a connu, à des degrés différents selon les périodes, les deux dynamiques.

La nationalisation de l’industrie pétrolière et la création de Petróleos de Venezuela, S.A., PDVSA, ont considérablement renforcé le rôle de l’État dans l’économie. L’objectif de souveraineté sur les ressources naturelles répondait à une logique historique compréhensible: un pays producteur devait pouvoir contrôler davantage les revenus générés par ses propres ressources. Dans le contexte latino-américain du XXe siècle, cette revendication possédait également une dimension politique et intellectuelle. La souveraineté économique signifiait que les ressources naturelles ne devaient plus être essentiellement contrôlées ou exploitées au bénéfice d’intérêts extérieurs. Cette conception de la souveraineté a joué un rôle important dans l’histoire politique du Venezuela. Elle reposait sur une idée qui a marqué une grande partie du XXe siècle latino-américain: un État politiquement indépendant ne peut être véritablement souverain s’il ne contrôle pas ses ressources stratégiques. Le pétrole devenait donc bien plus qu’une marchandise. Il devenait un instrument de dignité nationale, de développement et de pouvoir international.

Cette logique allait trouver une expression particulièrement forte sous Hugo Chávez. L’arrivée de Chávez au pouvoir en 1999 ouvrit une nouvelle phase de l’histoire politique et économique du Venezuela. La Révolution bolivarienne revendiquait une transformation profonde des institutions, de la distribution des richesses et de la place du Venezuela dans le système international. Le nom même de la révolution renvoyait à Bolívar, donnant à la monnaie, au projet politique et à l’identité nationale une continuité symbolique particulièrement forte. Le pétrole occupa une place centrale dans cette transformation. Lorsque les prix des hydrocarbures augmentèrent fortement au cours des années 2000, le gouvernement disposa de moyens considérables pour financer des programmes sociaux, soutenir la consommation et renforcer son influence régionale. Le Venezuela devint un acteur important de la politique latino-américaine, notamment à travers Petrocaribe et d’autres mécanismes de coopération énergétique. La rente pétrolière ne servait plus uniquement à financer l’économie nationale. Elle devenait également un instrument diplomatique.

Cette période mérite d’être regardée avec suffisamment de distance pour éviter deux lectures opposées mais également réductrices. La première consisterait à considérer toute politique sociale de cette époque comme une simple illusion financée par le pétrole. La seconde consisterait à considérer les gains sociaux observés pendant certaines années comme la preuve que le modèle était structurellement soutenable. La réalité est plus complexe. La hausse des recettes pétrolières a permis d’améliorer certains indicateurs sociaux et de financer des politiques redistributives importantes, mais elle n’a pas supprimé la dépendance fondamentale du pays à l’égard des hydrocarbures. Lorsque les conditions extérieures se sont retournées et que les fragilités internes se sont aggravées, les acquis sont devenus plus difficiles à maintenir.

La monnaie se trouvait au centre de cette contradiction. Une économie fortement dépendante des importations a besoin d’un accès régulier aux devises. Une économie pétrolière obtient ces devises principalement grâce aux exportations d’hydrocarbures. Tant que les recettes pétrolières sont suffisamment élevées et que les mécanismes de redistribution fonctionnent, le système peut maintenir une relative stabilité. Mais lorsque la production pétrolière diminue, que les prix deviennent défavorables, que les infrastructures se dégradent, que les investissements se contractent et que les sanctions internationales compliquent davantage l’accès aux marchés, la pression sur les réserves et sur le taux de change augmente. Le Venezuela allait progressivement entrer dans cette zone de tension.

À partir de 2014, la chute des prix du pétrole a fortement réduit les revenus extérieurs du pays. Cette rupture n’explique pas à elle seule la crise qui suivit, mais elle fut un accélérateur majeur. Les déséquilibres accumulés auparavant devinrent plus difficiles à financer. La production pétrolière commença également à subir des difficultés structurelles. Les problèmes de gouvernance, le sous-investissement, les difficultés opérationnelles, les contraintes financières et, plus tard, les sanctions américaines contribuèrent ensemble à affaiblir la capacité du secteur à produire les revenus nécessaires au fonctionnement de l’économie. La crise politique et économique s’approfondit alors sous Nicolás Maduro, qui succéda à Chávez en 2013. L’effondrement économique, l’hyperinflation, les pénuries et la dégradation des conditions sociales transformèrent profondément la relation entre la population et l’État. Le problème monétaire cessa d’être une question réservée aux économistes ou aux responsables de la banque centrale. Il devint une expérience quotidienne.

Lorsque les prix changent rapidement, lorsque les salaires perdent leur pouvoir d’achat, lorsque l’épargne accumulée pendant des années se déprécie et lorsque les entreprises ne savent plus à quel niveau fixer leurs prix ou leurs contrats, la monnaie cesse d’être un simple instrument économique. Elle devient une source d’angoisse sociale. La confiance, qui constitue normalement la partie invisible du système monétaire, devient alors visible précisément parce qu’elle disparaît. L’hyperinflation vénézuélienne a représenté l’une des manifestations les plus extrêmes de cette rupture. Entre 2016 et 2021, le pays a connu une inflation d’une ampleur exceptionnelle, entraînant plusieurs changements monétaires et la destruction d’une grande partie de la valeur réelle des revenus libellés en bolívars. Le gouvernement procéda à plusieurs reconversions monétaires, supprimant des zéros pour tenter de simplifier les transactions et de restaurer la fonctionnalité du système. Mais supprimer des zéros ne rétablit pas la confiance. Une réforme nominale peut rendre les prix plus faciles à lire; elle ne peut pas, à elle seule, restaurer la crédibilité d’une monnaie.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre ce qui s’est produit. Une monnaie peut être techniquement réformée sans être économiquement reconstruite. Les billets peuvent être remplacés, les unités comptables modifiées et les règles changées. Mais si les agents économiques continuent de penser que la monnaie perdra rapidement sa valeur, ils chercheront une alternative. Ils peuvent acheter des biens immédiatement, convertir leurs revenus en devises, conserver des actifs réels ou utiliser une monnaie étrangère pour les transactions qui exigent une certaine stabilité. C’est ainsi que la dollarisation de fait a progressé. Le phénomène n’a pas constitué une décision unique. Il s’est développé progressivement, par les comportements individuels et commerciaux. Lorsque les acteurs économiques ne font plus confiance à une unité monétaire, ils cherchent une autre unité de compte. Le dollar américain bénéficiait évidemment d’un avantage considérable: il était déjà la principale monnaie internationale, largement utilisée dans le commerce mondial, la finance, les réserves de change et les échanges énergétiques. La présence d’une importante diaspora vénézuélienne facilitait également certains flux de devises vers le pays.

Le phénomène est socialement ambigu. Une monnaie étrangère peut apporter une stabilité relative aux personnes qui ont accès à des revenus en dollars ou à des activités capables de facturer dans cette devise. Elle peut en revanche accentuer les écarts avec les personnes dont les revenus restent principalement libellés en monnaie nationale. La dollarisation de fait peut donc réduire certains risques macroéconomiques tout en créant ou en renforçant des fractures sociales. Cette dimension est essentielle. Il serait intellectuellement insuffisant de présenter la dollarisation uniquement comme une solution technique. Une monnaie ne touche pas tous les citoyens de la même manière. Ceux qui possèdent des actifs, des revenus extérieurs, des emplois dans des secteurs ouverts à l’international ou des liens avec la diaspora disposent généralement d’une capacité plus importante à se protéger contre l’instabilité. Ceux qui dépendent exclusivement de revenus domestiques sont davantage exposés à la perte de pouvoir d’achat. Le débat vénézuélien doit donc être analysé à la fois comme un débat sur la stabilité et comme un débat sur la distribution.

Cette réalité permet également de comprendre pourquoi la question du bolívar demeure politiquement sensible. Pour certains, la monnaie représente l’un des derniers attributs visibles d’une souveraineté nationale profondément revendiquée. Pour d’autres, elle représente désormais une source d’instabilité qu’il faut dépasser. Ces deux perceptions peuvent coexister dans une même société. Une personne peut être attachée symboliquement au bolívar tout en préférant être payée en dollars. Un entrepreneur peut défendre la souveraineté nationale tout en établissant ses contrats en devise étrangère. Un gouvernement peut maintenir une monnaie officielle tout en reconnaissant progressivement le rôle d’une autre monnaie dans l’économie. C’est cette contradiction qui rend le cas vénézuélien particulièrement instructif.

La souveraineté monétaire possède une dimension juridique. L’État conserve le droit d’émettre sa monnaie et de déterminer le cadre monétaire. Mais elle possède aussi une dimension économique. L’État doit être capable de faire accepter cette monnaie comme moyen de paiement, réserve de valeur et unité de compte. Enfin, elle possède une dimension stratégique: la monnaie nationale donne à l’État certains instruments de politique économique, mais ces instruments ne valent que si l’économie et les institutions disposent de la crédibilité nécessaire pour les utiliser. Une monnaie nationale faible peut donc être juridiquement souveraine mais économiquement vulnérable. À l’inverse, une monnaie étrangère peut réduire certains instruments de politique monétaire tout en apportant une stabilité recherchée par les citoyens et les entreprises.

Ce paradoxe nous oblige à sortir d’une conception trop simple de la souveraineté. Posséder sa monnaie n’est pas nécessairement synonyme de puissance. Ne pas posséder sa monnaie n’est pas nécessairement synonyme d’impuissance. La véritable question est de savoir quelles capacités l’État conserve, lesquelles il abandonne et lesquelles il reconstruit. Cette distinction prendra une importance encore plus grande lorsque nous examinerons la proposition de dollarisation associée à Steve Hanke et Antonio Ecarri. Le choix qui se dessine ne devra pas être présenté comme une confrontation entre patriotes et partisans de l’étranger, ni comme une opposition simpliste entre indépendance et dépendance. Il devra être évalué à partir de ses conséquences réelles sur la stabilité des prix, les finances publiques, le système bancaire, le crédit, la compétitivité, l’investissement, les salaires, les inégalités et la capacité de l’État à absorber les chocs.

Il faudra également poser une question rarement abordée avec suffisamment de précision: que reste-t-il de la souveraineté monétaire lorsque la monnaie nationale n’est plus pleinement capable d’assurer les fonctions économiques qui justifient son existence? Le Venezuela offre ici un cas limite, mais il n’est pas un cas sans enseignement pour le reste du monde. Plusieurs économies ont adopté le dollar ou fortement utilisé une monnaie étrangère pour répondre à des crises monétaires. Certaines ont obtenu une stabilité importante. D’autres ont conservé des vulnérabilités structurelles. La dollarisation ne produit donc pas un résultat universel. Elle modifie le cadre dans lequel les problèmes économiques doivent être résolus.

C’est pourquoi le véritable enjeu n’est pas de savoir si le dollar est intrinsèquement supérieur au bolívar. Il est de comprendre pourquoi une société en vient à préférer une monnaie étrangère à sa propre monnaie, puis de déterminer si cette préférence peut être transformée en politique économique durable. La réponse nous ramène au pétrole. Pendant des décennies, le Venezuela a bénéficié d’une ressource qui lui permettait de disposer de devises et de financer son modèle économique. Le paradoxe historique est saisissant: le pays qui possède une richesse pétrolière considérable se retrouve confronté à une question de disponibilité monétaire et de confiance dans sa propre monnaie. La contradiction ne peut être résolue par la seule politique monétaire. Elle renvoie à la structure productive, à la gouvernance de PDVSA, à la qualité des infrastructures, à la capacité d’investissement, à la relation avec les marchés internationaux et à la place du pays dans les nouvelles chaînes mondiales de valeur. Autrement dit, le problème du bolívar est aussi le problème de l’économie qui se trouve derrière le bolívar.

Une monnaie solide ne peut durablement reposer sur une économie incapable de produire suffisamment, d’exporter de manière diversifiée, d’attirer des investissements productifs et de maintenir des institutions crédibles. À l’inverse, une économie disposant d’un secteur productif dynamique peut parfois supporter des tensions monétaires importantes sans entrer dans une crise comparable. La monnaie reflète donc une partie de la structure profonde de la société.

Le bolívar raconte ainsi l’histoire d’un État qui a connu la construction nationale, l’expansion pétrolière, l’affirmation de la souveraineté économique, la redistribution de la rente, puis la crise de confiance. Son éventuel recul ne doit pas être interprété comme une simple disparition technique. Il pourrait symboliser l’épuisement d’une certaine conception de la souveraineté, celle qui associe naturellement l’indépendance nationale à la possession d’instruments étatiques formels. Mais cette conclusion serait encore prématurée. Car si le Venezuela devait demain adopter officiellement le dollar, la question essentielle ne serait pas de savoir ce qu’il abandonne. Il faudrait aussi demander ce qu’il pourrait gagner, ce qu’il pourrait reconstruire et surtout ce qu’il serait incapable de résoudre par la seule réforme monétaire:

  • Une monnaie peut stabiliser les prix mais elle ne peut pas créer une industrie;
  • Une monnaie peut restaurer une unité de compte, elle  ne peut pas former des ingénieurs;
  • Une monnaie peut réduire le risque de depreciation, elle ne répare pas une raffinerie;
  • Une monnaie peut faciliter les investissements, elle ne garantit pas la sécurité juridique.

Et aucune monnaie, nationale ou étrangère, ne peut à elle seule transformer une économie rentière en économie productive.

Le Venezuela ne doit pas seulement décider comment il paie. Il doit déterminer ce qu’il veut être capable de produire, de financer, de maîtriser et de négocier dans les décennies qui viennent. Cette distinction nous permettra d’aborder la prochaine étape sans tomber dans le piège d’une lecture exclusivement monétaire. Avant de discuter sérieusement de la disparition possible du bolívar, il faut comprendre comment une monnaie peut continuer d’exister légalement tout en perdant progressivement certaines de ses fonctions économiques.

C’est précisément ce processus que nous examinerons maintenant: la crise de confiance, l’hyperinflation et la manière dont une monnaie peut commencer à mourir économiquement bien avant de disparaître juridiquement.

PARTIE II

DE LA CRISE MONÉTAIRE À LA PERTE DE CONFIANCE: COMMENT LE BOLÍVAR A CESSÉ PROGRESSIVEMENT D’ÊTRE LE SEUL LANGAGE DE LA VALEUR

La question du bolívar ne peut être comprise à partir du seul niveau de son taux de change. Une monnaie nationale peut perdre une partie considérable de sa valeur sans disparaître immédiatement de la vie économique, tout comme elle peut continuer à circuler légalement alors que les citoyens et les entreprises ont déjà commencé à lui préférer d’autres instruments pour épargner, fixer certains prix, conclure des contrats ou protéger leurs revenus. C’est précisément cette dissociation entre l’existence juridique d’une monnaie et sa fonction économique réelle qui permet de comprendre la trajectoire vénézuélienne. Le bolívar demeure la monnaie officielle du pays, mais son rôle dans l’économie s’est progressivement transformé sous l’effet de plusieurs décennies de déséquilibres, de crises politiques, de contractions productives, de difficultés d’accès aux devises et d’une inflation qui a profondément modifié les comportements. Le Venezuela connaît ainsi une situation dans laquelle le symbole monétaire national demeure intact sur le plan institutionnel tandis que la société a progressivement développé des mécanismes parallèles de protection et d’échange.

Cette évolution n’est pas apparue soudainement au moment où la question d’une dollarisation officielle a refait surface en 2026. Elle s’inscrit dans un processus beaucoup plus ancien. Dès 2019, le gouvernement de Nicolás Maduro avait commencé à tolérer plus largement les transactions en devises étrangères après des années de contrôles monétaires stricts, tandis que le dollar gagnait rapidement du terrain dans les transactions quotidiennes. Reuters décrivait alors une dollarisation de fait déjà très avancée, avec une part importante des transactions réalisées en dollars dans plusieurs grandes villes. Le phénomène ne signifiait pas encore que le bolívar avait cessé d’être la monnaie officielle; il indiquait plutôt qu’une partie croissante de la société avait commencé à utiliser une autre unité monétaire pour répondre à une difficulté devenue fondamentale: conserver la valeur de ce que l’on gagnait. (Reuters)

Cette distinction entre monnaie officielle et monnaie réellement privilégiée par les agents économiques constitue le premier point de rupture de l’histoire récente du Venezuela. Une monnaie remplit normalement trois fonctions principales: elle sert de moyen de paiement, d’unité de compte et de réserve de valeur. Tant que ces trois fonctions sont relativement bien assurées, la question de la confiance reste presque invisible. Les citoyens reçoivent leurs salaires dans la monnaie nationale parce qu’ils savent qu’ils pourront utiliser cette même monnaie plus tard; les entreprises établissent leurs prix dans cette unité parce qu’elles peuvent anticiper raisonnablement son pouvoir d’achat; les banques accordent des crédits parce que les contrats peuvent être interprétés sur une période suffisamment longue. Lorsque la valeur de la monnaie devient instable, ces trois fonctions commencent à se séparer. La population peut continuer à recevoir des bolívars parce que les salaires et certaines obligations restent légalement exprimés dans cette monnaie, tout en cherchant à conserver son épargne dans une autre devise. Les entreprises peuvent accepter le bolívar pour certaines transactions tout en calculant leurs coûts et leurs investissements en dollars. L’État peut continuer à émettre sa monnaie alors que les agents privés cherchent à limiter le temps pendant lequel ils la détiennent.

C’est cette transformation comportementale qui donne à l’inflation une portée beaucoup plus profonde que la simple augmentation du niveau général des prix. Lorsque les prix progressent rapidement, l’agent économique ne se demande plus uniquement combien coûte aujourd’hui un produit; il commence à anticiper combien il coûtera demain et combien vaudra demain le revenu qu’il possède actuellement. Cette modification des anticipations transforme les décisions quotidiennes. Un commerçant hésite à vendre à crédit parce qu’il ignore le coût de remplacement de sa marchandise. Une entreprise reporte un investissement parce qu’elle ne sait pas dans quelle monnaie elle pourra financer ses dépenses futures. Une famille qui aurait normalement conservé une partie de ses revenus en espèces cherche à les convertir rapidement en biens ou en devise étrangère. Le système économique entre alors dans une logique où la vitesse de circulation de la monnaie devient elle-même un indicateur de confiance.

Le Venezuela a connu cette rupture à une échelle exceptionnelle. L’hyperinflation de la seconde moitié des années 2010 a détruit une partie considérable de la valeur réelle des revenus et de l’épargne libellés en bolívars. En 2021, alors que le pays traversait encore une période d’hyperinflation, la Banque centrale avait dû introduire un billet d’un million de bolívars qui ne représentait alors qu’environ 52 cents américains au taux officiel. Reuters rapportait à cette époque une inflation annuelle de 2 665% en janvier et rappelait que les années d’hyperinflation avaient déjà conduit une partie de la population à utiliser des dollars pour les transactions courantes. (Reuters) L’image de ce billet est devenue l’un des symboles les plus puissants de la crise, non parce qu’un billet de très grande valeur faciale constituerait en lui-même une preuve de catastrophe, mais parce qu’il témoignait de l’écart grandissant entre la valeur nominale affichée par l’État et la valeur réelle reconnue par la société.

La succession de reconversions monétaires n’a pas suffi à inverser cette dynamique. Supprimer des zéros peut rendre une monnaie plus facile à manipuler dans les systèmes comptables et dans les transactions quotidiennes, mais une modification de l’unité nominale ne change pas les déterminants fondamentaux de la valeur. Si une économie continue de produire trop peu, si ses finances publiques demeurent fragiles, si les réserves de change sont insuffisantes et si les agents économiques anticipent de nouvelles dépréciations, une nouvelle unité monétaire peut rapidement connaître les mêmes difficultés que celle qu’elle a remplacée. La réforme nominale traite la manifestation visible du problème; elle ne reconstruit pas nécessairement la confiance qui se trouve derrière la monnaie.

Le cas vénézuélien est d’autant plus complexe que la crise monétaire s’est développée dans une économie dont le principal générateur de devises reste lié aux hydrocarbures. Le pays peut disposer d’immenses réserves pétrolières et manquer néanmoins de liquidités en dollars dans son économie quotidienne si les recettes pétrolières ne circulent pas suffisamment, si les exportations sont perturbées, si les mécanismes financiers internationaux sont limités ou si les revenus extérieurs ne sont pas transformés efficacement en importations, en investissements et en activité productive. Cette contradiction explique pourquoi la simple présence du dollar dans les transactions ne suffit pas à résoudre les difficultés structurelles du Venezuela. Le dollar peut être une unité monétaire plus stable que le bolívar; il ne constitue pas pour autant une source autonome de devises.

Cette distinction est devenue particulièrement visible en 2026. En janvier, le secteur privé vénézuélien estimait qu’un nouvel apport de devises provenant des revenus pétroliers pouvait contribuer à stabiliser le marché des changes et les prix. Reuters rapportait alors que l’économie restait largement dollarisée malgré la persistance de revenus souvent libellés en bolívars, tandis que l’accès aux dollars demeurait déterminant pour les entreprises qui importent leurs matières premières. (Reuters) Deux mois plus tard, la situation apparaissait encore plus clairement: Reuters rapportait que des petites et moyennes entreprises éprouvaient des difficultés à obtenir les dollars nécessaires à leurs importations et que 58% des dirigeants d’entreprises manufacturières de taille moyenne interrogés par Conindustria considéraient le manque de devises comme un obstacle à la production. Certaines entreprises se tournaient même vers les cryptomonnaies comme solution de contournement pour certaines opérations internationales. (Reuters)

Cette réalité détruit une idée trop simple qui pourrait facilement s’installer dans le débat public: celle selon laquelle il suffirait de remplacer le bolívar par le dollar pour faire disparaître les problèmes monétaires du Venezuela. La monnaie n’est pas une source magique de richesse. Elle constitue une infrastructure à travers laquelle une économie organise la valeur. Si cette économie ne produit pas suffisamment de biens et de services compétitifs, si elle dépend fortement des importations et si elle ne dispose pas d’un flux régulier de devises, l’adoption d’une monnaie étrangère ne supprimera pas ces contraintes. Elle les rendra simplement plus visibles, parce que l’État ne pourra plus utiliser la dépréciation de sa propre monnaie pour absorber certains chocs.

C’est précisément à ce niveau que la question de la souveraineté monétaire devient plus intéressante qu’une simple opposition entre indépendance et dépendance. La capacité d’émettre sa propre monnaie donne à un État certains instruments: il peut définir une politique monétaire, influencer les conditions de crédit, intervenir sur le marché des changes et, dans certaines circonstances, absorber des chocs économiques par l’ajustement du taux de change. Mais ces instruments ne sont réellement utiles que si les institutions qui les utilisent disposent de crédibilité. Une monnaie souveraine peut donner davantage de marge de manœuvre à un État bien administré; elle peut également amplifier une crise lorsque les marchés et les citoyens ne croient plus aux engagements monétaires ou budgétaires du gouvernement. La souveraineté monétaire est donc une capacité potentielle, pas une garantie automatique de puissance.

Le Venezuela fournit un exemple particulièrement clair de cette différence. Pendant les périodes de forte inflation, conserver des bolívars est devenu pour de nombreux ménages une décision coûteuse. La préférence pour le dollar ne résultait pas nécessairement d’une admiration particulière pour la politique économique américaine. Elle répondait à une expérience concrète: une unité monétaire perdait rapidement du pouvoir d’achat tandis qu’une autre était perçue comme plus stable. Reuters rappelait dès 2019 que le gouvernement Maduro lui-même avait fini par présenter la dollarisation informelle comme une sorte de soupape permettant à l’économie de fonctionner dans un environnement où le bolívar avait perdu une grande partie de sa valeur. (Reuters) Le paradoxe politique était alors considérable: un gouvernement qui avait longtemps défendu une conception fortement souverainiste de l’économie reconnaissait implicitement qu’une monnaie étrangère pouvait contribuer à maintenir certaines activités économiques.

Cette évolution montre pourquoi la monnaie doit être analysée comme une institution sociale avant d’être considérée comme un simple instrument technique. Les citoyens ne choisissent pas une monnaie uniquement parce qu’un économiste leur explique qu’elle possède telle ou telle propriété théorique. Ils choisissent surtout l’instrument qui leur paraît le plus capable de préserver leur travail, leur épargne et leurs échanges. Lorsque cette préférence devient suffisamment répandue, elle finit par modifier l’économie elle-même. Les prix commencent à être exprimés dans plusieurs unités. Les salaires peuvent être négociés en référence à une devise étrangère. Les loyers, les véhicules, certains services ou certains biens importés peuvent être évalués en dollars même lorsque le paiement final est effectué en bolívars. Une monnaie concurrente pénètre alors l’économie non par décret, mais par la somme des décisions individuelles.

Le phénomène possède également une dimension sociale que les débats strictement macroéconomiques sous-estiment souvent. La dollarisation de fait ne protège pas tous les citoyens de la même manière. Ceux qui disposent de revenus en devises, de transferts familiaux provenant de l’étranger, d’activités tournées vers l’international ou d’actifs capables de conserver leur valeur peuvent mieux absorber la dépréciation. Les travailleurs dont les revenus restent principalement libellés en bolívars sont davantage exposés. La monnaie devient alors un facteur supplémentaire de différenciation sociale. L’expérience vénézuélienne l’a montré avec force: même les personnes qui disposent de dollars peuvent voir leur pouvoir d’achat diminuer lorsque l’inflation augmente fortement, tandis que ceux qui dépendent presque exclusivement du bolívar sont exposés à une double pression liée à la dépréciation et à la hausse des prix. Reuters rapportait en 2023 que des ménages recevant des revenus en dollars continuaient à rencontrer des difficultés pour acheter nourriture et médicaments, preuve que la dollarisation ne supprime pas la pauvreté et ne protège pas automatiquement contre l’inflation. (Reuters)

Cette observation doit être placée au centre de toute analyse sérieuse de la proposition de dollarisation officielle. Une réforme monétaire peut modifier le risque de change et stabiliser certaines anticipations sans nécessairement améliorer immédiatement le revenu réel des ménages. Si la productivité demeure faible, si les salaires sont insuffisants et si les prix des biens essentiels restent élevés, le fait de compter en dollars ne transforme pas mécaniquement le niveau de vie. La monnaie peut modifier l’unité de mesure de la pauvreté sans supprimer la pauvreté elle-même. Elle peut rendre les prix plus prévisibles sans les rendre nécessairement abordables.

C’est également pour cette raison qu’il faut distinguer la stabilité nominale de la prospérité. Une économie peut connaître une monnaie relativement stable tout en restant pauvre, peu productive et fortement dépendante de l’extérieur. Elle peut également connaître une monnaie instable tout en disposant de ressources naturelles considérables. Le Venezuela a expérimenté cette seconde situation avec une intensité exceptionnelle. Sa richesse potentielle en hydrocarbures n’a pas empêché la dégradation de son système monétaire. La question stratégique n’est donc pas seulement de savoir comment stabiliser le prix de la monnaie, mais comment reconstruire les capacités productives qui donnent à une monnaie nationale une base économique durable.

Cette reconstruction est particulièrement difficile parce que la crise monétaire a elle-même contribué à affaiblir la capacité productive. Une entreprise qui ne sait pas à quel prix elle pourra importer demain hésite à investir aujourd’hui. Une entreprise qui ne peut pas accéder régulièrement aux devises risque de réduire sa production. Une entreprise qui doit augmenter ses prix pour compenser l’augmentation du coût de ses intrants risque de perdre une partie de ses clients. Les ménages dont le pouvoir d’achat diminue réduisent leur consommation. Les banques deviennent plus prudentes. L’investissement se contracte. L’économie produit moins et devient davantage dépendante des importations. Cette dépendance accroît à son tour la demande de devises, ce qui renforce la pression sur le marché des changes.

Les difficultés signalées en 2026 par les entreprises vénézuéliennes illustrent précisément cette mécanique. Reuters rapportait en mars que les enchères de devises organisées entre la mi-janvier et le début mars avaient distribué environ 1,3 milliard de dollars, soit 13% de moins que sur la même période de 2025 selon les calculs d’analystes locaux cités par l’agence. Plusieurs entreprises de taille moyenne expliquaient être exclues ou insuffisamment servies par ces mécanismes, tandis que l’accès au marché informel augmentait leurs coûts. (Reuters) Ce phénomène est déterminant pour comprendre pourquoi la stabilité monétaire ne peut être séparée de la question productive. Lorsque les entreprises ne peuvent pas obtenir les devises nécessaires pour importer leurs intrants, la pénurie de dollars devient une contrainte industrielle.

Le problème prend alors une dimension presque paradoxale: le Venezuela est confronté à une pénurie de dollars dans une économie qui utilise déjà largement le dollar. Cette situation révèle que la dollarisation de fait n’a jamais constitué une souveraineté économique alternative. Elle a simplement répondu à une partie du problème monétaire. Le pays a besoin de dollars parce qu’il utilise le dollar, mais il doit produire ou obtenir ces dollars à travers ses exportations, ses investissements, ses transferts et son intégration financière internationale. Si les flux extérieurs se réduisent, la monnaie étrangère devient elle-même rare.

C’est ici que le pétrole retrouve toute son importance. La stabilité du système monétaire vénézuélien reste profondément liée à la capacité du pays à transformer ses ressources énergétiques en revenus extérieurs réguliers. Or cette capacité dépend d’un ensemble de facteurs qui dépassent largement le marché pétrolier: état des infrastructures, investissements, technologie, accès aux marchés, relations avec Washington, sanctions, qualité des institutions, sécurité juridique et capacité à attirer des partenaires internationaux. Le pétrole peut fournir les dollars nécessaires à la stabilisation, mais seulement si l’économie est capable de transformer cette rente en flux durables et en capacités productives.

Le véritable problème du bolívar apparaît alors sous une lumière différente. Sa faiblesse n’est pas seulement celle d’un instrument monétaire malmené par l’inflation. Elle révèle une économie dont la base productive, institutionnelle et financière n’a pas été suffisamment renforcée pour transformer une immense richesse naturelle en stabilité durable. Le bolívar a subi les conséquences de cette fragilité parce qu’une monnaie nationale ne peut rester durablement forte lorsque l’économie qui la soutient manque de crédibilité, de diversification et de capacité productive.

Cette conclusion ne doit pourtant pas conduire à une lecture exclusivement économique. La crise monétaire possède aussi une dimension générationnelle. Une population qui a connu plusieurs épisodes de dépréciation, d’inflation et de pénurie apprend à modifier ses habitudes. Les générations qui ont vécu l’effondrement du bolívar n’ont pas le même rapport à l’épargne en monnaie nationale que celles qui ont connu une période de stabilité. Pour un jeune entrepreneur, par exemple, penser directement en dollars peut devenir une habitude professionnelle plutôt qu’un choix idéologique. Pour une famille qui reçoit une aide d’un proche installé à l’étranger, la devise étrangère peut devenir une composante ordinaire du budget domestique. Pour une entreprise qui importe des équipements, le dollar peut devenir la référence naturelle du coût de remplacement. Au fil du temps, ces pratiques peuvent produire une transformation culturelle de la monnaie elle-même.

C’est cette transformation silencieuse qui rend la situation particulièrement importante pour le XXIe siècle. Dans le monde du XXe siècle, les monnaies nationales étaient principalement organisées autour des banques centrales, des billets, des banques commerciales et des frontières économiques. Dans le monde contemporain, les flux financiers sont de plus en plus numériques, les transferts internationaux sont plus rapides, les entreprises peuvent facturer dans plusieurs devises et les particuliers peuvent accéder à des instruments financiers qui dépassent largement les systèmes monétaires traditionnels. Le Venezuela ne constitue pas encore un modèle de cette nouvelle architecture, mais sa crise permet d’en observer certains mécanismes à l’état avancé: coexistence de plusieurs monnaies, utilisation de plateformes numériques, recours à la cryptomonnaie lorsque les circuits traditionnels deviennent difficiles d’accès et importance croissante des revenus provenant de la diaspora.

Le recours à la cryptomonnaie par certaines entreprises vénézuéliennes confrontées à la rareté du dollar ne signifie pas que les actifs numériques auraient remplacé les monnaies traditionnelles. Il montre plutôt que lorsque les infrastructures financières deviennent trop difficiles d’accès, les acteurs économiques cherchent des voies alternatives. Cette évolution annonce un changement plus vaste dans la manière dont la valeur peut circuler. Le contrôle de la monnaie ne dépendra plus seulement de la capacité d’un État à imprimer des billets ou à fixer un taux directeur. Il dépendra également de sa capacité à participer aux infrastructures numériques de paiement, à maintenir l’accès aux réseaux financiers internationaux et à comprendre les nouveaux instruments par lesquels les capitaux et les paiements circulent.

La question du bolívar commence ainsi à dépasser le Venezuela. Elle touche à la transformation générale de la souveraineté économique. Un État peut conserver une monnaie nationale et perdre progressivement une partie de son contrôle sur les flux qui déterminent sa valeur. À l’inverse, un État peut renoncer à certains instruments monétaires tout en cherchant à renforcer d’autres dimensions de sa souveraineté: capacité fiscale, qualité institutionnelle, productivité, sécurité juridique, infrastructures, capital humain et intégration internationale. La souveraineté du XXIe siècle ne peut donc plus être mesurée uniquement à la quantité d’instruments nationaux que l’État conserve. Elle doit être mesurée par les capacités réelles qu’il est capable de mobiliser.

C’est dans cette perspective que le débat sur la dollarisation officielle devient historiquement plus intéressant. Le Venezuela ne se trouve pas simplement devant le choix entre deux billets. Il se trouve devant un dilemme institutionnel: faut-il continuer à défendre l’existence d’un instrument monétaire national dont la crédibilité a été profondément endommagée, ou faut-il accepter une contrainte extérieure plus forte afin de rechercher une stabilité qui pourrait permettre de reconstruire progressivement l’économie? Dans le premier scénario, le pays conserve davantage d’autonomie formelle mais doit démontrer qu’il peut restaurer la confiance dans le bolívar. Dans le second, il abandonne une partie de sa souveraineté monétaire mais pourrait obtenir une discipline externe plus forte, à condition de disposer des revenus, des réserves, des institutions et du système financier nécessaires pour faire fonctionner durablement une économie dollarisée.

Aucune de ces trajectoires n’est automatiquement supérieure à l’autre. La réponse dépendra des conditions dans lesquelles la réforme serait réalisée, de la crédibilité des institutions, du niveau des réserves disponibles, de la situation des banques, du traitement de la dette publique, de la relation avec les États-Unis, de l’évolution du secteur pétrolier et surtout de la capacité du Venezuela à transformer une éventuelle stabilisation monétaire en reprise productive. C’est précisément pourquoi la question ne peut être traitée comme un simple débat idéologique entre souverainistes et libéraux. Le véritable enjeu est celui du rapport entre autonomie et crédibilité, entre liberté de politique économique et confiance, entre contrôle national et intégration internationale.

L’histoire récente fournit déjà un enseignement particulièrement important. La dollarisation de fait n’a pas été imposée par Washington; elle s’est développée parce qu’une partie de la société vénézuélienne a recherché une protection contre l’instabilité du bolívar. Le phénomène a ensuite été progressivement accepté par les autorités parce qu’il permettait à certaines activités de continuer à fonctionner. Cette évolution signifie que le débat actuel sur la dollarisation officielle ne part pas d’une économie exclusivement bolivarisée à laquelle on demanderait brutalement de changer de monnaie. Il part d’une économie dans laquelle plusieurs systèmes monétaires coexistent déjà, avec des conséquences très différentes selon les catégories sociales et les secteurs d’activité.

Le véritable saut institutionnel consisterait donc à transformer cette réalité informelle en régime légal, organisé et cohérent. Ce passage ne serait pas neutre. Il obligerait à répondre à des questions beaucoup plus difficiles que celle du symbole national: comment convertir les contrats et les dettes? Comment traiter les réserves de la banque centrale? Quelle serait la fonction future de l’institution monétaire? Comment garantir la liquidité du système bancaire? Comment l’État financerait-il ses déficits en l’absence de la possibilité d’émettre sa propre monnaie? Comment absorberait-il une chute brutale des recettes pétrolières? Quelle place conserverait le bolívar? Comment seraient protégés les salariés dont les revenus ne pourraient pas être immédiatement ajustés? Et surtout, quelles institutions remplaceraient les fonctions que la monnaie nationale permettait auparavant d’exercer?

Ces questions montrent pourquoi la dollarisation officielle ne peut être considérée comme la conclusion de la crise monétaire. Elle serait plutôt le début d’une nouvelle architecture économique. Le Venezuela pourrait gagner en stabilité nominale et perdre une partie de ses instruments d’ajustement; il pourrait améliorer certaines anticipations et accroître sa dépendance à l’égard des flux de dollars; il pourrait attirer certains investisseurs tout en exposant davantage son économie aux cycles de liquidité internationale. Le résultat dépendrait donc moins du nom imprimé sur les billets que de la qualité de l’ensemble institutionnel construit autour de cette monnaie.

Le bolívar n’est ainsi pas simplement en train de perdre une bataille contre le dollar. Il est confronté à une transformation plus profonde du système économique vénézuélien. Sa difficulté à conserver la valeur ne constitue que la manifestation monétaire d’un problème plus large: comment reconstruire une économie dans laquelle les citoyens puissent à nouveau planifier, épargner, investir et travailler sans avoir besoin de se protéger constamment contre l’effondrement de l’unité dans laquelle leur travail est rémunéré? Tant que cette question ne sera pas résolue, le débat sur la monnaie restera incomplet, quelle que soit la décision institutionnelle finalement adoptée.

La proposition de dollarisation prend donc place dans un moment historique où le Venezuela doit simultanément reconstruire sa confiance intérieure, rétablir ses relations financières extérieures, augmenter sa capacité productive, attirer des investissements, moderniser ses infrastructures et repenser sa place dans les nouvelles chaînes mondiales de valeur. Le choix monétaire peut accompagner cette transformation, mais il ne peut pas la remplacer. La véritable rupture du XXIe siècle ne résidera pas dans le passage du bolívar au dollar; elle résidera dans la capacité du Venezuela à passer d’une économie qui cherche principalement à survivre à une économie capable de produire, d’innover, d’investir et de négocier dans un système international profondément transformé.

C’est précisément cette limite qui conduit à la prochaine étape de notre analyse. Car avant de déterminer si le dollar pourrait devenir officiellement la monnaie du Venezuela, il faut comprendre ce que cette décision signifierait pour l’État lui-même: sa banque centrale, ses finances publiques, son système bancaire, sa capacité à répondre aux crises et, plus largement, sa conception de la souveraineté. Le débat monétaire cesse alors d’être une question de change et devient une question de pouvoir. C’est cette transformation que nous aborderons dans la Partie suivante.

PARTIE III

LA FIN DU BOLÍVAR OU LA RECONFIGURATION DE L’ÉTAT: CE QUE LA DOLLARISATION CHANGERAIT RÉELLEMENT

Le débat sur l’abandon du bolívar devient véritablement historique lorsqu’il cesse d’être présenté comme une simple réponse technique à l’inflation. Le projet actuellement associé à l’économiste Steve Hanke, qui travaille avec le député Antonio Ecarri autour d’un projet de loi de dollarisation complète, ne consisterait pas simplement à autoriser davantage de transactions en dollars dans une économie où cette pratique existe déjà. Selon les informations publiées les 20 et 22 août 2026 par Fortune, reprises par Yahoo Finance, le projet envisagé irait beaucoup plus loin: il prévoirait l’adoption intégrale du dollar américain, la disparition du bolívar et l’abandon de la Banque centrale du Venezuela. Hanke estime que les conditions actuelles seraient suffisamment différentes de celles des années 1990 pour rendre cette solution envisageable, tandis que les informations disponibles indiquent que la probabilité politique d’une adoption reste incertaine. Il faut donc distinguer soigneusement le fait établi, à savoir l’existence d’un projet et d’un débat institutionnel désormais public, de la décision finale, qui n’est pas encore acquise. (Yahoo Finance)

Cette distinction est essentielle pour éviter une erreur fréquente dans l’analyse des grandes ruptures monétaires: confondre l’annonce d’une orientation politique avec l’existence d’un nouveau régime économique. Le Venezuela n’est pas encore une économie officiellement dollarisée au sens où le dollar aurait remplacé le bolívar comme unique monnaie légale et où la Banque centrale aurait disparu. Il demeure, à ce stade, un pays dans lequel la dollarisation de fait est déjà suffisamment importante pour modifier les comportements économiques, mais où l’architecture institutionnelle reste fondée sur l’existence d’une monnaie nationale et d’une banque centrale. La proposition actuellement discutée vise précisément à transformer cette situation hybride en régime formel. C’est pourquoi l’enjeu dépasse largement le changement de billets: il touche à la capacité de l’État à créer de la monnaie, à conduire une politique monétaire, à financer ses déficits, à agir comme prêteur en dernier ressort et, plus profondément encore, à définir les instruments à travers lesquels il exerce sa souveraineté économique.

La première conséquence d’une dollarisation intégrale serait donc la disparition d’un instrument qui a constitué pendant des décennies l’un des attributs les plus visibles de la souveraineté vénézuélienne. Une banque centrale peut certes être mal gérée, perdre sa crédibilité ou être soumise à des contraintes politiques, mais son existence signifie que l’État conserve théoriquement une capacité autonome d’intervention sur la liquidité, les taux d’intérêt, les réserves et le système de paiement. Supprimer cette institution reviendrait à accepter volontairement que la politique monétaire du Venezuela soit en grande partie déterminée par une institution extérieure, la Réserve fédérale américaine, dont le mandat répond aux conditions économiques des États-Unis et non aux besoins spécifiques de Caracas. Une telle décision constituerait donc un transfert de souveraineté monétaire d’une ampleur considérable, mais il serait trop simple de l’interpréter comme une pure perte de souveraineté. Le gouvernement pourrait en contrepartie obtenir une contrainte institutionnelle extrêmement forte contre le financement monétaire des déficits, ce qui est précisément l’un des arguments centraux avancés par les promoteurs de la dollarisation.

Le paradoxe se trouve là: ce qui peut apparaître comme une diminution de la souveraineté formelle peut être présenté comme une tentative de restaurer une forme de souveraineté économique réelle. Une monnaie nationale ne procure une véritable autonomie que si elle inspire suffisamment confiance pour être utilisée comme réserve de valeur, unité de compte et instrument de règlement. Lorsque cette confiance disparaît, l’État conserve juridiquement le pouvoir d’émettre sa monnaie mais une partie de la société commence à chercher des mécanismes de protection en dehors de cette monnaie. La souveraineté monétaire devient alors plus théorique que pratique. Le projet de dollarisation partirait de cette contradiction pour soutenir qu’il serait préférable de renoncer explicitement à un pouvoir monétaire devenu peu crédible plutôt que de conserver formellement ce pouvoir au prix d’une inflation chronique et d’une instabilité permanente. La question n’est donc pas seulement de savoir combien de souveraineté le Venezuela abandonnerait, mais quelle quantité de souveraineté monétaire il exerce encore réellement aujourd’hui.

L’argument mérite toutefois d’être confronté à une difficulté majeure: une banque centrale ne sert pas uniquement à créer de la monnaie. Elle participe également à la stabilité du système financier. Dans une crise bancaire, par exemple, les établissements peuvent être confrontés à des retraits massifs de dépôts alors même que leurs actifs demeurent solvables à moyen terme. Une banque centrale peut alors fournir temporairement des liquidités afin d’éviter qu’un problème de liquidité ne devienne une crise systémique. Dans une économie entièrement dollarisée, cette fonction devient beaucoup plus difficile à exercer parce que l’État ne peut pas créer librement les dollars nécessaires pour soutenir les banques. Il doit disposer de réserves suffisantes, d’un accès crédible à des lignes de financement extérieures ou d’un système bancaire conçu pour fonctionner avec des exigences de liquidité beaucoup plus strictes. La dollarisation peut donc réduire certains risques monétaires tout en augmentant l’importance de la discipline bancaire et de la gestion des réserves.

Cette question est particulièrement importante pour le Venezuela parce que l’économie doit simultanément reconstruire son système financier, restaurer le crédit et rétablir la confiance dans les institutions. Une économie qui sort d’une longue période d’inflation et de contraction productive ne peut pas simplement passer d’une monnaie à une autre sans traiter les problèmes accumulés dans les bilans des banques, des entreprises, de l’État et des ménages. Les dettes existantes doivent être converties ou restructurées, les contrats doivent être clarifiés, les dépôts doivent être protégés et les institutions financières doivent disposer de règles suffisamment solides pour éviter que la dollarisation ne transforme une crise monétaire en crise bancaire. La stabilité de la nouvelle monnaie ne garantit donc pas, à elle seule, la stabilité du système financier.

Le deuxième grand changement concernerait les finances publiques. C’est probablement l’argument le plus puissant en faveur de la proposition de Hanke, mais aussi l’un des plus exigeants à mettre en œuvre. Tant qu’un État dispose d’une monnaie nationale, il possède la possibilité de financer indirectement une partie de ses dépenses par la création monétaire. Cette possibilité peut être utilisée dans des circonstances exceptionnelles, mais elle devient dangereuse lorsque les déficits publics sont structurels et que la banque centrale est utilisée pour les financer. Le FMI signalait précisément en janvier 2026 que les déséquilibres et vulnérabilités du Venezuela avaient réapparu depuis la fin de 2024, notamment sous l’effet d’une baisse des revenus pétroliers, d’un élargissement du déficit budgétaire, d’un recours accru au financement monétaire du déficit et d’une pénurie de liquidités en dollars. Le Fonds estimait alors la dette publique à environ 180% du PIB, avant même la prise en compte de certains jugements et arbitrages, et soulignait que la dette était largement en défaut. (IMF)

Dans ce contexte, supprimer la possibilité de financer les dépenses publiques par émission monétaire aurait un effet disciplinaire extrêmement puissant. L’État devrait financer ses dépenses par les recettes fiscales, les revenus pétroliers, les privatisations éventuelles, l’emprunt sur les marchés ou l’aide et les financements internationaux. Il ne pourrait plus répondre à un déficit simplement en créant davantage de monnaie nationale. Cette contrainte pourrait contribuer à restaurer la crédibilité budgétaire si elle était accompagnée d’une réforme fiscale sérieuse et d’une restructuration réaliste de la dette. Mais elle pourrait également devenir extrêmement douloureuse si le gouvernement adoptait la dollarisation sans disposer d’un niveau suffisant de recettes et de réserves. La discipline monétaire ne remplace pas la discipline budgétaire; elle l’impose.

Cette différence est fondamentale. Une dollarisation réussie n’est pas simplement une politique monétaire restrictive. C’est un contrat budgétaire nouveau entre l’État et la société. En abandonnant sa monnaie, l’État accepte implicitement de ne plus pouvoir utiliser l’inflation comme instrument de financement. Il doit donc construire une administration fiscale capable de collecter les recettes, réduire les dépenses inefficaces, contrôler les entreprises publiques, moderniser les systèmes douaniers, améliorer la transparence budgétaire et restaurer progressivement l’accès au financement international. Le changement de monnaie peut rendre cette discipline incontournable, mais il ne peut pas l’accomplir à la place des institutions.

Le troisième changement concernerait directement le pétrole, qui demeure au centre de la capacité du Venezuela à générer des devises. Dans une économie dollarisée, les recettes pétrolières acquièrent une importance encore plus directe parce que l’État ne disposerait plus d’une monnaie nationale qu’il pourrait déprécier pour absorber une partie d’un choc extérieur. Si les prix du pétrole chutent brutalement, si la production diminue ou si les exportations sont perturbées, le gouvernement ne pourrait pas compenser simplement par une expansion monétaire domestique. L’ajustement devrait passer par les dépenses publiques, les réserves, les emprunts extérieurs, les salaires, les importations et les prix. Cette rigidité peut être douloureuse, mais elle peut également obliger le pays à traiter un problème qu’il a longtemps repoussé: la nécessité de diversifier son économie.

La dépendance pétrolière ne disparaîtrait donc pas avec le dollar. Elle pourrait même devenir plus visible. Le Venezuela disposerait d’une monnaie plus stable mais resterait confronté à la question fondamentale de savoir comment financer durablement ses importations, ses investissements et ses dépenses publiques. La dollarisation ne produirait pas les dollars nécessaires à l’économie; elle obligerait le pays à les gagner, à les attirer ou à les emprunter. Le secteur pétrolier deviendrait ainsi l’une des principales sources de liquidité extérieure, tandis que les investissements directs étrangers, les exportations non pétrolières, les transferts de la diaspora et le retour progressif du système financier international deviendraient également essentiels.

Cette contrainte peut être considérée comme une faiblesse, mais elle peut aussi constituer un mécanisme de transformation. Pendant des décennies, l’économie vénézuélienne a été structurée autour d’une rente pétrolière exceptionnelle qui a permis à l’État de financer des dépenses considérables sans parvenir à construire une diversification productive suffisamment robuste. La dollarisation ne résoudrait pas ce problème, mais elle pourrait réduire la possibilité de masquer certaines insuffisances par la création monétaire. Si le pays veut maintenir ses dépenses, financer ses infrastructures, soutenir ses services publics et reconstruire son système social, il devra disposer de recettes réelles et de devises réelles. Le passage au dollar pourrait donc rendre plus visible la vérité économique que l’inflation permettait parfois de dissimuler.

Cette dimension devient particulièrement importante dans le contexte du réengagement international du Venezuela. En avril 2026, le Fonds monétaire international a annoncé la reprise de ses relations avec le gouvernement vénézuélien sous l’administration de la présidente par intérim Delcy Rodríguez, après une interruption des relations depuis mars 2019 liée aux questions de reconnaissance gouvernementale. Cette reprise ne signifie pas que le Venezuela bénéficie automatiquement d’un programme financier ou d’un accès immédiat à tous les mécanismes du Fonds, mais elle constitue une rupture institutionnelle majeure parce qu’elle ouvre de nouveau la voie à une relation normale avec l’architecture financière multilatérale. (IMF) En juillet, le FMI indiquait par ailleurs que le Venezuela disposait d’environ 350 millions de dollars de position dans la tranche de réserve et de quelque 4,5 milliards de dollars de droits de tirage spéciaux, ressources qui peuvent prendre une importance particulière dans un contexte de reconstruction et de besoins de liquidité. (IMF)

Cette réouverture internationale pourrait modifier considérablement le calcul économique autour de la dollarisation. Une économie qui abandonne sa monnaie nationale sans accès crédible aux financements extérieurs prend un risque beaucoup plus important qu’une économie capable de mobiliser progressivement des ressources internationales. La crédibilité d’une éventuelle transition dépendrait donc non seulement de la réforme interne, mais également de la capacité du Venezuela à reconstruire des relations avec le FMI, la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement, les investisseurs privés et les partenaires commerciaux. Le passage au dollar serait alors moins une opération isolée qu’un élément d’un vaste processus de réintégration financière.

Il faut cependant résister à une tentation: celle de présenter la dollarisation comme une sorte de raccourci permettant de revenir immédiatement à la normalité internationale. Le Venezuela porte une dette publique considérable, des années de défauts, des litiges internationaux, une infrastructure dégradée, un système productif fragilisé et une crise sociale profonde. Le FMI estimait encore en février 2026 que l’économie et la situation humanitaire restaient extrêmement fragiles, avec une inflation à trois chiffres, une forte dépréciation de la monnaie et une dette publique évaluée à environ 180% du PIB en 2024 avant certains jugements et arbitrages. Environ huit millions de personnes avaient quitté le pays depuis 2014 selon le Fonds, ce qui donne également à la reconstruction une dimension démographique et humaine qui dépasse largement les indicateurs monétaires. (IMF)

Une monnaie stable peut faciliter la reconstruction; elle ne peut pas remplacer les personnes qui ont quitté le pays, les infrastructures qui doivent être reconstruites ou les institutions qui doivent retrouver leur crédibilité. C’est pourquoi l’un des enjeux les plus importants de la future politique économique vénézuélienne pourrait être la capacité à transformer le retour de la diaspora en capital humain, financier et entrepreneurial. Les millions de Vénézuéliens installés à l’étranger constituent potentiellement une source considérable de compétences, de réseaux commerciaux, de transferts et d’investissement. Une réforme monétaire crédible pourrait contribuer à rendre plus prévisibles les décisions d’investissement de cette diaspora, mais seulement si elle s’inscrit dans un environnement juridique permettant de protéger les contrats et les capitaux.

La question de la confiance revient ici sous une autre forme. La monnaie est une institution, mais l’institution monétaire ne peut être durablement crédible que si les autres institutions le sont également. Un investisseur ne décide pas de placer des capitaux dans un pays uniquement parce que son inflation est faible. Il examine la sécurité juridique, les droits de propriété, la fiscalité, la justice, les infrastructures, la disponibilité de l’électricité, la stabilité politique, la possibilité de rapatrier les bénéfices et la capacité du gouvernement à respecter ses engagements. La dollarisation peut réduire le risque de change, mais elle ne supprime pas le risque institutionnel. Elle peut rendre un pays plus lisible financièrement sans le rendre automatiquement plus fiable politiquement.

Cette nuance est essentielle pour comprendre pourquoi la disparition éventuelle du bolívar ne signifierait pas la disparition de la politique économique vénézuélienne. Même sans banque centrale nationale, l’État conserverait des instruments considérables: fiscalité, dépenses publiques, réglementation bancaire, politique commerciale, politique énergétique, politique industrielle, infrastructures, éducation, santé, droit du travail, concurrence et relations internationales. La souveraineté économique ne disparaîtrait donc pas; elle changerait de composition. Le gouvernement perdrait un instrument puissant mais dangereux, celui de la création monétaire, et devrait renforcer les instruments réels qui déterminent la productivité et la capacité d’action publique.

C’est ici que la question devient profondément liée aux transformations du XXIe siècle. Pendant une grande partie du XXe siècle, la puissance économique d’un État était étroitement associée à sa capacité à contrôler son territoire, sa monnaie, ses frontières commerciales et ses ressources naturelles. Aujourd’hui, ces dimensions demeurent importantes, mais elles sont complétées par d’autres formes de puissance: contrôle des données, maîtrise des infrastructures numériques, accès aux réseaux financiers internationaux, capacité technologique, intelligence artificielle, cybersécurité, chaînes logistiques, contrôle des standards et capacité à attirer le capital humain. Une nation peut posséder une monnaie nationale et rester extrêmement dépendante de technologies étrangères; elle peut renoncer à sa monnaie et renforcer simultanément d’autres dimensions de sa puissance économique.

Le Venezuela se trouve ainsi confronté à un choix qui dépasse largement l’opposition traditionnelle entre souveraineté et dépendance. Le véritable enjeu consiste à déterminer quelles formes de souveraineté sont réellement utiles dans une économie mondiale où les capitaux, les technologies, les données, les paiements et les chaînes de valeur traversent les frontières à une vitesse sans précédent. Conserver une monnaie nationale peut être un attribut symboliquement puissant, mais cet attribut n’a de valeur stratégique que s’il s’appuie sur une économie capable de produire suffisamment, d’innover, d’exporter et de financer ses propres besoins. À l’inverse, utiliser une monnaie étrangère peut réduire certains instruments de politique économique tout en permettant à une économie de bénéficier immédiatement d’une unité de compte internationale plus stable.

La décision éventuelle concernant le bolívar serait donc également une décision sur la conception de l’État vénézuélien. Pendant des décennies, le débat latino-américain a souvent opposé deux visions: celle d’un État souverain maîtrisant ses ressources, sa monnaie et ses politiques économiques, et celle d’une économie davantage ouverte aux marchés internationaux, aux capitaux étrangers et aux règles de la finance mondiale. Le XXIe siècle rend cette opposition moins suffisante. Les États doivent désormais être capables de négocier avec des entreprises technologiques, des plateformes numériques, des institutions financières, des fonds d’investissement, des puissances énergétiques et des organisations internationales qui disposent parfois de ressources supérieures à celles de nombreux gouvernements. La question centrale n’est plus seulement de savoir si l’État contrôle tout; elle est de savoir s’il possède les compétences, les institutions et les alliances nécessaires pour ne pas subir les transformations qui s’imposent à lui.

Dans cette perspective, le projet de dollarisation peut être lu comme le symptôme d’une crise plus large du modèle de souveraineté hérité du XXe siècle. Il serait excessif d’affirmer que l’abandon du bolívar annoncerait à lui seul la fin d’une époque idéologique, mais il constituerait un signal particulièrement puissant: un État longtemps attaché à une conception politique et symbolique forte de sa monnaie pourrait décider qu’une partie de cette souveraineté formelle doit être sacrifiée pour reconstruire une stabilité économique plus concrète. La portée historique d’une telle décision ne résiderait donc pas uniquement dans le remplacement du bolívar par le dollar; elle résiderait dans la reconnaissance implicite qu’une partie des catégories politiques du siècle précédent ne suffit plus à répondre aux contraintes économiques, technologiques et générationnelles du XXIe siècle.

Cette rupture mérite d’être étudiée sans caricature. Il ne s’agirait pas de déclarer que le nationalisme économique est devenu obsolète, ni que l’ouverture financière constitue automatiquement une modernisation. Le XXIe siècle n’a pas supprimé la souveraineté; il l’a rendue plus complexe. Les États continuent de défendre leurs ressources, leurs frontières, leurs industries et leurs intérêts stratégiques, mais ils doivent désormais le faire dans un environnement où la puissance se déplace également vers les infrastructures numériques, l’intelligence artificielle, les semi-conducteurs, les réseaux de paiement, les données et la capacité à contrôler les technologies critiques. La véritable modernisation du Venezuela ne pourrait donc pas consister à remplacer simplement une monnaie nationale par une monnaie étrangère. Elle devrait consister à transformer cette éventuelle rupture monétaire en programme beaucoup plus vaste de reconstruction institutionnelle, productive, technologique et humaine.

C’est précisément ce qui rend le moment actuel si important. Le projet associé à Steve Hanke ne propose pas seulement une réponse à l’inflation; il pose implicitement une question beaucoup plus vaste: quelle souveraineté le Venezuela veut-il exercer au XXIe siècle, avec quels instruments, sur quelle base productive et dans quel système international? La réponse déterminera bien davantage l’avenir du pays que le seul choix du symbole imprimé sur les billets. Le dollar pourrait stabiliser l’unité de compte, mais seule la reconstruction des institutions, de la production, du capital humain et de la confiance pourrait stabiliser durablement la nation.

Le Venezuela se trouve donc devant une situation paradoxale. Il pourrait être amené à abandonner l’un des symboles les plus visibles de son indépendance monétaire précisément au moment où il cherche à reconstruire son autonomie économique. Mais cette contradiction n’est qu’apparente si l’on accepte de distinguer l’indépendance formelle de la capacité réelle d’action. Une monnaie nationale qui perd rapidement sa valeur, une banque centrale qui ne parvient plus à ancrer les anticipations et un État obligé de dépendre de revenus pétroliers volatils ne constituent pas nécessairement une souveraineté économique forte. À l’inverse, un État qui renonce à l’émission monétaire mais qui reconstruit une administration fiscale efficace, un système bancaire solide, une économie diversifiée, une infrastructure moderne et une capacité technologique nouvelle peut retrouver des marges de puissance dans d’autres domaines.

C’est pourquoi l’éventuelle disparition du bolívar doit être considérée comme une question de transformation de l’État plutôt que comme une simple question de disparition d’une monnaie. Le choix qui se prépare pourrait modifier les rapports entre gouvernement, banque centrale, système financier, secteur pétrolier, entreprises, ménages et partenaires internationaux. Il pourrait également modifier la manière dont une nouvelle génération de Vénézuéliens concevra la relation entre monnaie, nation et avenir. Et si cette génération devait finalement considérer le dollar non plus comme une monnaie étrangère mais comme l’une des infrastructures ordinaires de son économie, alors la rupture serait beaucoup plus profonde qu’un changement juridique: elle marquerait le passage d’une économie organisée autour de la défense d’un instrument monétaire national à une économie cherchant sa stabilité à travers son intégration dans une architecture financière internationale.

Mais cette transformation soulève immédiatement une question que la seule dollarisation ne peut résoudre: que devient un État qui ne peut plus utiliser sa monnaie pour absorber les crises, alors que son économie reste dépendante du pétrole, vulnérable aux chocs géopolitiques et confrontée à une reconstruction sociale et productive immense? C’est à cette question que devra répondre la prochaine partie, en examinant les gagnants, les perdants, les risques sociaux et les conditions concrètes d’une transition monétaire qui ne pourrait être durable que si elle protège la population autant qu’elle stabilise les comptes publics.

LA DOLLARISATION FACE À LA SOCIÉTÉ: QUI GAGNERAIT, QUI SUPPORTERAIT LE COÛT ET QUELLE TRANSITION POUR LE VENEZUELA?

La question monétaire devient réellement politique lorsqu’elle quitte les tableaux de la banque centrale et entre dans la vie quotidienne. Une réforme qui remplacerait le bolívar par le dollar ne serait pas seulement jugée à partir de son effet sur le taux de change ou sur l’inflation; elle serait vécue par les salariés, les retraités, les fonctionnaires, les entrepreneurs, les agriculteurs, les petits commerçants, les étudiants, les familles dépendantes des transferts de la diaspora et les millions de personnes dont les revenus ont été profondément désorganisés par la crise. C’est à ce niveau que se trouve probablement le principal défi d’une éventuelle dollarisation intégrale: une monnaie peut être stabilisée rapidement dans les statistiques tout en produisant, pendant sa transition, des effets sociaux très différents selon les catégories de population. L’objectif d’une réforme monétaire ne devrait donc pas être simplement de faire disparaître l’inflation mesurée en bolívars, mais de permettre à une société de retrouver progressivement la capacité de planifier son avenir, de conserver une partie de son revenu, d’investir et de consommer sans vivre dans la peur permanente d’une nouvelle dépréciation.

Le contexte de départ est particulièrement difficile. Le Fonds monétaire international estimait en février 2026 que le Venezuela demeurait plongé dans une crise économique et humanitaire sévère et prolongée, avec une inflation à trois chiffres, une dépréciation rapide de la monnaie, une pauvreté et des inégalités élevées ainsi qu’une détérioration des services essentiels. Le Fonds estimait également que la dette publique représentait environ 180% du PIB en 2024 avant la prise en compte de certains jugements et arbitrages, tandis qu’environ huit millions de personnes avaient quitté le pays depuis 2014. Ces éléments signifient qu’une éventuelle réforme monétaire ne commencerait pas dans une économie normale à laquelle il faudrait simplement fournir une monnaie plus stable; elle commencerait dans une société qui a déjà subi une destruction importante de son épargne, de ses revenus, de ses institutions économiques et d’une partie de son capital humain. (IMF)

Cette situation crée une première distinction essentielle entre les effets immédiats et les effets structurels d’une dollarisation. À court terme, le remplacement du bolívar pourrait réduire l’incertitude liée au taux de change et faciliter la comparaison des prix. Dans une économie où une partie importante des transactions est déjà réalisée ou négociée en dollars, la disparition du risque de conversion entre les deux monnaies pourrait également simplifier les échanges. Mais cette simplification ne signifierait pas que les prix deviendraient immédiatement bas, que les salaires augmenteraient automatiquement ou que les familles retrouveraient instantanément le pouvoir d’achat perdu au cours des années précédentes. La stabilité de l’unité de compte et la hausse du niveau de vie sont deux phénomènes différents, et toute analyse qui les confondrait risquerait de transformer une réforme monétaire en promesse sociale qu’elle ne pourrait pas tenir.

Le premier groupe susceptible de bénéficier d’une stabilisation monétaire serait constitué des ménages et des entreprises qui disposent déjà d’une partie de leurs revenus en dollars ou qui sont particulièrement exposés au risque de change. Pour eux, l’élimination du bolívar pourrait réduire les coûts de conversion et rendre les décisions économiques plus prévisibles. Les entreprises importatrices pourraient également bénéficier d’une plus grande transparence dans la fixation de leurs prix si leurs coûts sont déjà largement déterminés en dollars. Les investisseurs étrangers, quant à eux, pourraient considérer la disparition du risque de dépréciation de la monnaie nationale comme un élément favorable à leurs décisions, surtout dans un pays où l’incertitude monétaire a longtemps constitué un obstacle majeur à la planification à long terme. Cette amélioration potentielle ne serait cependant durable que si elle s’accompagnait d’une réforme juridique et institutionnelle permettant aux capitaux d’entrer, de fonctionner et de sortir dans des conditions prévisibles.

Le deuxième groupe, beaucoup plus vulnérable, serait celui des personnes dont les revenus sont faibles, rigides ou dépendants du secteur public. Leur problème ne serait pas seulement la monnaie utilisée pour recevoir leur salaire, mais la capacité réelle de ce salaire à suivre le coût de la vie. Si la conversion vers le dollar intervient à un niveau de revenu trop faible, une monnaie stable peut figer une situation de pauvreté plutôt que la résoudre. C’est ici que l’expérience d’autres économies dollarisées rappelle une réalité importante: la stabilité monétaire peut supprimer une source majeure d’incertitude sans créer à elle seule une croissance inclusive. L’Équateur, le Panama et El Salvador offrent des trajectoires différentes précisément parce que la dollarisation n’a pas produit les mêmes résultats selon la qualité des institutions, la structure productive, les politiques budgétaires et les conditions internationales.

Le Venezuela devrait donc éviter de présenter le dollar comme une politique sociale. Le dollar peut devenir une infrastructure monétaire plus stable; il ne peut pas remplacer une politique de salaires, une politique de protection sociale, une politique de santé, une politique éducative ou une stratégie de création d’emplois. La question centrale serait de savoir si les gains de stabilité monétaire peuvent être convertis en gains de productivité et en amélioration progressive des revenus réels. Si cette conversion ne se produit pas, la dollarisation pourrait produire une économie nominalement plus stable mais socialement toujours profondément inégalitaire.

Cette question est d’autant plus importante que l’inflation exerce des effets très différents selon les revenus. Les ménages qui disposent de peu d’actifs financiers sont généralement beaucoup plus exposés à l’augmentation rapide des prix parce qu’une plus grande partie de leurs ressources est consacrée immédiatement aux besoins essentiels. Dans une économie fortement inflationniste, les ménages les plus pauvres disposent également de moins de moyens pour se protéger contre la dépréciation. Ils ne peuvent pas toujours acheter des actifs, détenir des devises ou transférer une partie de leur patrimoine à l’étranger. L’inflation devient ainsi une taxe particulièrement lourde pour ceux qui possèdent le moins de marges de manœuvre. Une stabilisation monétaire crédible pourrait donc avoir un effet social positif important, à condition que la transition ne fasse pas peser son coût principalement sur les mêmes catégories qui ont déjà supporté l’essentiel de la crise.

Le problème de la conversion des salaires serait au centre de cette transition. Dans une économie qui abandonne sa monnaie nationale après une longue période de dépréciation, il ne suffit pas de diviser les montants exprimés en bolívars par un taux de conversion pour déterminer une nouvelle structure salariale juste. Il faut également déterminer ce que ces revenus permettent réellement d’acheter, comment les prix seront convertis, comment les contrats de travail seront adaptés et comment les pensions seront protégées. Une conversion purement comptable pourrait produire une impression de stabilité tout en laissant intact un pouvoir d’achat extrêmement faible. La réforme devrait donc être accompagnée d’une politique de revenus capable d’empêcher que la stabilisation monétaire ne se transforme en simple photographie de la pauvreté existante.

Cette question est particulièrement sensible pour les retraités et les fonctionnaires. Lorsque les revenus publics sont déjà faibles et que l’État ne dispose plus de la possibilité de financer ses dépenses par émission monétaire, la pression budgétaire devient immédiatement visible. Une dollarisation intégrale imposerait donc une clarification beaucoup plus rigoureuse des priorités publiques. L’État devrait déterminer quels services peuvent être financés durablement, quelles dépenses doivent être réformées, quelles entreprises publiques peuvent être restructurées, quelles recettes fiscales peuvent être mobilisées et quelle part des revenus pétroliers peut être consacrée aux dépenses sociales sans compromettre l’investissement. La monnaie ne ferait ici que révéler les choix budgétaires qui étaient auparavant partiellement masqués par l’inflation.

Le secteur informel constituerait un autre enjeu majeur. Dans une économie où une partie importante de la population travaille en dehors des structures formelles, la transition monétaire ne peut pas être pensée uniquement à travers les banques et les grandes entreprises. Les petits commerçants, travailleurs indépendants et microentrepreneurs ont besoin d’un système de paiement simple, accessible et peu coûteux. Une dollarisation réussie devrait donc être accompagnée d’une modernisation des infrastructures de paiement, de manière à ce que la monnaie américaine ne devienne pas simplement une nouvelle unité de compte utilisée par les catégories déjà intégrées au système financier. Le risque serait sinon de créer une économie à deux vitesses, dans laquelle les entreprises formelles et les ménages ayant accès au système bancaire profiteraient de la stabilité tandis qu’une partie de la population resterait enfermée dans une économie de liquidités, de petits paiements et de revenus irréguliers.

La question de l’accès physique et numérique aux dollars serait également déterminante. Une économie officiellement dollarisée doit disposer d’un système bancaire capable de gérer les dépôts, les retraits, les paiements électroniques et les transferts internationaux. Dans un pays dont les infrastructures ont été fortement dégradées, cette exigence ne peut pas être considérée comme secondaire. Une réforme monétaire qui modifierait la devise sans moderniser les systèmes de paiement risquerait de produire une contradiction: une monnaie plus stable circulant à travers des infrastructures encore fragiles. La reconstruction financière devrait donc être considérée comme une composante de la réforme monétaire et non comme une étape ultérieure.

Cette dimension est d’autant plus importante que le monde dans lequel le Venezuela tente de se reconstruire n’est plus celui des précédentes grandes transitions monétaires. La circulation de la valeur est devenue numérique. Les paiements transfrontaliers peuvent être effectués beaucoup plus rapidement qu’auparavant. Les entreprises peuvent travailler avec plusieurs juridictions et plusieurs monnaies. Les cryptomonnaies et les stablecoins peuvent servir, dans certains contextes, d’intermédiaires entre différents systèmes financiers. Les plateformes numériques modifient également les rapports entre consommateurs, entreprises et banques. Le Venezuela a déjà commencé à expérimenter cette réalité sous la contrainte. Des entreprises confrontées à la rareté des dollars ont recours à des mécanismes numériques alternatifs pour certaines transactions internationales, ce qui montre que la question monétaire du XXIe siècle ne concerne plus seulement les billets émis par une banque centrale. (Yahoo Finance)

Cette évolution doit néanmoins être interprétée avec prudence. La présence de moyens de paiement numériques ne signifie pas que les infrastructures financières traditionnelles deviennent inutiles. Au contraire, plus une économie devient numérique, plus elle a besoin d’une infrastructure institutionnelle solide pour garantir l’identité, la sécurité, la conformité, la protection des dépôts et la stabilité des paiements. Le véritable enjeu pour le Venezuela serait donc de ne pas simplement remplacer une monnaie instable par une monnaie étrangère, mais de construire une architecture financière moderne capable d’intégrer les paiements numériques, les banques traditionnelles, les transferts internationaux et les nouvelles formes de finance sans créer de nouvelles zones d’exclusion.

La diaspora occuperait dans cette architecture une place particulière. Les millions de Vénézuéliens installés à l’étranger constituent déjà un réseau économique qui relie le pays à l’Amérique du Nord, à l’Europe, à la Colombie, au Chili, au Pérou et à de nombreuses autres économies. Les transferts familiaux peuvent contribuer à soutenir la consommation, mais leur importance stratégique dépasse la seule question des remises. La diaspora représente aussi un réservoir de compétences, de réseaux commerciaux, de connaissances technologiques et de capitaux potentiels. Une stabilisation monétaire pourrait faciliter le retour d’une partie de ces ressources, mais seulement si les conditions politiques et institutionnelles rendent ce retour crédible. La confiance monétaire peut attirer des capitaux; elle ne suffit pas à attirer durablement le capital humain.

Cette observation conduit à un point fondamental: la dollarisation ne devrait pas être conçue comme une politique de stabilisation isolée, mais comme le premier élément d’un contrat de reconstruction. Si le Venezuela décide d’abandonner le bolívar, il devrait simultanément définir une stratégie destinée à transformer la stabilité monétaire en capacité productive. Le pays possède des ressources énergétiques considérables, mais il doit également reconstruire ses infrastructures, rétablir la fiabilité de son système électrique, moderniser ses ports et ses routes, restaurer ses capacités industrielles, développer son agriculture, renforcer son secteur des services et créer les conditions permettant à de nouvelles entreprises technologiques d’émerger. Sans cette diversification, le dollar risque de stabiliser la surface d’une économie qui resterait vulnérable à ses anciennes dépendances.

Le secteur pétrolier occuperait évidemment une place centrale dans cette reconstruction, mais précisément pour cette raison il ne devrait plus être considéré comme une réponse suffisante. La question stratégique serait de savoir comment utiliser les revenus pétroliers pour financer une transformation qui réduise progressivement la dépendance à ces mêmes revenus. Un modèle durable pourrait chercher à transformer une partie de la rente énergétique en infrastructures, en capital humain, en fonds de stabilisation, en réseaux numériques et en industries exportatrices. Le Venezuela disposerait alors d’une possibilité historique: utiliser sa richesse pétrolière non plus principalement pour financer la consommation immédiate et les déficits, mais pour reconstruire les capacités qui permettront à l’économie de produire des revenus indépendants du pétrole.

Une telle stratégie serait particulièrement importante dans un environnement international où la transition énergétique, les tensions géopolitiques et la volatilité des marchés de l’énergie rendent les recettes pétrolières moins prévisibles. Même si les hydrocarbures demeureront importants pendant de nombreuses années, leur poids relatif dans l’économie mondiale est appelé à évoluer. Le Venezuela ne peut donc pas construire sa sécurité économique future sur l’hypothèse que le pétrole continuera indéfiniment à jouer exactement le même rôle qu’au XXe siècle. La dollarisation pourrait renforcer cette nécessité parce que l’État ne disposerait plus de la possibilité de dévaluer pour absorber certains chocs. Une économie dollarisée doit être suffisamment flexible par sa productivité et sa diversification pour s’adapter aux variations de ses revenus extérieurs.

C’est ici que la dimension générationnelle devient centrale. Les jeunes Vénézuéliens qui entreraient sur le marché du travail dans une économie dollarisée pourraient avoir un rapport très différent à la monnaie que leurs parents. Pour eux, la question ne serait peut-être plus de défendre le bolívar comme symbole national, mais de savoir si l’économie leur permet d’obtenir un emploi productif, d’acquérir des compétences, de créer une entreprise, d’accéder au crédit et de construire une vie stable. Cette évolution pourrait profondément modifier la signification politique de la monnaie. Ce qui était autrefois associé à la souveraineté nationale pourrait devenir, pour une nouvelle génération, un instrument parmi d’autres dans une architecture économique mondiale beaucoup plus vaste.

C’est précisément à ce niveau que le débat vénézuélien rejoint la transformation civilisationnelle évoquée au début de ce dossier. Les catégories politiques héritées du XXe siècle ont souvent placé la souveraineté monétaire au centre de l’indépendance économique. Cette conception demeure compréhensible historiquement, notamment dans les sociétés latino-américaines qui ont connu les interventions étrangères, les crises de dette, les régimes de change imposés et les politiques d’ajustement. Mais le XXIe siècle impose une lecture plus complexe. La puissance économique ne dépend plus uniquement de la monnaie que l’État imprime. Elle dépend aussi de sa capacité à produire des technologies, à contrôler des données, à former des ingénieurs, à développer l’intelligence artificielle, à maîtriser les infrastructures numériques, à attirer des capitaux et à participer aux chaînes mondiales de valeur. Une souveraineté qui ne contrôle pas ces dimensions peut rester nominalement intacte tout en devenant économiquement fragile.

Le Venezuela pourrait donc être placé devant un choix historique qui dépasse le débat traditionnel entre souveraineté monétaire et dollarisation. Il pourrait chercher à conserver le bolívar tout en reconstruisant progressivement sa crédibilité, ou accepter le dollar comme instrument de stabilisation tout en concentrant ses efforts sur les formes de puissance que le pays peut encore développer: énergie, agriculture, logistique, industrie, technologie, données, capital humain et positionnement géographique. Dans les deux cas, le véritable test serait le même: parvenir à transformer les ressources du pays en capacités durables. La monnaie n’est qu’un des moyens par lesquels cette transformation peut être organisée.

Il serait toutefois dangereux d’ignorer le coût politique d’une telle transition. Le dollar est la monnaie des États-Unis, et l’adopter officiellement pourrait être perçu par une partie de la société vénézuélienne comme une dépendance supplémentaire à l’égard de Washington. Cette perception ne devrait pas être rejetée comme irrationnelle. La monnaie possède une dimension symbolique qui dépasse son rôle économique, particulièrement dans un pays où la souveraineté nationale a été au cœur du discours politique pendant des décennies. Le succès d’une réforme dépendrait donc également de la capacité de ses promoteurs à expliquer que l’objectif n’est pas de substituer une identité nationale à une autre, mais de répondre à une crise de confiance monétaire et de créer les conditions d’une reconstruction économique.

Cette communication serait d’autant plus importante que la dollarisation pourrait être présentée par ses adversaires comme une capitulation plutôt que comme une réforme. Une telle opposition serait politiquement prévisible. Les promoteurs du projet devraient donc démontrer que le choix du dollar s’accompagne d’une stratégie nationale beaucoup plus large et que l’abandon du bolívar n’est pas conçu comme un abandon de l’État. Au contraire, la réussite de la réforme exigerait probablement un État plus compétent dans les domaines où la monnaie ne peut plus lui servir de mécanisme d’ajustement. La disparition de la banque centrale ne pourrait être crédible que si elle était compensée par le renforcement des institutions fiscales, financières, statistiques et réglementaires.

La question de la protection sociale deviendrait alors centrale. Dans une économie sans monnaie nationale, l’État doit disposer d’un système budgétaire capable de protéger les populations les plus vulnérables lors des chocs. Si les recettes pétrolières diminuent, si une catastrophe naturelle frappe une région ou si les prix internationaux de certains produits augmentent brutalement, le gouvernement ne pourra pas compter sur une dépréciation de la monnaie pour ajuster les coûts. Il devra utiliser les réserves budgétaires, réorienter les dépenses, mobiliser des financements extérieurs ou accepter une réduction de certaines dépenses. Une politique sociale crédible devrait donc être accompagnée d’un mécanisme de stabilisation budgétaire permettant de protéger les ménages lorsque les revenus extérieurs chutent.

Cette contrainte pourrait devenir l’un des arguments les plus sérieux contre une dollarisation trop rapide. Une économie qui ne possède pas encore de réserves suffisantes, dont le système bancaire est fragile et dont les finances publiques sont profondément déséquilibrées peut difficilement supporter une transition mal préparée. La stabilité du dollar ne protège pas une banque contre une crise de liquidité, un État contre un déficit insoutenable ou une famille contre un revenu insuffisant. Elle retire simplement à la monnaie nationale la possibilité d’amortir certains de ces problèmes par la dépréciation ou l’émission monétaire. La réforme doit donc être conçue autour des capacités réelles de l’économie et non autour d’une croyance dans les vertus automatiques du dollar.

Cette prudence est particulièrement importante parce que les données disponibles montrent simultanément la profondeur de la crise et l’existence de capacités de reprise. Les projections du FMI pour 2026 indiquent une inflation moyenne extrêmement élevée, autour de 387,4%, avec une inflation de fin de période estimée à 219,7%, mais elles montrent également une économie qui conserve un potentiel de croissance réelle. Le Fonds estime pour 2026 une croissance du PIB réel autour de 4%, ce qui rappelle que l’économie vénézuélienne n’est pas simplement une économie en disparition. Elle demeure une économie disposant de ressources, de capacités productives et d’un potentiel de reconstruction considérable, mais enfermée dans des contraintes monétaires, institutionnelles et financières exceptionnellement fortes. (IMF)

Cette coexistence entre potentiel et fragilité est probablement le meilleur point de départ pour analyser l’avenir. Le Venezuela n’a pas besoin d’une simple opération de change; il a besoin d’une reconstruction de la confiance entre l’État, les citoyens, les entreprises et les institutions internationales. La dollarisation pourrait contribuer à cette reconstruction en supprimant le risque de dépréciation du bolívar, mais elle pourrait aussi échouer si elle n’est pas accompagnée d’une réforme budgétaire, bancaire, productive et sociale. Le résultat dépendrait moins de la décision juridique elle-même que de l’ensemble des politiques qui l’accompagneraient.

Il existe donc une différence majeure entre dollariser une économie et construire une économie capable de vivre durablement avec le dollar. La première opération peut être réalisée par une loi. La seconde exige des années de travail institutionnel. Elle suppose une administration fiscale moderne, une banque commerciale solide, des systèmes de paiement fiables, une politique sociale soutenable, une production diversifiée, des infrastructures fonctionnelles, un cadre juridique crédible et une stratégie d’investissement capable de mobiliser le capital national et international. Sans ces éléments, la dollarisation pourrait devenir une camisole plutôt qu’un instrument de reconstruction. Avec eux, elle pourrait constituer un ancrage autour duquel une nouvelle architecture économique serait progressivement construite.

La réussite d’une telle transformation dépendrait également de la manière dont le Venezuela gérerait son rapport avec les États-Unis. Le dollar n’est pas seulement une unité de compte; il est intégré à un système financier mondial largement structuré autour des institutions américaines. L’accès aux banques correspondantes, aux marchés de capitaux, aux mécanismes de paiement internationaux et aux investissements étrangers dépendrait donc en partie de la qualité des relations politiques et économiques entre Caracas et Washington. Une dollarisation officielle pourrait faciliter certaines transactions, mais elle ne garantirait pas automatiquement la normalisation de l’accès aux marchés. Les sanctions, les litiges, la dette et les questions juridiques internationales demeureraient déterminants.

C’est ici que la géopolitique rejoint directement la monnaie. Le Venezuela ne choisit pas sa future architecture monétaire dans un monde neutre. Il la choisit dans un système international où les États-Unis disposent encore d’une puissance financière exceptionnelle, où la Chine cherche à renforcer ses positions économiques, où l’Inde poursuit sa propre trajectoire, où les BRICS cherchent à développer des alternatives partielles au système financier dominé par le dollar et où les nouvelles infrastructures numériques ouvrent des espaces de concurrence monétaire. La décision vénézuélienne serait donc observée bien au-delà de Caracas, notamment en Amérique latine où plusieurs pays cherchent eux aussi à arbitrer entre autonomie monétaire, intégration financière et stabilité.

Le paradoxe serait alors saisissant: au moment même où une partie du monde cherche à réduire sa dépendance au dollar, le Venezuela pourrait choisir de l’adopter officiellement pour restaurer sa stabilité. Ce contraste ne devrait pas être interprété comme une contradiction simpliste. Les pays ne choisissent pas une architecture monétaire dans l’abstrait; ils la choisissent en fonction de leurs propres institutions, de leurs ressources, de leurs vulnérabilités et de leurs rapports de force. La Chine peut chercher à internationaliser progressivement le renminbi parce qu’elle possède une base industrielle et technologique gigantesque; l’Inde peut conserver une monnaie nationale parce qu’elle dispose d’un marché intérieur immense et d’une politique macroéconomique différente; le Venezuela, confronté à une crise monétaire profonde, peut considérer que la stabilité immédiate offerte par le dollar vaut davantage que le maintien d’une autonomie monétaire devenue difficile à exercer efficacement.

Cette comparaison annonce une question encore plus vaste, que nous devrons examiner dans les prochaines parties: que signifie réellement la puissance monétaire dans un monde où le dollar reste dominant mais où de nouvelles infrastructures financières, technologiques et géopolitiques commencent à émerger? Le cas vénézuélien ne peut être compris sans cette dimension internationale. L’abandon éventuel du bolívar pourrait être simultanément une décision intérieure de stabilisation et un événement géopolitique révélateur de l’état du système monétaire mondial.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir, paradoxalement, l’un des laboratoires les plus intéressants de la nouvelle économie mondiale. Non parce que son expérience serait nécessairement un modèle à reproduire, mais parce qu’elle concentre plusieurs transformations qui vont probablement marquer les prochaines décennies: crise de confiance dans une monnaie nationale, dollarisation de fait, recherche de nouvelles infrastructures de paiement, dépendance aux revenus énergétiques, réintégration financière internationale, poids de la diaspora, transition générationnelle et montée des technologies numériques. La décision concernant le bolívar pourrait donc être beaucoup plus qu’un choix national. Elle pourrait offrir au monde une fenêtre exceptionnelle sur la manière dont une société profondément marquée par le XXe siècle tente de reconstruire sa place dans l’économie du XXIe siècle.

La véritable question sociale ne sera finalement pas de savoir si les Vénézuéliens paieront demain en bolívars ou en dollars. Elle sera de savoir si leurs revenus, leur travail, leurs compétences et leur patrimoine pourront enfin retrouver une relation stable avec l’avenir. Une monnaie n’est utile que parce qu’elle permet de projeter le travail présent dans le temps futur. Lorsque cette fonction disparaît, la société devient prisonnière de l’immédiateté. Restaurer une monnaie, ou en adopter une autre, n’a de sens que si cette décision permet progressivement de réintroduire la possibilité de planifier. C’est cette capacité de planification, davantage encore que le changement de devise, qui constituera le véritable critère de réussite de la transformation vénézuélienne.

LE VENEZUELA DANS LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE DE LA PUISSANCE: TRUMP, LA CHINE, LA RUSSIE, L’IRAN, LES BRICS ET LA RECOMPOSITION DU SUD GLOBAL

L’éventuelle disparition du bolívar ne peut être comprise comme un phénomène strictement vénézuélien. Elle intervient dans un moment où l’ordre économique international traverse une transformation dont les contours restent encore incertains, mais dont les effets sont déjà visibles sur les monnaies, les chaînes d’approvisionnement, l’énergie, les technologies, les alliances militaires, les investissements et les systèmes de paiement. Le Venezuela se trouve au croisement de plusieurs de ces transformations. Son pétrole lui donne une importance énergétique considérable; sa proximité géographique avec les États-Unis lui confère une valeur stratégique particulière; ses relations historiques avec la Russie, la Chine, l’Iran et Cuba l’inscrivent dans une géographie politique qui dépasse l’Amérique latine; tandis que la reprise progressive de ses relations avec les institutions financières internationales pourrait le replacer dans une architecture économique dominée par Washington et ses alliés. La question du dollar devient ainsi un point d’entrée vers une interrogation beaucoup plus vaste: dans quel monde le Venezuela est il en train de reconstruire son avenir?

La réponse exige de dépasser les lectures traditionnelles qui opposent mécaniquement un «camp américain» à un «camp anti occidental». Cette représentation correspond de moins en moins à la réalité d’un système international devenu plus transactionnel, plus fragmenté et plus opportuniste. Les États continuent de former des alliances, mais ils cherchent également à préserver des marges de manœuvre en multipliant leurs partenariats. L’Inde entretient des relations stratégiques avec les États-Unis tout en conservant des liens énergétiques et militaires avec la Russie. La Turquie appartient à l’OTAN tout en développant des relations économiques avec la Russie, la Chine et les puissances du Golfe. Les pays du Golfe coopèrent avec Washington dans certains domaines tout en développant des investissements massifs avec Pékin. La Corée du Sud demeure profondément intégrée à l’alliance américaine tout en défendant vigoureusement ses intérêts industriels et technologiques propres. Cette multiplication des trajectoires nationales constitue l’une des caractéristiques fondamentales de la nouvelle géographie de la puissance.

Dans cet environnement, la politique étrangère de Donald Trump occupe une place particulière parce qu’elle contribue à déplacer les frontières traditionnelles entre économie, sécurité et diplomatie. La politique tarifaire américaine envers la Chine, les négociations commerciales avec les alliés, la pression exercée sur les membres de l’OTAN, l’attention accordée aux ressources stratégiques et la volonté de renforcer le rapport de force avec les partenaires comme avec les adversaires traduisent une conception de la puissance dans laquelle le commerce n’est plus simplement considéré comme un domaine séparé de la sécurité nationale. Les droits de douane deviennent un instrument de négociation, les chaînes d’approvisionnement deviennent des instruments de puissance et les marchés deviennent des espaces de confrontation stratégique. Le Venezuela se trouve directement concerné par cette évolution parce que son principal actif économique, le pétrole, est lui même un instrument géopolitique.

Cette nouvelle approche américaine doit être replacée dans un contexte plus large. La stratégie de Washington ne consiste plus seulement à contenir un adversaire militaire identifiable; elle cherche également à réduire certaines dépendances industrielles, à protéger les technologies critiques, à réorganiser les chaînes d’approvisionnement et à utiliser l’accès au marché américain comme levier de négociation. La Chine constitue évidemment le principal théâtre de cette confrontation économique, mais la logique s’étend à d’autres secteurs et à d’autres partenaires. Le monde dans lequel le Venezuela cherche à se réinsérer est donc un monde où l’ouverture commerciale n’est plus nécessairement synonyme de libéralisation uniforme. Les échanges sont de plus en plus filtrés par des considérations de sécurité, de souveraineté technologique et de résilience stratégique.

Cette évolution est essentielle pour comprendre la situation vénézuélienne. Une économie qui chercherait à attirer des investissements étrangers devrait désormais démontrer non seulement sa rentabilité, mais également sa capacité à naviguer dans un environnement de sanctions, de restrictions technologiques, de contrôles des exportations et de rivalités géopolitiques. Un investissement dans le secteur pétrolier, par exemple, ne dépend plus uniquement du prix du baril et de la qualité des réserves. Il dépend aussi de la technologie disponible, des relations avec les États-Unis, de la capacité à obtenir des équipements, de la structure juridique des contrats et de la possibilité d’assurer les paiements internationaux. Le Venezuela entre ainsi dans une économie mondiale où la géopolitique est devenue une variable permanente du calcul économique.

La relation entre Caracas et Washington constitue par conséquent l’un des facteurs déterminants de toute stratégie de reconstruction. Pendant les années de confrontation politique, les sanctions américaines ont profondément compliqué l’accès du Venezuela aux marchés, aux capitaux et à certaines technologies. La situation a cependant commencé à évoluer dans le cadre du changement politique de 2026 et de la reprise progressive des relations internationales du Venezuela. Le FMI a annoncé en avril 2026 la reprise de ses relations avec le gouvernement vénézuélien, après une interruption depuis 2019. Cette réouverture institutionnelle ne signifie pas que tous les obstacles financiers ont disparu, mais elle marque une rupture suffisamment importante pour modifier les possibilités de reconstruction.

La question du dollar doit être lue dans cette nouvelle relation. Adopter officiellement le dollar américain pourrait être interprété comme un signal d’intégration plus profonde dans l’architecture économique dominée par les États-Unis. Mais il serait trop simple d’y voir une adhésion politique à Washington. Le dollar pourrait être choisi pour des raisons essentiellement économiques: stabiliser les prix, supprimer le risque de change, faciliter les transactions et restaurer la confiance. La distinction entre monnaie et alignement géopolitique resterait cependant fragile, parce que le dollar est aussi l’une des principales infrastructures de puissance des États-Unis. Toute dollarisation officielle placerait donc nécessairement le Venezuela dans une relation plus étroite avec le système financier américain, même si Caracas cherchait parallèlement à conserver une politique étrangère autonome.

C’est précisément cette tension entre autonomie politique et intégration financière qui pourrait définir la nouvelle trajectoire du Venezuela. Le pays pourrait vouloir conserver des relations avec la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres partenaires tout en réintégrant les institutions financières occidentales. Une telle stratégie ne serait pas impossible. Elle correspondrait même à la logique d’un monde multipolaire dans lequel les États cherchent de plus en plus à diversifier leurs partenariats plutôt qu’à appartenir exclusivement à une seule sphère. Mais elle exigerait une diplomatie beaucoup plus sophistiquée. Le Venezuela devrait apprendre à gérer simultanément plusieurs systèmes de normes, plusieurs partenaires et plusieurs intérêts stratégiques sans devenir dépendant d’un seul centre de pouvoir.

La Chine occuperait une place particulièrement importante dans cette équation. Pékin demeure l’un des principaux acteurs capables de financer des infrastructures, de fournir des technologies et de participer à la reconstruction industrielle du Venezuela. Les relations sino vénézuéliennes ont été renforcées pendant les années de confrontation avec Washington, notamment à travers les investissements, les prêts et la coopération énergétique. Mais la Chine elle même évolue. Son économie ralentit structurellement par rapport aux décennies précédentes, son secteur immobilier a subi des ajustements considérables, ses entreprises technologiques sont confrontées aux restrictions américaines et Pékin cherche à réduire certaines dépendances extérieures tout en renforçant son autonomie industrielle.

La Chine ne peut donc pas être considérée simplement comme un substitut aux États-Unis. Elle défend ses propres intérêts. Sa politique envers le Venezuela serait déterminée par la rentabilité des investissements, la sécurité énergétique, les perspectives géopolitiques et la capacité de Caracas à honorer ses engagements. Une éventuelle dollarisation pourrait d’ailleurs faciliter certaines transactions avec les entreprises chinoises en réduisant le risque de change, même si elle renforcerait parallèlement le rôle du système financier américain. Le Venezuela pourrait donc se retrouver dans une situation paradoxale où la même monnaie facilite les échanges avec plusieurs partenaires tout en augmentant sa dépendance institutionnelle à l’égard d’un seul système financier.

La Chine représente également un enjeu technologique. Si le Venezuela veut reconstruire ses infrastructures énergétiques, numériques et industrielles, il aura besoin d’équipements, de réseaux, de télécommunications, de centres de données, de systèmes de paiement et de technologies de production. Pékin possède des capacités importantes dans plusieurs de ces domaines. Mais l’intégration de technologies chinoises dans un pays qui chercherait simultanément à se rapprocher des institutions financières occidentales pourrait créer de nouvelles tensions. Les choix technologiques ne sont plus neutres. Dans le domaine des télécommunications, de l’intelligence artificielle, des semi conducteurs, du cloud computing et de la cybersécurité, les infrastructures deviennent directement liées aux rapports de puissance.

Le Venezuela devra donc éviter une erreur stratégique: remplacer une dépendance ancienne par une nouvelle dépendance. La diversification des partenaires ne signifie pas nécessairement la diversification de la dépendance. Un pays peut avoir plusieurs investisseurs étrangers tout en restant incapable de développer ses propres capacités technologiques. La véritable souveraineté du XXIe siècle exige progressivement la maîtrise d’un certain nombre de compétences critiques, même lorsque les équipements sont importés. Il ne s’agit pas pour le Venezuela de produire seul tous les composants d’une économie numérique moderne, ce qui serait irréaliste, mais de construire des capacités nationales suffisantes pour comprendre, gérer, sécuriser et adapter les technologies importées.

Cette question devient particulièrement urgente lorsqu’on considère le rôle croissant de l’intelligence artificielle. L’IA transforme déjà la productivité, les services financiers, l’industrie, la santé, l’éducation, la logistique et la défense. Les pays qui disposent d’une main d’oeuvre qualifiée, d’une infrastructure numérique robuste et d’un accès aux capacités de calcul peuvent accroître rapidement leur productivité. Les pays qui restent à l’écart risquent de voir leur retard technologique s’élargir. Le Venezuela possède un capital humain important, mais une partie considérable de ce capital humain se trouve désormais hors du territoire national. La reconstruction devra donc intégrer une politique de retour des compétences et de coopération avec la diaspora scientifique et technologique.

Cette dimension révèle une autre faiblesse du Sud global. Les débats internationaux sur la multipolarité peuvent parfois donner l’impression que la création de nouveaux groupes diplomatiques suffit à rééquilibrer le système mondial. Or la puissance ne se mesure pas seulement au nombre de pays présents autour d’une table. Elle dépend également de la capacité à produire des technologies, à financer l’innovation, à contrôler les infrastructures critiques et à former les générations capables d’utiliser ces technologies. Dans plusieurs secteurs stratégiques, l’écart entre les grandes puissances technologiques et une grande partie du monde en développement demeure considérable. L’intelligence artificielle pourrait amplifier cet écart plutôt que le réduire si les investissements en éducation, en infrastructures numériques et en recherche restent insuffisants.

C’est dans ce contexte que la question des BRICS mérite une analyse plus nuancée. Le groupe constitue une réalité politique et économique importante, mais il ne forme pas un bloc homogène comparable à une alliance militaire ou à une union économique intégrée. Les intérêts de la Chine, de l’Inde, de la Russie, du Brésil, de l’Afrique du Sud et des nouveaux membres ne sont pas toujours convergents. Les relations entre certains de ces États sont elles mêmes traversées par des rivalités. L’Inde et la Chine, par exemple, entretiennent des relations économiques importantes tout en restant engagées dans une compétition stratégique. La Chine et la Russie ont renforcé leur partenariat, mais leurs économies, leurs capacités et leurs intérêts ne sont pas identiques. Les pays du Golfe peuvent participer aux BRICS tout en conservant des relations étroites avec les États-Unis.

La faiblesse potentielle du projet BRICS ne réside donc pas dans son inexistence, mais dans la difficulté à transformer une coalition de puissances et de pays émergents en une véritable architecture économique alternative. Une monnaie commune, un marché financier intégré et un système de paiement capable de rivaliser à grande échelle avec les infrastructures dominées par le dollar exigeraient une convergence institutionnelle considérable. Or les intérêts nationaux restent extrêmement forts. Les BRICS peuvent favoriser la diversification des échanges, l’utilisation de monnaies nationales et la création d’instruments financiers alternatifs sans nécessairement produire une dédollarisation complète du système mondial.

Le cas indien illustre parfaitement cette autonomie stratégique. New Delhi ne cherche pas simplement à choisir entre Washington, Moscou et Pékin. L’Inde tente de construire son propre espace de puissance. Elle développe son industrie, investit dans le numérique, cherche à attirer les chaînes de production internationales et conserve simultanément des relations énergétiques avec la Russie. Sa stratégie repose moins sur l’adhésion à un camp que sur la maximisation de ses options. Cette logique pourrait offrir une leçon au Venezuela: la diversification stratégique ne consiste pas à remplacer Washington par Pékin ou Moscou, mais à construire suffisamment de capacités nationales pour négocier avec chacun.

La Corée du Sud représente une autre trajectoire particulièrement instructive. Son développement montre qu’une économie peut devenir une puissance technologique mondiale en utilisant initialement des alliances extérieures tout en développant progressivement ses propres capacités industrielles. Aujourd’hui, Séoul ne se contente pas de participer aux chaînes de valeur mondiales; il possède des entreprises capables de rivaliser dans les semi conducteurs, l’électronique, l’automobile, les batteries et d’autres secteurs avancés. La véritable leçon pour le Venezuela n’est évidemment pas de reproduire mécaniquement le modèle sud coréen, qui s’est construit dans des conditions historiques radicalement différentes, mais de comprendre qu’une intégration internationale durable devient beaucoup plus favorable lorsque le pays possède des capacités productives et technologiques propres.

Cette différence est fondamentale pour le Sud global. La souveraineté économique du XXIe siècle ne peut plus reposer uniquement sur le contrôle des ressources naturelles. Le pétrole, le gaz, le cuivre, le lithium ou les terres agricoles restent importants, mais leur valeur dépend de plus en plus des technologies qui permettent de les extraire, de les transformer, de les transporter et de les intégrer dans des produits à forte valeur ajoutée. Un pays riche en ressources mais pauvre en technologie risque de rester un fournisseur de matières premières. Un pays capable de transformer ses ressources grâce à des compétences industrielles, numériques et scientifiques peut capturer une part beaucoup plus importante de la valeur mondiale.

Le Venezuela possède donc un avantage considérable mais incomplet. Ses ressources énergétiques peuvent financer une partie de la reconstruction, mais elles ne peuvent plus constituer le seul fondement de sa stratégie nationale. Le pays doit progressivement passer d’une logique de rente à une logique de capacité. Cette transition serait probablement l’une des conséquences les plus importantes d’une éventuelle dollarisation, car l’impossibilité d’utiliser l’émission monétaire comme mécanisme d’ajustement rendrait beaucoup plus visible la nécessité de produire, d’exporter et d’investir.

La Russie représente un autre élément de cette équation. La guerre en Ukraine a profondément modifié son rapport au système financier occidental, mais elle a également révélé les limites et les coûts d’une confrontation prolongée avec les principales économies occidentales. Moscou conserve une capacité énergétique, militaire et diplomatique importante, mais son économie est confrontée à des contraintes structurelles liées aux sanctions, aux dépenses militaires, à l’accès aux technologies et à la nécessité de maintenir sa base industrielle. Pour le Venezuela, la Russie demeure un partenaire potentiel dans certains domaines, mais elle ne peut pas être considérée comme une source illimitée de financement ou de technologie. La guerre en Ukraine a réduit les marges économiques de Moscou et transformé ses priorités stratégiques.

La relation avec l’Iran doit être analysée de manière comparable. Téhéran dispose d’une expérience considérable dans la gestion d’une économie soumise à des sanctions et a développé des mécanismes alternatifs de commerce, de paiement et de coopération. Cette expérience peut présenter un intérêt pour Caracas, notamment dans le secteur énergétique. Mais l’Iran lui même demeure confronté à des difficultés économiques et technologiques importantes, aggravées par les tensions régionales et les restrictions internationales. Le partenariat avec Téhéran peut donc fournir des solutions ponctuelles sans constituer une architecture complète de reconstruction.

Cuba occupe une place encore différente. L’évolution de l’approche américaine envers La Havane, ainsi que les transformations internes du régime cubain, doivent être suivies avec attention parce que Cuba demeure historiquement lié au Venezuela sur les plans politique, sécuritaire et humain. Mais là encore, la réalité économique impose des limites. Cuba ne possède pas les ressources financières ou technologiques nécessaires pour devenir le principal partenaire de reconstruction du Venezuela. La relation pourrait donc évoluer progressivement d’une logique idéologique vers une logique davantage pragmatique, fondée sur les besoins concrets des deux sociétés et sur leur capacité à maintenir des relations utiles avec différents partenaires.

Cette évolution éventuelle des relations cubaines est révélatrice d’une transformation plus générale de l’Amérique latine. Les sociétés latino américaines sont moins structurées par les grandes oppositions idéologiques du XXe siècle qu’elles ne l’étaient auparavant. Les nouvelles générations sont davantage préoccupées par l’emploi, l’éducation, la sécurité, les services publics, la mobilité internationale, le numérique et le pouvoir d’achat. Les gouvernements eux mêmes sont soumis à une pression croissante pour produire des résultats concrets plutôt que de maintenir des affrontements idéologiques permanents. Cela ne signifie pas la disparition des convictions politiques, mais leur confrontation croissante avec une réalité économique et technologique qui ne se laisse pas enfermer dans les anciennes catégories.

Le Venezuela pourrait devenir l’un des cas les plus spectaculaires de cette transition. Pendant des années, le débat politique a été structuré par une opposition extrêmement forte entre souveraineté révolutionnaire et pression américaine. Une éventuelle dollarisation introduirait une rupture symbolique majeure dans cette logique. Mais le plus important ne serait pas le symbole lui même. Ce serait la manière dont la société interpréterait cette rupture. Si le dollar permettait de restaurer progressivement la stabilité, de faciliter les investissements, de reconstruire le crédit et de favoriser le retour des compétences, une partie de la population pourrait considérer que l’efficacité économique compte davantage que la fidélité à un instrument monétaire national. Si, au contraire, la réforme provoquait une compression sociale sans amélioration de la production et des revenus, elle pourrait être interprétée comme une nouvelle forme de dépendance.

La différence entre ces deux scénarios dépendrait largement de la politique américaine. Une dollarisation vénézuélienne ne pourrait pas être séparée de la stratégie de Washington envers le pétrole, les sanctions, les investissements et la reconstruction du pays. L’administration Trump a montré une préférence pour l’utilisation directe des leviers économiques et commerciaux dans la poursuite de ses objectifs stratégiques. Dans ce contexte, Caracas devra probablement négocier avec Washington sur plusieurs dossiers simultanément: énergie, sanctions, migration, sécurité, investissements, commerce et accès aux marchés financiers. La monnaie pourrait devenir l’un des éléments d’une relation beaucoup plus large.

Cette situation crée pour le Venezuela une opportunité mais également un risque. L’opportunité réside dans la possibilité de redevenir un acteur énergétique important dans les Caraïbes et sur le marché américain tout en attirant des investissements internationaux. Le risque serait de reconstruire une économie entièrement dépendante d’un seul partenaire ou d’un seul marché. La véritable stratégie devrait donc consister à utiliser le rapprochement avec Washington pour restaurer les capacités économiques sans renoncer à la diversification des relations internationales. La Chine, l’Europe, l’Inde, le Brésil, les pays du Golfe et les voisins latino américains pourraient tous jouer un rôle dans cette diversification.

Le Brésil pourrait notamment devenir un partenaire régional particulièrement important. Sa proximité géographique, sa taille économique et son influence diplomatique en Amérique latine en font un acteur naturel de la reconstruction vénézuélienne. Une reprise économique du Venezuela pourrait également bénéficier à l’ensemble de la région en réduisant les flux migratoires forcés, en augmentant les échanges commerciaux et en stabilisant les frontières. La reconstruction vénézuélienne ne serait donc pas seulement une question nationale; elle aurait des conséquences directes pour la Colombie, le Brésil, les Caraïbes et les États-Unis.

Cette dimension régionale est trop souvent sous estimée. Une économie vénézuélienne stabilisée pourrait devenir un marché majeur pour les biens et services latino américains. Elle pourrait également retrouver une capacité d’exportation énergétique significative. Les infrastructures de transport, les ports, les réseaux électriques et les corridors commerciaux pourraient être reconstruits dans une perspective régionale. Le Venezuela pourrait alors passer progressivement du statut de crise géopolitique à celui de plateforme économique régionale. Mais cette transformation dépendrait de la stabilité politique, de la sécurité juridique et de la capacité à rétablir des relations normales avec les institutions financières internationales.

La question de la technologie reviendrait alors au centre du projet. Si le Venezuela veut tirer pleinement parti de ses ressources énergétiques et de sa position géographique, il doit investir dans des infrastructures numériques capables de soutenir une économie moderne. Cela signifie des réseaux de télécommunication fiables, des centres de données, des systèmes de paiement numériques, une cybersécurité renforcée, une administration publique numérisée et des programmes d’éducation technologique. L’intelligence artificielle pourrait jouer un rôle dans la gestion énergétique, la logistique, l’agriculture, la santé et l’administration publique. Mais elle pourrait également accentuer les inégalités si son accès restait concentré dans quelques grandes entreprises ou dans une minorité hautement qualifiée.

Le défi générationnel est donc immense. Une nouvelle économie ne peut être construite avec les seules institutions du passé. Le Venezuela aura besoin d’une génération capable de travailler dans plusieurs langues, de comprendre les technologies numériques, de participer aux chaînes internationales de valeur et de créer des entreprises capables d’exporter. La diaspora peut fournir une partie de cette expertise, mais le système éducatif national devra également être profondément renforcé. Une réforme monétaire sans réforme du capital humain risquerait de produire une stabilité financière sans transformation productive.

C’est pourquoi l’éventuelle décision sur le bolívar pourrait finalement devenir un révélateur de la fin d’une certaine conception du pouvoir. Le XXe siècle a souvent mesuré la souveraineté par la capacité de l’État à contrôler son territoire, sa monnaie, ses ressources et ses frontières. Le XXIe siècle ajoute d’autres dimensions: capacité de calcul, intelligence artificielle, infrastructures numériques, données, chaînes logistiques, cybersécurité, capital humain, propriété intellectuelle et accès aux réseaux financiers. Un État qui contrôle sa monnaie mais ne maîtrise aucune de ces dimensions peut se retrouver plus vulnérable qu’un État qui accepte certaines interdépendances tout en développant ses capacités stratégiques.

Le Venezuela pourrait donc être l’un des premiers pays à poser cette question de manière aussi radicale. En envisageant l’abandon de sa monnaie nationale, il ne ferait pas nécessairement le choix entre souveraineté et absence de souveraineté. Il pourrait être en train de déplacer le centre de gravité de sa souveraineté. La véritable question serait alors de savoir si le pays utilise la stabilité monétaire pour construire une nouvelle puissance économique ou s’il se contente de remplacer une dépendance monétaire par une dépendance financière.

Cette distinction déterminera largement la portée historique de la réforme. Si le dollar devient uniquement un mécanisme permettant de stabiliser les prix sans transformation de l’appareil productif, le Venezuela restera vulnérable. Si, au contraire, il devient le socle d’un programme plus vaste comprenant réforme fiscale, restructuration de la dette, reconstruction énergétique, diversification industrielle, modernisation numérique, investissement dans l’éducation, retour de la diaspora et intégration commerciale régionale, alors la décision pourrait prendre une dimension beaucoup plus profonde. Elle pourrait marquer non pas la fin de la souveraineté vénézuélienne, mais le passage d’une conception ancienne de la souveraineté à une conception adaptée aux réalités du XXIe siècle.

Le paradoxe serait alors complet. Un pays longtemps présenté comme l’un des symboles de la résistance à l’ordre économique dominé par Washington pourrait choisir la monnaie américaine précisément pour reconstruire les bases matérielles de son autonomie future. Ce choix ne signifierait pas nécessairement que l’idéologie a disparu. Il signifierait plutôt que la réalité économique impose désormais à l’idéologie de rendre des comptes. Une société qui ne peut plus préserver la valeur de son épargne, garantir la stabilité de ses salaires ou financer ses infrastructures doit nécessairement réévaluer les instruments de son modèle économique. Lorsque les générations changent, lorsque les technologies changent et lorsque les rapports de puissance changent, les doctrines politiques doivent elles aussi accepter d’être réexaminées.

C’est peut être là que se trouve la véritable portée de l’expérience vénézuélienne. La disparition éventuelle du bolívar pourrait être interprétée comme une défaite historique d’un modèle politique, mais elle pourrait également devenir le point de départ d’une reconstruction pragmatique. Tout dépendra de ce que le pays fera après la décision. Une monnaie stable ne crée pas une nation prospère. Elle crée seulement un environnement dans lequel la prospérité peut redevenir possible. Le reste dépendra de la qualité des institutions, de la capacité productive, de la formation des citoyens et de la faculté du pays à transformer ses ressources en puissance durable.

La question vénézuélienne rejoint ainsi celle qui traverse désormais une grande partie du Sud global: comment construire une souveraineté réelle dans un monde où aucune économie ne peut être totalement autonome, mais où la dépendance technologique, financière et énergétique peut devenir une faiblesse stratégique? La réponse ne sera ni le retour intégral aux modèles économiques du XXe siècle ni l’abandon complet de l’État au marché mondial. Elle devra probablement se trouver dans une troisième voie: accepter les interdépendances que le pays ne peut éviter tout en développant suffisamment de capacités propres pour choisir ses partenaires, négocier ses intérêts et protéger sa population.

Le Venezuela possède une occasion rare de tester cette hypothèse. Sa crise est suffisamment profonde pour rendre les anciennes solutions insuffisantes, mais ses ressources restent suffisamment importantes pour rendre la reconstruction possible. La dollarisation pourrait être le déclencheur d’une nouvelle phase, mais elle ne pourra jamais en être le contenu entier. Le véritable projet devra porter sur la transformation d’une économie rentière et fragilisée en une économie productive, technologique, diversifiée et connectée au monde.

LA GRANDE CONTRADICTION DU XXIe SIÈCLE: UN MONDE QUI CHERCHE À SORTIR DE LA DÉPENDANCE AU DOLLAR AU MOMENT OÙ LE VENEZUELA POURRAIT CHOISIR DE S’Y ANCRER

L’éventuelle disparition du bolívar prend une signification beaucoup plus profonde lorsqu’elle est replacée dans la transformation du système monétaire international. Le paradoxe est immédiat: alors que plusieurs puissances émergentes cherchent à réduire leur dépendance au dollar américain, le Venezuela pourrait choisir de faire exactement l’inverse et d’adopter officiellement la monnaie américaine. Cette apparente contradiction ne doit pourtant pas être interprétée comme une incohérence. Elle révèle au contraire l’une des grandes réalités du XXIe siècle: les États ne choisissent plus nécessairement leur architecture monétaire en fonction d’une doctrine universelle, mais en fonction de leurs capacités réelles, de leurs vulnérabilités, de leurs intérêts nationaux et de la place qu’ils occupent dans les rapports de puissance. La Chine peut chercher à développer des alternatives au système dominé par le dollar parce qu’elle dispose d’une base industrielle, technologique, commerciale et financière suffisamment importante pour soutenir cette ambition. L’Inde peut poursuivre une politique d’autonomie stratégique en utilisant simultanément plusieurs monnaies et plusieurs partenaires. Le Venezuela, confronté à une inflation extrêmement élevée, à une dette considérable, à une reconstruction institutionnelle encore inachevée et à une monnaie dont la crédibilité a été profondément détruite, pourrait parvenir à une conclusion différente: la souveraineté monétaire formelle ne vaut pas nécessairement mieux que la stabilité monétaire acquise par l’intégration à une monnaie internationale.

Cette contradiction devient d’autant plus intéressante que le mouvement de diversification monétaire n’est plus simplement théorique. En juillet 2026, Jim O’Neill, l’économiste qui avait créé le concept de BRIC, estimait que la possibilité pour les BRICS de développer des alternatives au dollar était devenue beaucoup plus crédible qu’il ne le pensait auparavant, notamment grâce aux progrès des technologies de paiement et à l’intérêt croissant pour la réduction de la dépendance au dollar. Il soulignait toutefois que le dollar demeurait dominant et que les réalisations concrètes des BRICS restaient encore limitées en dehors de certaines institutions comme la New Development Bank. (Reuters) Cette nuance est essentielle. Le monde n’est pas en train de passer brutalement d’un système dominé par le dollar à un système dominé par une monnaie concurrente. Il entre plutôt dans une période de diversification des infrastructures financières, dans laquelle plusieurs systèmes peuvent coexister sans que l’un d’entre eux ait encore remplacé le précédent.

Le phénomène est comparable à ce qui se produit dans le domaine technologique. La puissance d’un système ne dépend plus uniquement de la possession d’un produit final; elle dépend de l’écosystème qui l’entoure. Une monnaie internationale n’est pas simplement un billet utilisé dans les échanges. Elle repose sur des banques, des marchés de capitaux, des infrastructures de paiement, des réserves, des obligations souveraines, des systèmes juridiques, des institutions financières, des réseaux de correspondance bancaire, des normes comptables et une confiance internationale. C’est précisément cette architecture qui donne au dollar une profondeur que ses concurrents potentiels ne peuvent pas reproduire rapidement. Une monnaie peut être utilisée dans les échanges sans devenir pour autant une véritable monnaie de réserve mondiale. Une alternative crédible au dollar exige beaucoup plus qu’une déclaration politique.

La puissance américaine réside ainsi moins dans le seul volume de dollars en circulation que dans l’écosystème financier construit autour de cette monnaie. C’est ce qui explique pourquoi les sanctions financières américaines peuvent exercer une influence qui dépasse largement le territoire des États-Unis. Lorsqu’un pays ou une entreprise risque de perdre son accès à des circuits financiers libellés en dollars, la question n’est pas uniquement de savoir quelle monnaie elle utilisera demain. Elle doit également déterminer quelles banques accepteront ses paiements, quels investisseurs pourront encore acheter ses titres, quelles entreprises pourront assurer ses cargaisons, quels intermédiaires pourront traiter ses transactions et quelles infrastructures pourront transporter sa valeur. Le dollar constitue ainsi une architecture de puissance autant qu’une monnaie.

La stratégie actuelle de Washington montre que cette dimension financière est désormais intégrée à la politique économique et géopolitique américaine. Le 24 août 2026, l’administration Trump a encore renforcé sa pression économique contre l’Iran en menaçant les pays et les entreprises qui continuent à commercer avec Téhéran de mesures susceptibles de limiter leur accès au système financier américain. Reuters rapporte que les nouvelles mesures concernent notamment des réseaux financiers, des actifs numériques, le transport maritime, l’or et certaines activités technologiques, tandis que la Chine, principal acheteur du pétrole iranien, demeure au centre d’un équilibre délicat entre la pression américaine et la nécessité de préserver les relations économiques sino américaines. (Reuters) Cette évolution démontre une nouvelle fois que le dollar n’est pas seulement un instrument de commerce; il constitue un levier de politique étrangère.

La même logique apparaît dans la relation entre Washington et Pékin. Les tensions commerciales ne se limitent plus à une opposition sur le niveau des droits de douane. Elles portent désormais sur les chaînes de valeur, les surcapacités industrielles, les technologies stratégiques, les matières premières, les données, les semi conducteurs et les conditions d’accès aux marchés. Le gouvernement américain continue d’utiliser les tarifs douaniers comme instrument de négociation et de protection industrielle, tandis que la Chine cherche à préserver ses débouchés et à renforcer ses capacités nationales. Le 24 août 2026, l’administration Trump envisageait notamment une nouvelle taxe de 7,5% sur certains produits chinois en réponse aux accusations américaines de surcapacités et de concurrence jugée déloyale, alors que les deux puissances continuent parallèlement à négocier. (AP News) Cette combinaison de confrontation et de négociation constitue l’une des caractéristiques essentielles du nouvel ordre économique mondial.

La situation du Venezuela devient alors particulièrement révélatrice. Si Caracas adopte le dollar, il ne choisirait pas seulement une monnaie stable; il choisirait une monnaie appartenant au système même dont Washington utilise les infrastructures financières comme instrument de puissance. Cela ne signifie pas que le Venezuela deviendrait automatiquement un allié stratégique des États-Unis. Une monnaie ne détermine pas à elle seule une politique étrangère. Mais l’interdépendance financière créée par la dollarisation réduirait nécessairement certaines marges de manœuvre. Le Venezuela devrait davantage tenir compte des règles et des contraintes associées au système financier américain, surtout s’il souhaite attirer des capitaux, rétablir des relations bancaires internationales et réintégrer progressivement les marchés de capitaux.

C’est précisément pour cette raison que la décision vénézuélienne pourrait avoir une portée géopolitique supérieure à son apparence technique. L’abandon du bolívar ne serait pas seulement une réponse à l’inflation; il constituerait un choix de positionnement dans l’architecture financière mondiale. La question deviendrait alors moins «quelle monnaie le Venezuela veut il utiliser?» que «dans quelle infrastructure de puissance le Venezuela veut il inscrire sa reconstruction?». Cette formulation permet de comprendre pourquoi la décision pourrait être observée avec attention par les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Iran, le Brésil, les pays des Caraïbes et les institutions financières internationales.

Il serait cependant erroné d’en déduire que la dollarisation placerait automatiquement le Venezuela dans une dépendance absolue à Washington. Les économies modernes sont traversées par plusieurs réseaux simultanés. Une entreprise vénézuélienne pourrait utiliser le dollar pour ses comptes, acheter des équipements chinois, vendre du pétrole à plusieurs marchés, attirer des capitaux européens, utiliser des technologies indiennes et travailler avec des fournisseurs brésiliens. Le monde contemporain permet précisément ce type de combinaison. La question stratégique n’est donc pas nécessairement de choisir un camp, mais de construire une architecture suffisamment diversifiée pour éviter qu’un seul partenaire puisse imposer toutes les conditions de la relation.

Cette logique correspond à la montée de ce que l’on pourrait appeler une géographie transactionnelle de la puissance. Les alliances demeurent, mais elles sont de plus en plus complétées par des relations ponctuelles fondées sur les intérêts. Les États coopèrent avec des partenaires qui peuvent être des concurrents sur d’autres dossiers. Ils signent des accords énergétiques tout en se disputant sur le commerce. Ils collaborent dans les infrastructures numériques tout en développant leurs propres systèmes de paiement. Ils participent aux mêmes organisations internationales tout en poursuivant des stratégies différentes. La puissance ne s’organise donc plus uniquement autour de blocs fermés; elle circule à travers des réseaux multiples et parfois contradictoires.

Cette transformation est particulièrement visible dans les BRICS. Leur importance politique ne doit pas être sous estimée, mais leur hétérogénéité interdit de les considérer comme une nouvelle Union soviétique économique. Le Brésil, la Russie, l’Inde, la Chine et l’Afrique du Sud ne partagent pas les mêmes intérêts stratégiques. L’expansion du groupe augmente son poids démographique et économique, mais elle accroît également la diversité des intérêts représentés. La Chine souhaite réduire certaines vulnérabilités liées au dollar tout en restant profondément intégrée aux marchés occidentaux. L’Inde défend une autonomie stratégique qui l’empêche de se fondre complètement dans une logique anti américaine. Le Brésil privilégie traditionnellement une diplomatie autonome. Les États du Golfe cherchent à maintenir des relations avec Washington tout en développant leurs partenariats asiatiques. La Russie, quant à elle, est beaucoup plus directement confrontée aux conséquences de la confrontation avec les économies occidentales.

Cette diversité explique pourquoi le projet de dédollarisation progresse davantage par les infrastructures que par une monnaie commune. Les systèmes de paiement, les accords bilatéraux en monnaies nationales, les banques de développement et les mécanismes de compensation peuvent réduire progressivement l’utilisation du dollar sans qu’une nouvelle monnaie mondiale soit créée. La véritable révolution pourrait donc être moins spectaculaire que celle annoncée par certains discours politiques. Il ne s’agirait pas nécessairement de remplacer le dollar, mais de réduire progressivement les situations dans lesquelles le dollar est indispensable.

Cette distinction est fondamentale pour le Venezuela. Même si plusieurs partenaires proposent des mécanismes alternatifs, la capacité de Caracas à accéder rapidement à des financements, à restructurer sa dette, à attirer des investisseurs et à reconstruire son secteur énergétique dépendra encore largement de sa capacité à fonctionner dans les principaux réseaux financiers internationaux. La diversification monétaire mondiale n’offre pas automatiquement au Venezuela une alternative équivalente. Les pays qui disposent d’une forte capacité productive peuvent davantage choisir leurs infrastructures de paiement; les pays en reconstruction doivent d’abord rétablir leur accès aux marchés et aux capitaux.

Cette réalité renforce la portée du rapprochement avec le FMI. La reprise des relations avec l’institution en avril 2026 ne signifie pas que le Venezuela dispose immédiatement d’un programme complet de financement ou d’une solution à sa dette, mais elle marque le retour d’un canal institutionnel qui avait été interrompu pendant plusieurs années. (El Diario Venezuela – elDiario.com) Dans une perspective de reconstruction, cette relation peut devenir l’un des piliers de la réintégration économique internationale. La dollarisation pourrait alors être envisagée non comme une rupture avec le système financier mondial, mais comme l’un des éléments d’une réintégration plus large.

Cependant, cette réintégration aura un prix. Le Venezuela devra probablement accepter des exigences de transparence, de discipline budgétaire, de réforme institutionnelle et de restructuration économique. Le passage au dollar pourrait rendre certaines de ces contraintes plus difficiles à contourner. C’est précisément ce qui explique pourquoi la réforme peut être perçue simultanément comme une perte de liberté et comme une source de crédibilité. En supprimant la possibilité de financer certains déficits par émission monétaire, le Venezuela accepterait de réduire volontairement son espace de politique économique. Mais cette limitation pourrait également rendre les engagements futurs plus crédibles aux yeux des investisseurs et des partenaires internationaux.

Il s’agit d’un mécanisme classique de crédibilité institutionnelle: un gouvernement peut parfois renforcer la confiance en s’imposant des contraintes qu’il ne pourrait pas facilement contourner. Une constitution budgétaire, une banque centrale indépendante ou une monnaie commune peuvent produire ce type d’effet. La dollarisation radicalise le mécanisme en supprimant pratiquement la possibilité de créer une monnaie nationale. Le gouvernement ne peut plus promettre de ne pas utiliser l’émission monétaire; il ne possède simplement plus cet instrument. Mais cette contrainte n’a de valeur que si elle est politiquement durable. Si les institutions sont suffisamment fragiles pour qu’une crise politique conduise à remettre en cause la réforme, la crédibilité pourrait disparaître aussi rapidement qu’elle est apparue.

La question constitutionnelle devient donc importante. Le débat vénézuélien ne porte pas uniquement sur la faisabilité économique du projet. Steve Hanke affirme que son projet serait compatible avec les dispositions constitutionnelles relatives au système monétaire, tandis que le texte complet et son architecture juridique n’ont pas encore été rendus publics dans leur intégralité. Des médias vénézuéliens ont souligné que plusieurs questions essentielles restent à préciser, notamment le taux initial de conversion, les ressources nécessaires pour la transition, le traitement des contrats et des passifs et la réorganisation du système bancaire. (El Diario Venezuela – elDiario.com) Le débat devra donc dépasser l’argument macroéconomique pour traiter de la légalité, de la propriété, des obligations contractuelles et de la protection des citoyens.

Cette question juridique possède une dimension politique particulière. Une monnaie nationale est inscrite dans les institutions et dans l’imaginaire collectif. La remplacer nécessite donc une légitimation qui dépasse la compétence technique d’un économiste. Une réforme de cette ampleur ne peut être durable que si une partie suffisamment importante de la société considère qu’elle répond à un intérêt national. Le débat public devra donc être transparent, contradictoire et fondé sur des données vérifiables. La dollarisation ne devrait pas être présentée comme une formule magique, mais comme un choix comportant des avantages, des pertes d’instruments et des risques clairement identifiés.

Cette exigence de transparence devient encore plus importante parce que le débat actuel est encore au stade de la proposition. Le projet associé à Antonio Ecarri et Steve Hanke n’a pas encore été présenté comme une loi définitivement adoptée. Le 21 août, l’équipe d’Ecarri a précisé que le contact avec Hanke relevait de l’initiative personnelle du député et non d’une commande institutionnelle de l’Assemblée nationale. (El Diario Venezuela – elDiario.com) Cette précision doit être conservée dans toute analyse sérieuse. Il serait prématuré d’écrire que le Venezuela a décidé d’abandonner le bolívar. Le fait établi est différent: une proposition de dollarisation intégrale, comprenant le remplacement du bolívar par le dollar et la fermeture du Banco Central de Venezuela, est actuellement travaillée et portée politiquement par Ecarri avec l’appui de Hanke. (Fortune)

Cette distinction entre projet et décision n’est pas une nuance secondaire. Elle constitue une exigence fondamentale du journalisme international. Dans un contexte aussi sensible, l’analyse doit résister à la tentation de transformer une hypothèse politique en fait accompli. Le rôle d’un dossier de référence n’est pas de prédire à la place des acteurs, mais de montrer les trajectoires possibles, leurs conditions de réalisation et leurs conséquences. Le Venezuela pourrait dollariser. Il pourrait également reporter la décision, modifier la proposition ou choisir une solution intermédiaire. Le scénario étudié dans ce dossier doit donc rester présenté comme une transformation potentielle jusqu’à l’adoption effective d’un cadre juridique et institutionnel.

Cette prudence n’empêche cependant pas d’en mesurer les conséquences potentielles. Si la réforme était adoptée, le Venezuela entrerait dans une catégorie particulière d’États ayant accepté de renoncer à leur monnaie nationale pour privilégier une monnaie étrangère. Mais son cas serait exceptionnel par la combinaison de plusieurs facteurs: poids énergétique mondial, taille de la crise, importance de la dette, profondeur de la diaspora, proximité avec les États-Unis, relations historiques avec la Chine et la Russie, et rôle stratégique dans les Caraïbes et en Amérique latine. La dollarisation vénézuélienne pourrait donc devenir un événement beaucoup plus significatif que les précédentes expériences latino américaines.

Le Panama constitue un exemple instructif, mais la comparaison doit être maniée avec précaution. Son économie possède une structure logistique et financière très différente, notamment autour du canal et des services internationaux. L’Équateur, quant à lui, a adopté le dollar en 2000 dans un contexte de crise financière et d’inflation sévère, mais son économie, sa dette, ses institutions et son secteur énergétique différaient profondément de ceux du Venezuela actuel. El Salvador a également adopté le dollar tout en conservant certaines fonctions monétaires nationales. Aucun de ces cas ne peut donc être copié mécaniquement. Leur intérêt réside plutôt dans la possibilité d’identifier les mécanismes généraux et les conditions particulières qui ont déterminé leurs trajectoires.

Le Venezuela devrait surtout éviter de transformer la comparaison en imitation. Son problème n’est pas seulement l’inflation. Il doit simultanément traiter la dette, reconstruire le secteur pétrolier, moderniser ses infrastructures, rétablir le crédit, réorganiser les finances publiques, reconstruire les services essentiels et réintégrer une diaspora considérable. La monnaie n’est qu’une pièce du puzzle. La difficulté est précisément de faire en sorte que cette pièce soit compatible avec toutes les autres.

Cette nécessité renvoie à la question fondamentale de la puissance au XXIe siècle. Un État moderne n’est pas puissant uniquement parce qu’il possède sa propre monnaie. Il est puissant parce qu’il peut produire, financer, innover, sécuriser ses infrastructures, former ses citoyens, négocier avec les grandes puissances et protéger ses intérêts dans les réseaux internationaux. La monnaie peut soutenir cette puissance, mais elle ne la crée pas. Le Venezuela a longtemps disposé d’une monnaie nationale, de réserves pétrolières considérables et d’un État relativement centralisé. Pourtant, ces attributs n’ont pas empêché l’effondrement de sa capacité économique. La leçon historique est claire: les instruments de souveraineté ne valent que par les institutions qui les rendent efficaces.

C’est pourquoi l’éventuelle disparition du bolívar pourrait finalement être moins importante que ce qui viendrait après lui. Si le Venezuela utilise cette rupture pour reconstruire son système financier, restaurer ses infrastructures, développer son capital humain et diversifier son économie, le changement monétaire pourrait devenir un point de départ. Si, au contraire, la dollarisation se limite à remplacer les billets sans réformer l’État, elle pourrait figer certaines vulnérabilités sous une nouvelle forme. Le succès dépendra donc moins de la couleur des billets que de la qualité du projet national qui les accompagnera.

Cette conclusion nous conduit directement vers une question centrale pour la suite de notre analyse: que se passe t il lorsqu’un État abandonne sa monnaie mais conserve toutes les responsabilités sociales, politiques et économiques qui définissent un État moderne? La réponse oblige à repenser le financement public, la dette, le système bancaire, les réserves, les investissements, les salaires, la protection sociale et la relation entre l’État et le citoyen. Elle oblige également à déterminer si la dollarisation peut devenir une discipline temporaire permettant une reconstruction ou si elle risque de devenir une dépendance permanente.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir un laboratoire grandeur nature d’une transformation plus vaste. Son expérience permettrait d’observer si, dans un monde de puissances financières interdépendantes, la perte d’un instrument traditionnel de souveraineté peut être compensée par l’acquisition de nouvelles capacités. La question ne serait alors plus de savoir si le pays possède sa propre monnaie, mais s’il possède suffisamment de puissance économique, technologique et institutionnelle pour ne pas devenir prisonnier de la monnaie qu’il aura choisie.

Et c’est précisément ici que le débat sur le bolívar rejoint le grand basculement civilisationnel de notre époque. Le XXe siècle avait construit une grande partie de sa politique internationale autour des territoires, des frontières, des monnaies, des armées et des blocs idéologiques. Le XXIe siècle ajoute à cette architecture les données, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les réseaux financiers instantanés, les chaînes logistiques, les semi conducteurs, les plateformes technologiques et la capacité à maîtriser les flux de connaissances. Les États qui comprendront cette mutation pourront transformer leurs interdépendances en puissance. Ceux qui continueront à mesurer leur souveraineté uniquement avec les instruments du siècle précédent risquent de découvrir que l’indépendance juridique ne garantit plus l’autonomie stratégique.

L’éventuelle disparition du bolívar serait alors un symbole particulièrement puissant de cette transition. Un pays pourrait abandonner sa monnaie nationale tout en cherchant, paradoxalement, à retrouver une capacité nationale d’action. Le véritable enjeu serait de savoir s’il peut transformer cette renonciation en choix stratégique plutôt qu’en simple capitulation devant la réalité économique.

LA FIN D’UNE ÉPOQUE ET LE DÉBUT D’UNE AUTRE: GÉNÉRATIONS, TECHNOLOGIE, SOCIÉTÉ ET NOUVELLE CONCEPTION DE LA SOUVERAINETÉ

L’une des erreurs les plus fréquentes dans l’analyse d’une réforme monétaire consiste à considérer la monnaie comme un objet exclusivement économique. Une monnaie est certes un instrument de paiement, une unité de compte et une réserve de valeur, mais elle est également une institution sociale, un langage collectif et une représentation de la relation entre le citoyen et l’État. Lorsqu’un gouvernement décide de modifier profondément le régime monétaire d’un pays, il ne transforme donc pas seulement les conditions de circulation de l’argent. Il intervient dans la manière dont les citoyens épargnent, travaillent, consomment, investissent, transmettent leur patrimoine et imaginent leur avenir. Dans le cas du Venezuela, cette dimension devient particulièrement importante parce que plusieurs générations ont vécu l’effondrement progressif de la confiance dans la monnaie nationale. L’éventuelle disparition du bolívar ne serait dès lors pas seulement la conclusion d’une crise monétaire; elle pourrait devenir l’un des symboles les plus visibles d’une rupture générationnelle avec une partie des représentations économiques et politiques héritées du XXe siècle.

Le Venezuela offre à cet égard une situation presque exceptionnelle. Pour une génération ayant grandi avant l’effondrement monétaire, le bolívar représentait une composante naturelle de l’identité économique nationale. Il constituait la monnaie du salaire, de l’épargne, du commerce, de l’État et de la vie quotidienne. Pour une génération plus jeune ayant grandi dans un environnement de dépréciation monétaire, de changements d’échelle des prix, de migrations massives et de transactions fréquemment réalisées en dollars, la relation psychologique à la monnaie nationale peut être profondément différente. Le dollar n’apparaît plus nécessairement comme une monnaie étrangère au sens culturel du terme; il devient progressivement un instrument pratique de survie économique, de comparaison des prix, d’épargne et de mobilité. Cette évolution silencieuse des comportements est probablement plus importante que n’importe quelle déclaration politique, parce qu’elle révèle la transformation réelle de la société avant même la transformation officielle du droit.

Une éventuelle dollarisation institutionnaliserait ainsi une réalité qui s’est développée en partie en dehors de l’État. Lorsque les citoyens commencent à utiliser spontanément une monnaie étrangère parce qu’ils considèrent qu’elle protège mieux leur pouvoir d’achat, l’État perd progressivement une partie de sa capacité à imposer l’usage de sa propre monnaie. La dollarisation officielle ne créerait donc pas entièrement le phénomène; elle pourrait formaliser une pratique déjà installée dans certains segments de l’économie. Mais cette formalisation aurait des conséquences majeures. Elle transformerait une adaptation individuelle en architecture nationale. Elle ferait passer le dollar d’un instrument utilisé par nécessité à un instrument reconnu par la loi comme fondement du système monétaire.

Cette évolution révèle un changement fondamental dans le rapport entre l’État et le citoyen. Dans les conceptions classiques de la souveraineté monétaire, l’État émet la monnaie et la population l’utilise parce que le droit lui confère cette fonction. Dans une économie confrontée à une perte prolongée de confiance, le processus peut s’inverser. Les citoyens choisissent progressivement la monnaie qu’ils considèrent comme la plus crédible, et l’État finit par adapter son cadre institutionnel à cette réalité. Ce renversement est profondément révélateur de notre époque. Les individus disposent aujourd’hui d’une capacité beaucoup plus importante qu’autrefois à déplacer leur patrimoine, comparer les prix, utiliser des plateformes financières étrangères, recevoir des transferts internationaux et accéder à différentes formes de paiement. Le monopole monétaire de l’État est donc soumis à des forces nouvelles qui dépassent largement les frontières nationales.

La révolution numérique accélère cette transformation. Le citoyen contemporain n’est plus nécessairement prisonnier du système financier de son territoire. Il peut recevoir de l’argent depuis l’étranger en quelques minutes, utiliser des services numériques internationaux, conserver une partie de ses ressources dans différentes devises, acheter sur des plateformes étrangères et travailler à distance pour une entreprise située dans un autre pays. Cette évolution est particulièrement importante pour les sociétés disposant d’une diaspora nombreuse. Dans le cas vénézuélien, les transferts de fonds, les revenus provenant de l’étranger et les réseaux familiaux transnationaux ont contribué à créer une économie où les frontières monétaires sont beaucoup moins étanches que ne le supposaient les architectures économiques du XXe siècle.

Le phénomène ne concerne d’ailleurs pas uniquement le Venezuela. Une partie croissante de la population mondiale vit désormais dans plusieurs espaces économiques à la fois. Un travailleur peut être physiquement installé dans un pays, travailler pour une entreprise située dans un autre, être payé dans une troisième monnaie et envoyer une partie de ses revenus à une famille installée dans un quatrième territoire. La géographie économique ne correspond donc plus nécessairement à la géographie politique. Cette dissociation constitue l’une des grandes transformations du XXIe siècle. Elle fragilise les anciennes définitions de la souveraineté économique et oblige les États à repenser leur rapport aux citoyens mobiles, aux diasporas et aux flux financiers internationaux.

Dans ce nouvel environnement, la question du bolívar prend une dimension générationnelle particulièrement forte. Les jeunes générations vénézuéliennes ont été socialisées dans un monde où la mobilité internationale, les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les transferts transfrontaliers constituent des réalités quotidiennes. Leur conception de la nation peut être profondément différente de celle des générations précédentes. Elle ne signifie pas nécessairement un moindre attachement au pays. Elle peut au contraire produire une conception plus complexe de l’appartenance, dans laquelle l’identité nationale coexiste avec une forte intégration à des réseaux économiques et culturels internationaux. La souveraineté n’est plus forcément conçue comme l’autarcie; elle peut être comprise comme la capacité de rester maître de ses choix tout en participant activement aux échanges mondiaux.

Cette évolution devrait conduire à une réévaluation du concept même de souveraineté. Pendant une grande partie du XXe siècle, la souveraineté économique était associée à la possession des instruments fondamentaux de l’État: monnaie nationale, banque centrale, politique commerciale, ressources naturelles et contrôle des frontières. Cette conception demeure importante, mais elle est devenue insuffisante. Un État peut disposer de sa propre monnaie tout en dépendant presque entièrement des technologies étrangères. Il peut contrôler ses frontières tout en dépendant de plateformes numériques étrangères pour ses communications. Il peut posséder des ressources naturelles considérables tout en ne maîtrisant ni leur transformation ni les technologies nécessaires à leur exploitation. Il peut avoir une banque centrale souveraine tout en être incapable de financer durablement son développement.

La véritable souveraineté du XXIe siècle doit donc être pensée comme une combinaison de capacités. Elle suppose une capacité monétaire lorsqu’elle est viable, mais également une capacité productive, technologique, éducative, énergétique, alimentaire, numérique, institutionnelle et diplomatique. L’État souverain n’est plus celui qui possède nécessairement tous les instruments; c’est celui qui dispose de suffisamment de capacités pour ne pas être soumis à une dépendance critique dans chacun des domaines essentiels. Cette distinction permet de comprendre pourquoi une dollarisation ne doit pas être automatiquement interprétée comme la disparition de la souveraineté. Elle peut représenter une perte de souveraineté monétaire tout en étant compatible avec une stratégie visant à renforcer d’autres dimensions de l’autonomie nationale.

Mais cette possibilité n’est jamais automatique. Elle dépend de la qualité des institutions et de la stratégie économique qui accompagne le changement monétaire. Un Venezuela dollarisé qui importerait massivement des biens, dépendrait de capitaux étrangers, exporterait principalement du pétrole brut et resterait technologiquement dépendant pourrait connaître une stabilisation monétaire sans véritable transformation structurelle. Le pays aurait abandonné une partie de sa souveraineté monétaire sans construire les capacités nécessaires à une souveraineté économique nouvelle. À l’inverse, un Venezuela qui utiliserait la stabilité monétaire pour reconstruire son industrie, développer ses infrastructures, améliorer son capital humain, attirer sa diaspora et diversifier ses exportations pourrait convertir une contrainte monétaire en instrument de reconstruction.

C’est ici que l’intelligence artificielle devient une variable stratégique. Dans les prochaines décennies, la différence entre les économies ne sera pas seulement déterminée par leurs ressources naturelles ou leur accès au capital. Elle sera de plus en plus influencée par leur capacité à utiliser les technologies de l’information pour produire davantage avec moins de ressources, améliorer la qualité des services publics, anticiper les risques et créer de nouvelles activités économiques. L’intelligence artificielle peut transformer la gestion des réseaux électriques, optimiser la production pétrolière, améliorer la logistique portuaire, détecter certaines maladies, soutenir l’enseignement personnalisé, moderniser l’administration fiscale et accroître la productivité des entreprises. Mais elle peut également renforcer la concentration des richesses et accroître l’écart entre les pays qui disposent des infrastructures de calcul, des chercheurs et des capitaux nécessaires et ceux qui n’en disposent pas.

Le Venezuela se trouve donc devant une double transition. Il pourrait passer d’une économie dominée par une monnaie nationale dévaluée vers une économie utilisant le dollar, tout en devant simultanément passer d’un modèle productif fondé sur la rente pétrolière vers une économie davantage diversifiée et numérique. Ces deux transitions ne doivent pas être séparées. La première pourrait offrir une stabilité monétaire; la seconde devra créer la richesse nécessaire pour que cette stabilité soit durable. Une monnaie stable sans productivité suffisante peut simplement transformer une crise inflationniste en crise de compétitivité. Le véritable objectif doit donc être de faire de la stabilité un point de départ et non une fin.

Cette distinction est essentielle parce qu’une économie dollarisée perd un mécanisme traditionnel d’ajustement. Lorsque la monnaie nationale se déprécie, une économie peut théoriquement améliorer sa compétitivité extérieure en réduisant le coût relatif de ses exportations, même si ce mécanisme comporte des coûts sociaux importants. Dans une économie utilisant le dollar, cet instrument disparaît. Les ajustements doivent alors provenir davantage des gains de productivité, des salaires, de la fiscalité, de l’investissement, de l’innovation et de la qualité des infrastructures. La discipline peut donc être bénéfique à long terme, mais elle peut également devenir douloureuse si les institutions ne disposent pas des moyens nécessaires pour soutenir la transition.

La politique sociale devient par conséquent l’un des éléments déterminants du projet. Une réforme monétaire qui stabiliserait les prix mais laisserait une partie importante de la population sans protection contre les effets de la restructuration pourrait rapidement perdre sa légitimité. La stabilité monétaire ne peut pas être confondue avec le bien être social. Une monnaie forte ne garantit ni un salaire suffisant, ni un logement accessible, ni une éducation de qualité, ni des services de santé efficaces. Le véritable test de la réforme sera donc sa capacité à transformer la stabilité macroéconomique en amélioration concrète de la vie quotidienne.

Le risque est particulièrement important pour les retraités, les salariés du secteur public, les ménages sans accès aux revenus extérieurs et les populations vivant dans les régions où l’économie formelle reste faible. La dollarisation peut protéger l’épargne et faciliter les transactions, mais elle ne résout pas automatiquement les écarts de revenus. Au contraire, elle peut rendre plus visibles les différences entre ceux qui ont accès aux dollars et ceux dont les revenus restent insuffisants. Une politique monétaire stable doit donc être accompagnée d’une politique sociale capable d’éviter que la stabilisation ne devienne une nouvelle fracture sociale.

Cette question renvoie à un principe souvent oublié dans les grandes réformes économiques: la stabilité n’est durable que lorsqu’elle est socialement légitime. Les citoyens acceptent des transformations profondes lorsqu’ils comprennent leur logique et lorsqu’ils perçoivent progressivement des bénéfices. Ils les rejettent lorsque les coûts sont immédiats, les bénéfices incertains et les sacrifices répartis de manière inégale. Dans le cas vénézuélien, la pédagogie économique devrait donc devenir une composante de la réforme elle même. Les citoyens devraient pouvoir comprendre ce que signifie concrètement la conversion des prix, des salaires, des comptes bancaires, des contrats, des retraites, des dettes et des impôts.

La question de la confiance apparaît ici comme la véritable variable centrale. Une monnaie peut être stable parce qu’elle est soutenue par une banque centrale crédible, par des institutions solides ou par la puissance économique du pays qui l’émet. Le dollar bénéficie de cette dernière dimension autant que de la profondeur de son système financier. Mais une société a également besoin de faire confiance à ses propres institutions. Si les citoyens pensent que les règles peuvent être modifiées arbitrairement, que les contrats ne seront pas respectés ou que la justice économique restera imprévisible, la stabilité monétaire ne suffira pas à restaurer l’investissement. La réforme monétaire doit donc être accompagnée d’une reconstruction de la confiance institutionnelle.

C’est précisément ici que la rupture générationnelle peut devenir une force. Les jeunes générations ne demandent pas nécessairement les mêmes réponses que leurs parents. Elles peuvent être moins attachées aux symboles économiques traditionnels et davantage intéressées par la mobilité, l’emploi, la formation, l’accès au numérique et la possibilité de construire leur avenir sans devoir quitter leur pays. Une politique nationale qui offrirait ces perspectives pourrait transformer la diaspora en ressource plutôt qu’en perte permanente. Le retour des compétences ne devrait pas être pensé uniquement comme un retour physique. Il pourrait également prendre la forme d’un retour des investissements, des connaissances, des réseaux professionnels et des entreprises créées à distance.

La diaspora vénézuélienne pourrait ainsi devenir l’un des principaux instruments de reconstruction. Elle possède des compétences, des réseaux commerciaux et une connaissance des économies étrangères que le pays ne peut pas recréer rapidement à partir de zéro. Une politique intelligente chercherait à transformer cette diaspora en réseau économique transnational. Les entrepreneurs établis en Colombie, aux États-Unis, en Espagne, au Chili ou ailleurs pourraient investir au Venezuela, créer des entreprises mixtes, transférer des compétences, former des travailleurs et développer des marchés d’exportation. La question monétaire deviendrait alors une composante de cette architecture plus large de réintégration.

Le numérique rend cette possibilité beaucoup plus réaliste qu’auparavant. Une diaspora peut aujourd’hui participer à la reconstruction d’un pays sans y résider en permanence. Elle peut enseigner à distance, financer une entreprise, conseiller une administration, développer un logiciel, gérer une équipe locale ou créer une chaîne commerciale internationale. La frontière entre l’intérieur et l’extérieur devient progressivement moins rigide. Cette évolution pourrait permettre au Venezuela de transformer l’exode des compétences en une forme nouvelle de capital national, à condition que les institutions créent un environnement suffisamment sûr pour encourager cette participation.

Le même raisonnement s’applique à l’investissement étranger. Le Venezuela dispose d’un potentiel considérable dans l’énergie, les infrastructures, l’agriculture, la pétrochimie, les minerais, le tourisme et certains services numériques. Mais les capitaux ne se déplacent pas uniquement vers les territoires riches en ressources. Ils recherchent la prévisibilité. La stabilité monétaire peut donc constituer un avantage important, mais elle doit être accompagnée de garanties juridiques, de transparence fiscale, de règles claires sur la propriété et de mécanismes crédibles de règlement des différends. Le pays devra convaincre les investisseurs que la prochaine crise politique ne détruira pas les règles économiques établies par la précédente.

Cette exigence pourrait constituer l’un des changements les plus importants du nouveau Venezuela. Pendant des décennies, le pays a été habitué à penser la politique économique à travers la redistribution de la rente pétrolière. Le nouveau contexte oblige à penser la création de valeur. Cette transition est beaucoup plus difficile parce qu’elle exige de construire des entreprises compétitives, de développer des compétences, de moderniser les infrastructures et d’accepter la discipline des marchés internationaux. Mais elle est également plus durable. Une économie qui produit davantage de valeur qu’elle n’en consomme possède une capacité de négociation beaucoup plus importante qu’une économie dépendante d’une seule ressource.

Le pétrole restera pourtant essentiel. Il serait irréaliste de considérer que le Venezuela pourrait rapidement abandonner sa principale richesse naturelle. La question n’est pas de sortir du pétrole, mais de sortir de la dépendance au pétrole. Cette distinction doit guider la reconstruction. Les revenus énergétiques pourraient financer les infrastructures, l’éducation, la santé, la transition numérique et la diversification industrielle. Le pétrole devrait progressivement devenir un moyen de financer la transformation de l’économie plutôt que le substitut de cette transformation.

Cette stratégie serait particulièrement importante dans un monde où la transition énergétique ne signifie pas la disparition immédiate des hydrocarbures. Le pétrole demeure indispensable à de nombreux secteurs de l’économie mondiale, même si les investissements se déplacent progressivement vers les énergies renouvelables, les véhicules électriques, le stockage et les technologies bas carbone. Le Venezuela dispose donc d’une fenêtre stratégique, mais cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. La valeur de ses réserves doit être transformée en infrastructures et en capital humain avant que l’évolution technologique mondiale ne réduise davantage la place relative des hydrocarbures.

La situation est encore plus complexe parce que la géographie énergétique mondiale elle même se transforme. Les États-Unis ont renforcé leur production énergétique, le Moyen Orient demeure central, la Russie cherche à réorienter ses exportations vers l’Asie, la Chine accélère ses investissements dans les technologies propres, l’Inde augmente ses besoins énergétiques et l’Amérique latine devient un espace important pour plusieurs ressources stratégiques. Le Venezuela ne peut donc plus considérer son pétrole comme une garantie automatique de puissance. Il doit comprendre que les ressources naturelles n’ont de valeur géopolitique que lorsqu’un État possède les moyens de les transformer en influence durable.

Cette évolution correspond à la fin progressive d’une ancienne conception de la puissance. Au XXe siècle, la possession de ressources, d’armées et de territoires suffisait souvent à établir une hiérarchie relativement lisible entre les États. Au XXIe siècle, cette hiérarchie devient beaucoup plus complexe. Une petite économie peut devenir extrêmement influente dans une technologie particulière. Une entreprise privée peut contrôler une infrastructure numérique utilisée par des centaines de millions de personnes. Un pays sans ressources énergétiques majeures peut devenir indispensable dans les semi conducteurs. Un État disposant d’immenses réserves de pétrole peut rester économiquement fragile s’il ne maîtrise pas suffisamment la technologie, les institutions et les chaînes de valeur.

Le Venezuela se trouve donc face à une question qui dépasse largement son débat monétaire: quelle forme de puissance veut il construire? Une puissance fondée sur la rente, la confrontation idéologique et la possession de ressources, ou une puissance fondée sur la capacité à organiser ses ressources, ses institutions, ses citoyens et ses technologies? La réponse déterminera la portée historique de l’éventuelle réforme monétaire.

Cette interrogation permet également de comprendre pourquoi l’abandon possible du bolívar pourrait être considéré comme la fin d’une époque idéologique. Il ne faudrait pas confondre cette affirmation avec la disparition de toute idéologie politique. Les sociétés continueront à débattre du rôle de l’État, de la justice sociale, de la redistribution, de la souveraineté et de la démocratie. Ce qui pourrait disparaître, en revanche, est la croyance selon laquelle les instruments économiques du XXe siècle peuvent être conservés indépendamment de leurs résultats. Une monnaie nationale n’est pas une preuve suffisante de souveraineté. Une nationalisation n’est pas automatiquement synonyme de contrôle efficace. Une frontière fermée ne produit pas nécessairement une indépendance économique. Une alliance idéologique ne garantit pas une capacité technologique.

Le XXIe siècle impose une autre mesure de la souveraineté. Elle se situe dans la capacité d’un peuple à maîtriser les transformations auxquelles il ne peut échapper. La souveraineté consiste désormais moins à empêcher le monde d’entrer qu’à disposer des institutions, des connaissances et des ressources nécessaires pour participer au monde sans y disparaître. Cette évolution est particulièrement importante pour les pays du Sud global. Leur défi n’est pas simplement de dénoncer les asymétries historiques du système international, même si ces asymétries doivent être reconnues et analysées. Leur défi est également de construire les capacités qui permettront de réduire ces asymétries.

La technologie constitue ici le principal champ de bataille. Le fossé entre les grandes puissances numériques et de nombreux pays en développement ne concerne plus uniquement l’accès à Internet. Il concerne la capacité de produire des modèles d’intelligence artificielle, de disposer de centres de données, de maîtriser les semi conducteurs, de sécuriser les infrastructures numériques, de former des ingénieurs, de produire des logiciels et de transformer les données en valeur économique. Un pays peut donc être politiquement indépendant tout en restant technologiquement dépendant. Cette forme de dépendance est plus difficile à percevoir que la dépendance coloniale classique parce qu’elle ne passe pas nécessairement par une occupation territoriale. Elle passe par les infrastructures invisibles qui font fonctionner l’économie moderne.

Le Venezuela doit donc inscrire sa réforme monétaire dans une stratégie technologique. Une éventuelle dollarisation devrait être accompagnée d’un programme national de transformation numérique, sans quoi elle ne ferait que stabiliser la couche financière d’une économie qui resterait structurellement vulnérable. Les banques devraient être modernisées, les systèmes de paiement sécurisés, les administrations numérisées, les entreprises formées à l’utilisation de l’intelligence artificielle et les universités reconnectées aux réseaux scientifiques internationaux. Le pays aurait alors la possibilité de convertir une partie de sa population hautement qualifiée et de sa diaspora en moteur de la nouvelle économie.

Ce processus pourrait également transformer le rapport entre l’État et le secteur privé. Une économie moderne ne peut pas être construite uniquement par l’administration publique, mais elle ne peut pas non plus être abandonnée entièrement aux mécanismes du marché. L’État doit fournir les infrastructures, la sécurité juridique, l’éducation, les normes et les biens publics qui permettent aux entreprises de prospérer. Le secteur privé doit ensuite créer des emplois, investir, innover et exporter. La reconstruction vénézuélienne nécessitera donc un nouvel équilibre entre État, marché et société civile. Cette relation devra être fondée sur la complémentarité plutôt que sur la confrontation permanente.

Le même principe devrait s’appliquer aux relations internationales. Le Venezuela ne devrait pas rechercher un nouveau protecteur. Il devrait rechercher des partenaires. Cette distinction peut paraître sémantique, mais elle est stratégique. Un protecteur impose généralement une hiérarchie. Un partenaire négocie des intérêts. Dans un monde où les grandes puissances elles mêmes cherchent à maximiser leurs avantages, un pays de taille intermédiaire ou moyenne doit apprendre à utiliser sa position géographique, ses ressources et son capital humain pour négocier avec plusieurs acteurs simultanément.

Le Venezuela possède précisément cette possibilité. Sa proximité avec les États-Unis, son appartenance géographique à l’espace caraïbe, son accès à l’Atlantique, ses ressources énergétiques et ses relations historiques avec plusieurs puissances lui donnent une position singulière. Cette position pourrait devenir un handicap si elle était utilisée dans une logique de confrontation permanente. Elle pourrait devenir un avantage considérable si elle était transformée en plateforme de dialogue, d’énergie, de commerce, de services et d’investissements.

C’est peut être dans cette capacité à transformer sa géographie que se trouvera la véritable rupture historique. Le Venezuela pourrait passer d’un territoire utilisé comme point de confrontation entre puissances à un espace capable de tirer avantage de leurs rivalités sans devenir leur instrument. Une telle stratégie demanderait une diplomatie économique beaucoup plus active, une politique extérieure pragmatique et une capacité institutionnelle suffisante pour négocier des accords complexes. Elle demanderait surtout de sortir de la logique selon laquelle chaque rapprochement avec une puissance signifie automatiquement un éloignement hostile vis à vis d’une autre.

Le monde contemporain ne fonctionne plus entièrement selon cette logique binaire. La Chine peut être un partenaire commercial et un concurrent stratégique. Les États-Unis peuvent être un investisseur potentiel et une puissance capable d’imposer des sanctions. L’Europe peut représenter un marché, une source de capitaux et un partenaire politique tout en poursuivant ses propres intérêts. L’Inde peut devenir un marché énergétique et technologique majeur. Le Brésil peut être à la fois un voisin, un concurrent agricole et un partenaire régional. Les pays du Golfe peuvent fournir des capitaux tout en recherchant eux mêmes de nouvelles positions géopolitiques. La diplomatie du Venezuela devra donc apprendre à gérer cette complexité plutôt qu’à la réduire.

Cette nouvelle réalité internationale rend également nécessaire une réévaluation du langage politique. Les catégories de «gauche», de «droite», de «capitalisme», de «socialisme», de «nationalisme» et de «libéralisme» restent utiles pour comprendre les débats, mais elles ne suffisent plus à décrire la totalité des choix stratégiques. Un gouvernement peut défendre une politique sociale ambitieuse tout en recherchant l’investissement privé. Il peut maintenir un discours souverainiste tout en utilisant une monnaie étrangère. Il peut appartenir à une organisation multipolaire tout en entretenant des relations étroites avec Washington. Il peut défendre la production nationale tout en attirant des entreprises multinationales. Le XXIe siècle oblige donc les catégories politiques à devenir plus souples et plus analytiques.

C’est dans cette perspective que la question vénézuélienne acquiert une dimension presque civilisationnelle. Elle ne concerne pas seulement le choix entre le bolívar et le dollar. Elle concerne la capacité d’une société à reconnaître qu’une époque historique est terminée sans pour autant renoncer à son identité. Le véritable défi consiste à distinguer ce qui doit être conservé de ce qui doit être transformé. L’identité nationale n’exige pas nécessairement la conservation de tous les instruments institutionnels hérités du passé. Elle peut survivre à une réforme monétaire profonde si les citoyens considèrent que cette réforme sert la continuité de la nation plutôt que sa disparition.

L’abandon d’une monnaie nationale pourrait donc devenir un moment de vérité. Il obligerait le Venezuela à répondre à une question que beaucoup d’États devront affronter dans les prochaines décennies: que signifie être souverain lorsque les technologies, les capitaux, les informations, les monnaies et les entreprises circulent à une vitesse que les frontières nationales ne peuvent plus contrôler complètement? La réponse ne pourra pas être un retour romantique vers une autonomie absolue qui n’a jamais réellement existé. Elle devra être une conception plus moderne de la souveraineté, fondée sur la capacité de choisir, de négocier, de produire et d’innover.

La génération qui construira cette nouvelle souveraineté ne sera probablement pas celle qui a conçu les grandes confrontations idéologiques du siècle précédent. Elle sera celle qui grandit avec les téléphones intelligents, les plateformes numériques, l’intelligence artificielle, les paiements instantanés, les migrations internationales et les économies transnationales. Pour elle, la question «quelle monnaie représente la nation?» pourrait être moins importante que la question «quelle économie permet à ma génération de construire un avenir dans cette nation?». Cette différence de perception pourrait devenir l’un des moteurs les plus puissants de la transformation politique.

Le Venezuela doit entendre cette question. Une réforme monétaire réussie ne sera pas celle qui remportera un débat idéologique entre partisans et adversaires du dollar. Ce sera celle qui permettra à une nouvelle génération de retrouver une relation normale avec l’argent, le travail, l’épargne, l’entreprise et l’avenir. La monnaie doit redevenir un outil au service de la société et non une source permanente d’incertitude. Cette transformation ne pourra cependant être obtenue par la seule ingénierie monétaire. Elle exigera une reconstruction institutionnelle, productive, éducative et technologique beaucoup plus profonde.

C’est pourquoi la véritable rupture avec le XXe siècle ne réside pas dans le remplacement du bolívar par le dollar. Elle réside dans le passage d’une conception symbolique de la souveraineté à une conception capacitaire. Le Venezuela devra apprendre à mesurer sa puissance non seulement par ce qu’il possède, mais par ce qu’il est capable de faire avec ce qu’il possède. Ses réserves pétrolières ne deviendront une force que si elles financent la transformation du pays. Sa diaspora ne deviendra une force que si elle peut participer à la reconstruction. Sa jeunesse ne deviendra une force que si elle reçoit les compétences nécessaires. Son territoire ne deviendra un avantage que s’il est connecté aux grands corridors commerciaux et numériques. Sa diplomatie ne deviendra influente que si elle repose sur une économie capable de soutenir ses choix.

Dans cette perspective, la dollarisation éventuelle ne serait ni la fin de l’histoire vénézuélienne ni la solution à toutes ses crises. Elle serait une porte. Derrière cette porte se trouverait une question beaucoup plus exigeante: le Venezuela est il capable de transformer une décision monétaire en projet national? C’est cette réponse, et non le simple changement de monnaie, qui déterminera si la réforme entrera dans l’histoire comme une mesure de stabilisation parmi d’autres ou comme le premier acte d’une véritable renaissance économique et institutionnelle.

LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DE DONALD TRUMP: DU VENEZUELA À LA CHINE, DE L’IRAN À L’OTAN, UNE PUISSANCE AMÉRICAINE QUI RECOMPOSE LE MONDE

L’éventuelle disparition du bolívar ne peut être comprise pleinement sans la replacer dans la transformation beaucoup plus vaste de la politique de puissance américaine. Le Venezuela n’est pas une île économique isolée, pas davantage qu’il ne constitue un simple épisode latino américain. Sa trajectoire monétaire se trouve désormais prise dans un environnement international où les États Unis redéfinissent leurs priorités, leurs instruments de pression et leurs relations avec leurs alliés comme avec leurs adversaires. La politique de Donald Trump doit être analysée dans cette perspective plus large: elle ne correspond pas uniquement à une succession de décisions tarifaires, énergétiques, diplomatiques ou militaires, mais à une tentative de reconstruire une géographie de puissance dans laquelle Washington entend réaffirmer la centralité de ses intérêts économiques, industriels, énergétiques et sécuritaires. Cette transformation produit une conséquence majeure pour le Venezuela: le pays pourrait être amené à choisir une architecture économique nouvelle précisément au moment où l’environnement international qui l’entoure devient plus instable, plus transactionnel et plus compétitif.

Le premier élément de cette nouvelle géographie est le retour de la logique de puissance économique comme instrument explicite de politique étrangère. Les droits de douane ne sont plus présentés uniquement comme des instruments destinés à protéger certains secteurs américains. Ils deviennent des outils de négociation, de pression et de réorganisation des relations commerciales. La politique tarifaire américaine envers la Chine illustre cette évolution avec une intensité particulière. Washington cherche à réduire certaines dépendances industrielles, à protéger des secteurs considérés comme stratégiques et à contraindre Pékin à accepter certaines règles commerciales. Pékin, de son côté, utilise son poids industriel, son marché intérieur, ses chaînes d’approvisionnement et ses capacités technologiques pour résister à cette pression. Le conflit commercial devient ainsi une compétition pour déterminer qui contrôlera les chaînes de valeur du XXIe siècle.

Cette compétition ne peut être séparée de la question technologique. Les tarifs douaniers constituent une dimension visible d’un affrontement beaucoup plus profond qui porte sur les semi conducteurs, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les batteries, les véhicules électriques, les minéraux critiques et les capacités industrielles. La puissance économique ne dépend plus seulement de la capacité à produire beaucoup; elle dépend de la capacité à contrôler les technologies qui permettent de produire demain. Cette mutation explique pourquoi les relations sino américaines sont devenues aussi sensibles. Les deux puissances ne se disputent pas uniquement des marchés. Elles se disputent une partie des conditions technologiques de la prochaine génération de croissance mondiale.

Dans cette confrontation, le Venezuela occupe une position singulière en raison de ses ressources énergétiques. Le pays possède les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde selon les données internationales couramment utilisées, mais sa capacité à transformer cette richesse en influence reste fortement limitée par l’état de ses infrastructures, les sanctions, les contraintes financières et la faiblesse de sa production par rapport à son potentiel. Une éventuelle dollarisation pourrait donc être interprétée par Washington moins comme un simple changement monétaire que comme un élément d’une éventuelle normalisation économique plus large. Si le Venezuela veut attirer des capitaux occidentaux, reconstruire son industrie pétrolière et réintégrer les circuits financiers internationaux, il devra nécessairement tenir compte de l’environnement réglementaire américain.

Cette situation explique également pourquoi le Venezuela ne peut plus être analysé uniquement à travers la relation Washington Caracas. Il faut désormais considérer simultanément les relations avec Pékin, Moscou, Téhéran, Brasilia, New Delhi, les Caraïbes et les institutions financières internationales. La stratégie vénézuélienne devra probablement rechercher un équilibre entre plusieurs partenaires plutôt que choisir définitivement un camp. Cette nécessité devient d’autant plus forte que les États Unis eux mêmes poursuivent une politique étrangère plus transactionnelle, dans laquelle les intérêts économiques et sécuritaires sont étroitement associés.

L’Iran constitue à cet égard un autre laboratoire de la nouvelle géographie américaine. La politique de Washington envers Téhéran montre que les sanctions financières, les restrictions commerciales et les pressions secondaires peuvent être utilisées pour tenter de modifier le comportement d’un État sans nécessairement passer immédiatement par une confrontation militaire directe. Cette stratégie repose sur la puissance du système financier américain et sur l’importance du dollar dans les échanges internationaux. Elle rappelle au Venezuela une réalité fondamentale: l’intégration au système financier mondial apporte des avantages considérables, mais elle implique également une exposition aux règles et aux instruments de puissance des États qui contrôlent une partie de ses infrastructures.

La relation avec l’Iran permet aussi de comprendre pourquoi la diversification monétaire défendue par certains pays émergents ne constitue pas simplement un débat financier. Elle est devenue une question de sécurité nationale. Lorsque les sanctions peuvent limiter l’accès aux banques, aux assurances, aux marchés de capitaux ou aux infrastructures de paiement, la dépendance financière devient une vulnérabilité stratégique. Les États qui cherchent à réduire cette vulnérabilité développent donc des mécanismes alternatifs, mais la difficulté reste considérable: créer une infrastructure financière internationale capable de rivaliser avec celle des États Unis exige du temps, du capital, de la confiance et une profondeur de marché que peu de pays peuvent offrir.

La Chine dispose davantage de ces capacités que la plupart des autres puissances. Elle possède une économie immense, une base industrielle exceptionnelle, des réserves importantes, des entreprises technologiques compétitives et un réseau commercial mondial. Elle peut donc poursuivre une stratégie de réduction progressive de certaines dépendances sans provoquer une rupture immédiate avec le système dominé par le dollar. Pékin n’a d’ailleurs aucun intérêt évident à détruire brutalement ce système. Une grande partie de sa puissance commerciale et financière reste intégrée aux marchés mondiaux. La stratégie chinoise consiste davantage à créer des options supplémentaires qu’à remplacer immédiatement l’architecture existante.

Cette nuance permet de mieux comprendre la Belt and Road Initiative. La BRI a souvent été présentée comme une tentative chinoise de créer un système économique mondial alternatif. Une telle interprétation contient une part de vérité mais demeure trop simplificatrice. La BRI a surtout permis à Pékin de développer des corridors commerciaux, des infrastructures, des réseaux énergétiques, des ports, des chemins de fer et des relations financières avec un nombre considérable de pays. Son efficacité varie fortement selon les projets, les pays et les périodes. Les difficultés financières, les critiques environnementales, les risques d’endettement et les réactions politiques locales ont également limité certaines ambitions initiales.

L’évolution de la BRI est révélatrice d’une transformation plus générale. La Chine n’est plus seulement intéressée par la construction de grandes infrastructures physiques. Elle cherche également à développer des infrastructures numériques, des réseaux logistiques intelligents, des chaînes industrielles et des technologies capables de renforcer son influence. La puissance chinoise se déplace donc progressivement des ports et des routes vers les données, les standards technologiques et les chaînes de valeur. Ce déplacement correspond exactement à la transformation du système international que le Venezuela doit désormais comprendre.

L’affaiblissement relatif du projet BRICS doit lui aussi être analysé avec nuance. Il serait excessif de parler d’effondrement. Le groupe reste important et son élargissement a renforcé son poids démographique et économique. Mais l’ambition de construire rapidement une alternative cohérente au système financier dominé par le dollar demeure confrontée à une difficulté fondamentale: les membres ne possèdent ni les mêmes intérêts géopolitiques, ni les mêmes structures économiques, ni les mêmes objectifs monétaires. L’Inde refuse notamment de s’inscrire complètement dans une logique de confrontation avec Washington. Les pays du Golfe cherchent à maintenir plusieurs partenariats simultanément. Le Brésil défend son autonomie. La Chine poursuit ses propres intérêts. La Russie reste confrontée aux conséquences de la guerre en Ukraine et des sanctions occidentales.

L’Inde mérite ici une attention particulière parce qu’elle représente probablement l’un des meilleurs exemples de la nouvelle stratégie d’autonomie. New Delhi entretient des relations étroites avec Washington tout en conservant des liens importants avec Moscou, développe ses relations avec l’Europe, approfondit ses échanges avec les pays du Golfe et poursuit son intégration avec les économies asiatiques. Cette politique ne relève pas de l’indécision. Elle correspond à une stratégie consciente visant à maximiser la liberté de manœuvre. L’Inde veut devenir une puissance suffisamment importante pour ne pas avoir à choisir définitivement entre les grandes architectures concurrentes.

La Corée du Sud suit une logique différente mais tout aussi révélatrice. Sa dépendance historique à l’alliance américaine demeure fondamentale pour sa sécurité, mais son économie est profondément intégrée aux chaînes industrielles asiatiques et mondiales. Séoul cherche donc à préserver son alliance stratégique tout en défendant ses intérêts industriels propres. Les semi conducteurs, les batteries, l’automobile, les technologies numériques et la construction navale sont devenus des instruments de puissance nationale. La Corée du Sud démontre ainsi qu’un État peut être militairement dépendant d’une alliance tout en développant une autonomie économique et technologique considérable.

Cette distinction entre autonomie sécuritaire et autonomie économique est essentielle pour comprendre la nouvelle géographie mondiale. Le XXIe siècle ne fonctionne plus selon une logique dans laquelle l’appartenance à un bloc détermine automatiquement tous les choix économiques. Les États cherchent à multiplier les options. Ils peuvent dépendre d’une puissance pour leur sécurité, d’une autre pour leur énergie, d’une troisième pour leurs technologies et d’une quatrième pour leurs marchés. Cette fragmentation des dépendances rend les relations internationales plus complexes mais également plus flexibles.

La Russie constitue l’autre grande expérience de cette transformation. La guerre en Ukraine a considérablement modifié sa relation avec l’Europe et les États Unis. Les sanctions ont réduit ou transformé certains flux économiques, tandis que Moscou a renforcé ses relations énergétiques et commerciales avec la Chine, l’Inde et d’autres partenaires. Mais cette réorientation a également révélé certaines limites. La Russie conserve une puissance militaire et énergétique importante, mais sa base économique et technologique reste beaucoup plus étroite que celle des États Unis ou de la Chine. La guerre a également accru les coûts humains, financiers et industriels de cette stratégie.

L’affaiblissement relatif de la Russie dans certaines dimensions économiques et technologiques ne signifie pas sa disparition comme puissance. Il signifie plutôt que son modèle de puissance rencontre des limites nouvelles. Dans un monde où les technologies avancées, les semi conducteurs, les logiciels, les capitaux et les chaînes logistiques deviennent aussi importants que les ressources militaires traditionnelles, une puissance qui ne maîtrise pas suffisamment ces domaines peut conserver une capacité de nuisance élevée tout en perdre progressivement certaines capacités de transformation économique. Cette évolution doit être observée avec attention par le Venezuela, qui a entretenu des relations stratégiques avec Moscou.

La relation avec Cuba fournit un autre exemple de cette transformation. Pendant longtemps, Cuba a constitué l’un des symboles les plus persistants de la confrontation idéologique du XXe siècle dans l’hémisphère occidental. Pourtant, la nouvelle réalité internationale pousse même les acteurs les plus attachés à leur héritage historique à rechercher des espaces de pragmatisme. L’évolution des relations entre Washington et certains gouvernements de la région doit donc être observée moins à travers les anciennes catégories idéologiques qu’à travers les intérêts concrets: migration, sécurité, énergie, commerce, lutte contre les trafics, coopération humanitaire et stabilité régionale.

Cette transformation est particulièrement importante pour la Caraïbe. La région se trouve au croisement de plusieurs puissances: États Unis, Chine, Europe, Inde, Canada et puissances latino américaines. Les petits États caribéens disposent de ressources limitées mais d’une position géographique considérable. Ils peuvent devenir des plateformes logistiques, énergétiques, touristiques et numériques. Leur vulnérabilité climatique et leur dépendance extérieure restent fortes, mais leur importance géopolitique augmente à mesure que les routes maritimes, les infrastructures numériques et les corridors énergétiques deviennent plus stratégiques.

Le Venezuela appartient à cet espace caraïbe tout en étant profondément latino américain. Cette double appartenance lui donne une position particulière. Il peut jouer un rôle dans les réseaux énergétiques de la région, dans les échanges avec les Antilles, dans la sécurité maritime, dans les relations avec la Colombie et le Brésil et dans les débats sur la coopération latino américaine. Une stabilisation économique pourrait donc avoir des effets régionaux beaucoup plus importants que ceux mesurables dans les seules statistiques vénézuéliennes.

La politique américaine envers l’OTAN doit également être intégrée à cette analyse. La transformation des relations transatlantiques révèle une autre dimension de la stratégie de Trump: la volonté de pousser les alliés européens à augmenter leur contribution à leur propre sécurité et à réduire certains déséquilibres économiques et militaires. Cette approche peut provoquer des tensions, mais elle reflète également une transformation structurelle de l’ordre occidental. Les États européens sont contraints de réfléchir davantage à leur autonomie stratégique, à leur production militaire, à leurs chaînes d’approvisionnement et à leur capacité énergétique.

Cette évolution européenne peut avoir des conséquences indirectes sur l’Amérique latine. Une Europe davantage préoccupée par sa sécurité, sa défense et sa compétitivité industrielle cherchera également à renforcer ses relations commerciales et énergétiques avec d’autres régions. L’Amérique latine pourrait devenir un espace plus important pour les investissements, les minerais critiques, les produits agricoles et certaines chaînes industrielles. Le Venezuela pourrait théoriquement bénéficier de cette évolution, mais seulement s’il est capable de fournir un environnement politique et juridique suffisamment prévisible.

La grande transformation réside donc dans le passage d’un monde organisé autour de la mondialisation relativement ouverte des années 1990 et 2000 à un monde de mondialisation stratégique. Les échanges internationaux ne disparaissent pas. Ils deviennent plus sélectifs. Les gouvernements cherchent à sécuriser certaines chaînes d’approvisionnement, à protéger leurs technologies, à contrôler les infrastructures critiques et à réduire les dépendances considérées comme dangereuses. Cette nouvelle mondialisation est plus politique que la précédente.

C’est dans ce contexte que la politique tarifaire américaine acquiert sa véritable portée. Les droits de douane ne constituent pas uniquement un instrument protectionniste. Ils peuvent servir à déplacer les investissements, à modifier les chaînes de production, à négocier des accords et à exercer une pression politique. Mais leur efficacité dépend également de leurs coûts. Des tarifs trop élevés peuvent augmenter les prix, perturber les entreprises américaines et provoquer des représailles. La politique commerciale devient donc un exercice d’équilibre entre pression extérieure et coût intérieur.

Pour le Venezuela, cette situation crée simultanément une opportunité et un risque. L’opportunité réside dans la possibilité de devenir un fournisseur énergétique plus important pour un marché américain qui cherche à sécuriser certaines sources d’approvisionnement. Le risque réside dans la dépendance excessive à un seul marché. Une stratégie rationnelle devrait donc chercher à reconstruire les exportations vers les États Unis tout en développant les relations avec l’Europe, l’Asie et l’Amérique latine. La diversification géographique des exportations serait aussi importante que la diversification des secteurs productifs.

Cette stratégie suppose cependant que le Venezuela soit capable de reconstruire rapidement sa capacité de production. Les réserves pétrolières ne suffisent pas. Il faut des capitaux, des équipements, des ingénieurs, des infrastructures de transport, des services financiers et un cadre juridique stable. Le secteur énergétique pourrait devenir le moteur de la reconstruction, mais seulement s’il est intégré à une politique industrielle plus large. La question centrale serait de savoir comment transformer chaque dollar de revenu énergétique en capacités futures.

C’est ici que la comparaison avec la Chine devient particulièrement instructive. Pékin a utilisé les revenus de sa croissance pour construire des infrastructures, développer des universités, financer la recherche, soutenir l’industrie et créer des chaînes de valeur. Le Venezuela ne peut évidemment pas reproduire ce modèle à l’identique. Mais il peut en tirer une leçon fondamentale: la rente ne devient puissance durable que lorsqu’elle est transformée en capacités productives. Consommer la rente crée une prospérité temporaire. Investir la rente dans les capacités crée une puissance intergénérationnelle.

L’Inde offre une autre leçon: l’importance de la démographie ne devient un avantage que lorsque le capital humain est développé. Une population jeune sans éducation de qualité peut devenir une vulnérabilité. Une population jeune dotée de compétences numériques, scientifiques et entrepreneuriales peut devenir un moteur de croissance. Le Venezuela dispose d’une population importante et d’une diaspora qualifiée. Sa priorité devrait donc être de transformer cette base humaine en avantage stratégique.

La Corée du Sud montre, quant à elle, qu’un pays relativement limité en ressources naturelles peut devenir une puissance industrielle et technologique en investissant massivement dans l’éducation, les infrastructures et les entreprises exportatrices. Là encore, il ne s’agit pas de copier un modèle, mais de comprendre le principe. La souveraineté économique du XXIe siècle repose de plus en plus sur la capacité à produire des biens et des connaissances que les autres pays souhaitent acheter.

Le Venezuela devra donc dépasser le vieux débat entre nationalisme économique et ouverture internationale. Il ne peut pas se développer sans commerce extérieur, mais il ne peut pas non plus se contenter d’exporter des matières premières. Il doit utiliser l’ouverture pour monter dans les chaînes de valeur. Cette stratégie pourrait concerner la pétrochimie, les services énergétiques, l’agriculture transformée, les technologies environnementales, la logistique, les services numériques et certaines activités liées aux minerais stratégiques.

Cette transformation demanderait une nouvelle relation avec la Chine. Pékin pourrait devenir un partenaire important pour les infrastructures et certaines technologies, mais Caracas devrait éviter de remplacer une dépendance par une autre. Une stratégie équilibrée consisterait à attirer des investissements chinois tout en maintenant des relations avec les États Unis, l’Europe, le Brésil, l’Inde et d’autres partenaires. Le Venezuela aurait ainsi davantage de capacité à négocier les conditions des investissements et à éviter qu’un seul acteur domine ses infrastructures stratégiques.

La même prudence devrait guider les relations avec Washington. Une éventuelle dollarisation pourrait faciliter certains échanges et renforcer la confiance financière, mais elle ne devrait pas devenir synonyme de dépendance politique. Le Venezuela pourrait rechercher une normalisation pragmatique avec les États Unis tout en conservant une politique étrangère autonome. Cette combinaison serait probablement plus réaliste que le retour à une confrontation idéologique permanente.

La nouvelle géographie de Trump rend cette stratégie à la fois plus difficile et plus nécessaire. Washington semble vouloir utiliser davantage ses instruments économiques pour obtenir des résultats politiques. Les partenaires qui savent négocier leurs intérêts pourront tirer parti de cette approche. Ceux qui entrent dans une logique de confrontation absolue risquent davantage de subir les coûts de l’asymétrie de puissance. Pour Caracas, la meilleure stratégie pourrait donc être celle d’une diplomatie de la transaction intelligente: accepter les intérêts légitimes des autres puissances tout en protégeant clairement les siens.

Cette approche exige cependant une condition préalable: la crédibilité. Un État ne peut négocier efficacement que si ses interlocuteurs pensent que ses engagements seront respectés. La réforme monétaire pourrait contribuer à cette crédibilité si elle s’accompagne d’une réforme institutionnelle plus large. Le Venezuela pourrait alors transformer sa stabilisation financière en capital diplomatique. Les investisseurs, les banques, les gouvernements et les entreprises commenceraient à considérer le pays comme un partenaire économique plutôt que comme un risque permanent.

C’est probablement là que réside la véritable importance de l’éventuelle disparition du bolívar dans la nouvelle géographie mondiale. Le changement monétaire pourrait devenir le premier signal visible d’une transformation plus profonde du Venezuela. Il ne s’agirait plus seulement de restaurer la stabilité des prix. Il s’agirait de repositionner le pays dans un système international où les frontières idéologiques du XXe siècle cèdent progressivement la place à des réseaux de dépendances croisées.

Le Venezuela pourrait alors devenir un cas d’école de la transition vers ce nouvel ordre. Son choix monétaire révélerait une réalité que beaucoup d’autres pays devront bientôt affronter: la souveraineté du XXIe siècle ne consiste pas à être totalement indépendant, objectif pratiquement impossible dans une économie mondiale interconnectée, mais à disposer d’assez d’options pour ne jamais être entièrement dépendant d’un seul acteur.

Cette nouvelle conception de la souveraineté exige une politique extérieure multidimensionnelle. Washington sera important, mais Pékin le restera également. L’Europe pourra fournir des capitaux et des technologies. L’Inde représentera un marché énergétique majeur. Le Brésil sera un partenaire régional incontournable. Les Caraïbes offriront des débouchés logistiques et commerciaux. Les institutions internationales pourront fournir des mécanismes de financement et de crédibilité. La diaspora pourra apporter du capital humain et financier. Le véritable avantage stratégique du Venezuela pourrait résider précisément dans sa capacité à connecter ces différents espaces.

Mais cette stratégie ne pourra fonctionner que si Caracas accepte une vérité fondamentale: dans le monde qui vient, la puissance ne se mesure plus uniquement à la capacité de dire non. Elle se mesure à la capacité de proposer quelque chose que les autres ont intérêt à accepter.

Le Venezuela possède encore des cartes importantes. Son énergie, sa géographie, sa population, ses ressources naturelles, son accès maritime et sa diaspora constituent des actifs considérables. Ce qui lui manque principalement est la capacité institutionnelle de les transformer en puissance durable. Une éventuelle dollarisation pourrait fournir une première ancre. Mais la véritable reconstruction devra se jouer ailleurs: dans l’éducation, la technologie, l’industrie, la justice, les infrastructures, l’énergie et la confiance.

La nouvelle géographie de Trump ne condamne donc pas nécessairement le Venezuela à choisir entre Washington et Pékin, pas plus qu’elle ne garantit automatiquement sa réintégration économique. Elle crée un environnement dans lequel la qualité de la stratégie nationale devient déterminante. Un Venezuela stabilisé, prévisible et pragmatique pourrait devenir un partenaire recherché par plusieurs puissances. Un Venezuela incapable de résoudre ses contradictions internes resterait vulnérable aux pressions extérieures, quelle que soit la monnaie utilisée.

La grande question n’est donc déjà plus seulement celle du dollar contre le bolívar. Elle devient celle de la capacité d’un État à naviguer dans un monde où les alliances sont moins absolues, les échanges plus politisés, les technologies plus stratégiques et les dépendances plus complexes. C’est dans cette nouvelle géographie que se décidera finalement la place du Venezuela dans le XXIe siècle.

LE SUD GLOBAL À L’ÉPREUVE DE LA NOUVELLE PUISSANCE: TECHNOLOGIE, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DÉPENDANCES ET RISQUE D’UNE NOUVELLE FRACTURE CIVILISATIONNELLE

La question vénézuélienne prend une dimension encore plus considérable lorsqu’elle est replacée dans la situation du Sud global. La crise du bolívar, l’éventuelle adoption du dollar et le repositionnement international de Caracas ne constituent pas seulement un problème national. Ils illustrent une difficulté qui concerne désormais une grande partie des États d’Afrique, d’Amérique latine, des Caraïbes, du Moyen Orient et d’Asie: comment préserver une capacité de décision nationale dans un monde où les principaux déterminants de la puissance se déplacent rapidement vers la technologie, les données, l’intelligence artificielle, les infrastructures numériques, les semi conducteurs, les capacités de calcul, les systèmes financiers et les chaînes mondiales de valeur? Le grand paradoxe du XXIe siècle est que les États du Sud disposent souvent d’une souveraineté juridique complète, d’importantes ressources naturelles, d’une population jeune et d’un poids démographique considérable, mais restent très éloignés des centres où se concentre désormais une partie essentielle de la puissance technologique et financière. La fracture qui se dessine n’est donc plus simplement celle qui séparait autrefois les pays industrialisés des pays pauvres. Elle oppose progressivement les sociétés capables de produire les infrastructures et les technologies de la nouvelle économie à celles qui doivent encore les importer pour participer à cette économie.

Cette transformation oblige à revoir les anciennes classifications du développement. Pendant une grande partie du XXe siècle, la richesse nationale était principalement associée à l’industrialisation, à l’accumulation de capital, à l’accès aux ressources naturelles, à l’éducation et aux infrastructures physiques. Ces facteurs restent essentiels, mais ils sont désormais complétés par une nouvelle couche de capacités qui peut modifier profondément la hiérarchie internationale. La maîtrise des données, des algorithmes, des réseaux de télécommunications, des centres de données, des systèmes de cybersécurité, des technologies de calcul et des semi conducteurs devient progressivement aussi stratégique que la possession de pétrole, de gaz ou de minerais. Une économie peut donc disposer d’immenses ressources naturelles et demeurer vulnérable si elle ne maîtrise pas les technologies nécessaires pour les exploiter, les transformer et les intégrer dans des chaînes de valeur à forte valeur ajoutée.

Le Venezuela constitue précisément un exemple particulièrement révélateur de cette contradiction. Le pays possède une richesse énergétique exceptionnelle, mais cette richesse n’a pas empêché l’effondrement de sa capacité économique. La question fondamentale n’est donc plus de savoir si le Venezuela possède suffisamment de ressources. Il s’agit de déterminer s’il possède les institutions, les compétences, les capitaux et les technologies nécessaires pour transformer ces ressources en puissance économique durable. Cette distinction est essentielle parce qu’elle permet de comprendre pourquoi la simple stabilisation monétaire, même réussie, ne pourrait représenter qu’une première étape. Le véritable défi commencerait après la stabilisation: transformer une économie qui a longtemps dépendu de la rente en une économie capable de produire, d’innover, d’exporter et d’apprendre.

Le même problème apparaît dans de nombreux pays du Sud global. Les économies exportatrices de pétrole peuvent disposer de revenus considérables tout en important une grande partie de leurs technologies. Les pays miniers peuvent exporter du lithium, du cuivre, du cobalt ou du nickel tout en important les batteries, les équipements industriels et les systèmes numériques qui permettent de transformer ces ressources en produits à haute valeur ajoutée. Les pays agricoles peuvent produire des volumes importants de matières premières tout en restant dépendants de technologies étrangères pour les semences, la transformation, la logistique, l’irrigation, la conservation et la commercialisation. La possession d’une ressource n’équivaut donc plus à la maîtrise de la chaîne de valeur.

Cette réalité modifie profondément la notion de dépendance. Dans les anciennes relations de dépendance, la domination pouvait être relativement visible: contrôle d’un territoire, présence militaire, monopole commercial, domination politique ou contrôle direct des ressources. Dans l’économie numérique, la dépendance peut être beaucoup moins visible. Elle peut résider dans le système d’exploitation d’un appareil, le fournisseur d’un service cloud, le logiciel utilisé par une administration, les composants d’un réseau de télécommunications, les processeurs d’un centre de données ou les infrastructures financières permettant de transférer des capitaux. L’utilisateur final peut ne jamais voir l’infrastructure dont dépend son activité. Pourtant, celui qui contrôle cette infrastructure possède une capacité considérable d’influence.

L’intelligence artificielle accentue encore cette asymétrie. Elle ne représente pas simplement une nouvelle génération de logiciels. Elle est en train de devenir une couche générale de l’économie mondiale, comparable par son potentiel de transformation à l’électricité, aux télécommunications ou à Internet. Elle peut modifier la productivité du travail intellectuel, accélérer la recherche scientifique, automatiser certaines fonctions administratives, transformer la médecine, améliorer la gestion industrielle, optimiser les transports et créer de nouveaux marchés. Mais son développement exige des ressources que tous les pays ne possèdent pas à la même échelle: puissance de calcul, centres de données, énergie abondante et fiable, infrastructures de communication, capitaux, ingénieurs, chercheurs, données de qualité et écosystèmes entrepreneuriaux.

Le risque est donc de voir apparaître une nouvelle forme de fracture entre les pays qui produisent les systèmes d’intelligence artificielle et ceux qui ne peuvent que les utiliser. Une telle fracture serait beaucoup plus profonde qu’une simple différence d’accès à une technologie. Elle pourrait influencer la productivité nationale, la compétitivité industrielle, la qualité de l’éducation, l’efficacité de l’administration, la recherche scientifique et même la capacité militaire. Les pays qui maîtriseront les systèmes d’intelligence artificielle pourront accélérer leur développement dans plusieurs domaines simultanément, tandis que ceux qui resteront uniquement consommateurs risquent de voir leur dépendance s’accroître.

Le problème est particulièrement sérieux pour les pays dont les systèmes éducatifs ne sont pas suffisamment préparés. L’intelligence artificielle ne supprime pas la nécessité de l’éducation; elle augmente au contraire la valeur des compétences capables de l’utiliser correctement. Une société qui ne dispose pas d’un niveau suffisant de formation scientifique, mathématique, linguistique et numérique risque de devenir dépendante non seulement des technologies étrangères, mais également des connaissances produites par ces technologies. Le défi du Sud global est donc de ne pas devenir simplement un marché pour les intelligences artificielles conçues ailleurs.

Cette question devrait occuper une place centrale dans la reconstruction vénézuélienne. Une partie de la diaspora du pays est composée de professionnels qualifiés vivant désormais dans des économies technologiquement avancées. Le Venezuela pourrait chercher à transformer cette dispersion en réseau de compétences. Il ne serait pas nécessaire de demander à tous les professionnels expatriés de rentrer définitivement. Il serait plus réaliste de créer des mécanismes permettant à leurs connaissances de circuler. Un ingénieur installé à Madrid pourrait participer à un projet vénézuélien sans abandonner son emploi. Un chercheur établi à Toronto pourrait collaborer avec une université de Caracas. Un entrepreneur vivant à Miami pourrait investir dans une entreprise numérique locale. Une équipe de développeurs répartie entre plusieurs pays pourrait travailler pour une entreprise enregistrée au Venezuela. La diaspora deviendrait alors une infrastructure humaine transnationale.

Cette conception rompt avec l’ancienne vision de la migration comme perte définitive de capital humain. Dans une économie numérique, la mobilité peut également devenir une forme de circulation des compétences. Le problème n’est plus uniquement de faire revenir physiquement les personnes; il consiste à créer les conditions qui permettent au savoir de revenir, même lorsque les individus restent géographiquement dispersés. Cette distinction pourrait devenir fondamentale pour le Venezuela et pour de nombreux pays du Sud global confrontés à l’émigration de leurs jeunes diplômés.

Mais le capital humain ne suffit pas. Il faut également de l’énergie. L’intelligence artificielle et les infrastructures numériques nécessitent des quantités croissantes d’électricité. Les centres de données, les réseaux et les équipements de calcul dépendent d’une alimentation énergétique stable et compétitive. Cette réalité redonne une importance stratégique aux pays disposant de ressources énergétiques abondantes, mais elle modifie également la nature de cette importance. Le pétrole ne constitue plus la seule ressource stratégique. Le gaz, l’hydroélectricité, le solaire, l’éolien, le nucléaire et les réseaux électriques deviennent eux aussi essentiels à l’économie numérique.

Le Venezuela pourrait ainsi transformer son avantage énergétique en avantage numérique, mais seulement s’il investit dans ses infrastructures. Disposer de pétrole dans le sous sol ne permet pas automatiquement d’alimenter un centre de données. Il faut produire l’électricité, moderniser les réseaux, garantir la continuité du service, sécuriser les communications et disposer de connexions internationales suffisamment rapides. La transition vers l’économie numérique commence donc paradoxalement par des infrastructures très physiques. Le cloud est immatériel pour l’utilisateur, mais il repose sur des bâtiments, des câbles, des centrales électriques, des transformateurs, des systèmes de refroidissement et des réseaux extrêmement matériels.

Cette réalité permet de comprendre pourquoi la souveraineté numérique ne peut pas être construite uniquement avec des applications nationales. Elle nécessite une architecture complète. Les États doivent connaître leurs dépendances technologiques, identifier les infrastructures critiques, protéger leurs réseaux et former les spécialistes capables de maintenir leurs systèmes. Ils doivent également éviter deux erreurs opposées: croire qu’ils peuvent tout produire seuls ou accepter une dépendance totale envers quelques fournisseurs étrangers. La première option est souvent économiquement irréaliste; la seconde est stratégiquement dangereuse. La voie la plus raisonnable consiste à construire des capacités nationales dans les domaines critiques tout en diversifiant les fournisseurs et les partenariats.

Cette logique rejoint directement la question monétaire. La dollarisation pourrait réduire une vulnérabilité spécifique du Venezuela en supprimant le risque lié à l’effondrement de sa propre monnaie, mais elle ne résoudrait aucune des dépendances technologiques du pays. Le Venezuela pourrait utiliser le dollar et rester dépendant des logiciels étrangers. Il pourrait stabiliser son système bancaire et rester dépendant de technologies importées. Il pourrait rétablir ses exportations pétrolières tout en important la quasi totalité des équipements nécessaires à leur transformation. La souveraineté monétaire ne représente donc qu’une partie d’une architecture beaucoup plus vaste.

Il faut ici introduire une distinction entre souveraineté de possession et souveraineté de capacité. La première consiste à posséder juridiquement un actif, une ressource ou une institution. La seconde consiste à pouvoir réellement l’utiliser de manière autonome et efficace. Un pays peut posséder une compagnie pétrolière nationale sans disposer de la technologie nécessaire pour maintenir sa production. Il peut posséder une banque centrale sans pouvoir garantir la stabilité de sa monnaie. Il peut posséder des universités sans disposer de laboratoires capables de participer à la recherche mondiale. Il peut posséder des terres agricoles sans maîtriser la chaîne logistique permettant de transformer sa production en exportations compétitives.

La seconde forme de souveraineté est celle qui devient déterminante au XXIe siècle. Elle exige des institutions capables d’apprendre et de s’adapter. Elle exige également une culture politique différente. Les États devront accepter que le développement ne soit pas un projet achevé une fois pour toutes. Les technologies évoluent rapidement, les marchés changent, les chaînes d’approvisionnement se déplacent et les compétences deviennent obsolètes. Une politique nationale efficace devra donc être capable de réviser régulièrement ses priorités.

Cette exigence est particulièrement importante pour le Sud global parce que les ressources financières y sont souvent plus limitées. Un pays riche peut investir simultanément dans plusieurs technologies et absorber certains échecs. Un pays pauvre ou fortement endetté doit choisir. Il doit donc identifier les domaines dans lesquels il peut réellement construire un avantage. Le Venezuela ne pourra probablement pas devenir un leader mondial dans toutes les technologies. Mais il pourrait chercher à devenir compétitif dans certains domaines correspondant à ses avantages naturels et humains: énergie, agriculture tropicale, gestion de l’eau, climat, logistique, géosciences, technologies pétrolières, services numériques, cybersécurité et certaines applications d’intelligence artificielle.

Cette stratégie de spécialisation intelligente serait plus réaliste qu’une ambition générale de rattrapage technologique. Les pays qui réussissent leur transformation ne cherchent pas nécessairement à reproduire toutes les étapes suivies par les grandes puissances. Ils identifient des niches dans lesquelles ils peuvent devenir indispensables. La Corée du Sud l’a fait avec les semi conducteurs et plusieurs secteurs industriels. L’Inde l’a fait dans les services informatiques et certains secteurs pharmaceutiques. Les Émirats arabes unis ont utilisé leur puissance financière et énergétique pour construire des infrastructures logistiques et numériques. Singapour a transformé sa géographie en avantage logistique, financier et technologique. Ces trajectoires sont différentes, mais elles reposent toutes sur un même principe: convertir un avantage initial en capacité durable.

Le Venezuela dispose d’un avantage initial particulièrement puissant: son énergie. Mais il doit éviter de répéter l’erreur historique consistant à confondre abondance et développement. L’abondance crée une possibilité. La transformation institutionnelle crée la richesse. Cette différence est fondamentale. Une ressource naturelle peut être extraite et vendue pendant plusieurs décennies sans créer une économie complexe. Une politique industrielle cohérente peut utiliser les revenus de cette ressource pour développer des entreprises, des universités, des infrastructures et des technologies capables de produire de nouvelles sources de richesse.

La question du pétrole devient ainsi indissociable de celle de l’intelligence artificielle. Cette association peut sembler paradoxale, mais elle est stratégique. Les systèmes d’IA ont besoin d’énergie. Les économies productrices d’énergie peuvent donc disposer d’un avantage important si elles investissent dans les infrastructures numériques. Le Venezuela pourrait théoriquement utiliser une partie de ses revenus énergétiques pour développer des centres de données, des réseaux électriques modernes, des programmes universitaires et des entreprises technologiques. Il pourrait chercher à devenir non seulement un exportateur d’hydrocarbures, mais également un fournisseur d’énergie compétitive pour l’économie numérique.

Une telle transformation exigerait cependant une stabilité politique et juridique que le pays n’a pas toujours connue. Les investisseurs dans les infrastructures numériques prennent des décisions sur plusieurs décennies. Ils ne peuvent pas investir massivement dans un pays où les règles fondamentales peuvent changer brutalement. La réforme monétaire, si elle est adoptée, devrait donc être accompagnée d’une politique de stabilité institutionnelle suffisamment crédible pour rassurer les investisseurs de long terme. La monnaie pourrait constituer l’ancre initiale; l’État de droit devrait constituer l’ancre durable.

Cette relation entre monnaie, institutions et technologie permet de comprendre pourquoi l’expérience vénézuélienne peut dépasser le cadre latino américain. Le pays pourrait devenir un laboratoire d’une question qui se posera à de nombreux États: faut il préserver tous les instruments traditionnels de souveraineté même lorsqu’ils ne fonctionnent plus, ou accepter de modifier certains instruments pour concentrer les ressources sur les capacités qui détermineront réellement la puissance future? La réponse ne sera pas identique partout. Mais la question devient incontournable.

Le danger serait cependant de présenter cette transformation comme une fatalité technologique. L’intelligence artificielle ne constitue pas une force autonome qui déterminerait mécaniquement l’avenir des sociétés. Les choix politiques, les institutions, l’éducation et les valeurs sociales continueront de jouer un rôle central. Une technologie peut augmenter la productivité tout en aggravant les inégalités. Elle peut améliorer les services publics tout en renforçant la surveillance. Elle peut faciliter l’éducation tout en affaiblissant certaines compétences si elle est mal utilisée. Elle peut démocratiser l’accès au savoir tout en concentrant la puissance économique dans quelques entreprises.

Le Sud global devra donc éviter deux attitudes également dangereuses: le rejet romantique de la technologie et l’admiration naïve de la technologie. L’objectif devrait être la maîtrise. Il faut comprendre les systèmes, mesurer leurs conséquences, construire des capacités nationales et définir des règles permettant de protéger les citoyens. L’intelligence artificielle ne doit pas devenir une nouvelle religion du développement. Elle doit être un instrument de développement.

Cette approche est particulièrement importante pour l’éducation. Les systèmes éducatifs devront évoluer d’un modèle fondé principalement sur la mémorisation vers un modèle valorisant davantage le raisonnement, la créativité, la capacité à vérifier les informations, la résolution de problèmes et la collaboration avec les outils numériques. Cela ne signifie pas que les connaissances fondamentales deviennent inutiles. Au contraire, elles deviennent plus importantes parce qu’un individu qui ne possède pas les bases nécessaires aura beaucoup plus de difficulté à évaluer correctement les réponses produites par une machine.

La formation à l’intelligence artificielle devrait donc commencer par la formation de l’intelligence humaine. Un pays qui veut devenir technologiquement souverain doit d’abord disposer de citoyens capables de comprendre les technologies qu’ils utilisent. Cette évidence est souvent oubliée dans les débats politiques où l’on parle de centres de données et de modèles d’IA sans parler suffisamment des enseignants, des universités, des chercheurs et des étudiants qui devront les utiliser.

Le Venezuela possède ici une ressource considérable: une population jeune et une diaspora intellectuelle importante. Le défi consiste à reconnecter ces deux dimensions. Une stratégie nationale pourrait créer des programmes permettant aux universités étrangères où travaillent des Vénézuéliens de coopérer directement avec les universités du pays. Des laboratoires communs pourraient être créés dans les domaines de l’énergie, de l’intelligence artificielle, de l’agriculture et de la médecine. Les chercheurs expatriés pourraient participer à des programmes sans nécessairement rentrer définitivement. Les étudiants pourraient bénéficier de formations internationales puis être encouragés à contribuer au développement national.

Cette logique pourrait également être appliquée à l’entrepreneuriat. Une nouvelle génération d’entrepreneurs vénézuéliens pourrait créer des entreprises dont les marchés seraient internationaux dès leur naissance. Le numérique permet désormais à une petite entreprise située à Caracas, Maracaibo ou Valencia de vendre des services à des clients situés à Miami, Madrid, Bogotá ou São Paulo. Le principal obstacle n’est donc plus uniquement la distance. Il est constitué par la fiabilité des infrastructures, la réglementation, l’accès au financement et la capacité à intégrer les réseaux internationaux.

La dollarisation pourrait faciliter certaines de ces transactions en réduisant le risque de change. Mais cette facilité ne doit pas être surestimée. Une entreprise numérique a besoin d’électricité, d’Internet, de compétences, de paiements fiables, de protection juridique et d’accès aux marchés. La monnaie n’est qu’un élément de l’écosystème. Une politique publique intelligente devrait donc utiliser la stabilisation monétaire comme un levier pour construire les autres composantes.

Le même raisonnement vaut pour l’agriculture. Le Venezuela possède un potentiel agricole important, mais la productivité dépend de la logistique, de l’irrigation, des chaînes du froid, du financement et des technologies. L’intelligence artificielle pourrait contribuer à prévoir les rendements, optimiser l’irrigation, identifier certaines maladies des cultures et améliorer la gestion des stocks. Mais ces applications ne produiront des résultats que si les agriculteurs disposent de réseaux, d’électricité, de matériel et d’un accès fiable aux marchés.

La transformation numérique doit donc être pensée comme une transformation territoriale. Il ne suffit pas de créer quelques pôles technologiques dans les grandes villes. La nouvelle économie doit progressivement atteindre les régions. Sinon, elle risque de créer une nouvelle fracture entre une petite population urbaine connectée aux réseaux internationaux et une majorité de citoyens restant en marge. Le Venezuela aurait alors stabilisé son économie sans résoudre son problème de développement.

Cette question territoriale est également importante pour la cohésion politique. Les États qui réussissent leur transformation technologique sont ceux qui parviennent à éviter que les gains de productivité soient concentrés dans quelques régions. Les infrastructures numériques doivent donc être considérées comme des infrastructures publiques fondamentales, au même titre que les routes, les ports, l’électricité et l’eau. L’accès au numérique devient progressivement une condition de participation économique.

La question de la souveraineté technologique ne doit pas non plus être confondue avec l’autarcie numérique. Aucun pays ne peut raisonnablement produire seul tous les composants de l’économie numérique contemporaine. Même les grandes puissances dépendent de chaînes internationales. La Chine dépend de certaines technologies étrangères, les États Unis dépendent de fournisseurs asiatiques, l’Europe dépend de plusieurs partenaires et les pays émergents dépendent de l’ensemble de cet écosystème. La souveraineté réaliste consiste donc à réduire les dépendances critiques et à disposer d’alternatives, non à éliminer toutes les dépendances.

Cette idée rejoint directement la nouvelle géographie des puissances. Les États cherchent désormais à construire des chaînes d’approvisionnement plus résilientes, à diversifier leurs fournisseurs et à contrôler les secteurs stratégiques. Les États Unis veulent renforcer leur industrie technologique et réduire certaines dépendances envers la Chine. La Chine cherche à renforcer son autonomie technologique. L’Europe parle de souveraineté stratégique. L’Inde développe sa capacité industrielle et numérique. Les pays du Golfe investissent dans l’intelligence artificielle et les infrastructures numériques. La compétition mondiale n’est donc plus uniquement commerciale; elle devient une compétition pour l’autonomie des capacités.

Le Sud global doit prendre cette évolution au sérieux. Il existe un risque réel que les pays en développement deviennent les consommateurs des technologies conçues ailleurs, les fournisseurs de ressources nécessaires à leur production et les marchés sur lesquels elles sont déployées. Une telle configuration reproduirait, sous une forme technologiquement nouvelle, certaines structures historiques de dépendance. La différence serait que les infrastructures de domination seraient numériques plutôt que territoriales.

Pour éviter cette nouvelle dépendance, les États doivent développer une politique industrielle adaptée au XXIe siècle. Cela ne signifie pas nécessairement protéger toutes les entreprises nationales contre la concurrence. Cela signifie identifier les secteurs stratégiques dans lesquels un minimum de capacité nationale est indispensable. L’énergie, les télécommunications, les données publiques, la cybersécurité, les infrastructures financières et certaines technologies critiques devraient faire l’objet d’une attention particulière. Les partenariats étrangers restent indispensables, mais ils doivent contribuer à la construction de capacités locales.

Le Venezuela pourrait ainsi utiliser les investissements étrangers comme instruments de transfert de compétences. Chaque grand projet énergétique ou numérique devrait idéalement comporter des mécanismes de formation, de recherche locale, de participation des entreprises nationales et de développement des fournisseurs locaux. L’objectif serait de faire en sorte que le capital étranger augmente progressivement la capacité nationale au lieu de simplement exploiter les ressources nationales.

Cette approche exige une nouvelle génération de fonctionnaires et de négociateurs. Les contrats technologiques sont souvent plus complexes que les anciens contrats d’exploitation de matières premières. Ils portent sur la propriété intellectuelle, les données, la cybersécurité, la maintenance, les mises à jour, les normes et les droits d’utilisation. Un État qui ne possède pas les compétences nécessaires peut signer des accords dont il ne comprend pas toutes les implications à long terme. La formation de l’administration devient donc une question de souveraineté.

Le même problème existe dans le domaine financier. La dollarisation pourrait simplifier certaines opérations, mais le Venezuela devra comprendre les mécanismes complexes des marchés internationaux, de la conformité bancaire, de la lutte contre le blanchiment, des sanctions et des investissements transfrontaliers. Une économie intégrée ne peut pas être gérée avec les réflexes administratifs d’une économie isolée. Elle nécessite des institutions capables de dialoguer avec les grandes banques, les investisseurs et les organismes internationaux.

Cette transformation institutionnelle pourrait être l’un des plus grands défis du pays. Reconstruire une monnaie est relativement simple sur le plan technique. Reconstruire la confiance prend beaucoup plus de temps. Reconstruire une administration capable de fonctionner dans une économie mondiale complexe prend encore davantage de temps. Le Venezuela devra donc penser en termes de génération plutôt qu’en termes de mandat politique. Les grandes transformations technologiques, éducatives et institutionnelles produisent leurs résultats sur dix, vingt ou trente ans.

Cette perspective de long terme est précisément ce qui manque souvent aux débats politiques contemporains. Les gouvernements cherchent des résultats rapides parce que les électeurs jugent les politiques sur des périodes courtes. Mais les infrastructures, l’éducation et la technologie fonctionnent selon des cycles beaucoup plus longs. La reconstruction vénézuélienne devra donc établir une continuité stratégique au delà des alternances politiques. Sans cette continuité, chaque gouvernement risque de détruire une partie de ce que le précédent avait construit.

La réforme monétaire pourrait justement servir de point de départ à un nouveau pacte national. Une réforme aussi importante ne devrait pas être considérée comme le projet d’un seul courant politique. Elle devrait être accompagnée d’un débat national sur les institutions, la protection sociale, la technologie, l’énergie et l’éducation. Le véritable objectif serait de construire un consensus minimal sur les capacités que le Venezuela veut posséder en 2035, 2040 et 2050.

Une telle démarche permettrait de dépasser l’ancien affrontement idéologique. La question ne serait plus de savoir si le Venezuela appartient à la gauche ou à la droite, au camp américain ou au camp chinois, au capitalisme ou au socialisme. La question serait de savoir quelles institutions et quelles capacités permettent aux Vénézuéliens de vivre mieux, de produire davantage, de protéger leurs libertés et de négocier avec le reste du monde à partir d’une position plus forte.

Cette transformation du langage politique est fondamentale. Les générations nouvelles ne peuvent pas être condamnées à revivre indéfiniment les conflits idéologiques du siècle précédent. Elles doivent pouvoir construire une politique adaptée à leurs propres réalités. Cela ne signifie pas effacer l’histoire. Cela signifie apprendre de l’histoire sans devenir prisonnier de ses catégories. La mémoire nationale doit rester vivante, mais elle ne doit pas empêcher la société d’imaginer son avenir.

L’éventuel abandon du bolívar pourrait ainsi prendre une valeur symbolique inattendue. Il pourrait représenter le moment où un pays reconnaît que certains instruments hérités du passé ne fonctionnent plus et qu’il doit en inventer d’autres. Mais cette rupture ne sera historiquement positive que si elle s’accompagne d’une nouvelle ambition nationale. Remplacer une monnaie sans changer le modèle de développement reviendrait à changer la façade sans reconstruire la maison.

Le véritable enjeu du XXIe siècle est ailleurs. Il consiste à construire des sociétés capables de produire de la connaissance, de maîtriser leurs infrastructures critiques, d’utiliser intelligemment les ressources naturelles, d’intégrer leurs diasporas, d’éduquer leurs jeunes et de négocier avec plusieurs puissances sans perdre leur capacité de décision. Cette conception de la souveraineté est plus exigeante que celle du siècle précédent, parce qu’elle ne permet plus de se réfugier derrière les symboles.

Elle oblige également à reconnaître une réalité parfois inconfortable: dans le nouveau système international, les écarts technologiques peuvent devenir plus déterminants que les écarts monétaires. Un pays peut stabiliser sa monnaie et rester pauvre. Il peut équilibrer son budget et rester technologiquement dépendant. Il peut attirer des capitaux et rester incapable de produire des innovations. La stabilité financière est une condition du développement, mais elle n’est pas le développement lui même.

Le Venezuela devra donc utiliser toute éventuelle stabilisation monétaire comme une fenêtre historique. Cette fenêtre devra permettre d’investir dans ce qui déterminera réellement sa puissance future: l’éducation, l’énergie, les infrastructures, la technologie, l’agriculture, la santé, la recherche, l’industrie et les institutions. Si ces investissements sont réalisés, la dollarisation pourrait devenir un instrument transitoire au service d’une transformation plus profonde. Si ces investissements ne sont pas réalisés, le pays pourrait simplement remplacer une forme de vulnérabilité par une autre.

Cette distinction conduit à une conclusion plus large concernant le Sud global. Le XXIe siècle ne sera pas simplement celui de la dédollarisation ou de la multipolarité. Il sera celui de la compétition entre différentes architectures de capacités. Les pays qui réussiront seront ceux qui pourront transformer leur population, leurs ressources, leur position géographique et leurs relations internationales en capacités technologiques et productives. Les autres risquent de rester enfermés dans une économie de dépendance, même si leur discours politique affirme une souveraineté totale.

Le Venezuela pourrait donc devenir un avertissement mais également une possibilité. Son histoire montre ce qui se produit lorsqu’un État possède des ressources considérables sans construire suffisamment d’institutions capables de les transformer en développement durable. Son avenir pourrait démontrer l’inverse: ce qui devient possible lorsqu’une société accepte de réformer ses instruments, de reconstruire ses institutions et d’investir dans les capacités de la génération suivante.

La véritable bataille ne se jouera donc pas seulement entre le bolívar et le dollar. Elle se jouera entre deux conceptions du futur. La première chercherait à restaurer un ordre économique disparu en conservant les symboles, les réflexes et les catégories du XXe siècle. La seconde accepterait que le monde ait changé et chercherait à construire une souveraineté adaptée à l’ère numérique, à l’intelligence artificielle, aux réseaux transnationaux et à la nouvelle compétition technologique.

C’est cette seconde voie qui pourrait offrir au Venezuela une chance historique. Elle ne serait ni une soumission à Washington, ni une adhésion automatique à Pékin, ni un retour à une souveraineté monétaire conçue comme absolue. Elle serait une stratégie de puissance fondée sur la capacité à multiplier les options, à renforcer les compétences nationales et à transformer les interdépendances en instruments de négociation.

Le Venezuela aurait alors à répondre à une question qui dépasse largement ses frontières: dans un monde où aucune grande puissance ne peut tout contrôler et où aucun État ne peut tout produire seul, qui sera réellement souverain demain? La réponse ne dépendra pas de la monnaie imprimée par une banque centrale. Elle dépendra de la capacité d’une société à comprendre le monde qui vient, à former les générations qui le construiront et à ne jamais confondre indépendance symbolique avec puissance réelle.

LA FIN D’UNE ÈRE IDÉOLOGIQUE ET LA NAISSANCE D’UNE NOUVELLE GRAMMAIRE DE LA PUISSANCE

L’éventuelle disparition du bolívar ne devrait finalement pas être interprétée comme une simple décision technique destinée à résoudre une crise monétaire. Elle pourrait constituer l’un des symptômes les plus visibles d’une transformation historique beaucoup plus profonde: l’épuisement progressif d’une certaine manière de penser la souveraineté, l’État, l’économie et les relations internationales, héritée pour une large part du XXe siècle. Pendant des décennies, les sociétés ont été habituées à organiser leurs débats autour de grandes oppositions idéologiques: capitalisme contre socialisme, marché contre État, nationalisme contre internationalisme, souveraineté contre intégration, Occident contre monde communiste, Nord contre Sud. Ces catégories ont structuré des générations entières et ont produit des conflits, des institutions, des alliances et des projets politiques dont les conséquences continuent d’être visibles. Mais elles correspondent de moins en moins à un monde dans lequel la puissance circule désormais à travers les données, les réseaux, les technologies, les chaînes de valeur, les capitaux, l’énergie, les infrastructures numériques et les compétences humaines.

Le problème n’est pas que les idéologies aient complètement disparu. Elles continuent de jouer un rôle important dans la vie politique, parce qu’elles offrent aux sociétés des récits, des identités et des interprétations du monde. Ce qui semble s’épuiser, en revanche, est leur capacité à expliquer à elles seules les réalités nouvelles. Un État peut aujourd’hui dépendre militairement des États Unis, commercer massivement avec la Chine, importer de l’énergie du Moyen Orient, attirer des investissements européens, utiliser des technologies indiennes et conserver des relations historiques avec la Russie. Une telle configuration aurait été difficile à représenter avec les catégories rigides de la guerre froide. Elle est devenue normale dans le monde contemporain.

Cette évolution ne signifie pas la disparition des rapports de force. Elle signifie leur diversification. La puissance n’est plus concentrée dans un seul domaine. Elle est distribuée entre plusieurs capacités qui peuvent être combinées de manière différente selon les circonstances. Une puissance énergétique peut devenir une puissance financière. Une puissance technologique peut devenir une puissance militaire. Une puissance démographique peut devenir une puissance économique si elle dispose d’un capital humain suffisamment développé. Une puissance financière peut chercher à acquérir une influence technologique. Une petite nation peut accroître son importance grâce à sa position géographique, ses infrastructures portuaires, ses données, ses services ou sa capacité diplomatique.

La véritable rupture avec le XXe siècle se situe donc dans cette pluralité des formes de puissance. Pendant longtemps, l’État était considéré comme le principal acteur capable d’organiser la puissance nationale. Il demeure central, mais il n’est plus seul. Les grandes entreprises technologiques disposent de capacités financières, scientifiques et infrastructurelles comparables, dans certains domaines, à celles de nombreux États. Les réseaux sociaux influencent les opinions publiques. Les plateformes numériques structurent des marchés entiers. Les fonds d’investissement déplacent des capitaux à une vitesse considérable. Les communautés scientifiques produisent des connaissances qui traversent les frontières. Les diasporas connectent simultanément plusieurs espaces économiques et culturels.

Cette transformation impose une nouvelle conception de la souveraineté. Au XXe siècle, la souveraineté était souvent pensée principalement comme le droit d’un État à contrôler son territoire, sa monnaie, ses frontières et ses institutions. Au XXIe siècle, cette définition demeure indispensable, mais elle devient insuffisante. Une souveraineté véritable suppose désormais la capacité à contrôler ou à sécuriser les infrastructures dont dépend la société. Qui contrôle l’électricité, les télécommunications, les données publiques, les systèmes de paiement, les infrastructures financières, les réseaux logistiques et certaines technologies critiques possède une influence considérable sur la capacité d’action d’un pays.

C’est pourquoi la question monétaire vénézuélienne possède une dimension philosophique qui dépasse largement le débat entre monnaie nationale et dollar. Si un État renonce à sa monnaie parce qu’elle ne remplit plus correctement ses fonctions, il renonce à un instrument traditionnel de souveraineté. Mais il peut simultanément chercher à renforcer d’autres instruments plus fondamentaux: la capacité productive, l’éducation, la justice, l’énergie, la technologie, la sécurité et l’intégration internationale. Le paradoxe est alors apparent seulement. Un pays peut abandonner une partie de sa souveraineté instrumentale pour renforcer sa souveraineté réelle.

Cette distinction pourrait devenir l’une des grandes questions politiques du XXIe siècle. Les générations précédentes associaient souvent souveraineté et possession d’instruments nationaux. Les générations futures pourraient davantage associer souveraineté et capacité effective. Posséder une monnaie nationale qui détruit l’épargne ne constitue pas nécessairement une expression supérieure de souveraineté. Posséder une entreprise publique incapable de produire efficacement ne garantit pas davantage l’indépendance économique. Contrôler juridiquement une ressource sans posséder les technologies permettant de la valoriser ne produit pas automatiquement de puissance.

La souveraineté réelle réside dans la capacité à obtenir des résultats.

Cette évolution oblige à repenser également le nationalisme économique. Le nationalisme du XXe siècle pouvait s’appuyer sur l’idée d’un État relativement autonome capable de produire une grande partie de ce dont sa population avait besoin. Le XXIe siècle rend cette ambition beaucoup plus difficile. Les chaînes de valeur sont mondialisées, les technologies sont distribuées, les marchés financiers sont interdépendants et les innovations circulent rapidement. Même les grandes puissances ne peuvent produire seules l’ensemble des biens et services dont leurs économies ont besoin.

Le nouveau nationalisme économique devrait donc être moins obsédé par l’autosuffisance que par la résilience. Il ne s’agit plus de tout produire. Il s’agit de savoir quelles dépendances sont acceptables, lesquelles sont dangereuses et lesquelles doivent être réduites. Un pays peut importer des téléphones sans problème majeur; il peut être beaucoup plus vulnérable s’il ne dispose d’aucune alternative pour ses systèmes de communication militaires, son réseau électrique ou ses infrastructures financières. La nouvelle souveraineté consiste à hiérarchiser les dépendances.

Cette conception s’applique directement au Venezuela. Une économie reconstruite autour du pétrole pourrait rester extrêmement vulnérable si elle dépend d’un nombre limité de partenaires pour ses technologies, ses financements et ses marchés. Une économie reconstruite autour d’une multitude de relations pourrait au contraire transformer sa position géographique et énergétique en avantage stratégique. Caracas aurait intérêt à être suffisamment proche de Washington pour bénéficier de l’accès aux marchés et aux capitaux américains, suffisamment proche de Pékin pour attirer des investissements et diversifier ses partenariats, suffisamment intégré à l’Amérique latine pour renforcer ses échanges régionaux et suffisamment ouvert à l’Europe et à l’Asie pour multiplier les débouchés.

Cette stratégie n’aurait rien d’incohérent. Elle correspondrait précisément à la logique du monde émergent. L’Inde en fournit une illustration particulièrement importante. New Delhi coopère avec Washington dans des domaines stratégiques tout en conservant des relations avec Moscou. Elle approfondit ses relations avec les pays du Golfe et développe simultanément ses ambitions industrielles et technologiques. Cette politique ne cherche pas à choisir un bloc. Elle cherche à augmenter la marge de manœuvre nationale.

Le Brésil suit lui aussi une logique d’autonomie stratégique, même si son approche est différente. Son poids agricole, énergétique, démographique et territorial lui permet de négocier avec plusieurs centres de puissance. Il peut dialoguer avec les États Unis, commercer avec la Chine, participer aux BRICS et défendre une politique étrangère relativement autonome. Cette capacité à maintenir plusieurs portes ouvertes pourrait devenir l’un des principaux avantages des grandes puissances intermédiaires.

La Turquie, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, l’Indonésie et plusieurs autres États cherchent également, chacun selon ses intérêts, à exploiter cette nouvelle marge de manœuvre. Ils ne veulent pas nécessairement rompre avec l’ordre occidental, ni s’intégrer complètement à une architecture chinoise. Ils cherchent à maximiser leurs options. Cette évolution est probablement l’une des caractéristiques les plus importantes de la nouvelle géographie mondiale.

Le terme de multipolarité doit donc être utilisé avec prudence. Le monde ne devient pas simplement multipolaire parce que plusieurs puissances possèdent des armées importantes ou des économies considérables. Il devient multipolaire parce que différentes capacités de puissance sont distribuées entre plusieurs centres. Les États Unis conservent une puissance financière, technologique, militaire et culturelle exceptionnelle. La Chine dispose d’une puissance industrielle et commerciale immense et développe rapidement ses capacités technologiques. L’Inde possède un potentiel démographique, scientifique et économique considérable. L’Europe conserve une puissance réglementaire, financière, commerciale et industrielle importante. La Russie conserve des capacités militaires et énergétiques majeures malgré les contraintes imposées par la guerre. Les puissances du Golfe disposent d’importantes ressources financières et énergétiques. Les pays d’Asie orientale occupent une place centrale dans les chaînes technologiques mondiales.

Le monde n’est donc pas en train de remplacer une hégémonie par une autre. Il est en train de devenir un système d’interdépendances concurrentes.

Cette formule est particulièrement importante pour comprendre la trajectoire du Venezuela. Pendant plusieurs décennies, le pays a été enfermé dans une lecture idéologique de ses relations extérieures. Washington représentait l’adversaire, tandis que les relations avec d’autres puissances étaient souvent conçues comme des contrepoids politiques. Dans la nouvelle réalité, cette approche devient insuffisante. Les partenaires étrangers doivent être évalués selon ce qu’ils peuvent apporter à la reconstruction nationale et selon les risques qu’ils représentent. La diplomatie doit devenir une extension de la stratégie économique.

La fin de l’ère idéologique ne signifie donc pas la fin des valeurs. Elle signifie que les valeurs doivent désormais être articulées avec des capacités. Un pays peut défendre son identité nationale tout en utilisant une monnaie étrangère. Il peut préserver sa culture tout en intégrant des technologies mondiales. Il peut renforcer son indépendance politique tout en participant à des institutions internationales. Il peut protéger ses intérêts sociaux tout en attirant des investissements privés. La véritable modernité politique consiste précisément à dépasser les contradictions artificielles qui ont longtemps opposé ces dimensions.

Le Venezuela pourrait être l’un des pays où cette transition apparaîtrait avec le plus de force. L’histoire récente y a produit une fatigue profonde à l’égard des grandes promesses idéologiques qui n’ont pas empêché l’appauvrissement, l’émigration massive et la désorganisation économique. Une nouvelle génération pourrait progressivement demander autre chose. Elle pourrait moins s’intéresser aux anciennes batailles doctrinales et davantage à des questions concrètes: puis-je trouver un emploi? Puis-je conserver mon épargne? Puis-je étudier? Puis-je créer une entreprise? Puis-je voyager? Puis-je accéder à Internet? Puis-je faire confiance aux institutions? Puis-je construire une famille dans mon propre pays?

Ces questions sont politiquement plus révolutionnaires qu’elles ne paraissent. Elles déplacent la légitimité de l’État du terrain des discours vers celui des résultats. Elles obligent les gouvernements à mesurer leur réussite non seulement par leurs déclarations, mais par la capacité des citoyens à vivre, travailler, épargner, entreprendre et espérer.

C’est ici que la dimension générationnelle devient essentielle. Les jeunes qui arrivent aujourd’hui à l’âge adulte ont grandi dans un monde numérique. Ils communiquent avec des personnes situées sur d’autres continents, accèdent à des informations produites ailleurs et comparent instantanément leurs conditions de vie à celles d’autres sociétés. Leur perception de la souveraineté est nécessairement différente de celle des générations précédentes. Pour eux, la frontière nationale existe toujours, mais elle n’est plus la frontière principale de l’information, de la culture, du commerce ou de l’innovation.

Une génération peut donc être profondément attachée à son pays tout en étant beaucoup moins attachée aux instruments économiques traditionnels de l’État. Elle peut accepter une monnaie commune ou étrangère si celle-ci lui permet de préserver sa capacité d’achat. Elle peut utiliser des plateformes étrangères tout en restant fortement attachée à sa culture nationale. Elle peut travailler pour une entreprise située à l’étranger tout en vivant dans son pays. Elle peut considérer la diaspora non comme une perte, mais comme une extension de la nation.

Cette évolution impose une nouvelle définition de la nation elle même. La nation du XXIe siècle ne peut plus être conçue uniquement comme un territoire. Elle doit être pensée comme un réseau humain, économique, culturel et technologique. Les citoyens présents sur le territoire et ceux qui vivent à l’étranger peuvent participer au même espace national par les transferts financiers, les connaissances, les investissements, les réseaux professionnels et les échanges culturels.

Pour le Venezuela, cette transformation est particulièrement stratégique. La diaspora pourrait devenir l’un des principaux instruments de reconstruction si l’État développe des mécanismes permettant de canaliser son capital financier et intellectuel. Une nation capable de mobiliser plusieurs millions de citoyens répartis dans différents pays possède une forme de puissance transnationale que les États du siècle précédent n’avaient pas à la même échelle.

La technologie peut rendre cette mobilisation possible, mais elle ne la garantit pas. Elle doit être accompagnée d’institutions capables de créer la confiance. Les expatriés n’investiront pas simplement parce qu’ils sont originaires du pays. Ils investiront s’ils pensent que les règles sont prévisibles, que leurs droits sont protégés et que leurs projets peuvent fonctionner. La diaspora ne peut donc être mobilisée par le patriotisme seul. Elle doit être intégrée à une stratégie économique crédible.

La même logique concerne la jeunesse restée dans le pays. Une politique de développement qui ne crée pas de perspectives pour cette génération serait condamnée à reproduire l’émigration. L’objectif ne devrait pas être de convaincre les jeunes de rester par des discours patriotiques, mais de leur donner des raisons concrètes de rester. La meilleure politique migratoire est souvent une politique de développement.

Cette idée possède une portée plus large pour le Sud global. De nombreux pays perdent chaque année une partie de leurs talents vers l’Amérique du Nord, l’Europe, l’Australie ou les économies les plus dynamiques d’Asie. Cette mobilité peut être bénéfique pour les individus, mais elle devient problématique lorsque les pays d’origine ne disposent d’aucun mécanisme pour récupérer une partie des compétences, des capitaux et des réseaux créés à l’étranger. La politique publique doit donc passer de la logique de rétention à celle de circulation.

Le même changement doit intervenir dans la politique éducative. Pendant longtemps, le développement consistait à augmenter le nombre de diplômés. Aujourd’hui, il faut également produire des compétences adaptées aux transformations technologiques. Les universités doivent apprendre à collaborer avec les entreprises, les laboratoires et les réseaux internationaux. Les étudiants doivent être préparés à travailler dans des environnements où l’intelligence artificielle deviendra un outil quotidien. La recherche doit être liée aux besoins économiques sans perdre son indépendance scientifique.

Le Venezuela pourrait faire de cette transition une priorité nationale. Un programme de reconstruction de grande ampleur devrait considérer l’éducation comme une infrastructure stratégique. Les écoles, les universités, les centres de formation professionnelle et les laboratoires devraient être placés au même niveau de priorité que les routes, les ports et les réseaux électriques. Dans l’économie de la connaissance, un laboratoire peut produire autant de puissance stratégique qu’une usine.

Cette conception change également la manière d’évaluer les investissements. Une autoroute permet de déplacer des marchandises. Un réseau numérique permet de déplacer des données. Une université permet de produire des compétences. Une infrastructure énergétique permet d’alimenter l’ensemble du système. Le développement devient donc un réseau de capacités interdépendantes plutôt qu’une accumulation de projets isolés.

Cette approche est particulièrement importante dans un contexte où les ressources financières seront nécessairement limitées. Le Venezuela ne pourra pas reconstruire simultanément toutes ses infrastructures au même niveau. Il devra établir des priorités. Les investissements qui renforcent plusieurs capacités à la fois devraient être privilégiés. Une modernisation du réseau électrique, par exemple, améliore simultanément l’industrie, les services numériques, la santé, l’éducation et la vie quotidienne. Une réforme de l’administration numérique peut améliorer les services publics tout en réduisant certains coûts et en renforçant la transparence.

La modernisation institutionnelle devient ainsi un multiplicateur de puissance. Elle permet de faire davantage avec les mêmes ressources. C’est probablement l’une des grandes différences entre les économies qui réussissent leur transformation et celles qui restent enfermées dans les cycles de crise. Les institutions efficaces réduisent les coûts invisibles de l’économie: corruption, incertitude, lenteur administrative, conflits juridiques, manque d’information et absence de coordination.

Le Venezuela devra donc éviter une erreur fréquente des périodes de reconstruction: croire que l’argent suffit. Les capitaux peuvent reconstruire des infrastructures, mais ils ne peuvent pas à eux seuls reconstruire la confiance. Les institutions doivent être capables de donner aux investisseurs et aux citoyens une visibilité suffisante pour prendre des décisions de long terme.

Cette question est directement liée à la dollarisation. L’utilisation d’une monnaie forte peut apporter une certaine discipline monétaire, mais elle ne remplace pas la discipline institutionnelle. Un pays peut utiliser le dollar et conserver une administration inefficace. Il peut avoir des banques stables et une justice lente. Il peut attirer du capital pendant quelques années puis le perdre si les règles deviennent imprévisibles. La monnaie peut réduire certaines incertitudes; elle ne peut pas créer une culture institutionnelle.

Il serait donc historiquement dangereux de présenter l’éventuelle adoption du dollar comme une solution finale. Elle devrait être comprise comme une décision au sein d’une transformation beaucoup plus large. Si elle intervient, sa véritable réussite dépendra de ce qui sera construit autour d’elle. La monnaie peut être stable, mais l’économie doit devenir productive. Les prix peuvent être stabilisés, mais les salaires doivent progressivement augmenter par la productivité. Les capitaux peuvent revenir, mais ils doivent financer des investissements créateurs de valeur. Les réserves pétrolières peuvent être exploitées, mais elles doivent contribuer à diversifier l’économie.

La question centrale devient alors celle du modèle de développement.

Un Venezuela du XXIe siècle ne devrait plus chercher à devenir simplement un pays pétrolier prospère. Il devrait chercher à devenir une économie énergétique, industrielle, agricole, numérique et scientifique capable d’utiliser son pétrole comme levier plutôt que comme destination. Cette transformation serait difficile, mais elle serait cohérente avec les nouvelles réalités mondiales.

Elle correspondrait également à l’évolution des marchés énergétiques. Le pétrole restera important pendant encore longtemps, mais les systèmes énergétiques se diversifient. Les pays qui dépendent exclusivement des hydrocarbures prennent donc un risque stratégique. Le Venezuela possède l’occasion de transformer ses ressources fossiles en financement de la transition vers d’autres secteurs. Le véritable paradoxe serait de laisser les revenus pétroliers financer uniquement la consommation alors qu’ils pourraient financer la transformation.

La question climatique doit également être intégrée à cette stratégie. Les investisseurs internationaux accordent une importance croissante aux risques climatiques, aux émissions, aux normes environnementales et aux technologies propres. Le Venezuela devra donc moderniser son industrie énergétique pour rester compétitif. La reconstruction ne devrait pas opposer pétrole et transition énergétique. Elle devrait utiliser les revenus et les compétences du secteur énergétique pour financer progressivement une économie moins vulnérable aux fluctuations des hydrocarbures.

Cette approche permettrait également de reconnecter le Venezuela aux grandes transformations mondiales. Les États Unis cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement. La Chine cherche à renforcer son industrie et ses accès aux ressources. L’Europe cherche à réduire certaines dépendances énergétiques et technologiques. L’Inde cherche à accélérer son industrialisation. Les pays du Golfe investissent dans la diversification. Le Venezuela pourrait profiter de cette concurrence pour négocier des partenariats, à condition de disposer d’une stratégie nationale suffisamment claire.

La politique étrangère devrait donc être pensée comme une politique économique de haut niveau. Chaque relation internationale devrait être évaluée selon plusieurs critères: accès aux marchés, transfert de technologie, financement, formation, infrastructures, sécurité énergétique, diversification des exportations et renforcement des capacités nationales. Cette méthode permettrait de sortir de la diplomatie symbolique pour entrer dans une diplomatie de résultats.

La même philosophie devrait guider la participation du Venezuela aux organisations internationales. Les forums multilatéraux ne devraient pas être utilisés uniquement pour prononcer des discours politiques. Ils devraient servir à obtenir des financements, construire des coalitions, défendre des intérêts commerciaux, négocier des standards et participer aux grands débats sur l’intelligence artificielle, le climat, l’énergie, la finance et les migrations.

Cette transformation du rôle international du Venezuela serait l’une des conséquences les plus importantes d’une éventuelle normalisation économique. Un pays stabilisé et prévisible aurait davantage de possibilités diplomatiques. Il pourrait devenir un interlocuteur recherché plutôt qu’un dossier de crise. Cette différence peut sembler symbolique, mais elle possède une valeur économique réelle. La réputation internationale influence le coût du capital, l’attractivité des investissements, les relations commerciales et la capacité à conclure des partenariats.

La fin de l’ère idéologique ne signifie donc pas la fin de la politique. Elle signifie le passage d’une politique principalement organisée autour de l’identité à une politique davantage organisée autour de la capacité. Les identités resteront importantes, mais elles ne pourront plus remplacer les compétences. Les slogans pourront mobiliser, mais ils ne pourront pas reconstruire une centrale électrique. Les discours sur la souveraineté pourront inspirer, mais ils ne pourront pas produire un processeur. Les proclamations d’indépendance pourront être puissantes symboliquement, mais elles ne pourront pas créer des emplois.

La politique du XXIe siècle devra réconcilier le récit et la capacité.

C’est probablement l’une des leçons les plus importantes de la crise vénézuélienne. Un pays peut posséder une histoire nationale exceptionnelle, une identité forte et des ressources naturelles considérables. Mais si ses institutions ne transforment pas ces atouts en opportunités quotidiennes pour les citoyens, la puissance reste virtuelle.

La nouvelle génération ne demande pas nécessairement moins de patriotisme. Elle demande un patriotisme différent. Un patriotisme qui se mesure à la qualité des écoles, à la sécurité des rues, à la fiabilité de l’électricité, à la possibilité d’épargner, à la qualité des hôpitaux, à l’accès aux technologies, à la possibilité de créer une entreprise et à la capacité de construire une famille sans devoir nécessairement quitter le pays.

Ce patriotisme de capacité pourrait constituer l’une des réponses les plus solides à l’épuisement des anciennes rhétoriques. Il ne cherche pas à effacer l’histoire. Il cherche à transformer l’histoire en responsabilité. Il considère que la souveraineté n’est pas seulement un droit hérité, mais une capacité à transmettre aux générations suivantes.

Dans cette perspective, l’éventuelle disparition du bolívar prend une signification beaucoup plus profonde. Elle pourrait être l’un des symboles d’un changement d’époque où un pays accepte de réviser certains des instruments auxquels il associait autrefois son indépendance afin de préserver les conditions matérielles de son avenir. Ce choix serait douloureux pour une partie de la société parce que la monnaie nationale possède une dimension identitaire. Mais la véritable identité nationale ne réside pas dans un billet de banque. Elle réside dans la capacité d’une société à protéger la dignité de ses citoyens et à préparer l’avenir de ses enfants.

Le XXIe siècle ne demandera pas aux États d’être parfaitement indépendants. Il leur demandera d’être suffisamment capables pour choisir leurs dépendances, suffisamment intelligents pour les diversifier et suffisamment solides pour négocier leurs intérêts.

C’est dans cette nouvelle définition de la souveraineté que le Venezuela pourrait trouver une voie de sortie de son ancienne crise. Et c’est également dans cette transformation que son éventuel choix monétaire pourrait acquérir une portée historique beaucoup plus grande que sa dimension financière immédiate.

LE NOUVEAU SYSTÈME INTERNATIONAL: TRUMP, LA CHINE, LA RUSSIE, L’IRAN ET LA RECOMPOSITION DES RAPPORTS DE PUISSANCE

La transformation du Venezuela ne peut être comprise sans l’inscrire dans une recomposition internationale beaucoup plus vaste. La question monétaire vénézuélienne intervient à un moment où les règles qui avaient organisé les relations économiques et stratégiques depuis la fin de la guerre froide sont soumises à des tensions simultanées. Le retour d’une politique américaine plus transactionnelle sous Donald Trump, la compétition structurelle entre Washington et Pékin, la guerre en Ukraine, l’affaiblissement relatif de la capacité russe à convertir sa puissance militaire en influence économique globale, la confrontation persistante autour de l’Iran, les hésitations de plusieurs pays européens, les repositionnements de l’Inde et de la Corée du Sud, les nouvelles orientations des monarchies du Golfe et la prudence croissante d’une grande partie du Sud global dessinent une géographie internationale dans laquelle les anciennes alliances ne disparaissent pas, mais deviennent plus flexibles, plus conditionnelles et davantage orientées vers la défense d’intérêts nationaux immédiats.

Dans ce nouvel environnement, la politique étrangère américaine ne peut plus être analysée uniquement à travers le prisme classique de l’internationalisme libéral. L’approche de Trump introduit une conception beaucoup plus directement transactionnelle de la puissance. Les alliances sont évaluées selon leur coût, les partenaires selon leur contribution, les relations commerciales selon leur impact sur l’économie américaine et les instruments économiques selon leur capacité à produire un résultat politique. Les droits de douane, les sanctions, les négociations énergétiques, les rapports avec les alliés de l’OTAN et la pression exercée sur les adversaires doivent ainsi être considérés comme les différentes expressions d’une même logique: reconstruire la capacité de négociation américaine à partir de la puissance économique, financière, militaire et commerciale des États Unis.

Cette évolution ne signifie pas nécessairement un retrait américain du monde. Elle peut au contraire produire une forme différente d’engagement international, moins fondée sur la promesse d’un ordre universel et davantage sur la recherche de résultats bilatéraux ou sectoriels. Washington peut continuer à être présent dans de nombreuses régions tout en demandant à ses partenaires de supporter une part plus importante des coûts. Il peut défendre ses intérêts énergétiques au Moyen Orient, renforcer ses positions dans l’hémisphère occidental, durcir ses rapports commerciaux avec la Chine, demander davantage à ses alliés européens et maintenir une pression stratégique sur la Russie. La logique n’est donc pas celle d’une disparition de la puissance américaine, mais celle d’une redéfinition de son exercice.

Pour le Venezuela, cette transformation est déterminante. Caracas ne se trouve plus face à une relation strictement idéologique avec Washington. Il se trouve face à une puissance qui peut utiliser simultanément les sanctions, le commerce, l’énergie, la finance, la diplomatie et la pression politique. Le pétrole vénézuélien devient alors non seulement une ressource économique, mais un instrument dans une négociation plus large sur la sécurité énergétique, les migrations, les sanctions et l’influence régionale. Cela explique pourquoi l’avenir monétaire du Venezuela ne peut être séparé de l’évolution des relations entre Caracas et Washington.

La Chine constitue l’autre centre majeur de cette recomposition. Pékin n’est plus seulement une puissance commerciale qui achète des matières premières et vend des produits manufacturés. Elle est devenue une puissance industrielle, technologique, financière et logistique capable de proposer des infrastructures, des systèmes numériques, des véhicules électriques, des équipements énergétiques, des télécommunications et des financements. Son influence dans les pays du Sud global repose précisément sur cette combinaison de capacités.

La Belt and Road Initiative a longtemps été présentée comme l’une des principales expressions de cette stratégie. Elle a permis à la Chine de développer des infrastructures, de renforcer ses relations commerciales et de consolider son influence dans de nombreuses régions. Mais le projet rencontre désormais des limites. Certains pays se préoccupent du poids de leur dette, d’autres réévaluent la rentabilité de certains projets et plusieurs gouvernements cherchent à éviter une dépendance excessive à l’égard d’un seul partenaire. La BRI ne disparaît pas, mais son modèle évolue. Pékin doit désormais composer avec une concurrence géopolitique plus forte, des contraintes financières et des États qui veulent conserver davantage de marge de manœuvre.

Cette évolution est particulièrement visible dans le comportement des grandes puissances intermédiaires. L’Inde refuse de se laisser enfermer dans un alignement automatique avec Washington ou Pékin. La Corée du Sud poursuit ses intérêts industriels et technologiques tout en renforçant ses relations de sécurité avec les États Unis. Les pays du Golfe approfondissent simultanément leurs relations avec Washington, Pékin, New Delhi et d’autres partenaires asiatiques. Le Brésil cherche à conserver une autonomie diplomatique. L’Indonésie poursuit une stratégie de diversification. La Turquie exploite sa position géographique entre plusieurs espaces de puissance. Cette multiplicité des stratégies constitue l’une des principales caractéristiques de la nouvelle géographie mondiale.

Le concept de bloc devient ainsi de moins en moins adapté pour décrire le comportement de nombreux États. La guerre froide avait créé des alignements relativement rigides. Le XXIe siècle produit davantage de partenariats à géométrie variable. Un même pays peut participer à une coopération militaire avec les États Unis, importer de l’énergie de Russie, commercer massivement avec la Chine, investir avec les monarchies du Golfe et développer des partenariats technologiques avec l’Europe. Ce comportement n’est pas nécessairement contradictoire. Il traduit une volonté de maximiser les options.

Le Venezuela aurait intérêt à comprendre cette logique. Sa politique étrangère ne devrait plus être construite autour de l’idée de choisir définitivement entre Washington, Pékin, Moscou ou d’autres centres de puissance. Elle devrait chercher à reconstruire progressivement une capacité de négociation avec chacun d’eux. Cela suppose évidemment de respecter les contraintes politiques et juridiques qui accompagnent certaines relations, mais l’objectif stratégique devrait rester la diversification.

La Russie offre ici un cas particulièrement instructif. La guerre en Ukraine a démontré que Moscou conserve des capacités militaires importantes et une capacité à supporter des coûts considérables, mais elle a également révélé les limites de sa capacité à convertir sa puissance militaire en une influence économique et technologique comparable à celle des États Unis ou de la Chine. Les sanctions, les pertes économiques, la dépendance accrue envers certains partenaires asiatiques et la nécessité de réorienter une partie de ses échanges ont progressivement modifié la position russe dans le système international.

Il serait cependant erroné de conclure à une disparition de la Russie comme puissance. Son arsenal nucléaire, son siège permanent au Conseil de sécurité des Nations Unies, ses ressources énergétiques, son industrie de défense et sa géographie lui confèrent encore une importance stratégique considérable. Ce qui s’affaiblit est plutôt sa capacité à imposer une architecture internationale complète autour de son modèle. La Russie peut perturber, influencer, dissuader et négocier, mais elle dispose de moins de moyens que les États Unis ou la Chine pour proposer un modèle économique et technologique global.

Cette distinction est importante pour le Venezuela. Moscou peut rester un partenaire énergétique ou militaire, mais Caracas aurait intérêt à éviter une dépendance excessive à une puissance dont les propres ressources sont fortement mobilisées par la guerre. Une stratégie de reconstruction à long terme devrait privilégier des partenariats capables d’apporter des capitaux, des technologies, des marchés et des compétences sur plusieurs décennies.

L’Iran présente une autre dimension de cette recomposition. La confrontation entre Téhéran et Washington démontre que les sanctions économiques, les capacités militaires, les réseaux régionaux et les ressources énergétiques sont désormais étroitement liés. L’Iran a développé des stratégies d’adaptation qui lui permettent de maintenir certaines capacités économiques malgré les sanctions, mais cette résilience ne signifie pas absence de coût. L’économie iranienne reste soumise à des contraintes importantes et son intégration technologique internationale demeure limitée dans plusieurs domaines.

L’expérience iranienne montre ainsi qu’une politique de résistance peut préserver une certaine autonomie politique, mais qu’elle ne garantit pas automatiquement le développement. Elle illustre une différence fondamentale entre survivre dans un environnement hostile et construire une économie capable de progresser rapidement. Pour le Venezuela, cette distinction devrait être centrale. La capacité à résister à la pression extérieure n’est pas suffisante. Il faut également construire les conditions internes qui rendent cette pression moins efficace.

La Syrie représente un autre exemple révélateur de la transformation de la géographie stratégique. Après des années de guerre et de fragmentation, le pays est devenu l’un des espaces où se croisent les intérêts américains, russes, turcs, iraniens, israéliens et arabes. La Syrie démontre à quel point les anciennes frontières idéologiques ne suffisent plus à expliquer les réalités contemporaines. Les acteurs poursuivent simultanément des objectifs de sécurité, d’énergie, de migration, de territoire, d’influence et de reconstruction.

Pour le Venezuela, l’enseignement est clair: un État fragilisé devient un espace dans lequel les puissances extérieures peuvent chercher à défendre leurs intérêts. La meilleure protection contre cette fragmentation n’est donc pas seulement militaire. Elle est institutionnelle, économique et diplomatique. Un État capable de fonctionner, de produire, de négocier et de garantir des règles prévisibles dispose d’une capacité de résistance beaucoup plus grande qu’un État dépendant de quelques partenaires étrangers.

La question de Cuba s’inscrit elle aussi dans cette évolution. Pendant longtemps, Cuba a incarné une forme de résistance idéologique à l’ordre américain. Mais les réalités économiques du XXIe siècle obligent également La Havane à rechercher des marges de manœuvre pragmatiques. Les difficultés économiques, les besoins énergétiques, les migrations et les contraintes financières rendent nécessaire une diversification des relations. Le modèle politique peut rester distinct, mais la réalité économique impose des formes d’adaptation.

Cette évolution de Cuba est importante pour l’ensemble de la Caraïbe. La région ne peut plus être considérée uniquement comme l’arrière cour d’une grande puissance. Elle devient un espace où se rencontrent les intérêts américains, chinois, européens, latino américains et asiatiques. Les ports, les télécommunications, les infrastructures énergétiques, les chaînes logistiques, le tourisme, les migrations et les ressources marines prennent une importance stratégique croissante.

Le Venezuela possède ici une position géographique exceptionnelle. Son ouverture sur la mer des Caraïbes et sa proximité avec l’Amérique du Nord, l’Amérique du Sud et l’Atlantique pourraient lui permettre de devenir un pont économique entre plusieurs espaces. Mais cette position ne produira des bénéfices que si les infrastructures sont modernisées. La géographie offre une possibilité; elle ne crée pas automatiquement une puissance.

La politique tarifaire de Trump envers la Chine ajoute une dimension supplémentaire à cette transformation. Les droits de douane ne constituent pas uniquement un instrument de protection commerciale. Ils sont devenus un outil de politique industrielle et de sécurité économique. Washington cherche à réduire certaines dépendances, à encourager la production nationale et à empêcher que des secteurs stratégiques soient entièrement dominés par des entreprises chinoises. Pékin répond par ses propres instruments économiques et industriels.

Cette compétition crée cependant un effet paradoxal pour les pays du Sud. D’un côté, elle ouvre des possibilités. Les entreprises peuvent chercher de nouveaux sites de production, les chaînes d’approvisionnement peuvent être déplacées et certains pays peuvent attirer des investissements grâce à leur position intermédiaire. De l’autre, elle augmente la pression exercée sur les États pour qu’ils choisissent certains standards, fournisseurs ou partenaires.

Le risque pour les économies émergentes est de devenir des terrains de déplacement des tensions entre grandes puissances sans construire leurs propres capacités. Un pays peut recevoir une usine chinoise, une entreprise américaine, un financement européen et un équipement coréen sans jamais développer une industrie nationale suffisamment forte pour bénéficier durablement de ces investissements. L’enjeu est donc le transfert de capacité.

Le Venezuela devra éviter cette situation. Tout partenariat international devrait être évalué non seulement selon le montant du capital apporté, mais également selon ce qu’il laisse derrière lui. Combien d’ingénieurs seront formés? Combien d’entreprises locales participeront à la chaîne de production? Quelles technologies seront transférées? Quels centres de recherche seront créés? Quels marchés seront ouverts aux producteurs nationaux? Quelle capacité d’exportation restera lorsque le projet initial sera terminé?

Ces questions constituent une nouvelle génération de diplomatie économique. Elles exigent des États qu’ils négocient moins comme des bénéficiaires de l’aide et davantage comme des partenaires stratégiques. Le Sud global ne manque pas nécessairement de ressources. Il manque souvent de capacité de négociation, de préparation technique et de continuité institutionnelle.

Cette faiblesse explique également pourquoi certains projets internationaux ont produit des résultats inférieurs aux attentes. Une infrastructure peut être construite rapidement mais rester sous utilisée si elle n’est pas intégrée à une stratégie économique plus large. Un port peut être moderne mais ne pas disposer de suffisamment de marchandises. Une centrale peut produire de l’électricité mais ne pas être reliée à un réseau fiable. Un parc industriel peut être inauguré sans disposer d’entreprises capables d’y produire de manière compétitive.

La puissance moderne repose donc sur l’intégration des systèmes. L’énergie, les transports, les télécommunications, l’éducation, la finance et l’industrie doivent fonctionner ensemble. C’est précisément pourquoi les grands projets géopolitiques doivent être évalués non seulement en termes d’infrastructures mais en termes d’écosystèmes.

La BRI chinoise a compris cette logique à certains égards, en combinant ports, chemins de fer, énergie, télécommunications et financement. Les États Unis développent désormais leurs propres politiques industrielles et technologiques. L’Europe cherche à renforcer certaines chaînes stratégiques. L’Inde construit également ses propres capacités. La compétition internationale devient donc une compétition entre écosystèmes.

Le Venezuela doit entrer dans cette compétition avec une stratégie nationale cohérente. Il ne peut pas simplement attendre que les grandes puissances viennent lui proposer des projets. Il doit définir ce qu’il veut devenir. S’il souhaite devenir un grand centre énergétique, il doit moderniser ses infrastructures. S’il veut devenir une plateforme logistique caribéenne, il doit moderniser ses ports et ses réseaux. S’il veut développer l’intelligence artificielle, il doit investir dans l’électricité, les données et la formation. S’il veut diversifier son agriculture, il doit moderniser la logistique et les chaînes de transformation.

Cette stratégie pourrait également donner au Venezuela une nouvelle place dans les relations avec les États Unis. Washington pourrait considérer un Venezuela économiquement stabilisé, productif et relativement prévisible comme un partenaire plus utile qu’un Venezuela constamment plongé dans la confrontation. La relation pourrait alors progressivement passer d’une logique de sanction à une logique de négociation économique, sans que cela implique nécessairement une convergence politique complète.

C’est ici que la question du pétrole devient à nouveau centrale. La sécurité énergétique américaine ne dépend plus exclusivement du Venezuela, mais les ressources vénézuéliennes peuvent néanmoins avoir une valeur dans certaines configurations de marché. La capacité du pays à augmenter sa production, à moderniser ses infrastructures et à respecter des standards internationaux pourrait donc devenir un élément de sa puissance diplomatique.

Le Venezuela pourrait alors utiliser son énergie comme une monnaie diplomatique au sens large, non pas en remplaçant le dollar, mais en utilisant sa capacité énergétique pour négocier des investissements, des technologies et des accès aux marchés. Cette stratégie serait beaucoup plus intelligente que l’utilisation du pétrole comme simple instrument de confrontation.

La Chine pourrait également jouer un rôle important dans cette reconstruction, mais Caracas devrait éviter de reproduire une dépendance excessive. Les relations avec Pékin devraient être fondées sur des projets économiquement viables, une transparence suffisante et une diversification des partenaires. La Chine pourrait apporter des technologies industrielles, des équipements et des capitaux. Les États Unis pourraient offrir l’accès à certains marchés, aux technologies et aux services financiers. L’Europe pourrait contribuer dans les domaines de l’énergie, de l’environnement, de la formation et des infrastructures. L’Inde pourrait offrir des partenariats dans les services numériques, la pharmacie et certaines technologies. La Corée du Sud pourrait apporter son expérience industrielle et technologique. Les pays du Golfe pourraient contribuer au financement et à la logistique.Une telle politique ne serait pas un jeu d’équilibre artificiel. Elle serait une stratégie de diversification rationnelle.

Cette approche pourrait également transformer le débat sur les BRICS. L’organisation a longtemps été présentée comme l’embryon d’un nouvel ordre économique capable de réduire la domination occidentale. Son élargissement montre qu’elle possède une certaine attractivité. Mais son hétérogénéité limite sa capacité à devenir un bloc cohérent. Les intérêts de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie et des autres membres ne sont pas toujours convergents. Certains veulent réduire la dépendance au dollar; d’autres souhaitent continuer à accéder aux marchés occidentaux. Certains recherchent une réforme de la gouvernance mondiale; d’autres privilégient des intérêts régionaux.

Il serait donc prématuré de considérer les BRICS comme un remplacement du système international occidental. Leur importance réside davantage dans leur capacité à créer des espaces supplémentaires de négociation et à encourager une diversification des relations économiques. Pour les pays du Sud global, l’intérêt principal pourrait être de disposer de plusieurs plateformes plutôt que de choisir une nouvelle architecture exclusive.

Le Venezuela pourrait tirer profit de cette situation à condition d’éviter toute instrumentalisation idéologique. Son objectif devrait être d’utiliser les institutions disponibles pour obtenir des investissements, des marchés, des technologies et une marge de manœuvre. Il ne devrait pas chercher à appartenir à un camp par principe.

Cette philosophie rejoint la transformation générationnelle évoquée précédemment. Les jeunes générations sont généralement plus habituées à la pluralité des réseaux. Elles peuvent travailler pour une entreprise américaine, regarder des contenus coréens, utiliser des technologies chinoises, étudier avec des ressources européennes, commercer avec l’Inde et vivre dans un pays latino américain. Leur monde est déjà multipolaire dans la pratique.

La politique étrangère doit rattraper cette réalité sociale. Le grand changement du XXIe siècle pourrait donc être moins la naissance d’une nouvelle guerre froide que la disparition progressive de la possibilité d’imposer une séparation nette du monde en deux camps. La compétition entre Washington et Pékin est réelle et profonde, mais de nombreux États refusent de devenir de simples instruments de cette rivalité. Ils cherchent à conserver des relations avec les deux puissances, tout en développant leurs propres capacités.

Cette tendance pourrait se renforcer si la fracture technologique continue de s’élargir. Les pays qui maîtrisent l’intelligence artificielle, les semi conducteurs, les biotechnologies et les infrastructures numériques auront davantage de pouvoir. Les autres devront négocier leur accès à ces technologies. Dans ce contexte, l’autonomie stratégique du Sud global dépendra moins de ses déclarations politiques que de ses investissements dans l’éducation et la technologie.

Le Venezuela se trouve donc devant un choix historique. Il peut tenter de reconstruire son ancien modèle dans un environnement international profondément transformé, ou utiliser la crise actuelle pour construire un modèle adapté à la nouvelle géographie de la puissance. Dans le premier cas, la stabilisation monétaire pourrait rester superficielle. Dans le second, elle pourrait devenir le premier élément d’une reconstruction nationale beaucoup plus ambitieuse.La question du dollar n’est alors plus seulement celle de la monnaie. Elle devient celle de la place du Venezuela dans un système international où la puissance ne se mesure plus uniquement par les réserves monétaires, les chars ou les discours idéologiques. Elle se mesure par la capacité à connecter l’énergie, la technologie, les institutions, le capital humain, la diplomatie et les marchés.

Le monde qui se dessine n’est pas nécessairement plus pacifique. Il est probablement plus complexe. Il offre davantage d’opportunités aux États capables de jouer plusieurs cartes, mais il punit plus sévèrement ceux qui restent enfermés dans une dépendance unique. La flexibilité devient une forme de puissance.Pour le Venezuela, cette flexibilité pourrait être la clé de la reconstruction. Washington, Pékin, New Delhi, Séoul, Bruxelles, Moscou, les capitales arabes et les voisins latino américains ne doivent pas être considérés comme des substituts les uns aux autres. Ils doivent être envisagés comme des composantes différentes d’un réseau de relations dont Caracas doit apprendre à tirer parti.

La véritable rupture avec le XXe siècle apparaît alors clairement. L’ancien système demandait souvent aux États de choisir leur camp. Le nouveau système leur demande surtout de construire leur capacité à choisir.Et c’est précisément cette capacité de choix qui pourrait devenir, pour le Venezuela comme pour une grande partie du Sud global, la définition la plus réaliste de la souveraineté au XXIe siècle.

LE VENEZUELA, LA CARAÏBE ET L’AMÉRIQUE LATINE FACE À LA NOUVELLE ÉCONOMIE POLITIQUE MONDIALE

La transformation du Venezuela ne pourra produire ses effets les plus durables que si elle est replacée dans son environnement régional immédiat. Le pays ne se trouve pas dans un espace abstrait de la géopolitique mondiale. Il appartient à une Caraïbe en transformation, à une Amérique latine qui cherche elle aussi à redéfinir ses marges de manœuvre et à un espace américain dans lequel les relations entre Washington, Mexico, les pays d’Amérique centrale, les grandes économies sud américaines et les États insulaires de la Caraïbe deviennent de plus en plus interdépendantes. Une éventuelle réforme monétaire vénézuélienne, quelle que soit sa forme définitive, aurait donc des conséquences qui dépasseraient largement les frontières nationales. Elle pourrait modifier les flux commerciaux, les investissements, les migrations, les relations énergétiques et les équilibres diplomatiques de toute la région.

Pendant longtemps, l’Amérique latine a été analysée comme une périphérie relativement stable du système international, soumise à l’influence dominante des États Unis mais traversée périodiquement par des projets d’autonomie régionale. Cette lecture devient progressivement insuffisante. La Chine est devenue un partenaire commercial majeur de plusieurs économies latino américaines. L’Europe conserve une présence commerciale, financière et institutionnelle importante. L’Inde commence à renforcer ses relations économiques avec certains pays de la région. Les monarchies du Golfe manifestent un intérêt croissant pour l’agriculture, l’énergie, la logistique et les infrastructures. Les États latino américains eux mêmes cherchent à diversifier leurs partenaires sans renoncer à leurs relations historiques avec Washington.

Cette diversification ne signifie pas que les États Unis aient perdu leur importance. La proximité géographique, les flux commerciaux, les investissements, les migrations, les transferts financiers, la sécurité régionale et l’interconnexion des marchés maintiennent une relation structurelle entre l’Amérique latine et l’économie américaine. Ce qui change est la capacité des gouvernements latino américains à disposer d’autres options. La région n’est plus obligée de regarder vers un seul centre économique. Elle peut désormais comparer plusieurs sources de financement, plusieurs marchés, plusieurs fournisseurs technologiques et plusieurs partenaires diplomatiques.

Cette nouvelle liberté de choix constitue une opportunité, mais elle peut également produire de nouvelles vulnérabilités. La diversification ne protège un pays que si elle est accompagnée d’une stratégie. Un État qui remplace une dépendance unique par plusieurs dépendances mal maîtrisées n’a pas nécessairement gagné en souveraineté. Il peut simplement avoir multiplié ses points de vulnérabilité. La véritable autonomie consiste à construire suffisamment de capacités internes pour que les partenariats extérieurs deviennent des accélérateurs de développement plutôt que des substituts au développement national.

Le Venezuela se trouve au cœur de cette problématique. Son potentiel énergétique, sa position géographique et sa taille lui donnent une importance particulière dans la Caraïbe et en Amérique du Sud. Mais cette importance reste largement potentielle tant que le pays ne dispose pas des infrastructures, des institutions et de la stabilité nécessaires pour convertir ses avantages géographiques en puissance économique.

La géographie pourrait pourtant devenir l’un de ses principaux actifs stratégiques. Le Venezuela possède une façade caribéenne considérable et se situe à proximité des grands espaces économiques du continent. Cette position lui permettrait théoriquement de développer des ports, des corridors logistiques, des plateformes énergétiques, des services maritimes et des connexions commerciales reliant l’Amérique du Sud, la Caraïbe et l’Amérique du Nord. Dans un monde où les chaînes d’approvisionnement cherchent davantage de résilience et de proximité, cette position pourrait prendre une valeur nouvelle.

Mais la géographie ne suffit jamais. Un territoire peut être idéalement situé et rester marginal si ses ports sont inefficaces, ses routes insuffisantes, son réseau électrique instable et ses procédures douanières imprévisibles. À l’inverse, un pays peut transformer une position géographique moyenne en avantage exceptionnel grâce à des infrastructures performantes. Singapour en constitue l’un des exemples les plus connus. Panama a construit une partie de sa puissance contemporaine autour de la fonction logistique. Les Émirats arabes unis ont transformé leur position géographique en plateforme mondiale de transport, de finance et de commerce. Le Venezuela pourrait chercher sa propre trajectoire, adaptée à sa géographie et à ses ressources.

Cette perspective devrait conduire Caracas à considérer la Caraïbe non comme une périphérie, mais comme un espace stratégique. Les ports caribéens, les routes maritimes, les infrastructures énergétiques sous marines, les câbles de télécommunications, les services financiers et les flux touristiques forment désormais une architecture économique beaucoup plus importante qu’il n’y paraît. La mer des Caraïbes est à la fois un espace commercial, énergétique, migratoire, environnemental et géopolitique.

La proximité avec les États insulaires de la région pourrait également offrir au Venezuela de nouvelles possibilités. Les petites économies caribéennes sont confrontées à des défis particuliers: dépendance aux importations, vulnérabilité climatique, coûts énergétiques, faiblesse des marchés intérieurs et exposition aux fluctuations du tourisme. Un Venezuela stabilisé pourrait devenir un partenaire énergétique et commercial important pour certaines d’entre elles. Il pourrait également développer des services logistiques, des échanges agricoles et des coopérations universitaires.

Cette relation devrait toutefois être conçue dans un esprit nouveau. L’époque où les relations régionales étaient principalement déterminées par des affinités idéologiques ou des alliances politiques appartient progressivement au passé. Les États caribéens ont besoin de partenaires capables de contribuer concrètement à leur sécurité énergétique, à leur développement économique, à leur résilience climatique et à leur intégration commerciale. Le Venezuela pourrait répondre à cette demande s’il reconstruit sa capacité productive.

L’énergie constitue ici son avantage le plus évident. Mais cet avantage devrait être utilisé avec prudence. Une politique énergétique régionale ne peut être durable que si elle repose sur des contrats transparents, des infrastructures fiables et une capacité de production suffisante. Le Venezuela pourrait redevenir un fournisseur énergétique important de la Caraïbe, mais il devrait éviter de transformer cette relation en instrument de dépendance politique. La meilleure influence régionale serait celle qui découlerait de la fiabilité économique plutôt que de la pression politique.

Cette distinction serait particulièrement importante dans les relations avec les voisins. Une puissance régionale durable n’est pas celle qui exige la loyauté de ses voisins. C’est celle dont les voisins ont intérêt à maintenir une relation stable parce que cette relation leur apporte des avantages concrets. L’énergie, les infrastructures, les échanges commerciaux, les services et la coopération universitaire peuvent créer cette forme d’interdépendance positive.

La Colombie occupe naturellement une place centrale dans cette réflexion. La frontière entre les deux pays constitue l’un des espaces où les questions économiques, migratoires, sécuritaires et commerciales se rencontrent avec le plus d’intensité. Une reconstruction vénézuélienne pourrait transformer progressivement cette frontière d’un espace de vulnérabilité en un espace d’intégration économique. Mais cela supposerait des institutions capables de contrôler les flux, de lutter contre les économies clandestines et de faciliter les échanges légaux.

La relation avec la Colombie montre également pourquoi la reconstruction vénézuélienne ne peut pas être uniquement une question de politique intérieure. Une économie vénézuélienne plus stable modifierait les calculs économiques de ses voisins. Les entreprises colombiennes pourraient chercher de nouveaux marchés. Les travailleurs pourraient circuler différemment. Les réseaux logistiques pourraient être réorganisés. Les investissements pourraient se déplacer. Les infrastructures frontalières pourraient acquérir une nouvelle importance.

Le même raisonnement vaut pour le Brésil. La frontière amazonienne, les échanges énergétiques, l’agriculture, les infrastructures et les questions environnementales créent un ensemble d’intérêts communs qui dépassent largement les différences politiques. Un Venezuela économiquement reconstruit pourrait développer avec Brasilia des partenariats dans l’agriculture, l’énergie, la logistique, la recherche et la protection environnementale. Le Brésil, de son côté, pourrait bénéficier d’un voisin plus stable et plus intégré.

L’Amérique latine pourrait ainsi devenir l’un des premiers espaces où le Venezuela expérimenterait sa nouvelle politique étrangère. Plutôt que de chercher à imposer une influence idéologique, Caracas pourrait construire une influence fondée sur l’économie réelle. Le commerce, l’énergie, les infrastructures et les connaissances produiraient progressivement une capacité d’attraction plus durable que les campagnes diplomatiques.

Cette évolution serait cohérente avec la transformation générale du système international. Les États ne cherchent plus seulement à établir des alliances politiques. Ils cherchent à construire des écosystèmes économiques. Une relation privilégiée devient réellement stratégique lorsqu’elle crée des chaînes de valeur, des infrastructures communes, des flux d’investissement et des réseaux humains.

La question monétaire s’insère directement dans cette architecture. Si le Venezuela adoptait durablement le dollar ou une autre forme de régime monétaire fortement stabilisé, ses relations commerciales pourraient devenir plus prévisibles. Les entreprises régionales pourraient réduire une partie du risque de change. Les investissements pourraient être facilités. Les échanges pourraient se développer plus rapidement. Mais cette stabilisation ne produirait ses effets que si les autres obstacles au commerce étaient également réduits.

Il faut donc éviter de confondre intégration monétaire et intégration économique. Une monnaie stable peut faciliter les échanges, mais elle ne crée pas automatiquement des infrastructures, des entreprises ou des marchés. La compétitivité dépend toujours de la productivité, de la logistique, de la qualité des institutions et du capital humain.

Cette réalité devrait guider la reconstruction du secteur industriel vénézuélien. Pendant des décennies, la dépendance pétrolière a réduit les incitations à développer une base industrielle diversifiée. La reconstruction devrait progressivement inverser cette logique. Les revenus énergétiques pourraient financer la modernisation de l’industrie alimentaire, chimique, pharmaceutique, métallurgique, mécanique et numérique. L’objectif ne serait pas de produire tout ce que le pays consomme, mais de créer des secteurs capables d’exporter.

L’agriculture devrait occuper une place particulière. Une économie qui dispose d’un potentiel agricole important mais dépend fortement des importations alimentaires reste vulnérable. Le Venezuela pourrait chercher à développer une agriculture moderne combinant mécanisation, irrigation, données, intelligence artificielle, recherche agronomique et chaînes logistiques. Une telle transformation aurait également une dimension sociale considérable, parce qu’elle pourrait créer des emplois en dehors des grands centres urbains.

Cette diversification territoriale est essentielle pour éviter que la reconstruction économique ne bénéficie qu’à quelques métropoles. Le Venezuela possède plusieurs régions capables de développer des spécialisations différentes. Certaines pourraient se concentrer sur l’agriculture, d’autres sur l’énergie, la logistique, l’industrie, le tourisme ou les services numériques. Une stratégie nationale intelligente devrait chercher à relier ces pôles plutôt qu’à concentrer toute la croissance autour de Caracas.

La reconstruction des villes devrait également être intégrée à cette stratégie. Les infrastructures urbaines déterminent une partie importante de la productivité. Les transports, l’eau, l’assainissement, l’électricité, les logements et les services numériques constituent les fondations invisibles de l’économie. Une ville où les citoyens passent plusieurs heures par jour dans les transports ou subissent des interruptions fréquentes d’électricité ne peut pas atteindre le même niveau de productivité qu’une ville dotée d’infrastructures fiables.

Le Venezuela devrait donc considérer la reconstruction urbaine comme une politique économique. Les investissements dans les transports publics, les réseaux électriques et les infrastructures numériques peuvent améliorer simultanément la qualité de vie et la productivité. Cette approche permettrait également de réduire certaines inégalités territoriales qui alimentent les migrations internes et externes.

La question migratoire est probablement l’une des dimensions les plus sensibles de cette reconstruction. Des millions de Vénézuéliens vivent aujourd’hui à l’étranger, ce qui représente une perte considérable de capital humain mais aussi une réserve potentielle de compétences, de capitaux et de réseaux. Si l’économie nationale se stabilise, une partie de cette diaspora pourrait progressivement investir ou revenir. Mais le retour ne sera pas automatique.

Les personnes qui ont reconstruit leur vie ailleurs ne renonceront pas facilement à des systèmes éducatifs, professionnels et institutionnels qui fonctionnent. Elles reviendront si elles trouvent au Venezuela des conditions suffisamment attractives. Le retour de la diaspora doit donc être considéré comme le résultat d’une transformation nationale, et non comme une politique séparée.Il serait également erroné de croire que tous les expatriés doivent revenir physiquement. Le Venezuela pourrait bénéficier de leur présence internationale. Des professionnels installés aux États Unis, en Espagne, au Portugal, au Chili, en Colombie ou ailleurs peuvent contribuer à l’économie nationale par l’investissement, le conseil, l’enseignement à distance, les partenariats commerciaux et la création d’entreprises. La nation peut ainsi devenir plus large que son territoire.

Cette conception est particulièrement adaptée à la nouvelle économie numérique. Les frontières physiques continuent de déterminer les politiques publiques, mais les flux de connaissances et de capitaux peuvent traverser les frontières à une vitesse considérable. Un pays qui sait organiser sa diaspora autour de plateformes professionnelles, de fonds d’investissement et de réseaux universitaires peut transformer une émigration massive en avantage stratégique.

La Caraïbe offre ici un terrain d’expérimentation exceptionnel. De nombreuses sociétés caribéennes possèdent des diasporas importantes et des économies fortement connectées aux marchés extérieurs. Elles ont développé différentes formes de circulation des capitaux, des compétences et des personnes. Le Venezuela pourrait tirer des enseignements de ces expériences. Mais la nouvelle économie politique caribéenne ne se limitera pas à la migration et au commerce. Le climat deviendra de plus en plus central. Les ouragans, les sécheresses, l’élévation du niveau de la mer, les inondations et les changements dans les régimes agricoles obligeront les États à investir dans la résilience. Les infrastructures portuaires, électriques et urbaines devront être conçues pour résister à des conditions plus difficiles.

Le Venezuela possède un avantage relatif par rapport à plusieurs petites îles, car son territoire continental offre davantage d’espace et de diversité géographique. Mais cette profondeur territoriale ne doit pas produire un faux sentiment de sécurité. Les zones côtières, les infrastructures énergétiques et les grandes villes restent exposées à différents risques. La reconstruction doit donc intégrer la résilience climatique dès la conception des infrastructures.

Cette question pourrait également devenir un domaine de coopération régionale. Les pays caribéens ont intérêt à partager les données météorologiques, les systèmes d’alerte, les technologies de gestion des catastrophes et les infrastructures de secours. Le Venezuela pourrait participer à ces réseaux et développer une expertise régionale dans la gestion des risques.

La technologie pourrait jouer un rôle majeur dans cette transformation. Les satellites, les drones, les capteurs environnementaux, les systèmes d’intelligence artificielle et les plateformes de données permettent désormais de mieux anticiper certains risques. Mais, encore une fois, la technologie n’est utile que si les institutions savent l’utiliser. Une société qui possède des données mais ne sait pas les interpréter reste vulnérable.

Cette réalité renforce la nécessité d’une politique scientifique nationale. Le Venezuela devra reconstruire ses universités et ses centres de recherche. La recherche ne devrait pas être considérée comme une dépense de prestige, mais comme une infrastructure stratégique. Les pays qui contrôlent leurs propres capacités scientifiques sont mieux placés pour comprendre leurs ressources, anticiper les risques et développer des solutions adaptées à leur territoire.

L’Amérique latine possède déjà plusieurs centres universitaires de niveau international. Le Venezuela pourrait chercher à reconstruire des réseaux avec eux. Les collaborations régionales peuvent être particulièrement utiles parce qu’elles permettent de partager les coûts et les compétences. Une université vénézuélienne n’a pas besoin de devenir immédiatement mondiale pour être utile. Elle doit d’abord être capable de former suffisamment de professionnels compétents et de participer à des réseaux scientifiques internationaux.

Cette politique devrait être accompagnée d’une réforme profonde de la formation professionnelle. La reconstruction nécessitera des techniciens, des ingénieurs, des électriciens, des spécialistes de la maintenance, des informaticiens, des logisticiens, des agronomes, des professionnels de santé et des gestionnaires. L’économie ne peut pas fonctionner uniquement avec des diplômés universitaires. Les métiers techniques seront essentiels à la reconstruction des infrastructures.

La nouvelle économie politique du Venezuela devra donc réhabiliter la valeur du travail qualifié. Dans de nombreux pays, les systèmes éducatifs ont créé une hiérarchie artificielle entre formation universitaire et formation technique. Or la transformation industrielle et numérique exige les deux. Un centre de données nécessite des ingénieurs, mais également des techniciens capables de maintenir les équipements. Une centrale électrique nécessite des spécialistes de haut niveau, mais aussi des milliers de professionnels qualifiés. Cette approche pourrait contribuer à réduire le chômage des jeunes et à créer une nouvelle mobilité sociale. Les jeunes doivent pouvoir accéder à des formations qui correspondent réellement aux besoins du marché. La reconstruction ne devrait pas seulement créer des emplois temporaires liés aux grands travaux. Elle doit créer des carrières.

Cette différence est fondamentale. Un chantier peut employer plusieurs milliers de personnes pendant quelques années. Une industrie compétitive peut créer des emplois pendant plusieurs décennies. Une université de qualité peut former plusieurs générations. Une infrastructure numérique peut produire des activités économiques nouvelles bien après son installation. La stratégie nationale doit donc privilégier les investissements dont les effets se prolongent au delà du premier cycle de dépenses.

Le Venezuela pourrait également utiliser son potentiel touristique. La Caraïbe constitue l’une des grandes régions touristiques du monde, mais le pays n’exploite qu’une partie de son potentiel. Ses paysages, ses côtes, ses montagnes, ses villes historiques et sa diversité culturelle pourraient soutenir un secteur touristique important. Mais le tourisme moderne exige beaucoup plus que des plages. Il nécessite des infrastructures, de la sécurité, des services, des connexions aériennes, une image internationale crédible et une capacité numérique.

Le développement touristique devrait donc être conçu comme une industrie de services intégrée. Il pourrait créer des emplois, stimuler l’agriculture locale, soutenir les transports, encourager la conservation environnementale et renforcer les échanges avec la diaspora. Mais il devrait éviter le modèle d’enclaves touristiques isolées du reste de l’économie. Le véritable objectif serait de créer des chaînes de valeur locales.

La même logique s’applique à l’économie maritime. Le Venezuela pourrait développer davantage les services portuaires, la pêche, l’aquaculture, la réparation navale, la logistique et les activités liées aux ressources marines. Dans un monde où les routes maritimes deviennent de plus en plus stratégiques, l’économie bleue pourrait constituer un nouveau pilier de diversification. Cette orientation aurait également une dimension géopolitique. Un pays capable de contrôler et de développer ses infrastructures maritimes dispose d’une plus grande capacité à participer aux échanges régionaux. Les ports ne sont plus seulement des points d’entrée et de sortie des marchandises. Ils deviennent des plateformes logistiques intégrées aux chaînes de valeur internationales.

La reconstruction vénézuélienne pourrait ainsi être pensée autour de plusieurs grands corridors économiques reliant énergie, agriculture, industrie, ports, villes et réseaux numériques. L’objectif serait de créer un système plutôt que d’accumuler des projets. Chaque investissement devrait renforcer les autres.Une telle vision permettrait également de mieux comprendre la signification d’une réforme monétaire. Une monnaie stable n’est pas la destination finale. Elle constitue une infrastructure de confiance permettant aux autres infrastructures économiques de fonctionner. Si les entreprises peuvent prévoir leurs coûts, les travailleurs préserver leur épargne et les investisseurs évaluer leurs projets, la société dispose d’une base plus solide pour reconstruire. Mais cette base doit rapidement être utilisée pour créer de la productivité.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir un cas d’école de la transition entre une économie de rente et une économie de capacités. Le passage serait difficile, mais il serait possible si les revenus énergétiques sont utilisés pour financer l’éducation, les infrastructures et la diversification. La question n’est pas de savoir comment remplacer immédiatement le pétrole. Elle est de savoir comment utiliser le pétrole pour financer progressivement un Venezuela qui dépendra de moins en moins de lui.

Cette stratégie aurait également une dimension régionale importante. Un Venezuela plus diversifié et plus stable pourrait contribuer davantage à la croissance de l’Amérique latine. Il pourrait importer davantage de biens régionaux, exporter de l’énergie et des produits transformés, participer aux chaînes industrielles et créer de nouveaux marchés pour ses voisins. La reconstruction vénézuélienne pourrait donc devenir un moteur régional.

À l’inverse, un Venezuela durablement instable continuerait d’imposer des coûts à toute la région. Les migrations, les économies clandestines, les tensions frontalières et l’instabilité énergétique ne disparaîtraient pas simplement avec le temps. La stabilisation du pays constitue donc un intérêt régional, et pas seulement une question nationale.

Cette réalité pourrait encourager une nouvelle diplomatie latino américaine. Au lieu de traiter le Venezuela uniquement comme un problème politique, les pays voisins pourraient contribuer à une stratégie régionale de reconstruction. Les institutions financières régionales, les universités, les entreprises et les gouvernements pourraient participer à des projets communs. Une telle approche réduirait également le risque que la reconstruction soit entièrement dépendante d’une seule puissance extérieure.

Le XXIe siècle offre précisément la possibilité de construire ce type de réseaux. Les États latino américains n’ont pas besoin d’attendre qu’une grande puissance leur propose une architecture. Ils peuvent créer leurs propres mécanismes de coopération. La question est de savoir s’ils possèdent la volonté politique et les institutions nécessaires.

Le Venezuela pourrait jouer un rôle important dans cette évolution s’il accepte de redéfinir sa puissance. Sa grandeur future ne devrait pas être mesurée uniquement par la quantité de pétrole produite, la taille de son territoire ou la force de son discours diplomatique. Elle devrait être mesurée par sa capacité à devenir un centre énergétique, logistique, industriel, agricole, scientifique et numérique de la Caraïbe et de l’Amérique du Sud.

Une telle ambition serait beaucoup plus adaptée à la nouvelle réalité internationale. Elle permettrait au pays de dialoguer avec les États Unis sans dépendre exclusivement de Washington, avec la Chine sans dépendre exclusivement de Pékin, avec l’Europe sans devenir dépendant de Bruxelles, avec l’Inde et la Corée du Sud sans réduire sa politique étrangère à des partenariats ponctuels, et avec ses voisins latino américains en construisant une véritable intégration économique.

Le Venezuela pourrait alors passer d’une logique de confrontation à une logique de positionnement. Cette nuance est essentielle. Une politique étrangère de confrontation cherche principalement à résister à l’influence des autres. Une politique de positionnement cherche à rendre son propre pays suffisamment utile, stable et compétitif pour que les autres aient intérêt à maintenir de bonnes relations avec lui.

C’est probablement la forme de puissance la plus durable dans le monde contemporain.

Le Venezuela n’a donc pas besoin de redevenir une puissance hégémonique pour retrouver une influence. Il doit devenir une puissance de connexion. Une puissance énergétique capable d’alimenter des partenaires, une puissance logistique capable de relier des marchés, une puissance agricole capable d’exporter, une puissance numérique capable de produire des services, une puissance humaine capable de mobiliser sa diaspora et une puissance diplomatique capable de parler à plusieurs centres simultanément.

Cette conception permettrait enfin de réconcilier la géographie, l’économie et la souveraineté. Le Venezuela possède déjà une partie des éléments nécessaires. Ce qui lui manque principalement est la capacité institutionnelle de les articuler.La question historique n’est donc plus de savoir si le Venezuela possède suffisamment de ressources pour se reconstruire. Il s’agit de savoir s’il peut transformer ses ressources en système de puissance. Cette distinction pourrait décider de l’avenir du pays bien davantage que le choix d’une monnaie.

LA FRACTURE TECHNOLOGIQUE ET L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE: LE NOUVEAU FRONT DE LA SOUVERAINETÉ

La transformation du Venezuela et la recomposition de l’ordre international conduisent inévitablement vers une question qui pourrait déterminer la hiérarchie des nations au cours des prochaines décennies: qui maîtrisera les technologies qui structurent désormais la production, la connaissance, la finance, la sécurité et la décision publique? Le XXIe siècle ne sera pas seulement celui de la compétition entre territoires, ressources naturelles et systèmes politiques. Il sera celui de la compétition entre capacités technologiques. La véritable fracture entre les nations pourrait progressivement se déplacer de l’accès au capital vers l’accès à la connaissance, puis de la connaissance vers la capacité de produire et de maîtriser les infrastructures numériques qui transforment cette connaissance en puissance.

Cette mutation est particulièrement importante pour les pays du Sud global, parce qu’elle intervient à un moment où leurs écarts technologiques avec les principales puissances restent considérables. Les États Unis disposent d’un écosystème exceptionnel réunissant universités, capitaux privés, entreprises technologiques, infrastructures numériques, centres de recherche et puissance militaire. La Chine possède une base industrielle immense et développe rapidement ses propres capacités en intelligence artificielle, en télécommunications, en robotique, en véhicules électriques et dans plusieurs secteurs stratégiques. La Corée du Sud demeure une puissance technologique majeure dans les semi conducteurs, l’électronique et l’industrie avancée. Le Japon conserve une expertise industrielle et scientifique considérable. L’Europe possède des capacités scientifiques, industrielles et réglementaires importantes, même si elle cherche encore à réduire certains écarts dans les plateformes numériques et les infrastructures de calcul. L’Inde, quant à elle, cherche à transformer son immense réservoir de talents en puissance technologique et industrielle.

À côté de ces centres de puissance, une grande partie de l’Amérique latine, de l’Afrique, des Caraïbes et de certaines régions d’Asie reste confrontée à des contraintes structurelles: infrastructures numériques insuffisantes, coût élevé de la connexion, faiblesse de la recherche, fuite des cerveaux, accès limité au financement technologique, dépendance à l’importation de matériels et logiciels, déficit de compétences avancées et fragilité des institutions capables d’accompagner l’innovation. Le risque est alors de voir apparaître une nouvelle forme de dépendance, beaucoup plus profonde que les dépendances commerciales traditionnelles.

Une nation peut importer une machine sans nécessairement perdre son autonomie stratégique. Elle devient beaucoup plus vulnérable lorsqu’elle dépend entièrement d’un autre pays pour comprendre les technologies essentielles à son économie, protéger ses données, maintenir ses réseaux, développer ses infrastructures numériques ou former ses spécialistes. Dans ce nouveau contexte, la souveraineté technologique ne signifie pas produire absolument tout soi même. Elle signifie posséder suffisamment de connaissances, de compétences et de capacités institutionnelles pour ne pas être entièrement prisonnier d’un fournisseur extérieur.

Cette distinction sera déterminante pour le Venezuela. Le pays ne pourra évidemment pas rivaliser directement avec les États Unis ou la Chine dans tous les domaines technologiques. Une telle ambition serait irréaliste et financièrement inefficace. Il devra au contraire identifier les secteurs dans lesquels il peut construire une compétence propre, ceux dans lesquels il doit nouer des partenariats et ceux dans lesquels il peut simplement importer des solutions disponibles sur le marché mondial.

La première condition sera l’électricité. L’intelligence artificielle, les centres de données, les télécommunications et les infrastructures numériques reposent sur une énergie abondante, stable et abordable. Un pays qui ne peut garantir une alimentation électrique fiable ne peut pas construire une économie numérique compétitive. La reconstruction du réseau électrique vénézuélien devrait donc être considérée comme une politique technologique autant qu’une politique énergétique. Chaque mégawatt fiable peut contribuer à l’éducation numérique, aux services publics, aux télécommunications, aux entreprises et à l’industrie.

La deuxième condition sera la connectivité. L’accès à Internet ne doit plus être considéré comme un simple service de communication. Il constitue une infrastructure économique comparable aux routes, aux ports et aux réseaux électriques. Une entreprise située dans une région éloignée peut accéder à des marchés internationaux si elle dispose d’une connexion fiable. Un étudiant peut suivre une formation internationale sans quitter sa ville. Un médecin peut consulter un spécialiste situé à plusieurs centaines de kilomètres. Une administration peut fournir des services à distance. Une petite entreprise peut vendre ses produits à l’étranger.

La fracture numérique est donc également une fracture territoriale. Si seules les grandes villes disposent d’une connexion de qualité, les investissements technologiques risquent de renforcer les inégalités existantes. La politique numérique doit au contraire permettre aux régions rurales et périphériques de participer à l’économie nationale.

La troisième condition sera l’éducation. L’intelligence artificielle ne remplacera pas simplement certains emplois; elle transformera la manière dont une grande partie des travailleurs accomplissent leur travail. Les professions administratives, juridiques, financières, médicales, industrielles, journalistiques et éducatives seront progressivement influencées par des outils capables de traiter des volumes considérables d’information et de produire des résultats en quelques secondes.

Cette transformation ne signifie pas que les humains deviendront inutiles. Elle signifie que la valeur du travail humain changera. Les compétences qui permettent de formuler un problème, vérifier une information, comprendre un contexte, prendre une décision, établir une relation de confiance ou assumer une responsabilité deviendront encore plus importantes. L’intelligence artificielle peut produire une réponse, mais elle ne porte pas à elle seule la responsabilité politique ou morale de cette réponse.

Le système éducatif doit donc évoluer. Enseigner uniquement des connaissances mémorisées sera de moins en moins suffisant. Les élèves devront apprendre à analyser, comparer, vérifier, interpréter et utiliser intelligemment les outils numériques. Ils devront également comprendre leurs limites. Une société dans laquelle les citoyens utilisent des systèmes d’intelligence artificielle sans savoir vérifier leurs résultats devient vulnérable à la désinformation, aux erreurs automatisées et aux manipulations. Pour le Venezuela, cette transformation représente une opportunité autant qu’un risque. Le pays possède une population relativement jeune, une diaspora importante et une tradition universitaire qui pourrait être reconstruite. Il pourrait chercher à devenir un centre régional de services numériques, de formation et de développement logiciel. Contrairement à une usine lourde, une entreprise numérique peut parfois exporter des services sans disposer d’une immense infrastructure physique. Ce secteur pourrait donc offrir une voie de diversification particulièrement intéressante.

Mais l’économie numérique ne doit pas être réduite au développement de quelques start up. Une véritable stratégie technologique doit englober les administrations publiques, les écoles, les hôpitaux, les banques, les entreprises industrielles, les agriculteurs et les collectivités territoriales. La transformation numérique doit être systémique.L’administration publique pourrait devenir l’un des premiers domaines de modernisation. Des procédures administratives numérisées, interopérables et sécurisées pourraient réduire les délais, améliorer la transparence et diminuer certains coûts. La numérisation des registres, des systèmes fiscaux, des procédures douanières et des services sociaux permettrait également de produire des données plus fiables sur l’économie nationale.

La donnée devient elle même une ressource stratégique. Dans une économie moderne, les données permettent de comprendre les comportements, anticiper les besoins, améliorer les services et optimiser les infrastructures. Mais leur utilisation doit être encadrée par des règles strictes concernant la vie privée, la sécurité et les droits individuels. Une société numérique sans gouvernance des données peut facilement devenir une société de surveillance.

Le Venezuela devra donc éviter deux extrêmes: l’absence de réglementation, qui expose les citoyens et les entreprises, et la sur réglementation, qui étouffe l’innovation. L’objectif devrait être de construire un cadre juridique suffisamment clair pour protéger les droits tout en permettant aux entreprises et aux chercheurs d’expérimenter.

L’intelligence artificielle pose également une question de langue et de culture. Les grands systèmes numériques sont souvent entraînés principalement sur des contenus produits dans les langues les plus représentées sur Internet. Les pays latino américains doivent donc développer davantage leurs propres ressources linguistiques et culturelles. Les corpus espagnols, les données locales et les spécificités culturelles doivent être représentés dans les technologies utilisées par les populations.

Pour le Venezuela, cela signifie qu’une stratégie d’intelligence artificielle devrait inclure la création de ressources numériques en espagnol adaptées au contexte latino américain. Les applications dans l’éducation, la santé, l’agriculture, la gestion énergétique et les services publics pourraient être développées avec des partenaires internationaux tout en conservant une capacité nationale de contrôle.Cette question est également importante pour la souveraineté culturelle. Une société qui dépend entièrement d’algorithmes développés ailleurs risque progressivement de voir ses représentations, ses références et ses priorités déterminées par des systèmes qui ne comprennent pas nécessairement son contexte. L’enjeu n’est pas de rejeter les technologies étrangères, mais de participer à leur adaptation.

L’Amérique latine possède à cet égard un potentiel important. La région compte des millions de jeunes diplômés, des universités de qualité et plusieurs centres technologiques. Elle dispose également de marchés suffisamment importants pour permettre l’émergence d’entreprises régionales. Une coopération latino américaine dans l’intelligence artificielle pourrait réduire certains coûts et créer des ressources communes.

Le Venezuela pourrait participer à cette dynamique au lieu de chercher à tout construire seul. Les collaborations avec le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Chili, l’Argentine et d’autres économies régionales pourraient permettre de développer des programmes communs de recherche, de formation et d’entrepreneuriat. L’intégration régionale pourrait ainsi prendre une dimension technologique nouvelle.

Cette évolution serait particulièrement pertinente dans le domaine agricole. L’intelligence artificielle peut contribuer à analyser les sols, optimiser l’irrigation, anticiper certaines maladies des cultures, améliorer la logistique et réduire le gaspillage. Pour un pays qui cherche à renforcer sa sécurité alimentaire et à diversifier son économie, ces applications pourraient avoir un impact direct. L’énergie offre également un terrain majeur. Les systèmes numériques permettent d’optimiser la production, la distribution et la maintenance des réseaux électriques. Ils peuvent aider à identifier les pertes, anticiper certaines pannes et améliorer la gestion de la demande. La modernisation énergétique et la transformation numérique devraient donc être menées ensemble.

La santé constitue un autre domaine où la technologie pourrait produire des bénéfices considérables. Les outils numériques peuvent faciliter les consultations à distance, la gestion des dossiers médicaux, l’analyse d’images et la distribution de médicaments. Mais ici encore, la technologie doit rester au service de professionnels formés. L’intelligence artificielle ne doit pas devenir un substitut automatique au jugement médical.

Le système financier pourrait lui aussi être profondément transformé. La stabilisation monétaire et la dollarisation éventuelle créeraient un environnement différent pour les banques et les entreprises. Les technologies financières pourraient faciliter les paiements, améliorer l’inclusion financière et réduire certains coûts de transaction. Mais elles pourraient également créer de nouvelles vulnérabilités en matière de cybersécurité.

La cybersécurité doit donc être considérée comme une composante de la souveraineté nationale. Un pays qui numérise ses services sans protéger ses infrastructures devient vulnérable aux attaques. Les banques, les hôpitaux, les réseaux électriques, les ports et les administrations peuvent être ciblés par des acteurs criminels ou étatiques. Le Venezuela devrait développer des capacités nationales de prévention, de détection et de réponse.

Cette question dépasse également les frontières. Les attaques numériques circulent entre les pays, tout comme les données et les capitaux. Une coopération régionale en matière de cybersécurité serait donc particulièrement utile. Les pays latino américains pourraient partager des informations sur les menaces, former des spécialistes et développer des standards communs.

L’intelligence artificielle transforme également le marché du travail. Les pays qui disposeront d’une main d’œuvre capable d’utiliser ces outils auront un avantage important. Ceux qui ne parviendront pas à adapter leur système éducatif risquent de connaître une nouvelle forme de chômage structurel. Le défi n’est pas seulement de créer des informaticiens. Il est de rendre l’ensemble de la population active capable de travailler dans un environnement où l’intelligence artificielle devient omniprésente.

Cette transformation pourrait être particulièrement importante pour les jeunes Vénézuéliens. Un jeune développeur, designer, analyste financier ou spécialiste du marketing numérique peut travailler pour une entreprise étrangère tout en restant physiquement dans son pays. Cela crée une nouvelle possibilité de croissance qui n’existait pas dans les économies industrielles classiques. Le Venezuela pourrait exporter des services intellectuels sans exporter nécessairement ses citoyens.

Mais cette opportunité dépend encore une fois de la qualité des infrastructures et de l’éducation. Sans électricité fiable, sans Internet rapide et sans formation adaptée, l’avantage démographique reste inexploité.La fracture technologique constitue donc peut être la plus grande menace pour les pays du Sud global au cours des prochaines décennies. Les écarts de richesse peuvent être réduits progressivement. Les écarts technologiques peuvent au contraire devenir exponentiels parce que les technologies nouvelles augmentent la capacité des économies qui les maîtrisent. Une entreprise qui utilise efficacement l’intelligence artificielle peut produire davantage avec moins de ressources. Un pays qui maîtrise les technologies avancées peut accélérer son développement plus rapidement qu’un pays qui en dépend entièrement.

Cette dynamique pourrait produire une nouvelle hiérarchie internationale. Les nations les plus puissantes ne seront pas seulement celles qui possèdent le plus de ressources naturelles ou les plus grandes armées. Elles seront celles capables de combiner énergie, capital, données, recherche, industrie et talent humain. Le Venezuela possède une partie de ces ressources, mais elles sont actuellement insuffisamment connectées. Son énergie est abondante. Sa population possède un potentiel important. Sa diaspora constitue un réseau mondial. Son territoire offre des ressources naturelles considérables. Sa position géographique est stratégique. Ce qui manque est l’écosystème permettant de convertir ces atouts en puissance technologique et économique.

La reconstruction devrait donc viser cette intégration. Le pétrole pourrait financer les infrastructures électriques. L’électricité pourrait soutenir les centres de données. Les centres de données pourraient soutenir les services numériques. Les universités pourraient former les spécialistes. Les entreprises pourraient transformer ces compétences en produits et services. Les exportations pourraient générer des devises. Les revenus pourraient être réinvestis dans la recherche et l’éducation.

C’est ainsi qu’une économie de rente pourrait progressivement devenir une économie de capacités. Cette transformation représente également un défi politique. Les gouvernements doivent accepter que le pouvoir technologique ne peut pas être entièrement centralisé. L’innovation nécessite des espaces de liberté, des universités autonomes, des entreprises capables de prendre des risques et des chercheurs capables de travailler sans pression excessive. La technologie prospère rarement dans un environnement où toute initiative dépend d’une décision politique centralisée.

La modernisation technologique du Venezuela devra donc être accompagnée d’une modernisation institutionnelle. La confiance, la propriété intellectuelle, la liberté académique, la sécurité juridique et l’accès au financement sont des conditions de l’innovation. Sans elles, les talents partiront ailleurs.La diaspora redevient ici essentielle. Les Vénézuéliens qui travaillent déjà dans des entreprises technologiques, des universités, des banques et des laboratoires étrangers pourraient devenir des passerelles vers les écosystèmes mondiaux. Ils pourraient participer à des programmes de formation, investir dans des entreprises, créer des partenariats et transférer des compétences. La diaspora ne serait plus seulement une conséquence de la crise. Elle deviendrait un instrument de reconstruction.

Cette possibilité pourrait également transformer la relation entre migration et souveraineté. Le XXIe siècle permet à une nation de conserver des liens économiques avec ses citoyens même lorsqu’ils vivent ailleurs. La question n’est donc plus uniquement de savoir comment faire revenir les expatriés, mais comment construire une nation suffisamment connectée pour bénéficier de leur présence mondiale. Dans ce cadre, l’éventuelle stabilisation monétaire prendrait une signification nouvelle. Une monnaie stable faciliterait les transactions, mais l’économie numérique permettrait également d’élargir les possibilités de financement, de paiement et de commerce. Les technologies financières pourraient réduire certains obstacles géographiques. Mais cette modernisation devrait être encadrée afin d’éviter de nouvelles formes de dépendance ou de fraude.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir un laboratoire de reconstruction numérique dans les Caraïbes et en Amérique latine. Cette ambition ne signifie pas qu’il deviendrait immédiatement un centre mondial de technologie. Elle signifie qu’il pourrait utiliser la crise pour reconstruire son économie selon les standards du XXIe siècle plutôt que de restaurer simplement les structures du XXe siècle.

C’est probablement la distinction fondamentale. Restaurer l’ancien Venezuela signifierait chercher à retrouver une économie pétrolière fonctionnelle, une monnaie stable et des institutions capables de gérer la croissance. Reconstruire le Venezuela du XXIe siècle signifierait utiliser l’énergie, la géographie et le capital humain pour créer une économie diversifiée, numérique, productive et intégrée aux réseaux mondiaux.La première stratégie permettrait de sortir de la crise., a seconde permettrait de changer d’époque.

LA FIN D’UNE ÈRE IDÉOLOGIQUE: DU XXE SIÈCLE DES BLOCS AU XXIe SIÈCLE DES CAPACITÉS

La transformation du Venezuela ne peut être comprise dans toute sa profondeur si elle est interprétée uniquement comme une évolution monétaire, économique ou diplomatique. Derrière la question du bolivar, du dollar, des sanctions, du pétrole, des relations avec Washington ou des rapports avec la Chine se trouve une mutation beaucoup plus importante: l’épuisement progressif d’une grammaire politique héritée du XXe siècle. Pendant des décennies, une grande partie du débat latino américain et international a été organisée autour d’oppositions idéologiques relativement lisibles, opposant socialisme et capitalisme, gauche et droite, souverainisme et interventionnisme, alignement occidental et non alignement, économie dirigée et économie de marché. Ces catégories ont joué un rôle historique réel et continuent d’expliquer certaines attitudes politiques. Mais elles ne suffisent plus à décrire un monde dans lequel la puissance circule désormais à travers les chaînes de valeur, les données, les semi conducteurs, les infrastructures énergétiques, les plateformes numériques, les réseaux financiers, les capacités militaires autonomes, les systèmes satellitaires, les technologies de l’intelligence artificielle et la maîtrise des connaissances. Une nation peut aujourd’hui se déclarer souverainiste tout en dépendant presque entièrement de technologies étrangères, se réclamer du marché tout en subventionnant massivement son industrie stratégique, défendre le multilatéralisme tout en pratiquant une politique commerciale protectionniste, ou se rapprocher d’une puissance tout en négociant simultanément avec plusieurs autres. La réalité contemporaine est devenue beaucoup plus complexe que les anciennes catégories idéologiques.

C’est précisément cette complexité qui donne à une éventuelle réorientation économique et monétaire du Venezuela une signification historique particulière. Si Caracas devait abandonner durablement le bolivar comme principal instrument de confiance monétaire ou adopter une architecture monétaire fortement fondée sur une devise étrangère, une telle décision ne devrait pas être interprétée seulement comme une mesure technique destinée à combattre l’inflation ou à stabiliser les transactions. Elle pourrait également être l’expression d’un constat plus profond: les anciennes constructions idéologiques ne suffisent plus à garantir la souveraineté lorsqu’elles ne produisent pas les capacités matérielles nécessaires à cette souveraineté. Le paradoxe est considérable. Un État peut revendiquer avec force son indépendance politique tout en étant incapable de garantir la stabilité de sa monnaie, la continuité de son réseau électrique, la disponibilité de ses médicaments, la modernisation de ses infrastructures, la compétitivité de ses entreprises ou la formation de sa jeunesse. Dans ce contexte, la souveraineté cesse d’être une proclamation et devient une question de capacité.

Cette évolution marque une rupture importante avec une partie de la pensée politique du siècle précédent. Au XXe siècle, la souveraineté était souvent pensée en termes de contrôle territorial, d’indépendance diplomatique, de capacité militaire et de choix idéologique. Au XXIe siècle, ces dimensions demeurent essentielles, mais elles sont rejointes par une nouvelle architecture de dépendances. Une nation qui ne maîtrise pas ses infrastructures numériques dépend de ceux qui les contrôlent. Une nation qui ne dispose pas de capacités énergétiques fiables dépend de ceux qui peuvent lui fournir l’énergie ou les technologies nécessaires. Une nation qui ne possède pas de système éducatif capable de produire des compétences avancées dépend de l’extérieur pour ses ingénieurs, ses médecins, ses chercheurs et ses spécialistes. Une nation qui ne contrôle aucune partie significative de ses chaînes de valeur dépend des décisions prises dans les centres économiques étrangers. La souveraineté contemporaine est donc multidimensionnelle: elle repose autant sur la capacité de produire, d’innover, de financer, de protéger et de transmettre que sur la capacité de décider politiquement.

Cette transformation permet également de comprendre pourquoi la nouvelle géographie de puissance ne correspond plus exactement aux anciennes cartes idéologiques. Les États Unis restent la première puissance financière, technologique et militaire du système international, mais leur politique extérieure évolue dans un environnement où la compétition avec la Chine, la guerre en Ukraine, les tensions avec l’Iran, la question vénézuélienne, la situation syrienne, les relations avec les pays de l’OTAN et la politique tarifaire américaine redessinent les priorités stratégiques. Washington semble de plus en plus disposé à utiliser le commerce, les droits de douane, l’accès au marché, les sanctions, l’énergie et les instruments financiers comme des moyens de puissance. Cette évolution ne correspond plus à l’image d’un ordre libéral mondial fonctionnant principalement autour de règles économiques relativement prévisibles. Elle révèle un système dans lequel la puissance commerciale et la puissance géopolitique se confondent de nouveau.

La politique tarifaire américaine à l’égard de la Chine illustre particulièrement bien cette transformation. Le commerce international n’est plus considéré uniquement comme un mécanisme permettant d’augmenter l’efficacité économique globale. Il est devenu un instrument de sécurité nationale. Les chaînes d’approvisionnement, les semi conducteurs, les batteries, les minerais critiques, les technologies de télécommunication, les véhicules électriques et les infrastructures numériques sont désormais analysés à travers le prisme de la dépendance stratégique. Les États cherchent à savoir non seulement où ils peuvent acheter moins cher, mais aussi auprès de qui ils peuvent continuer à s’approvisionner en période de crise. Cette logique modifie profondément le fonctionnement de la mondialisation. Le monde ne revient pas nécessairement à l’autarcie, mais il entre dans une période de mondialisation sécurisée, dans laquelle la recherche d’efficacité est de plus en plus confrontée à la recherche de résilience.

La conséquence pour les pays du Sud est considérable. Pendant plusieurs décennies, beaucoup d’entre eux ont construit leur développement sur l’idée que la mondialisation leur permettrait d’attirer les capitaux, d’exporter des matières premières, de participer aux chaînes de production internationales et de bénéficier progressivement du transfert de technologies. Cette stratégie demeure possible, mais les conditions ont changé. Les grandes puissances cherchent désormais à contrôler davantage les secteurs considérés comme stratégiques. Les technologies les plus sensibles sont soumises à des restrictions. Les investissements étrangers sont davantage examinés. Les chaînes de valeur sont progressivement réorganisées autour de considérations politiques et sécuritaires. Les pays intermédiaires doivent donc apprendre à négocier leur place dans un système où l’économie n’est plus séparée de la géopolitique.

Le Venezuela se trouve directement confronté à cette nouvelle réalité. Son pétrole constitue une ressource économique, mais aussi un instrument diplomatique et stratégique. Sa position géographique lui donne une importance particulière dans la Caraïbe. Ses relations avec la Chine, la Russie, l’Iran et d’autres partenaires ont été façonnées par des années de confrontation avec Washington. Mais la question centrale pour le XXIe siècle sera moins de savoir de quel bloc le Venezuela se rapproche que de savoir comment il peut éviter de devenir une dépendance permanente d’un quelconque bloc. La véritable autonomie ne consisterait pas à remplacer une dépendance américaine par une dépendance chinoise, russe ou autre. Elle consisterait à disposer d’assez de capacités internes et d’assez de partenaires diversifiés pour pouvoir négocier avec chacun sans être captif d’aucun.

Cette logique permet de comprendre également les limites du projet des BRICS lorsqu’il est présenté comme la construction automatique d’un ordre alternatif à l’Occident. L’élargissement du groupe a incontestablement renforcé sa visibilité et son poids économique. Il rassemble des pays disposant de ressources considérables, de populations importantes, de capacités industrielles ou énergétiques majeures et d’ambitions géopolitiques différentes. Mais la diversité des intérêts nationaux constitue également sa principale limite. La Chine et l’Inde ne partagent pas les mêmes objectifs stratégiques. Les intérêts énergétiques des grands producteurs ne correspondent pas toujours à ceux des importateurs. Les priorités de la Russie ne sont pas identiques à celles du Brésil ou de l’Afrique du Sud. Les systèmes politiques, les structures économiques et les relations de chacun avec Washington et l’Europe sont profondément différents. Il est donc plus réaliste de considérer les BRICS comme une plateforme de diversification de la puissance mondiale que comme un bloc idéologique homogène appelé à remplacer l’ordre occidental.

Cette distinction est essentielle pour comprendre le comportement de l’Inde. New Delhi ne cherche pas simplement à rejoindre un camp contre un autre. Elle poursuit une politique de puissance autonome, utilisant simultanément ses relations avec les États Unis, la Russie, l’Europe, le Moyen Orient et les autres économies asiatiques pour renforcer ses propres intérêts. Cette stratégie constitue probablement l’une des manifestations les plus importantes de la nouvelle géopolitique du XXIe siècle. L’Inde ne veut pas choisir définitivement entre plusieurs centres de puissance parce qu’elle entend elle même devenir l’un de ces centres. Elle cherche donc à conserver suffisamment de liberté pour négocier selon les dossiers, les secteurs et les intérêts nationaux.

La Corée du Sud offre une autre illustration de cette transformation. Sa puissance ne repose pas principalement sur un discours idéologique international, mais sur des capacités industrielles et technologiques concrètes. Semi conducteurs, électronique, automobile, batteries, construction navale, télécommunications et industrie de pointe ont transformé le pays en acteur stratégique de chaînes de valeur mondiales. Séoul doit évidemment composer avec les États Unis, la Chine, le Japon et les contraintes de la péninsule coréenne, mais sa marge de manœuvre repose d’abord sur la valeur de ses capacités. Cette expérience rappelle une vérité fondamentale: dans un système international concurrentiel, la meilleure garantie d’autonomie est souvent la capacité à produire quelque chose dont les autres ont besoin.

Cette nouvelle conception de la puissance modifie également la place de la Russie. La guerre en Ukraine a profondément affecté son économie, ses relations avec l’Europe, son positionnement militaire et sa capacité à maintenir certaines formes de projection internationale. La Russie conserve des ressources énergétiques, une capacité militaire considérable, des compétences scientifiques et une influence géopolitique importante, mais le conflit a également révélé le coût d’une stratégie fondée sur la confrontation prolongée. La dépendance accrue à certains partenaires, les sanctions, les pertes humaines et matérielles, les transformations des marchés énergétiques et la nécessité de réorienter une partie des échanges montrent que la puissance militaire ne peut pas être séparée indéfiniment de la capacité économique à soutenir un effort stratégique.

L’Iran se trouve lui aussi dans une situation où la puissance militaire, énergétique et idéologique doit être confrontée à la réalité des contraintes économiques et technologiques. Les tensions avec Washington ne peuvent plus être interprétées simplement comme une nouvelle répétition des conflits idéologiques du XXe siècle. Elles s’inscrivent dans une compétition plus large autour de la sécurité énergétique, des corridors commerciaux, des technologies, des capacités militaires et de l’influence régionale. Le Moyen Orient lui même devient un espace où les États cherchent davantage à diversifier leurs partenariats. Les relations entre les pays du Golfe, la Chine, l’Inde, les États Unis, l’Europe et d’autres acteurs démontrent que les anciennes alliances rigides cèdent progressivement la place à des relations plus transactionnelles.

La Syrie représente un autre laboratoire de cette transformation. Son évolution récente montre à quel point les équilibres régionaux peuvent changer lorsque les puissances extérieures reconsidèrent leurs priorités. Pendant des décennies, le Moyen Orient a été interprété principalement à travers le prisme de la rivalité entre Washington, Moscou, Téhéran et leurs partenaires. Mais la nouvelle géographie économique introduit d’autres paramètres: reconstruction, corridors énergétiques, infrastructures, commerce, investissements, contrôle des frontières, sécurité alimentaire et accès aux marchés. Une société qui cherche à sortir d’un conflit prolongé doit nécessairement reconstruire des capacités économiques, et cette reconstruction crée de nouvelles opportunités de négociation entre puissances.

Le Venezuela se situe ainsi dans un système mondial où les idéologies continuent d’exister, mais où elles sont progressivement dépassées par des calculs de capacité. Les gouvernements peuvent continuer à employer le vocabulaire de la révolution, du socialisme, du nationalisme ou du libéralisme, mais ils doivent tous répondre aux mêmes questions concrètes: comment financer leur économie, comment assurer l’électricité, comment nourrir leur population, comment créer des emplois, comment développer leurs infrastructures, comment protéger leurs données, comment former leurs jeunes et comment accéder aux technologies de demain. Le langage politique peut changer selon les régimes. Les contraintes matérielles, elles, deviennent de plus en plus universelles.

C’est précisément pourquoi une éventuelle décision monétaire vénézuélienne pourrait acquérir une portée symbolique supérieure à sa seule dimension économique. Si un gouvernement historiquement attaché à une rhétorique de souveraineté monétaire devait reconnaître qu’une monnaie étrangère peut temporairement ou durablement assurer davantage de stabilité que la monnaie nationale, cette décision constituerait une contradiction spectaculaire avec certaines doctrines du XXe siècle. Mais elle pourrait aussi représenter une forme de pragmatisme politique. La véritable question serait alors de savoir si l’abandon d’un instrument symbolique est compensé par la construction de capacités réelles. Renoncer à un symbole de souveraineté ne devient un progrès que si cette décision permet de reconstruire les conditions matérielles de l’autonomie future.

Cette distinction doit être prise au sérieux, car la dollarisation ne constitue pas une solution magique. Elle peut réduire le risque monétaire et contribuer à restaurer la confiance, mais elle peut également limiter certains instruments de politique économique et créer une dépendance vis à vis de la liquidité disponible en dollars. Elle ne garantit ni la croissance, ni la justice sociale, ni l’industrialisation, ni la modernisation des infrastructures. Elle peut stabiliser le cadre monétaire sans transformer le système productif. La véritable rupture historique ne serait donc pas simplement l’adoption d’une monnaie étrangère. Elle résiderait dans la capacité à utiliser la stabilité retrouvée pour reconstruire progressivement les institutions, la productivité et les compétences nationales.

Cette question conduit directement à la génération qui arrive. Les jeunes du XXIe siècle ne vivent pas dans le même univers intellectuel que les générations formées pendant la guerre froide. Ils ont grandi avec Internet, les réseaux sociaux, les plateformes numériques, les téléphones intelligents, la mondialisation culturelle et désormais l’intelligence artificielle. Leur rapport au territoire, au travail, à l’information, à la politique et à l’identité est différent. Ils peuvent appartenir simultanément à une communauté locale, nationale et mondiale. Ils peuvent travailler pour une entreprise étrangère sans quitter leur pays. Ils peuvent apprendre auprès d’une université située à l’autre bout du monde. Ils peuvent créer une entreprise dont le marché potentiel est mondial dès sa naissance.

Cette génération ne rejette pas nécessairement l’idée de souveraineté, mais elle peut la concevoir autrement. Pour elle, être souverain ne signifie pas forcément produire tout ce qui est consommé sur le territoire ou fermer les frontières aux influences extérieures. Cela peut signifier disposer de suffisamment de compétences pour choisir, négocier et participer. Une nation technologiquement compétente peut être profondément ouverte au monde tout en conservant une capacité de décision. Une nation technologiquement dépendante peut être juridiquement indépendante tout en subissant des contraintes extérieures considérables.

Cette différence générationnelle pourrait transformer progressivement les cultures politiques latino américaines. Les jeunes générations sont susceptibles d’être moins impressionnées par les grandes proclamations idéologiques si elles ne produisent pas d’amélioration tangible de leurs conditions de vie. Elles peuvent accepter un discours patriotique, mais elles demanderont des emplois, une éducation de qualité, des services publics efficaces, une connexion numérique fiable, une sécurité réelle et la possibilité de construire leur avenir. Elles peuvent être attachées à leur identité nationale tout en refusant les anciennes formes de fermeture intellectuelle ou économique.

Le changement générationnel ne signifie pas la disparition de l’histoire. Il signifie que l’histoire cesse d’être suffisante pour gouverner le présent. Une nation ne peut pas demander indéfiniment à sa jeunesse de vivre dans les conflits intellectuels de ses grands parents. Elle doit lui offrir une architecture politique adaptée à son propre temps.

C’est là que se situe peut être l’une des dimensions les plus profondes de la crise vénézuélienne. Le pays ne doit pas seulement reconstruire des routes, des hôpitaux, des usines et une monnaie. Il doit reconstruire une relation entre l’État et une génération qui a vécu la crise comme une expérience déterminante. Beaucoup de jeunes Vénézuéliens ont grandi avec l’instabilité, la migration, la perte de pouvoir d’achat, la dégradation des services publics et la séparation des familles. Leur conception de l’État sera nécessairement influencée par cette expérience. Restaurer leur confiance nécessitera davantage que des discours. Il faudra démontrer, dans la vie quotidienne, que les institutions peuvent redevenir prévisibles.

Cette exigence de confiance est précisément ce qui relie la question monétaire à la question générationnelle. Une monnaie stable signifie que l’épargne de demain peut conserver une valeur raisonnablement prévisible. Une administration efficace signifie qu’un diplôme, un permis ou un contrat peut être reconnu. Une justice crédible signifie qu’un investissement peut être protégé. Une éducation solide signifie qu’un enfant peut espérer une trajectoire différente de celle de ses parents. La stabilité n’est donc pas seulement une variable macroéconomique. Elle est une expérience humaine.

Le Venezuela pourrait ainsi transformer sa crise en une transition générationnelle si ses réformes parviennent à restaurer ces formes fondamentales de confiance. Mais cette transformation nécessitera une nouvelle conception de la politique. La politique ne pourra plus être uniquement la compétition pour contrôler l’État. Elle devra devenir la compétition pour démontrer quelle vision est capable de produire davantage de capacités nationales. Les citoyens devront pouvoir comparer les gouvernements sur la qualité des écoles, la fiabilité de l’électricité, la productivité des entreprises, la sécurité des villes, la qualité des infrastructures et la capacité d’innovation.

Une telle évolution pourrait également changer la relation entre idéologie et pragmatisme. Le pragmatisme n’implique pas l’absence de valeurs. Il signifie que les valeurs doivent être traduites en résultats institutionnels. La justice sociale exige des services publics capables de protéger les plus vulnérables. Le patriotisme exige une économie capable de retenir les talents. La souveraineté exige une capacité productive et technologique. La liberté exige des institutions capables de protéger les droits. Le développement durable exige des infrastructures compatibles avec les limites environnementales. Les grandes valeurs politiques du XXIe siècle devront donc être évaluées à travers leur capacité de transformation concrète.

Cette approche permet également de dépasser une autre illusion héritée du siècle précédent: l’idée selon laquelle un pays doit nécessairement appartenir à un camp pour exister stratégiquement. Le monde contemporain est trop interdépendant pour fonctionner uniquement selon cette logique. Les États Unis ont besoin de partenaires asiatiques. La Chine a besoin de marchés et de ressources extérieures. L’Europe cherche des chaînes d’approvisionnement diversifiées. L’Inde développe des relations avec plusieurs pôles. Les pays du Golfe investissent dans plusieurs régions. L’Amérique latine cherche elle aussi à multiplier ses options. Cette réalité crée un système plus fragmenté, mais aussi plus ouvert aux stratégies intermédiaires.

Le Venezuela pourrait exploiter cette situation à condition de sortir de la logique de confrontation permanente. Il pourrait négocier avec Washington sur l’énergie et le commerce, avec la Chine sur les infrastructures et les investissements, avec l’Inde sur l’énergie et les technologies, avec la Corée du Sud sur l’industrie et les chaînes de valeur, avec l’Europe sur les normes, l’investissement et la formation, avec le Brésil et la Colombie sur l’intégration régionale et avec les pays caribéens sur l’énergie, la logistique et la résilience climatique. Une telle diplomatie ne serait pas une diplomatie de renoncement. Elle serait une diplomatie de diversification.

La même logique pourrait s’appliquer aux relations avec Cuba. L’évolution de l’approche des dirigeants cubains et les contraintes économiques auxquelles l’île est confrontée montrent également que les réalités économiques finissent par imposer leurs propres limites aux systèmes politiques. Cuba possède des compétences humaines reconnues dans certains secteurs, notamment la santé et certaines disciplines scientifiques, mais son économie demeure confrontée à des contraintes structurelles considérables. Une nouvelle relation entre Cuba et ses partenaires régionaux pourrait être davantage fondée sur la coopération économique, scientifique et sanitaire que sur les anciennes solidarités idéologiques.

Cette évolution serait significative pour la Caraïbe tout entière. La région pourrait progressivement passer d’une politique des appartenances à une politique des intérêts convergents. Les États conserveraient leurs identités et leurs systèmes politiques, mais chercheraient davantage à coopérer sur les problèmes qui affectent concrètement leurs populations. Le changement climatique, l’énergie, la sécurité alimentaire, les migrations, les infrastructures numériques, le tourisme et la santé sont précisément les domaines dans lesquels les frontières idéologiques deviennent moins pertinentes.

La nouvelle géographie économique et politique de la Caraïbe pourrait donc devenir l’un des laboratoires de la transition mondiale. Elle se trouve à proximité des États Unis, au contact de l’Amérique latine, reliée à l’Europe et de plus en plus connectée aux capitaux asiatiques et moyen orientaux. Son importance pourrait augmenter à mesure que les grandes puissances cherchent à sécuriser les routes commerciales, les infrastructures énergétiques et les chaînes d’approvisionnement.

Le Venezuela possède dans cet espace une position particulière. Son territoire, ses ressources et sa façade maritime lui donnent les moyens de devenir un acteur important de cette nouvelle architecture, mais seulement si ses capacités nationales sont reconstruites. La géographie offre une possibilité. Elle ne produit pas automatiquement la puissance.

La rupture avec le XXe siècle ne devrait donc pas être comprise comme le rejet de toutes les idées du passé. Certaines valeurs demeurent fondamentales: justice, liberté, solidarité, souveraineté, dignité nationale et responsabilité collective. Ce qui doit changer est la manière de les traduire dans les réalités contemporaines. La souveraineté ne peut plus être uniquement monétaire. La puissance ne peut plus être uniquement militaire. Le développement ne peut plus être uniquement industriel. La sécurité ne peut plus être uniquement territoriale. La diplomatie ne peut plus être uniquement idéologique. L’éducation ne peut plus être uniquement fondée sur la mémorisation. La compétitivité ne peut plus être dissociée de la technologie.

Le XXIe siècle impose ainsi une nouvelle grammaire politique dans laquelle la capacité devient le véritable langage commun des nations. Les pays continueront à défendre des idéologies, des identités et des visions du monde différentes, mais leur place réelle dans le système international dépendra de plus en plus de ce qu’ils sont capables de produire, de financer, d’innover, de protéger, de négocier et de transmettre.

Pour le Venezuela, cette transition peut devenir une chance historique à condition que la réforme monétaire éventuelle ne soit pas considérée comme la conclusion de la crise, mais comme l’un des premiers instruments d’une reconstruction beaucoup plus vaste. Si la stabilité monétaire permet de restaurer l’épargne, l’épargne peut financer l’investissement. Si l’investissement reconstruit les infrastructures, les infrastructures peuvent soutenir la productivité. Si la productivité augmente, les revenus peuvent financer l’éducation et la recherche. Si l’éducation et la recherche progressent, le pays peut développer des capacités technologiques. Si ces capacités deviennent exportables, elles peuvent renforcer les réserves, l’emploi et l’autonomie économique. C’est cette chaîne de transformation qui donnerait un sens historique à la rupture monétaire.

La question centrale ne serait donc plus de savoir si le Venezuela abandonne ou conserve un symbole monétaire du XXe siècle. Elle serait de savoir s’il parvient à remplacer progressivement une souveraineté principalement déclaratoire par une souveraineté fondée sur des capacités réelles, mesurables et transmissibles. Une monnaie nationale forte peut contribuer à cette souveraineté, mais elle n’en est qu’un élément. Une monnaie étrangère peut temporairement fournir une stabilité que l’État ne parvient pas encore à garantir, mais elle ne doit pas devenir un substitut permanent à la reconstruction productive. Dans les deux cas, la véritable mesure du succès restera la même: la capacité du pays à produire davantage, à apprendre plus rapidement, à innover, à retenir ses talents, à attirer des investissements et à donner à ses citoyens une perspective crédible d’avenir.

La véritable fin d’une époque ne serait donc pas annoncée par un discours politique, par un changement de drapeau ou par l’abandon d’une monnaie. Elle se manifesterait lorsque les sociétés cesseraient progressivement d’organiser leur avenir autour des catégories qui structuraient le siècle précédent et commenceraient à raisonner en termes de compétences, d’interdépendances, de technologie, de résilience, de capital humain et de capacité d’action. C’est dans cette transition silencieuse, beaucoup plus profonde que les affrontements idéologiques visibles, que se joue déjà une partie de la nouvelle géographie du pouvoir mondial.

LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE DE TRUMP: COMMERCE, ÉNERGIE, SANCTIONS ET RECOMPOSITION DES CENTRES DE PUISSANCE

La transformation du Venezuela ne peut être pleinement comprise sans examiner la mutation de la politique américaine sous Donald Trump et, plus largement, la manière dont Washington redéfinit aujourd’hui les rapports entre commerce, sécurité, énergie et puissance. Le retour d’une conception plus transactionnelle de la politique étrangère américaine ne constitue pas simplement une inflexion de style ou un changement de vocabulaire diplomatique. Il s’inscrit dans une évolution plus profonde du système international, dans laquelle les États Unis cherchent à préserver leur supériorité tout en réduisant certaines dépendances industrielles, technologiques et commerciales qu’ils considèrent désormais comme des vulnérabilités stratégiques. Cette orientation transforme la relation avec la Chine, modifie les attentes américaines à l’égard des alliés européens et asiatiques, reconfigure l’utilisation des droits de douane et des sanctions et redonne à l’énergie une fonction géopolitique qui rappelle, sous des formes nouvelles, certaines grandes confrontations du XXe siècle.

La singularité de cette nouvelle période tient au fait que Washington ne semble plus vouloir séparer aussi nettement la politique économique de la politique étrangère. Les droits de douane, l’accès au marché américain, les restrictions technologiques, les sanctions financières, les négociations énergétiques et les engagements sécuritaires sont de plus en plus susceptibles d’être utilisés comme des instruments complémentaires. Cette approche peut produire des tensions importantes avec les partenaires traditionnels des États Unis, mais elle répond également à une perception devenue centrale à Washington: dans un monde où la Chine possède une puissance industrielle exceptionnelle, où les chaînes d’approvisionnement peuvent être perturbées par des crises géopolitiques et où certaines technologies deviennent déterminantes pour la sécurité nationale, la dépendance économique ne peut plus être considérée comme une question séparée de la souveraineté.

La politique tarifaire américaine à l’égard de la Chine doit être replacée dans cette logique. Les droits de douane ne constituent pas seulement un instrument destiné à protéger certaines industries américaines. Ils expriment une inquiétude plus large concernant la désindustrialisation, la dépendance aux importations, les déficits commerciaux, la résilience des chaînes de production et la capacité américaine à conserver une base industrielle suffisante dans les secteurs stratégiques. Cette logique comporte cependant une contradiction fondamentale: les tarifs peuvent protéger certaines activités à court terme, mais ils peuvent également augmenter les coûts pour les entreprises et les consommateurs, provoquer des mesures de rétorsion et déplacer les chaînes de valeur plutôt que les rapatrier intégralement. La question stratégique n’est donc pas simplement de savoir si les tarifs sont efficaces ou inefficaces, mais dans quelles conditions ils peuvent être associés à une politique industrielle, technologique et éducative suffisamment ambitieuse pour produire une véritable reconstruction productive.

Cette problématique américaine possède une importance directe pour le Venezuela. Si Washington considère l’énergie comme un élément stratégique de sa politique extérieure, le Venezuela dispose d’un actif que peu de pays de la région peuvent égaler. Mais cette ressource ne peut plus être analysée uniquement à travers les revenus pétroliers. Le pétrole vénézuélien se situe au croisement de plusieurs questions: sécurité énergétique américaine, influence chinoise, relations avec la Caraïbe, stabilité des marchés, sanctions, investissements étrangers et reconstruction de l’économie vénézuélienne. La valeur stratégique du Venezuela dépendra donc autant de la quantité de pétrole qu’il peut produire que de la capacité de son gouvernement à construire un environnement permettant aux investissements, aux infrastructures et aux échanges de fonctionner dans la durée.

Cette situation crée un paradoxe particulièrement intéressant. Les États Unis peuvent considérer la stabilité économique du Venezuela comme utile pour certains objectifs énergétiques et régionaux tout en maintenant des préoccupations politiques concernant la gouvernance, les migrations, la sécurité et les institutions. Caracas peut, de son côté, chercher à préserver sa souveraineté tout en ayant besoin de capitaux, de technologies et de marchés auxquels les États Unis disposent d’un accès déterminant. La relation ne peut donc être réduite à une opposition entre deux volontés politiques. Elle repose sur une interdépendance complexe dans laquelle chaque partie dispose d’instruments de pression mais aussi d’intérêts qui rendent une coopération sélective possible.

C’est précisément cette logique transactionnelle qui pourrait modifier la stratégie vénézuélienne. Dans l’ancien cadre idéologique, Caracas pouvait considérer la relation avec Washington principalement comme une confrontation politique et chercher à compenser cette pression par le rapprochement avec des puissances extérieures. Dans le nouveau cadre, une stratégie plus pragmatique consisterait à distinguer les dossiers. Le Venezuela pourrait négocier l’énergie avec Washington, les infrastructures avec certains partenaires asiatiques, les investissements avec l’Europe, la coopération industrielle avec la Corée du Sud, les échanges avec l’Inde et l’intégration régionale avec le Brésil, la Colombie et les Caraïbes. Cette diversification ne supprimerait pas les désaccords politiques, mais elle empêcherait qu’un seul partenaire puisse déterminer l’ensemble de la trajectoire économique nationale.

La Chine occupe évidemment une place particulière dans cette équation. Son ascension économique a profondément modifié les choix disponibles pour les pays du Sud. Pékin est devenu un partenaire commercial, industriel et financier majeur pour de nombreuses économies émergentes. Ses entreprises participent à des infrastructures portuaires, énergétiques, ferroviaires et numériques sur plusieurs continents. La Chine représente donc pour le Venezuela une source potentielle de capitaux, de technologies et de marchés. Mais là encore, la question stratégique n’est pas de savoir s’il faut choisir entre Washington et Pékin. Elle consiste à déterminer comment construire une relation avec la Chine sans transformer cette relation en nouvelle dépendance structurelle.

Le débat autour de la Belt and Road Initiative illustre cette évolution. Le projet chinois a constitué pendant plus d’une décennie l’une des principales expressions de l’expansion économique internationale de Pékin. Ports, chemins de fer, centrales énergétiques, télécommunications et infrastructures ont permis à la Chine d’étendre son empreinte économique. Mais l’environnement international a changé. Plusieurs pays ont réévalué leurs engagements, certains projets ont rencontré des difficultés financières ou politiques et les gouvernements sont devenus plus attentifs aux conditions des contrats, à la dette et aux retombées locales. La BRI ne disparaît pas nécessairement, mais son âge de déploiement rapide et presque illimité semble avoir laissé place à une phase plus sélective, dans laquelle la rentabilité, la sécurité et la valeur stratégique des projets sont davantage examinées.

Pour le Venezuela, cette évolution devrait être considérée comme une leçon. Les infrastructures étrangères ne doivent pas être évaluées uniquement selon leur coût initial ou la rapidité avec laquelle elles peuvent être construites. Il faut examiner leur contribution à la productivité nationale, leur compatibilité avec les infrastructures existantes, les conditions de financement, le transfert de compétences, la maintenance, la propriété des données et la capacité des entreprises locales à participer aux chaînes de valeur. Un port financé et construit par une entreprise étrangère peut être extrêmement utile si son fonctionnement stimule une économie nationale diversifiée. Il devient beaucoup moins transformateur s’il fonctionne comme une enclave isolée du reste du pays.

La relation avec la Chine devrait donc être placée dans une stratégie plus large de transfert de capacités. Le Venezuela ne devrait pas seulement demander des infrastructures. Il devrait demander de la formation, des partenariats universitaires, des centres de recherche communs, des programmes industriels, des mécanismes de maintenance locale et l’intégration d’entreprises nationales dans les projets. La véritable valeur d’un partenariat technologique réside moins dans l’objet livré que dans les compétences qu’il laisse derrière lui.

Cette exigence devient encore plus importante dans le domaine numérique. Les infrastructures de télécommunication, les réseaux cloud, les systèmes de paiement, les centres de données et les plateformes d’intelligence artificielle peuvent créer des dépendances beaucoup plus durables qu’une route ou qu’un bâtiment. Une infrastructure physique peut être inspectée, entretenue et progressivement remplacée. Une architecture numérique peut incorporer des dépendances invisibles dans les logiciels, les standards, les mises à jour, les données et les équipements. Le Venezuela devra donc être particulièrement attentif à la souveraineté technologique lorsqu’il négociera ses futurs partenariats.

L’Inde constitue ici un partenaire potentiel particulièrement intéressant parce qu’elle cherche elle même à construire une autonomie technologique tout en conservant des relations avec plusieurs centres de puissance. Sa politique internationale montre qu’un grand pays peut chercher à maximiser sa marge de manœuvre plutôt qu’à se placer définitivement dans un bloc. Pour Caracas, l’enseignement est clair: la diversification des partenaires n’a de valeur que si elle s’accompagne d’une stratégie nationale suffisamment cohérente pour déterminer ce que le pays veut obtenir de chacun.

La Corée du Sud pourrait jouer un rôle différent mais tout aussi important. Sa force dans les semi conducteurs, l’électronique, l’automobile, la construction navale et certaines technologies industrielles correspond précisément aux besoins d’une économie qui cherche à reconstruire sa base productive. Le Venezuela n’a évidemment pas intérêt à chercher à reproduire le modèle coréen dans son intégralité. Il pourrait plutôt chercher à attirer des entreprises sud coréennes dans des secteurs ciblés, en associant investissements étrangers, formation professionnelle et création de fournisseurs locaux. Cette stratégie serait beaucoup plus efficace qu’une simple politique d’importation de produits finis.

L’Europe pourrait également jouer un rôle significatif. L’Union européenne dispose d’une puissance normative et scientifique considérable, ainsi que de capacités importantes dans les infrastructures, l’énergie, l’environnement, la santé et la formation. Une relation européenne avec le Venezuela pourrait être construite autour de normes, de technologies propres, de modernisation institutionnelle, d’universités et d’investissements à long terme. L’Europe ne représente pas seulement un marché. Elle peut également constituer une source de standards qui aideraient le Venezuela à améliorer la qualité de ses institutions économiques et industrielles.

Le Brésil occupe toutefois une position particulière parce qu’il constitue à la fois un voisin, une grande puissance régionale, une économie industrielle importante et un acteur capable de dialoguer avec plusieurs centres mondiaux. Une reconstruction économique du Venezuela pourrait ouvrir des possibilités considérables de coopération avec Brasilia dans l’agriculture, l’énergie, les infrastructures, la santé, l’industrie et l’Amazonie. Le rapprochement économique avec le Brésil pourrait également contribuer à réinsérer le Venezuela dans les chaînes de valeur sud américaines.

La Colombie pourrait jouer un rôle tout aussi déterminant à une autre échelle. Les deux pays partagent une frontière, des populations mobiles et des relations commerciales historiques. Une amélioration de la situation économique vénézuélienne pourrait réduire certaines pressions migratoires et créer de nouveaux marchés pour les entreprises colombiennes. Les infrastructures frontalières pourraient devenir des corridors commerciaux plutôt que des espaces dominés par les activités clandestines. Une relation économique plus stable entre Caracas et Bogota aurait donc des conséquences qui dépasseraient largement le commerce bilatéral.

La nouvelle géographie américaine pourrait également modifier les relations avec le Mexique. La proximité du marché américain, la réorganisation des chaînes industrielles nord américaines et la recherche de nouvelles capacités de production dans l’espace proche des États Unis donnent au Mexique une importance exceptionnelle. Le phénomène de nearshoring peut créer des opportunités pour plusieurs économies de l’hémisphère, mais il exige des infrastructures, une main d’œuvre qualifiée et une stabilité institutionnelle. Le Venezuela ne pourra pas devenir immédiatement un concurrent du Mexique dans les chaînes industrielles nord américaines, mais il pourrait chercher à tirer parti de cette reconfiguration en développant certains secteurs complémentaires.

Cette possibilité montre pourquoi la politique tarifaire de Washington doit être observée au delà de la relation sino américaine. Lorsque les États Unis imposent des barrières commerciales à certaines importations chinoises ou cherchent à sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement, les conséquences peuvent se propager vers le Mexique, l’Amérique centrale, les Caraïbes et l’Amérique du Sud. Des entreprises peuvent déplacer certaines activités. Des investissements peuvent chercher de nouvelles implantations. Des pays peuvent tenter d’améliorer leur accès au marché américain. La géographie économique de l’hémisphère occidental peut donc évoluer progressivement sous l’effet de décisions prises à Washington et à Pékin.

Le Venezuela devra apprendre à lire ces mouvements sans attendre que les opportunités apparaissent spontanément. Une politique industrielle moderne consiste précisément à identifier les transformations internationales avant qu’elles ne deviennent évidentes. Si certaines chaînes de valeur quittent progressivement l’Asie pour se rapprocher des marchés occidentaux, Caracas devrait déterminer dans quels segments il peut participer. Si la demande mondiale de produits énergétiques évolue, le pays doit préparer ses infrastructures. Si les besoins en minerais critiques augmentent, il doit développer ses capacités de transformation. Si les services numériques deviennent exportables, il doit investir dans les compétences nécessaires.

Cette capacité d’anticipation manque souvent aux économies de rente. Les revenus élevés d’une ressource peuvent donner l’impression que l’avenir est déjà assuré. Pourtant, les cycles technologiques et géopolitiques peuvent rapidement modifier la valeur des avantages existants. Le pétrole lui même ne disparaîtra pas brutalement de l’économie mondiale, mais sa place, ses marchés et ses exigences technologiques évoluent. Les producteurs doivent donc préparer plusieurs scénarios plutôt que compter sur une trajectoire unique.

La question de l’énergie devient ainsi plus complexe. Le Venezuela possède d’immenses ressources pétrolières, mais le système énergétique mondial évolue sous l’effet des politiques climatiques, des véhicules électriques, des technologies renouvelables, de l’efficacité énergétique et de nouvelles formes de production. Le pétrole restera important, mais sa valeur stratégique dépendra également de la capacité des producteurs à réduire leurs coûts, améliorer leurs infrastructures et diversifier leurs revenus. Le Venezuela doit donc utiliser son avantage pétrolier pendant qu’il existe tout en préparant activement l’économie de l’après dépendance.

Cette stratégie pourrait inclure le développement du gaz, des énergies renouvelables, de l’hydroélectricité, de l’efficacité énergétique et des technologies de stockage. Mais elle devrait également intégrer l’industrie pétrochimique et les services énergétiques afin d’augmenter la valeur ajoutée créée sur le territoire. Le véritable objectif ne serait pas de renoncer au pétrole, mais de sortir progressivement de la dépendance à l’exportation brute de pétrole.

Cette évolution serait particulièrement importante dans les relations avec les États Unis. Une économie vénézuélienne diversifiée serait un partenaire plus intéressant qu’une économie entièrement dépendante du pétrole. Elle pourrait importer davantage de biens américains, développer des investissements croisés, attirer des entreprises et participer à des chaînes régionales de production. La relation bilatérale pourrait alors progressivement passer d’une logique de sanctions et de confrontation à une logique d’intérêts économiques mutuels, même si des divergences politiques subsistaient.

Cette transformation ne serait cependant possible que si Caracas comprend une réalité fondamentale: la nouvelle géopolitique de Washington n’est pas nécessairement conçue autour de la confiance idéologique. Elle fonctionne davantage autour des intérêts mesurables. Un pays devient utile lorsqu’il contribue à la sécurité énergétique, à la stabilité régionale, à la sécurité des frontières, aux chaînes d’approvisionnement ou aux marchés. Cette approche peut être critiquée sur le plan moral ou politique, mais elle doit être comprise pour être négociée efficacement.

Le Venezuela pourrait donc chercher à transformer sa position géographique en valeur stratégique. Sa proximité avec les États Unis, sa façade caribéenne, ses ressources énergétiques et ses liens avec l’Amérique du Sud lui donnent une combinaison rare. Mais pour convertir cette combinaison en influence, le pays devra devenir prévisible. Les investisseurs, les partenaires commerciaux et les gouvernements étrangers doivent pouvoir anticiper les règles, les contrats, les taxes, les conditions de transfert des capitaux et la sécurité des investissements.

La prévisibilité pourrait devenir l’une des ressources les plus précieuses du Venezuela au XXIe siècle. Dans un monde marqué par les tensions géopolitiques, les entreprises cherchent des territoires capables d’offrir une certaine stabilité. Les pays qui parviennent à créer cette stabilité peuvent attirer des capitaux même s’ils ne disposent pas des mêmes ressources que les grandes puissances. La confiance institutionnelle devient alors un avantage compétitif.

Cette question ramène directement au débat monétaire. Une monnaie stable peut contribuer à la prévisibilité, mais elle n’est qu’une partie de l’équation. Un investisseur ne regarde pas uniquement le taux de change. Il examine aussi la justice, la fiscalité, la sécurité, les infrastructures, la possibilité de rapatrier les bénéfices, la qualité de la main d’œuvre et la stabilité politique. La stabilisation monétaire doit donc être accompagnée d’une stabilisation institutionnelle.

La nouvelle géographie de Trump pourrait ainsi paradoxalement offrir au Venezuela une occasion de sortir des anciennes logiques de confrontation, mais seulement si Caracas accepte de transformer sa politique extérieure. Les États Unis eux mêmes cherchent à négocier différemment avec leurs partenaires. La Chine cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement. L’Inde cherche à renforcer son autonomie. La Corée du Sud protège ses industries stratégiques. L’Europe cherche à réduire certaines dépendances. Les pays du Golfe investissent dans plusieurs régions. La Russie tente de réorganiser ses échanges. Tous ces acteurs adaptent leur stratégie à un monde où l’interdépendance n’est plus considérée comme une garantie suffisante de stabilité.

Le Venezuela doit faire de même.

Il ne s’agit pas de choisir entre Washington, Pékin, Moscou, New Delhi, Séoul ou Bruxelles. Il s’agit de construire une capacité nationale qui permette de parler avec tous ces centres de puissance sans devenir l’instrument de l’un d’entre eux. Cette orientation représenterait une rupture profonde avec les réflexes géopolitiques du siècle précédent. Elle remplacerait la logique des blocs par celle des réseaux, la logique des appartenances par celle des intérêts convergents et la logique de la confrontation permanente par celle de la négociation stratégique.

Cette mutation ne signifie pas que les conflits disparaîtront. Les rivalités entre grandes puissances continueront, parfois avec une intensité considérable. Les guerres, les sanctions, les crises énergétiques et les tensions commerciales continueront de modifier les marchés. Mais les pays intermédiaires auront davantage besoin de flexibilité que d’alignement automatique. Leur puissance dépendra de leur capacité à conserver des options.

C’est probablement l’une des grandes leçons de la nouvelle géographie mondiale: dans un système fragmenté, la puissance ne réside pas seulement dans la taille d’un pays, mais dans le nombre et la qualité des options dont il dispose. Un pays capable de changer de fournisseur, de diversifier ses marchés, de mobiliser plusieurs sources de financement, de former ses propres talents et de produire certaines technologies essentielles possède une liberté stratégique supérieure à celle d’un pays qui dépend d’un seul partenaire.

Pour le Venezuela, cette liberté devra être construite méthodiquement. Elle commencera par la stabilité monétaire et institutionnelle, se poursuivra par la reconstruction énergétique et industrielle, devra intégrer l’éducation et la technologie, puis s’étendra à la diversification commerciale et diplomatique. La politique étrangère ne pourra plus être conçue séparément de la politique économique. Chaque accord international devra être évalué en fonction de la capacité qu’il ajoute au pays.

Cette approche donnerait à la question monétaire une dimension beaucoup plus large. Si le Venezuela choisit un régime monétaire fondé sur le dollar, il devra chercher simultanément à renforcer ses capacités productives afin que cette dépendance monétaire ne se transforme pas en dépendance économique permanente. Si, à plus long terme, il parvient à reconstruire les conditions d’une monnaie nationale crédible, cette possibilité devra être le résultat d’une économie productive et d’institutions solides plutôt qu’une décision politique destinée à restaurer un symbole.

La véritable souveraineté monétaire ne se décrète pas. Elle se construit dans les usines, les universités, les banques, les laboratoires, les ports, les entreprises, les réseaux électriques et les familles qui peuvent enfin épargner sans craindre que leur travail soit détruit par l’inflation.

C’est pourquoi la nouvelle géographie de Trump ne doit pas être considérée uniquement comme une menace pour le Venezuela. Elle peut également devenir un révélateur. Elle oblige Caracas à comprendre que le monde ne fonctionnera plus selon les mêmes règles qu’auparavant et que les anciennes certitudes idéologiques ne suffisent plus. Les États Unis cherchent à sécuriser leurs chaînes de valeur. La Chine cherche à préserver ses marchés et son ascension technologique. L’Inde cherche à devenir une puissance autonome. La Corée du Sud protège ses capacités industrielles. L’Europe cherche à renforcer sa résilience. Les pays du Golfe diversifient leur économie. La Russie tente de supporter une confrontation prolongée. Les pays du Sud cherchent de nouvelles marges de manœuvre.

Dans cet environnement, le Venezuela ne peut plus attendre que le système international lui offre une place. Il doit construire une place que plusieurs acteurs auront intérêt à préserver. Cette évolution pourrait constituer l’un des éléments les plus importants de la reconstruction nationale. Une puissance moyenne ou régionale n’a pas besoin de dominer pour être influente. Elle doit devenir suffisamment utile, suffisamment fiable et suffisamment compétente pour que son exclusion ait un coût pour les autres.C’est à cette condition que la géographie vénézuélienne, longtemps perçue comme une simple donnée territoriale, pourrait devenir une véritable géographie de puissance.

PARTIE XVII

LA MONNAIE COMME CONTRAT SOCIAL: DOLLARISATION, CONFIANCE ET RECONSTRUCTION D’UN ÉTAT PRODUCTIF

La question monétaire vénézuélienne ne peut finalement être réduite à un choix entre le bolivar et le dollar, pas davantage qu’elle ne peut être comprise uniquement à travers les statistiques d’inflation, les réserves internationales ou les décisions de politique économique. Une monnaie est avant tout une institution de confiance. Elle permet aux individus de conserver une partie de leur travail sous la forme d’une épargne, aux entreprises de calculer leurs coûts et leurs investissements, aux banques d’accorder des crédits, aux administrations de préparer des budgets et aux générations successives de transmettre une partie de la richesse créée. Lorsqu’une monnaie cesse d’assurer correctement ces fonctions, le problème dépasse immédiatement la sphère financière. Il pénètre dans les familles, modifie les comportements, accélère la préférence pour les actifs étrangers, transforme les rapports entre salariés et employeurs, déstructure l’épargne et finit par modifier la relation psychologique entre les citoyens et leur État. C’est pourquoi une éventuelle décision vénézuélienne d’adopter officiellement le dollar ou de renforcer fortement son rôle ne devrait pas être présentée comme une simple opération technique. Elle constituerait une réponse à une crise de confiance qui touche simultanément la monnaie, les institutions et la capacité de l’État à garantir la valeur du travail.

Dans une économie normalement fonctionnelle, la monnaie accomplit une tâche presque invisible. Les citoyens travaillent aujourd’hui en sachant qu’une partie de ce qu’ils gagnent pourra être utilisée demain. Les entreprises investissent parce qu’elles peuvent raisonnablement anticiper leurs coûts et leurs revenus. Les banques prêtent parce qu’elles disposent d’un environnement suffisamment stable pour évaluer les risques. Les contrats peuvent être conclus sur plusieurs années parce que les unités de compte demeurent relativement prévisibles. Lorsque cette stabilité disparaît, toute l’architecture économique se raccourcit. Les ménages cherchent à dépenser rapidement, les entreprises réduisent leurs horizons d’investissement, les transactions se déplacent vers des monnaies plus stables et les agents économiques consacrent une partie croissante de leur énergie à se protéger contre l’incertitude plutôt qu’à produire. Une inflation prolongée ne détruit donc pas seulement du pouvoir d’achat. Elle détruit du temps économique, parce qu’elle oblige la société entière à consacrer des ressources considérables à la défense contre l’instabilité.

Cette dimension explique pourquoi le dollar a pu progressivement s’imposer dans la vie économique vénézuélienne malgré l’existence formelle du bolivar. Lorsque les citoyens commencent à utiliser une monnaie étrangère pour épargner, fixer certains prix, réaliser des transactions importantes ou préserver leur patrimoine, ils révèlent moins une préférence idéologique qu’un comportement rationnel face au risque. L’histoire monétaire montre que les populations adoptent rarement volontairement une monnaie étrangère parce qu’elles souhaitent abandonner leur identité nationale. Elles le font généralement lorsqu’elles cherchent un instrument de préservation de valeur qu’elles estiment plus fiable. La monnaie parallèle devient alors le miroir d’une confiance institutionnelle dégradée.

Une éventuelle dollarisation officielle pourrait donc être interprétée comme la reconnaissance juridique d’une réalité économique déjà partiellement installée. Mais cette reconnaissance ne supprimerait pas les difficultés structurelles qui ont produit la crise monétaire. Elle pourrait améliorer la stabilité nominale, réduire le risque de création monétaire incontrôlée et faciliter certaines décisions économiques, mais elle ne créerait pas automatiquement de nouvelles usines, de nouveaux emplois, de nouvelles infrastructures ou de nouvelles compétences. Le danger serait de confondre la stabilisation de l’unité de compte avec la reconstruction de l’économie réelle. Une monnaie plus stable peut créer les conditions du redémarrage. Elle ne peut pas, à elle seule, produire ce redémarrage.

La distinction entre stabilité monétaire et développement économique doit donc être placée au cœur de toute analyse sérieuse. Une économie peut être dollarisée et rester pauvre, inégalitaire ou peu productive. Elle peut également être monétairement stable tout en dépendant fortement des importations. La monnaie n’est qu’un élément d’un système beaucoup plus vaste. La question décisive est de savoir si le régime monétaire choisi permet aux autres institutions de fonctionner et si l’État utilise la stabilité obtenue pour renforcer la capacité productive du pays.

Dans le cas du Venezuela, cette seconde étape serait probablement la plus difficile. Après des années de contraction économique, de perte de capital humain, de dégradation des infrastructures et de migrations massives, le pays doit reconstruire simultanément plusieurs secteurs. Le système énergétique doit être modernisé, l’industrie pétrolière doit retrouver des capacités opérationnelles, les infrastructures de transport doivent être réhabilitées, l’agriculture doit augmenter sa productivité, les services publics doivent retrouver leur fiabilité et le système éducatif doit être reconnecté aux besoins d’une économie contemporaine. Une stabilisation monétaire pourrait faciliter cette reconstruction, mais elle ne pourrait jamais s’y substituer.

Cette réalité conduit à une question plus fondamentale: que doit devenir l’État vénézuélien après la crise? Pendant une grande partie du XXe siècle, l’État pétrolier a occupé une place centrale dans la redistribution des revenus issus des hydrocarbures. Le modèle pouvait fonctionner tant que les recettes étaient suffisamment importantes et que les institutions étaient capables de transformer une partie de la rente en services et en investissements. Mais lorsque la production s’est effondrée, lorsque les sanctions ont limité certains accès aux marchés et lorsque les institutions économiques se sont affaiblies, le modèle est devenu beaucoup plus vulnérable. Le problème n’est donc pas seulement celui du pétrole. Il est celui d’un État dont une part importante de la capacité financière dépendait d’une source de revenus extrêmement concentrée.

La reconstruction devrait viser un État productif plutôt qu’un simple État distributeur. Un État productif n’est pas un État qui possède toutes les entreprises. Il s’agit d’un État qui crée les conditions permettant à une économie diversifiée de produire davantage. Il construit les infrastructures essentielles, garantit la sécurité juridique, protège la concurrence, finance certaines recherches stratégiques, développe les compétences humaines et établit des règles suffisamment prévisibles pour que les entrepreneurs puissent prendre des risques. Son objectif n’est pas de remplacer systématiquement le secteur privé, mais de rendre possible une expansion durable de la capacité productive nationale.

Cette conception est particulièrement importante dans une économie dollarisée. Lorsque l’État ne dispose plus d’une politique monétaire nationale pleinement autonome, il doit être beaucoup plus rigoureux dans sa politique budgétaire. Il ne peut pas compter sur la création monétaire pour financer durablement ses déficits. Les recettes publiques doivent donc être davantage alignées sur la production réelle, la fiscalité doit devenir plus efficace et les dépenses publiques doivent être évaluées selon leur rendement économique et social. La contrainte peut être difficile, mais elle peut également constituer une discipline utile si elle est accompagnée d’une réforme institutionnelle.

La dollarisation peut ainsi fonctionner comme une contrainte qui oblige l’État à renoncer à certaines facilités budgétaires. Mais cette contrainte peut devenir destructrice si les autorités ne disposent pas de suffisamment de recettes ou d’instruments pour répondre aux crises. La question centrale n’est donc pas seulement de savoir si la dollarisation réduit l’inflation. Il faut déterminer si le pays possède les mécanismes budgétaires, financiers et institutionnels nécessaires pour absorber les chocs.

L’expérience internationale montre que les économies fortement dollarisées peuvent bénéficier d’une certaine stabilité, mais qu’elles doivent généralement disposer d’autres instruments pour gérer les cycles économiques. Les réserves internationales, la qualité du système bancaire, la flexibilité du marché du travail, les transferts de la diaspora, la diversification des exportations et la crédibilité budgétaire deviennent alors particulièrement importants. Le Venezuela dispose d’un avantage potentiel considérable avec sa diaspora et ses ressources énergétiques, mais il doit transformer ces atouts en mécanismes institutionnels durables.

La diaspora mérite à cet égard une attention particulière. Pendant la crise, elle a souvent fonctionné comme une protection informelle pour les familles restées au pays. Les transferts d’argent ont permis de financer la consommation, la santé, l’éducation et certaines dépenses essentielles. Mais une politique nationale ambitieuse devrait chercher à dépasser cette fonction de secours. La diaspora peut devenir une source de capital, de compétences, de réseaux commerciaux, de connaissances technologiques et de partenariats universitaires. Elle peut contribuer à la reconstruction productive si l’environnement institutionnel lui permet d’investir et de revenir, temporairement ou durablement.

Une stratégie moderne pourrait donc créer des instruments spécifiques pour mobiliser l’épargne de la diaspora. Des obligations destinées aux Vénézuéliens de l’étranger, des mécanismes d’investissement dans les infrastructures, des fonds de capital risque, des partenariats universitaires et des programmes de retour des compétences pourraient progressivement transformer la migration en réseau économique mondial. Le Venezuela ne devrait plus considérer uniquement les Vénézuéliens vivant à l’étranger comme une population ayant quitté le territoire. Il pourrait les considérer comme une extension internationale du capital humain national.

Cette transformation serait particulièrement importante pour les secteurs technologiques. Un pays qui a perdu une partie de ses ingénieurs, médecins, chercheurs, entrepreneurs et spécialistes peut difficilement reconstruire rapidement toutes ces compétences sur son seul territoire. La diaspora peut accélérer ce processus. Les professionnels vivant à l’étranger peuvent participer à des projets à distance, créer des entreprises avec des partenaires locaux, former des étudiants, transférer des méthodes de gestion et établir des connexions avec des marchés internationaux. La reconstruction n’exige donc pas nécessairement le retour immédiat de toute la population expatriée. Elle exige d’abord la création d’un système permettant aux compétences dispersées de redevenir économiquement connectées au pays.

Cette approche rejoint directement la question générationnelle. Les jeunes Vénézuéliens doivent pouvoir percevoir la reconstruction comme un projet qui leur appartient. Une politique économique centrée uniquement sur la stabilisation des comptes publics ne suffira pas. Il faudra créer des trajectoires professionnelles crédibles. Les jeunes doivent pouvoir accéder à une formation de qualité, entrer dans des entreprises productives, créer leurs propres activités et participer à des secteurs nouveaux. L’intelligence artificielle, les technologies numériques, l’énergie, l’agriculture de précision, la logistique, la santé numérique et les services professionnels internationaux peuvent offrir des possibilités importantes si le pays investit dans les infrastructures et les compétences.

La politique éducative devra donc changer de logique. Il ne suffira plus d’augmenter le nombre d’étudiants. Il faudra améliorer la qualité, développer les compétences scientifiques, renforcer les mathématiques, les sciences, l’informatique, les langues étrangères et les capacités de résolution de problèmes. Les universités devront également être davantage connectées aux entreprises et aux centres de recherche internationaux. Une économie qui veut entrer dans le XXIe siècle ne peut pas séparer son système éducatif de sa stratégie productive.

L’intelligence artificielle rend cette exigence encore plus urgente. Les pays qui possèdent déjà des infrastructures de calcul, des bases de données, des chercheurs et des entreprises technologiques peuvent avancer très rapidement. Ceux qui ne disposent pas de ces capacités risquent de devenir de simples utilisateurs de technologies conçues ailleurs. Pour le Venezuela, l’objectif ne devrait pas être de rivaliser immédiatement avec les États Unis ou la Chine dans la création de modèles d’IA généralistes. Il devrait être de développer des applications adaptées à ses propres besoins: énergie, agriculture, santé, administration, éducation, gestion des catastrophes, transport, surveillance des infrastructures et services financiers.

Une stratégie technologique réaliste pourrait commencer par des applications ciblées et économiquement utiles. L’intelligence artificielle utilisée pour optimiser les réseaux électriques, prévoir les besoins agricoles, améliorer la maintenance des équipements pétroliers ou faciliter l’administration publique peut produire des gains importants sans nécessiter la construction immédiate d’un écosystème comparable à celui de la Silicon Valley. Le développement commence souvent par l’utilisation intelligente des technologies existantes avant de progresser vers leur adaptation puis leur production.

Cette logique doit également guider la politique industrielle. Le Venezuela ne pourra pas reconstruire toutes les chaînes de valeur en même temps. Il devra choisir des secteurs dans lesquels ses ressources, sa géographie et ses compétences peuvent créer un avantage. L’énergie constitue évidemment le premier domaine, mais elle ne devrait pas être le seul. La pétrochimie, l’agro-industrie, les services logistiques, la transformation des ressources minières, la construction, les services numériques, le tourisme, la santé et certaines industries légères pourraient progressivement compléter l’économie.

La diversification ne signifie pas abandonner les secteurs historiques. Elle signifie utiliser les secteurs existants pour financer l’émergence des nouveaux. Le pétrole pourrait financer les infrastructures. Les infrastructures pourraient soutenir l’industrie. L’industrie pourrait créer des emplois qualifiés. Les emplois qualifiés pourraient élargir la base fiscale. Les recettes fiscales pourraient financer l’éducation et la santé. L’éducation pourrait à son tour augmenter la productivité. C’est cette boucle vertueuse qui permettrait de sortir progressivement de la logique de rente.

Le défi institutionnel sera toutefois immense. Les investisseurs peuvent accepter des risques économiques, mais ils supportent beaucoup plus difficilement l’incertitude juridique. Une économie qui veut attirer des capitaux à long terme doit garantir les contrats, la propriété, l’accès à la justice et la transparence des règles. La lutte contre la corruption devient donc une question économique autant que morale. Chaque dollar détourné est un dollar qui ne finance ni une route, ni une école, ni une centrale électrique, ni une entreprise.

La reconstruction devra également restaurer la crédibilité statistique de l’État. Une économie moderne ne peut pas être gouvernée correctement sans données fiables. Les autorités doivent connaître la production, l’emploi, les prix, la pauvreté, les flux commerciaux, les investissements et la situation des infrastructures. La statistique publique devient une infrastructure invisible mais fondamentale. Sans elle, les politiques publiques sont condamnées à fonctionner dans l’incertitude.

Cette exigence prend une dimension particulière lorsqu’un pays sort d’une longue crise. Les données doivent permettre de mesurer les progrès, mais aussi d’identifier les erreurs. Un gouvernement qui ne peut pas reconnaître qu’une politique ne fonctionne pas risque de prolonger inutilement les problèmes. La capacité d’évaluer et de corriger devient donc une composante de la bonne gouvernance.

La monnaie joue ici encore un rôle important. Dans une économie où les prix sont relativement stables, les statistiques peuvent être interprétées plus facilement. Les entreprises peuvent comparer leurs coûts sur plusieurs années. Les ménages peuvent mesurer leur progression réelle. Les investisseurs peuvent calculer les rendements. La stabilité monétaire améliore donc également la qualité de l’information économique.

Mais la confiance ne peut pas être restaurée uniquement par les chiffres. Elle se construit dans l’expérience quotidienne. Lorsqu’un citoyen reçoit son salaire et peut encore acheter une quantité raisonnablement prévisible de biens quelques semaines plus tard, il recommence à faire confiance au système. Lorsqu’une entreprise signe un contrat de plusieurs années sans craindre une modification arbitraire des règles, elle investit davantage. Lorsqu’une famille peut obtenir un crédit et rembourser dans une monnaie stable, elle peut construire un projet à long terme. La confiance économique est donc une réalité concrète vécue par des millions de personnes.

C’est pour cette raison que la question de la dollarisation doit être replacée dans une conception plus large du contrat social. Une monnaie stable protège une partie du fruit du travail. Une fiscalité équitable finance les biens publics. Une justice indépendante protège les contrats. Une éducation de qualité prépare les générations futures. Une politique industrielle crée des opportunités. Une sécurité efficace protège les personnes et les investissements. La monnaie ne fonctionne durablement que dans cet écosystème institutionnel.

Si cet écosystème n’est pas reconstruit, la dollarisation risque de devenir une solution partielle et fragile. Les prix peuvent se stabiliser tandis que les infrastructures continuent de se dégrader, les inégalités peuvent persister et les jeunes peuvent continuer à émigrer. Une société peut donc connaître une amélioration monétaire sans connaître une véritable renaissance économique. Le succès devra être mesuré par des indicateurs beaucoup plus larges: productivité, emploi formel, investissement, qualité des services publics, exportations diversifiées, capital humain et réduction de la pauvreté.

Cette perspective permet également de comprendre pourquoi le choix monétaire doit être accompagné d’une réforme bancaire profonde. Une économie qui utilise largement le dollar a besoin d’un système financier capable de mobiliser cette monnaie vers l’investissement. Si les banques ne peuvent pas offrir des crédits à moyen et long terme, les entreprises resteront dépendantes de leurs ressources propres ou de capitaux étrangers. La stabilisation monétaire ne produira donc tous ses effets que si le système financier retrouve suffisamment de confiance pour recommencer à financer l’économie réelle.

Le développement du crédit devra toutefois être progressif. Après une longue crise, la priorité doit être de restaurer la solidité des banques, la transparence des bilans et la qualité de la supervision. Le crédit facile sans contrôle peut recréer de nouvelles crises. La reconstruction financière doit donc suivre le même principe que la reconstruction monétaire: stabilité d’abord, expansion ensuite.

Le Venezuela devra également résoudre une question sociale délicate. La stabilisation monétaire peut profiter davantage aux ménages qui possèdent déjà des revenus ou des actifs en dollars. Les populations les plus pauvres peuvent rester vulnérables si leurs revenus ne progressent pas au même rythme que les prix. La dollarisation ne doit donc pas devenir une politique de stabilité réservée à ceux qui disposent déjà d’une capacité d’épargne. Elle doit être accompagnée d’une politique sociale capable de protéger les ménages les plus fragiles pendant la transition.

Cette protection ne devrait pas prendre la forme d’une multiplication incontrôlée de subventions. Elle devrait viser les personnes réellement vulnérables et être conçue de manière transparente. Les programmes sociaux doivent permettre aux familles de traverser la transition tout en évitant de créer une dépendance permanente. L’objectif doit rester l’inclusion productive: santé, éducation, formation, emploi, logement et accès aux services essentiels.

La reconstruction économique devra également prendre en compte les territoires. Caracas ne peut pas être le seul moteur du redressement. Les régions productrices d’énergie, d’agriculture, de minerais, de tourisme et de services doivent pouvoir participer à la transformation. La décentralisation économique peut réduire les migrations internes, créer de nouveaux pôles de croissance et mieux répartir les infrastructures. Le Venezuela possède une diversité géographique considérable qui pourrait devenir un avantage si elle est intégrée dans une stratégie nationale cohérente.

Cette dimension territoriale est particulièrement importante pour l’énergie. Le pays doit améliorer non seulement la production, mais aussi la distribution. Une économie moderne ne peut pas fonctionner avec des réseaux électriques instables. Les entreprises ne peuvent pas planifier correctement leur production, les hôpitaux ne peuvent pas fonctionner normalement et les écoles ne peuvent pas utiliser pleinement les technologies numériques lorsque l’électricité reste intermittente. La reconstruction énergétique est donc l’une des premières conditions de la reconstruction économique.

La même logique s’applique aux infrastructures numériques. L’accès à Internet rapide et abordable devrait être considéré comme une infrastructure productive. Un jeune qui peut travailler en ligne, une entreprise qui peut vendre à l’étranger, un médecin qui peut accéder à une expertise internationale ou une administration qui peut fournir un service numérique participent tous à une économie plus productive. La connectivité n’est plus un luxe. Elle devient une composante du développement.

Cette transformation pourrait également permettre au Venezuela de réduire progressivement certaines conséquences économiques de la migration. Si des emplois numériques, industriels et professionnels sont créés, une partie des jeunes talents pourrait choisir de rester ou de revenir. La diaspora pourrait participer à distance. La reconstruction pourrait ainsi devenir un processus transnational plutôt qu’un simple effort limité au territoire national.

La monnaie, dans cette perspective, retrouve sa véritable signification. Elle n’est ni un drapeau économique ni un instrument purement technique. Elle est une convention collective qui permet à une société de coordonner son travail dans le temps. Lorsqu’elle fonctionne, elle disparaît presque de la conscience quotidienne. Lorsqu’elle échoue, elle devient omniprésente. Restaurer une monnaie crédible, qu’elle soit nationale ou étrangère, signifie donc restaurer une partie de la capacité d’une société à penser son avenir.

Le Venezuela devra finalement répondre à une question qui dépasse largement la monnaie: quelle société veut il construire après la crise? Une société qui cherche seulement à retrouver les revenus pétroliers du passé restera prisonnière d’une logique ancienne. Une société qui utilise les revenus énergétiques pour construire une économie diversifiée, numérique, productive et socialement inclusive peut transformer une ressource héritée du XXe siècle en instrument de puissance pour le XXIe siècle.

La véritable réussite d’une éventuelle dollarisation ne serait donc pas que le dollar devienne la monnaie utilisée dans les magasins. Elle serait que, dix ou quinze ans plus tard, les Vénézuéliens puissent constater que la stabilité monétaire a permis de reconstruire l’investissement, l’emploi, l’éducation, les infrastructures, les entreprises et la confiance. Si cette transformation se produit, le choix monétaire aura rempli une fonction historique. S’il ne se produit pas, la monnaie ne sera qu’un changement de cadre sans changement de civilisation économique.

La question essentielle demeure alors celle du contrat entre l’État et la société. Pendant trop longtemps, la monnaie a été présentée comme une affaire de banques centrales, de gouvernements et de marchés. Dans une société qui a connu une crise monétaire profonde, elle devient une affaire de dignité économique. Elle détermine si le travail d’aujourd’hui peut réellement contribuer à construire la sécurité de demain. Elle détermine si une famille peut épargner pour l’éducation de ses enfants. Elle détermine si un entrepreneur peut prendre un risque sans voir plusieurs années de travail détruites par l’instabilité. Elle détermine enfin si une génération peut croire que l’avenir mérite d’être construit sur place.

C’est pourquoi toute réforme monétaire sérieuse devra être accompagnée d’un projet national plus vaste. Le Venezuela ne doit pas seulement chercher une monnaie stable. Il doit chercher une économie capable de mériter cette stabilité, des institutions capables de la protéger et une société capable d’en convertir les bénéfices en mobilité sociale. La monnaie peut restaurer le temps économique. Seules les institutions, le travail, l’éducation, l’investissement et la confiance peuvent transformer ce temps retrouvé en avenir collectif.

LE VENEZUELA FACE À LA FIN D’UN MONDE IDÉOLOGIQUE: DE LA RHÉTORIQUE DU XXe SIÈCLE À LA RÉALITÉ CIVILISATIONNELLE DU XXIe SIÈCLE

La question vénézuélienne ne peut plus être enfermée dans le vocabulaire politique qui a dominé une grande partie du XXe siècle. Pendant plusieurs décennies, les sociétés latino américaines ont été interprétées à travers des catégories idéologiques qui opposaient le capitalisme au socialisme, l’impérialisme à la souveraineté, le Nord au Sud, les États Unis aux puissances révolutionnaires et les économies de marché aux systèmes étatiques. Ces catégories ont joué un rôle historique réel et ne peuvent être effacées rétrospectivement. Elles ont accompagné les luttes anticoloniales, les révolutions, la guerre froide, les mouvements de libération nationale et les débats sur la justice sociale. Mais le monde qui les avait produites n’existe plus sous la même forme. Le XXIe siècle a introduit des réalités technologiques, démographiques, économiques et civilisationnelles qui rendent insuffisante une lecture exclusivement fondée sur les antagonismes idéologiques hérités du siècle précédent. Le Venezuela se trouve précisément au point de rencontre entre ces deux époques: une société encore profondément marquée par les conflits politiques du XXe siècle, mais confrontée à un environnement mondial dont les règles sont de plus en plus déterminées par les données, l’intelligence artificielle, les chaînes de valeur, la puissance financière, les infrastructures numériques, les minerais stratégiques, la transition énergétique et la maîtrise du capital humain.

Ce changement de période ne signifie pas que les idéologies ont disparu. Elles continuent d’influencer les identités politiques, les mémoires collectives et les choix institutionnels. Ce qui s’est épuisé, c’est plutôt leur capacité à fournir à elles seules une explication suffisante du monde contemporain. Une opposition entre gauche et droite, entre socialisme et capitalisme, ne permet plus de comprendre entièrement pourquoi des gouvernements idéologiquement différents recherchent simultanément des investissements chinois, des technologies américaines, des capitaux européens, des partenariats indiens ou sud coréens et des marchés mondiaux. Elle ne permet pas davantage de comprendre pourquoi les États Unis eux mêmes combinent libre entreprise, protection industrielle, intervention publique, restrictions technologiques et politique tarifaire, tandis que la Chine associe planification stratégique, entreprises publiques, capital privé et intégration profonde aux marchés mondiaux. Les catégories anciennes n’ont donc pas totalement disparu, mais elles sont désormais traversées par une réalité nouvelle dans laquelle la puissance se construit par des combinaisons beaucoup plus complexes.

Le Venezuela constitue un exemple particulièrement révélateur de cette transition. Pendant des années, le débat national a été dominé par la question de savoir s’il fallait défendre ou combattre le projet politique chaviste, s’aligner sur Washington ou résister à Washington, préserver le modèle pétrolier ou le réformer, renforcer l’État ou élargir le secteur privé. Ces débats restent importants, mais ils ne suffisent plus à déterminer l’avenir du pays. La question centrale devient progressivement différente: comment construire une société capable de fonctionner dans une économie mondiale où la productivité dépend de plus en plus de la technologie, où les chaînes de valeur sont fragmentées entre plusieurs continents, où l’énergie devient simultanément une ressource économique et un instrument stratégique, où les données prennent une valeur comparable à certaines matières premières et où les générations montantes ont des attentes profondément différentes de celles de leurs parents?

Cette transformation générationnelle est essentielle. Les jeunes qui entreront dans la vie active au cours des prochaines années auront grandi dans un environnement numérique, avec une relation différente à l’information, à la mobilité, au travail et à l’autorité. Ils ne vivront pas le monde de la guerre froide comme une expérience politique directe. Ils ne percevront pas nécessairement les États Unis, la Russie, la Chine ou l’Europe selon les catégories historiques utilisées par les générations précédentes. Leur horizon sera davantage déterminé par l’accès à Internet, les possibilités d’études, la mobilité professionnelle, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle, les plateformes de travail et la possibilité de construire une vie digne. Pour cette génération, la souveraineté ne sera pas seulement la capacité d’un État à prononcer des discours indépendants. Elle sera également la capacité à fournir de l’électricité, une connexion fiable, une formation compétitive, des emplois qualifiés, des services publics fonctionnels et une monnaie permettant de conserver le fruit du travail.

C’est ici que se trouve l’une des grandes ruptures historiques que le Venezuela devra reconnaître. La souveraineté du XXe siècle était largement territoriale, militaire et idéologique. La souveraineté du XXIe siècle devient également technologique, financière, énergétique, informationnelle et cognitive. Un pays peut conserver son territoire tout en dépendant presque entièrement de technologies étrangères. Il peut posséder d’immenses ressources naturelles tout en restant incapable de les transformer avec une valeur ajoutée suffisante. Il peut avoir une population nombreuse tout en perdre progressivement ses meilleurs talents. Il peut posséder une monnaie nationale tout en voyant ses citoyens préférer une monnaie étrangère. La souveraineté juridique demeure indispensable, mais elle ne suffit plus à garantir la souveraineté réelle.

Cette mutation rend particulièrement problématique la persistance d’une rhétorique politique qui transforme chaque désaccord international en affrontement absolu entre amis et ennemis. Dans un monde fragmenté, les États doivent être capables de coopérer avec plusieurs puissances sur des dossiers différents sans transformer chaque coopération en alignement idéologique. L’Inde peut coopérer avec les États Unis dans certaines technologies tout en conservant des relations énergétiques avec la Russie. La Corée du Sud peut être étroitement liée à Washington tout en développant des relations commerciales considérables avec la Chine. Les pays du Golfe peuvent travailler avec les États Unis, la Chine, l’Europe et l’Asie simultanément. Même les grandes puissances cherchent désormais à conserver plusieurs canaux d’influence. Pourquoi le Venezuela devrait il continuer à raisonner exclusivement selon la logique des blocs?

Cette question est d’autant plus importante que la structure du pouvoir mondial s’est profondément transformée. La Chine est devenue une puissance industrielle et commerciale majeure. L’Inde s’affirme comme une puissance démographique, technologique et géopolitique. Les États du Golfe investissent massivement dans les infrastructures, l’énergie et les technologies. La Corée du Sud possède des capacités industrielles essentielles dans plusieurs secteurs stratégiques. Le Japon conserve une puissance technologique et financière considérable. L’Europe demeure un centre économique, scientifique et réglementaire majeur. Les États Unis restent une puissance militaire, financière, technologique et culturelle exceptionnelle. La Russie conserve des capacités énergétiques, militaires et nucléaires importantes malgré les coûts considérables de la guerre en Ukraine. Le monde n’est donc plus organisé autour d’un seul axe simple. Il est devenu un système de puissances superposées dans lequel chaque acteur possède des avantages différents.

Cette fragmentation crée à la fois des risques et des possibilités pour les pays intermédiaires. Le risque principal est de devenir un espace de compétition entre grandes puissances sans disposer des moyens de définir sa propre trajectoire. La possibilité réside dans la capacité à exploiter les rivalités et les complémentarités pour obtenir des investissements, des technologies, des marchés et des compétences sans tomber dans une dépendance exclusive. Le Venezuela, avec ses ressources énergétiques et sa position géographique, pourrait théoriquement bénéficier de cette nouvelle configuration. Mais cette possibilité suppose un changement profond de méthode diplomatique. Le pays devrait passer d’une diplomatie principalement politique à une diplomatie de capacités, dans laquelle chaque relation extérieure est évaluée selon ce qu’elle apporte à la transformation nationale.

Cette évolution serait particulièrement importante dans la relation avec les États Unis. La nouvelle approche américaine, notamment sous Donald Trump, tend à associer plus directement commerce, sécurité, énergie et intérêts nationaux. Les tarifs douaniers, les sanctions, les négociations énergétiques et les exigences imposées aux alliés peuvent être utilisés comme des instruments d’une même stratégie. Cette politique peut provoquer des tensions avec les partenaires traditionnels de Washington, mais elle révèle surtout un changement de conception de la puissance. Les États Unis considèrent désormais plus clairement certaines dépendances économiques comme des vulnérabilités stratégiques. La compétition avec la Chine ne se limite donc plus au commerce. Elle concerne les technologies, les chaînes de valeur, les infrastructures, les minerais critiques, les capacités industrielles et la maîtrise des secteurs d’avenir.

Le Venezuela doit comprendre cette transformation sans la réduire à la personnalité de Donald Trump. Une présidence peut modifier les méthodes, accélérer certaines politiques ou ralentir certaines tendances, mais la compétition technologique et industrielle entre les États Unis et la Chine possède des racines beaucoup plus profondes. Elle est liée à la structure du système international et à la volonté américaine de préserver sa position dominante face à une Chine devenue capable de rivaliser dans de nombreux secteurs industriels et technologiques. Cette rivalité continuera probablement sous différentes formes, quel que soit le président américain. Pour Caracas, la question n’est donc pas de savoir comment réagir à une personnalité politique particulière, mais comment construire une stratégie capable de fonctionner dans un monde durablement marqué par cette compétition.

La même prudence doit guider l’analyse de la Russie. La guerre en Ukraine a profondément modifié la position internationale de Moscou, mais elle n’a pas simplement créé un nouveau rapport de force entre la Russie et l’Occident. Elle a également révélé les limites de certaines hypothèses concernant la puissance militaire, les sanctions économiques, la dépendance énergétique et les alliances. La Russie a dû réorienter une partie importante de ses échanges vers l’Asie, renforcer certaines relations avec la Chine et l’Inde et développer de nouveaux circuits commerciaux. Cette réorientation montre que les sanctions peuvent modifier les réseaux économiques sans nécessairement éliminer immédiatement les capacités d’un État. Mais elle révèle également le coût considérable d’une confrontation prolongée et les difficultés que rencontrent les économies qui perdent l’accès à certaines technologies et à certains marchés.

Pour le Venezuela, l’expérience russe constitue un avertissement important. La souveraineté ne consiste pas uniquement à pouvoir résister à des sanctions. Elle consiste aussi à disposer d’une économie suffisamment diversifiée pour que la perte d’un marché ou d’un fournisseur ne provoque pas un effondrement systémique. Une économie qui dépend trop fortement d’un seul partenaire peut être vulnérable même lorsque ce partenaire est politiquement proche. La véritable résilience repose donc sur la diversification des marchés, des technologies, des financements et des compétences.

La guerre en Ukraine a également montré que la puissance militaire contemporaine dépend de plus en plus de technologies civiles et numériques. Drones, satellites, intelligence artificielle, communications sécurisées, systèmes de navigation, capacités de production et chaînes logistiques jouent désormais un rôle considérable. Cette évolution confirme que la frontière entre économie civile et sécurité nationale devient de plus en plus difficile à maintenir. Un pays qui veut protéger sa souveraineté doit donc disposer d’une base technologique et industrielle suffisante. Le Venezuela ne cherche évidemment pas à devenir une puissance militaire mondiale, mais il doit comprendre que la sécurité nationale du XXIe siècle dépend également de la résilience de ses réseaux électriques, de ses télécommunications, de ses infrastructures numériques et de ses chaînes alimentaires.

Cette nouvelle réalité transforme également la signification de l’énergie. Au XXe siècle, le pétrole constituait essentiellement une ressource stratégique parce qu’il alimentait les économies et les armées. Au XXIe siècle, l’énergie reste fondamentale, mais son rôle s’est élargi. Les centres de données nécessaires à l’intelligence artificielle consomment de grandes quantités d’électricité. Les véhicules électriques dépendent de chaînes industrielles associées aux batteries et aux minerais critiques. Les réseaux électriques deviennent des infrastructures stratégiques. La transition énergétique ne signifie donc pas la disparition de la géopolitique des ressources. Elle signifie sa transformation.

Le Venezuela dispose ici d’un avantage historique exceptionnel, mais cet avantage ne sera durable que s’il est transformé. Le pétrole peut financer la transition vers une économie plus diversifiée, mais il ne peut pas être la transition elle même. Le pays devra utiliser ses revenus énergétiques pour reconstruire les infrastructures, moderniser les universités, développer la formation professionnelle, améliorer les réseaux électriques et créer des capacités industrielles. La véritable question n’est donc plus de savoir combien de pétrole le Venezuela possède. Elle est de savoir combien de capital humain, industriel et technologique il peut construire grâce à ce pétrole.

Cette approche permet également de comprendre pourquoi la notion de BRICS doit être examinée avec prudence. Le regroupement des grandes économies émergentes a constitué une expression importante de la volonté de plusieurs États du Sud de disposer d’une représentation plus forte dans les institutions internationales. Mais les intérêts de ses membres sont loin d’être identiques. La Chine et l’Inde entretiennent une relation complexe. L’Inde et la Russie possèdent des liens historiques mais évoluent dans un environnement différent. Le Brésil cherche à conserver une autonomie diplomatique tout en développant ses relations avec les États Unis, la Chine et l’Europe. Les nouveaux membres possèdent également leurs propres priorités. Le BRICS peut donc contribuer à la diversification du système international, mais il ne constitue pas nécessairement un bloc homogène capable de remplacer les institutions existantes.

Cette réalité devrait conduire le Venezuela à éviter une nouvelle illusion idéologique. Le monde multipolaire ne signifie pas que les pays du Sud peuvent automatiquement agir comme un bloc uni. La multipolarité signifie surtout que plusieurs centres de puissance coexistent. Les intérêts nationaux continuent de déterminer les choix. L’Inde défend ses intérêts. Le Brésil défend les siens. La Chine défend les siens. Les États du Golfe défendent les leurs. Le Venezuela devra faire de même. Une solidarité politique peut être utile, mais elle ne remplace pas une stratégie nationale.

L’Inde est à cet égard particulièrement instructive. New Delhi cherche à conserver une autonomie stratégique qui lui permet de coopérer avec plusieurs pôles sans accepter une dépendance complète. Cette approche est rendue possible par la taille de son marché, son capital humain, ses capacités technologiques et son poids géopolitique. Le Venezuela ne possède évidemment pas les mêmes dimensions, mais il peut tirer une leçon fondamentale de cette stratégie: l’autonomie ne signifie pas l’isolement. Elle signifie la capacité à maintenir plusieurs options.

La Corée du Sud offre un autre enseignement. Son ascension ne repose pas sur l’abondance de ressources naturelles. Elle repose sur l’éducation, l’industrialisation, l’innovation, la discipline productive et la capacité à intégrer les chaînes mondiales de valeur. La comparaison ne doit évidemment pas être mécanique. Le Venezuela possède une structure économique et une histoire complètement différentes. Mais le contraste montre qu’une nation peut transformer sa position internationale en investissant méthodiquement dans les compétences et les technologies.

Cette comparaison est fondamentale pour comprendre la véritable nature de la crise vénézuélienne. Le problème n’est pas que le Venezuela manque de ressources. Il manque surtout d’une architecture capable de convertir ses ressources en capacités cumulatives. La rente pétrolière peut être immense, mais si elle ne finance pas suffisamment l’éducation, la recherche, les infrastructures et l’industrie, elle ne crée pas l’effet d’entraînement nécessaire. La richesse naturelle devient alors une richesse statique plutôt qu’une richesse productive.

Le même raisonnement s’applique à la monnaie. Le bolivar a perdu une partie de sa fonction de réserve de valeur parce que la confiance institutionnelle s’est effondrée. Mais le simple remplacement du bolivar par le dollar ne résoudrait pas automatiquement le déficit de productivité. La monnaie est le thermomètre d’une partie de la crise, mais elle n’est pas toute la maladie. Une reconstruction véritable doit donc associer stabilisation monétaire, réforme budgétaire, développement industriel, éducation, infrastructures et institutions.

Cette distinction est essentielle parce qu’elle permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à considérer la dollarisation comme une trahison de la souveraineté nationale. La seconde consisterait à la présenter comme une solution magique capable de résoudre à elle seule les problèmes économiques. Dans les deux cas, la monnaie serait transformée en symbole idéologique. Or le Venezuela a précisément besoin de sortir de cette logique symbolique. Il doit évaluer les instruments selon leurs résultats concrets pour la population.

Cette nécessité de dépasser la symbolique constitue peut être le cœur de la rupture civilisationnelle que le XXIe siècle impose au pays. Les sociétés contemporaines ne peuvent plus être gouvernées durablement par des récits politiques qui promettent la grandeur sans fournir les infrastructures permettant de la construire. La souveraineté doit être visible dans la vie quotidienne. Elle doit se traduire par une école qui fonctionne, un hôpital capable de soigner, une entreprise capable de produire, une université capable de rechercher, un réseau électrique fiable et un jeune qui peut envisager son avenir sans considérer l’émigration comme la seule porte de sortie.

Le patriotisme lui même devra changer de langage. Au XXe siècle, il pouvait être principalement associé à la défense du territoire, à l’indépendance politique et à la résistance aux influences étrangères. Au XXIe siècle, il doit également signifier la capacité à préparer les générations futures. Un pays qui protège son territoire mais laisse partir ses scientifiques, ses ingénieurs, ses médecins et ses entrepreneurs perd progressivement une partie de sa souveraineté. Un pays qui refuse certaines technologies étrangères au nom de l’indépendance mais ne développe pas ses propres capacités technologiques reste dépendant. La souveraineté contemporaine est donc moins une posture de refus qu’une capacité de construction.

Cette transformation générationnelle doit également modifier la relation entre l’État et les citoyens. Les nouvelles générations sont moins disposées à accepter des discours abstraits lorsque les institutions ne produisent pas de résultats. Elles peuvent comparer leur situation avec celle d’autres pays en temps réel grâce à Internet. Elles peuvent observer les salaires, les universités, les infrastructures et les opportunités disponibles ailleurs. Cette comparaison permanente exerce une pression nouvelle sur les gouvernements. La légitimité politique ne dépend plus seulement du récit national. Elle dépend également de la performance.

Le numérique a donc modifié la psychologie politique. L’information circule rapidement, les citoyens peuvent accéder à des connaissances mondiales et les modèles sociaux se confrontent en permanence. Cela ne signifie pas que les sociétés deviennent automatiquement plus rationnelles ou mieux informées. La désinformation et la polarisation peuvent également augmenter. Mais le monopole traditionnel de l’information politique s’est profondément affaibli. Les gouvernements doivent désormais construire leur crédibilité dans un environnement où les citoyens peuvent comparer les discours aux réalités observées ailleurs.

Pour le Venezuela, cette situation représente un défi mais également une opportunité. Un gouvernement qui réussit à produire des améliorations concrètes peut bénéficier d’une légitimité nouvelle. Une économie qui crée des emplois qualifiés, améliore les infrastructures et stabilise les prix peut transformer rapidement les perceptions. À l’inverse, les promesses non suivies d’effets seront immédiatement confrontées à la comparaison internationale.

La politique économique devra donc être pensée sur plusieurs horizons. Les mesures de stabilisation doivent répondre aux urgences, mais elles doivent être articulées à une stratégie de dix, quinze ou vingt ans. La reconstruction des infrastructures énergétiques, la réforme éducative, la diversification industrielle et la création d’un écosystème technologique ne peuvent pas être réalisées en quelques mois. Elles exigent une continuité institutionnelle qui dépasse les cycles électoraux. C’est l’une des raisons pour lesquelles le Venezuela devra développer des institutions capables de maintenir certaines politiques stratégiques indépendamment des alternances politiques.

Cette continuité ne signifie pas l’absence de débat démocratique. Elle signifie que certaines infrastructures nationales doivent être considérées comme des projets de long terme. Une centrale électrique, une université, un réseau ferroviaire, un programme de recherche ou une réforme éducative ne devraient pas être abandonnés à chaque changement de gouvernement. Les démocraties les plus performantes savent distinguer les désaccords politiques légitimes des infrastructures institutionnelles nécessaires à la continuité de l’État.

Cette distinction pourrait contribuer à dépasser une partie de la polarisation vénézuélienne. La société n’a pas besoin que tous les citoyens partagent la même vision politique. Elle a besoin qu’ils puissent s’accorder sur certaines conditions minimales de fonctionnement national. La stabilité monétaire, la sécurité, l’éducation, la santé, l’électricité, l’État de droit et la transparence publique peuvent constituer des domaines de consensus même lorsque les partis restent profondément opposés sur la fiscalité, la redistribution ou les orientations idéologiques.

Une telle approche permettrait de réintroduire la politique dans un cadre plus mature. La politique ne disparaîtrait pas. Elle redeviendrait au contraire plus substantielle, parce qu’elle porterait davantage sur les choix réels concernant la répartition des ressources, le rôle de l’État, les investissements publics, la protection sociale et les priorités économiques. Une démocratie mature n’est pas une démocratie sans conflit. C’est une démocratie capable de transformer les conflits en décisions institutionnelles plutôt qu’en crises permanentes.

Le Venezuela devra également comprendre que son environnement régional change. Les gouvernements latino américains cherchent de plus en plus à diversifier leurs partenaires tout en conservant des relations économiques avec les États Unis et la Chine. Les nouvelles générations politiques sont souvent moins attachées aux grandes oppositions idéologiques de la guerre froide. Elles recherchent davantage de résultats économiques, de sécurité et d’intégration internationale. Le Venezuela qui voudrait retrouver une influence régionale devra donc apprendre à parler ce nouveau langage.

Cette transformation pourrait ouvrir un nouveau chapitre dans les relations avec Cuba. Pendant des décennies, Cuba a occupé une place symbolique majeure dans la politique révolutionnaire latino américaine. Mais les réalités économiques et générationnelles ont changé. Les dirigeants cubains eux mêmes sont confrontés à une économie sous pression, à une population vieillissante, à une forte émigration et à des transformations technologiques rapides. La relation entre Caracas et La Havane devra donc probablement évoluer d’une solidarité principalement idéologique vers une coopération davantage pragmatique, centrée sur la santé, l’éducation, la culture, le tourisme, les échanges et certaines compétences spécifiques.

Cette évolution ne signifierait pas la disparition de l’histoire commune. Elle signifierait que l’histoire cesse d’être le seul langage de la relation. Le XXIe siècle impose des exigences différentes. Les peuples veulent savoir ce que les partenariats apportent concrètement à leur vie. Une alliance qui ne produit pas de capacités économiques ou humaines finit par perdre progressivement sa pertinence.

La même logique vaut pour les relations avec la Russie. Le Venezuela peut maintenir des relations diplomatiques, énergétiques ou militaires avec Moscou, mais il devra les inscrire dans une stratégie beaucoup plus large. Dans un monde où la Russie doit consacrer une part considérable de ses ressources à la guerre en Ukraine et où son accès à certaines technologies occidentales reste fortement contraint, Caracas ne peut pas considérer Moscou comme une source illimitée de capitaux, de technologies ou de garanties économiques. La relation doit être réaliste, fondée sur les capacités réelles de chaque partenaire. Cette approche réaliste ne signifie pas abandonner les relations historiques. Elle signifie les adapter. La politique extérieure du XXIe siècle ne devrait plus être fondée sur la fidélité permanente à des alliances conçues dans un environnement différent. Elle doit être capable d’évaluer régulièrement les intérêts, les risques et les opportunités. Les partenaires d’aujourd’hui peuvent rester des partenaires demain, mais les formes de coopération doivent évoluer avec le monde.

Le Venezuela pourrait ainsi construire une doctrine internationale fondée sur la diversification stratégique. Les États Unis pourraient être un partenaire majeur pour certains investissements et marchés. La Chine pourrait contribuer à certaines infrastructures et chaînes industrielles. L’Inde pourrait devenir un partenaire énergétique, pharmaceutique et technologique. La Corée du Sud pourrait participer à l’industrialisation et aux technologies avancées. L’Europe pourrait contribuer aux normes, à la recherche et aux investissements. Le Brésil pourrait jouer un rôle régional majeur. La Colombie pourrait devenir un partenaire frontalier stratégique. Les pays caribéens pourraient participer à une architecture régionale de sécurité énergétique, alimentaire et climatique. Aucun de ces partenariats ne devrait être exclusif.

Cette doctrine représenterait une rupture avec la politique internationale du XXe siècle. Elle ne demanderait plus au Venezuela de choisir un camp avant de définir ses intérêts. Elle demanderait au pays de définir ses intérêts avant de choisir la forme de chaque partenariat. Cette inversion de méthode pourrait constituer l’une des principales innovations de sa diplomatie future.

Le véritable enjeu est finalement celui de la capacité d’apprentissage d’une nation. Les sociétés qui réussissent les grandes transitions historiques ne sont pas celles qui possèdent toutes les réponses au départ. Ce sont celles qui savent apprendre rapidement, corriger leurs erreurs, mobiliser leurs talents et adapter leurs institutions. Le Venezuela dispose d’une expérience historique considérable, mais il doit transformer cette expérience en capacité d’apprentissage collectif.

La crise actuelle peut donc être interprétée de deux manières. Elle peut être considérée comme la fin d’un modèle, avec tout ce que cela implique de pertes, de frustrations et de nostalgie. Mais elle peut également être considérée comme le début d’une période de reconstruction dans laquelle le pays cesse de chercher à restaurer exactement le passé et commence à construire quelque chose de différent. La seconde voie est évidemment plus difficile parce qu’elle exige de renoncer aux certitudes anciennes. Mais elle est probablement la seule qui corresponde réellement aux transformations du monde.

Le Venezuela ne peut pas revenir au XXe siècle parce que le XXe siècle n’existe plus. Il ne peut pas reproduire les mêmes alliances, les mêmes modèles économiques, les mêmes structures industrielles et les mêmes formes de souveraineté dans un environnement où l’intelligence artificielle, les données, les plateformes numériques, les chaînes de valeur mondiales et la compétition technologique déterminent une part croissante de la puissance. Il doit donc construire une nouvelle modernité nationale.

Cette modernité ne devra pas être une imitation servile d’un modèle étranger. Elle devra combiner les ressources et l’histoire du Venezuela avec les réalités du XXIe siècle. Elle devra reconnaître l’importance du pétrole sans lui être prisonnière, utiliser le dollar ou toute autre architecture monétaire avec pragmatisme, accueillir les investissements étrangers sans abandonner la capacité nationale de décision, développer les technologies sans renoncer à la culture et à l’identité, renforcer les relations internationales sans perdre l’autonomie stratégique et construire une économie numérique sans abandonner les millions de citoyens qui travaillent encore dans les secteurs traditionnels.

Le véritable dépassement du XXe siècle ne consistera donc pas à effacer ses luttes, mais à en tirer les leçons. Le Venezuela n’a pas besoin d’oublier son histoire. Il doit cesser d’en être prisonnier. La grande question historique devient alors celle ci: le Venezuela saura t il transformer la fin d’une époque en commencement d’une autre? La réponse ne dépendra ni du seul bolivar, ni du seul dollar, ni de Washington, ni de Pékin, ni du pétrole, ni d’une nouvelle alliance internationale. Elle dépendra de la capacité d’une société à reconstruire la confiance, à former ses générations futures, à retenir et mobiliser ses talents, à moderniser ses institutions et à convertir ses ressources en capacités.

C’est à cette condition que la rupture monétaire, si elle devait se produire, pourrait prendre une signification beaucoup plus profonde qu’un simple changement d’unité de compte. Elle pourrait devenir le symbole d’une transition historique: le passage d’une économie dominée par la rente et la confrontation idéologique vers une économie cherchant sa place dans un monde numérique, multipolaire, technologiquement compétitif et profondément interdépendant. Le Venezuela ne serait alors plus seulement confronté à une question monétaire. Il serait confronté à une question civilisationnelle: comment entrer dans le XXIe siècle sans abandonner ce qui constitue son identité, mais sans laisser cette identité être utilisée comme justification pour reproduire les erreurs du siècle précédent? C’est cette question qui devra désormais guider la reconstruction.

LE VENEZUELA ET LE GRAND BASCULEMENT DU SUD GLOBAL: ENTRE NOUVELLE SOUVERAINETÉ, DÉPENDANCES TECHNOLOGIQUES ET BATAILLE POUR L’AVENIR

La question vénézuélienne atteint ici une dimension qui dépasse définitivement les frontières de l’Amérique du Sud. Le pays constitue un cas particulièrement révélateur d’une transformation qui concerne aujourd’hui une grande partie du Sud global: la disparition progressive d’un monde dans lequel les ressources naturelles, la position géographique et l’appartenance à une alliance idéologique pouvaient suffire à garantir une certaine influence, et l’apparition d’un système international dans lequel la puissance dépend de plus en plus de la capacité à combiner capital humain, technologie, énergie, infrastructures, données, stabilité institutionnelle, accès aux marchés et autonomie stratégique. Le Venezuela possède plusieurs de ces éléments en abondance, mais leur combinaison reste incomplète. Son pétrole lui confère une importance énergétique exceptionnelle, sa position géographique lui donne une valeur stratégique dans la Caraïbe et les Amériques, sa population dispose d’un capital humain qui a largement dépassé les frontières nationales à travers la diaspora, et son potentiel agricole, minier, énergétique et industriel demeure considérable. Pourtant, ces avantages ne se transforment pas automatiquement en puissance. Le problème central du Venezuela, comme celui de nombreuses économies du Sud, est précisément celui de la conversion: convertir des ressources en capacités, des capacités en productivité, la productivité en richesse et la richesse en souveraineté durable.

Cette question devient particulièrement importante au moment où les anciennes frontières entre politique économique et politique de sécurité s’effacent. Les grandes puissances ne considèrent plus les infrastructures, les minerais critiques, les ports, les réseaux électriques, les systèmes de paiement, les données ou les technologies avancées comme de simples instruments de développement. Ils sont devenus des actifs stratégiques. Les semi conducteurs sont associés à la puissance militaire et industrielle; les batteries sont liées à la transition énergétique et à la mobilité; les câbles sous marins sont devenus des infrastructures essentielles de communication; les satellites participent à la navigation, aux communications et à l’observation; les centres de données deviennent des infrastructures de souveraineté numérique; les ressources énergétiques influencent les relations diplomatiques; les chaînes logistiques peuvent déterminer la capacité d’un pays à résister à une crise. Cette nouvelle réalité signifie qu’un pays qui néglige ses infrastructures technologiques peut perdre une partie de sa souveraineté sans qu’une frontière ne soit franchie et sans qu’un conflit militaire ne soit déclenché.

Pour le Sud global, cette évolution présente une difficulté supplémentaire parce que l’écart technologique ne se mesure plus seulement en nombre d’usines ou en volume de capital. Il se mesure aussi en vitesse d’apprentissage. Une économie qui dispose d’universités performantes, de chercheurs nombreux, de données de qualité, de centres de calcul, de capitaux et d’entreprises innovantes peut progresser rapidement parce qu’elle bénéficie d’un effet cumulatif. Chaque génération de technologies améliore les infrastructures de la génération suivante. Les entreprises apprennent, les travailleurs se spécialisent, les universités adaptent leurs programmes, les investisseurs deviennent plus confiants et les talents étrangers sont attirés. À l’inverse, une économie qui manque de ces éléments peut se retrouver dans une spirale opposée: faible productivité, faibles investissements, départ des talents, déficit de recherche, dépendance technologique et difficulté croissante à rejoindre les secteurs à forte valeur ajoutée. La fracture numérique risque donc de devenir une fracture de développement beaucoup plus profonde que les anciennes inégalités d’accès aux technologies.

Le Venezuela se trouve précisément devant cette bifurcation. Il pourrait utiliser les ressources énergétiques dont il dispose pour financer une accélération technologique, éducative et industrielle, ou continuer à considérer le pétrole comme la principale réponse à ses problèmes économiques. Dans le premier scénario, le pétrole devient un instrument de transition vers une économie plus diversifiée. Dans le second, il reste une rente qui permet de repousser temporairement les difficultés sans modifier suffisamment la structure productive. Cette distinction sera déterminante. Les économies qui ont réussi à utiliser leurs ressources naturelles pour construire des capacités industrielles et technologiques sont celles qui ont considéré la rente comme un moyen et non comme une finalité. Le véritable patrimoine national n’est pas seulement constitué par les ressources présentes dans le sous sol, mais par les connaissances que la société est capable d’accumuler grâce à leur exploitation.

Cette conception conduit à revoir profondément la notion de souveraineté. Pendant longtemps, la souveraineté était associée au droit d’un État à contrôler son territoire et à déterminer librement ses politiques. Cette définition reste indispensable, mais elle devient insuffisante dans un monde où une partie croissante de la puissance est incorporée dans des infrastructures contrôlées par des entreprises étrangères ou des réseaux internationaux. Un État peut posséder juridiquement ses ressources naturelles tout en dépendant de technologies étrangères pour les exploiter. Il peut disposer d’une banque centrale tout en dépendant d’une monnaie étrangère pour les transactions. Il peut avoir des universités nationales tout en envoyant ses meilleurs étudiants se former ailleurs parce que les laboratoires locaux ne disposent pas des équipements nécessaires. Il peut avoir des entreprises nationales tout en important l’essentiel des composants stratégiques. La souveraineté réelle devient donc une combinaison entre propriété, compétence et capacité de décision.

C’est pourquoi le débat sur la dollarisation du Venezuela ne devrait jamais être isolé du débat sur la souveraineté. Une monnaie étrangère peut offrir une stabilité précieuse dans une période de crise, mais elle peut également révéler la profondeur d’une dépendance institutionnelle. La réponse responsable n’est pas de nier cette dépendance au nom d’un principe abstrait, mais de déterminer comment l’utiliser temporairement ou durablement sans abandonner la construction des capacités nationales. La souveraineté du XXIe siècle ne consiste pas à refuser toute dépendance. Aucun pays, même parmi les plus puissants, n’est totalement autonome. Elle consiste à éviter les dépendances irréversibles et à maintenir suffisamment d’options pour pouvoir négocier.

Cette notion d’autonomie par diversification pourrait devenir l’une des doctrines fondamentales du Venezuela renouvelé. Le pays devrait éviter de remplacer une dépendance unique par une dépendance nouvelle. L’objectif ne serait pas de choisir entre Washington et Pékin, entre le dollar et une autre monnaie, entre les technologies américaines et chinoises, entre les marchés occidentaux et asiatiques. Il serait de construire un portefeuille national de relations suffisamment diversifié pour que chaque partenariat renforce la capacité globale du pays sans devenir indispensable à son fonctionnement. Cette approche exigerait une diplomatie beaucoup plus sophistiquée que les anciennes politiques d’alignement idéologique.

Elle impliquerait également une transformation du rôle de l’État dans la négociation internationale. Les accords économiques ne devraient plus être évalués uniquement selon le montant des investissements annoncés ou le volume des crédits accordés. Ils devraient être examinés selon leur capacité à créer des emplois qualifiés, à développer des fournisseurs locaux, à transférer des compétences, à améliorer les infrastructures, à renforcer les exportations et à créer des actifs stratégiques durables. Une centrale électrique, un port, une raffinerie, un centre de données ou une ligne ferroviaire ne devrait jamais être considéré comme une fin en soi. La question essentielle devrait toujours être celle de l’effet multiplicateur sur l’économie nationale.

Cette logique est particulièrement importante dans le rapport avec la Chine. La puissance chinoise repose en grande partie sur sa capacité à construire des infrastructures à grande échelle et à intégrer les secteurs industriels, financiers et technologiques. Pour le Venezuela, l’enjeu ne serait donc pas de refuser les investissements chinois, mais de négocier des partenariats qui augmentent les compétences nationales. Les entreprises chinoises peuvent construire rapidement des infrastructures, mais la véritable transformation commence lorsque les travailleurs locaux, les ingénieurs, les universités et les entreprises nationales participent suffisamment au processus pour pouvoir reproduire, adapter et améliorer les technologies reçues. Sans cette dimension, l’investissement étranger risque de rester une capacité importée plutôt qu’une capacité nationale.

La même exigence doit s’appliquer aux partenaires occidentaux. Les investissements américains ou européens peuvent apporter des capitaux, des technologies, des normes et des réseaux commerciaux, mais ils ne devraient pas être conçus uniquement comme des mécanismes d’extraction de ressources. Une stratégie nationale mature doit chercher à créer des chaînes de valeur. Le Venezuela devrait donc négocier non seulement l’exploitation du pétrole, mais aussi la pétrochimie, les services énergétiques, la maintenance industrielle, la formation, les équipements et la recherche. Chaque secteur doit être analysé comme un écosystème et non comme une simple source de revenus.

Cette conception rejoint la question du nearshoring et de la réorganisation des chaînes mondiales. Si les entreprises internationales cherchent à rapprocher certaines activités des marchés nord américains ou à diversifier leurs fournisseurs en raison des tensions avec la Chine, les pays latino américains peuvent bénéficier de nouvelles opportunités. Mais l’opportunité ne se matérialisera pas automatiquement. Elle dépendra de la qualité des infrastructures, de la disponibilité de l’électricité, de la formation des travailleurs, de la stabilité juridique et de la capacité des gouvernements à proposer des politiques industrielles cohérentes. Le Venezuela devra donc devenir prévisible avant de pouvoir devenir attractif.

La prévisibilité institutionnelle constitue probablement l’une des ressources les plus sous estimées du développement. Les investisseurs peuvent accepter des coûts relativement élevés lorsqu’ils disposent d’une visibilité sur le long terme. Ils peuvent accepter une fiscalité exigeante lorsqu’elle est stable. Ils peuvent accepter des procédures complexes lorsqu’elles sont transparentes. Ce qui détruit l’investissement est souvent moins le niveau d’une contrainte que l’incertitude permanente concernant son évolution. Pour un pays qui cherche à reconstruire sa crédibilité, la stabilité des règles pourrait donc avoir autant d’importance que les avantages fiscaux.

La reconstruction de l’État de droit devra par conséquent accompagner toute réforme économique. Les contrats doivent être exécutoires, les tribunaux doivent être suffisamment indépendants pour résoudre les conflits, les administrations doivent fonctionner selon des procédures prévisibles et la corruption doit être combattue non seulement par des déclarations, mais par des mécanismes institutionnels capables de réduire les occasions de détournement. Une économie ne peut pas attirer durablement le capital productif si les investisseurs pensent que leurs actifs peuvent être remis en cause par des décisions imprévisibles.

Cette reconstruction institutionnelle doit également s’étendre au système statistique et aux finances publiques. Un État moderne doit connaître ses propres ressources, ses dépenses, ses dettes, ses infrastructures et sa population. La transparence budgétaire devient alors un instrument de confiance. Les citoyens doivent pouvoir comprendre comment les revenus pétroliers sont utilisés. Les investisseurs doivent pouvoir évaluer la situation financière de l’État. Les partenaires internationaux doivent pouvoir travailler avec des données crédibles. La transparence n’est donc pas seulement une valeur démocratique. Elle devient un facteur de compétitivité économique.

La question fiscale sera tout aussi déterminante. Une économie qui cherche à sortir d’une dépendance pétrolière doit progressivement élargir sa base fiscale. Mais l’objectif ne doit pas être de multiplier les taxes au point de décourager l’investissement et de pousser l’activité vers l’informel. Il doit être de construire une fiscalité simple, prévisible, relativement équitable et capable de financer les biens publics. La transition devra être progressive parce que le secteur productif ne peut pas supporter simultanément le coût de la reconstruction, la concurrence internationale et une pression fiscale désordonnée.

Cette reconstruction fiscale doit également intégrer une dimension sociale. La stabilité macroéconomique ne peut pas être durable si elle est perçue comme un mécanisme qui protège uniquement les détenteurs d’actifs et laisse les ménages pauvres supporter le coût de l’ajustement. La réforme doit donc être accompagnée de mécanismes ciblés de protection sociale, d’accès aux soins, de soutien à l’éducation et de programmes de formation. L’objectif n’est pas de maintenir artificiellement toutes les anciennes structures de subvention, mais de protéger la capacité des individus à participer à la nouvelle économie.

Cette question est centrale pour la légitimité politique d’une transition. Une réforme économique réussie n’est pas seulement une réforme qui améliore les comptes nationaux. Elle doit également être vécue comme une amélioration par la population. Si les statistiques s’améliorent mais que les familles ne voient pas leurs perspectives changer, la confiance politique restera fragile. Le développement doit donc être mesuré à travers la vie réelle: stabilité des revenus, qualité de l’école, disponibilité de l’électricité, accès aux soins, mobilité professionnelle, logement, sécurité et possibilité d’épargner.

C’est ici que la question générationnelle retrouve toute son importance. Les jeunes Vénézuéliens ne pourront pas être convaincus par une reconstruction fondée uniquement sur la nostalgie d’une ancienne prospérité pétrolière. Ils auront besoin d’une économie capable de leur offrir des métiers nouveaux. Le monde du travail de 2035 ne sera pas celui de 1995. L’automatisation, l’intelligence artificielle, la robotique, les plateformes numériques, les nouvelles énergies et les services transfrontaliers modifieront profondément les compétences demandées. Une stratégie nationale qui prépare les jeunes uniquement aux emplois traditionnels risque donc de reproduire les dépendances du passé.

Le système éducatif devra apprendre à former non seulement des travailleurs capables d’occuper un poste, mais des citoyens capables d’apprendre plusieurs fois au cours de leur vie professionnelle. Cette capacité d’apprentissage continu deviendra probablement l’une des principales formes de sécurité économique. Dans une économie où certaines tâches disparaissent et d’autres apparaissent rapidement, la compétence la plus précieuse ne sera pas seulement la maîtrise d’une technologie donnée, mais la capacité à comprendre les changements et à s’y adapter.

Cette exigence est particulièrement importante pour les pays du Sud parce que l’intelligence artificielle peut avoir des effets ambivalents. Elle peut permettre à un pays en développement de rattraper rapidement certaines étapes en automatisant des services qui nécessitaient auparavant de grandes infrastructures administratives. Mais elle peut également réduire la demande internationale pour certains services intellectuels externalisés qui constituaient une source importante de revenus pour les économies émergentes. Les pays qui comptaient sur la main d’œuvre relativement moins coûteuse pour les centres d’appels, la saisie de données ou certaines fonctions administratives devront désormais monter en gamme.

Le Venezuela peut tirer parti de cette évolution s’il développe des compétences dans les domaines où la technologie augmente la valeur du travail humain au lieu de simplement le remplacer. L’ingénierie, la cybersécurité, la santé spécialisée, la recherche scientifique, la création numérique, la gestion des infrastructures, l’analyse de données, la maintenance industrielle et les services professionnels internationaux pourraient constituer des secteurs prometteurs. Mais leur développement nécessitera une réforme profonde de l’éducation et une amélioration de la connectivité.

Cette transformation ne sera pas uniquement économique. Elle modifiera également la structure sociale du pays. Une économie davantage fondée sur la connaissance peut créer de nouvelles classes professionnelles, renforcer les villes universitaires et technologiques et modifier les relations entre les régions. Elle peut également accentuer les inégalités si l’accès à la formation avancée reste limité aux familles les plus favorisées. L’État devra donc considérer l’accès à la technologie et à l’éducation de qualité comme un enjeu d’égalité des chances.

La diaspora peut ici devenir un pont essentiel. Les Vénézuéliens installés dans les économies avancées possèdent une expérience directe des nouveaux environnements technologiques et institutionnels. Ils peuvent contribuer à la formation, au mentorat, à la création d’entreprises et à l’ouverture de marchés. Le retour physique d’une partie de cette population serait évidemment précieux, mais la reconstruction ne doit pas dépendre d’un retour massif et immédiat. Les technologies numériques permettent de mobiliser une diaspora à distance, à condition que des institutions crédibles créent des mécanismes de participation.

Une politique de diaspora ambitieuse pourrait ainsi devenir un élément central de la nouvelle souveraineté vénézuélienne. Le pays ne devrait plus considérer l’émigration uniquement comme une perte. Elle représente également un réseau de compétences, de capitaux et de relations internationales. Cette transformation nécessite cependant un changement de regard. Les citoyens vivant à l’étranger doivent être considérés comme des partenaires du développement national plutôt que comme des populations définitivement séparées de leur pays.

Le même principe pourrait être appliqué aux relations avec les autres pays latino américains. Le Sud global ne devrait pas chercher à construire une autonomie technologique complète dans chaque État. Cette ambition serait trop coûteuse et parfois irréaliste. Il serait plus efficace de construire des capacités régionales complémentaires. Le Brésil peut contribuer dans certains domaines industriels et scientifiques, l’Argentine dans certaines technologies agricoles et nucléaires, le Chili dans les minerais critiques et certaines politiques énergétiques, la Colombie dans la logistique et les services, le Mexique dans les chaînes industrielles nord américaines. Le Venezuela peut apporter son énergie, sa géographie, certaines ressources minières et son potentiel agricole. La coopération régionale pourrait ainsi devenir une stratégie de souveraineté collective.

Cette souveraineté collective ne devrait cependant pas être construite contre les États Unis, la Chine ou l’Europe. Elle devrait permettre à l’Amérique latine de négocier avec eux depuis une position plus équilibrée. Un marché régional intégré et technologiquement plus compétent aurait davantage de pouvoir de négociation qu’une série d’économies dépendantes traitant séparément avec les grandes puissances. La puissance régionale pourrait donc devenir un instrument d’autonomie sans devenir un projet de confrontation.

La même logique peut être appliquée à la Caraïbe. Les petits États de la région ne peuvent pas individuellement financer toutes les infrastructures nécessaires à la transition numérique et climatique. Mais ils peuvent mutualiser certaines fonctions: données météorologiques, infrastructures de télécommunications, formation, santé, sécurité maritime, énergie et gestion des catastrophes. Le Venezuela, en raison de sa taille et de ses ressources, pourrait contribuer à cette architecture régionale s’il retrouve une stabilité suffisante.

Cette dimension caribéenne pourrait également renforcer la position internationale du Venezuela. La puissance régionale ne dépend pas seulement de la taille économique. Elle dépend aussi de la capacité à fournir des biens publics. Un pays capable d’assurer de l’énergie, de soutenir les infrastructures régionales, de contribuer à la sécurité alimentaire ou d’offrir des capacités scientifiques peut exercer une influence importante sans imposer sa volonté aux autres.

Cette conception de la puissance est très différente de celle qui dominait une partie du XXe siècle. Elle ne repose pas principalement sur les armes ou les discours idéologiques. Elle repose sur l’utilité stratégique. Les pays qui fournissent des infrastructures, des technologies, de l’énergie, des connaissances ou des marchés deviennent des partenaires dont les autres tiennent compte. Cette transformation correspond à l’émergence d’une puissance plus diffuse, où l’influence se construit à travers des réseaux.

Le Venezuela pourrait précisément chercher à devenir un nœud de ces réseaux. Son énergie peut alimenter la région. Ses ports peuvent participer aux échanges caribéens. Ses ressources peuvent soutenir des chaînes industrielles. Ses universités peuvent reconstruire des partenariats scientifiques. Sa diaspora peut créer des ponts avec les marchés mondiaux. Son territoire peut accueillir de nouvelles activités logistiques et industrielles. Mais chacune de ces possibilités suppose une condition préalable: la reconstruction de la confiance.

Cette confiance sera particulièrement difficile à restaurer parce que les crises longues produisent une mémoire collective. Les citoyens se souviennent des pertes d’épargne, des ruptures de services, des départs de proches et des promesses politiques non tenues. Une nouvelle stratégie économique ne pourra donc pas demander simplement à la population de croire. Elle devra produire des preuves successives. La confiance reviendra par étapes, lorsque les institutions démontreront qu’elles fonctionnent.

C’est pourquoi la reconstruction devra être conçue comme un processus cumulatif. Les premières années devront privilégier la stabilisation monétaire, la restauration des infrastructures essentielles, la sécurité énergétique et la réforme institutionnelle. Les années suivantes pourront accélérer l’industrialisation, la diversification des exportations, l’innovation et la formation avancée. À plus long terme, le pays pourra viser une économie davantage fondée sur la connaissance et les services à haute valeur ajoutée. Cette chronologie est importante parce qu’une société qui tente de tout transformer simultanément risque de disperser ses ressources.

La même discipline devra s’appliquer à la politique extérieure. Le Venezuela ne pourra pas reconstruire sa position internationale en multipliant les accords sans hiérarchie. Il devra déterminer les secteurs dans lesquels chaque partenaire peut apporter une valeur particulière et négocier en fonction d’une stratégie nationale. La diplomatie économique devra devenir une profession spécialisée, appuyée sur des données, des analyses sectorielles et une connaissance précise des chaînes de valeur mondiales.

Dans cette perspective, le Venezuela pourrait progressivement passer d’une diplomatie de réaction à une diplomatie d’anticipation. Au lieu d’attendre les sanctions, les crises ou les changements de prix du pétrole, il devrait identifier les tendances internationales plusieurs années à l’avance. La montée des véhicules électriques, l’augmentation de la demande de minerais critiques, la croissance des centres de données, les besoins énergétiques de l’intelligence artificielle, la transformation du commerce maritime, la réorganisation des chaînes industrielles et les nouvelles exigences climatiques doivent devenir des paramètres de planification nationale.

Cette capacité d’anticipation est probablement l’une des différences fondamentales entre les États qui réussissent à transformer les crises en opportunités et ceux qui les subissent. Les premiers utilisent les périodes de changement pour investir avant les autres. Les seconds attendent que les nouvelles règles soient déjà établies et tentent ensuite de s’y adapter. Le Venezuela dispose encore de suffisamment de ressources pour choisir la première trajectoire, mais la fenêtre historique ne restera pas ouverte indéfiniment.

La véritable bataille du XXIe siècle sera donc moins celle de la possession des ressources que celle de leur transformation. Le pétrole brut vaut moins, stratégiquement, que les capacités industrielles, scientifiques et financières construites grâce à lui. Les minerais critiques valent davantage lorsqu’ils sont intégrés à des chaînes de transformation. Les données valent davantage lorsqu’elles permettent de développer des services et des connaissances. La population devient un avantage lorsqu’elle est éduquée. Le territoire devient une puissance lorsqu’il est connecté. La diaspora devient un actif lorsqu’elle reste reliée au pays. La monnaie devient crédible lorsqu’elle repose sur une économie productive.

Cette logique permet de replacer la crise vénézuélienne dans la transformation plus large du Sud global. De nombreux pays disposent aujourd’hui de ressources importantes mais restent en retard dans la technologie, la recherche et l’industrialisation. Ils risquent de devenir des fournisseurs indispensables de matières premières tout en restant dépendants des technologies nécessaires à leur transformation. Cette situation pourrait créer une nouvelle forme de dépendance qui ne serait plus simplement coloniale ou financière, mais technologique.

Le défi du siècle sera donc de savoir si le Sud global parviendra à convertir sa taille démographique, ses ressources naturelles, ses marchés et son énergie en capacités technologiques propres. Certains pays semblent déjà engagés dans cette direction. L’Inde cherche à construire une puissance technologique autonome. La Chine possède une capacité industrielle considérable. La Corée du Sud continue de renforcer ses secteurs stratégiques. Plusieurs États du Golfe investissent massivement dans les technologies et la diversification. Le Brésil cherche à renforcer certaines de ses capacités scientifiques et industrielles. Mais une grande partie du Sud reste confrontée à des écarts considérables en matière d’éducation, d’infrastructures numériques et de recherche.

Cette situation pourrait produire une nouvelle hiérarchie mondiale plus complexe que l’ancienne opposition Nord Sud. Certains pays historiquement classés comme économies en développement deviendront des puissances technologiques ou industrielles, tandis que d’autres resteront dépendants malgré leurs ressources. La géographie du pouvoir sera donc de moins en moins déterminée par la latitude et de plus en plus par la densité des capacités.

Le Venezuela possède encore la possibilité de se situer du côté des pays qui transforment leurs avantages en capacités. Mais cette possibilité exige une rupture intellectuelle avec la dépendance aux solutions simples. Il n’existe pas de monnaie capable de remplacer une politique productive, pas de partenaire étranger capable de remplacer une stratégie nationale, pas de richesse pétrolière capable de remplacer l’éducation et pas de discours souverainiste capable de remplacer la technologie.

La nouvelle souveraineté vénézuélienne devra donc être beaucoup plus exigeante que celle du passé. Elle devra accepter l’interdépendance tout en réduisant les vulnérabilités, accueillir les investissements tout en exigeant des retombées nationales, utiliser les technologies étrangères tout en développant progressivement les compétences locales, exporter ses ressources tout en augmentant la valeur ajoutée produite sur son territoire et travailler avec plusieurs puissances sans devenir l’instrument d’aucune.

Cette conception pourrait également permettre de réconcilier deux aspirations longtemps présentées comme contradictoires: l’ouverture internationale et la souveraineté nationale. Une nation pauvre en capacités ne devient pas plus souveraine en se fermant au monde. Elle risque au contraire de perdre encore plus rapidement l’accès aux connaissances, aux capitaux et aux technologies. La véritable stratégie consiste à utiliser l’ouverture pour renforcer les capacités internes. L’ouverture devient alors un instrument de souveraineté plutôt qu’une négation de celle ci.

Le Venezuela pourrait faire de cette idée le principe directeur de sa reconstruction. Son avenir ne devrait pas être défini par la question de savoir quelle grande puissance l’acceptera dans son orbite. Il devrait être défini par la question de savoir quelles capacités nationales lui permettront de dialoguer avec toutes les grandes puissances depuis une position plus équilibrée. Cette différence de perspective est fondamentale. Dans le premier cas, le Venezuela attend une place. Dans le second, il construit sa valeur stratégique.

Le véritable tournant historique pourrait alors apparaître lorsque le pays cessera de demander au monde de reconnaître sa puissance et commencera à produire les conditions qui rendent cette puissance difficile à ignorer. Cette transformation ne dépendra pas d’une déclaration politique unique. Elle résultera de milliers de décisions prises dans les écoles, les universités, les entreprises, les laboratoires, les banques, les ports, les exploitations agricoles, les infrastructures énergétiques et les administrations publiques.

C’est à ce niveau que se décidera finalement l’avenir du Venezuela dans le XXIe siècle. La question monétaire aura ouvert le débat, la crise politique aura révélé les fragilités, la géopolitique américaine aura montré la transformation des rapports de puissance, la montée de la Chine et de l’Inde aura démontré la nouvelle pluralité du système international, l’intelligence artificielle aura accéléré la compétition technologique et la crise des anciens modèles idéologiques aura imposé une nouvelle réflexion sur la souveraineté. Mais aucune de ces transformations ne déterminera à elle seule le destin du pays. Ce destin dépendra de la capacité des Vénézuéliens à convertir la rupture en reconstruction et la reconstruction en puissance productive.

Le Venezuela pourrait alors devenir plus qu’un cas d’école de crise monétaire. Il pourrait devenir un laboratoire de la reconstruction d’un État du Sud global dans un monde où la souveraineté ne se mesure plus seulement à la possession d’un territoire ou d’une monnaie nationale, mais à la capacité d’une société à produire de la valeur, à maîtriser les technologies essentielles, à protéger ses citoyens, à retenir ses talents, à diversifier ses alliances et à préparer les générations suivantes. Cette transformation serait la véritable réponse aux défis du XXIe siècle. Elle ne consisterait pas à revenir à une grandeur passée, mais à construire une puissance nouvelle, adaptée à une époque où l’énergie, la connaissance, les données, la technologie, la confiance et la capacité d’apprentissage deviennent les principales monnaies de la compétition internationale.

LE VENEZUELA APRÈS LA RUPTURE: QUELLE TRAJECTOIRE POUR 2035?

La question qui se pose désormais n’est plus seulement de savoir si le Venezuela peut sortir de sa crise monétaire, institutionnelle et productive, mais de déterminer quelle société pourrait émerger d’une éventuelle rupture avec l’architecture économique qui a dominé les dernières décennies. Cette distinction est fondamentale, car une stabilisation financière ne constitue pas nécessairement une transformation historique. Un pays peut réduire son inflation sans reconstruire son appareil productif, rétablir une certaine circulation monétaire sans restaurer durablement la confiance, attirer des capitaux sans développer suffisamment son capital humain et augmenter sa production pétrolière sans créer une économie moins dépendante de la rente. Le véritable enjeu de l’horizon 2035 se situe donc ailleurs : il s’agit de savoir si le Venezuela sera capable de transformer une période de rupture en stratégie nationale de reconstruction, et surtout si cette reconstruction pourra s’inscrire dans la nouvelle géographie économique et technologique du XXIe siècle.

L’année 2035 doit être considérée non comme une date magique, mais comme un horizon suffisamment éloigné pour permettre d’observer les effets cumulatifs d’une réforme et suffisamment proche pour imposer des décisions immédiates. Une décennie peut suffire à transformer profondément une économie lorsque les institutions fonctionnent, que les investissements sont continus et que les politiques publiques bénéficient d’une certaine stabilité. Elle peut également être perdue lorsque les gouvernements changent constamment de direction, lorsque les investissements restent insuffisants ou lorsque les crises successives absorbent l’essentiel des ressources disponibles. Pour le Venezuela, 2035 représentera donc moins une échéance qu’un test historique : celui de la capacité à passer de la gestion de la crise à la construction d’un nouveau modèle de développement.

Cette transition devra commencer par une clarification intellectuelle. Le pays ne pourra pas reconstruire son avenir en essayant simplement de restaurer le Venezuela d’avant la grande rupture économique. Une partie de cette mémoire peut légitimement être associée à une période de prospérité, de mobilité sociale et de capacité d’investissement public, mais les conditions internationales qui avaient permis cette configuration ont profondément changé. Le marché mondial de l’énergie est différent, les technologies sont différentes, les chaînes de production sont différentes, les rapports de puissance sont différents et les attentes des nouvelles générations sont différentes. Même si le Venezuela retrouvait demain un niveau élevé de revenus pétroliers, il ne retrouverait pas exactement le monde dans lequel ces revenus avaient autrefois produit leur influence. La reconstruction doit donc être prospective plutôt que nostalgique.

Cette exigence constitue probablement l’une des conditions les plus difficiles de la transformation nationale. Les sociétés en crise cherchent naturellement à retrouver ce qu’elles ont perdu. Elles comparent le présent à une période antérieure considérée comme plus stable, plus prospère ou plus prévisible. Cette mémoire peut jouer un rôle positif lorsqu’elle rappelle ce que le pays est capable d’accomplir, mais elle devient problématique lorsqu’elle transforme le passé en modèle obligatoire. Le Venezuela ne doit pas chercher à reconstruire une économie pétrolière du XXe siècle avec les outils du XXIe siècle. Il doit utiliser les ressources de son passé pour construire une économie adaptée à l’avenir.

La première trajectoire possible serait celle d’une reconstruction souveraine et ouverte. Dans ce scénario, le Venezuela parviendrait progressivement à stabiliser son environnement monétaire et financier, à restaurer les infrastructures essentielles, à renforcer l’État de droit, à attirer des investissements productifs et à utiliser ses ressources énergétiques comme levier de diversification. Le pétrole resterait important, peut-être même très important, mais il ne constituerait plus l’unique architecture de l’économie. Les revenus énergétiques seraient progressivement transformés en investissements dans l’électricité, les transports, les ports, l’éducation, la santé, les télécommunications, l’industrie, la recherche et les technologies numériques. La logique serait celle d’une économie qui utilise son avantage naturel pour construire des avantages artificiels, c’est-à-dire des compétences et des capacités que d’autres pays ne peuvent pas simplement reproduire en possédant une ressource naturelle similaire.

Dans cette trajectoire, la question monétaire serait intégrée à une stratégie plus large de restauration de la confiance. Si une dollarisation partielle ou plus large devait contribuer à stabiliser les échanges et à protéger les ménages contre la perte de valeur de la monnaie nationale, elle pourrait être considérée comme un instrument de transition ou comme une composante durable de l’architecture monétaire. Mais elle ne devrait pas être présentée comme la finalité de la réforme. Le véritable objectif serait de créer les conditions économiques permettant progressivement au pays de disposer d’un système monétaire crédible, quelle que soit la forme institutionnelle finalement retenue. La monnaie retrouverait alors sa fonction fondamentale : faciliter l’activité économique plutôt que devenir le principal sujet de l’activité politique.

Dans ce scénario favorable, la reconstruction du système bancaire serait tout aussi importante. Une économie ne peut pas se diversifier si son système financier ne sait pas financer les entreprises, les infrastructures, les logements, les exportations et l’innovation. La restauration de la confiance dans les banques, la modernisation des systèmes de paiement et le développement des services financiers numériques pourraient jouer un rôle majeur. Mais la modernisation financière ne devrait pas être confondue avec la simple multiplication des applications numériques. Un système financier moderne est d’abord un système capable de mobiliser l’épargne vers l’investissement productif, de gérer les risques et de faciliter l’intégration des entreprises nationales aux marchés internationaux.

La deuxième trajectoire serait celle d’une stabilisation sans transformation. Elle est probablement plus facile à imaginer parce qu’elle correspond à une situation dans laquelle certaines variables macroéconomiques s’améliorent sans que la structure profonde de l’économie soit suffisamment modifiée. La monnaie pourrait devenir plus stable, l’inflation pourrait diminuer, la production pétrolière pourrait progresser et certains investissements étrangers pourraient revenir, mais l’économie resterait fortement dépendante des hydrocarbures. Les infrastructures essentielles seraient partiellement restaurées, sans que l’ensemble du territoire bénéficie d’une modernisation comparable. Les secteurs non pétroliers progresseraient, mais trop lentement pour absorber la demande d’emploi d’une population active jeune et pour réduire suffisamment la dépendance aux revenus énergétiques.

Ce scénario serait politiquement plus confortable à court terme parce qu’il permettrait aux gouvernements de présenter des améliorations visibles sans engager toutes les transformations institutionnelles nécessaires. Mais il resterait extrêmement vulnérable. Une nouvelle chute des prix énergétiques, une crise géopolitique, une nouvelle vague de sanctions ou un choc technologique pourrait rapidement exposer les faiblesses structurelles du modèle. Le pays aurait retrouvé une certaine stabilité sans avoir réellement construit sa résilience.

La troisième trajectoire serait celle d’une nouvelle dépendance. Dans ce scénario, la crise monétaire conduirait à une ouverture économique rapide mais insuffisamment encadrée. Le Venezuela attirerait des capitaux et augmenterait sa production énergétique, mais sans développer suffisamment les fournisseurs locaux, la recherche, la formation et les industries de transformation. Les infrastructures seraient modernisées principalement par des acteurs étrangers et les technologies seraient importées sans transfert significatif de compétences. Les revenus augmenteraient, mais la capacité nationale de production resterait limitée. Le pays passerait alors d’une dépendance ancienne à une dépendance nouvelle.

Cette possibilité est particulièrement importante dans le contexte de la compétition entre grandes puissances. Un Venezuela cherchant rapidement des capitaux pourrait être tenté d’accepter presque toutes les offres disponibles. Mais une stratégie de reconstruction ne peut pas être uniquement évaluée selon le volume des investissements annoncés. Un investissement de plusieurs milliards de dollars peut produire peu de transformation nationale s’il importe l’essentiel des équipements, des compétences et des services depuis l’étranger, rapatrie une grande partie des profits et laisse peu de capacités derrière lui. À l’inverse, un investissement plus modeste peut avoir un effet beaucoup plus important lorsqu’il crée une chaîne de fournisseurs locaux, forme des ingénieurs, développe une université, augmente les exportations et produit des connaissances réutilisables.

La différence entre ces deux trajectoires réside donc dans la notion de capacité. Le Venezuela ne doit pas seulement chercher à recevoir du capital. Il doit chercher à accumuler des capacités. Cette distinction devrait devenir un principe central de sa politique économique. Chaque grand projet devrait être évalué selon plusieurs critères : combien d’emplois qualifiés crée-t-il, quelle part de la valeur reste dans le pays, quelles compétences sont transférées, quelles entreprises nationales peuvent participer, quelles infrastructures nouvelles sont produites et quelles possibilités d’exportation apparaissent après sa réalisation ? Cette approche permettrait de passer d’une politique d’attraction des investissements à une politique de transformation par l’investissement.

La reconstruction industrielle devrait suivre la même logique. Il serait irréaliste de chercher à reproduire toutes les industries existantes dans les grandes puissances. Le Venezuela doit sélectionner les secteurs dans lesquels ses ressources, sa géographie, sa population et ses relations commerciales lui donnent des avantages. L’énergie et la pétrochimie constituent naturellement un premier domaine. L’agro-industrie pourrait en constituer un deuxième, à condition de moderniser les infrastructures rurales, l’irrigation, le stockage, la logistique et le financement. La transformation des minerais pourrait représenter un troisième axe, mais elle exigerait une stratégie environnementale et industrielle rigoureuse. Les services numériques et certains secteurs de l’économie de la connaissance pourraient constituer un quatrième axe, particulièrement important pour les nouvelles générations.

Cette diversification ne doit cependant pas devenir une liste interminable de secteurs prioritaires. Une erreur fréquente des politiques industrielles consiste à déclarer prioritaires presque toutes les activités économiques, ce qui revient finalement à ne fixer aucune priorité. Le Venezuela devra concentrer ses ressources sur quelques chaînes de valeur susceptibles de produire des effets multiplicateurs. La réussite dépendra moins du nombre de secteurs annoncés que de la cohérence entre énergie, formation, infrastructures, financement, recherche et accès aux marchés.

Le secteur énergétique restera au centre de cette architecture. Même dans une économie engagée dans la transition énergétique mondiale, le pétrole et le gaz continueront vraisemblablement de jouer un rôle majeur pendant de nombreuses années. Le Venezuela dispose donc d’une fenêtre stratégique. Il peut utiliser cette période pour reconstruire son industrie énergétique tout en préparant progressivement la diversification. Le danger serait de considérer la demande mondiale future comme une garantie permanente. Les transformations technologiques et climatiques peuvent modifier plus rapidement que prévu les structures de consommation, les investissements et les normes internationales. Une politique prudente doit donc considérer les revenus pétroliers actuels comme une ressource à convertir plutôt que comme une rente éternelle.

Cette conversion pourrait prendre plusieurs formes. Une partie des revenus pourrait financer les infrastructures énergétiques nationales, notamment la modernisation des réseaux électriques. Une autre pourrait soutenir la formation technique et scientifique. Une autre pourrait contribuer à un fonds d’investissement national destiné aux infrastructures et aux secteurs exportateurs. Une partie pourrait renforcer les réserves et la stabilité financière. Le principe essentiel serait d’empêcher que les périodes de prix élevés provoquent automatiquement une expansion des dépenses courantes sans augmentation correspondante des actifs productifs du pays.

La question des infrastructures électriques mérite une attention particulière parce qu’elle se trouve au croisement de presque toutes les transformations futures. Sans électricité fiable, il n’y a pas d’industrie moderne, pas de centres de données, pas de services numériques compétitifs, pas de système de santé efficace et pas de véritable transition technologique. L’électricité devient ainsi l’une des premières infrastructures de souveraineté du XXIe siècle. Le Venezuela pourrait disposer d’un potentiel énergétique immense et pourtant rester technologiquement vulnérable si son réseau national demeure fragile.

La reconstruction électrique pourrait également ouvrir une nouvelle stratégie de diversification énergétique. Le potentiel hydroélectrique, solaire et éolien de certaines régions pourrait être développé en complément des hydrocarbures. Mais la transition ne devrait pas être pensée comme une opposition entre pétrole et énergies renouvelables. Dans un pays comme le Venezuela, la question devrait plutôt être celle du meilleur usage de chaque source d’énergie. Les hydrocarbures peuvent fournir des revenus et certaines capacités industrielles, tandis que les renouvelables peuvent contribuer à diversifier le système électrique et à réduire certaines vulnérabilités territoriales.

L’agriculture représente un autre domaine dans lequel le Venezuela pourrait chercher à réduire une dépendance historique. Une politique alimentaire moderne ne peut cependant pas être réduite à l’augmentation des surfaces cultivées. Elle doit intégrer les semences, l’irrigation, les engrais, la mécanisation, le stockage, la transformation, le transport, les assurances agricoles, les données météorologiques et l’accès au crédit. L’agriculture du XXIe siècle devient elle aussi une industrie technologique. Les données satellitaires, les capteurs, les modèles météorologiques et l’intelligence artificielle peuvent améliorer les rendements et réduire certains risques. Le Venezuela pourrait ainsi utiliser la technologie pour transformer un secteur traditionnel en secteur de modernisation.

Cette transformation serait particulièrement importante pour la sécurité alimentaire. Une économie qui dépend excessivement des importations alimentaires reste vulnérable aux variations de change, aux crises logistiques et aux perturbations géopolitiques. La souveraineté alimentaire ne signifie pas nécessairement produire absolument tout sur le territoire. Elle signifie disposer d’une capacité suffisante pour garantir l’accès à l’alimentation même lorsque les marchés internationaux connaissent des perturbations. Cette nuance est fondamentale pour éviter un protectionnisme inefficace.

Le commerce extérieur devra donc rester ouvert. Le Venezuela ne pourra pas reconstruire son économie en se coupant des marchés internationaux. Il devra au contraire chercher à multiplier les débouchés. L’accès aux marchés américains, chinois, européens, latino-américains et caribéens pourrait permettre aux entreprises nationales de développer plusieurs sources de revenus. Mais cette ouverture devra être accompagnée d’une politique de compétitivité. Une entreprise protégée en permanence contre la concurrence internationale ne devient pas nécessairement plus productive. La protection peut être temporairement nécessaire pour permettre à certains secteurs naissants de se développer, mais elle doit être accompagnée d’objectifs précis de productivité et d’exportation.

Cette question conduit directement au problème de la taille du marché national. Le Venezuela dispose d’un marché intérieur significatif, mais insuffisant pour permettre à toutes les industries modernes d’atteindre seules les économies d’échelle nécessaires. L’intégration régionale pourrait donc jouer un rôle déterminant. La proximité avec la Colombie, le Brésil, la Caraïbe et les marchés nord-américains offre des possibilités considérables. La reconstruction des infrastructures frontalières et logistiques pourrait permettre au Venezuela de devenir une plateforme de circulation entre plusieurs espaces économiques.

Cette position géographique pourrait être renforcée par les nouvelles routes commerciales qui émergent dans un monde où les entreprises cherchent à diversifier leurs chaînes d’approvisionnement. Le nearshoring et la régionalisation partielle de certaines productions peuvent créer des opportunités pour les pays latino-américains. Mais une géographie favorable ne suffit pas. Les entreprises choisiront les territoires où les infrastructures fonctionnent, où les règles sont stables, où les coûts logistiques sont prévisibles et où la main-d’œuvre dispose des compétences nécessaires.

Le Venezuela devra donc investir dans sa réputation économique autant que dans ses infrastructures physiques. La confiance internationale est un actif immatériel qui se construit lentement et peut disparaître rapidement. Les réformes devront être suffisamment transparentes pour permettre aux investisseurs, aux partenaires commerciaux et aux institutions financières d’évaluer les progrès réalisés. La publication régulière de données crédibles, la stabilité des contrats et la prévisibilité réglementaire pourraient devenir des instruments de diplomatie économique.

Cette reconstruction institutionnelle devra également intégrer la lutte contre la corruption. Il serait toutefois insuffisant de présenter la corruption comme un simple problème moral. Elle constitue aussi un problème économique. Lorsqu’un système public distribue des licences, des marchés ou des ressources sans transparence, il crée des incitations à rechercher des privilèges plutôt qu’à investir dans la productivité. Les entreprises consacrent alors une partie de leurs ressources à obtenir des avantages administratifs au lieu d’améliorer leurs produits et leurs services. La lutte contre la corruption doit donc être pensée comme une politique de compétitivité.

L’État lui-même devra changer de fonction. Il ne pourra plus être simultanément le principal producteur, le principal employeur, le principal investisseur et l’arbitre de toutes les activités économiques. Mais il ne pourra pas non plus se retirer complètement au nom d’un marché supposé capable de résoudre toutes les difficultés. La reconstruction exigera un État stratège, capable de définir les infrastructures essentielles, de réguler les marchés, de protéger la concurrence, de financer certains biens publics et de corriger les défaillances du secteur privé. La question ne sera donc pas de choisir entre État et marché, mais de déterminer quelles fonctions doivent être assumées par chacun.

Cette articulation sera particulièrement importante dans le domaine de l’innovation. Les entreprises peuvent créer des produits et des services, mais les investissements fondamentaux dans la recherche, l’éducation et certaines infrastructures scientifiques nécessitent souvent un soutien public. Le Venezuela devra reconstruire ses universités comme des institutions de production de connaissances et non seulement comme des lieux de formation. Une université moderne doit pouvoir travailler avec des entreprises, participer à des projets internationaux, attirer des chercheurs, développer des laboratoires et produire des innovations susceptibles d’être valorisées économiquement.

La diaspora pourrait jouer ici un rôle déterminant. De nombreux professionnels vénézuéliens disposent désormais d’une expérience dans des systèmes économiques et scientifiques différents. Le défi sera de créer des mécanismes permettant à cette expérience de revenir dans le pays sous forme de projets, de partenariats, de formations et d’investissements. La reconstruction ne devrait pas attendre que tous les expatriés rentrent. Elle devrait leur permettre de participer même lorsqu’ils restent à l’étranger.

Cette stratégie pourrait être particulièrement efficace dans les secteurs technologiques. Un ingénieur vivant à Miami, Madrid, Bogotá, Santiago, Toronto ou São Paulo peut contribuer à un projet vénézuélien sans nécessairement s’installer immédiatement au Venezuela. Les plateformes numériques rendent possibles des collaborations internationales qui étaient difficiles à imaginer il y a une génération. Une politique intelligente de diaspora pourrait ainsi transformer une conséquence majeure de la crise en ressource pour la reconstruction.

La question démographique devra également être intégrée à la planification. L’émigration massive a modifié la structure de la population et la disponibilité des compétences. Le retour d’une partie de la diaspora pourrait contribuer à la reconstruction, mais il ne faut pas supposer que tous les départs seront inversés. Le Venezuela devra donc construire une stratégie qui fonctionne avec sa population réellement présente tout en maintenant un lien institutionnel avec ceux qui vivent ailleurs.

Cette réalité impose de revoir la notion de territoire national. Dans un monde numérique, la nation ne disparaît pas avec l’émigration. Les réseaux familiaux, économiques, culturels et professionnels peuvent maintenir des liens transnationaux. Le Venezuela pourrait donc construire une forme de citoyenneté économique plus connectée, permettant à sa diaspora de participer à certains investissements, programmes éducatifs et initiatives entrepreneuriales. Cette approche serait particulièrement utile pour mobiliser l’épargne et les compétences.

La question sociale restera cependant au centre de la reconstruction. Une stratégie de croissance qui ne réduit pas suffisamment les inégalités risque de créer une nouvelle polarisation. Les ménages qui disposent déjà de compétences, de capitaux et de réseaux internationaux bénéficieront probablement plus rapidement des nouvelles opportunités. Les populations les plus vulnérables pourraient rester exclues. La reconstruction devra donc associer croissance et mobilité sociale. L’éducation, la santé, la formation professionnelle et les infrastructures de base seront les principaux instruments de cette mobilité.

Cette dimension sociale est également indispensable pour la stabilité politique. Les transitions économiques produisent presque toujours des gagnants et des perdants temporaires. Certaines entreprises disparaissent, certaines subventions sont réduites, certains emplois sont transformés. Si ces changements ne sont pas accompagnés de mécanismes de protection et de reconversion, ils peuvent produire une résistance sociale susceptible de bloquer les réformes. La réforme doit donc être suffisamment ambitieuse pour transformer l’économie, mais suffisamment humaine pour préserver la cohésion sociale.

L’horizon 2035 devra également intégrer la transformation du marché du travail par l’intelligence artificielle. Une partie des emplois administratifs et répétitifs pourrait être automatisée, tandis que de nouveaux métiers apparaîtront dans les services numériques, l’ingénierie, la maintenance, la cybersécurité, la santé et la gestion des données. Le Venezuela ne peut pas attendre que cette transformation arrive. Il doit préparer dès maintenant les systèmes éducatifs et professionnels qui permettront aux travailleurs de changer de métier lorsque les tâches évolueront.

La question fondamentale sera alors celle de la productivité du travail humain. Un pays ne peut pas construire durablement sa compétitivité uniquement sur des salaires faibles. Cette stratégie finit par rencontrer les limites de la concurrence mondiale et peut enfermer les travailleurs dans des activités à faible valeur ajoutée. Le Venezuela devra chercher au contraire à augmenter la valeur produite par chaque travailleur grâce à la formation, aux équipements, aux infrastructures et aux technologies.

Cette transformation aura une conséquence importante sur la définition du développement. Pendant longtemps, le développement a été associé à l’industrialisation matérielle : produire davantage d’acier, de ciment, de voitures ou de machines. Ces activités restent importantes, mais le XXIe siècle ajoute une dimension immatérielle. Les données, les logiciels, les brevets, les services professionnels, les algorithmes et les connaissances deviennent eux aussi des actifs économiques. Le Venezuela devra donc construire une économie capable de produire à la fois des biens physiques et des actifs immatériels.

Cette double capacité pourrait permettre au pays de dépasser une ancienne opposition entre économie pétrolière et économie numérique. Il ne s’agit pas de choisir entre les deux. L’énergie peut financer le numérique, tandis que le numérique peut améliorer l’énergie. L’intelligence artificielle peut optimiser certaines opérations énergétiques, anticiper des défaillances, améliorer la logistique et réduire certains coûts. Les données satellitaires peuvent améliorer l’agriculture. Les systèmes numériques peuvent moderniser les administrations. Les technologies peuvent donc devenir des instruments de transformation des secteurs traditionnels.

La réussite dépendra toutefois de la capacité à éviter une nouvelle fracture numérique interne. Les grandes villes et les groupes sociaux les plus favorisés pourraient bénéficier rapidement des nouvelles technologies, tandis que certaines régions rurales ou populations vulnérables resteraient à l’écart. Une stratégie nationale de transformation numérique doit donc considérer la connectivité comme une infrastructure publique essentielle, au même titre que l’électricité et les routes.

Cette question rejoint directement celle de l’éducation. L’école du Venezuela de 2035 ne pourra pas être simplement une version améliorée de celle de 2025. Elle devra intégrer la culture numérique, la pensée critique, les sciences, les mathématiques, les langues étrangères, les compétences professionnelles et l’apprentissage permanent. Mais elle devra également conserver une dimension humaine. L’intelligence artificielle peut accélérer l’accès à l’information, mais elle ne remplace pas la relation pédagogique, la formation du jugement, la responsabilité et la capacité à vivre dans une société démocratique.

La modernisation technologique ne devra donc pas devenir une nouvelle forme de déshumanisation. C’est un risque réel. Une société qui mesure tout à travers les données peut perdre la capacité à considérer les individus comme des citoyens et non comme de simples profils statistiques. Le Venezuela devra chercher un équilibre entre efficacité numérique et dignité humaine. La technologie doit renforcer les capacités de la société et non remplacer sa capacité à décider collectivement de ses priorités.

Cette exigence donne une profondeur particulière à la question générationnelle. Les jeunes Vénézuéliens ne demandent pas seulement des emplois. Ils demandent la possibilité d’imaginer un avenir. Ils veulent pouvoir étudier, travailler, voyager, créer une entreprise, construire une famille et participer à la société sans avoir le sentiment que leur avenir est nécessairement ailleurs. La reconstruction économique devra donc être évaluée selon sa capacité à restaurer cette possibilité.

Le retour de l’espérance constitue un indicateur social et économique aussi important que certains chiffres macroéconomiques. Lorsqu’une société cesse de croire en son avenir, les comportements économiques changent. Les familles cherchent à émigrer, les entrepreneurs déplacent leurs capitaux, les étudiants choisissent des carrières à l’étranger et les travailleurs investissent moins dans des compétences dont ils ne voient pas l’utilité locale. Inversement, lorsque les citoyens recommencent à croire qu’ils peuvent construire quelque chose dans leur propre pays, l’investissement humain augmente.

C’est pourquoi la reconstruction du Venezuela devra être pensée comme une reconstruction de la confiance collective. La monnaie n’est qu’une partie de cette confiance. Les institutions, l’éducation, les infrastructures, la justice, la sécurité et la stabilité politique en sont les autres composantes. Une monnaie stable peut contribuer à restaurer la confiance, mais elle ne peut pas la produire seule. La confiance naît lorsque les citoyens constatent que les règles fonctionnent et que leurs efforts peuvent produire des résultats durables.

L’horizon 2035 pourrait alors devenir celui d’un Venezuela profondément différent. Non pas nécessairement une puissance mondiale, car cette ambition serait disproportionnée, mais une puissance régionale plus stable, plus productive et plus connectée. Un pays capable de fournir de l’énergie, de produire davantage de nourriture, de développer certaines industries, d’accueillir des investissements, de former des talents, de participer aux chaînes de valeur régionales et de jouer un rôle important dans la Caraïbe et en Amérique du Sud.

Cette position serait déjà considérable. La puissance ne se mesure pas uniquement au produit intérieur brut ou au nombre de soldats. Elle se mesure également à la capacité d’un pays à devenir utile aux autres sans devenir dépendant d’eux. Un Venezuela capable de contribuer à la sécurité énergétique régionale, à la sécurité alimentaire, aux infrastructures caribéennes et à certaines chaînes industrielles disposerait d’une influence supérieure à celle que lui confère aujourd’hui sa seule richesse pétrolière.

Cette transformation exigerait cependant une politique étrangère différente. Le Venezuela devrait apprendre à négocier simultanément avec plusieurs centres de puissance, en recherchant les complémentarités plutôt que les alignements permanents. La relation avec Washington devrait être évaluée selon les intérêts économiques et sécuritaires. Les relations avec Pékin pourraient être utilisées pour développer des capacités industrielles et commerciales. Les relations avec New Delhi pourraient ouvrir des possibilités dans l’énergie, les médicaments, les technologies et les services. Les relations avec l’Europe pourraient soutenir la modernisation institutionnelle, scientifique et industrielle. Les relations avec le Brésil et la Colombie pourraient contribuer à l’intégration régionale.

Cette diversification ne serait pas une stratégie de neutralité absolue. Elle serait une stratégie d’autonomie. Le Venezuela ne pourrait probablement pas éviter toutes les pressions internationales, mais il pourrait réduire sa vulnérabilité en multipliant ses options. Dans un monde fragmenté, la capacité à disposer de plusieurs alternatives constitue une forme de puissance.

La réussite de cette stratégie dépendra finalement de la qualité de la gouvernance. Les meilleures ressources naturelles, les meilleurs investissements et les meilleures technologies ne produiront pas les résultats attendus si les institutions restent incapables de coordonner les politiques publiques. La reconstruction devra donc être accompagnée d’une réforme administrative profonde. Les administrations devront disposer de compétences, de données, d’outils numériques et d’objectifs mesurables. L’État devra apprendre à évaluer ses propres politiques et à abandonner celles qui ne produisent pas les résultats attendus.

Cette culture de l’évaluation constitue une rupture importante avec certaines pratiques politiques traditionnelles. Une politique publique ne devrait pas être considérée comme réussie parce qu’elle a été annoncée ou financée. Elle doit être jugée sur ses effets. Combien d’emplois ont été créés ? Combien d’enfants ont amélioré leurs résultats scolaires ? Combien de temps faut-il pour créer une entreprise ? Combien coûte une coupure électrique ? Combien de kilomètres de routes sont réellement praticables ? Quelle proportion des investissements reste dans l’économie nationale ? Ces questions permettent de transformer la gouvernance en processus d’apprentissage.

Le Venezuela de 2035 pourrait donc devenir une société plus pragmatique sans nécessairement devenir une société dépourvue d’idéal. Le pragmatisme ne signifie pas l’abandon des valeurs. Il signifie que les valeurs doivent être traduites en institutions et en résultats. La souveraineté doit produire des capacités. La justice sociale doit produire de la mobilité. Le patriotisme doit produire de l’investissement dans le pays. La démocratie doit produire des institutions capables de gérer les désaccords. La modernisation doit produire de meilleures possibilités pour les citoyens.

C’est à ce niveau que la rupture monétaire évoquée au début de ce dossier pourrait prendre toute sa signification historique. Si elle reste seulement un changement de monnaie, elle ne représentera qu’une réponse technique à une crise. Si elle s’inscrit dans une transformation plus large de l’État, de l’économie et de la relation du pays avec le monde, elle pourrait devenir l’un des signes visibles d’un changement d’époque. Mais cette transformation ne sera jamais automatique. Le Venezuela pourrait également connaître une stabilisation superficielle, une reprise pétrolière sans diversification, une dépendance nouvelle aux capitaux étrangers ou une polarisation politique renouvelée. Aucun scénario favorable n’est garanti. Les ressources dont dispose le pays sont importantes, mais elles ne constituent pas une assurance contre les erreurs de gouvernance.

La véritable question de 2035 sera donc moins celle de la quantité de pétrole produite ou de la forme exacte de la monnaie que celle de la qualité des institutions et de la capacité du pays à apprendre. Si le Venezuela parvient à tirer les leçons de ses crises, à utiliser ses ressources pour construire des capacités, à mobiliser sa diaspora, à former sa jeunesse et à diversifier ses partenariats, il pourra transformer une période de rupture en fondation d’une nouvelle étape historique. S’il se contente de stabiliser les symptômes sans modifier les structures, il risque de retrouver périodiquement les mêmes fragilités sous des formes différentes.

L’histoire offre rarement une seconde chance aussi clairement identifiable. Le Venezuela se trouve devant une période dans laquelle plusieurs transformations mondiales peuvent converger : évolution des marchés énergétiques, réorganisation des chaînes de valeur, compétition entre Washington et Pékin, montée de l’Inde, affirmation de nouvelles puissances intermédiaires, développement de l’intelligence artificielle, transformation des systèmes monétaires et recherche de nouvelles formes d’autonomie par les pays du Sud. Cette convergence peut constituer une menace, mais elle peut également offrir une fenêtre stratégique. La condition essentielle sera de comprendre que cette fenêtre ne restera pas ouverte indéfiniment. Les pays qui disposeront demain des meilleures infrastructures numériques, des meilleurs systèmes éducatifs, des capacités énergétiques les plus fiables et des institutions les plus crédibles attireront davantage les capitaux, les talents et les technologies. Les autres risquent de devenir progressivement des marchés de consommation et des fournisseurs de matières premières. Le Venezuela doit donc se positionner avant que les nouvelles chaînes de valeur mondiales ne se consolident définitivement.

À l’horizon 2035, la réussite ne devrait pas être définie par le retour à une ancienne grandeur. Elle devrait être définie par la création d’une nouvelle capacité nationale. Un Venezuela capable de produire davantage, de mieux éduquer, de mieux soigner, de mieux connecter son territoire, de retenir davantage de talents, de mobiliser sa diaspora, de négocier avec plusieurs puissances et de transformer ses ressources en capital humain et technologique serait déjà profondément différent de celui que les crises successives ont produit.

Le véritable tournant serait alors accompli lorsque la société ne mesurerait plus son avenir uniquement à travers la question de savoir qui contrôle le pétrole, quelle monnaie circule ou quelle puissance internationale soutient le gouvernement. Elle commencerait à mesurer sa puissance à travers ce qu’elle est capable de construire elle-même. C’est peut-être là que se trouve la définition la plus exigeante de la souveraineté pour le Venezuela du XXIe siècle : ne plus seulement posséder des ressources, mais posséder les capacités nécessaires pour décider de leur avenir.

LES SCÉNARIOS GÉOPOLITIQUES DU VENEZUELA: ENTRE DIVERSIFICATION STRATÉGIQUE ET NOUVELLE DÉPENDANCE

La question géopolitique du Venezuela ne peut plus être abordée selon la logique binaire qui a longtemps structuré son discours extérieur. Pendant une grande partie des dernières décennies, la politique internationale de Caracas s’est construite autour d’une opposition fortement politisée entre Washington et ses adversaires, avec une place centrale accordée à Cuba, à la Russie, à la Chine et, plus largement, à l’idée d’un front politique destiné à résister à l’influence américaine. Cette lecture a correspondu à une période historique particulière et a produit des alliances, des solidarités et des mécanismes de coopération dont les effets ne doivent pas être minimisés. Mais elle devient progressivement insuffisante pour comprendre le Venezuela qui devra émerger de la crise actuelle. Le système international n’est plus organisé autour de deux blocs idéologiques comparables à ceux de la guerre froide, et même la multipolarité contemporaine ne produit pas un ensemble homogène de puissances opposées à l’Occident. Elle produit plutôt une compétition fluide dans laquelle les États recherchent des partenaires différents selon leurs besoins énergétiques, commerciaux, technologiques, financiers et sécuritaires. Dans ce nouvel environnement, le Venezuela devra probablement abandonner la logique du choix permanent d’un camp pour adopter celle d’une diversification stratégique de ses relations extérieures.

Cette transformation ne signifie pas que la relation avec les États-Unis perdra son importance. Elle signifie au contraire qu’elle devra être comprise avec davantage de réalisme. La proximité géographique, la profondeur historique des relations économiques, les flux migratoires, les intérêts énergétiques, la présence du marché américain et le poids du dollar font des États-Unis un acteur incontournable pour le Venezuela, quelles que soient les préférences idéologiques du gouvernement en place. La question stratégique n’est donc pas de savoir si Caracas doit être proche ou éloigné de Washington dans l’abstrait. Elle est de déterminer dans quelles conditions une relation avec Washington peut contribuer à la reconstruction vénézuélienne sans reproduire une dépendance politique ou économique excessive. Cette distinction entre coopération et alignement sera probablement l’une des clés de la diplomatie vénézuélienne du XXIe siècle.

L’évolution récente de la politique américaine montre d’ailleurs que Washington lui-même raisonne de moins en moins selon les catégories traditionnelles de l’ouverture économique sans conditions. La politique tarifaire, les restrictions technologiques, la sécurisation des chaînes d’approvisionnement, les sanctions, les politiques énergétiques et les exigences adressées aux alliés témoignent d’une conception plus stratégique des relations économiques. Le commerce est désormais directement associé à la sécurité nationale, à la compétitivité industrielle et à la puissance géopolitique. Le Venezuela devra comprendre cette transformation. Il ne négociera pas simplement avec un marché américain, mais avec une puissance qui considère certaines dépendances économiques comme des vulnérabilités stratégiques.

Cette nouvelle géographie de la puissance américaine peut créer des opportunités pour Caracas, notamment dans le domaine énergétique, mais elle impose également des limites. Le Venezuela ne pourra pas espérer que l’importance de ses réserves d’hydrocarbures suffise à neutraliser toutes les autres considérations de la politique américaine. Les questions de sécurité, de migration, de gouvernance, de sanctions et de stabilité régionale resteront présentes. Une relation durable devra donc être construite sur plusieurs dossiers simultanément. L’énergie pourrait constituer un point d’entrée majeur, mais elle ne pourra pas être l’unique fondement de la relation.

La proximité avec les États-Unis présente en outre un avantage que le Venezuela ne devrait pas sous-estimer : l’accès potentiel à un marché immense et à un écosystème financier, technologique et universitaire exceptionnel. Une politique de reconstruction intelligente cherchera à transformer cette proximité géographique en avantage économique. Le Venezuela pourrait attirer des investissements dans l’énergie, l’agro-industrie, les services, les infrastructures et certaines activités manufacturières à condition de reconstruire progressivement la confiance juridique et institutionnelle nécessaire. Les entreprises américaines pourraient alors devenir des partenaires économiques parmi d’autres, plutôt que les instruments d’un affrontement idéologique.

La Chine représente une autre dimension essentielle de cette stratégie. Pékin a développé au cours des dernières décennies une présence importante dans les économies du Sud, notamment par les infrastructures, le commerce, les financements et les investissements industriels. Pour le Venezuela, la Chine constitue un partenaire particulièrement important en raison de ses capacités financières, industrielles et technologiques et de son rôle dans le marché mondial de l’énergie. Mais la relation avec Pékin devra elle aussi être réévaluée selon des critères de capacité nationale. Le Venezuela ne gagnera pas nécessairement à remplacer une dépendance par une autre. Il gagnera davantage à utiliser la concurrence entre partenaires pour obtenir de meilleures conditions de financement, de transfert technologique, de formation et d’accès aux marchés.

Cette nuance est fondamentale. La diversification ne signifie pas multiplier les drapeaux étrangers sur les infrastructures nationales. Elle signifie créer une structure dans laquelle aucun partenaire ne peut facilement imposer au pays une dépendance critique. Si la Chine finance une infrastructure, le Venezuela devrait chercher à garantir la formation de techniciens nationaux, l’intégration d’entreprises locales, la transparence des contrats et la possibilité d’utiliser cette infrastructure pour développer d’autres activités. Si une entreprise américaine investit dans l’énergie, le même principe devrait s’appliquer. La souveraineté stratégique commence lorsque le pays évalue les investissements non seulement selon leur montant, mais selon les capacités qu’ils laissent derrière eux.

L’Inde pourrait jouer dans cette architecture un rôle encore insuffisamment exploré. Sa position particulière dans le système international lui permet de maintenir des relations avec Washington, Moscou, les pays du Golfe, l’Europe et le monde en développement sans se placer totalement sous l’autorité d’un seul centre de puissance. Son économie, son secteur pharmaceutique, ses capacités numériques, ses besoins énergétiques et son poids démographique en font un partenaire potentiel pour le Venezuela. La coopération énergétique pourrait être complétée par des partenariats dans les médicaments, les technologies de l’information, la formation scientifique et certains services. L’intérêt d’une relation avec New Delhi résiderait précisément dans sa capacité à élargir l’espace diplomatique de Caracas.

La Corée du Sud pourrait représenter un autre partenaire stratégique, mais selon une logique différente. Sa force réside moins dans ses ressources naturelles que dans sa capacité à transformer la technologie, l’industrie et le capital humain en puissance économique. Les secteurs de l’électronique, des infrastructures, des télécommunications, de l’automobile, de la construction navale et de la recherche peuvent offrir des possibilités de coopération. Pour le Venezuela, une relation avec Séoul pourrait être particulièrement utile dans une stratégie de réindustrialisation et de modernisation technologique. Elle montrerait également qu’une politique étrangère diversifiée ne doit pas se limiter aux grandes puissances traditionnelles.

L’Europe conservera également une place importante. Malgré les difficultés politiques et économiques auxquelles elle est confrontée, l’Union européenne reste un centre majeur de réglementation, de recherche, de financement et de commerce. Son importance ne tient pas uniquement à ses marchés. Les normes européennes influencent une partie croissante du commerce mondial, notamment dans les domaines environnementaux, numériques, industriels et alimentaires. Pour le Venezuela, comprendre ces normes et s’y conformer progressivement pourrait devenir un avantage pour ses futures exportations. Une relation avec l’Europe pourrait donc être envisagée comme un investissement dans la modernisation institutionnelle autant que comme une relation commerciale.

Le Brésil constitue probablement le partenaire régional le plus important pour la reconstruction géopolitique du Venezuela. Sa taille économique, sa population, son influence diplomatique, sa proximité géographique et son rôle en Amérique du Sud en font un acteur incontournable. Une relation stable avec Brasilia pourrait faciliter les échanges commerciaux, la coopération énergétique, les infrastructures transfrontalières, la sécurité alimentaire et l’intégration régionale. Elle pourrait également réduire la dépendance du Venezuela à l’égard des relations avec les puissances extrarégionales.

La Colombie possède une importance comparable à une autre échelle. La frontière commune, les flux humains, le commerce et la proximité géographique rendent impossible une politique vénézuélienne durable qui ne prenne pas en compte Bogotá. La relation entre les deux pays devrait progressivement être considérée comme une relation d’interdépendance régionale plutôt que comme une simple question de sécurité frontalière. Les infrastructures, les marchés du travail, les échanges agricoles, l’énergie et la gestion des migrations peuvent constituer des domaines de coopération. Une frontière stable et productive serait un actif stratégique pour les deux pays.

Cette dimension régionale devient encore plus importante lorsque le Venezuela est replacé dans l’espace caribéen. Le pays possède une façade maritime considérable et se trouve à proximité des routes commerciales qui relient l’Amérique du Sud, la Caraïbe, l’Amérique du Nord et le canal de Panama. Cette position peut lui conférer une importance géoéconomique supérieure à ce que suggère une lecture strictement sud-américaine. Le Venezuela pourrait devenir un acteur énergétique et logistique majeur de la Caraïbe si ses infrastructures portuaires, énergétiques et industrielles étaient modernisées.

La relation avec Cuba devra cependant être repensée. Pendant des années, Caracas et La Havane ont incarné une solidarité politique qui dépassait largement les intérêts économiques immédiats. Cette relation a produit des échanges dans la santé, l’éducation et d’autres secteurs. Mais le contexte générationnel et économique a changé. Cuba connaît ses propres contraintes structurelles et doit elle-même s’adapter à une économie mondiale profondément transformée. Pour le Venezuela, la relation avec La Havane pourrait rester importante sur le plan historique et culturel, mais elle gagnerait à évoluer vers une coopération pragmatique centrée sur les domaines dans lesquels les deux pays disposent de compétences réellement complémentaires.

Cette évolution est significative parce qu’elle illustre la transformation générale de la politique extérieure vénézuélienne. Les relations internationales du XXIe siècle ne peuvent plus être durablement fondées sur la seule proximité idéologique. Les gouvernements peuvent être politiquement proches tout en ayant des économies incompatibles ou des capacités financières limitées. À l’inverse, des pays politiquement différents peuvent développer des partenariats extrêmement efficaces dans l’énergie, la technologie ou le commerce. La diplomatie contemporaine doit donc apprendre à séparer les désaccords politiques des intérêts économiques lorsque cela est possible.

La Russie représente précisément un cas dans lequel cette distinction est nécessaire. Moscou reste un partenaire historique de Caracas dans plusieurs domaines, mais la guerre en Ukraine a considérablement modifié les ressources disponibles, les priorités stratégiques et les contraintes économiques russes. Le Venezuela devra tenir compte de cette nouvelle réalité. La relation peut rester importante dans certains domaines, mais elle ne peut plus être considérée comme l’un des piliers exclusifs d’une stratégie internationale. La diversification devient d’autant plus nécessaire que les capacités économiques et technologiques de la Russie sont fortement mobilisées par ses propres priorités stratégiques.

La guerre en Ukraine a également produit une leçon plus générale. Elle a montré que les États qui disposent d’importantes ressources énergétiques, militaires ou naturelles peuvent conserver une capacité de résistance considérable, mais qu’ils peuvent également subir des coûts économiques et technologiques élevés lorsqu’ils entrent dans une confrontation prolongée avec une coalition beaucoup plus large. Pour le Venezuela, cette expérience devrait conduire à privilégier la résilience plutôt que la confrontation permanente. La meilleure protection contre la pression extérieure demeure une économie diversifiée, une population bien formée et des institutions solides.

La question des BRICS doit être abordée dans le même esprit. L’idée d’un monde moins dominé par les institutions occidentales répond à une réalité historique importante. De nombreux pays du Sud souhaitent davantage de représentation, de financement et de capacité de décision. Mais il serait excessif de considérer les BRICS comme un bloc politique homogène capable de fonctionner selon la logique des alliances militaires du XXe siècle. Les intérêts de la Chine, de l’Inde, du Brésil, de la Russie et des autres membres ne sont pas identiques. Le Venezuela doit donc éviter de transformer son éventuelle participation à cet espace en nouvelle orthodoxie géopolitique.

La véritable utilité de cet environnement multipolaire pourrait être différente. Il peut offrir au Venezuela davantage d’options commerciales, financières et diplomatiques. Il peut faciliter l’accès à certains marchés et à certains mécanismes de coopération. Il peut également contribuer à la diversification des relations internationales. Mais son intérêt dépendra de la capacité du Venezuela à négocier. Une économie faible peut participer à plusieurs organisations sans obtenir de véritables avantages. Une économie en reconstruction mais dotée de ressources stratégiques, de règles crédibles et d’une diplomatie compétente peut transformer sa position géographique en pouvoir de négociation.

La question des monnaies illustre cette transformation. Si le dollar continue de jouer un rôle central dans l’économie vénézuélienne, le pays devra simultanément observer l’évolution des autres systèmes de paiement et des monnaies internationales. La Chine cherche à accroître l’usage international du renminbi, l’Inde développe certaines infrastructures de paiement et plusieurs pays explorent des mécanismes permettant de réduire leur exposition aux systèmes financiers dominés par les États-Unis. Le Venezuela doit suivre ces évolutions sans tomber dans l’illusion qu’un système monétaire alternatif pourrait rapidement remplacer le dollar à l’échelle mondiale.

Le pragmatisme impose de distinguer la diversification des paiements de la substitution monétaire complète. Un pays peut utiliser plusieurs devises dans son commerce extérieur sans abandonner les instruments financiers qui restent les plus liquides et les plus largement acceptés. La véritable autonomie consiste à disposer de plusieurs options plutôt qu’à choisir idéologiquement une monnaie contre une autre.

Cette logique pourrait également s’appliquer aux technologies. Le Venezuela ne devrait pas dépendre d’un seul fournisseur de systèmes numériques, de télécommunications, de satellites ou de services cloud. Mais il serait également irréaliste de chercher à produire immédiatement toutes ces technologies sur son territoire. La stratégie pourrait consister à combiner plusieurs fournisseurs étrangers tout en développant progressivement certaines capacités nationales considérées comme critiques. Cette méthode permettrait de réduire les risques sans imposer une autarcie technologique impossible.

La cybersécurité deviendra ici un enjeu majeur. Une économie numérisée est également une économie exposée aux cyberattaques. Les réseaux électriques, les banques, les hôpitaux, les administrations et les infrastructures énergétiques peuvent devenir des cibles stratégiques. Le Venezuela devra donc intégrer la cybersécurité à sa conception de la souveraineté nationale. Une dépendance numérique non maîtrisée peut devenir aussi dangereuse qu’une dépendance énergétique.

Cette transformation de la souveraineté conduit à une nouvelle définition de la puissance. Au XXe siècle, un pays pouvait mesurer une grande partie de sa puissance à travers ses forces armées, son territoire, ses ressources naturelles et ses alliances. Au XXIe siècle, il doit également mesurer sa capacité à produire des données, à protéger ses réseaux, à former des ingénieurs, à développer des technologies, à attirer des capitaux et à contrôler certaines infrastructures critiques. Le Venezuela devra donc moderniser non seulement sa politique étrangère, mais également la conception même de sa sécurité nationale.

Cette nouvelle conception aura des conséquences sur les relations avec Washington comme avec Pékin. Les deux puissances cherchent à protéger leurs chaînes technologiques et industrielles. Elles peuvent donc devenir des partenaires, mais elles peuvent également exercer des pressions lorsque leurs intérêts stratégiques divergent. Le Venezuela devra apprendre à naviguer entre ces intérêts sans croire qu’il peut toujours éviter les choix difficiles. La diversification ne garantit pas l’absence de contraintes. Elle augmente simplement le nombre d’options disponibles.

L’horizon 2035 pourrait ainsi voir émerger trois modèles géopolitiques possibles pour Caracas.

Le premier serait celui d’un Venezuela principalement aligné sur Washington. Cette option pourrait offrir des avantages économiques importants, notamment si les relations énergétiques et commerciales étaient normalisées. Elle pourrait faciliter l’accès aux capitaux occidentaux et accélérer certaines réformes. Mais elle comporterait également le risque d’une dépendance excessive à l’égard d’un seul partenaire et d’une réduction de la marge diplomatique du pays.

Le deuxième serait celui d’un Venezuela fortement intégré à l’axe Chine-Russie et aux structures politiques du Sud. Cette orientation pourrait fournir des alternatives aux marchés occidentaux et renforcer certaines relations énergétiques et industrielles. Mais elle comporterait également des risques, notamment celui de reproduire une dépendance asymétrique et de limiter l’accès à certaines technologies, à certains capitaux et à certains marchés occidentaux.

Le troisième modèle serait celui d’un Venezuela à autonomie stratégique ouverte. C’est probablement le scénario le plus exigeant, mais également celui qui offrirait la plus grande marge de manœuvre. Le pays conserverait des relations économiques importantes avec les États-Unis, développerait ses partenariats avec la Chine, approfondirait ses relations avec l’Inde, la Corée du Sud et l’Europe, renforcerait son intégration avec le Brésil et la Colombie, maintiendrait certains liens avec la Russie et Cuba et utiliserait les espaces multilatéraux du Sud sans devenir prisonnier d’aucun d’entre eux.

Ce troisième modèle ne serait pas une neutralité parfaite. Aucun État moderne ne peut être totalement neutre dans toutes les questions. Il s’agirait plutôt d’une politique de différenciation : coopérer avec un partenaire sur un domaine tout en conservant une relation différente avec un autre sur un autre domaine. Cette capacité à dissocier les dossiers est devenue l’une des caractéristiques essentielles de la diplomatie des puissances intermédiaires.

Pour réussir cette stratégie, le Venezuela devra cependant améliorer considérablement la qualité de sa diplomatie économique. Les ambassades ne pourront plus être uniquement des représentations politiques. Elles devront devenir des plateformes de recherche de marchés, d’investissements, de technologies, de partenariats universitaires et de coopération industrielle. Les diplomates devront être capables de comprendre les chaînes de valeur, les politiques commerciales, les normes technologiques, les marchés financiers et les transformations énergétiques.

Cette professionnalisation sera particulièrement importante parce que la concurrence entre États pour attirer les investissements devient plus forte. Le Venezuela ne sera pas le seul pays à disposer de ressources énergétiques ou de main-d’œuvre. Il devra convaincre les investisseurs que ses avantages géographiques et naturels sont accompagnés d’une amélioration durable de la gouvernance. Dans ce contexte, la stabilité juridique deviendra une forme de diplomatie.

La relation avec les Caraïbes pourrait également être profondément transformée. Le Venezuela dispose d’une capacité énergétique qui pourrait contribuer à la sécurité énergétique de plusieurs États insulaires, mais cette influence ne devrait pas être conçue comme un instrument de domination politique. Une approche nouvelle pourrait privilégier des partenariats commerciaux transparents, des infrastructures partagées, des mécanismes de sécurité énergétique et des projets communs dans les domaines du climat, de la logistique et de l’alimentation.

La Caraïbe elle-même devient progressivement un espace stratégique plus important en raison du commerce mondial, des routes maritimes, des infrastructures numériques sous-marines, du changement climatique et des tensions géopolitiques. Le Venezuela pourrait jouer un rôle dans cette nouvelle architecture s’il parvient à stabiliser son économie et à moderniser ses infrastructures. Son positionnement géographique pourrait alors devenir un actif de puissance plutôt qu’un simple fait géographique.

Le changement climatique ajoute une autre dimension à cette stratégie. Les infrastructures énergétiques et urbaines vénézuéliennes seront exposées à des risques climatiques croissants. La reconstruction devra donc intégrer la résilience dès la conception des projets. Les ports, les routes, les réseaux électriques, les systèmes agricoles et les villes devront être construits pour mieux résister aux événements extrêmes. La politique climatique ne devrait donc pas être considérée uniquement comme une obligation internationale. Elle devrait devenir une composante de la sécurité nationale.

Cette vision élargie de la sécurité permettrait également de mieux comprendre la question migratoire. Les mouvements de population entre le Venezuela, la Colombie, les Caraïbes, les États-Unis et d’autres régions ne peuvent pas être traités uniquement comme un problème humanitaire ou policier. Ils constituent aussi une variable économique, démographique et géopolitique. Une reconstruction réussie pourrait réduire les pressions migratoires, tandis qu’une reprise incomplète pourrait maintenir les départs. Les politiques régionales devront donc intégrer cette dimension dans leurs stratégies de coopération.

La puissance géopolitique du Venezuela dépendra ainsi en grande partie de sa capacité à redevenir un pays fonctionnel. Cela peut sembler paradoxal, mais la première condition d’une influence internationale durable n’est pas la rhétorique extérieure. C’est la capacité intérieure. Un État qui fonctionne, qui produit, qui exporte, qui forme et qui protège ses citoyens dispose naturellement de davantage de marge diplomatique qu’un État dont les ressources sont absorbées par des crises internes.

Cette observation permet de revenir au point de départ de cette partie. Le Venezuela ne devra pas chercher un nouveau protecteur. Il devra chercher une nouvelle position. Cette position ne sera pas définie uniquement par ses alliances, mais par la qualité de ses capacités internes. La meilleure stratégie géopolitique serait donc une stratégie économique, industrielle, technologique et humaine qui rende le pays progressivement moins vulnérable aux décisions des autres.

La véritable autonomie stratégique ne sera jamais absolue. Même les grandes puissances dépendent des marchés, des technologies, des ressources et des partenaires étrangers. Les États-Unis dépendent de certaines chaînes industrielles mondiales. La Chine dépend de certains marchés et de certaines technologies. L’Inde dépend de ressources énergétiques extérieures. L’Europe dépend de certaines matières premières et technologies. La Russie dépend de certains marchés asiatiques. L’interdépendance est devenue une caractéristique structurelle du système international. La question n’est donc plus de savoir comment éliminer toute dépendance, mais comment éviter qu’une dépendance particulière devienne une vulnérabilité existentielle.

Pour le Venezuela, cette distinction pourrait devenir la base d’une nouvelle doctrine extérieure. Le pays pourrait accepter des interdépendances nombreuses, mais chercher à éviter les dépendances critiques. Il pourrait exporter de l’énergie sans dépendre d’un seul marché. Importer des technologies sans dépendre d’un seul fournisseur. Attirer des capitaux sans céder une partie excessive de sa capacité de décision. Utiliser plusieurs monnaies et systèmes de paiement sans perdre toute capacité de politique économique. Coopérer avec plusieurs puissances sans devenir l’instrument d’aucune d’entre elles.

Cette doctrine serait profondément différente de celle qui a dominé une partie du XXe siècle. Elle ne serait ni anti-américaine, ni pro-américaine, ni anti-chinoise, ni pro-chinoise, ni anti-russe, ni pro-russe. Elle serait d’abord pro-vénézuélienne, au sens le plus exigeant du terme : définir les intérêts nationaux, construire les capacités nécessaires pour les défendre et choisir les partenariats en fonction de leur contribution à ces intérêts.

C’est dans cette perspective que la transformation monétaire prend une dimension géopolitique. Une économie qui utilise massivement le dollar doit comprendre les avantages et les risques de cette situation. Une économie qui cherche à diversifier ses partenaires doit comprendre les mécanismes financiers alternatifs. Un État qui souhaite préserver son autonomie doit disposer d’une politique budgétaire crédible, d’un système bancaire fonctionnel et de réserves suffisantes. La géopolitique monétaire n’est donc jamais séparée de la qualité de la gouvernance intérieure.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir un exemple particulièrement intéressant de la nouvelle politique des puissances intermédiaires. Il ne possède pas la puissance économique des États-Unis ou de la Chine, mais il possède des ressources énergétiques considérables, une position géographique stratégique, une population importante, une diaspora mondiale et une histoire diplomatique qui lui donne une certaine visibilité internationale. Si ces atouts étaient combinés à une économie plus stable et à des institutions plus efficaces, le pays pourrait retrouver une influence régionale significative.

La question essentielle ne serait alors plus : avec qui le Venezuela doit-il s’aligner ?

Elle deviendrait : quelle capacité nationale le Venezuela veut-il construire, et quels partenaires peuvent l’aider à la construire sans la remplacer ?

Cette reformulation paraît simple, mais elle contient une véritable révolution stratégique. Elle transforme la politique extérieure d’une recherche d’alliances en une politique de construction de puissance. Elle transforme les relations internationales d’un débat sur les fidélités idéologiques en une négociation permanente autour des intérêts, des compétences et des capacités. Elle replace enfin la population au centre de la géopolitique, parce qu’une puissance nationale ne peut être durable que si elle améliore réellement les conditions de vie de ceux qui la composent.

À l’horizon 2035, le Venezuela pourrait donc occuper une position très différente dans le système international. Il pourrait rester un pays énergétique majeur, mais également devenir un acteur agro-industriel, logistique et numérique régional. Il pourrait maintenir une relation importante avec les États-Unis tout en développant des partenariats approfondis avec la Chine, l’Inde, l’Europe et l’Asie. Il pourrait renforcer ses relations avec ses voisins sans abandonner son autonomie. Il pourrait utiliser les institutions du Sud sans se laisser enfermer dans une nouvelle logique de blocs. Il pourrait enfin transformer sa diaspora en réseau de compétences plutôt qu’en simple conséquence de la crise.

Mais cette possibilité dépendra d’une condition fondamentale : que la géopolitique cesse d’être utilisée comme substitut à la politique intérieure. Aucune alliance internationale ne pourra remplacer une administration efficace, une monnaie crédible, une école fonctionnelle, une industrie compétitive et un système judiciaire prévisible. Les partenaires étrangers peuvent fournir des capitaux, des technologies et des marchés. Ils ne peuvent pas construire à la place du Venezuela les institutions qui doivent soutenir ces ressources.

La prochaine étape de l’histoire vénézuélienne sera donc déterminée par cette rencontre entre politique intérieure et politique extérieure. La reconstruction économique donnera au pays davantage de marge diplomatique, tandis qu’une diplomatie diversifiée pourra contribuer à la reconstruction économique. Ces deux dimensions devront progresser simultanément. C’est cette interaction qui permettra au Venezuela de passer d’une position souvent réactive dans le système international à une position davantage stratégique.

Le monde qui se dessine autour de lui ne sera ni américain, ni chinois, ni russe, ni européen, ni simplement multipolaire au sens classique. Il sera un monde de puissances imbriquées, de rivalités technologiques, de dépendances croisées et de coalitions variables. Dans cet environnement, les États qui survivront le mieux ne seront pas nécessairement ceux qui auront choisi le camp le plus puissant, mais ceux qui auront construit suffisamment de capacités pour pouvoir changer de partenaire sans changer de souveraineté. Pour le Venezuela, cette capacité pourrait devenir la définition même de sa nouvelle indépendance.

PARTIE XXII

LE PÉTROLE APRÈS LE PÉTROLE: TRANSFORMER LA RENTE ÉNERGÉTIQUE EN PUISSANCE INDUSTRIELLE, TECHNOLOGIQUE ET HUMAINE

Le Venezuela entre dans une période historique dans laquelle son principal avantage naturel peut simultanément devenir son plus grand atout et l’une de ses plus grandes vulnérabilités. Avec les plus importantes réserves prouvées de pétrole au monde, le pays possède une ressource dont la valeur géopolitique demeure considérable malgré les transformations du système énergétique mondial, les politiques climatiques, l’électrification progressive de certains secteurs et l’essor des nouvelles technologies. Pourtant, la question déterminante pour les prochaines décennies ne sera plus seulement de savoir combien de pétrole le Venezuela peut extraire, mais ce qu’il fera de la richesse produite par cette extraction. Un pays peut disposer de réserves gigantesques sans parvenir à construire une industrie compétitive, un système scientifique performant ou une économie technologiquement avancée. À l’inverse, une période de rente peut devenir un formidable instrument de transformation lorsqu’elle est convertie en capital humain, en infrastructures, en capacités productives, en recherche et en institutions capables de produire de la richesse longtemps après l’épuisement progressif de la ressource initiale. Le véritable enjeu vénézuélien n’est donc pas de sortir brutalement du pétrole, mais de sortir progressivement de la dépendance au pétrole.

Cette distinction permet de dépasser une opposition devenue trop simpliste entre économie pétrolière et transition énergétique. Le Venezuela n’a aucune raison de considérer les hydrocarbures comme une activité appartenant au passé alors même que le pétrole continuera de jouer un rôle important dans l’économie mondiale pendant une période encore longue. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer cette demande comme garantie pour plusieurs générations. Les politiques climatiques, l’évolution des transports, l’amélioration de l’efficacité énergétique, les technologies de substitution, les changements de comportement des consommateurs et les investissements massifs dans de nouvelles sources d’énergie peuvent progressivement modifier la structure du marché. La stratégie rationnelle consiste donc à utiliser la fenêtre historique encore disponible pour transformer une partie de la rente énergétique actuelle en capacités économiques qui survivront à la rente. Le pétrole doit pouvoir financer le Venezuela de demain plutôt que simplement maintenir le Venezuela d’hier.

Cette stratégie impose une politique énergétique organisée autour de deux temporalités complémentaires. La première consiste à restaurer la capacité productive du secteur pétrolier et gazier, car cette activité peut générer rapidement des recettes d’exportation, attirer des investissements et fournir les ressources nécessaires à la reconstruction. La seconde consiste à utiliser une partie de ces revenus pour préparer l’économie à un environnement dans lequel les hydrocarbures représenteront progressivement une part moins dominante de la création de valeur mondiale. Ces deux objectifs ne sont donc pas contradictoires. La véritable erreur serait de sacrifier le secteur pétrolier avant d’avoir construit les secteurs capables de prendre progressivement le relais, tout comme il serait dangereux de reconstruire la production pétrolière sans utiliser la nouvelle rente pour diversifier l’économie. Le choix stratégique se situe précisément entre ces deux échecs.

La reconstruction de l’industrie énergétique devra d’abord partir d’une réalité fondamentale: une réserve souterraine n’est pas encore une richesse économique. Elle devient une richesse lorsque le pays possède les capitaux, les technologies, les infrastructures, les compétences, les capacités logistiques et les marchés nécessaires pour l’extraire, la transporter, la transformer et la vendre dans des conditions compétitives. Cette distinction est particulièrement importante pour le pétrole lourd et extra lourd du Venezuela, dont l’exploitation exige des investissements considérables, des technologies adaptées et des infrastructures complexes. Le redressement du secteur ne pourra donc probablement pas reposer uniquement sur les ressources publiques nationales. Il nécessitera des partenariats internationaux, des capitaux privés, des compétences techniques et un environnement réglementaire capable de rassurer les investisseurs. Mais ces partenariats devront être conçus avec une exigence nouvelle: l’objectif ne devra pas seulement être de produire davantage, mais de reconstruire progressivement une capacité nationale complète.

La différence entre une simple reprise pétrolière et une véritable renaissance énergétique se trouve précisément là. Dans le premier modèle, les capitaux étrangers financent les opérations, les technologies sont importées, les hydrocarbures sont extraits et exportés, puis une partie de la valeur quitte le pays sans transformation structurelle suffisante. Dans le second, l’investissement extérieur devient un instrument de reconstruction industrielle. Les entreprises étrangères peuvent apporter des capitaux et des technologies, mais elles doivent également contribuer au développement des fournisseurs nationaux, à la formation des ingénieurs, à la création de centres de recherche, à la modernisation des universités et à l’émergence d’un tissu d’entreprises spécialisées. Le succès d’une politique énergétique ne devrait donc plus être mesuré uniquement au nombre de barils produits, mais à l’ensemble des capacités économiques, scientifiques et humaines créées autour de ces barils.

Le Venezuela pourrait ainsi développer une véritable industrie nationale des services énergétiques, dans laquelle l’ingénierie, la maintenance, la géologie, la sécurité industrielle, la logistique, les logiciels spécialisés, l’analyse de données, la robotique et les technologies environnementales deviendraient des secteurs à part entière. Cette évolution permettrait de retenir davantage de valeur sur le territoire tout en créant des compétences exportables. Une entreprise vénézuélienne capable de développer un logiciel de surveillance d’installations pétrolières ou une technologie de maintenance prédictive pourrait à terme vendre ses services à d’autres producteurs. Un ingénieur formé dans les opérations pétrolières pourrait ensuite travailler dans les infrastructures, les transports, les télécommunications ou les énergies renouvelables. La diversification commencerait ainsi à l’intérieur même du secteur énergétique.

L’intelligence artificielle pourrait accélérer cette transformation. L’industrie pétrolière constitue un terrain particulièrement favorable à l’utilisation de données massives, de modèles prédictifs, d’imagerie géologique, de systèmes automatisés et d’outils de surveillance en temps réel. L’analyse des réservoirs, l’identification des anomalies, l’optimisation des opérations et la maintenance peuvent être progressivement améliorées grâce aux technologies numériques. Le Venezuela pourrait donc faire de la reconstruction de son industrie énergétique un laboratoire de développement de compétences nationales dans l’intelligence artificielle industrielle, la science des données et l’automatisation. Cette orientation serait d’autant plus stratégique qu’elle permettrait de créer des compétences susceptibles d’être transférées à d’autres secteurs de l’économie.

La même logique doit être appliquée au gaz naturel et à la pétrochimie. Le développement gazier pourrait contribuer à la sécurité énergétique intérieure, soutenir la production électrique et alimenter certaines activités industrielles, tandis que la pétrochimie pourrait permettre de transformer une partie des hydrocarbures en produits à plus forte valeur ajoutée. Les engrais constituent à cet égard un exemple particulièrement intéressant parce qu’ils permettent de relier directement énergie, industrie et sécurité alimentaire. Une économie qui utilise ses ressources énergétiques pour produire des intrants agricoles peut réduire certaines importations, améliorer la productivité de son agriculture et créer simultanément une industrie nationale. Le pétrole et le gaz cesseraient alors d’être uniquement des produits d’exportation pour devenir des intrants d’une économie plus complexe.

La reconstruction nationale offre une autre possibilité. Le Venezuela aura besoin d’importantes quantités de ciment, d’acier, de verre, d’équipements électriques, de machines, de matériaux de construction et de services d’ingénierie. Une partie de cette demande pourrait être satisfaite par une industrie nationale ou régionale progressivement reconstruite. Les revenus énergétiques pourraient alors financer des infrastructures qui créeraient elles mêmes une demande industrielle, laquelle stimulerait l’emploi, la formation professionnelle et l’investissement privé. Le mécanisme recherché serait celui d’un cercle vertueux dans lequel la rente énergétique ne disparaît pas dans la consommation courante, mais se transforme en actifs productifs.

C’est ici que se trouve l’une des grandes différences entre une économie rentière et une économie qui utilise intelligemment la rente. Dans le premier cas, les revenus d’une ressource naturelle financent principalement les importations et les dépenses courantes. Lorsque les prix internationaux augmentent, la consommation progresse; lorsqu’ils diminuent, la crise budgétaire réapparaît. Dans le second cas, une partie substantielle des revenus exceptionnels est transformée en infrastructures, en capital humain, en recherche, en entreprises et en technologies. Les importations servent alors principalement à acquérir les équipements nécessaires à l’augmentation future de la capacité productive nationale. La rente devient ainsi un moyen de sortir de la rente.

Cette transformation exigera une discipline budgétaire que le Venezuela ne pourra plus repousser. Une augmentation des recettes pétrolières créera naturellement une pression politique en faveur d’une hausse des dépenses publiques, des salaires, des subventions et des transferts sociaux. Ces dépenses peuvent être nécessaires, particulièrement dans une société ayant connu une dégradation profonde des conditions de vie, mais elles ne peuvent être structurées comme si les revenus pétroliers étaient éternellement stables. Une règle budgétaire crédible devrait permettre de distinguer les revenus permanents des revenus exceptionnels et empêcher que les dépenses structurelles ne reposent excessivement sur les fluctuations du marché énergétique.

Dans cette architecture, la reconstruction d’un fonds souverain pourrait constituer un instrument important, à condition qu’il soit soumis à des règles strictes de gouvernance, de transparence et d’audit. Un fonds national peut permettre d’accumuler une partie des revenus lorsque les prix sont favorables, de protéger le budget lors des cycles défavorables et de financer des investissements de long terme. Mais son existence ne suffira pas. Tout dépendra des règles déterminant qui peut utiliser ses ressources, dans quelles conditions, selon quels critères et avec quel contrôle public. Un fonds souverain politiquement opaque pourrait devenir une nouvelle forme de rente; un fonds correctement gouverné pourrait devenir un instrument de stabilisation et de transmission intergénérationnelle.

Le principe devrait être de reconnaître trois obligations simultanées. Une partie de la richesse énergétique doit répondre aux besoins légitimes de la population actuelle, une autre doit financer la transformation productive du pays et une troisième devrait être préservée pour les générations futures. Cette conception donne au pétrole une dimension intergénérationnelle. La ressource appartient certes au présent, mais son extraction réduit le patrimoine naturel disponible pour l’avenir. Transformer une partie de cette richesse non renouvelable en écoles, universités, infrastructures, technologies, entreprises et connaissances constitue donc une forme de transmission du patrimoine national.

Cette dimension est particulièrement importante dans un pays qui a subi une forte perte de capital humain. Le Venezuela dispose aujourd’hui d’une diaspora comprenant des professionnels présents dans l’énergie, la médecine, l’ingénierie, la finance, les universités, les technologies et de nombreux autres secteurs. La reconstruction ne devrait pas être pensée uniquement comme le retour physique de ces populations, mais comme la création d’un réseau mondial de compétences vénézuéliennes. Des ingénieurs établis à l’étranger pourraient participer à des programmes de formation, à des projets de recherche, à des audits techniques ou à des entreprises mixtes sans nécessairement abandonner immédiatement leur vie professionnelle à l’étranger. La circulation des compétences pourrait ainsi précéder le retour d’une partie des personnes.

Le secteur énergétique pourrait devenir l’un des premiers domaines d’une telle stratégie. La reconstruction des infrastructures nécessitera rapidement des compétences spécialisées que le pays devra parfois rechercher à l’extérieur. La diaspora peut constituer une passerelle entre les connaissances internationales et les besoins nationaux. Mais pour que cette relation fonctionne, il faudra créer des institutions capables de valoriser l’expertise, d’assurer la transparence des projets et de garantir que les compétences mobilisées puissent réellement influencer les décisions techniques. La simple invocation de la diaspora ne suffira pas; il faudra lui offrir un cadre professionnel crédible.

Le pétrole conservera également une fonction géopolitique majeure. La demande mondiale ne disparaîtra pas rapidement et les hydrocarbures continueront d’influencer les relations entre grandes puissances, marchés et États producteurs. La reconstruction de la production vénézuélienne pourrait donc modifier les équilibres énergétiques de la Caraïbe, de l’Amérique latine et, dans certaines circonstances, du marché mondial. Cette influence devra toutefois être utilisée avec prudence. L’énergie peut devenir un instrument de coopération durable lorsqu’elle repose sur des contrats prévisibles, des investissements transparents et des relations commerciales stables; elle devient beaucoup plus fragile lorsqu’elle est constamment transformée en instrument de confrontation politique.

Cette prévisibilité pourrait justement devenir l’un des principaux avantages compétitifs du Venezuela. Les marchés énergétiques ne valorisent pas uniquement les réserves naturelles. Ils évaluent également la sécurité des investissements, la stabilité des contrats, la qualité des infrastructures, les coûts de production, la fiscalité et la possibilité de planifier sur plusieurs décennies. Si Caracas parvient à reconstruire un environnement juridique crédible, à clarifier les règles applicables aux investissements et à assurer une meilleure transparence des revenus, le pays pourrait attirer des capitaux considérables. La géologie lui donne un avantage naturel; la gouvernance devra transformer cet avantage en avantage économique.

Il serait cependant dangereux de reconstruire l’industrie pétrolière sur l’hypothèse d’une demande mondiale éternellement croissante. Les investisseurs eux mêmes évaluent désormais leurs projets à la lumière de plusieurs scénarios de transition énergétique. Certains actifs pourraient rester rentables pendant plusieurs décennies, tandis que d’autres pourraient devenir plus difficiles à financer si la demande mondiale évolue plus rapidement. Le Venezuela devra donc privilégier les projets capables de rester compétitifs dans différents scénarios de marché plutôt que de miser sur une seule prévision du prix du pétrole.

Cette culture des scénarios doit devenir une composante de la planification nationale. Un Venezuela stratégique devrait pouvoir envisager simultanément un scénario de demande mondiale élevée, un scénario de transition accélérée, un scénario intermédiaire et un scénario marqué par de nouveaux chocs géopolitiques ou financiers. Les infrastructures et investissements les plus robustes seront ceux qui demeureront utiles dans plusieurs de ces configurations. Une stratégie nationale ne doit plus être construite autour d’une prédiction unique, mais autour de la capacité à absorber l’incertitude.

La transition énergétique doit également être envisagée comme une possibilité de diversification et non comme une menace existentielle. Le Venezuela dispose de ressources solaires, hydroélectriques et éoliennes qui pourraient contribuer à moderniser son système énergétique. L’objectif ne devrait pas être de remplacer brutalement les hydrocarbures, mais de construire progressivement un réseau plus diversifié et plus résilient. L’amélioration du système électrique est d’ailleurs une condition préalable à presque toutes les autres transformations économiques: industrie, numérique, services, santé, éducation, commerce et vie quotidienne dépendent d’une électricité fiable.

Cette modernisation devra inclure les réseaux eux mêmes. La transition énergétique contemporaine n’est pas simplement une question de changement de sources. Elle implique des réseaux plus intelligents, des systèmes de stockage, une gestion plus fine de la demande, des compteurs modernes, des capacités de production distribuée et des outils numériques permettant d’anticiper les besoins. Le Venezuela devra donc investir simultanément dans l’énergie et dans les technologies qui permettent de la gérer. Cette convergence entre énergie et numérique pourrait devenir l’un des secteurs les plus importants de sa transformation économique.

La question des ressources minières doit être abordée avec la même prudence. La transition numérique et énergétique accroît la demande de nombreux minerais nécessaires aux batteries, aux réseaux électriques, à l’électronique et aux technologies avancées. Le Venezuela dispose de ressources minières importantes, mais leur exploitation ne devrait pas reproduire mécaniquement le modèle rentier. Exporter une nouvelle catégorie de minerais bruts sans développer les compétences, les infrastructures et les industries associées ne ferait que remplacer une dépendance par une autre. L’objectif devrait être de rechercher, lorsque cela est économiquement et technologiquement viable, des chaînes de valeur plus longues permettant de conserver davantage de richesse dans le pays.

La dimension environnementale est inséparable de cette réflexion. La reconstruction énergétique et minière ne pourra pas reproduire les standards les plus faibles du passé. Les marchés internationaux deviennent progressivement plus sensibles aux conditions environnementales de production, tandis que les populations locales exigent davantage de protection des territoires et des ressources naturelles. Le Venezuela pourrait transformer cette contrainte en avantage en développant des compétences dans la surveillance environnementale, la restauration des écosystèmes, la gestion de l’eau, la réduction des émissions et les technologies de production plus propres. Une industrie nationale des services environnementaux pourrait ainsi émerger autour de la reconstruction énergétique.

Cette diversification devrait finalement conduire à une économie dans laquelle le pétrole demeure important sans déterminer l’ensemble du système productif. Les services d’ingénierie, les technologies numériques, la finance, la logistique, l’agriculture moderne, la transformation alimentaire, la santé, l’éducation, le tourisme et certaines industries manufacturières pourraient progressivement occuper une place plus importante. Le but ne serait pas de créer artificiellement des secteurs à la mode, mais de partir des avantages existants du Venezuela pour construire des chaînes de valeur plus complexes. La géographie, les ressources énergétiques, le capital humain, la position maritime et les marchés voisins constituent déjà une base suffisamment importante pour envisager cette transformation.

La logistique mérite à cet égard une attention particulière. La position du Venezuela entre l’Amérique du Sud, la Caraïbe et les marchés nord américains lui donne un potentiel qui dépasse largement la seule exportation d’hydrocarbures. La modernisation des ports, des routes, des infrastructures douanières, des télécommunications et des systèmes de transport pourrait faire du pays un espace de circulation et de transformation des marchandises. Les revenus pétroliers pourraient financer une partie de ces infrastructures, mais leur fonction économique dépasserait largement le secteur énergétique.

Le tourisme pourrait également devenir une composante de cette diversification. Le pays dispose d’un patrimoine naturel et culturel considérable, mais le développement touristique dépendra de conditions qui dépassent le simple attrait des paysages: sécurité, infrastructures, connectivité aérienne, qualité des services, stabilité institutionnelle et réputation internationale. La reconstruction énergétique et urbaine pourrait donc créer progressivement les conditions nécessaires à un secteur touristique plus compétitif. Là encore, la diversification serait cumulative: une meilleure électricité améliore les hôtels, les hôpitaux, les entreprises et les transports; de meilleures infrastructures facilitent le tourisme; davantage de visiteurs créent des emplois et des recettes extérieures.

Cette logique permet de comprendre pourquoi la notion de «pétrole après le pétrole» ne signifie pas la disparition prochaine des hydrocarbures. Elle signifie que le pétrole doit cesser de constituer le centre exclusif de la création de richesse. Une économie peut continuer à exporter des hydrocarbures tout en devenant progressivement moins dépendante de leurs revenus. Le critère de réussite ne serait donc pas la disparition du pétrole dans les statistiques nationales, mais la diminution de sa capacité à déterminer à lui seul le budget public, la monnaie, les exportations, l’emploi, la politique extérieure et les équilibres sociaux.

Cette transformation implique également un changement dans le contrat social. Une économie rentière tend à placer l’État au centre de la distribution des ressources, ce qui peut rendre la compétition politique extrêmement dépendante du contrôle de la rente. Une économie plus diversifiée distribue davantage la capacité de produire de la richesse entre les entreprises, les travailleurs, les agriculteurs, les chercheurs, les entrepreneurs et les investisseurs. L’État ne disparaît pas; son rôle change. Il doit passer progressivement d’un rôle principalement distributif à un rôle davantage capacitaire, c’est à dire créer les conditions permettant à la population de développer ses propres capacités économiques.

Cette évolution ne signifie évidemment pas que la protection sociale doit être abandonnée. Au contraire, la reconstruction devra probablement consacrer des ressources importantes à la santé, à l’éducation, à la protection des populations vulnérables et aux infrastructures essentielles. Mais la protection sociale durable ne peut pas dépendre exclusivement d’une rente volatile. Elle doit être accompagnée d’investissements dans l’éducation, la formation professionnelle, le crédit, les infrastructures et l’accès aux marchés afin que les citoyens deviennent progressivement davantage producteurs de richesse et moins dépendants d’une redistribution centralisée.

La réforme des entreprises publiques devra être examinée dans cette même perspective. Certaines activités peuvent justifier une présence publique, notamment dans les infrastructures et certains secteurs stratégiques. Mais la propriété publique ne garantit pas l’efficacité. Les entreprises devront disposer d’une gouvernance professionnelle, d’une comptabilité transparente, d’objectifs mesurables et d’une autonomie suffisante pour prendre des décisions économiques rationnelles. Dans d’autres secteurs, les partenariats public privé ou l’investissement privé pourront être plus efficaces. Le débat ne devrait donc plus être enfermé dans l’opposition entre public et privé, mais porter sur la capacité de chaque modèle à produire de la valeur, de l’emploi, de l’innovation et des services de qualité.

Une économie diversifiée aura également besoin d’une architecture financière plus profonde. Le Venezuela ne pourra pas dépendre éternellement des revenus pétroliers ou du financement extérieur. La reconstruction des banques, des assurances, des marchés de capitaux, des mécanismes d’épargne et des instruments d’investissement permettra progressivement de mobiliser davantage de ressources nationales. La diaspora pourrait elle aussi participer à cette architecture, non seulement par les transferts familiaux, mais à travers des investissements productifs, des obligations de développement, des fonds spécialisés et des mécanismes permettant aux compétences extérieures de participer aux projets nationaux.

La crédibilité financière sera directement liée à la transparence. Un Venezuela qui souhaite attirer des investissements devra publier des données fiables sur sa production énergétique, ses recettes, ses dépenses, ses contrats, ses réserves et ses engagements financiers. La transparence ne constitue pas simplement une exigence morale ou administrative. Elle réduit l’incertitude et peut contribuer à diminuer le coût du capital. Dans une économie qui cherche à attirer des investissements massifs après une longue période de crise, chaque amélioration de la prévisibilité institutionnelle peut avoir une valeur économique considérable.

La création d’organismes indépendants d’audit, d’évaluation et de supervision du secteur énergétique pourrait renforcer cette crédibilité. Ces institutions devraient disposer de compétences techniques réelles et publier régulièrement leurs analyses. La gestion des ressources naturelles ne devrait plus être perçue comme une affaire réservée à quelques responsables politiques ou à quelques entreprises. Elle devrait devenir un domaine dans lequel l’information publique, l’expertise indépendante et le contrôle institutionnel jouent un rôle permanent.

Le Venezuela pourrait alors transformer sa politique énergétique en véritable diplomatie économique. Les contrats énergétiques pourraient être associés à des programmes de formation, à des investissements industriels, à des infrastructures régionales et à des projets de recherche. La coopération avec les États Unis, la Chine, l’Inde, l’Europe, la Corée du Sud, le Brésil ou d’autres partenaires ne serait plus évaluée uniquement selon le volume de capitaux apportés, mais selon les capacités nationales créées. Cette approche permettrait de replacer l’énergie dans une stratégie plus large de puissance économique.

Une telle stratégie modifierait également la perception internationale du pays. Pendant des années, le Venezuela a été principalement associé à ses réserves pétrolières, à ses crises politiques et à ses tensions géopolitiques. Une reconstruction réussie pourrait progressivement produire une image différente: celle d’un pays énergétique en transformation, capable d’attirer des investissements, de former des compétences, de développer des technologies et de participer activement aux nouvelles chaînes de valeur mondiales. La réputation internationale deviendrait alors elle même un actif économique.

La réussite de cette transformation dépendra néanmoins d’une décision politique fondamentale: ne pas consommer entièrement la prochaine rente. La tentation sera forte, car une amélioration de la production et des prix énergétiques créerait immédiatement des ressources dont la population aura besoin après des années de difficultés. Mais si l’essentiel des recettes supplémentaires était consacré à la consommation courante, le pays pourrait retrouver quelques années plus tard la même vulnérabilité qu’auparavant. La véritable rupture historique consisterait à accepter que chaque génération ne peut pas consommer entièrement une richesse qui devrait également financer la suivante.

À l’horizon 2035, le succès du Venezuela ne devrait donc pas être évalué uniquement par le volume de pétrole produit. Il devrait être mesuré par la proportion de la population disposant d’une éducation de qualité, par la capacité des entreprises nationales à exporter, par la fiabilité du réseau électrique, par la profondeur du système financier, par la qualité des infrastructures, par le nombre de chercheurs et d’ingénieurs, par la diversification des exportations, par la capacité technologique et par la résilience des institutions. Le pétrole resterait important, mais il ne serait plus l’unique indicateur de la santé économique du pays.

Le Venezuela disposerait alors d’une possibilité historique rare: convertir une ressource du XXe siècle en capacités du XXIe siècle. Le pétrole pourrait financer l’intelligence artificielle, les universités, les réseaux numériques, les infrastructures intelligentes, les laboratoires, les entreprises technologiques, l’agriculture moderne et les industries de transformation. Une richesse extraite du sous sol pourrait ainsi être transformée en richesse intellectuelle et productive. C’est probablement la seule manière de donner à la rente énergétique une véritable dimension historique.

Le paradoxe serait alors profondément révélateur. Le Venezuela n’aurait pas nécessairement besoin de renoncer rapidement au pétrole pour entrer dans l’après pétrole. Il devrait plutôt utiliser la période restante de forte valeur énergétique pour construire les conditions économiques, humaines et technologiques qui permettront de vivre avec moins de dépendance lorsque le monde énergétique aura changé. La transition ne serait donc pas une rupture brutale, mais une transformation progressive de la structure nationale de création de valeur.

Le véritable objectif ne serait pas de produire moins de pétrole à tout prix, mais de faire en sorte que chaque baril supplémentaire contribue à réduire la nécessité du prochain. Une telle stratégie transformerait la rente en capital, le capital en capacités, les capacités en productivité et la productivité en souveraineté économique. Elle permettrait surtout de replacer l’être humain au centre d’une richesse qui, pendant trop longtemps, a été mesurée principalement en barils, en dollars et en réserves. C’est à cette condition que le Venezuela pourrait véritablement entrer dans l’après pétrole sans renoncer à son pétrole, mais en cessant progressivement d’en être prisonnier.

LA MONNAIE COMME INFRASTRUCTURE DE PUISSANCE: DOLLARISATION, SOUVERAINETÉ ET RECONSTRUCTION DE L’ÉTAT ÉCONOMIQUE

La question monétaire ne peut plus être traitée comme une simple controverse technique opposant le bolivar au dollar. Dans le cas vénézuélien, la monnaie se trouve au croisement de l’économie, de la confiance, de la souveraineté, de la mémoire collective et de la transformation géopolitique du pays. L’éventuelle consolidation d’une économie largement dollarisée ne constituerait donc pas seulement un changement dans les instruments utilisés quotidiennement par les ménages et les entreprises. Elle pourrait représenter une modification beaucoup plus profonde du rapport entre l’État, la monnaie et la société. Pendant une grande partie du XXe siècle, la monnaie nationale a été considérée comme l’un des symboles les plus évidents de la souveraineté. Le XXIe siècle oblige cependant à réexaminer cette conception. Dans une économie mondialisée, numérique et financièrement interconnectée, la souveraineté ne se mesure plus uniquement à la capacité d’un État à émettre sa propre monnaie, mais également à sa capacité à garantir la stabilité des contrats, la sécurité de l’épargne, la fluidité des échanges, la crédibilité de ses institutions et l’accès de sa population aux infrastructures financières mondiales.

L’éventuelle marginalisation durable du bolivar ne devrait donc pas être interprétée uniquement comme l’échec d’une monnaie nationale. Elle serait aussi le résultat d’une longue érosion de la confiance dans les institutions chargées de la protéger. Une monnaie perd progressivement sa fonction sociale lorsque les citoyens cessent de vouloir l’utiliser pour épargner, fixer les prix, conclure des contrats à long terme ou conserver leur patrimoine. À ce stade, le problème dépasse largement la politique monétaire. Il devient institutionnel. La population cherche spontanément une unité de compte plus stable, un moyen de paiement plus fiable ou une réserve de valeur plus crédible. La dollarisation apparaît alors moins comme une décision idéologique que comme une réponse sociale à une perte de confiance accumulée.

Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi une éventuelle décision officielle de consolidation de la dollarisation pourrait produire un effet politique considérable. Elle ne signifierait pas nécessairement que le Venezuela renonce à toute forme de souveraineté économique. Elle pourrait au contraire traduire la reconnaissance d’une réalité déjà profondément installée dans les comportements économiques. La question véritable serait alors de savoir si l’État peut reconstruire sa souveraineté non pas autour de la possession abstraite d’une monnaie nationale, mais autour de la capacité concrète à garantir la stabilité, la production, l’investissement et la mobilité économique de sa population.

Une telle évolution ouvrirait cependant une question fondamentale: que devient la politique économique lorsqu’un pays ne contrôle plus pleinement son instrument monétaire? La réponse est moins simple qu’une opposition entre souveraineté et absence de souveraineté. La perte de la capacité à émettre librement une monnaie nationale réduit évidemment la possibilité de financer certaines politiques par création monétaire ou d’utiliser le taux de change comme instrument d’ajustement. Mais elle peut également imposer une discipline qui oblige l’État à rétablir l’équilibre entre dépenses, recettes, production et financement. Dans un pays marqué par une histoire de déséquilibres monétaires extrêmes, cette contrainte peut devenir un mécanisme de reconstruction de la crédibilité.

La dollarisation ne constitue toutefois pas une solution automatique. Elle peut stabiliser certains prix et faciliter les échanges, mais elle ne crée ni productivité, ni infrastructures, ni emplois, ni institutions efficaces. Une économie dollarisée peut rester profondément dépendante des importations, vulnérable aux chocs extérieurs et incapable de financer durablement son développement si elle ne possède pas une base productive suffisamment large. Le danger serait donc de confondre stabilité monétaire et transformation économique. Le dollar peut fournir une unité de compte plus stable; il ne peut pas remplacer une politique industrielle, une réforme fiscale, un système éducatif performant ou une stratégie d’investissement.

La véritable question devient alors celle du rapport entre monnaie et production. Une monnaie stable est utile parce qu’elle permet aux agents économiques de planifier. Mais la planification elle même dépend de la capacité d’une économie à produire suffisamment de biens et de services compétitifs. Le Venezuela devra donc éviter une situation dans laquelle la dollarisation réduit l’inflation sans résoudre la faiblesse structurelle de l’offre nationale. La stabilité monétaire doit être utilisée comme une plateforme de reconstruction productive et non comme une fin en soi.

Cette exigence est particulièrement importante pour les petites et moyennes entreprises. Une monnaie plus stable peut leur permettre de fixer des prix plus prévisibles, de conclure des contrats à plus long terme et de rechercher des financements dans une unité de compte reconnue internationalement. Mais ces entreprises auront besoin de crédit, d’électricité, de routes, d’internet, de sécurité juridique et d’un marché intérieur solvable. La réforme monétaire doit donc être intégrée à une stratégie plus vaste de reconstruction du secteur privé national.

Le secteur bancaire devra lui aussi être profondément repensé. Une économie dans laquelle le dollar joue un rôle dominant nécessite des institutions capables de gérer les dépôts, les paiements, le crédit et les risques dans un environnement financier différent. La supervision bancaire devra être renforcée, les mécanismes de lutte contre le blanchiment devront être crédibles et les infrastructures de paiement devront être modernisées. L’objectif ne sera pas simplement de permettre aux citoyens de détenir des dollars, mais de construire une véritable économie financière capable de mobiliser l’épargne vers l’investissement.

La question du crédit sera probablement l’un des défis les plus difficiles. Dans une économie souveraine sur le plan monétaire, une banque centrale peut intervenir comme prêteur en dernier ressort et fournir de la liquidité en monnaie nationale. Dans une économie largement dollarisée, cette capacité est beaucoup plus limitée. Les banques doivent donc être plus prudentes dans leur gestion des liquidités et des actifs. Le système financier devra développer des mécanismes de réserves, des lignes de liquidité et des relations internationales suffisamment solides pour réduire le risque de crises bancaires.

Cette contrainte peut paradoxalement favoriser une culture financière plus disciplinée, mais seulement si les institutions sont correctement conçues. Une dollarisation sans supervision solide peut déplacer les risques au lieu de les supprimer. La stabilité de l’unité de compte ne garantit pas la stabilité des banques. Une économie peut utiliser une monnaie internationale stable tout en connaissant des crises financières provoquées par le crédit excessif, la mauvaise gestion des actifs ou l’insolvabilité des établissements. La réforme monétaire doit donc nécessairement être accompagnée d’une réforme prudentielle.

La fiscalité deviendra également beaucoup plus importante. Lorsque l’État ne peut plus compter sur l’émission monétaire pour absorber certains déséquilibres, il doit disposer de recettes fiscales suffisantes et prévisibles. La reconstruction de l’administration fiscale devient alors une question de souveraineté économique. L’État doit être capable de financer ses fonctions essentielles par des recettes réelles plutôt que par l’inflation ou des mécanismes monétaires indirects. Dans ce contexte, la réforme fiscale ne doit pas être conçue uniquement comme un moyen d’augmenter les impôts, mais comme une reconstruction du contrat entre le citoyen et l’État.

Un État qui prélève efficacement des recettes doit également démontrer que ces ressources sont utilisées de manière responsable. La transparence budgétaire devient donc indispensable. Les citoyens accepteront plus facilement une fiscalité stable s’ils peuvent comprendre comment les ressources sont collectées, où elles sont dépensées et quels résultats elles produisent. La confiance monétaire et la confiance fiscale se renforcent mutuellement. Une monnaie stable ne peut durablement coexister avec un État dont les finances publiques demeurent opaques et imprévisibles.

Cette transformation pourrait également modifier la nature du pouvoir politique. Pendant des décennies, le contrôle de la monnaie a constitué un instrument majeur de la politique économique vénézuélienne. La capacité d’émettre, de dévaluer ou de contrôler les changes pouvait être utilisée pour répondre à des crises, mais aussi pour maintenir des équilibres politiques à court terme. Une économie dollarisée réduit fortement cet espace de manoeuvre. Les gouvernements doivent davantage agir par le budget, la réglementation, les infrastructures, la productivité et les réformes institutionnelles. Le pouvoir économique ne disparaît pas; il change de forme.

Ce déplacement pourrait être historiquement important. Il obligerait l’État à démontrer sa capacité à produire des résultats sans pouvoir compter sur la création monétaire comme mécanisme de compensation. Les gouvernements seraient davantage jugés sur la qualité de leur administration, la croissance de la productivité, la création d’emplois, la qualité des services publics et la capacité à attirer des investissements. La monnaie cesserait progressivement d’être l’instrument central autour duquel se construit la politique économique.

Cela pourrait également contribuer à dépasser une vieille opposition idéologique entre souverainisme monétaire et intégration internationale. Le XXIe siècle impose une conception plus complexe de la souveraineté. Un pays peut conserver une monnaie nationale tout en étant extrêmement dépendant des marchés financiers internationaux. À l’inverse, un pays peut utiliser une monnaie étrangère tout en développant une forte autonomie productive, institutionnelle et technologique. La question n’est donc pas seulement de savoir qui imprime les billets, mais qui contrôle les capacités économiques essentielles.

La véritable souveraineté contemporaine se trouve de plus en plus dans les infrastructures. Elle réside dans la capacité à produire de l’énergie, à maîtriser les données, à sécuriser les communications, à former des ingénieurs, à développer des technologies, à financer les entreprises et à garantir l’accès aux chaînes d’approvisionnement stratégiques. La monnaie reste importante, mais elle n’est qu’une composante d’une architecture beaucoup plus vaste. C’est précisément pourquoi la transformation monétaire du Venezuela doit être analysée dans le contexte plus large de la nouvelle géographie mondiale de la puissance.

Le rôle du dollar lui même doit être compris dans cette perspective. Le dollar n’est pas seulement une monnaie étrangère utilisée dans les transactions. Il constitue une infrastructure mondiale de financement, de commerce, de réserve de valeur et de règlement. Son utilisation donne accès à un espace financier considérable, mais elle expose également le pays aux décisions prises par les institutions financières et les autorités américaines. Cette double réalité interdit toute lecture simpliste. La dollarisation peut réduire certains risques domestiques tout en créant ou en accentuant certaines dépendances extérieures.

Le Venezuela devra donc développer une stratégie de souveraineté financière compatible avec l’utilisation du dollar. Cette stratégie pourrait reposer sur la diversification des partenaires financiers, le développement d’institutions nationales solides, l’amélioration de la capacité d’exportation et la constitution de réserves suffisantes. La souveraineté ne résiderait plus dans la capacité d’imprimer une monnaie, mais dans la capacité à générer les ressources nécessaires pour fonctionner dans un système monétaire international dont le Venezuela ne contrôle pas les règles fondamentales.

Cette évolution est particulièrement importante dans un monde où les moyens de paiement deviennent de plus en plus numériques. La monnaie du XXIe siècle ne se limite déjà plus à des billets. Elle circule à travers des systèmes électroniques, des banques numériques, des plateformes de paiement, des portefeuilles électroniques et de nouvelles infrastructures financières. La frontière entre monnaie, paiement et technologie devient progressivement moins nette. Un pays qui veut être souverain économiquement doit donc maîtriser non seulement sa politique monétaire, mais également ses infrastructures numériques de paiement.

Le Venezuela pourrait utiliser cette transformation pour moderniser son système financier. Les paiements numériques, les services bancaires mobiles et les infrastructures de règlement pourraient faciliter l’inclusion financière de populations longtemps éloignées du système bancaire formel. Mais cette modernisation devra être accompagnée de garanties fortes en matière de cybersécurité, de protection des données et de résilience des infrastructures. Une économie numérique n’est pas nécessairement plus sûre qu’une économie traditionnelle; elle devient plus efficace lorsqu’elle possède les institutions capables de gérer ses nouveaux risques.

Cette dimension prend une importance particulière dans un pays qui cherche à reconstruire son économie après une longue période de crise. La reconstruction ne devrait pas consister à reproduire les infrastructures financières du passé, mais à sauter certaines étapes technologiques. Le Venezuela pourrait développer directement des systèmes de paiement modernes, interopérables et accessibles, tout en utilisant les technologies numériques pour réduire les coûts des transactions et faciliter l’activité des petites entreprises.

La question de l’inclusion doit cependant rester centrale. La dollarisation peut favoriser les ménages qui disposent déjà d’un accès aux dollars et aux systèmes financiers, tout en laissant davantage en difficulté ceux dont les revenus restent faibles ou irréguliers. Une politique publique responsable devra donc veiller à ce que la stabilité monétaire ne crée pas une nouvelle fracture sociale entre ceux qui disposent d’actifs financiers internationaux et ceux qui vivent principalement de revenus locaux. La stabilité doit être accompagnée de politiques permettant d’augmenter les revenus réels par la productivité et l’emploi.

C’est ici que la monnaie rejoint directement la question sociale. Une société ne peut pas vivre durablement de stabilité monétaire si la majorité de sa population reste pauvre. La dollarisation doit donc être considérée comme une condition potentielle de stabilisation, non comme une politique sociale. La véritable amélioration du niveau de vie viendra de la croissance de la productivité, de l’emploi formel, de l’éducation, de la santé, des infrastructures et de l’investissement.

L’un des risques serait également de créer une économie à deux vitesses, dans laquelle certaines activités modernes fonctionnent en dollars et sont connectées aux marchés internationaux tandis qu’une partie importante de la population demeure enfermée dans une économie informelle à faible productivité. La modernisation monétaire ne sera donc véritablement réussie que si elle accompagne une formalisation progressive de l’économie. Les entreprises doivent pouvoir entrer dans le système fiscal et bancaire sans être écrasées par la complexité administrative ou la fiscalité.

Cette formalisation pourrait elle même élargir la base fiscale et renforcer l’État. Plus les entreprises et les travailleurs participent à l’économie formelle, plus l’État peut financer ses services sans dépendre excessivement de la rente énergétique. La dollarisation et la reconstruction pétrolière pourraient ainsi converger vers un même objectif: créer un système économique dans lequel les revenus publics proviennent progressivement davantage de l’activité productive que de la création monétaire ou de la seule extraction de ressources naturelles.

Le Venezuela serait alors confronté à un paradoxe historique particulièrement intéressant. Une décision qui pourrait être présentée comme un abandon d’un symbole traditionnel de souveraineté pourrait, si elle était intégrée à une stratégie cohérente, devenir le point de départ d’une conception plus moderne de la souveraineté. Le pays pourrait renoncer à une partie de son autonomie monétaire pour reconstruire d’autres formes d’autonomie: productive, énergétique, technologique, alimentaire, financière et institutionnelle.

Cette possibilité ne doit cependant pas être romantisée. La dollarisation impose des contraintes réelles. Elle réduit les marges de manoeuvre monétaires, rend plus difficile l’ajustement par le taux de change et accroît l’importance de la compétitivité réelle. Les salaires, les prix et la productivité doivent donc évoluer dans un environnement où la dévaluation ne peut plus servir de mécanisme automatique d’ajustement. Pour une économie peu diversifiée, cette contrainte peut être douloureuse. Elle oblige précisément le pays à traiter les causes structurelles de sa faible compétitivité plutôt que leurs symptômes monétaires.

La politique économique devra ainsi déplacer son centre de gravité. Au lieu de chercher principalement à manipuler la monnaie, elle devra agir sur la productivité, les infrastructures, la formation, la concurrence, le financement, l’innovation et la qualité des institutions. Cette évolution peut être difficile politiquement parce que les réformes structurelles produisent rarement des résultats aussi immédiats qu’une mesure monétaire. Mais elle est précisément ce qui pourrait permettre au Venezuela de construire une croissance plus durable.

Le rapport entre dollarisation et pétrole devient alors particulièrement stratégique. Les revenus pétroliers peuvent fournir au pays les dollars nécessaires au financement de ses importations, de ses investissements et de ses réserves. Mais si ces revenus diminuent sans que l’économie productive ait été suffisamment diversifiée, la dollarisation peut devenir une contrainte sévère. Le pays doit donc profiter de la période énergétique favorable pour développer les secteurs capables de générer leurs propres recettes extérieures. Le pétrole doit financer la capacité du Venezuela à gagner des dollars autrement que par le pétrole.

Cette idée résume probablement l’ensemble du processus. La stabilité monétaire ne pourra être durable que si elle repose sur une économie capable de produire, d’exporter et d’innover. La reconstruction pétrolière ne sera durable que si elle finance la diversification. La diversification ne sera durable que si elle s’appuie sur des institutions crédibles. Et les institutions ne pourront être durablement crédibles que si elles sont soutenues par une société qui retrouve progressivement confiance dans l’avenir.

La monnaie apparaît ainsi moins comme le début de la transformation que comme son révélateur. Le véritable changement ne se trouve pas dans le billet utilisé dans une transaction quotidienne. Il se trouve dans la transformation du rapport entre l’État et la création de richesse. Pendant une grande partie du siècle précédent, la politique économique vénézuélienne a été organisée autour de la maîtrise de la rente et de la monnaie. Le XXIe siècle pourrait imposer une architecture différente, organisée autour de la productivité, du capital humain, de la technologie, des réseaux et de l’intégration internationale.

Si cette mutation réussit, la dollarisation pourrait alors être comprise rétrospectivement non comme la disparition pure et simple de la souveraineté monétaire vénézuélienne, mais comme l’une des étapes d’une transformation plus vaste de la souveraineté nationale. Le Venezuela ne contrôlerait peut être plus l’instrument monétaire de la même manière, mais il pourrait progressivement contrôler davantage ce qui détermine réellement sa capacité à prospérer: son énergie, ses infrastructures, ses compétences, ses données, ses entreprises, ses institutions et son insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

La question décisive ne serait donc plus: quelle monnaie le Venezuela doit il posséder? Elle deviendrait beaucoup plus exigeante: quelles capacités le Venezuela doit il construire pour que sa prospérité ne dépende plus d’une seule monnaie, d’une seule ressource ou d’une seule puissance extérieure? C’est dans cette interrogation que la question monétaire rejoint finalement la question civilisationnelle du XXIe siècle.

LA MONNAIE COMME INFRASTRUCTURE DE PUISSANCE: DOLLARISATION, SOUVERAINETÉ ET RECONSTRUCTION DE L’ÉTAT ÉCONOMIQUE

La question monétaire ne peut plus être traitée comme une simple controverse technique opposant le bolivar au dollar. Dans le cas vénézuélien, la monnaie se trouve au croisement de l’économie, de la confiance, de la souveraineté, de la mémoire collective et de la transformation géopolitique du pays. L’éventuelle consolidation d’une économie largement dollarisée ne constituerait donc pas seulement un changement dans les instruments utilisés quotidiennement par les ménages et les entreprises. Elle pourrait représenter une modification beaucoup plus profonde du rapport entre l’État, la monnaie et la société. Pendant une grande partie du XXe siècle, la monnaie nationale a été considérée comme l’un des symboles les plus évidents de la souveraineté. Le XXIe siècle oblige cependant à réexaminer cette conception. Dans une économie mondialisée, numérique et financièrement interconnectée, la souveraineté ne se mesure plus uniquement à la capacité d’un État à émettre sa propre monnaie, mais également à sa capacité à garantir la stabilité des contrats, la sécurité de l’épargne, la fluidité des échanges, la crédibilité de ses institutions et l’accès de sa population aux infrastructures financières mondiales.

L’éventuelle marginalisation durable du bolivar ne devrait donc pas être interprétée uniquement comme l’échec d’une monnaie nationale. Elle serait aussi le résultat d’une longue érosion de la confiance dans les institutions chargées de la protéger. Une monnaie perd progressivement sa fonction sociale lorsque les citoyens cessent de vouloir l’utiliser pour épargner, fixer les prix, conclure des contrats à long terme ou conserver leur patrimoine. À ce stade, le problème dépasse largement la politique monétaire. Il devient institutionnel. La population cherche spontanément une unité de compte plus stable, un moyen de paiement plus fiable ou une réserve de valeur plus crédible. La dollarisation apparaît alors moins comme une décision idéologique que comme une réponse sociale à une perte de confiance accumulée.

Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi une éventuelle décision officielle de consolidation de la dollarisation pourrait produire un effet politique considérable. Elle ne signifierait pas nécessairement que le Venezuela renonce à toute forme de souveraineté économique. Elle pourrait au contraire traduire la reconnaissance d’une réalité déjà profondément installée dans les comportements économiques. La question véritable serait alors de savoir si l’État peut reconstruire sa souveraineté non pas autour de la possession abstraite d’une monnaie nationale, mais autour de la capacité concrète à garantir la stabilité, la production, l’investissement et la mobilité économique de sa population.

Une telle évolution ouvrirait cependant une question fondamentale: que devient la politique économique lorsqu’un pays ne contrôle plus pleinement son instrument monétaire? La réponse est moins simple qu’une opposition entre souveraineté et absence de souveraineté. La perte de la capacité à émettre librement une monnaie nationale réduit évidemment la possibilité de financer certaines politiques par création monétaire ou d’utiliser le taux de change comme instrument d’ajustement. Mais elle peut également imposer une discipline qui oblige l’État à rétablir l’équilibre entre dépenses, recettes, production et financement. Dans un pays marqué par une histoire de déséquilibres monétaires extrêmes, cette contrainte peut devenir un mécanisme de reconstruction de la crédibilité.

La dollarisation ne constitue toutefois pas une solution automatique. Elle peut stabiliser certains prix et faciliter les échanges, mais elle ne crée ni productivité, ni infrastructures, ni emplois, ni institutions efficaces. Une économie dollarisée peut rester profondément dépendante des importations, vulnérable aux chocs extérieurs et incapable de financer durablement son développement si elle ne possède pas une base productive suffisamment large. Le danger serait donc de confondre stabilité monétaire et transformation économique. Le dollar peut fournir une unité de compte plus stable; il ne peut pas remplacer une politique industrielle, une réforme fiscale, un système éducatif performant ou une stratégie d’investissement.

La véritable question devient alors celle du rapport entre monnaie et production. Une monnaie stable est utile parce qu’elle permet aux agents économiques de planifier. Mais la planification elle même dépend de la capacité d’une économie à produire suffisamment de biens et de services compétitifs. Le Venezuela devra donc éviter une situation dans laquelle la dollarisation réduit l’inflation sans résoudre la faiblesse structurelle de l’offre nationale. La stabilité monétaire doit être utilisée comme une plateforme de reconstruction productive et non comme une fin en soi.

Cette exigence est particulièrement importante pour les petites et moyennes entreprises. Une monnaie plus stable peut leur permettre de fixer des prix plus prévisibles, de conclure des contrats à plus long terme et de rechercher des financements dans une unité de compte reconnue internationalement. Mais ces entreprises auront besoin de crédit, d’électricité, de routes, d’internet, de sécurité juridique et d’un marché intérieur solvable. La réforme monétaire doit donc être intégrée à une stratégie plus vaste de reconstruction du secteur privé national.

Le secteur bancaire devra lui aussi être profondément repensé. Une économie dans laquelle le dollar joue un rôle dominant nécessite des institutions capables de gérer les dépôts, les paiements, le crédit et les risques dans un environnement financier différent. La supervision bancaire devra être renforcée, les mécanismes de lutte contre le blanchiment devront être crédibles et les infrastructures de paiement devront être modernisées. L’objectif ne sera pas simplement de permettre aux citoyens de détenir des dollars, mais de construire une véritable économie financière capable de mobiliser l’épargne vers l’investissement.

La question du crédit sera probablement l’un des défis les plus difficiles. Dans une économie souveraine sur le plan monétaire, une banque centrale peut intervenir comme prêteur en dernier ressort et fournir de la liquidité en monnaie nationale. Dans une économie largement dollarisée, cette capacité est beaucoup plus limitée. Les banques doivent donc être plus prudentes dans leur gestion des liquidités et des actifs. Le système financier devra développer des mécanismes de réserves, des lignes de liquidité et des relations internationales suffisamment solides pour réduire le risque de crises bancaires.

Cette contrainte peut paradoxalement favoriser une culture financière plus disciplinée, mais seulement si les institutions sont correctement conçues. Une dollarisation sans supervision solide peut déplacer les risques au lieu de les supprimer. La stabilité de l’unité de compte ne garantit pas la stabilité des banques. Une économie peut utiliser une monnaie internationale stable tout en connaissant des crises financières provoquées par le crédit excessif, la mauvaise gestion des actifs ou l’insolvabilité des établissements. La réforme monétaire doit donc nécessairement être accompagnée d’une réforme prudentielle.

La fiscalité deviendra également beaucoup plus importante. Lorsque l’État ne peut plus compter sur l’émission monétaire pour absorber certains déséquilibres, il doit disposer de recettes fiscales suffisantes et prévisibles. La reconstruction de l’administration fiscale devient alors une question de souveraineté économique. L’État doit être capable de financer ses fonctions essentielles par des recettes réelles plutôt que par l’inflation ou des mécanismes monétaires indirects. Dans ce contexte, la réforme fiscale ne doit pas être conçue uniquement comme un moyen d’augmenter les impôts, mais comme une reconstruction du contrat entre le citoyen et l’État.

Un État qui prélève efficacement des recettes doit également démontrer que ces ressources sont utilisées de manière responsable. La transparence budgétaire devient donc indispensable. Les citoyens accepteront plus facilement une fiscalité stable s’ils peuvent comprendre comment les ressources sont collectées, où elles sont dépensées et quels résultats elles produisent. La confiance monétaire et la confiance fiscale se renforcent mutuellement. Une monnaie stable ne peut durablement coexister avec un État dont les finances publiques demeurent opaques et imprévisibles.

Cette transformation pourrait également modifier la nature du pouvoir politique. Pendant des décennies, le contrôle de la monnaie a constitué un instrument majeur de la politique économique vénézuélienne. La capacité d’émettre, de dévaluer ou de contrôler les changes pouvait être utilisée pour répondre à des crises, mais aussi pour maintenir des équilibres politiques à court terme. Une économie dollarisée réduit fortement cet espace de manoeuvre. Les gouvernements doivent davantage agir par le budget, la réglementation, les infrastructures, la productivité et les réformes institutionnelles. Le pouvoir économique ne disparaît pas; il change de forme.

Ce déplacement pourrait être historiquement important. Il obligerait l’État à démontrer sa capacité à produire des résultats sans pouvoir compter sur la création monétaire comme mécanisme de compensation. Les gouvernements seraient davantage jugés sur la qualité de leur administration, la croissance de la productivité, la création d’emplois, la qualité des services publics et la capacité à attirer des investissements. La monnaie cesserait progressivement d’être l’instrument central autour duquel se construit la politique économique.

Cela pourrait également contribuer à dépasser une vieille opposition idéologique entre souverainisme monétaire et intégration internationale. Le XXIe siècle impose une conception plus complexe de la souveraineté. Un pays peut conserver une monnaie nationale tout en étant extrêmement dépendant des marchés financiers internationaux. À l’inverse, un pays peut utiliser une monnaie étrangère tout en développant une forte autonomie productive, institutionnelle et technologique. La question n’est donc pas seulement de savoir qui imprime les billets, mais qui contrôle les capacités économiques essentielles.

La véritable souveraineté contemporaine se trouve de plus en plus dans les infrastructures. Elle réside dans la capacité à produire de l’énergie, à maîtriser les données, à sécuriser les communications, à former des ingénieurs, à développer des technologies, à financer les entreprises et à garantir l’accès aux chaînes d’approvisionnement stratégiques. La monnaie reste importante, mais elle n’est qu’une composante d’une architecture beaucoup plus vaste. C’est précisément pourquoi la transformation monétaire du Venezuela doit être analysée dans le contexte plus large de la nouvelle géographie mondiale de la puissance.

Le rôle du dollar lui même doit être compris dans cette perspective. Le dollar n’est pas seulement une monnaie étrangère utilisée dans les transactions. Il constitue une infrastructure mondiale de financement, de commerce, de réserve de valeur et de règlement. Son utilisation donne accès à un espace financier considérable, mais elle expose également le pays aux décisions prises par les institutions financières et les autorités américaines. Cette double réalité interdit toute lecture simpliste. La dollarisation peut réduire certains risques domestiques tout en créant ou en accentuant certaines dépendances extérieures.

Le Venezuela devra donc développer une stratégie de souveraineté financière compatible avec l’utilisation du dollar. Cette stratégie pourrait reposer sur la diversification des partenaires financiers, le développement d’institutions nationales solides, l’amélioration de la capacité d’exportation et la constitution de réserves suffisantes. La souveraineté ne résiderait plus dans la capacité d’imprimer une monnaie, mais dans la capacité à générer les ressources nécessaires pour fonctionner dans un système monétaire international dont le Venezuela ne contrôle pas les règles fondamentales.

Cette évolution est particulièrement importante dans un monde où les moyens de paiement deviennent de plus en plus numériques. La monnaie du XXIe siècle ne se limite déjà plus à des billets. Elle circule à travers des systèmes électroniques, des banques numériques, des plateformes de paiement, des portefeuilles électroniques et de nouvelles infrastructures financières. La frontière entre monnaie, paiement et technologie devient progressivement moins nette. Un pays qui veut être souverain économiquement doit donc maîtriser non seulement sa politique monétaire, mais également ses infrastructures numériques de paiement.

Le Venezuela pourrait utiliser cette transformation pour moderniser son système financier. Les paiements numériques, les services bancaires mobiles et les infrastructures de règlement pourraient faciliter l’inclusion financière de populations longtemps éloignées du système bancaire formel. Mais cette modernisation devra être accompagnée de garanties fortes en matière de cybersécurité, de protection des données et de résilience des infrastructures. Une économie numérique n’est pas nécessairement plus sûre qu’une économie traditionnelle; elle devient plus efficace lorsqu’elle possède les institutions capables de gérer ses nouveaux risques.

Cette dimension prend une importance particulière dans un pays qui cherche à reconstruire son économie après une longue période de crise. La reconstruction ne devrait pas consister à reproduire les infrastructures financières du passé, mais à sauter certaines étapes technologiques. Le Venezuela pourrait développer directement des systèmes de paiement modernes, interopérables et accessibles, tout en utilisant les technologies numériques pour réduire les coûts des transactions et faciliter l’activité des petites entreprises.

La question de l’inclusion doit cependant rester centrale. La dollarisation peut favoriser les ménages qui disposent déjà d’un accès aux dollars et aux systèmes financiers, tout en laissant davantage en difficulté ceux dont les revenus restent faibles ou irréguliers. Une politique publique responsable devra donc veiller à ce que la stabilité monétaire ne crée pas une nouvelle fracture sociale entre ceux qui disposent d’actifs financiers internationaux et ceux qui vivent principalement de revenus locaux. La stabilité doit être accompagnée de politiques permettant d’augmenter les revenus réels par la productivité et l’emploi.

C’est ici que la monnaie rejoint directement la question sociale. Une société ne peut pas vivre durablement de stabilité monétaire si la majorité de sa population reste pauvre. La dollarisation doit donc être considérée comme une condition potentielle de stabilisation, non comme une politique sociale. La véritable amélioration du niveau de vie viendra de la croissance de la productivité, de l’emploi formel, de l’éducation, de la santé, des infrastructures et de l’investissement.

L’un des risques serait également de créer une économie à deux vitesses, dans laquelle certaines activités modernes fonctionnent en dollars et sont connectées aux marchés internationaux tandis qu’une partie importante de la population demeure enfermée dans une économie informelle à faible productivité. La modernisation monétaire ne sera donc véritablement réussie que si elle accompagne une formalisation progressive de l’économie. Les entreprises doivent pouvoir entrer dans le système fiscal et bancaire sans être écrasées par la complexité administrative ou la fiscalité.

Cette formalisation pourrait elle même élargir la base fiscale et renforcer l’État. Plus les entreprises et les travailleurs participent à l’économie formelle, plus l’État peut financer ses services sans dépendre excessivement de la rente énergétique. La dollarisation et la reconstruction pétrolière pourraient ainsi converger vers un même objectif: créer un système économique dans lequel les revenus publics proviennent progressivement davantage de l’activité productive que de la création monétaire ou de la seule extraction de ressources naturelles.

Le Venezuela serait alors confronté à un paradoxe historique particulièrement intéressant. Une décision qui pourrait être présentée comme un abandon d’un symbole traditionnel de souveraineté pourrait, si elle était intégrée à une stratégie cohérente, devenir le point de départ d’une conception plus moderne de la souveraineté. Le pays pourrait renoncer à une partie de son autonomie monétaire pour reconstruire d’autres formes d’autonomie: productive, énergétique, technologique, alimentaire, financière et institutionnelle.

Cette possibilité ne doit cependant pas être romantisée. La dollarisation impose des contraintes réelles. Elle réduit les marges de manoeuvre monétaires, rend plus difficile l’ajustement par le taux de change et accroît l’importance de la compétitivité réelle. Les salaires, les prix et la productivité doivent donc évoluer dans un environnement où la dévaluation ne peut plus servir de mécanisme automatique d’ajustement. Pour une économie peu diversifiée, cette contrainte peut être douloureuse. Elle oblige précisément le pays à traiter les causes structurelles de sa faible compétitivité plutôt que leurs symptômes monétaires.

La politique économique devra ainsi déplacer son centre de gravité. Au lieu de chercher principalement à manipuler la monnaie, elle devra agir sur la productivité, les infrastructures, la formation, la concurrence, le financement, l’innovation et la qualité des institutions. Cette évolution peut être difficile politiquement parce que les réformes structurelles produisent rarement des résultats aussi immédiats qu’une mesure monétaire. Mais elle est précisément ce qui pourrait permettre au Venezuela de construire une croissance plus durable.

Le rapport entre dollarisation et pétrole devient alors particulièrement stratégique. Les revenus pétroliers peuvent fournir au pays les dollars nécessaires au financement de ses importations, de ses investissements et de ses réserves. Mais si ces revenus diminuent sans que l’économie productive ait été suffisamment diversifiée, la dollarisation peut devenir une contrainte sévère. Le pays doit donc profiter de la période énergétique favorable pour développer les secteurs capables de générer leurs propres recettes extérieures. Le pétrole doit financer la capacité du Venezuela à gagner des dollars autrement que par le pétrole.

Cette idée résume probablement l’ensemble du processus. La stabilité monétaire ne pourra être durable que si elle repose sur une économie capable de produire, d’exporter et d’innover. La reconstruction pétrolière ne sera durable que si elle finance la diversification. La diversification ne sera durable que si elle s’appuie sur des institutions crédibles. Et les institutions ne pourront être durablement crédibles que si elles sont soutenues par une société qui retrouve progressivement confiance dans l’avenir.

La monnaie apparaît ainsi moins comme le début de la transformation que comme son révélateur. Le véritable changement ne se trouve pas dans le billet utilisé dans une transaction quotidienne. Il se trouve dans la transformation du rapport entre l’État et la création de richesse. Pendant une grande partie du siècle précédent, la politique économique vénézuélienne a été organisée autour de la maîtrise de la rente et de la monnaie. Le XXIe siècle pourrait imposer une architecture différente, organisée autour de la productivité, du capital humain, de la technologie, des réseaux et de l’intégration internationale.

Si cette mutation réussit, la dollarisation pourrait alors être comprise rétrospectivement non comme la disparition pure et simple de la souveraineté monétaire vénézuélienne, mais comme l’une des étapes d’une transformation plus vaste de la souveraineté nationale. Le Venezuela ne contrôlerait peut être plus l’instrument monétaire de la même manière, mais il pourrait progressivement contrôler davantage ce qui détermine réellement sa capacité à prospérer: son énergie, ses infrastructures, ses compétences, ses données, ses entreprises, ses institutions et son insertion dans les chaînes de valeur mondiales.

La question décisive ne serait donc plus: quelle monnaie le Venezuela doit il posséder? Elle deviendrait beaucoup plus exigeante: quelles capacités le Venezuela doit il construire pour que sa prospérité ne dépende plus d’une seule monnaie, d’une seule ressource ou d’une seule puissance extérieure? C’est dans cette interrogation que la question monétaire rejoint finalement la question civilisationnelle du XXIe siècle.

LE GRAND DÉFI DU XXIe SIÈCLE: PASSER DE LA STABILISATION À LA TRANSFORMATION PRODUCTIVE

Après la stabilisation monétaire, la recomposition géopolitique et la réouverture progressive des perspectives énergétiques, le Venezuela se trouvera devant une épreuve autrement plus exigeante: transformer une amélioration macroéconomique éventuelle en développement durable. Cette transition est loin d’être automatique. Les expériences internationales montrent qu’un pays peut sortir d’une crise monétaire profonde sans parvenir à construire une économie productive suffisamment diversifiée pour assurer durablement l’emploi, la mobilité sociale et l’accumulation de capital. La stabilisation peut créer une fenêtre d’opportunité; elle ne garantit pas que cette fenêtre sera utilisée. Pour le Venezuela, la question fondamentale sera donc de savoir si les éventuels gains de stabilité pourront être convertis en investissements productifs, en capital humain, en infrastructures modernes et en nouvelles capacités technologiques. Le véritable tournant historique ne se produira pas lorsque les prix cesseront d’augmenter rapidement, mais lorsque la société commencera à croire de nouveau que travailler, investir, entreprendre, étudier et produire dans le pays peuvent offrir une perspective raisonnable sur plusieurs années.

Cette transformation suppose d’abord de rompre avec une illusion particulièrement dangereuse: celle selon laquelle le retour des revenus pétroliers suffirait à financer la renaissance nationale. Le pétrole peut fournir les ressources initiales d’une reconstruction, mais il ne peut constituer son architecture définitive. Le Venezuela possède une richesse énergétique exceptionnelle; son problème historique n’a jamais été l’absence de ressources, mais la difficulté à transformer cette richesse en un système économique suffisamment complexe pour survivre aux cycles pétroliers. La prochaine phase devra donc être conçue autour d’un principe simple: utiliser la rente pour réduire la dépendance à la rente. Les recettes énergétiques devraient financer les infrastructures, l’éducation, la modernisation industrielle, l’agriculture, les services numériques, la recherche et le développement des entreprises capables de produire des recettes extérieures indépendantes du pétrole.

La reconstruction productive devra également tenir compte d’une réalité souvent négligée dans les débats macroéconomiques: une grande partie du capital humain vénézuélien a été dispersée au cours des années de crise et de migration. Des ingénieurs, médecins, techniciens, entrepreneurs, enseignants, chercheurs et professionnels qualifiés vivent désormais dans différents pays. Cette diaspora représente simultanément une perte et un potentiel. Elle constitue une perte lorsque le pays ne peut plus bénéficier directement des compétences qu’il a formées; elle devient un potentiel lorsqu’une politique nationale parvient à transformer les réseaux de la diaspora en canaux d’investissement, de transfert de compétences, de coopération scientifique et de retour professionnel. La reconstruction économique devra donc être pensée comme un processus qui dépasse les frontières territoriales du Venezuela.

La question migratoire devient ainsi une question économique stratégique. Le retour d’une partie de la diaspora ne pourra pas être obtenu uniquement par des appels patriotiques. Les personnes hautement qualifiées reviennent lorsque les conditions professionnelles, institutionnelles, sécuritaires et économiques rendent le retour crédible. Le Venezuela devra donc créer un environnement dans lequel le retour devient une décision rationnelle autant qu’une décision affective. Les programmes de reconnaissance des diplômes, de création d’entreprises, de transfert de capitaux, de recherche scientifique et de mobilité professionnelle pourraient constituer des instruments essentiels de cette politique. Le pays ne devrait pas seulement demander à sa diaspora de revenir; il devrait lui donner des raisons concrètes de participer à la reconstruction, même lorsque le retour définitif n’est pas encore possible.

La transformation productive nécessitera parallèlement une nouvelle relation entre l’État et le secteur privé. Pendant les périodes de crise et de polarisation politique, l’entreprise privée peut être présentée comme un adversaire idéologique ou, à l’inverse, comme la solution universelle aux problèmes économiques. Ces deux positions sont insuffisantes. Une économie moderne a besoin d’un État capable de définir les règles, de garantir la concurrence, d’investir dans les infrastructures et de corriger certaines défaillances du marché, mais elle a également besoin d’entreprises capables d’innover, d’embaucher, d’exporter et de prendre des risques. Le véritable enjeu est donc de construire une relation fonctionnelle entre puissance publique et initiative privée, dans laquelle aucune des deux ne cherche à remplacer l’autre.

Cette relation devra être particulièrement claire dans les secteurs stratégiques. L’énergie, les télécommunications, les infrastructures critiques, les données, la finance et certaines ressources naturelles peuvent justifier une présence publique importante, mais cette présence ne devrait pas nécessairement signifier monopole permanent. L’expérience internationale montre qu’un État peut conserver des intérêts stratégiques tout en permettant à plusieurs acteurs de participer à l’investissement et à la production. La priorité devrait être la performance, la sécurité des infrastructures et la capacité d’investissement, plutôt que la propriété comme principe abstrait.

L’industrie pétrolière elle même devra être réinventée. La reconstruction de la production ne pourra pas simplement consister à remettre en fonctionnement les installations héritées du passé. Elle devra intégrer les nouvelles exigences environnementales, les technologies numériques, l’efficacité opérationnelle, la sécurité industrielle et l’évolution de la demande mondiale. Le pétrole demeurera important pendant encore de nombreuses années, mais le marché énergétique mondial se transforme. Le Venezuela doit donc éviter de considérer la transition énergétique comme une menace à combattre. Elle peut être utilisée comme une incitation à moderniser son secteur énergétique, à réduire les coûts, à améliorer les performances et à investir progressivement dans de nouvelles sources de revenus.

La véritable stratégie énergétique pourrait ainsi reposer sur trois horizons simultanés. Le premier consisterait à restaurer et optimiser les capacités pétrolières et gazières existantes. Le deuxième viserait à développer les infrastructures électriques et les énergies renouvelables afin d’améliorer la sécurité énergétique intérieure. Le troisième chercherait à utiliser l’expérience énergétique du pays pour développer des compétences dans l’ingénierie, les services industriels, la maintenance, les données et les technologies environnementales. Le secteur énergétique deviendrait alors non seulement une source de revenus, mais une école industrielle.

La même logique devrait s’appliquer à l’agriculture. La dépendance excessive aux importations alimentaires fragilise la souveraineté économique lorsqu’un pays traverse une crise de devises. Le Venezuela possède des terres, de l’eau, des conditions climatiques variées et un potentiel agricole important, mais la transformation de ce potentiel en compétitivité nécessite des investissements dans les infrastructures rurales, l’irrigation, la chaîne du froid, les semences, la logistique, le crédit et la transformation agroalimentaire. L’objectif ne devrait pas être une autarcie irréaliste, mais une capacité à produire davantage de valeur localement et à développer des exportations agricoles lorsque les conditions sont favorables.

Cette stratégie permettrait également de créer une nouvelle géographie économique interne. La concentration excessive de l’activité dans quelques grands centres urbains et autour de certains secteurs doit être progressivement corrigée par le développement de pôles régionaux spécialisés. Les régions pourraient être encouragées à développer leurs propres avantages comparatifs dans l’agriculture, l’énergie, le tourisme, l’industrie légère, la logistique, les services numériques ou la transformation alimentaire. Une économie plus décentralisée serait non seulement plus inclusive, mais également plus résiliente face aux crises.

La question des infrastructures sera déterminante. Les routes, les ports, les aéroports, les réseaux électriques, l’accès à l’eau et les télécommunications constituent les fondations invisibles de la compétitivité. Une entreprise ne peut être compétitive si ses marchandises mettent trop longtemps à atteindre un port; un agriculteur ne peut accéder aux marchés si les routes rurales sont impraticables; une entreprise numérique ne peut se développer si l’électricité et la connectivité sont instables. Les investissements dans les infrastructures doivent donc être considérés comme des investissements productifs et non comme de simples dépenses publiques.

Le Venezuela devra cependant éviter le piège des grands projets prestigieux sans rendement économique démontré. Dans une période de reconstruction, chaque dollar disponible possède un coût d’opportunité élevé. Les projets doivent donc être évalués selon leur contribution à la productivité, à l’emploi, à l’intégration régionale et à la capacité d’exportation. L’époque des infrastructures conçues principalement comme symboles politiques devrait céder la place à une culture de l’évaluation, de la maintenance et du rendement économique.

La modernisation numérique offre ici une possibilité particulière. Contrairement à certaines infrastructures lourdes, plusieurs services numériques peuvent être développés relativement rapidement et à des coûts comparativement faibles. La numérisation de l’administration fiscale, des registres d’entreprises, des procédures douanières, des services sociaux et des paiements publics pourrait réduire les coûts, améliorer la transparence et limiter certaines formes de corruption. Le numérique ne remplace pas les institutions; il peut toutefois rendre de bonnes institutions plus efficaces et rendre les mauvaises pratiques plus difficiles à dissimuler.

Cette transformation doit également intégrer l’intelligence artificielle, mais avec réalisme. Le Venezuela ne pourra probablement pas rivaliser immédiatement avec les États qui investissent des dizaines de milliards dans les infrastructures de calcul et les modèles fondamentaux. Mais il peut devenir un utilisateur avancé et un développeur spécialisé d’applications d’IA adaptées à ses propres besoins. L’agriculture de précision, la maintenance industrielle, la gestion des réseaux électriques, l’optimisation logistique, la médecine, l’éducation et les services publics constituent autant de domaines dans lesquels l’intelligence artificielle pourrait produire des gains considérables sans exiger la construction d’un écosystème technologique comparable à celui des grandes puissances.

Le véritable retard à éviter n’est donc pas seulement le retard dans la production de technologies de pointe; c’est le retard dans leur adoption. Un pays qui utilise efficacement les technologies existantes peut parfois progresser plus rapidement qu’un pays qui cherche à reproduire intégralement les capacités des leaders mondiaux. Le Venezuela doit ainsi construire une politique d’absorption technologique. Les universités, les entreprises, l’administration et les centres de formation doivent apprendre à intégrer rapidement les nouveaux outils dans leurs pratiques.

Cette stratégie exige une réforme profonde de l’éducation. La reconstruction économique ne pourra pas reposer durablement sur une main d’œuvre formée selon les besoins industriels du siècle précédent. Les compétences numériques, statistiques, scientifiques, linguistiques et entrepreneuriales devront occuper une place plus importante. Mais cette modernisation ne signifie pas abandonner les disciplines fondamentales. Une économie de l’intelligence artificielle a besoin de mathématiques, de sciences, de lecture, de raisonnement critique, d’ingénierie et de culture générale. La technologie ne remplace pas le capital humain; elle augmente la valeur du capital humain bien formé.

L’université devra également retrouver une fonction centrale dans la stratégie nationale. Elle ne devrait plus être considérée uniquement comme un lieu de transmission des connaissances, mais comme une infrastructure de développement. Les universités peuvent produire des ingénieurs, créer des entreprises, participer à la recherche énergétique, développer des solutions agricoles, travailler sur la santé publique et construire des partenariats internationaux. Le Venezuela devra reconnecter l’enseignement supérieur à son économie réelle.

La reconstruction productive implique enfin une réforme profonde de la confiance. Les entrepreneurs investissent lorsqu’ils pensent que les règles seront relativement stables. Les familles épargnent lorsqu’elles croient que leur épargne conservera une valeur. Les jeunes restent dans un pays lorsqu’ils pensent que leurs compétences y auront un avenir. Les investisseurs étrangers s’engagent lorsqu’ils considèrent que leurs contrats seront protégés. La confiance est donc une infrastructure économique au même titre que l’électricité ou les routes. Elle ne se décrète pas; elle se construit progressivement par la cohérence des décisions publiques.

Le Venezuela pourrait alors entrer dans une phase où la stabilité monétaire cesse d’être l’objectif principal pour devenir le socle d’une transformation plus vaste. Le dollar, dans cette perspective, ne serait ni le symbole d’une victoire étrangère ni celui d’une défaite nationale. Il serait un instrument utilisé dans une stratégie plus large de reconstruction. La réussite dépendrait de ce que le pays ferait autour de cet instrument.

Le passage de la stabilisation à la transformation productive sera donc le véritable test de la prochaine période historique. Si le Venezuela parvient à convertir la stabilité en investissement, l’investissement en productivité, la productivité en emplois et les emplois en mobilité sociale, la crise monétaire pourrait progressivement devenir un chapitre du passé. Si, au contraire, la stabilisation se limite à faciliter la consommation et les importations sans reconstruire la production, le pays risque de connaître une stabilité superficielle reposant sur une nouvelle dépendance extérieure. Entre ces deux trajectoires se trouve l’essentiel de l’avenir économique du Venezuela.

UNE NOUVELLE GÉNÉRATION DE SOUVERAINETÉ: TECHNOLOGIE, INTELLIGENCE ARTIFICIELLE, DONNÉES ET CAPITAL HUMAIN

La transformation du Venezuela ne pourra être durable si elle reste enfermée dans les catégories traditionnelles de la politique économique. Le XXIe siècle modifie profondément la nature même de la puissance. Les États ne sont plus seulement évalués selon la taille de leur territoire, la profondeur de leurs réserves naturelles ou la capacité de leurs forces armées. Leur puissance dépend également de leur capacité à produire et à utiliser des connaissances, à contrôler des infrastructures numériques, à protéger leurs données, à former des compétences scientifiques et à intégrer rapidement les technologies nouvelles. Cette évolution crée une nouvelle hiérarchie mondiale dans laquelle le capital humain devient progressivement aussi stratégique que le capital financier et où l’intelligence artificielle pourrait devenir l’une des infrastructures fondamentales de la compétitivité nationale.

Pour le Venezuela, cette transition représente à la fois une menace et une possibilité. La menace est évidente: un pays déjà fragilisé par plusieurs années de crise pourrait accumuler un nouveau retard technologique alors que les économies avancées accélèrent leurs investissements dans l’intelligence artificielle, les semi conducteurs, la robotique, les biotechnologies, les infrastructures de données et l’automatisation. La possibilité est tout aussi réelle: contrairement à certaines infrastructures industrielles qui nécessitent plusieurs décennies pour être construites, les compétences numériques peuvent se diffuser rapidement lorsque l’éducation, la connectivité et l’environnement entrepreneurial sont réunis. Le Venezuela possède donc encore la possibilité de réduire une partie de son retard en adoptant une stratégie d’apprentissage accéléré.

Cette stratégie doit commencer par une reconnaissance lucide de la fracture technologique mondiale. Les écarts entre les pays ne portent plus seulement sur le revenu par habitant ou la capacité industrielle. Ils concernent désormais la puissance de calcul, l’accès aux données, les infrastructures de cloud, la disponibilité des talents, les systèmes de recherche, les réseaux de télécommunications, les semi conducteurs et la capacité à transformer la recherche en entreprises. Les pays qui contrôlent ces infrastructures acquièrent un avantage cumulatif: ils attirent les meilleurs talents, attirent les capitaux, développent les entreprises les plus innovantes et renforcent encore leur avance. Le risque pour les pays du Sud est donc de rester enfermés dans une position de consommateurs de technologies conçues ailleurs.

Le Venezuela ne pourra pas inverser seul cette architecture mondiale, mais il peut éviter d’en être un simple consommateur passif. Il devra identifier les domaines dans lesquels ses ressources naturelles, son capital humain, sa géographie et ses besoins internes peuvent servir de plateformes d’innovation. L’énergie constitue l’un de ces domaines. L’intelligence artificielle peut être utilisée pour optimiser la production pétrolière, anticiper les opérations de maintenance, améliorer les réseaux électriques, réduire les pertes et optimiser les chaînes logistiques. L’agriculture offre une autre plateforme, notamment à travers l’analyse des sols, la gestion de l’eau, la prévision des rendements et la logistique. La santé, l’éducation et l’administration publique représentent également des domaines où l’IA peut produire des gains importants.

Cette approche permettrait de passer d’une conception spectaculaire de l’intelligence artificielle à une conception productive. Il ne s’agit pas de créer immédiatement un modèle linguistique mondial ou de construire un immense centre de données comparable à ceux des grandes puissances. Il s’agit d’utiliser la technologie pour résoudre des problèmes réels. Un pays qui réduit de manière significative les pertes de son réseau électrique grâce à l’analyse prédictive, améliore sa productivité agricole grâce aux données ou accélère l’administration publique grâce à l’automatisation peut créer une valeur considérable sans devenir une puissance mondiale de l’IA.

Cette philosophie pourrait être résumée par une idée simple: le Venezuela doit chercher moins à posséder toute la technologie qu’à maîtriser les technologies qui déterminent sa propre souveraineté. Cette distinction est essentielle. La souveraineté technologique absolue est pratiquement impossible pour la plupart des États. Même les grandes puissances dépendent de chaînes internationales pour certains composants. La souveraineté réaliste consiste plutôt à connaître ses dépendances, à les diversifier, à sécuriser les infrastructures critiques et à développer les compétences nécessaires pour ne jamais être totalement incapable d’agir sans un fournisseur extérieur.

Les données constituent dans ce contexte une ressource stratégique. Une économie moderne produit d’immenses quantités de données à travers les transactions, les transports, l’énergie, l’agriculture, la santé et les services publics. Si ces données sont correctement structurées et protégées, elles peuvent améliorer considérablement la prise de décision. Mais si elles sont dispersées, mal sécurisées ou transférées sans contrôle, elles deviennent une source de dépendance. Le Venezuela devra donc développer une véritable politique nationale des données, conciliant innovation, protection de la vie privée, sécurité et intérêt public.

La cybersécurité deviendra indissociable de cette politique. Plus une économie dépend du numérique, plus elle devient vulnérable aux attaques visant les banques, les réseaux électriques, les télécommunications, les hôpitaux, les ports et les administrations. La sécurité nationale ne peut donc plus être pensée uniquement en termes militaires. Une attaque informatique contre une infrastructure énergétique peut produire des conséquences économiques et sociales comparables à celles d’une crise physique majeure. Le pays devra former des spécialistes, développer des centres de réponse aux incidents et intégrer la cybersécurité dès la conception des nouvelles infrastructures.

La modernisation numérique devra également être accompagnée d’une politique de souveraineté des infrastructures. Dépendre entièrement d’entreprises étrangères pour les services numériques critiques peut créer une vulnérabilité stratégique. Mais chercher à tout nationaliser serait coûteux et souvent inefficace. Une politique plus réaliste consisterait à diversifier les fournisseurs, maintenir certaines capacités nationales essentielles et établir des règles strictes concernant les données sensibles et les infrastructures critiques. La souveraineté numérique doit être conçue comme une gestion intelligente des dépendances plutôt que comme une fermeture technologique.

L’éducation devient dès lors le coeur de cette nouvelle souveraineté. Le Venezuela devra considérer la formation scientifique et technologique comme un investissement stratégique comparable aux infrastructures énergétiques. Les programmes scolaires devront renforcer les mathématiques, les sciences, la programmation, la culture numérique et l’esprit critique. Les universités devront développer davantage les domaines liés à l’ingénierie, à l’informatique, à la cybersécurité, aux sciences des données, à l’énergie et aux biotechnologies. Les formations professionnelles devront permettre aux travailleurs de se reconvertir à mesure que l’automatisation transforme les emplois.

La question générationnelle est ici fondamentale. Les jeunes Vénézuéliens qui entreront sur le marché du travail au cours des prochaines années n’auront pas les mêmes attentes que les générations précédentes. Ils ont grandi avec les smartphones, les plateformes numériques, les réseaux sociaux et une circulation mondiale de l’information. Ils compareront naturellement les opportunités nationales avec celles qu’ils observent à l’étranger. Si le Venezuela ne crée pas des environnements professionnels modernes, la fuite des talents risque de se poursuivre, même après une amélioration de la situation économique.

Le pays devra donc créer une nouvelle proposition pour sa jeunesse. Cette proposition ne peut pas être uniquement fondée sur le patriotisme ou la mémoire historique. Elle doit reposer sur des possibilités concrètes: accès à une éducation de qualité, connexion numérique, financement de projets, mobilité professionnelle, recherche scientifique, entrepreneuriat et participation à des réseaux internationaux. Le patriotisme du XXIe siècle pourrait ainsi être moins une demande de sacrifice qu’une capacité à offrir aux jeunes des raisons crédibles de construire leur avenir dans leur propre pays.

Cette transformation pourrait également modifier la relation entre l’État et les citoyens. Une administration numérique bien conçue peut réduire les files d’attente, simplifier les procédures, limiter les intermédiaires et rendre certaines dépenses publiques plus transparentes. Les services sociaux peuvent être mieux ciblés grâce aux données. Les systèmes éducatifs peuvent suivre les besoins des élèves. Les infrastructures peuvent être surveillées en temps réel. Le numérique peut ainsi rapprocher l’État du citoyen, à condition qu’il ne devienne pas un instrument de surveillance disproportionnée.

La question de la confiance sera donc centrale. Les citoyens accepteront l’utilisation de leurs données si les institutions démontrent qu’elles les protègent et qu’elles les utilisent pour améliorer les services publics. Ils la rejetteront si la numérisation devient synonyme d’opacité, de contrôle ou d’exploitation commerciale incontrôlée. Le Venezuela devra donc établir un cadre juridique clair avant de construire un État numérique à grande échelle. La technologie ne doit pas être plus rapide que le droit.

La même prudence devra s’appliquer à l’intelligence artificielle. Les systèmes automatisés peuvent améliorer l’efficacité administrative, mais ils peuvent également reproduire des erreurs, amplifier des biais ou prendre des décisions difficiles à contester. Le Venezuela devra développer une culture de gouvernance de l’IA fondée sur la responsabilité humaine, la transparence et la possibilité de recours. Une administration moderne ne devrait pas remplacer la décision humaine par un algorithme sans mécanisme de contrôle.

La technologie devra également être mise au service de la productivité des petites entreprises. Les grandes entreprises peuvent généralement investir dans des logiciels, des consultants et des infrastructures numériques. Les petites entreprises, qui constituent une part essentielle de l’emploi, ont souvent moins de ressources. Des plateformes publiques ou privées pourraient faciliter leur accès à la comptabilité numérique, aux paiements électroniques, au commerce en ligne, à la formation et aux outils d’intelligence artificielle. La transformation numérique ne devrait pas devenir une nouvelle source d’inégalité entre les entreprises.

Le Venezuela possède également une opportunité dans les services numériques destinés aux marchés extérieurs. Une population instruite, une diaspora importante et des compétences linguistiques peuvent permettre de développer des activités dans le développement logiciel, les services aux entreprises, le design, l’analyse de données, la finance numérique ou certains services spécialisés. Cette économie de services pourrait générer des recettes extérieures sans nécessiter les mêmes infrastructures physiques que l’industrie lourde. Elle pourrait également offrir aux jeunes professionnels une raison supplémentaire de rester dans le pays.

La diaspora pourrait jouer un rôle décisif dans cette transition. Des professionnels vénézuéliens travaillant dans les secteurs technologiques à Miami, Madrid, Bogotá, Santiago, Mexico ou ailleurs peuvent constituer des réseaux de transfert de compétences, d’investissement et de mentorat. La politique nationale devrait considérer cette diaspora non comme une population perdue, mais comme une extension potentielle du capital humain national. Les frontières physiques deviennent moins importantes lorsqu’une partie du travail, de la recherche et de l’entrepreneuriat peut être organisée à distance.

Cette dimension internationale est essentielle parce que le Venezuela ne doit pas construire sa transformation numérique en vase clos. Les partenariats universitaires, les programmes de recherche conjoints, les incubateurs internationaux et les investissements étrangers peuvent accélérer l’apprentissage. L’Inde, la Corée du Sud, les États-Unis, l’Europe, le Canada, le Brésil et plusieurs autres pays disposent de compétences qui pourraient être mobilisées selon des projets précis. Une diplomatie technologique pourrait ainsi compléter la diplomatie économique traditionnelle.

L’enjeu dépasse cependant la technologie. Le véritable objectif est de construire une société capable d’apprendre en permanence. Dans un monde où les connaissances se renouvellent rapidement, la compétence la plus importante n’est plus uniquement celle acquise à vingt ans. C’est la capacité à continuer d’apprendre à trente, quarante, cinquante ans et au-delà. Les politiques de formation permanente devront donc devenir une composante normale de la vie économique. Les travailleurs devront pouvoir acquérir de nouvelles compétences sans devoir quitter complètement leur emploi.

Cette exigence conduit à une transformation plus profonde du contrat social. L’État ne pourra pas garantir à chacun un emploi identique pendant toute une vie professionnelle dans une économie soumise à l’automatisation et aux changements technologiques. Il devra plutôt garantir des conditions permettant aux citoyens de se réorienter lorsque les secteurs évoluent. L’éducation, la protection sociale, l’accès à la formation et la mobilité professionnelle deviennent ainsi des instruments de résilience économique.

Le Venezuela pourrait tirer avantage de cette situation s’il évite de considérer l’intelligence artificielle uniquement comme une menace pour l’emploi. L’automatisation supprimera certaines tâches, mais elle peut également créer de nouvelles activités et augmenter la productivité. Le problème central sera la transition. Les travailleurs doivent être préparés à cette transformation avant qu’elle ne se produise. Les politiques publiques devront donc identifier les métiers les plus exposés et développer des programmes de reconversion adaptés.

Cette question est particulièrement importante pour les jeunes. Une économie qui offre principalement des emplois précaires et peu productifs pousse naturellement les nouvelles générations vers l’émigration. Une économie capable d’offrir des carrières dans l’ingénierie, les technologies, la finance, l’industrie moderne, la santé et les services avancés peut inverser progressivement cette dynamique. Le développement technologique devient alors également une politique démographique.

La souveraineté technologique du Venezuela dépendra donc moins de la possession d’un nombre déterminé de machines que de la capacité de sa population à comprendre et à utiliser les technologies. Un pays doté de ressources naturelles considérables mais dépourvu de compétences scientifiques restera dépendant. Un pays qui possède une population hautement qualifiée peut, au contraire, transformer progressivement des ressources limitées en avantages économiques importants. Le capital humain devient ainsi la forme de souveraineté la plus difficile à confisquer.

Cette conclusion conduit à réévaluer la notion même de puissance nationale. Au XXe siècle, un État pouvait accumuler des chars, des avions, des navires, du pétrole et des réserves financières pour accroître sa puissance. Au XXIe siècle, il doit également accumuler des ingénieurs, des chercheurs, des entrepreneurs, des développeurs, des médecins, des scientifiques et des enseignants. Une nation dont les meilleurs talents partent continuellement à l’étranger perd une partie de sa capacité stratégique, même si ses ressources naturelles restent intactes.

Le défi vénézuélien sera donc de transformer son capital humain dispersé en capital humain connecté. Les technologies numériques rendent cette transformation plus accessible qu’auparavant. Une université de Caracas peut collaborer avec un laboratoire de Madrid. Une entreprise de Maracaibo peut travailler avec un ingénieur à Houston. Un chercheur de Mérida peut participer à un projet international. Un entrepreneur de Valencia peut vendre un service numérique à un client en Amérique du Nord. La géographie n’a pas disparu, mais elle est désormais traversée par des réseaux.

Cette nouvelle architecture offre au Venezuela une possibilité historique: transformer les contraintes de la migration en ressources de mondialisation. La diaspora peut devenir un réseau économique, scientifique et culturel reliant le pays aux grands centres mondiaux. Encore faut il que les institutions nationales soient suffisamment crédibles pour organiser cette relation.

La reconstruction technologique devra finalement s’inscrire dans une conception plus large du développement humain. L’objectif de l’IA ne devrait pas être de produire une société où les machines deviennent plus performantes que les personnes, mais une économie où la technologie augmente les possibilités humaines. L’éducation, la santé, la sécurité, l’emploi et la dignité doivent rester les critères ultimes de réussite. Une technologie qui augmente le PIB mais détruit la confiance sociale ou aggrave les inégalités ne constitue pas nécessairement un progrès.

Le Venezuela peut donc utiliser la révolution numérique pour reconstruire non seulement son économie, mais également son rapport au monde. La monnaie peut fournir la stabilité nécessaire aux transactions; l’énergie peut fournir les ressources; la diaspora peut fournir des réseaux; les universités peuvent fournir les compétences; les entreprises peuvent fournir l’innovation; et l’État peut fournir le cadre institutionnel. Ce n’est qu’en combinant ces éléments que la souveraineté du XXIe siècle pourra devenir une réalité.

DE LA FIN D’UN CYCLE À LA CONSTRUCTION D’UNE NOUVELLE ÉPOQUE: LE VENEZUELA FACE AU CHOIX HISTORIQUE

L’histoire économique du Venezuela ne se trouve pas simplement devant un nouveau chapitre. Elle se trouve peut être devant la nécessité de changer de livre. La crise du bolivar, l’expansion de la dollarisation, la transformation de l’économie pétrolière, l’évolution des relations avec Washington, la recomposition des partenariats internationaux, l’émergence de nouvelles puissances technologiques et la transformation des générations vénézuéliennes convergent vers une même réalité: les catégories qui ont organisé une grande partie du débat politique du XXe siècle ne suffisent plus à expliquer les choix du XXIe. Ce changement ne signifie pas que l’histoire du siècle précédent doit être effacée. Il signifie qu’elle doit être comprise pour ce qu’elle est: un héritage, et non une prison intellectuelle.

La possible reconnaissance ou consolidation officielle d’une économie largement dollarisée pourrait ainsi acquérir une portée symbolique dépassant largement la politique monétaire. Elle pourrait être interprétée comme la reconnaissance institutionnelle d’un changement déjà produit dans la société. Lorsqu’une population adopte progressivement une autre unité de compte parce qu’elle ne fait plus confiance à la monnaie nationale, le changement historique a déjà commencé. La décision politique intervient après la transformation sociale. Dans ce sens, une éventuelle décision monétaire ne créerait pas nécessairement une nouvelle réalité; elle pourrait simplement reconnaître une réalité qui s’est imposée par les comportements économiques.

Cette distinction permet d’éviter deux erreurs symétriques. La première consisterait à célébrer la dollarisation comme une solution miracle. La seconde serait de la condamner uniquement parce qu’elle remet en question une conception traditionnelle de la souveraineté. Les deux lectures seraient trop simples. La dollarisation peut contribuer à stabiliser une économie profondément marquée par l’inflation, mais elle peut également créer des contraintes nouvelles. Elle peut faciliter les échanges et restaurer une partie de la confiance, mais elle ne remplace ni la production, ni l’investissement, ni les institutions. Sa signification dépendra donc du projet national dans lequel elle sera intégrée.

C’est ici que se situe probablement la question historique la plus importante. Le Venezuela peut considérer la transformation monétaire comme une humiliation à réparer ou comme un point de départ à utiliser. La première approche chercherait à restaurer le passé. La seconde chercherait à construire un avenir différent. La première serait essentiellement réactive. La seconde serait stratégique. Or le XXIe siècle récompense de plus en plus les États capables d’anticiper les transformations plutôt que de défendre indéfiniment les architectures qui disparaissent.

Le véritable épuisement concerne donc moins une idéologie particulière qu’une manière de penser la puissance. Le XXe siècle a produit des conceptions du monde fondées sur les blocs, les frontières idéologiques, la souveraineté monétaire, la guerre froide, les grandes bureaucraties industrielles et les rapports de force relativement prévisibles entre États. Le XXIe siècle fonctionne autrement. Les entreprises technologiques peuvent avoir une influence mondiale sans posséder de territoire. Les plateformes financières peuvent déplacer des capitaux en quelques secondes. Les données traversent les frontières. Les chaînes de production sont réparties sur plusieurs continents. Les sociétés peuvent utiliser une monnaie différente de celle de leur État. Les individus peuvent travailler pour des entreprises situées à des milliers de kilomètres. L’intelligence artificielle peut produire de la valeur sans respecter les frontières traditionnelles de la production industrielle.

La puissance devient ainsi plus diffuse et plus interconnectée. Les États restent indispensables, mais ils ne sont plus les seuls acteurs capables de produire de l’influence. Les entreprises, les plateformes numériques, les universités, les fonds d’investissement, les réseaux scientifiques, les diasporas et même certaines communautés technologiques participent à la construction des nouveaux rapports de puissance. Un État qui ignore ces acteurs risque de surestimer son pouvoir formel et de sous-estimer les forces qui transforment réellement son économie.

Cette transformation est également générationnelle. Les générations qui arrivent aujourd’hui à l’âge adulte ont une relation différente avec le territoire, la monnaie et l’information. Elles peuvent suivre en temps réel les événements économiques mondiaux, comparer les prix entre plusieurs pays, utiliser des systèmes de paiement internationaux, apprendre à distance et travailler pour des organisations qui ne sont pas physiquement présentes dans leur ville. Leur perception de la souveraineté est nécessairement différente de celle des générations qui ont connu un monde dans lequel la monnaie nationale, la télévision nationale, les entreprises nationales et les frontières physiques structuraient beaucoup plus fortement la vie économique.

Le Venezuela ne pourra pas reconstruire son avenir en demandant à ces générations de penser comme celles qui les ont précédées. Il devra au contraire intégrer leur expérience dans sa nouvelle stratégie nationale. La jeunesse ne doit pas être considérée uniquement comme une catégorie sociale à protéger. Elle doit être considérée comme une force de transformation. Les jeunes sont les utilisateurs naturels des nouvelles technologies, les futurs entrepreneurs, ingénieurs, chercheurs, enseignants et dirigeants. Une politique nationale qui leur offre uniquement des emplois traditionnels et des institutions anciennes risque de les perdre.

Cette question rejoint directement celle de la diaspora. Une partie considérable de l’expérience vénézuélienne du XXIe siècle se trouve désormais hors du territoire national. Cette réalité ne peut pas être annulée par une décision politique. Elle doit être transformée en avantage. Le Venezuela pourrait devenir l’un des rares pays à disposer d’un réseau mondial de professionnels partageant une même culture économique et sociale, présents dans plusieurs centres majeurs de l’économie mondiale. Une politique intelligente pourrait transformer cette dispersion en réseau de compétences, d’investissement, d’innovation et d’accès aux marchés.

La réussite d’une telle politique dépendra cependant de la qualité des institutions nationales. La diaspora peut investir dans un pays si elle estime que les règles sont prévisibles. Elle peut transférer des compétences si elle croit que ses connaissances seront valorisées. Elle peut revenir si elle considère que l’environnement professionnel est suffisamment stable. La relation avec la diaspora ne peut donc pas être séparée de la reconstruction de l’État de droit.

La réforme institutionnelle devient ainsi le coeur caché de toute la transformation vénézuélienne. La monnaie, le pétrole, la technologie et la géopolitique peuvent créer des opportunités, mais seules des institutions crédibles permettent de les transformer en résultats durables. Un contrat respecté vaut parfois davantage qu’une incitation fiscale spectaculaire. Une administration efficace peut produire plus de croissance qu’un programme public gigantesque mal exécuté. Une justice prévisible peut attirer davantage d’investissements qu’une campagne diplomatique. La puissance d’un État moderne se mesure également à la confiance qu’il inspire.

Cette confiance doit être construite à plusieurs niveaux. Les citoyens doivent croire que leur épargne est protégée et que leurs droits sont respectés. Les entreprises doivent croire que les règles économiques ne changeront pas arbitrairement. Les investisseurs étrangers doivent croire que les contrats seront exécutoires. Les partenaires internationaux doivent croire que les engagements diplomatiques et commerciaux seront respectés. Sans cette confiance, la stabilisation monétaire restera fragile et la reconstruction productive restera incomplète.

La question du pétrole doit être intégrée à cette reconstruction institutionnelle. L’industrie énergétique ne peut être durablement modernisée si elle demeure soumise à l’incertitude réglementaire, au manque de transparence ou à l’instabilité contractuelle. Les capitaux nécessaires à la restauration des infrastructures pétrolières sont considérables. Ils exigeront des règles claires, une gouvernance professionnelle et des mécanismes de contrôle crédibles. Le Venezuela doit donc choisir entre utiliser le pétrole pour financer une nouvelle architecture institutionnelle ou reproduire les mécanismes qui ont contribué à son épuisement.

La seconde option serait particulièrement dangereuse. Une nouvelle hausse des revenus pétroliers pourrait temporairement améliorer les indicateurs économiques tout en reportant les réformes structurelles. L’histoire des économies rentières montre que les périodes d’abondance peuvent parfois être plus dangereuses que les périodes de pénurie si elles donnent l’illusion que les problèmes fondamentaux ont disparu. Le Venezuela devra donc utiliser toute amélioration des recettes énergétiques pour construire des capacités qui survivront à la prochaine baisse des prix.

La création de fonds de stabilisation, de mécanismes d’épargne intergénérationnelle et de règles budgétaires crédibles pourrait jouer un rôle important. L’objectif serait de transformer une partie des revenus exceptionnels en actifs durables. Les recettes pétrolières devraient pouvoir financer les infrastructures, la formation et les investissements capables de produire des revenus futurs. Une économie qui consomme toute sa rente aujourd’hui ne construit pas sa souveraineté de demain.

Cette logique conduit à une conception différente du budget public. Le budget ne devrait plus être uniquement un instrument de redistribution immédiate, mais un instrument d’accumulation nationale. Les dépenses d’éducation, de santé, de transport, d’énergie et de numérique doivent être évaluées selon leur contribution à la capacité productive future. Cela ne signifie pas sacrifier les besoins sociaux présents au nom d’une croissance hypothétique. Cela signifie reconnaître que la protection sociale durable dépend elle même d’une économie capable de produire suffisamment de richesse.

La reconstruction sociale devra donc accompagner la reconstruction productive. Une société qui sort d’une longue crise ne peut pas demander à tous les citoyens d’attendre les bénéfices d’une croissance future. Les populations les plus vulnérables ont besoin de protection immédiate. Mais cette protection doit être conçue de manière à faciliter la réintégration économique plutôt qu’à enfermer les individus dans une dépendance permanente. Les politiques sociales les plus efficaces seront celles qui combinent soutien, formation, santé, éducation et accès à l’emploi.

Le même principe devrait guider la reconstruction des classes moyennes. Une classe moyenne stable constitue l’un des meilleurs indicateurs d’une économie capable de produire de la mobilité sociale. Elle permet aux familles d’investir dans l’éducation, d’acheter un logement, de créer des entreprises et de participer à la vie économique. Le Venezuela devra donc reconstruire les conditions permettant à une classe moyenne productive de se développer. La stabilité monétaire peut contribuer à cette reconstruction en permettant aux ménages de planifier, mais elle devra être accompagnée d’une croissance réelle des revenus.

La question de la monnaie prend alors sa place définitive dans l’architecture générale. Elle n’est ni le problème unique ni la solution unique. Elle constitue une infrastructure de confiance. Une monnaie stable permet aux citoyens de penser au lendemain. Une monnaie instable les pousse à penser au jour même. Lorsque les ménages sont obligés de convertir immédiatement leurs revenus en biens, devises ou actifs réels pour éviter la perte de valeur, l’économie perd une partie de sa capacité d’épargne et d’investissement. Restaurer une unité de compte crédible peut donc avoir des effets profonds sur la psychologie économique.

Mais une économie ne peut pas vivre éternellement de confiance importée. Si le dollar fournit une stabilité monétaire, le Venezuela devra progressivement construire une stabilité institutionnelle suffisamment forte pour que cette stabilité ne dépende pas uniquement d’une monnaie étrangère. Le véritable objectif ne devrait donc pas être de savoir si le pays retrouvera un jour une monnaie nationale, mais de savoir s’il retrouvera un jour les institutions capables de rendre crédible n’importe quelle monnaie utilisée sur son territoire.

Cette distinction peut sembler abstraite, mais elle est fondamentale. Une monnaie nationale forte n’est pas créée par décret. Elle est le résultat d’une économie productive, d’une banque centrale crédible, d’une discipline budgétaire, d’un système financier solide et d’une confiance sociale accumulée sur plusieurs années. Si le Venezuela souhaite un jour reconstruire une monnaie nationale pleinement crédible, il devra d’abord reconstruire ces fondations. Le débat sur la monnaie ne devrait donc pas précéder le débat sur les institutions; il devrait en découler.

La transformation internationale rend cette question encore plus urgente. Le monde devient plus fragmenté sans devenir moins interdépendant. Les États-Unis utilisent leur puissance financière et commerciale pour défendre leurs intérêts. La Chine développe ses propres capacités technologiques et industrielles. L’Inde affirme une autonomie stratégique croissante. L’Europe cherche à sécuriser ses chaînes d’approvisionnement. La Russie conserve une capacité militaire et énergétique importante malgré les coûts de la guerre. Les pays du Golfe investissent massivement pour diversifier leurs économies. Le Brésil cherche à renforcer son autonomie régionale. Les pays du Sud veulent davantage de marge de manoeuvre. Dans cet environnement, aucun pays de taille intermédiaire ne peut raisonnablement compter sur une seule alliance.

Le Venezuela devra donc développer une diplomatie de la multiplicité. Cela signifie être capable de dialoguer avec Washington sans abandonner ses autres partenariats, travailler avec Pékin sans dépendre de Pékin, maintenir des relations avec Moscou sans subordonner sa stratégie à Moscou, développer ses liens avec l’Inde et la Corée du Sud, renforcer les relations avec le Brésil et les Caraïbes, et participer aux mécanismes du Sud global sans considérer ces mécanismes comme des substituts automatiques au système international existant.

Cette diplomatie ne devra pas être fondée sur la recherche permanente d’un ennemi extérieur. Une politique étrangère moderne doit chercher d’abord les intérêts communs. Le Venezuela peut négocier avec un pays sur l’énergie, avec un autre sur les infrastructures, avec un troisième sur l’éducation et avec un quatrième sur la technologie. Les différences politiques ne disparaîtront pas, mais elles n’ont pas besoin d’empêcher toute coopération. Le pragmatisme ne signifie pas l’abandon des principes; il signifie la capacité à distinguer les principes essentiels des instruments nécessaires pour les défendre.

Cette nouvelle conception de la souveraineté permettrait également de dépasser une partie des oppositions idéologiques héritées du siècle précédent. Être souverain ne signifie pas nécessairement être isolé. Être ouvert ne signifie pas nécessairement être dépendant. Utiliser le dollar ne signifie pas nécessairement renoncer à son identité nationale. Travailler avec les États-Unis ne signifie pas nécessairement abandonner toute autonomie. Coopérer avec la Chine ne signifie pas adopter son modèle politique. Participer aux BRICS ne signifie pas rompre avec les institutions occidentales. Le XXIe siècle exige précisément la capacité à maintenir plusieurs relations simultanément.

Cette maturité stratégique pourrait constituer l’un des changements les plus importants de la nouvelle époque vénézuélienne. Le pays ne devrait plus chercher à prouver sa souveraineté par la confrontation permanente. Il devrait la démontrer par sa capacité à négocier, à choisir, à produire et à résister aux chocs. Une nation réellement souveraine n’est pas celle qui refuse toute interdépendance; c’est celle qui peut entrer dans l’interdépendance sans perdre sa capacité de décision.

La question de l’intelligence artificielle accentue cette exigence. Les pays qui maîtriseront les technologies critiques disposeront d’une capacité croissante à influencer les économies des autres. Le Venezuela doit donc intégrer la technologie dans sa définition de la sécurité nationale. L’énergie, les télécommunications, les données, les infrastructures numériques, les systèmes financiers et les compétences scientifiques doivent être considérés comme des éléments stratégiques. Le retard technologique ne sera pas seulement un problème de compétitivité; il pourra devenir un problème de souveraineté.

La même logique s’applique à la sécurité alimentaire et énergétique. Un pays qui dépend excessivement des importations essentielles peut être vulnérable même lorsqu’il possède d’importantes réserves financières. La souveraineté contemporaine repose sur la capacité à maintenir les fonctions essentielles de la société lorsque les chaînes internationales sont perturbées. Cela ne signifie pas l’autarcie, mais la résilience. La diversification des fournisseurs, la production nationale stratégique et les réserves de sécurité deviennent donc des composantes de la politique économique.

La résilience devrait également devenir un principe central de la planification nationale. Les crises futures ne seront pas nécessairement identiques à celles du passé. Elles pourront résulter de chocs énergétiques, de catastrophes climatiques, de cyberattaques, de pandémies, de tensions commerciales, de crises financières ou de ruptures logistiques. Le Venezuela doit donc construire des institutions capables de fonctionner dans l’incertitude. La planification stratégique ne consiste plus à prévoir exactement l’avenir; elle consiste à préparer plusieurs futurs possibles.

Cette philosophie conduit naturellement à une nouvelle conception du développement. Le développement du XXIe siècle ne peut plus être mesuré uniquement par la croissance du PIB. Il doit inclure la qualité des institutions, la productivité, l’éducation, la santé, la connectivité, l’innovation, la résilience et la capacité des citoyens à choisir leur propre avenir. Une économie peut croître rapidement tout en restant fragile si sa croissance dépend d’un seul produit ou d’un seul marché. À l’inverse, une économie plus modeste peut devenir durable si elle possède une base productive diversifiée et des institutions solides.

Le Venezuela dispose donc d’un choix historique qui dépasse largement la question du bolivar. Il peut tenter de restaurer l’ancien modèle sous une forme légèrement différente, ou utiliser la crise actuelle pour construire une économie adaptée aux réalités du siècle nouveau. La première voie est politiquement plus familière, mais économiquement plus risquée. La seconde exige davantage de réformes, de patience et de discipline, mais elle offre la possibilité d’une véritable rupture avec les cycles historiques de dépendance.

La décision monétaire éventuelle pourrait alors être comprise comme le symbole d’un passage. Le passage d’une souveraineté définie principalement par les instruments à une souveraineté définie par les capacités. Le passage d’une économie fondée principalement sur la rente à une économie cherchant à valoriser plusieurs sources de productivité. Le passage d’une diplomatie de confrontation à une diplomatie de partenaires multiples. Le passage d’une politique industrielle centrée sur les infrastructures physiques à une politique intégrant également les données, les compétences et l’intelligence artificielle. Le passage d’une conception territoriale de la puissance à une conception en réseau.

Ce passage ne sera ni rapide ni linéaire. Des résistances politiques apparaîtront. Des intérêts établis chercheront à préserver leurs avantages. Les tensions sociales pourront s’accroître pendant certaines phases de réforme. Les marchés extérieurs resteront imprévisibles. Le pétrole continuera de soumettre le pays aux cycles internationaux. Les rivalités entre grandes puissances créeront de nouvelles incertitudes. La transition numérique produira elle aussi des gagnants et des perdants. Aucun plan sérieux ne peut prétendre éliminer ces risques.

La question véritable sera donc celle de la capacité institutionnelle à gérer ces contradictions. Le Venezuela devra apprendre à réformer sans détruire, à ouvrir sans se dissoudre, à protéger sans figer, à attirer les capitaux sans abandonner ses intérêts nationaux, à utiliser les technologies sans devenir technologiquement dépendant et à reconstruire l’État sans reproduire les excès bureaucratiques du passé. Cette capacité de compromis intelligent pourrait devenir l’une des ressources les plus précieuses de la nouvelle époque.

Il faudra également accepter que la reconstruction nationale soit une oeuvre générationnelle. Aucun gouvernement ne pourra réparer en quelques années toutes les conséquences accumulées sur plusieurs décennies. Les infrastructures peuvent être reconstruites relativement rapidement; la confiance, les compétences et les institutions prennent beaucoup plus de temps. La stratégie devra donc dépasser les cycles électoraux. Une vision nationale à quinze ou vingt ans serait nécessaire pour éviter que chaque changement politique ne conduise à une remise en cause complète des orientations précédentes.

Cette continuité ne signifie pas immobilisme. Elle signifie que certaines priorités doivent être considérées comme nationales plutôt que partisanes. L’éducation, les infrastructures critiques, la stabilité monétaire, la sécurité énergétique, la diversification productive, la transformation numérique et la protection de l’État de droit devraient dépasser les alternances politiques. Les gouvernements peuvent diverger sur les moyens; ils ne devraient pas nécessairement détruire les fondations construites par leurs prédécesseurs.

Le Venezuela possède enfin une dimension symbolique particulière dans l’histoire latino américaine. Il a longtemps été l’un des pays les plus riches de la région en termes de ressources énergétiques, puis l’un des exemples les plus visibles de l’effondrement d’un modèle économique dépendant de la rente. Sa reconstruction pourrait donc devenir un laboratoire régional. Si le pays parvient à transformer sa richesse énergétique en diversification productive, sa crise monétaire en stabilité, sa diaspora en réseau économique, ses ressources naturelles en capital humain et son repositionnement géopolitique en stratégie de partenaires multiples, il pourrait démontrer qu’une économie rentière peut construire une nouvelle trajectoire sans renoncer à son identité.

Le résultat final ne dépendra cependant pas d’une formule idéologique. Il dépendra de la capacité du Venezuela à regarder lucidement son histoire tout en acceptant de penser au-delà d’elle. La souveraineté ne doit plus être confondue avec l’isolement. La modernité ne doit pas être confondue avec l’abandon des traditions. La mondialisation ne doit pas être confondue avec la dépendance. La technologie ne doit pas être confondue avec le progrès automatique. La dollarisation ne doit pas être confondue avec la disparition de la nation. Chaque instrument doit être jugé selon sa contribution à un objectif supérieur: augmenter la capacité réelle de la société à décider de son avenir.

Le Venezuela entre ainsi dans une période où la question fondamentale ne sera peut être plus de savoir quelle puissance mondiale il choisira de suivre, mais quelle capacité nationale il choisira de construire. Dans un monde où Washington, Pékin, New Delhi, Moscou, Bruxelles, Séoul, Brasilia et les puissances du Golfe poursuivent des stratégies différentes, la meilleure réponse vénézuélienne ne sera probablement pas l’alignement permanent. Elle sera la construction d’une économie suffisamment productive, d’une société suffisamment instruite, d’institutions suffisamment crédibles et d’une diplomatie suffisamment flexible pour dialoguer avec tous sans appartenir entièrement à aucun.

C’est dans cette perspective que l’éventuelle transformation monétaire prend sa véritable signification historique. Elle pourrait marquer non pas la fin de la souveraineté vénézuélienne, mais la fin d’une certaine définition de la souveraineté. Une définition héritée d’un siècle dans lequel contrôler sa monnaie, son territoire et ses frontières représentait l’essentiel de l’autonomie nationale. Le nouveau siècle ajoute d’autres dimensions: contrôler ses compétences, ses données, ses infrastructures, ses chaînes d’approvisionnement, sa capacité énergétique, sa résilience financière, sa technologie et surtout sa capacité à produire de la valeur.

La véritable rupture historique ne serait donc pas l’abandon du bolivar au profit du dollar. Elle serait le passage d’une économie qui cherche principalement à préserver ses symboles à une économie qui cherche à accroître ses capacités. Une nation peut perdre un instrument sans perdre son identité; elle peut modifier son système monétaire sans abandonner son histoire; elle peut changer ses alliances économiques sans renoncer à ses principes. Ce qui détermine finalement sa souveraineté, c’est la capacité de ses citoyens et de ses institutions à construire, produire, apprendre, innover et choisir.

Le XXIe siècle ne demande pas au Venezuela d’être une copie des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la Corée du Sud ou de tout autre modèle. Il lui demande de devenir une version plus moderne, plus productive et plus résiliente de lui même. C’est précisément là que peut commencer la véritable renaissance nationale: non pas dans la nostalgie d’une puissance passée, mais dans la construction patiente d’une puissance adaptée au monde qui vient.

Oui. Vous avez raison. Dans les parties XXVIII à XXX, certaines formulations ont été trop découpées, avec des phrases isolées qui donnent un rythme artificiel et parfois «éditorialisé» au lieu de conserver la densité d’un grand dossier de référence. Je reprends donc les trois parties en profondeur, sans changer leur architecture intellectuelle, mais en fusionnant les micro-paragraphes, en développant les transitions, en renforçant les démonstrations et en maintenant une continuité argumentative beaucoup plus naturelle. Je conserve également votre exigence: aucun petit commentaire isolé après un paragraphe, aucune succession de phrases nominales destinées uniquement à produire un effet rhétorique.

LE VENEZUELA DANS LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DU MONDE

La transformation monétaire du Venezuela ne peut être comprise indépendamment de la profonde recomposition de l’ordre économique et géopolitique international dans lequel elle intervient. La question du bolivar, de sa dépréciation, de la progression du dollar dans les transactions et de l’éventuelle institutionnalisation de cette réalité monétaire ne constitue en réalité qu’une manifestation particulière d’une mutation beaucoup plus vaste qui affecte simultanément le commerce, l’énergie, les chaînes d’approvisionnement, les technologies, les systèmes financiers, les alliances stratégiques et les rapports entre puissances. Le monde dans lequel un État pouvait organiser l’essentiel de sa politique économique à l’intérieur de ses frontières appartient progressivement au passé. Une décision prise à Washington peut désormais modifier les flux énergétiques à Caracas; une mesure tarifaire américaine peut réorganiser une chaîne industrielle en Asie; une décision de Pékin peut affecter les marchés latino américains; une guerre en Europe peut modifier les prix de l’énergie, des céréales et des matières premières; une innovation technologique développée en Californie, à Shenzhen, à Bangalore ou à Séoul peut transformer en quelques années la productivité de secteurs entiers dans des économies qui ne disposent pourtant pas des mêmes capacités scientifiques. La nouvelle géographie de la puissance est ainsi devenue beaucoup plus interdépendante, mais aussi beaucoup plus asymétrique, car tous les États ne disposent pas des mêmes moyens pour absorber les chocs, accéder aux technologies ou négocier avec les grands centres de puissance.

Cette réalité est particulièrement importante pour le Venezuela parce que le pays possède encore une ressource stratégique majeure, le pétrole, mais que cette ressource ne suffit plus, à elle seule, à garantir une influence internationale durable. La valeur géopolitique de l’énergie dépend désormais non seulement de l’existence des réserves, mais de la capacité à les produire à des coûts compétitifs, à financer les infrastructures nécessaires, à transporter les produits, à attirer les investissements, à maîtriser les technologies correspondantes et à les intégrer dans un marché mondial lui même soumis à une transformation énergétique et industrielle. La puissance pétrolière vénézuélienne devra donc être replacée dans une architecture plus large où interviennent les États-Unis, la Chine, l’Inde, les pays du Golfe, l’Europe, le Brésil, les Caraïbes et d’autres économies émergentes. La possession d’une ressource ne constitue plus automatiquement une puissance; elle devient une puissance lorsque l’État possède les institutions, les infrastructures, les compétences et les relations internationales permettant de transformer cette ressource en capacité économique durable.

L’évolution de la politique américaine sous Donald Trump constitue, dans cette perspective, l’un des éléments majeurs de la recomposition en cours. Sa politique commerciale et extérieure ne peut être réduite à une simple accumulation de mesures tarifaires, de déclarations ou de décisions diplomatiques. Elle exprime une conception plus transactionnelle de la puissance américaine dans laquelle les intérêts commerciaux, énergétiques, sécuritaires et géopolitiques sont de plus en plus étroitement associés. La politique tarifaire envers la Chine, les pressions exercées sur certains alliés européens et asiatiques, la volonté de renforcer les chaînes d’approvisionnement considérées comme stratégiques et l’utilisation plus directe des instruments économiques dans la poursuite des objectifs de politique étrangère témoignent d’une transformation du rapport entre puissance économique et puissance géopolitique. Cette évolution ne signifie nullement que les États-Unis cessent d’être la principale puissance du système international; elle signifie plutôt que Washington cherche à utiliser plus directement ses avantages économiques, financiers, technologiques et énergétiques dans un environnement devenu plus concurrentiel.

Pour les pays du Sud, cette transformation crée simultanément une vulnérabilité et une possibilité de négociation. La fragmentation croissante de l’économie mondiale signifie que les grandes puissances recherchent des partenaires, des marchés, des ressources, des infrastructures et des positions stratégiques. Un État intermédiaire peut donc disposer d’une marge de manoeuvre accrue s’il est capable de diversifier ses relations. À l’inverse, une dépendance excessive envers un seul partenaire réduit mécaniquement sa capacité de négociation. Le Venezuela devra précisément apprendre à fonctionner dans cet environnement nouveau. La relation avec Washington restera fondamentale en raison de la proximité géographique, de l’importance du marché américain, de la place du dollar dans le système financier et des intérêts énergétiques communs, mais Caracas ne pourra plus raisonnablement organiser toute sa politique extérieure autour d’une opposition permanente aux États-Unis, pas davantage qu’il ne pourra considérer un autre grand partenaire comme une solution automatique à ses difficultés structurelles.

La Chine constitue naturellement l’un des principaux éléments de cette nouvelle équation. Pendant plusieurs années, Pékin a développé une présence économique considérable en Amérique latine par les échanges commerciaux, les investissements, les infrastructures et différents mécanismes de financement. L’initiative des Nouvelles Routes de la soie a symbolisé cette volonté de créer des réseaux économiques transcontinentaux capables d’accroître la présence chinoise dans les économies émergentes. Mais la Chine elle même a progressivement adapté cette stratégie. Les difficultés financières rencontrées par certains projets, l’évolution de l’économie chinoise, la nécessité de contrôler davantage les risques et les transformations géopolitiques ont conduit Pékin vers une approche plus sélective et plus directement orientée vers ses propres intérêts stratégiques. Cette évolution est essentielle pour Caracas, car elle signifie que la Chine ne doit pas être considérée comme une source illimitée de financement ou comme une alternative idéologique au système occidental. Pékin agit en fonction de ses intérêts énergétiques, commerciaux, industriels et géopolitiques, et la relation avec le Venezuela ne pourra être durable que si elle correspond à des intérêts mutuels clairement identifiés.

La même prudence doit être appliquée à l’analyse des BRICS. Leur élargissement a incontestablement renforcé leur poids démographique et économique et donné une visibilité internationale plus importante aux revendications relatives à la réforme de la gouvernance mondiale et à la diversification du système financier international. Il serait toutefois excessif de considérer les BRICS comme un bloc homogène susceptible de remplacer rapidement les architectures occidentales existantes. Les membres ont des intérêts divergents, des régimes politiques différents, des structures économiques parfois contradictoires et des priorités stratégiques qui ne coïncident pas nécessairement. Leur véritable importance réside peut être davantage dans la pluralisation du système international que dans la constitution d’un nouveau bloc parfaitement cohérent. Le monde semble moins se diriger vers le remplacement d’une hégémonie par une autre que vers la multiplication des centres de décision et des réseaux d’influence.

L’Inde illustre particulièrement bien cette nouvelle logique. New Delhi développe ses relations avec Washington dans les domaines de la défense, des technologies et de l’industrie, tout en maintenant des relations importantes avec la Russie, en participant aux BRICS, en développant ses échanges avec le Moyen Orient et en renforçant progressivement ses liens avec l’Europe et les autres économies asiatiques. Cette politique n’est pas une contradiction; elle correspond à une conception stratégique dans laquelle l’intérêt national prime sur l’appartenance rigide à un bloc. La Corée du Sud offre une autre illustration. Étroitement liée aux États-Unis sur le plan sécuritaire, elle conserve une stratégie économique fortement déterminée par ses propres intérêts industriels, technologiques et commerciaux. Ses grandes entreprises doivent simultanément évoluer dans les marchés américain, chinois, européen et asiatique. Ces exemples montrent au Venezuela qu’une politique extérieure moderne ne consiste plus nécessairement à choisir un camp, mais à construire suffisamment de capacités pour pouvoir négocier avec plusieurs espaces de puissance.

Cette transformation est également visible au Moyen Orient et en Eurasie. La Syrie demeure un espace particulièrement révélateur des limites des anciennes architectures d’influence, puisqu’elle concentre les intérêts des États-Unis, de la Russie, de la Turquie, de l’Iran, d’Israël et de plusieurs puissances arabes. Les transformations de l’environnement syrien montrent que les alliances construites sur une période donnée peuvent être profondément affectées par les changements de capacités économiques et militaires des partenaires. La guerre en Ukraine a notamment imposé à la Russie un coût considérable en ressources financières, militaires et humaines et a réduit une partie de sa capacité à projeter simultanément sa puissance sur plusieurs théâtres. Cela ne signifie pas que Moscou a cessé d’être une puissance importante, mais cela rappelle qu’une alliance politique ne peut jamais être séparée des capacités matérielles qui la soutiennent. Pour Caracas, la leçon est importante: la proximité idéologique avec une puissance étrangère ne constitue pas une garantie suffisante de sécurité économique ou stratégique.

L’Iran représente une autre illustration de cette réalité. Malgré une influence régionale considérable et des capacités militaires importantes, Téhéran doit composer avec les sanctions, les contraintes économiques, les tensions avec Israël et les États-Unis et une architecture régionale en évolution rapide. Là encore, la proximité politique avec Caracas peut avoir une signification diplomatique, mais elle ne saurait remplacer la diversification économique et la construction d’une capacité nationale propre. Une stratégie vénézuélienne durable devra donc éviter de confondre les convergences politiques avec des garanties économiques permanentes.

La relation avec Cuba doit également être analysée dans cette perspective. Pendant plusieurs décennies, Cuba a représenté pour le Venezuela un partenaire politique et idéologique privilégié. Mais les contraintes économiques, les transformations générationnelles et l’évolution de l’environnement international obligent progressivement les dirigeants cubains à adopter des formes de pragmatisme plus importantes. Cette évolution ne signifie pas nécessairement l’abandon de toute continuité idéologique; elle montre surtout qu’aucun système politique ne peut durablement fonctionner indépendamment des réalités matérielles. Lorsque les ressources se raréfient, que les générations changent et que les conditions internationales évoluent, les doctrines doivent elles aussi s’adapter.

Cette observation permet de revenir au Venezuela et à la question centrale de cet article. Le pays ne doit pas seulement décider de l’avenir de son système monétaire; il doit déterminer si les catégories politiques héritées du XXe siècle sont encore capables d’organiser une société entrée dans une économie numérique, mondialisée, migratoire et technologiquement transformée. Une idéologie qui ne parvient plus à expliquer les comportements réels des citoyens finit par devenir un langage politique déconnecté de l’expérience quotidienne. La dollarisation spontanée d’une partie de la société constitue précisément l’un de ces moments où la réalité économique oblige le discours politique à se confronter à ses propres limites.

La question technologique rend cette rupture encore plus importante. Le XXIe siècle est en train de créer une nouvelle hiérarchie internationale fondée sur la capacité à maîtriser l’intelligence artificielle, les semi conducteurs, les données, les infrastructures numériques, les biotechnologies, la robotique et les nouveaux systèmes énergétiques. Les pays qui contrôlent ces technologies disposent d’un avantage cumulatif qui dépasse largement la simple valeur commerciale des produits qu’ils exportent. Ils contrôlent progressivement des standards, des chaînes de valeur, des compétences et des infrastructures dont dépendent les autres économies. Le risque pour les pays du Sud n’est donc plus seulement de devenir dépendants de produits industriels importés; il est de devenir dépendants des systèmes technologiques qui permettent de produire, de communiquer, de gérer l’énergie, de traiter les données et d’organiser les échanges.

Le Venezuela devra intégrer cette réalité dans sa stratégie de reconstruction. Il ne pourra évidemment pas reproduire les capacités de recherche de la Silicon Valley, de la Chine, de l’Inde ou de la Corée du Sud dans tous les domaines, mais il peut déterminer les secteurs dans lesquels il doit développer des compétences nationales minimales et ceux dans lesquels il peut s’appuyer sur des partenariats internationaux. Cette distinction est essentielle parce que la souveraineté du XXIe siècle ne signifie plus produire tout ce que l’on consomme; elle signifie disposer de suffisamment d’alternatives et de capacités propres pour éviter qu’une dépendance unique ne puisse paralyser l’économie nationale.

Dans cette nouvelle géographie, le Venezuela dispose néanmoins d’un avantage considérable: sa position géographique et son potentiel énergétique. La proximité des marchés nord américains, la façade caraïbe, les relations avec l’Amérique du Sud et l’importance de ses réserves énergétiques peuvent lui permettre de devenir une plateforme économique régionale. Mais la géographie ne produit pas automatiquement la puissance. Elle doit être transformée par les infrastructures, les institutions, la stabilité juridique, les ports, les réseaux énergétiques, la connectivité numérique et la qualité du capital humain. Le Venezuela pourrait ainsi utiliser sa richesse énergétique comme levier de reconstruction plutôt que comme fondement exclusif de son modèle économique.

La nouvelle géographie mondiale offre donc au Venezuela une possibilité réelle, mais cette possibilité ne peut être exploitée que si Caracas abandonne progressivement une logique de dépendance exclusive et adopte une diplomatie de réseaux. Washington, Pékin, New Delhi, Séoul, Brasilia, les capitales européennes, les pays du Golfe et les partenaires caribéens peuvent tous jouer un rôle différent dans la reconstruction du pays. L’objectif ne devrait pas être de remplacer une dépendance par une autre, mais de créer suffisamment de relations diversifiées pour que le Venezuela puisse défendre ses intérêts dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.

APRÈS LE BOLIVAR: QUELLE NOUVELLE DÉFINITION DE LA SOUVERAINETÉ VÉNÉZUÉLIENNE?

La question qui demeure après l’analyse de la transformation monétaire est beaucoup plus profonde que celle de la monnaie qui circulera demain dans les commerces vénézuéliens. Elle concerne la définition même de la souveraineté dans un monde où les capitaux, les technologies, les données, les marchandises, les talents et les systèmes financiers traversent les frontières avec une rapidité inconnue au siècle précédent. Pendant une grande partie du XXe siècle, la souveraineté semblait pouvoir être définie à partir d’un ensemble relativement clair d’attributs: contrôle du territoire, protection des frontières, émission d’une monnaie nationale, capacité fiscale, institutions judiciaires et autonomie de la politique étrangère. Ces attributs demeurent importants, mais ils ne suffisent plus à déterminer la puissance effective d’un État. Un pays peut contrôler juridiquement son territoire tout en dépendant de technologies étrangères pour ses infrastructures; il peut posséder une monnaie nationale tout en étant incapable d’en préserver la valeur; il peut disposer d’immenses réserves naturelles tout en dépendant d’équipements importés pour les exploiter; il peut avoir une population nombreuse tout en perdant continuellement ses talents les mieux formés.

La souveraineté doit donc être comprise de plus en plus comme une capacité effective plutôt que comme une collection de symboles institutionnels. Un État est réellement souverain lorsqu’il dispose des capacités économiques, humaines, technologiques, financières, institutionnelles et diplomatiques nécessaires pour défendre ses intérêts dans un environnement interdépendant. Cette conception permet de comprendre le paradoxe apparent d’une éventuelle dollarisation vénézuélienne. L’abandon partiel de la souveraineté monétaire peut représenter une perte formelle d’un instrument traditionnel de l’État, mais il pourrait également, dans certaines circonstances, contribuer à restaurer une partie de la capacité économique réelle si cette stabilité monétaire permet de reconstruire l’épargne, l’investissement et la confiance. Le débat ne devrait donc pas opposer mécaniquement souveraineté et dollarisation; il devrait examiner si l’architecture monétaire choisie augmente ou diminue, sur la durée, la capacité globale de la nation à agir.

Cette distinction est fondamentale parce qu’une monnaie nationale n’est pas une fin en soi. Elle constitue un instrument destiné à faciliter l’échange, l’épargne, l’investissement et la planification économique. Lorsqu’elle cesse durablement de remplir ces fonctions, la population cherche naturellement des mécanismes de protection. La dollarisation peut alors apparaître moins comme une décision imposée de l’extérieur que comme l’institutionnalisation progressive d’une pratique née de la perte de confiance. Une politique de reconstruction monétaire devrait donc partir de cette réalité sociale plutôt que de chercher à restaurer artificiellement un symbole dont la crédibilité aurait été détruite. Si le bolivar devait un jour retrouver une fonction centrale, cette restauration devrait résulter de la reconstruction des institutions, de la discipline budgétaire, de la stabilité financière et de la productivité, et non d’une simple décision administrative.

La véritable question devient ainsi celle de la confiance. Une monnaie n’est stable que lorsque les agents économiques croient suffisamment en la capacité des institutions à préserver sa valeur. Cette confiance ne peut être décrétée. Elle se construit par la cohérence des politiques publiques, la crédibilité des institutions, la maîtrise de l’inflation, la stabilité des finances publiques et la capacité de l’économie à produire des revenus réels. Lorsque cette confiance disparaît pendant une période prolongée, les individus modifient leur comportement avant même que les institutions ne reconnaissent officiellement le changement. La monnaie étrangère devient alors une unité de compte, une réserve de valeur et parfois un instrument quotidien de transaction. Le phénomène monétaire devient ainsi le symptôme d’un problème institutionnel beaucoup plus large.

C’est pourquoi la reconstruction du Venezuela ne pourra pas se limiter à la politique monétaire. Elle devra commencer par la reconstruction des capacités productives. Le pétrole demeurera probablement un élément essentiel pendant plusieurs décennies, mais il devra être utilisé comme levier de diversification plutôt que comme substitut permanent à la diversification. Le pays devra moderniser son industrie énergétique, améliorer ses infrastructures, restaurer ses capacités de raffinage et de transport, développer les services associés et utiliser une partie des revenus énergétiques pour financer les secteurs susceptibles de réduire progressivement la dépendance à la rente. La question ne sera pas de sortir brutalement du pétrole, mais d’éviter que le pétrole ne demeure la seule source véritable de richesse nationale.

La souveraineté alimentaire devra suivre une logique comparable. Une économie qui dépend excessivement de l’extérieur pour nourrir sa population demeure vulnérable aux perturbations internationales, aux fluctuations des prix et aux crises logistiques. Le Venezuela possède des possibilités agricoles importantes, mais leur transformation en sécurité alimentaire nécessite des infrastructures, des financements, des technologies, des réseaux de distribution et une politique foncière suffisamment stable pour encourager l’investissement. Il ne s’agit pas de fermer l’économie aux importations, mais de créer une capacité nationale suffisante pour qu’une crise extérieure ne se transforme pas immédiatement en crise sociale.

La santé et les technologies médicales doivent être considérées selon la même logique. Les crises récentes ont montré combien les chaînes internationales d’approvisionnement peuvent devenir vulnérables en période de choc. Le Venezuela devra identifier les médicaments, équipements et services médicaux essentiels pour lesquels une capacité nationale ou régionale minimale est stratégique, tout en maintenant des partenariats avec les grands producteurs internationaux. Cette approche correspond à une conception moderne de la souveraineté: l’autonomie ne signifie pas l’autarcie; elle signifie disposer de suffisamment de capacités propres et de suffisamment d’alternatives extérieures pour résister aux perturbations.

La même transformation est nécessaire dans le domaine numérique. Les plateformes technologiques mondiales contrôlent une part croissante des infrastructures de communication, des données, des services numériques et des systèmes commerciaux. Le Venezuela ne pourra pas construire seul tous les outils dont son économie aura besoin, mais il peut développer des compétences nationales dans la cybersécurité, la gestion des données, les services numériques, l’intelligence artificielle appliquée et les infrastructures critiques. Il devra également éviter de dépendre d’un seul fournisseur étranger pour des systèmes dont l’interruption pourrait affecter les secteurs essentiels. La souveraineté numérique deviendra progressivement aussi importante que la souveraineté énergétique.

Cette nouvelle définition de la souveraineté implique également une transformation profonde de l’État. Le Venezuela n’a pas nécessairement besoin d’un État plus grand; il a besoin d’un État plus compétent, plus prévisible et plus capable de mesurer les résultats de son action. Une administration moderne doit pouvoir collecter et analyser des données, planifier des investissements, évaluer les politiques publiques, contrôler les dépenses, lutter contre la corruption et coordonner les acteurs économiques. La crédibilité de l’État dépendra de plus en plus de sa capacité à produire des résultats mesurables plutôt que de son aptitude à multiplier les programmes ou les déclarations.

Cette transformation administrative suppose une nouvelle culture politique. Les gouvernements doivent accepter que certaines politiques échouent et puissent être corrigées sans que cette correction soit interprétée comme une défaite politique. Les statistiques doivent être suffisamment fiables pour permettre aux chercheurs, aux entreprises, aux citoyens et aux institutions internationales d’évaluer la situation réelle. La transparence doit être considérée comme une infrastructure économique de confiance et non comme une concession faite aux adversaires politiques. Aucun investissement durable ne peut prospérer dans un environnement où les règles changent constamment et où les informations fondamentales ne peuvent être vérifiées.

Le Venezuela devra également apprendre à construire une continuité nationale au delà des alternances politiques. Les infrastructures, l’éducation, la recherche scientifique, la modernisation énergétique et la transformation numérique nécessitent des décennies. Une politique nationale qui disparaît à chaque changement de gouvernement produit mécaniquement de l’incertitude et empêche les investissements de long terme. La démocratie ne doit donc pas être conçue comme la capacité de chaque majorité à détruire ce que la précédente a construit, mais comme la capacité de changer de gouvernement tout en préservant les institutions et les objectifs fondamentaux de la nation.

Cette exigence de continuité ne signifie pas l’absence de débat politique. Elle signifie que le débat doit progressivement se déplacer vers la qualité des politiques publiques, leur financement, leurs résultats et leurs conséquences. Le Venezuela gagnerait à établir des objectifs nationaux qui dépassent le calendrier électoral dans des domaines tels que l’énergie, l’éducation, la sécurité alimentaire, les infrastructures, la santé, la recherche et la transformation numérique. Une démocratie mature peut changer de gouvernement sans remettre en question à chaque alternance les fondations nécessaires à la survie économique de l’État.

La relation avec les États-Unis devra également être repensée dans cette logique. La proximité géographique, l’importance du marché américain, le rôle du dollar dans le système financier international et les intérêts énergétiques communs rendent cette relation structurellement importante. Mais elle ne devrait plus être conçue uniquement dans les termes de l’affrontement idéologique du passé. Une relation adulte avec Washington devrait permettre au Venezuela de défendre ses intérêts tout en reconnaissant les domaines de coopération possibles. Dans le même temps, Caracas devra renforcer ses relations avec le Brésil, la Colombie, les Caraïbes, l’Europe, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et les pays du Golfe. La diversification diplomatique sera d’autant plus efficace qu’elle sera fondée sur une économie capable d’offrir des intérêts concrets à ses partenaires.

Cette approche pourrait permettre au Venezuela de transformer sa position géographique en avantage stratégique. Sa façade caraïbe, ses ressources énergétiques, sa proximité avec les grands marchés américains et sud américains et son potentiel de connexion avec les économies caribéennes lui offrent une possibilité de devenir une plateforme énergétique, commerciale et logistique régionale. Mais cette possibilité exige une modernisation considérable des infrastructures portuaires, énergétiques, routières et numériques. La géographie fournit un avantage potentiel; seules les institutions et les investissements peuvent le convertir en puissance économique.

La question générationnelle est peut être encore plus importante. Les jeunes Vénézuéliens qui construiront le pays dans les prochaines décennies n’ont pas les mêmes références historiques que les générations qui ont vécu les grandes confrontations idéologiques du XXe siècle. Ils grandissent dans un monde de réseaux sociaux, de migration internationale, d’intelligence artificielle, de travail à distance, de plateformes numériques et de circulation permanente de l’information. Leur rapport à l’État et à la souveraineté sera nécessairement différent. Ils jugeront les institutions moins à partir de leur capacité à défendre une doctrine qu’à partir de leur capacité à créer des possibilités concrètes.

Cette évolution générationnelle impose une nouvelle conception du patriotisme. Le patriotisme du XXIe siècle ne peut pas être uniquement fondé sur la défense de symboles nationaux ou sur la répétition de récits historiques. Il doit également signifier la capacité à construire des écoles qui fonctionnent, des hôpitaux qui soignent, des infrastructures fiables, des entreprises productives et une économie capable de retenir ses talents. Une nation qui oblige ses jeunes les plus qualifiés à chercher ailleurs les possibilités qu’elle ne peut leur offrir perd progressivement une partie de sa capacité stratégique.

Le Venezuela dispose pourtant d’un immense réservoir humain à travers sa diaspora. Les millions de Vénézuéliens établis à l’étranger peuvent devenir un réseau économique, scientifique, culturel et technologique reliant le pays aux grands centres du monde. Une politique intelligente devrait chercher à transformer cette diaspora en pont plutôt qu’à la considérer uniquement comme le résultat d’une crise. Les compétences acquises à l’étranger, les réseaux professionnels, les capitaux, les connaissances et les expériences entrepreneuriales pourraient contribuer à la reconstruction si les institutions nationales deviennent suffisamment crédibles pour attirer de nouveau ces ressources.

Le défi climatique devra également être intégré à cette nouvelle conception. Les infrastructures énergétiques, agricoles et urbaines doivent être conçues en tenant compte des risques liés au changement climatique. La modernisation du pays offre justement la possibilité de construire des équipements plus résilients et plus efficaces que ceux du passé. Le développement ne peut plus être évalué seulement par la croissance du produit intérieur brut; il doit également être mesuré par la capacité d’une société à absorber les chocs futurs.

Toutes ces dimensions conduisent à une conclusion importante: la souveraineté du Venezuela ne pourra plus être fondée principalement sur la capacité de l’État à contrôler une monnaie. Elle devra être fondée sur la capacité du pays à produire, à apprendre, à innover, à négocier, à protéger ses citoyens et à s’adapter. Une nation peut perdre une partie de son autonomie monétaire et gagner simultanément en stabilité, en investissement et en productivité. Elle peut également conserver une monnaie nationale et demeurer profondément dépendante si elle ne maîtrise aucune des technologies, des chaînes de valeur ou des capacités financières nécessaires à son développement. La véritable souveraineté se situe donc dans l’équilibre général des capacités nationales.

LE REGARD DU CPGNNEWS: DU BOLIVAR À LA CAPACITÉ NATIONALE, LE VENEZUELA DEVANT SON CHOIX DE CIVILISATION

Au terme de cette analyse, la question vénézuélienne apparaît sous une lumière beaucoup plus large que celle d’une réforme monétaire ou d’une éventuelle progression institutionnelle de la dollarisation. Le Venezuela se trouve devant une transformation historique qui touche à la fois son économie, ses institutions, son rapport à la souveraineté, sa politique extérieure et sa place dans un monde où les anciennes catégories de puissance sont progressivement remplacées par des formes nouvelles. Le destin du bolivar constitue l’un des symptômes les plus visibles de cette transformation, mais il n’en constitue pas la totalité. Derrière la monnaie se trouve une interrogation fondamentale: comment une nation peut elle conserver une capacité de décision lorsque la finance, les technologies, les chaînes de production, les données, les capitaux et les talents circulent désormais à une vitesse qui dépasse largement les frontières politiques?

Une éventuelle consolidation de la dollarisation ne devrait donc être interprétée ni comme une victoire idéologique des États-Unis ni comme une défaite définitive de la souveraineté vénézuélienne. Elle devrait être comprise comme le résultat d’une crise de confiance monétaire dont les causes sont essentiellement nationales, même si son environnement international joue un rôle déterminant. Lorsque des citoyens choisissent une monnaie étrangère pour préserver la valeur de leur travail, ils expriment une préférence économique avant d’exprimer une position idéologique. Le phénomène devient politiquement significatif précisément parce qu’il révèle une divergence entre la souveraineté formelle de l’État et la confiance réelle de la société. Le problème central n’est donc pas de savoir si le dollar est politiquement souhaitable, mais de déterminer ce que le Venezuela fera de la stabilité que son utilisation peut éventuellement apporter.

Cette distinction est décisive. La dollarisation ne peut pas reconstruire à elle seule l’économie vénézuélienne. Elle ne modernise ni les raffineries, ni les ports, ni les réseaux électriques; elle ne forme pas les ingénieurs, ne réforme pas les universités, ne garantit pas la sécurité juridique et ne crée pas automatiquement une industrie compétitive. Elle peut néanmoins contribuer à établir un environnement monétaire plus prévisible dans lequel l’épargne et l’investissement deviennent moins exposés à la destruction par l’inflation. Sa réussite éventuelle dépendra donc entièrement des politiques qui l’accompagnent. Si la stabilité monétaire devient le point de départ d’une stratégie productive, industrielle, institutionnelle et technologique, elle pourra contribuer à une reconstruction durable. Si elle sert simplement à faciliter les importations sans transformation productive, elle risque de créer une nouvelle dépendance.

C’est pourquoi le véritable projet national ne devrait pas être formulé autour du choix entre le bolivar et le dollar, mais autour de la reconstruction de la capacité productive du Venezuela. Le pétrole restera un élément majeur de cette capacité, mais il devra être utilisé comme source de financement d’une diversification économique plus large. L’agriculture, la pétrochimie, l’industrie, les services, le tourisme, la logistique, les technologies numériques et certaines activités scientifiques devront être développés selon les avantages réels du pays. La diversification ne signifie pas abandonner les ressources naturelles; elle signifie cesser de les considérer comme une justification suffisante de la structure économique nationale.

Cette transformation suppose également une nouvelle conception de la politique sociale. Une économie moderne ne peut être durable si les gains de productivité sont concentrés dans une minorité tandis qu’une grande partie de la population reste exclue des possibilités offertes par la transformation technologique. L’intelligence artificielle et l’automatisation vont modifier profondément les marchés du travail. Le Venezuela devra donc investir dans la formation continue, l’éducation technique, les compétences numériques et les mécanismes permettant aux travailleurs de changer d’activité lorsque les technologies transforment leurs secteurs. La technologie ne doit pas être traitée comme une menace abstraite; elle doit être intégrée dans une stratégie de développement humain.

Cette question prend une importance particulière dans un pays qui a connu une migration massive. La reconstruction du capital humain sera probablement l’un des défis les plus difficiles. Une partie considérable des compétences vénézuéliennes se trouve désormais à l’extérieur du territoire national. Mais cette dispersion peut aussi devenir une ressource si elle est intégrée dans une politique de diaspora moderne. Les liens économiques, scientifiques et professionnels construits par les Vénézuéliens à l’étranger peuvent devenir des canaux d’investissement, de transfert de connaissances, de création d’entreprises et d’accès aux marchés. Le pays devra donc dépasser la conception traditionnelle de la diaspora comme simple source de transferts financiers et la considérer comme une extension internationale du capital humain national.

La rupture avec le XXe siècle se manifeste également dans la manière de concevoir la puissance. Pendant longtemps, la puissance internationale a été principalement associée au territoire, aux ressources naturelles, aux forces armées et à la taille de l’économie. Ces éléments demeurent importants, mais ils sont désormais complétés par la maîtrise des technologies, des données, des réseaux financiers, des infrastructures numériques, des chaînes d’approvisionnement et des compétences scientifiques. Un pays peut posséder d’immenses réserves naturelles et rester technologiquement dépendant; inversement, un pays disposant de peu de ressources naturelles peut exercer une influence mondiale grâce à ses entreprises, ses universités, ses technologies et son capital financier. Cette transformation de la puissance est probablement l’un des faits les plus importants que le Venezuela doit intégrer à sa stratégie nationale.

L’évolution géopolitique actuelle renforce cette nécessité. La politique commerciale et tarifaire de Donald Trump, la compétition sino américaine, les transformations du Moyen Orient, la guerre en Ukraine, les difficultés et adaptations de la Russie, les tensions autour de l’Iran, l’évolution de Cuba, la transformation des BRICS, la montée en puissance de l’Inde et la capacité de la Corée du Sud à défendre ses propres intérêts industriels montrent que le système international devient moins prévisible et plus transactionnel. Les pays du Sud doivent désormais naviguer dans un environnement où aucune puissance ne peut être considérée comme un partenaire permanent dans tous les domaines. Les intérêts énergétiques peuvent rapprocher deux États tandis que leurs intérêts technologiques les opposent; les intérêts commerciaux peuvent favoriser la coopération alors que les intérêts sécuritaires produisent des tensions.

Le Venezuela doit donc apprendre à pratiquer une diplomatie de diversification. Sa relation avec les États-Unis demeurera structurellement importante, mais elle ne doit pas empêcher Caracas de développer ses relations avec la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Europe, la Corée du Sud, les pays du Golfe et les partenaires caribéens. La véritable indépendance diplomatique ne consiste pas à refuser tout partenariat avec les grandes puissances; elle consiste à éviter qu’un seul partenaire puisse déterminer l’ensemble des options nationales. Plus les relations économiques seront diversifiées, plus le Venezuela disposera d’une capacité de négociation importante.

Cette diplomatie ne pourra cependant être crédible que si elle repose sur une économie capable de proposer quelque chose à ses partenaires. Le pétrole constitue un atout, mais l’avenir devra également être construit autour de l’énergie transformée, de l’agroalimentaire, des infrastructures, des services, de la logistique et progressivement des activités technologiques. Le Venezuela pourrait devenir un acteur régional important s’il parvient à transformer sa position géographique en plateforme commerciale et énergétique entre l’Amérique du Sud, la Caraïbe et les marchés nord américains. Cette ambition nécessite une modernisation massive des ports, des routes, des réseaux énergétiques et des infrastructures numériques, ainsi qu’un environnement juridique suffisamment prévisible pour attirer des capitaux sur le long terme.

Cette reconstruction doit également être pensée à l’échelle des générations. Le Venezuela du futur ne sera pas celui des générations qui ont connu l’économie pétrolière du XXe siècle. Les jeunes qui construiront le pays dans les prochaines décennies vivront dans une économie dominée par le numérique, l’intelligence artificielle, la mobilité internationale et la circulation instantanée de l’information. Ils ne pourront pas être durablement mobilisés par les mêmes catégories politiques qui structuraient les débats de leurs parents. Leur rapport à la souveraineté sera davantage lié à la possibilité d’étudier, de travailler, d’entreprendre, de communiquer et de construire leur avenir qu’à la seule existence d’un symbole monétaire national.

C’est ici que se situe probablement la dimension civilisationnelle de la transformation vénézuélienne. Le pays ne doit pas nécessairement abandonner son histoire, mais il doit accepter que l’histoire ne peut pas être utilisée comme une prison intellectuelle. Les idéologies qui ont dominé une grande partie du XXe siècle ont été élaborées dans un environnement marqué par l’industrie lourde, la guerre froide, les blocs politiques, les frontières économiques plus rigides et une circulation beaucoup plus limitée de l’information. Le XXIe siècle est structuré par des réseaux, des données, des technologies, des chaînes de valeur mondiales, des migrations et une interdépendance beaucoup plus forte. Reproduire mécaniquement les catégories du siècle précédent reviendrait à essayer de résoudre les problèmes d’une société numérique avec les instruments intellectuels d’une société industrielle.

La rupture ne signifie pas que tout ce qui vient du passé doit être rejeté. Elle signifie que les valeurs doivent être distinguées des instruments. La souveraineté, la dignité nationale, la justice sociale, la solidarité et l’identité collective peuvent rester des valeurs fondamentales. Ce sont les moyens de les réaliser qui doivent évoluer. La souveraineté du XXIe siècle ne sera pas nécessairement moins nationale parce qu’elle sera plus ouverte; elle pourra au contraire être plus efficace si elle permet au pays de participer aux réseaux mondiaux sans perdre la capacité de défendre ses intérêts.

Le patriotisme doit lui aussi être repensé. Il ne devrait plus être seulement une défense émotionnelle du territoire ou des symboles, mais une volonté concrète de construire un pays dans lequel les citoyens peuvent vivre dignement. Un patriotisme moderne se mesure à la qualité des écoles, à la fiabilité de l’électricité, à la sécurité des routes, à la capacité des hôpitaux, à la qualité des universités, à la possibilité de créer une entreprise et à la capacité de conserver les talents. La véritable puissance d’un État réside finalement dans la confiance que ses citoyens peuvent avoir dans leur avenir.

Cette conception permet de comprendre pourquoi la question monétaire est si importante tout en étant insuffisante. Une monnaie est l’un des instruments fondamentaux d’une société économique, mais elle ne constitue pas son projet de civilisation. Si le Venezuela parvient à restaurer la confiance, la monnaie pourra redevenir un instrument plutôt qu’un problème permanent. Si les institutions demeurent faibles, aucune architecture monétaire ne pourra durablement compenser l’absence de productivité, de discipline budgétaire et de crédibilité.

La reconstruction devra donc être conçue comme un processus de long terme dans lequel la stabilité monétaire, la réforme institutionnelle, la diversification économique, la modernisation énergétique, la transformation numérique, l’éducation et l’ouverture internationale se renforcent mutuellement. Il ne faudra pas chercher une solution unique à une crise qui est devenue systémique. Le Venezuela ne souffre pas d’un seul déséquilibre; il souffre de l’interaction de plusieurs fragilités accumulées au fil du temps. C’est précisément pour cette raison que la réponse doit être systémique.

Le véritable objectif ne devrait pas être simplement de restaurer ce que le pays avait avant la crise. Il devrait être de construire une économie capable de fonctionner dans les conditions du monde qui vient. Restaurer intégralement le passé serait insuffisant si ce passé contenait déjà les fragilités qui ont conduit à la crise. Le Venezuela doit utiliser l’expérience de son propre effondrement pour construire des institutions plus solides, une économie plus diversifiée et une société plus capable de résister aux chocs.

C’est dans cette perspective que l’éventuelle disparition progressive du bolivar comme principale monnaie de transaction peut être interprétée comme un événement historique plus large. Elle pourrait représenter la fin symbolique d’une époque dans laquelle la souveraineté monétaire était considérée comme l’une des expressions ultimes de l’indépendance nationale. Mais cette fin ne serait pas nécessairement une défaite. Elle pourrait être le point de départ d’une réflexion plus mature sur ce que signifie réellement être souverain dans une économie mondiale profondément intégrée. Une nation n’est pas souveraine parce qu’elle possède un billet portant son nom; elle l’est lorsqu’elle possède les institutions et les capacités nécessaires pour décider de son avenir.

Le Venezuela dispose encore de nombreux atouts pour construire cette capacité. Ses ressources énergétiques, sa situation géographique, son potentiel agricole, son capital humain, sa diaspora, ses relations régionales et ses possibilités de modernisation constituent une base importante. Mais ces atouts ne sont que des possibilités tant qu’ils ne sont pas transformés en institutions, en investissements, en compétences et en productivité. La prochaine phase de l’histoire vénézuélienne dépendra donc moins de la quantité de ressources disponibles que de la qualité de la transformation qu’elles permettront.

Le Regard du CPGNNews conduit ainsi à une conclusion qui dépasse largement le seul cas vénézuélien. La crise du bolivar révèle une question que de nombreux pays devront affronter au cours du XXIe siècle: comment préserver une souveraineté réelle dans un monde où les monnaies, les capitaux, les technologies, les données, les chaînes de valeur et les talents circulent au delà des frontières? La réponse ne pourra plus être exclusivement idéologique. Elle devra être institutionnelle, technologique, économique et profondément humaine. Le Venezuela peut choisir de considérer cette transformation comme une menace contre son identité ou comme une occasion de reconstruire une puissance adaptée aux réalités nouvelles. Dans le premier cas, il cherchera à restaurer un passé qui n’existe plus; dans le second, il utilisera les ressources du passé pour construire les capacités de l’avenir.

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir quelle monnaie les Vénézuéliens utiliseront demain, mais quelle économie ils construiront autour de cette monnaie, quelles institutions ils établiront pour la protéger, quelles compétences ils transmettront à leurs enfants et quelle place ils choisiront d’occuper dans la nouvelle géographie mondiale. Le Venezuela ne peut pas décider seul de la transformation du système international, mais il peut décider de la qualité de sa propre réponse. Il ne peut pas empêcher la montée de l’intelligence artificielle, la compétition entre les grandes puissances ou la fragmentation des chaînes économiques mondiales, mais il peut décider de ne pas rester technologiquement passif. Il ne peut pas contrôler les décisions de Washington, Pékin, New Delhi, Moscou ou Bruxelles, mais il peut renforcer sa capacité à négocier avec chacun d’eux.

C’est finalement là que se trouve la véritable rupture historique. Le Venezuela n’a pas seulement besoin d’une nouvelle politique monétaire; il a besoin d’une nouvelle conception de la puissance nationale. Une puissance fondée moins sur la seule rente et davantage sur la productivité, moins sur la confrontation idéologique et davantage sur la capacité de négociation, moins sur la dépendance à un partenaire et davantage sur la diversification, moins sur la conservation des catégories du XXe siècle et davantage sur la préparation aux réalités civilisationnelles du XXIe siècle.

Le pays ne doit pas devenir moins vénézuélien pour entrer dans ce nouveau monde. Il doit devenir suffisamment fort, compétent et confiant pour y entrer sans perdre la maîtrise de son propre destin. C’est précisément à cette condition que la crise monétaire actuelle pourra cesser d’être seulement l’histoire d’une monnaie qui a perdu sa valeur et devenir l’histoire beaucoup plus importante d’une nation qui aura retrouvé la capacité de créer la sienne.

CONCLUSION GÉNÉRALE: LE VENEZUELA AU SEUIL D’UN CHANGEMENT D’ÉPOQUE

L’hypothèse d’une adoption complète du dollar américain par le Venezuela pourrait, à première vue, sembler relever d’un débat strictement monétaire. Elle est pourtant beaucoup plus importante que cela. Si une telle réforme devait être adoptée, elle ne constituerait pas simplement une modification du moyen de paiement utilisé par les entreprises et les ménages; elle marquerait l’aboutissement institutionnel d’un processus de transformation économique déjà engagé depuis plusieurs années dans la pratique. Le débat actuel porte précisément sur cette différence entre une dollarisation de fait, née des comportements des agents économiques confrontés à l’effondrement de la confiance dans le bolivar, et une dollarisation de droit, qui supposerait une décision politique et juridique de grande portée. L’actualité récente montre que le sujet est désormais suffisamment avancé pour être discuté au niveau institutionnel, puisque Steve Hanke a été sollicité comme conseiller auprès d’un membre important de l’Assemblée nationale et travaille à une proposition visant l’adoption complète du dollar; mais rien ne permet, à ce stade, de présenter cette hypothèse comme une décision définitivement adoptée par l’État vénézuélien. (Yahoo Finance)

Cette précision n’est pas une simple précaution rédactionnelle. Elle est au coeur de la crédibilité du dossier. Dans une période de bouleversements économiques et politiques, une rumeur suffisamment répétée peut rapidement prendre l’apparence d’un fait établi. Or un travail journalistique et analytique de niveau international doit précisément résister à cette confusion. Le Venezuela demeure, juridiquement, un État doté de sa propre monnaie et de sa propre architecture monétaire; la question aujourd’hui posée est de savoir si cette architecture pourrait être profondément transformée. La nuance entre «le Venezuela abandonne le bolivar» et «le Venezuela envisage sérieusement un projet d’abandon du bolivar» n’est donc pas secondaire. Elle sépare le fait vérifiable de la projection politique.

Le phénomène qui rend néanmoins cette hypothèse crédible est la détérioration prolongée de la fonction monétaire du bolivar. Les données disponibles montrent une dépréciation très importante de la monnaie en 2026. Selon les données de la Réserve fédérale américaine compilées par FRED, le taux mensuel moyen est passé de 445,53 bolivars pour un dollar en mars 2026 à 713,40 en juillet; les données quotidiennes indiquaient déjà 744,76 à la fin juillet. (FRED) Les données de marché de Yahoo Finance indiquaient encore un taux supérieur à 780 bolivars pour un dollar au 24 août 2026. (Yahoo Finance) Ces chiffres ne constituent pas seulement une série statistique. Ils racontent l’histoire d’une monnaie dont la capacité à servir de réserve de valeur et de référence stable pour les décisions économiques s’est considérablement affaiblie.

C’est précisément ici que commence la véritable question politique. Lorsqu’une population cesse progressivement d’utiliser sa monnaie nationale comme principale réserve de valeur, elle ne renonce pas nécessairement à son identité nationale; elle cherche d’abord à protéger le fruit de son travail. La monnaie devient alors le lieu où se manifeste une crise de confiance beaucoup plus profonde. Le salarié qui cherche à conserver une partie de son revenu dans une devise plus stable, l’entreprise qui établit ses prix en fonction du dollar, le propriétaire qui évalue son patrimoine dans une autre unité de compte et le commerçant qui raisonne en fonction du coût de remplacement de ses marchandises participent tous, sans nécessairement le vouloir, à une transformation du système monétaire. La dollarisation de fait apparaît ainsi moins comme une doctrine économique imposée par un gouvernement que comme le produit cumulé de milliers de décisions individuelles.

Cette dynamique explique pourquoi l’hypothèse défendue par Steve Hanke mérite d’être analysée sérieusement, y compris par ceux qui ne partagent pas sa prescription. Son argument est que l’adoption intégrale du dollar supprimerait le risque d’une création monétaire destinée à financer les déficits publics et permettrait ainsi de restaurer la stabilité des prix. Il estime également qu’une stabilisation monétaire pourrait réduire les taux d’intérêt, favoriser l’investissement et contribuer à la reprise de la production pétrolière. Mais ces effets ne sont pas automatiques. Ils dépendent de la capacité du Venezuela à restaurer ses finances publiques, à rétablir son système bancaire, à attirer des investissements productifs et à reconstruire les infrastructures nécessaires à une économie moderne. (Yahoo Finance)

La dollarisation ne serait donc pas la fin de la crise vénézuélienne; elle serait, dans le meilleur des cas, une modification du cadre dans lequel cette crise devrait être traitée. Elle pourrait supprimer certains instruments de politique monétaire, mais elle ne supprimerait ni la dette, ni les déficits, ni les problèmes d’infrastructure, ni les faiblesses institutionnelles, ni la dépendance pétrolière. Elle ne créerait pas davantage, par elle-même, les compétences scientifiques et technologiques nécessaires à la transformation du pays. Elle pourrait fournir une ancre monétaire; elle ne pourrait pas fournir à la place du Venezuela une stratégie nationale de développement.

Cette distinction est fondamentale parce qu’elle permet de dépasser les deux lectures idéologiques qui dominent souvent les débats sur la dollarisation. La première consiste à considérer toute adoption du dollar comme une capitulation nationale. La seconde consiste à considérer la dollarisation comme une solution universelle capable de résoudre à elle seule les déséquilibres économiques. Les deux approches sont insuffisantes. Une monnaie est un instrument économique et institutionnel; son efficacité dépend de l’environnement dans lequel elle fonctionne. Une économie peut être dollarisée et prospérer, comme elle peut être dollarisée tout en demeurant confrontée à de graves problèmes structurels. De même, la possession d’une monnaie nationale peut constituer un instrument utile de politique économique lorsque les institutions sont crédibles, mais devenir une source de vulnérabilité lorsqu’elle sert à financer durablement des déséquilibres.

Le Venezuela se trouve donc devant un choix qui dépasse largement l’opposition entre le bolivar et le dollar. Il doit choisir entre plusieurs conceptions de son avenir économique. La première serait de tenter de restaurer la monnaie nationale dans sa forme actuelle ou sous une forme réformée, en reconstruisant progressivement la crédibilité de la banque centrale et des finances publiques. La deuxième serait d’institutionnaliser une dollarisation déjà largement présente dans certains segments de l’économie. La troisième consisterait à maintenir une forme hybride dans laquelle le dollar joue un rôle central tout en conservant le bolivar comme monnaie nationale. Chacune de ces options comporte des avantages, des coûts et des conditions de réussite différents. Aucune ne peut être jugée indépendamment du cadre budgétaire, bancaire, productif et institutionnel qui l’accompagnerait.

Mais derrière ce choix monétaire se trouve une question plus profonde encore: quelle conception de la souveraineté le Venezuela veut-il porter dans le XXIe siècle?

Pendant une grande partie du XXe siècle, la souveraineté économique était pensée à travers la maîtrise directe des instruments nationaux. Posséder sa monnaie, contrôler ses banques, protéger ses industries, exploiter ses ressources naturelles et disposer d’une politique économique autonome constituaient les signes fondamentaux de l’indépendance. Cette conception correspondait à une époque dans laquelle les économies étaient moins intégrées, les technologies circulaient plus lentement et les chaînes de production internationales étaient beaucoup moins complexes.

Le XXIe siècle a profondément modifié cette architecture. Une entreprise peut être juridiquement vénézuélienne tout en dépendant de logiciels étrangers, de serveurs internationaux, de composants asiatiques, de financements libellés en dollars et de marchés situés sur plusieurs continents. Une banque peut être située à Caracas tout en étant reliée à des infrastructures financières internationales. Une entreprise pétrolière peut posséder des réserves immenses mais dépendre d’équipements, de capitaux, de technologies et de compétences provenant de plusieurs pays. Une université peut former des étudiants localement tout en utilisant des infrastructures numériques conçues ailleurs. La souveraineté ne disparaît donc pas; elle change de nature.

C’est probablement l’une des conclusions les plus importantes de toute cette étude. La souveraineté du XXIe siècle ne peut plus être mesurée uniquement par le nombre d’instruments que l’État possède juridiquement. Elle doit être mesurée par les capacités réelles dont dispose la nation pour décider, produire, apprendre, négocier et résister aux chocs. Une monnaie nationale sans crédibilité peut être un symbole de souveraineté mais une source de fragilité. À l’inverse, une monnaie étrangère utilisée dans un cadre institutionnel stable peut réduire certaines marges de manoeuvre monétaire tout en contribuant à la stabilité économique. Le véritable débat doit donc porter sur le rapport entre souveraineté formelle et capacité effective.

Cette transformation dépasse le Venezuela. Elle concerne une grande partie du monde en développement. Les États du Sud sont confrontés simultanément à une nouvelle révolution technologique, à la montée de l’intelligence artificielle, à la recomposition des chaînes industrielles, à la concurrence entre les États-Unis et la Chine, à l’évolution des marchés de l’énergie, à la transformation des flux financiers et à une nouvelle géographie des investissements. Certains pays disposent de ressources naturelles mais restent en retard dans les technologies de pointe. D’autres disposent d’une population jeune mais peinent à transformer cette ressource démographique en capital humain. Certains attirent des investissements mais demeurent dépendants des technologies étrangères. La véritable fracture internationale du XXIe siècle pourrait donc être moins celle qui sépare simplement les pays riches des pays pauvres que celle qui sépare les sociétés capables d’apprendre, d’innover et de s’adapter de celles qui restent enfermées dans des modèles économiques devenus progressivement obsolètes.

C’est ici que l’intelligence artificielle introduit une rupture supplémentaire. Les technologies numériques ne transforment plus seulement la manière dont les entreprises communiquent ou vendent leurs produits; elles commencent à modifier la production, la recherche, la finance, la santé, l’éducation, l’administration publique et la défense. Les pays qui maîtrisent les infrastructures nécessaires à cette révolution accumulent un avantage qui peut devenir cumulatif. Ils attirent les capitaux, les chercheurs, les entreprises et les talents, ce qui renforce encore leur capacité d’innovation. Les pays qui restent en marge risquent, à l’inverse, de devenir davantage consommateurs de technologies conçues ailleurs.

Le Venezuela devra donc considérer la transformation numérique comme une question de développement national et non comme un simple secteur économique parmi d’autres. La reconstruction de ses universités, la formation scientifique, les infrastructures numériques, la cybersécurité, la gestion des données, les services publics numériques et l’utilisation de l’intelligence artificielle dans l’énergie, l’agriculture, la santé et l’éducation devront progressivement devenir des composantes de sa politique de souveraineté. Le pays ne peut évidemment pas reproduire les capacités technologiques de la Chine, des États-Unis, de l’Inde ou de la Corée du Sud dans tous les domaines. Mais il peut déterminer les secteurs dans lesquels une capacité nationale minimale est indispensable et construire des partenariats internationaux autour de ces priorités.

La même logique doit être appliquée à la géopolitique. Le monde contemporain n’est plus organisé selon des blocs aussi rigides que ceux de la guerre froide. Les grandes puissances coopèrent dans certains domaines et s’affrontent dans d’autres. L’Inde peut approfondir sa relation avec Washington tout en conservant des liens importants avec Moscou et en participant aux BRICS. La Corée du Sud peut être un allié stratégique des États-Unis tout en poursuivant ses propres intérêts industriels et commerciaux. Les pays du Golfe développent simultanément leurs relations avec Washington, Pékin, New Delhi et d’autres partenaires. La Chine développe des relations commerciales avec des pays qui entretiennent eux-mêmes des liens étroits avec les États-Unis. La Russie conserve des réseaux d’influence malgré les contraintes imposées par la guerre en Ukraine.

Cette nouvelle géographie ne signifie pas que les rapports de puissance ont disparu. Elle signifie que les États disposent de davantage de stratégies intermédiaires. La capacité de négociation devient ainsi une composante essentielle de la souveraineté. Le Venezuela pourrait tirer avantage de cette situation s’il cesse de penser sa politique étrangère principalement en termes d’alignement idéologique. Ses intérêts énergétiques, commerciaux, géographiques et technologiques doivent déterminer une politique extérieure suffisamment flexible pour dialoguer avec plusieurs centres de puissance.

Dans cette perspective, la relation avec les États-Unis est incontournable, mais elle ne devrait pas constituer l’unique horizon de la politique étrangère vénézuélienne. La Chine représente un partenaire économique important, mais elle ne doit pas devenir une nouvelle dépendance. L’Inde constitue une puissance technologique et démographique majeure avec laquelle des coopérations peuvent être envisagées. Le Brésil représente un partenaire régional naturel. La Colombie possède une importance particulière en raison de la frontière et des liens humains et commerciaux. Les Caraïbes constituent un espace géographique auquel le Venezuela appartient historiquement et économiquement. L’Europe demeure un centre financier, industriel et technologique majeur. La diversification de ces relations pourrait donner à Caracas une marge de manoeuvre supérieure à celle d’une stratégie fondée sur une alliance exclusive.

La question pétrolière se situe au coeur de cette équation. Le Venezuela possède un potentiel énergétique considérable, mais la possession de réserves ne garantit pas automatiquement la production. Les infrastructures, les investissements, les technologies, les compétences et l’environnement réglementaire déterminent la capacité à transformer les réserves en revenus. La véritable stratégie devrait donc consister à utiliser la reconstruction du secteur énergétique comme point d’appui pour financer une diversification économique progressive. Le pétrole ne devrait plus être seulement la destination finale de la stratégie économique; il devrait devenir l’un de ses instruments de financement.

Le pays doit également penser à ce qui viendra après la rente. La transition énergétique mondiale n’impliquera pas nécessairement une disparition rapide du pétrole, mais elle modifiera progressivement la structure de la demande, les normes environnementales, les technologies et les investissements. Un Venezuela qui reconstruirait son économie exclusivement autour d’une nouvelle phase pétrolière risquerait de reproduire la vulnérabilité qui l’a déjà fragilisé. La véritable opportunité consiste à utiliser les ressources disponibles aujourd’hui pour préparer les secteurs qui seront compétitifs demain.

La dimension humaine est enfin celle qui décidera de la réussite ou de l’échec de toute reconstruction. Un pays ne se redresse pas uniquement avec des capitaux et des infrastructures. Il se redresse avec des personnes capables de les utiliser, de les entretenir, de les améliorer et de créer de nouvelles activités. Le Venezuela devra donc considérer sa diaspora non seulement comme une conséquence de la crise, mais comme une composante potentielle de sa reconstruction. Les compétences accumulées à l’étranger, les réseaux professionnels, les expériences entrepreneuriales et les connaissances scientifiques peuvent contribuer à reconnecter le pays avec les grands centres économiques mondiaux.

Cette question est inséparable de celle de la jeunesse. Les nouvelles générations ne vivront pas le XXIe siècle avec les mêmes références que celles qui ont structuré les grands affrontements idéologiques du siècle précédent. Leur rapport à la politique sera influencé par le numérique, la mobilité internationale, les réseaux sociaux, l’intelligence artificielle et la transformation du travail. Elles jugeront de plus en plus l’État par sa capacité à leur offrir une possibilité réelle de construire leur avenir. Le patriotisme qui pourra les mobiliser sera donc moins celui des discours que celui des résultats.

C’est à cet endroit précis que nous devons situer la rupture idéologique et civilisationnelle qui traverse tout ce dossier. Le Venezuela n’est pas seulement confronté à l’épuisement d’un modèle monétaire; il est confronté à l’épuisement de certaines catégories intellectuelles héritées du XXe siècle. Cela ne signifie pas que toutes les valeurs ou toutes les expériences de ce siècle doivent être rejetées. Cela signifie que les réponses politiques doivent désormais être adaptées à un environnement radicalement différent. Les sociétés du XXIe siècle fonctionnent dans des réseaux mondiaux, utilisent des technologies qui évoluent à une vitesse considérable et doivent affronter des défis que les générations précédentes ne pouvaient pas prévoir.

L’histoire du bolivar pourrait ainsi devenir le symbole d’une transition beaucoup plus vaste. Pendant des décennies, la monnaie nationale a représenté une expression visible de l’autonomie économique. Sa dépréciation progressive a montré les limites de cette souveraineté lorsqu’elle n’est pas soutenue par des institutions suffisamment solides. Si le Venezuela choisissait finalement de remplacer le bolivar par le dollar, cette décision ne devrait pas être interprétée uniquement comme l’abandon d’un symbole. Elle pourrait également être comprise comme la reconnaissance institutionnelle d’une réalité déjà largement présente dans certaines pratiques économiques. Mais cette reconnaissance n’aurait de sens que si elle s’accompagnait d’une reconstruction beaucoup plus ambitieuse de la capacité nationale.

La véritable renaissance vénézuélienne ne pourrait donc pas être monétaire seulement. Elle devrait être institutionnelle, productive, technologique, éducative, énergétique et humaine. Le pays devra reconstruire la confiance dans ses institutions, restaurer ses infrastructures, moderniser son économie, renforcer ses universités, attirer les investissements productifs, reconnecter sa diaspora et préparer ses jeunes à une économie dominée par la connaissance et les technologies numériques.

La question essentielle n’est finalement pas de savoir si le Venezuela conservera éternellement le bolivar ou adoptera officiellement le dollar. La question essentielle est de savoir si le pays réussira à construire une économie suffisamment productive, diversifiée et technologiquement capable pour que la monnaie cesse d’être le principal sujet de préoccupation de ses citoyens. Une société prospère ne pense pas constamment à la survie de sa monnaie; elle utilise sa monnaie comme un instrument ordinaire de la vie économique. C’est lorsque la monnaie devient une source permanente d’angoisse que l’on comprend qu’elle n’est plus seulement un problème monétaire.

Le Venezuela se trouve donc à un moment où une décision économique pourrait devenir le symbole d’une transition historique. Mais cette transition ne sera réussie que si elle permet au pays de passer d’une logique de survie à une logique de construction. La disparition éventuelle du bolivar ne serait alors ni le commencement ni la fin de l’histoire. Elle serait l’un des marqueurs visibles d’une transformation beaucoup plus profonde: le passage d’un Venezuela organisé autour de la rente, de la monnaie et de l’affrontement idéologique vers un Venezuela obligé de penser en termes de productivité, de compétence, de technologie, de diversification et de puissance négociée.

C’est peut être là le véritable enseignement de cette crise. La souveraineté ne disparaît pas lorsqu’un pays change de monnaie; elle disparaît lorsqu’une société cesse de posséder les capacités nécessaires pour décider de son avenir. À l’inverse, une nation peut traverser une transformation monétaire profonde tout en reconstruisant une souveraineté plus moderne, à condition de développer les institutions, les compétences et les infrastructures qui lui permettront de maîtriser son destin dans un monde interdépendant.

Le Venezuela ne pourra pas arrêter la transformation du monde. Il ne pourra pas empêcher la compétition entre Washington et Pékin, ralentir la révolution de l’intelligence artificielle, modifier à lui seul les marchés énergétiques ou restaurer l’ordre international du XXe siècle. Il peut en revanche choisir la manière dont il entre dans le siècle nouveau. Il peut continuer à chercher dans les conflits idéologiques du passé les réponses aux problèmes du présent, ou accepter que le véritable enjeu consiste désormais à construire une capacité nationale suffisamment forte pour négocier avec toutes les puissances sans dépendre totalement d’aucune.

Le choix historique du Venezuela ne sera donc pas simplement monétaire. Il sera générationnel, institutionnel et civilisationnel. Et c’est précisément pour cette raison que le débat autour du bolivar mérite d’être regardé bien au-delà des frontières vénézuéliennes. Il annonce peut être une question qui concernera progressivement de nombreux autres États: dans un monde où la technologie, la finance, l’énergie et les données deviennent les nouvelles infrastructures de la puissance, que signifie encore être souverain? La réponse ne se trouvera probablement pas dans le retour au passé. Elle se trouvera dans la capacité à construire l’avenir.

LES QUATRE TRAJECTOIRES DU VENEZUELA À L’HORIZON 2030: ENTRE STABILISATION, DOLLARISATION, FRAGMENTATION ET RECONSTRUCTION

L’avenir monétaire du Venezuela ne peut pas être résumé par une opposition simpliste entre le maintien du bolivar et l’adoption du dollar. Le débat qui s’est accéléré en août 2026 montre au contraire qu’un choix beaucoup plus vaste est désormais en train de se dessiner autour de la reconstruction économique du pays. Steve Hanke a confirmé avoir préparé un projet de loi de dollarisation et affirme que celui-ci convertirait les comptes libellés en bolivars en dollars selon un taux de conversion déterminé, tout en limitant fortement la capacité du Banco Central de Venezuela à mener une politique monétaire discrétionnaire. Il précise désormais que son projet ne prévoit pas nécessairement la disparition institutionnelle de la banque centrale, contrairement à la présentation initiale faite par Fortune. Cette évolution est importante pour notre analyse, car elle montre que le débat lui-même est encore en construction et qu’il serait prématuré de présenter une architecture définitive comme une décision d’État. (El Diario Venezuela – elDiario.com)

La première trajectoire possible est celle d’une stabilisation pragmatique sans rupture monétaire immédiate. Dans ce scénario, Caracas conserverait le bolivar tout en reconnaissant la place devenue considérable du dollar dans l’économie réelle. L’objectif serait de restaurer progressivement la crédibilité monétaire, de réduire les déficits, de limiter la création monétaire destinée au financement public et de renforcer les institutions financières. Une telle stratégie présenterait l’avantage de préserver une capacité nationale de politique monétaire, mais elle exigerait précisément ce qui a le plus manqué au système au cours des dernières décennies: une confiance suffisamment forte pour convaincre les ménages et les entreprises de conserver leurs actifs dans la monnaie nationale. Le problème ne serait donc pas simplement technique. Il serait psychologique, institutionnel et politique. Une monnaie peut être légalement maintenue par décret; elle ne peut être rendue crédible par décret si les agents économiques anticipent déjà sa dépréciation.

Cette première trajectoire aurait néanmoins une logique. Le maintien d’une monnaie nationale permettrait au gouvernement de conserver un prêteur en dernier ressort, un instrument de gestion des liquidités et une capacité d’intervention en cas de choc économique. C’est précisément l’un des arguments qui alimentent les réserves exprimées par certains économistes vénézuéliens face à une dollarisation intégrale. La question n’est donc pas de savoir si une monnaie nationale est intrinsèquement meilleure qu’une monnaie étrangère, mais de déterminer si les institutions capables de rendre cette monnaie crédible peuvent être reconstruites suffisamment rapidement. Si la réponse est positive, le maintien du bolivar pourrait devenir un instrument de reconstruction. Si elle est négative, conserver le symbole monétaire sans restaurer sa crédibilité risquerait de prolonger l’instabilité. Le débat public vénézuélien reflète précisément cette tension. (El Pitazo)

La deuxième trajectoire est celle d’une dollarisation officielle et institutionnelle. Elle constituerait la rupture la plus spectaculaire avec l’architecture monétaire héritée du XXe siècle. Le dollar est déjà largement présent dans les transactions et les pratiques économiques vénézuéliennes, phénomène souvent décrit comme une dollarisation spontanée ou de fait. La proposition de Hanke chercherait à transformer cette réalité sociale et commerciale en cadre juridique. Le passage serait donc moins celui d’une économie qui découvrirait soudainement le dollar que celui d’une économie qui officialiserait un processus déjà largement engagé. Fortune estime que la proposition pourrait représenter l’un des changements monétaires les plus importants depuis l’introduction de l’euro, tandis que Hanke évalue lui-même entre 50% et 80% la probabilité que son projet soit adopté. Cette estimation appartient évidemment à l’auteur du projet et ne doit pas être confondue avec une probabilité institutionnelle indépendante. (Fortune)

Le principal avantage d’une telle trajectoire serait la possibilité d’établir rapidement une unité de compte plus stable et de réduire le risque de nouvelles dépréciations liées à l’émission monétaire nationale. Mais la même décision créerait une contrainte considérable: Caracas ne disposerait plus d’une politique monétaire autonome comparable à celle d’un État possédant une monnaie pleinement indépendante. La politique monétaire américaine serait déterminée à Washington selon les conditions de l’économie américaine et non selon les besoins spécifiques du Venezuela. La question deviendrait alors celle de l’adaptation budgétaire et productive. Une économie dollarisée doit disposer de mécanismes permettant d’absorber les chocs autrement que par la dépréciation de sa monnaie. Cela suppose des finances publiques crédibles, un système bancaire solide, une économie capable d’exporter et une mobilité suffisante du capital et du travail.

La troisième trajectoire est celle d’une dollarisation hybride ou durablement informelle. Elle pourrait apparaître si le débat politique ne permettait ni le rétablissement complet du bolivar ni l’adoption officielle du dollar. Le Venezuela continuerait alors à fonctionner avec plusieurs niveaux monétaires: le dollar comme réserve de valeur et instrument privilégié pour de nombreuses transactions, le bolivar pour certaines dépenses publiques et certaines obligations domestiques, et les instruments numériques adossés au dollar pour une partie des transferts et des paiements. Ce scénario pourrait sembler moins spectaculaire qu’une réforme officielle, mais il présenterait un risque particulier: celui de prolonger une architecture monétaire ambiguë sans résoudre complètement les problèmes institutionnels.

Une telle situation peut devenir durable lorsque les agents économiques ont déjà modifié leurs comportements mais que le droit et les institutions n’ont pas suivi. La monnaie officielle subsiste, mais une autre monnaie devient progressivement l’unité de référence de l’économie privée. Le résultat peut être une forme de dualité permanente dans laquelle les entreprises et les ménages doivent gérer plusieurs unités de compte, plusieurs risques et plusieurs mécanismes de conversion. Cette configuration peut offrir une certaine flexibilité à court terme, mais elle complique la politique économique et rend plus difficile la lecture de la situation financière réelle des ménages et des entreprises. Le Venezuela pourrait alors rester dans un entre-deux monétaire, ni véritablement souverain dans sa politique monétaire, ni totalement intégré à un régime de dollarisation institutionnelle.

La quatrième trajectoire est celle d’une reconstruction économique et institutionnelle plus large, dans laquelle la question monétaire serait replacée à l’intérieur d’un projet national beaucoup plus ambitieux. Dans ce scénario, le Venezuela ne chercherait pas seulement à stabiliser les prix ou à rétablir la confiance dans les paiements. Il utiliserait la stabilisation monétaire, quelle qu’en soit la forme finale, comme le premier étage d’une reconstruction productive. L’énergie, l’industrie, l’agriculture, les infrastructures, les transports, les télécommunications, l’éducation, la recherche et les technologies numériques deviendraient les principaux axes d’une stratégie visant à transformer la rente en capacité productive.

C’est probablement cette quatrième trajectoire qui présente le plus grand intérêt stratégique, parce qu’elle permet de dépasser l’alternative trop étroite entre souveraineté monétaire et stabilité monétaire. Le véritable objectif devrait être la construction d’une souveraineté productive. Un pays qui produit suffisamment, exporte suffisamment, forme suffisamment de compétences et maîtrise suffisamment ses infrastructures essentielles dispose d’une capacité de négociation beaucoup plus importante qu’un pays qui possède juridiquement une monnaie nationale mais dépend massivement de revenus extérieurs, de technologies étrangères et de financements qu’il ne contrôle pas.

Le choix entre ces quatre trajectoires dépendra de plusieurs variables qui ne sont pas toutes monétaires. La première sera la capacité de l’État à restaurer la discipline budgétaire. La deuxième sera la reconstruction du secteur énergétique. La troisième sera la restructuration de la dette. La quatrième sera la réforme du système bancaire. La cinquième sera la capacité à attirer des investissements privés de long terme. La sixième sera la reconstruction du capital humain. La septième sera la qualité des institutions. La huitième sera la capacité à inscrire le Venezuela dans une économie mondiale transformée par le numérique et l’intelligence artificielle.

Le secteur pétrolier sera particulièrement déterminant. Selon Fortune, la production vénézuélienne demeure très inférieure à son niveau de la fin des années 1990 et la dette du pays est évaluée autour de 250 milliards de dollars dans les estimations citées par l’article. Hanke considère que l’augmentation de la production pétrolière pourrait fournir les ressources nécessaires à une restructuration de cette dette et attirer davantage de capitaux étrangers. Ces projections sont toutefois des hypothèses stratégiques et non des résultats acquis. Elles supposent une amélioration considérable des infrastructures, des conditions d’investissement, de la gouvernance du secteur et de l’accès aux marchés. (Fortune)

Le Venezuela devra donc éviter une erreur historique: croire qu’une amélioration des revenus pétroliers suffirait à elle seule à résoudre ses problèmes structurels. Une hausse de la production pourrait générer des devises supplémentaires, faciliter le service de la dette et renforcer les réserves extérieures. Mais si ces revenus sont simplement réinjectés dans un modèle économique fortement dépendant de la rente, le pays pourrait reproduire le même cycle sous une forme nouvelle. La reconstruction pétrolière devrait donc être conçue comme une source de financement de la diversification et non comme une justification supplémentaire de la dépendance.

Le même principe s’applique à la dollarisation. Si le dollar devient officiellement la monnaie dominante mais que le pays reste structurellement improductif, la stabilité monétaire ne suffira pas. Elle pourrait même rendre plus visibles certaines faiblesses auparavant masquées par les mécanismes de change. Une économie ne devient pas compétitive simplement parce que son unité de compte est stable. La productivité, la qualité des infrastructures, la formation, la sécurité juridique, l’accès au capital et la capacité d’innovation demeurent les déterminants fondamentaux de la croissance à long terme.

Le scénario de reconstruction impose également de repenser la place de l’État. La crise vénézuélienne a souvent été analysée à travers l’opposition entre intervention publique et économie de marché. Cette opposition devient de moins en moins pertinente lorsqu’on observe les économies contemporaines les plus performantes. Les États-Unis, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud et les grandes économies européennes combinent, selon des modèles différents, marché, intervention publique, politique industrielle, investissement stratégique et soutien à l’innovation. Le Venezuela devra donc construire son propre équilibre plutôt que reproduire mécaniquement un modèle étranger.

Cette observation nous ramène à la question civilisationnelle développée dans la conclusion précédente. Le XXIe siècle ne demande pas nécessairement moins d’État; il demande un État différent. Un État capable de produire des règles fiables, de protéger les contrats, de construire des infrastructures, d’investir dans l’éducation, de développer les capacités numériques, de sécuriser les données et d’organiser des partenariats internationaux. La puissance publique ne peut plus être mesurée seulement par le volume de dépenses ou par le contrôle administratif de l’économie. Elle doit être mesurée par sa capacité à créer les conditions dans lesquelles une société peut apprendre, produire et innover.

C’est également pour cette raison que la comparaison avec l’Équateur, le Panama ou d’autres économies ayant adopté le dollar doit être menée avec prudence. Une monnaie commune ne produit pas automatiquement les mêmes résultats dans des environnements institutionnels différents. L’histoire, la structure productive, la démographie, les ressources naturelles, la dette, la géographie et les relations internationales changent profondément les conditions de réussite. Le Venezuela dispose d’une caractéristique que beaucoup d’économies dollarisées ne possèdent pas à la même échelle: une immense base de ressources énergétiques. Mais il dispose également d’une faiblesse exceptionnelle: la profondeur de la désorganisation institutionnelle et productive héritée de plusieurs décennies de crise.

La trajectoire de 2030 dépendra donc moins du caractère spectaculaire de la décision monétaire que de la capacité à coordonner plusieurs transformations simultanées. Une réforme monétaire sans réforme budgétaire serait insuffisante. Une réforme budgétaire sans reconstruction productive serait fragile. Une reconstruction pétrolière sans diversification reproduirait la dépendance. Une ouverture aux investissements sans sécurité juridique créerait une croissance opportuniste plutôt qu’une transformation durable. Une stratégie numérique sans réforme éducative resterait superficielle. Et une politique étrangère sans diversification des partenariats pourrait transformer une dépendance ancienne en dépendance nouvelle.

Le Venezuela devra par conséquent choisir une trajectoire globale plutôt qu’une mesure isolée. Le débat sur le dollar est important précisément parce qu’il révèle l’ensemble de ces interdépendances. Derrière la question de la monnaie se trouvent la dette, le pétrole, les banques, l’investissement, la souveraineté, la politique étrangère, la technologie, la jeunesse et la diaspora. Une décision monétaire peut donc devenir un révélateur de la capacité d’un État à entreprendre une reconstruction beaucoup plus large.

À l’horizon 2030, le meilleur scénario ne sera pas nécessairement celui dans lequel le Venezuela aura simplement adopté le dollar, conservé le bolivar ou inventé une nouvelle architecture monétaire. Ce sera celui dans lequel le pays aura réussi à restaurer la confiance, à augmenter sa productivité, à diversifier ses exportations, à reconstruire son capital humain et à transformer ses ressources naturelles en investissements de long terme. La monnaie sera alors redevenue ce qu’elle devrait toujours être: un instrument au service de l’économie et non le miroir quotidien de son instabilité.

Le véritable tournant historique pourrait donc se produire lorsque le Venezuela cessera de demander à sa monnaie de résoudre les problèmes que seule une transformation de l’économie peut résoudre. La monnaie peut stabiliser les prix; elle ne peut pas produire des ingénieurs. Elle peut faciliter les investissements; elle ne peut pas construire les infrastructures. Elle peut réduire l’incertitude; elle ne peut pas remplacer les institutions. Elle peut créer une unité de compte stable; elle ne peut pas créer une stratégie nationale.

C’est pourquoi les quatre trajectoires que nous venons d’établir ne doivent pas être considérées comme quatre destins complètement séparés. Elles peuvent se succéder ou se combiner. Une dollarisation officielle pourrait être suivie d’une reconstruction productive. Une stabilisation du bolivar pourrait évoluer vers une plus grande convertibilité. Une période hybride pourrait finalement déboucher sur une décision institutionnelle. Le facteur déterminant sera la capacité politique à transformer une décision ponctuelle en stratégie cohérente.

Le Venezuela entre ainsi dans une période où la stabilité monétaire ne sera plus la destination finale mais le point de départ. La question décisive sera de savoir ce que le pays fera de cette stabilité éventuelle. S’il l’utilise pour reconstruire ses capacités productives, former sa jeunesse, reconnecter sa diaspora, moderniser son industrie énergétique et entrer dans l’économie numérique, la rupture monétaire pourrait devenir le commencement d’une renaissance. S’il la considère comme une solution suffisante, elle risque de n’être qu’une parenthèse dans une histoire de dépendance.

La véritable échéance n’est donc pas seulement 2026. Elle est 2030, puis 2035. C’est sur cette durée que se mesurera la portée historique de la décision actuelle. Le Venezuela ne choisit pas simplement une monnaie; il choisit le cadre dans lequel il tentera de redevenir une puissance économique, énergétique, technologique et régionale. Et c’est précisément cette question qui ouvre la prochaine étape de notre analyse: Venezuela 2035, quelle puissance?

VENEZUELA 2035: QUELLE PUISSANCE DANS UN MONDE QUI CHANGE DE CENTRE?

Imaginer le Venezuela de 2035 ne consiste pas à prolonger mécaniquement les tendances observées aujourd’hui. Une telle méthode serait insuffisante pour un pays dont l’histoire récente a été marquée par des ruptures monétaires, politiques, énergétiques et sociales d’une ampleur exceptionnelle. La question pertinente n’est donc pas simplement de savoir combien le Venezuela produira de pétrole, quel sera le taux de change de sa monnaie ou quel gouvernement sera au pouvoir dans quelques années. Il faut poser une question plus exigeante: quelle forme de puissance un Venezuela reconstruit pourrait il exercer dans un système international qui, d’ici 2035, sera probablement plus fragmenté, plus numérique, plus concurrentiel et davantage organisé autour de plusieurs centres de décision?

La réponse suppose d’abord de renoncer à une conception ancienne de la puissance. Pendant une grande partie du XXe siècle, la puissance d’un État était principalement associée à son territoire, à sa population, à ses ressources naturelles, à son armée, à son industrie lourde et à sa capacité à contrôler des flux stratégiques. Ces éléments demeurent importants, mais ils ne suffisent plus. La puissance contemporaine dépend également de la capacité à maîtriser les infrastructures numériques, les données, les technologies critiques, les chaînes logistiques, les systèmes financiers, les compétences scientifiques et les réseaux diplomatiques. Un État relativement peu peuplé peut exercer une influence considérable s’il contrôle une technologie stratégique ou occupe une position essentielle dans les chaînes mondiales de valeur. À l’inverse, un pays doté d’immenses ressources naturelles peut rester vulnérable s’il dépend de technologies, de capitaux et de marchés qu’il ne contrôle pas.

Le Venezuela possède néanmoins un avantage que peu de pays peuvent reproduire: une combinaison exceptionnelle de ressources énergétiques, de position géographique, de potentiel agricole, d’accès aux Caraïbes, de proximité avec l’Amérique du Nord et de profondeur territoriale sud américaine. Cette combinaison ne constitue pas encore une puissance effective, car une ressource potentielle n’acquiert une valeur géopolitique que lorsqu’un État possède les capacités institutionnelles, financières et technologiques nécessaires pour l’exploiter. Mais elle offre au Venezuela une base à partir de laquelle une stratégie de puissance pourrait être reconstruite.

La première dimension de cette puissance restera énergétique. Le pétrole demeurera probablement important au-delà de 2035, même dans un contexte de transition énergétique mondiale. La disparition rapide de la demande mondiale de pétrole n’est pas un scénario suffisamment solide pour justifier une stratégie fondée sur cette hypothèse. En revanche, la structure du marché énergétique pourrait évoluer profondément. Les producteurs capables de fournir des volumes compétitifs, avec des coûts maîtrisés et une sécurité d’approvisionnement élevée, conserveront une importance stratégique. Le Venezuela pourrait donc bénéficier d’une fenêtre historique pour reconstruire sa capacité énergétique, mais cette fenêtre ne sera pas éternelle.

La véritable question sera de savoir si le pays réussira à transformer ses ressources pétrolières en capital de transition. Une stratégie intelligente consisterait à utiliser les revenus énergétiques pour financer les infrastructures, les universités, la numérisation de l’économie, la diversification industrielle, les transports et les nouvelles capacités énergétiques. Le pétrole deviendrait alors non plus le centre permanent du modèle économique mais le financement d’un passage vers un modèle plus diversifié. Cette transformation serait probablement l’une des décisions les plus importantes de la décennie.

La deuxième dimension sera géographique. Le Venezuela occupe une position particulière entre l’Amérique du Sud, la Caraïbe et l’Atlantique. Cette position pourrait devenir beaucoup plus importante dans un monde où la sécurité des chaînes logistiques, la proximité des marchés et la diversification des routes commerciales prennent une importance croissante. La façade caraïbe pourrait être développée comme une plateforme logistique et industrielle reliant les marchés sud américains, caribéens, nord américains et européens. Les ports, les corridors routiers, les infrastructures énergétiques et les télécommunications pourraient progressivement transformer cette géographie en avantage économique.

Une telle stratégie supposerait toutefois une transformation profonde de la relation du Venezuela avec ses voisins. La puissance régionale ne se construit pas uniquement par la taille ou les ressources. Elle se construit également par la confiance. Le Venezuela devra donc développer une diplomatie économique beaucoup plus prévisible, notamment avec la Colombie, le Brésil, les pays caribéens et les partenaires nord américains. La stabilité de ses frontières, la fluidité des échanges et la coopération énergétique pourraient devenir des instruments de puissance beaucoup plus efficaces que les affrontements idéologiques.

La Colombie occupera dans cette architecture une place particulière. La frontière entre les deux pays n’est pas seulement une ligne politique; elle traverse un espace humain, commercial et économique profondément interconnecté. Une amélioration durable des relations bilatérales pourrait permettre le développement de corridors commerciaux, énergétiques et logistiques capables de bénéficier aux deux économies. Le Venezuela pourrait ainsi transformer une frontière historiquement marquée par les tensions en infrastructure stratégique de développement.

Le Brésil représente une autre dimension essentielle. La proximité géographique, la taille du marché brésilien, la complémentarité énergétique et agricole ainsi que le poids politique de Brasilia en Amérique du Sud font du Brésil un partenaire incontournable. Une stratégie vénézuélienne de long terme devrait donc chercher à construire avec le Brésil une relation fondée sur les intérêts économiques et la stabilité régionale plutôt que sur des convergences idéologiques temporaires. Le Venezuela pourrait ainsi participer à une nouvelle architecture sud américaine dans laquelle les grands États de la région chercheraient davantage à coordonner leurs infrastructures, leurs marchés et leurs politiques énergétiques.

La troisième dimension de la puissance sera financière. C’est ici que la question de la dollarisation retrouve toute son importance. Un Venezuela utilisant largement le dollar pourrait bénéficier d’une meilleure intégration avec les marchés financiers internationaux, à condition que les institutions soient réformées et que la confiance juridique soit restaurée. Mais la dépendance à une monnaie étrangère ne doit pas être confondue avec une faiblesse absolue. Le véritable problème serait de savoir si le pays possède suffisamment de capacités financières propres pour mobiliser le capital international dans des conditions favorables.

La reconstruction d’un système financier crédible sera donc indispensable. Les banques devront pouvoir fonctionner dans un environnement stable, les contrats devront être exécutables, les droits de propriété devront être suffisamment protégés et les investisseurs devront disposer d’une visibilité à long terme. Sans ces conditions, même une monnaie stable ne suffira pas à transformer les ressources naturelles en investissements durables. Le capital international est mobile; il se dirige vers les environnements dans lesquels le risque est compatible avec le rendement attendu.

La quatrième dimension sera technologique. C’est probablement celle qui déterminera le plus profondément la différence entre un Venezuela simplement stabilisé et un Venezuela véritablement transformé. Une économie peut reconstruire ses infrastructures physiques sans réussir à rattraper son retard technologique. Or le fossé technologique entre plusieurs grandes puissances et une grande partie du Sud global risque de devenir encore plus important avec l’accélération de l’intelligence artificielle. Le Venezuela devra donc éviter une stratégie consistant uniquement à importer des technologies. Il devra développer une capacité nationale à les comprendre, les adapter, les utiliser et, dans certains secteurs prioritaires, les produire.

Cette capacité ne nécessitera pas de devenir une puissance mondiale de l’intelligence artificielle. Une telle ambition serait irréaliste. Elle nécessitera plutôt de sélectionner des domaines dans lesquels l’IA peut produire des gains importants pour l’économie nationale. L’énergie, l’agriculture, la gestion de l’eau, la santé, les transports, l’administration publique, l’éducation, la sécurité des infrastructures et la gestion des catastrophes naturelles pourraient constituer des secteurs prioritaires. Le Venezuela pourrait ainsi transformer son retard technologique en opportunité en adoptant plus rapidement certaines technologies que des systèmes institutionnels plus anciens.

La cinquième dimension sera humaine. Aucun projet de puissance ne peut fonctionner sans capital humain. Le Venezuela devra donc faire de l’éducation une infrastructure nationale aussi importante que les routes, les ports ou les réseaux électriques. La formation scientifique, les mathématiques, l’ingénierie, la médecine, l’informatique, la cybersécurité, les sciences économiques et les compétences techniques devront bénéficier d’un investissement considérable. Le défi ne sera pas seulement de former de nouveaux talents, mais également de faire revenir une partie des compétences dispersées à travers le monde.

La diaspora pourrait ainsi devenir l’un des actifs stratégiques les plus importants du Venezuela. Pendant des années, l’émigration a été principalement considérée comme une conséquence de la crise. En 2035, elle pourrait être repensée comme un réseau mondial de compétences, d’investissements et de relations. Un Venezuela capable de créer des mécanismes crédibles pour reconnecter sa diaspora pourrait bénéficier d’une forme de capital transnational particulièrement précieux. Les scientifiques, médecins, ingénieurs, entrepreneurs et professionnels vénézuéliens établis à l’étranger pourraient contribuer à des programmes de recherche, d’investissement, de formation et de transfert technologique sans nécessairement devoir tous revenir définitivement au pays.

La sixième dimension sera diplomatique. Le Venezuela devra probablement apprendre à pratiquer une diplomatie de multi alignement pragmatique, adaptée à un monde où aucune puissance ne domine seule tous les domaines. Les États-Unis conserveront une capacité considérable dans les domaines financier, militaire, technologique et culturel. La Chine demeurera un acteur majeur de l’industrie, des infrastructures, du commerce et de certaines technologies stratégiques. L’Inde continuera à développer son poids démographique, technologique et économique. L’Europe restera un centre réglementaire, financier et technologique majeur. Le Brésil et d’autres puissances régionales chercheront à accroître leur autonomie stratégique.

Dans cet environnement, le Venezuela aurait intérêt à éviter les dépendances exclusives. Sa position énergétique pourrait lui donner une capacité de négociation importante s’il est capable de vendre à plusieurs marchés et de maintenir des relations diplomatiques suffisamment stables pour éviter que son secteur énergétique ne devienne entièrement dépendant d’un seul partenaire. La diversification des partenaires deviendrait alors une forme de souveraineté.

Cette stratégie aurait également une dimension idéologique. Le Venezuela devra probablement sortir progressivement des catégories binaires qui ont structuré une grande partie de son discours politique récent. La question ne sera plus de savoir si le pays appartient au camp américain, chinois, russe ou à un autre ensemble. Elle sera de savoir quels partenariats servent concrètement ses intérêts nationaux. Cette approche n’impliquerait pas l’abandon des valeurs politiques du pays. Elle signifierait simplement que la politique étrangère doit être conçue comme un instrument de développement plutôt que comme une extension permanente des conflits idéologiques.

Le recul relatif de certaines grandes architectures internationales constitue également une opportunité. Les BRICS ont offert une plateforme importante à plusieurs économies émergentes, mais leur capacité à devenir un véritable système économique alternatif au modèle dominé par le dollar demeure incertaine. Les différences d’intérêts entre leurs membres sont considérables et plusieurs de ces États poursuivent simultanément des relations étroites avec les États-Unis et leurs alliés. Le Venezuela ne devrait donc pas fonder sa stratégie sur l’hypothèse d’un effondrement du système financier dominé par le dollar. Il devrait se préparer à plusieurs configurations possibles.

La même prudence doit être appliquée à la Belt and Road Initiative. Les investissements chinois dans les infrastructures ont profondément transformé certaines régions du monde, mais les résultats varient selon les pays, les projets et les conditions financières. Le Venezuela pourrait chercher à coopérer avec la Chine dans certains secteurs sans transformer cette coopération en dépendance structurelle. L’objectif devrait être de mobiliser les investissements étrangers pour construire des capacités nationales durables.

L’Inde et la Corée du Sud offrent à cet égard des exemples intéressants de trajectoires différentes. L’Inde a développé une capacité technologique considérable tout en conservant une politique étrangère relativement autonome. La Corée du Sud a transformé une économie autrefois pauvre en puissance industrielle et technologique grâce à une combinaison d’éducation, de politique industrielle, d’investissement privé et d’intégration internationale. Le Venezuela ne peut évidemment pas reproduire ces modèles à l’identique. Mais il peut en tirer une leçon essentielle: les ressources naturelles ne deviennent une puissance durable que lorsqu’elles sont transformées en capital humain, industriel et technologique.

Cette observation ramène le dossier à sa question initiale. La crise du bolivar n’est pas simplement une crise de monnaie. Elle révèle la difficulté d’un modèle économique à s’adapter à un monde dans lequel les sources de puissance se sont multipliées. Le pétrole demeure important, mais il n’est plus suffisant. Le territoire demeure important, mais il ne garantit plus la puissance. La monnaie demeure importante, mais elle ne constitue plus à elle seule la souveraineté. Les institutions, les données, les compétences, les infrastructures numériques, les réseaux logistiques et la capacité d’innovation sont devenus des composantes essentielles de la puissance nationale.

En 2035, un Venezuela reconstruit pourrait donc exercer une influence régionale significative sans devenir une superpuissance. Il pourrait être une puissance énergétique, logistique, agricole, numérique et diplomatique de l’espace caribéen et sud américain. Cette ambition serait plus réaliste et plus stratégique que la recherche d’une grandeur fondée sur la confrontation.

Mais cette trajectoire ne sera possible que si le pays accepte une vérité difficile: la puissance du XXIe siècle se construit lentement. Elle ne résulte pas d’un décret, d’une élection, d’une réforme monétaire ou d’une hausse temporaire du prix du pétrole. Elle se construit par accumulation. Une université performante aujourd’hui produit des ingénieurs dans dix ans. Une réforme institutionnelle crédible aujourd’hui attire des investissements demain. Une infrastructure numérique construite aujourd’hui peut devenir une plateforme économique pendant plusieurs décennies. Une politique éducative cohérente peut transformer une génération entière.

Le Venezuela de 2035 sera donc déterminé moins par les décisions spectaculaires de 2026 que par la capacité à maintenir une trajectoire cohérente pendant les dix prochaines années. C’est pourquoi la question de la succession des gouvernements est moins importante que celle de la continuité stratégique. Une reconstruction nationale ne peut pas être recommencée à zéro à chaque alternance politique. Les infrastructures, les universités, les institutions économiques et les politiques technologiques doivent bénéficier d’une stabilité suffisante pour produire leurs effets.

Le pays pourrait alors entrer dans une nouvelle phase historique dans laquelle la puissance ne serait plus recherchée principalement par la confrontation avec l’extérieur, mais par la reconstruction de capacités internes. Une telle évolution représenterait une rupture majeure avec une partie de la culture politique du XXe siècle. Elle ne signifierait pas l’abandon de la souveraineté. Elle en proposerait une définition plus exigeante: être souverain, ce n’est pas seulement pouvoir dire non; c’est avoir suffisamment de capacités pour pouvoir choisir.

Cette distinction pourrait devenir l’un des principes fondamentaux de la reconstruction vénézuélienne. Un pays pauvre peut refuser certaines propositions étrangères, mais il dispose d’une capacité de négociation limitée s’il dépend fortement de l’extérieur. Un pays productif, technologiquement compétent, énergétiquement stratégique et institutionnellement crédible peut négocier avec beaucoup plus de liberté. La véritable autonomie vient donc moins de l’isolement que de la capacité à multiplier les options.

En 2035, le Venezuela pourrait ainsi être confronté à deux images radicalement différentes de lui même. Dans la première, il serait redevenu un producteur de pétrole plus important mais demeurerait dépendant des technologies, des capitaux et des marchés étrangers, avec une économie encore fragile et une population largement marquée par les conséquences de la crise. Dans la seconde, il aurait utilisé la reconstruction énergétique comme levier pour bâtir un système productif plus diversifié, reconnecter sa diaspora, moderniser son éducation, développer ses infrastructures numériques et devenir un acteur régional capable de dialoguer avec plusieurs centres de puissance.

Entre ces deux futurs, la différence ne sera pas déterminée par le sous sol vénézuélien. Elle sera déterminée par les institutions, les choix politiques et la qualité du capital humain.

C’est pourquoi 2035 doit être considéré non comme une date lointaine mais comme une échéance stratégique. Le Venezuela dispose d’une fenêtre relativement étroite pour convertir ses avantages naturels en avantages technologiques et productifs. Plus longtemps la transformation sera retardée, plus le coût de la reconstruction sera élevé et plus le pays risque de perdre une partie de ses talents au profit d’autres économies.

La question monétaire qui a ouvert notre dossier apparaît alors sous une lumière nouvelle. Le bolivar et le dollar ne représentent finalement que deux instruments possibles dans une transformation beaucoup plus vaste. Le véritable enjeu est la construction d’une économie capable de fonctionner avec stabilité, d’une société capable d’innover et d’un État capable de négocier dans un monde où les rapports de puissance sont de plus en plus complexes.

Le Venezuela de 2035 ne sera pas jugé par la monnaie qu’il aura choisie en 2026. Il sera jugé par les capacités qu’il aura réussi à construire à partir de cette décision. Et c’est à partir de cette question que nous pouvons maintenant entrer dans l’un des blocs les plus documentaires du dossier: les 100 indicateurs permettant de mesurer, avec le maximum de rigueur possible, l’état réel du Venezuela et les conditions de sa transformation.

100 INDICATEURS POUR COMPRENDRE LE VENEZUELA: LIRE UN PAYS AU DELÀ DE SA MONNAIE

Comprendre le Venezuela exige de sortir de la fascination que provoquent les grands chiffres et les décisions spectaculaires. Une économie ne se résume ni à son taux de change, ni à son niveau de production pétrolière, ni à son inflation, pas plus qu’un État ne peut être évalué uniquement à travers ses institutions politiques. La réalité nationale est constituée d’un ensemble de variables qui se renforcent, se compensent ou se contredisent. Une monnaie peut se stabiliser alors que la productivité demeure faible. Une production pétrolière peut progresser alors que les infrastructures continuent de se dégrader. Les investissements peuvent revenir sans que la population bénéficie immédiatement d’une amélioration proportionnelle de ses conditions de vie. L’intelligence artificielle peut ouvrir de nouvelles possibilités alors même qu’une grande partie de la population reste éloignée des compétences nécessaires pour en tirer parti. C’est pourquoi cette section propose une grille de lecture structurée autour de cent indicateurs, non comme un inventaire statistique figé, mais comme un instrument permettant de suivre la transformation du Venezuela jusqu’en 2030 et, au delà, jusqu’en 2035.

I. MONNAIE ET STABILITÉ FINANCIÈRE

1. Taux de change du bolivar face au dollar: Cet indicateur demeure l’un des thermomètres les plus visibles de la confiance économique. Sa trajectoire permet d’observer la pression exercée sur la monnaie nationale et la perception du risque par les agents économiques.

2. Écart entre taux officiel et taux effectivement pratiqué: Plus cet écart devient important, plus il révèle une divergence entre l’architecture monétaire formelle et la réalité économique.

3. Part des transactions réalisées en dollars: Elle permet de mesurer le degré réel de dollarisation de l’économie, indépendamment du statut juridique du dollar.

4. Part des dépôts bancaires en devises: Cet indicateur mesure la préférence des ménages et des entreprises pour les actifs libellés en monnaies étrangères.

5. Inflation annuelle: L’inflation demeure l’un des indicateurs essentiels de la crédibilité du système monétaire et de la capacité des institutions à préserver le pouvoir d’achat.

6. Inflation alimentaire: Elle possède une importance sociale particulière, car les ménages les plus vulnérables consacrent une proportion élevée de leurs revenus aux produits essentiels.

7. Inflation mensuelle: Une baisse durable de l’inflation mensuelle constitue généralement un signal plus rapide de stabilisation qu’une moyenne annuelle.

8. Masse monétaire: L’évolution de la quantité de monnaie en circulation permet de mesurer les conditions monétaires et les risques de financement inflationniste.

9. Réserves internationals: Elles déterminent en partie la capacité du pays à financer ses importations et à absorber les chocs extérieurs.

10. Réserves internationales liquids: La distinction entre réserves théoriques et réserves effectivement mobilisables est essentielle pour mesurer la capacité réelle d’intervention.

II. FINANCES PUBLIQUES ET DETTE

11. Solde budgétaire: Le déficit ou l’excédent public permet d’évaluer la soutenabilité de la politique économique.

12. Déficit primaire: Il permet de distinguer le déséquilibre provenant des dépenses et recettes courantes de celui résultant du poids de la dette.

13. Dette publique totale: Cet indicateur mesure l’héritage financier que devra absorber toute stratégie de reconstruction.

14. Dette extérieure: Elle détermine une partie importante de la relation du Venezuela avec les créanciers et les marchés internationaux.

15. Service annuel de la dette: La capacité à honorer les paiements constitue une condition fondamentale du retour durable de la confiance.

16. Dette publique rapportée au PIB: Cette mesure permet de comparer le poids de la dette avec la capacité productive de l’économie.

17. Recettes pétrolières dans les recettes publiques: Plus cette proportion est élevée, plus le budget demeure exposé aux fluctuations énergétiques.

18. Part des recettes fiscales non pétrolières: Son augmentation constituerait un signe majeur de diversification de l’État.

19. Dépenses publiques consacrées à l’investissement: Cet indicateur permet de distinguer les dépenses de fonctionnement des ressources réellement consacrées à la reconstruction.

20. Transparence budgétaire: La qualité de l’information publique sur les recettes, les dépenses et la dette constitue un indicateur institutionnel aussi important que les montants eux-mêmes.

III. PÉTROLE ET ÉNERGIE

21. Production quotidienne de pétrole: Il s’agit de l’un des indicateurs les plus observés pour mesurer la capacité productive du secteur énergétique.

22. Production annuelle de pétrole: Elle permet d’évaluer la contribution globale du secteur à l’économie.

23. Réserves prouvées: Le Venezuela dispose d’un patrimoine énergétique exceptionnel, mais la valeur économique de ces réserves dépend de la capacité à les exploiter.

24. Production par rapport aux reserves: Ce ratio permet d’apprécier le degré d’exploitation du potentiel énergétique.

25. Coût de production par baril: La compétitivité future du secteur dépendra largement de cette variable.

26. Capacité de raffinage disponible: Une production élevée de brut ne garantit pas une autonomie énergétique si les capacités de raffinage demeurent insuffisantes.

27. Taux d’utilisation des raffineries: Cet indicateur permet de mesurer l’efficacité réelle de l’appareil industriel.

28. Exportations pétrolières: Elles déterminent une part essentielle des recettes en devises.

29. Investissements étrangers dans le secteur énergétique: Leur évolution constituera un indicateur de confiance dans le cadre réglementaire.

30. Part des revenus pétroliers consacrée à la diversification: C’est probablement l’un des indicateurs stratégiques les plus importants pour éviter la reproduction du modèle rentier.

IV. ÉCONOMIE RÉELLE ET PRODUCTIVITÉ

31. PIB reel: Il mesure l’évolution de la production économique corrigée de l’inflation.

32. PIB par habitant: Il permet d’approcher le niveau moyen de richesse économique disponible par personne.

33. Croissance annuelle du PIB: Une croissance durable doit être distinguée d’un simple rebond après une période de contraction.

34. Productivité du travail: Elle constitue l’un des indicateurs fondamentaux de la capacité d’une économie à augmenter durablement les revenus.

35. Productivité industrielle: Elle mesure la capacité du secteur manufacturier à créer davantage de valeur avec les mêmes ressources.

36. Part de l’industrie manufacturière dans le PIB: Sa progression indiquerait une diversification au delà du pétrole.

37. Part de l’agriculture dans l’économie: Cet indicateur permet de mesurer la capacité du Venezuela à développer une sécurité alimentaire et une base productive nationale.

38. Production agricole nationale: Sa croissance réduirait la dépendance aux importations alimentaires.

39. Taux d’utilisation des capacités industrielles: Il permet de mesurer la quantité de potentiel productif effectivement utilisée.

40. Investissement privé intérieur: Son évolution constitue un indicateur direct de la confiance des entrepreneurs dans l’avenir économique.

V. COMMERCE ET INTÉGRATION INTERNATIONALE

41. Exportations totals: Elles permettent de mesurer la capacité du pays à vendre des biens et services au reste du monde.

42. Exportations non pétrolières: Leur progression serait l’un des signes les plus convaincants de diversification.

43. Importations de biens d’équipement: Leur augmentation peut signaler une reconstruction productive plutôt qu’une simple consommation importée.

44. Balance commercial: Elle permet d’évaluer la relation entre les exportations et les importations.

45. Part des États-Unis dans les exportations: Cet indicateur mesure le degré de dépendance commerciale vis à vis du marché américain.

46. Part de la Chine: Il permet d’évaluer l’importance de la relation économique sino vénézuélienne.

47. Part de l’Inde: Son évolution pourrait devenir particulièrement intéressante dans le secteur énergétique.

48. Part du Brésil et de la Colombie: Elle permettrait de mesurer l’intégration économique sud américaine.

49. Investissements directs étrangers: Leur progression serait un signal majeur du retour du Venezuela dans l’économie mondiale.

50. Diversification géographique des échanges: Un pays capable de commercer avec plusieurs grands marchés possède généralement une marge de manoeuvre stratégique supérieure.

VI. POPULATION, EMPLOI ET SOCIÉTÉ

51. Population totale: Elle constitue la base démographique de la capacité productive future.

52. Part de la population en âge de travailler: Cet indicateur permet d’évaluer le potentiel du marché du travail.

53. Taux de chômage: Il demeure un indicateur essentiel de l’insertion économique de la population.

54. Emploi informel: Une forte informalité limite les recettes fiscales, la protection sociale et la productivité.

55. Salaire reel: Il permet de mesurer le pouvoir d’achat indépendamment de l’inflation nominale.

56. Taux de pauvreté: Il constitue un indicateur fondamental de la dimension sociale de la reconstruction.

57. Inégalités de revenus: La croissance ne pourra être considérée comme durable si ses bénéfices restent concentrés.

58. Migration extérieure: Elle mesure l’ampleur de la perte de capital humain mais aussi l’existence d’un réseau mondial susceptible de contribuer à la reconstruction.

59. Transferts de la diaspora: Leur évolution peut devenir une source importante de financement des ménages et de l’investissement.

60. Retour des compétences: Le nombre et le profil des professionnels revenant au pays constitueront un indicateur particulièrement important de la restauration de la confiance.

VII. ÉDUCATION ET CAPITAL HUMAIN

61. Taux de scolarisation: Il mesure l’accès de la population à l’éducation.

62. Taux d’achèvement scolaire: Il permet de distinguer l’inscription à l’école de l’acquisition effective d’un parcours éducatif complet.

63. Taux d’accès à l’enseignement supérieur: Il constitue un indicateur du potentiel de formation avancée.

64. Diplômés en sciences, technologie, ingénierie et mathématiques: Leur progression sera déterminante pour la transformation technologique.

65. Dépenses publiques d’éducation: Leur évolution montre la place accordée au capital humain dans la stratégie nationale.

66. Dépenses de recherche et développement: Elles constituent l’un des indicateurs les plus révélateurs de la capacité d’innovation future.

67. Nombre de chercheurs: Il permet de mesurer la profondeur du système scientifique national.

68. Brevets deposes: Leur progression peut servir de signal approximatif de l’innovation formalisée.

69. Coopérations universitaires internationals: Elles permettront de reconnecter le Venezuela aux réseaux mondiaux de connaissance.

70. Programmes de formation numérique: Leur développement sera déterminant pour préparer la population à l’économie de l’intelligence artificielle.

VIII. TECHNOLOGIE, NUMÉRIQUE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

71. Taux d’accès à Internet: Il constitue désormais une infrastructure fondamentale de développement.

72. Qualité et vitesse moyenne des connexions: L’accès ne suffit pas; la qualité du réseau détermine la capacité réelle à utiliser les services numériques.

73. Couverture mobile: Elle mesure l’accessibilité de base aux communications numériques.

74. Centres de données disponibles: Leur développement constituera un indicateur de souveraineté numérique.

75. Capacité de calcul nationale: Elle sera de plus en plus importante pour la recherche et les applications d’intelligence artificielle.

76. Adoption de l’IA dans les entreprises: Elle permettra de mesurer la transformation réelle du tissu productif.

77. Utilisation de l’IA dans les services publics: Cet indicateur permettra d’évaluer la modernisation administrative.

78. Formation professionnelle en IA: Elle mesurera la capacité du pays à transformer la technologie importée en compétences nationales.

79. Startups technologiques: Leur nombre, leur financement et leur capacité d’exportation pourront devenir un indicateur de diversification.

80. Investissements technologiques internationaux: Ils permettront de mesurer l’attractivité du Venezuela dans la nouvelle économie mondiale.

IX. INFRASTRUCTURES ET CONNECTIVITÉ

81. Disponibilité de l’électricité: Sans énergie fiable, aucune transformation industrielle ou numérique durable n’est possible.

82. Pertes dans le réseau électrique: Leur réduction constituerait un indicateur direct de modernisation des infrastructures.

83. Capacité de production énergétique non pétrolière: Elle permettra de mesurer la diversification du système énergétique.

84. Qualité du réseau routier: Elle conditionne la circulation des marchandises et l’intégration territoriale.

85. Capacité portuaire: Elle sera essentielle pour transformer la position géographique du Venezuela en avantage logistique.

86. Capacité aéroportuaire: Elle permettra de mesurer la réintégration du pays dans les réseaux internationaux.

87. Infrastructures de télécommunications: Leur modernisation sera indispensable à la transformation numérique.

88. Accès à l’eau potable: Cet indicateur rappelle que la modernisation économique ne peut être dissociée des conditions de vie fondamentales.

89. Logement et urbanization: La qualité du développement urbain constituera un indicateur de cohésion sociale.

90. Investissements annuels dans les infrastructures; Leur volume et surtout leur efficacité détermineront la capacité réelle de reconstruction.

X. GOUVERNANCE, SOUVERAINETÉ ET PUISSANCE

91. Qualité des institutions: Elle constitue la base invisible de toutes les autres transformations.

92. Indépendance et crédibilité des institutions économiques: La confiance dans la banque centrale, le système financier et les autorités statistiques sera essentielle.

93. État de droit: Les investisseurs comme les citoyens doivent pouvoir compter sur des règles prévisibles.

94. Niveau de corruption perçu et mesuré: Sa réduction constitue une condition importante de l’efficacité de l’investissement public et privé.

95. Liberté économique et sécurité juridique: Ces deux variables détermineront la capacité à attirer et retenir le capital.

96. Diversification des partenariats internationaux: Elle permettra de mesurer la capacité du Venezuela à éviter les dépendances exclusives.

97. Influence diplomatique régionale. Elle permettra de mesurer la transformation de la puissance économique en influence politique.

98. Capacité de défense et sécurité nationale: Elle demeurera une composante de la souveraineté, mais devra être intégrée à une conception plus large de la sécurité.

99. Résilience nationale: Cet indicateur transversal devra intégrer la capacité à absorber les chocs économiques, énergétiques, climatiques, sanitaires, technologiques et géopolitiques.

100. Indice global de capacité nationale: Le dernier indicateur ne devra pas être compris comme un chiffre officiel unique, mais comme un instrument analytique permettant de combiner stabilité monétaire, capacité productive, capital humain, technologie, infrastructures, institutions, énergie et diplomatie. Son objectif sera de répondre à la question fondamentale de ce dossier: le Venezuela possède-t-il réellement les capacités nécessaires pour choisir son avenir plutôt que de simplement réagir aux événements?

Cette grille de cent indicateurs permet de comprendre pourquoi la question du bolivar ne peut être isolée du reste de l’économie. Le taux de change apparaît au début de notre tableau, mais il ne constitue qu’une variable parmi cent. Une monnaie peut se stabiliser sans que la productivité progresse. Le pétrole peut augmenter sans que la diversification avance. Les investissements peuvent revenir sans que les institutions deviennent suffisamment solides. L’accès à Internet peut s’améliorer sans que la population possède les compétences nécessaires pour exploiter l’intelligence artificielle. Le PIB peut croître alors que les inégalités demeurent élevées. L’analyse sérieuse du Venezuela doit donc toujours regarder plusieurs indicateurs simultanément.

C’est également ce qui permet de comprendre pourquoi la période 2026–2035 sera décisive. Le Venezuela ne sera pas seulement évalué sur sa capacité à sortir de la crise monétaire. Il sera progressivement confronté à une compétition beaucoup plus large entre les économies capables de transformer leurs ressources en technologies, leurs technologies en productivité et leur productivité en prospérité. Dans cette nouvelle hiérarchie mondiale, la possession de pétrole constituera un avantage, mais elle ne suffira plus à garantir une position dominante.

Le véritable indicateur de réussite sera donc progressivement déplacé. Il ne faudra plus demander seulement combien de barils le Venezuela produit, combien de dollars il possède ou combien de croissance il enregistre. Il faudra demander combien d’ingénieurs il forme, combien d’entreprises exportent, combien de technologies sont développées localement, combien de jeunes restent au pays parce qu’ils y voient un avenir, combien d’investisseurs considèrent les institutions suffisamment fiables pour engager du capital sur dix ou quinze ans, et surtout combien de décisions stratégiques le Venezuela peut prendre sans être immédiatement contraint par une dépendance extérieure.

C’est à ce niveau que les cent indicateurs convergent vers une même conclusion. La puissance du Venezuela ne sera pas déterminée par un indicateur unique, mais par la cohérence de son système national. Et cette cohérence devra désormais être replacée dans le temps long. Les chiffres d’aujourd’hui permettront de mesurer le point de départ; ceux de 2030 permettront de mesurer la transformation; ceux de 2035 permettront de déterminer si cette transformation aura réellement produit une nouvelle trajectoire nationale.

CHRONOLOGIE STRATÉGIQUE DU VENEZUELA : DU POUVOIR PÉTROLIER À LA RECOMPOSITION DU XXIᵉ SIÈCLE

L’histoire contemporaine du Venezuela ne peut être comprise comme une succession de crises isolées. Elle doit être lue comme une longue transformation de la relation entre les ressources naturelles, les institutions, la monnaie, la société et le pouvoir international. La crise monétaire actuelle n’est pas apparue soudainement et ne peut être attribuée à une seule décision politique. Elle est le résultat d’une histoire plus longue, au cours de laquelle le pétrole a progressivement transformé la structure économique du pays, tandis que les institutions, la diversification productive et le capital humain n’ont pas toujours évolué au même rythme. Reconstruire cette chronologie permet de comprendre pourquoi la question actuelle du dollar dépasse largement la seule politique monétaire et pourquoi le débat de 2026 intervient à un moment où le Venezuela doit simultanément reconstruire son économie, redéfinir ses alliances et s’adapter à une nouvelle économie mondiale.

1. L’entrée dans l’ère pétrolière: lorsque le sous-sol devient le destin économique

Le Venezuela du début du XXᵉ siècle demeure une économie principalement agricole, pauvre et relativement périphérique au sein du système international. La découverte et l’exploitation à grande échelle du pétrole transforment progressivement cette situation. Les revenus énergétiques permettent à l’État d’accumuler des ressources considérables, d’investir dans les infrastructures, d’urbaniser rapidement le pays et de transformer profondément sa structure sociale. Le pétrole ne devient pas simplement une industrie ; il devient l’une des principales architectures de l’État vénézuélien moderne.

Cette transformation crée toutefois une contradiction durable. Plus le pétrole devient important pour les recettes extérieures, moins la diversification de l’économie semble urgente. La rente permet d’importer des biens, de financer les dépenses publiques et de soutenir la consommation sans que l’appareil productif national ait à progresser au même rythme. Le succès pétrolier produit ainsi simultanément richesse et dépendance. Cette contradiction deviendra l’un des fils conducteurs de toute l’histoire économique du pays.

2. 1958–1976: démocratie, modernisation et affirmation de la souveraineté énergétique

La chute de Marcos Pérez Jiménez en 1958 ouvre une nouvelle période politique marquée par l’instauration d’un système démocratique qui, malgré ses imperfections, deviendra l’un des plus durables d’Amérique latine. La nouvelle architecture politique accompagne une période de modernisation économique et sociale. Le pétrole demeure central, mais l’État cherche également à développer les infrastructures, l’éducation et les capacités industrielles.

La nationalisation de l’industrie pétrolière en 1976 constitue alors un tournant décisif. La création de Petróleos de Venezuela, S.A., PDVSA, traduit une conception de la souveraineté énergétique dans laquelle l’État entend contrôler directement une ressource considérée comme stratégique. À cette époque, cette conception s’inscrit dans une tendance internationale beaucoup plus large de nationalisation des ressources naturelles dans les pays producteurs. Le Venezuela cherche ainsi à transformer sa richesse souterraine en instrument de souveraineté nationale.

Mais cette réussite contient déjà une ambiguïté. La souveraineté énergétique se consolide tandis que la diversification économique demeure incomplète. L’État exerce un contrôle accru sur la ressource, mais l’économie continue de dépendre fortement de la rente. Le problème ne se manifeste pas encore sous la forme d’une crise ; il est inscrit dans la structure même du modèle.

3. 1970–1980: l’ère de l’abondance et l’illusion d’une richesse permanente

Les chocs pétroliers des années 1970 augmentent considérablement les revenus du Venezuela. L’État dispose alors de ressources qui semblent confirmer l’idée que la rente pétrolière peut financer durablement la modernisation nationale. Les dépenses publiques augmentent, les infrastructures se développent et l’économie bénéficie d’une forte circulation des revenus.

Cette période nourrit une certaine représentation du développement : celle d’un État suffisamment riche pour financer simultanément la consommation, les infrastructures et les politiques sociales grâce aux revenus énergétiques. Le problème réside toutefois dans le caractère structurel de la volatilité pétrolière. Une économie dont les revenus dépendent largement d’un produit coté à l’échelle mondiale reste exposée à des chocs qu’elle ne contrôle pas.

Lorsque les prix du pétrole commencent à diminuer, le modèle révèle progressivement ses fragilités. La dette augmente, les déséquilibres budgétaires s’accumulent et la confiance dans la capacité de l’État à maintenir indéfiniment le même niveau de dépenses commence à s’éroder.

4. 1983: le «Vendredi noir» et la première grande rupture monétaire

Le 18 février 1983, connu sous le nom de « Vendredi noir », devient l’un des principaux symboles de la fin de l’illusion d’une stabilité monétaire permanente. Le bolivar, longtemps considéré comme l’une des monnaies les plus solides de la région, subit une forte dévaluation et le pays adopte des contrôles de change.

L’événement est historiquement important parce qu’il démontre que la puissance pétrolière ne protège pas automatiquement une monnaie. La stabilité monétaire dépend également de la discipline budgétaire, des réserves, de la structure productive et de la confiance dans les institutions. Le Venezuela entre alors dans une période au cours de laquelle les questions de change et de dette prennent progressivement une importance centrale dans la vie économique.

Le « Vendredi noir » doit donc être considéré comme un premier avertissement. La crise de 2026 n’est pas la première fois que le pays découvre les limites de son architecture monétaire. Elle constitue plutôt l’aboutissement d’un processus dont les premières grandes fissures étaient déjà visibles plusieurs décennies auparavant.

5. Les années 1980–1990: dette, ajustements et crise du modèle

Les années 1980 sont marquées par les conséquences de la baisse des revenus pétroliers, l’endettement et les déséquilibres économiques. Les politiques d’ajustement deviennent progressivement inévitables. Mais elles sont socialement coûteuses et politiquement difficiles à maintenir.

Le Venezuela entre ainsi dans une période de tension entre deux impératifs. D’un côté, l’économie exige davantage de discipline, de diversification et de réformes. De l’autre, la société conserve les attentes accumulées pendant plusieurs décennies de rente. L’État doit donc gérer une contradiction entre la nécessité de réduire certains mécanismes de redistribution et celle de préserver la cohésion sociale.

Cette tension atteint un niveau critique à la fin des années 1980. Le « Caracazo » de 1989 devient le symbole d’une profonde crise sociale et politique. L’événement démontre que les problèmes économiques ne peuvent être séparés de la légitimité politique. Une réforme économique peut être techniquement cohérente et politiquement explosive lorsqu’une part importante de la population considère qu’elle supporte seule le coût de l’ajustement.

6. 1992–1998: crise politique et fin d’un cycle

Les tentatives de coup d’État de 1992 démontrent à quel point le système politique est entré dans une phase de profonde fragilité. Bien qu’elles échouent, elles contribuent à modifier durablement l’imaginaire politique national. Hugo Chávez devient progressivement une figure centrale de cette contestation.

L’élection de Chávez en 1998 marque alors une rupture historique. Son arrivée au pouvoir ne peut être comprise uniquement comme le résultat d’une campagne politique. Elle est également la conséquence d’une longue accumulation de frustrations sociales, de désillusions institutionnelles et de critiques du modèle économique.

Le Venezuela entre ainsi dans une nouvelle période au cours de laquelle la rente pétrolière sera utilisée non seulement comme ressource économique, mais également comme instrument d’un projet politique et idéologique beaucoup plus large.

7. 1999–2002: nouvelle Constitution et nouvelle conception de l’État

La Constitution de 1999 transforme profondément l’architecture institutionnelle du pays. Le Venezuela prend officiellement le nom de République bolivarienne du Venezuela. Le changement de langage exprime une volonté de rupture avec l’ordre politique antérieur.

Le projet chaviste combine redistribution sociale, intervention accrue de l’État, souveraineté énergétique et transformation institutionnelle. Lorsque les revenus pétroliers augmentent considérablement au cours des années suivantes, le gouvernement dispose des ressources nécessaires pour financer des programmes sociaux de grande ampleur.

Le pétrole devient alors, plus que jamais, le moteur de la transformation politique. Mais cette dépendance comporte un risque qui ne disparaît pas : lorsque les revenus pétroliers augmentent, les déséquilibres structurels peuvent être masqués par l’abondance. Lorsque les revenus diminuent, ils réapparaissent avec une intensité accrue.

8. 2003–2008: l’âge d’or du pétrole et l’expansion de l’État social

La forte hausse des prix du pétrole au cours des années 2000 offre au gouvernement de Chávez une marge financière exceptionnelle. Les programmes sociaux se développent, les dépenses publiques augmentent et le rôle de l’État dans l’économie se renforce.

Cette période permet de réduire certaines formes de pauvreté et d’élargir l’accès à certains services. Mais elle approfondit également la dépendance aux revenus pétroliers. Le modèle économique devient progressivement plus vulnérable à une éventuelle rupture du cycle énergétique.

La réforme monétaire de 2008, qui introduit le bolivar fuerte en supprimant trois zéros de la monnaie, constitue un autre signal important. Une réforme de dénomination peut simplifier les transactions et améliorer la lisibilité comptable, mais elle ne peut résoudre les causes structurelles de l’inflation. Lorsque les déséquilibres fondamentaux persistent, modifier les unités nominales ne change pas la réalité économique.

9. 2009–2012: la crise financière mondiale révèle les limites du modèle

La crise financière internationale de 2008–2009 provoque une baisse des prix du pétrole et rappelle brutalement au Venezuela sa vulnérabilité extérieure. Le pays peut encore mobiliser d’importantes ressources, mais la période d’abondance absolue est terminée.

Cette étape est importante parce qu’elle démontre que la question ne se limite pas au niveau du prix du pétrole. Elle concerne la capacité du pays à absorber les cycles énergétiques sans désorganiser son économie. Un État qui dispose d’importantes réserves peut rester vulnérable si son budget, ses importations, ses dépenses sociales et sa balance extérieure dépendent fortement d’une seule source de revenus.

10. 2013: succession politique et changement de cycle

La mort de Hugo Chávez en 2013 ouvre une nouvelle période. Nicolás Maduro lui succède dans un environnement économique beaucoup moins favorable. La croissance ralentit, les tensions politiques augmentent et la dépendance pétrolière devient plus difficile à gérer.

La situation se détériore davantage lorsque les prix internationaux du pétrole s’effondrent à partir de 2014. Le Venezuela entre alors dans une crise économique d’une profondeur exceptionnelle. La baisse des revenus pétroliers ne produit pas seulement un choc budgétaire ; elle révèle l’ensemble des fragilités accumulées au cours des décennies précédentes.

11. 2014–2016: le choc pétrolier devient une crise systémique

La chute des prix du pétrole réduit considérablement les revenus extérieurs. Les importations diminuent, la production intérieure se contracte et les tensions sur les finances publiques augmentent. L’État dispose de moins de devises pour financer une économie qui reste fortement dépendante des importations.

Le problème monétaire s’aggrave. La dépréciation du bolivar accélère l’inflation, tandis que les mécanismes de contrôle des changes deviennent de plus en plus difficiles à maintenir. Une économie peut fonctionner avec des contrôles temporaires ; elle devient beaucoup plus vulnérable lorsque ces contrôles tentent de compenser durablement une pénurie structurelle de devises.

12. 2017–2018: l’hyperinflation et la rupture de la fonction monétaire

À partir de 2017, la crise monétaire atteint une nouvelle dimension. Le Venezuela entre dans une période d’hyperinflation qui détruit progressivement la capacité du bolivar à fonctionner comme réserve de valeur.

La crise n’est plus seulement celle du taux de change. Elle affecte la fonction même de la monnaie. Lorsque les prix évoluent extrêmement rapidement, les entreprises éprouvent des difficultés à établir leurs coûts, les ménages cherchent à protéger leurs revenus et les contrats deviennent difficiles à établir dans une unité de compte stable.

La réforme de 2018 introduit le bolivar soberano et supprime cinq zéros de la monnaie. Comme en 2008, l’opération permet de simplifier les chiffres nominaux, mais elle ne suffit pas à restaurer la confiance. Une monnaie peut changer de nom et d’échelle ; elle ne peut retrouver sa crédibilité sans transformer les mécanismes économiques qui déterminent sa valeur.

13. 2019: le dollar entre progressivement dans la vie quotidienne

L’année 2019 constitue une nouvelle étape dans la transformation monétaire. Face à l’effondrement du bolivar, l’utilisation du dollar se développe dans l’économie privée. Les transactions en devises deviennent de plus en plus fréquentes et la monnaie américaine acquiert progressivement une fonction que la monnaie nationale n’assure plus correctement.

La dollarisation qui se développe alors ne résulte pas initialement d’une loi. Elle est le produit d’une adaptation sociale. Les acteurs économiques recherchent la monnaie qu’ils considèrent comme la plus stable. Cette distinction entre dollarisation imposée et dollarisation spontanée est fondamentale pour comprendre la situation actuelle.

14. 2020–2021: pandémie, crise et troisième transformation monétaire

La pandémie de COVID-19 frappe une économie déjà extrêmement fragilisée. Les difficultés du secteur énergétique, la fragilité des infrastructures et les contraintes financières limitent la capacité de réaction du pays.

En 2021, le Venezuela procède à une nouvelle réforme monétaire avec l’introduction du bolivar digital et la suppression de six zéros. Le changement nominal est considérable, mais il illustre une nouvelle fois le même problème : une réforme monétaire ne peut être durable que si elle s’accompagne d’une stabilisation macroéconomique suffisamment profonde.

Le pays entre alors dans une situation paradoxale. Le bolivar reste la monnaie officielle, mais le dollar joue un rôle de plus en plus important dans les transactions privées. Le droit et la pratique commencent donc à diverger de manière structurelle.

15. 2022–2023: stabilisation relative et dollarisation de facto

Après les années les plus aiguës de l’hyperinflation, certaines conditions économiques commencent à s’améliorer. La production pétrolière se redresse partiellement, certaines restrictions économiques sont assouplies et l’utilisation du dollar s’enracine davantage dans l’économie privée.

Cette période est importante parce qu’elle démontre que la dollarisation peut exister sans décision officielle. Le marché peut produire une forme de pluralité monétaire dans laquelle le dollar devient une unité de référence tandis que le bolivar continue d’être utilisé pour certaines obligations intérieures.

Le phénomène change alors de nature. Il ne s’agit plus seulement d’une réponse temporaire à une crise. Il devient progressivement une composante structurelle de l’économie.

16. 2024–2025: la question monétaire devient une question géopolitique

À partir de 2024, la question vénézuélienne dépasse encore davantage les frontières de l’économie. Les relations avec les États-Unis, les sanctions, la politique énergétique, les élections et les relations avec la Chine, la Russie, l’Iran et les partenaires régionaux commencent à se combiner.

Le pétrole redevient le point de rencontre entre économie et géopolitique. Pour Washington, Caracas représente simultanément une question énergétique, migratoire, politique et stratégique. Pour Pékin, le Venezuela demeure un partenaire énergétique et financier important. Pour Moscou, il constitue un point d’appui politique dans l’hémisphère occidental. Pour les pays voisins, la stabilité du Venezuela influence directement les migrations, le commerce, la sécurité et les frontières.

Le Venezuela cesse ainsi d’être uniquement une crise nationale. Il devient un nœud au sein de la recomposition du système international.

17. 2026: la rupture potentielle

L’année 2026 représente le point de convergence de plusieurs transformations. Le débat sur une éventuelle dollarisation intégrale prend une nouvelle dimension après la participation de Steve Hanke comme conseiller de l’Assemblée nationale. Fortune rapporte qu’il travaille sur une proposition législative destinée à remplacer le bolivar par le dollar et qu’il estime entre 50 % et 80 % les probabilités de son adoption. Ces chiffres correspondent à son évaluation personnelle et ne constituent pas une prévision institutionnelle indépendante.

La situation économique demeure cependant extrêmement fragile. Fortune fait état d’une inflation annuelle proche de 400 %, selon les calculs cités de Hanke, et décrit une économie dans laquelle le dollar est déjà largement utilisé dans les transactions privées. La même source situe la dette vénézuélienne autour de 250 milliards de dollars, soit environ 150 % du PIB selon les chiffres avancés dans son analyse. Ces estimations doivent être considérées comme des données attribuées à Fortune et à Hanke, et non comme des valeurs incontestables vérifiées indépendamment par l’ensemble des institutions internationales.

L’importance historique de 2026 réside donc moins dans une décision qui aurait déjà été prise que dans le fait que l’abandon du bolivar soit désormais discuté comme une possibilité institutionnelle crédible. Le débat a franchi un seuil. Il ne s’agit plus seulement de savoir comment stabiliser le bolivar ; il s’agit de déterminer si le Venezuela doit conserver une souveraineté monétaire formelle ou accepter une architecture monétaire dans laquelle la stabilité serait recherchée au moyen d’une monnaie étrangère.

18. 2026–2030: le temps de la reconstruction

Si une réforme monétaire profonde était adoptée, elle ne pourrait constituer qu’une première étape. La reconstruction du secteur pétrolier, la restructuration de la dette, la modernisation des infrastructures électriques, la restauration du système bancaire, l’amélioration de la sécurité juridique et le retour progressif des investissements constitueraient les véritables épreuves de la nouvelle trajectoire.

Fortune rapporte que les promoteurs de la dollarisation considèrent l’augmentation de la production pétrolière comme l’un des mécanismes susceptibles de générer les devises nécessaires à la restructuration de la dette. Cette hypothèse est cohérente sur le plan comptable, mais elle suppose une amélioration profonde de l’appareil productif et du cadre d’investissement. La dollarisation ne produirait pas automatiquement ces résultats ; elle pourrait seulement modifier les conditions dans lesquelles ils seraient recherchés.

La période 2026–2030 devra donc être considérée comme une phase de transition. Le succès ne pourra être mesuré uniquement à travers l’inflation ou le taux de change. Il devra être évalué à travers la production, l’emploi, la productivité, les investissements, les exportations non pétrolières, l’éducation, la technologie et la qualité institutionnelle.

19. 2030–2035: de la stabilisation à la puissance

Si la reconstruction réussit, le Venezuela pourrait entrer dans une deuxième phase à partir de 2030. L’objectif ne serait alors plus seulement de sortir de la crise, mais de construire une nouvelle position internationale.

Le pays pourrait utiliser ses ressources énergétiques, sa façade caribéenne, sa proximité avec les grands marchés américains et sud-américains ainsi que son potentiel humain pour devenir une puissance régionale spécialisée dans l’énergie, la logistique, certains secteurs industriels et l’économie numérique.

Mais cet avenir n’est pas garanti. Il dépendra de la capacité du pays à transformer les revenus pétroliers en capital humain et technologique, plutôt qu’à en faire de nouveau une source de dépendance à la rente.

20. La véritable signification de la chronologie

Cette chronologie révèle finalement une continuité plus profonde que les ruptures politiques successives. Depuis le développement de l’industrie pétrolière, le Venezuela a régulièrement tenté de résoudre ses problèmes structurels grâce à une ressource exceptionnelle. Le pétrole a financé la modernisation; il a également retardé certaines transformations. Il a permis de construire l’État moderne; il a aussi rendu l’économie vulnérable aux cycles mondiaux. Il a donné au pays une influence internationale considérable ; il a également créé une dépendance devenue particulièrement dangereuse lorsque les revenus ont diminué.

La crise monétaire actuelle représente donc le résultat d’une longue tension entre richesse potentielle et capacité institutionnelle. Le Venezuela n’a jamais manqué de ressources naturelles à la mesure de son potentiel. Ce qui lui a manqué, à différentes périodes, c’est la capacité à transformer durablement ces ressources en productivité, en institutions solides, en capital humain et en diversification économique.

C’est cette contradiction qui explique pourquoi la question du dollar prend aujourd’hui une dimension presque civilisationnelle. Le débat n’oppose plus simplement une monnaie nationale à une monnaie étrangère. Il oppose deux conceptions de la souveraineté. La première considère que l’indépendance exige de conserver les instruments nationaux, même lorsque leur efficacité est devenue très limitée. La seconde considère que la souveraineté doit être mesurée à l’aune des capacités réelles d’une nation à protéger ses citoyens, à produire, à négocier et à préparer son avenir.

L’histoire du Venezuela démontre que ces deux dimensions ne sont pas nécessairement contradictoires. La souveraineté monétaire peut être un instrument utile lorsqu’elle repose sur des institutions crédibles. Elle peut devenir un fardeau lorsque la monnaie nationale cesse d’assumer ses fonctions fondamentales. La question du XXIᵉ siècle ne consiste donc pas à défendre un symbole contre un autre, mais à déterminer quelles institutions permettront réellement au Venezuela de reprendre le contrôle de ses décisions.

La chronologie conduit ainsi à une conclusion fondamentale: le Venezuela ne se trouve pas simplement à la fin d’un cycle monétaire ; il se trouve potentiellement à la fin d’un cycle historique.

Le cycle fondé sur la rente, la centralité absolue du pétrole, une conception de la souveraineté principalement centrée sur le contrôle des ressources et les affrontements idéologiques du XXᵉ siècle atteint une limite. Le prochain cycle devra reposer sur la stabilité, la productivité, la technologie, le capital humain, la diversification et une diplomatie capable d’évoluer entre plusieurs centres de pouvoir. Cette transition ne sera ni automatique ni rapide. Mais précisément parce qu’elle est difficile, elle constitue le véritable défi de 2026.

Le Venezuela ne doit pas se contenter de sortir de son ancienne crise. Il doit sortir de l’ancien modèle mental qui a rendu certaines de ces crises possibles. La prochaine section permettra d’élargir cette perspective en comparant le Venezuela à d’autres trajectoires latino-américaines afin de déterminer si sa transformation actuelle constitue une exception, un retour à une dynamique régionale plus ancienne ou le laboratoire d’une évolution susceptible d’affecter d’autres économies du Sud.

LE VENEZUELA DANS LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE ÉCONOMIQUE ET POLITIQUE DE DONALD TRUMP

La question vénézuélienne ne peut plus être étudiée comme une affaire strictement latino-américaine. Elle doit désormais être replacée dans une recomposition beaucoup plus large de l’ordre économique et géopolitique mondial. L’éventuelle décision d’abandonner le bolivar intervient, en effet, à un moment où les États-Unis redéfinissent leurs instruments de puissance, où les chaînes commerciales sont soumises à de nouvelles tensions, où les sanctions économiques sont utilisées comme instruments de politique étrangère, où l’énergie retrouve une dimension stratégique, où la Chine cherche à réduire certaines dépendances tout en consolidant ses marchés, où l’Inde affirme une autonomie croissante et où une partie du Sud global tente d’évoluer entre plusieurs centres de pouvoir sans rester prisonnière des anciennes logiques d’alignement. Le Venezuela se trouve donc à l’intersection de plusieurs transformations qui, prises séparément, pourraient sembler indépendantes, mais qui, ensemble, modifient profondément la valeur géopolitique de son territoire, de son pétrole, de sa monnaie et de ses relations extérieures.

Il convient ici de distinguer deux temporalités. La première est celle de la crise vénézuélienne, commencée bien avant 2026 et profondément liée aux transformations internes du pays. La seconde est celle de la recomposition internationale accélérée au milieu des années 2020. La rencontre entre ces deux temporalités crée une situation exceptionnelle. Le Venezuela tente d’abandonner un modèle économique épuisé précisément au moment où le système international auquel il doit se réintégrer est lui-même en pleine transformation. Cette simultanéité constitue à la fois un risque et une opportunité. Le risque est évident : un pays institutionnellement fragile peut éprouver de grandes difficultés à évoluer dans une période de concurrence internationale croissante. L’opportunité est moins évidente : lorsqu’un ancien ordre se transforme, les positions acquises cessent d’être complètement figées et certains États peuvent reconstruire leur importance en fonction de leurs ressources stratégiques.

L’article de Yahoo Finance du 22 août 2026, qui reprend l’analyse de Fortune, présente précisément la proposition de Steve Hanke comme une possible rupture historique. Hanke considère qu’une adoption intégrale du dollar, avec l’abandon du bolivar et du rôle monétaire de la Banque centrale du Venezuela, constituerait le changement de monnaie nationale le plus important depuis l’introduction de l’euro, tout en estimant personnellement entre 50 % et 80 % les probabilités que son projet soit adopté. Il convient toutefois de maintenir une distinction journalistique essentielle : il s’agit d’une proposition et d’une estimation de son principal promoteur, et non d’une décision déjà adoptée par l’État vénézuélien.

Cette prudence n’est pas une précaution secondaire. Elle est indispensable pour comprendre la véritable dimension de l’événement. Une analyse internationale sérieuse ne doit pas transformer une proposition politique en fait accompli. Ce que l’on peut déjà observer, en revanche, est l’existence d’une importante dollarisation spontanée de l’économie. Selon Hanke, cité par Fortune, une grande partie des transactions privées s’effectue déjà en dollars, tandis que les employés publics, les retraités et certains bénéficiaires de transferts publics restent davantage liés au bolivar. Cette coexistence entre monnaie officielle et monnaie effectivement utilisée révèle une transformation plus profonde : la société vénézuélienne a commencé à modifier elle-même la géographie monétaire du pays avant même qu’une décision institutionnelle définitive ne soit adoptée.

C’est précisément ici que la question vénézuélienne rejoint la nouvelle géographie de la puissance américaine. Pendant une grande partie du XXᵉ siècle, Washington considérait l’Amérique latine comme une zone d’influence stratégique particulière. Mais le XXIᵉ siècle a changé la nature de cette relation. La Chine est devenue un partenaire commercial important pour de nombreux pays latino-américains, la Russie cherche des espaces d’influence, l’Iran a développé certaines relations économiques et politiques dans la région, tandis que les gouvernements latino-américains cherchent généralement à maximiser leur autonomie plutôt qu’à accepter une hiérarchie simple. La région n’est donc plus un espace dans lequel une seule puissance peut facilement définir les règles du jeu.

Le Venezuela possède en outre une particularité : son pétrole transforme immédiatement sa situation en question internationale. Un pays disposant des immenses réserves pétrolières du Venezuela ne peut être traité comme une économie périphérique ordinaire. La capacité à augmenter la production, moderniser les infrastructures, attirer les capitaux et rétablir les exportations pourrait avoir des conséquences sur les marchés énergétiques, les flux de capitaux et les relations entre Washington et Caracas. Fortune rapporte que Hanke considère précisément la reconstruction du secteur pétrolier comme l’une des conditions susceptibles de générer les devises nécessaires pour traiter la dette vénézuélienne, qu’il estime autour de 250 milliards de dollars. Ces chiffres et cette stratégie relèvent de l’analyse de Hanke rapportée par Fortune et doivent être présentés comme tels.

La logique devient alors circulaire. La stabilité monétaire pourrait favoriser l’investissement; l’investissement pourrait permettre de rétablir la production énergétique ; l’augmentation de la production pourrait accroître les revenus en devises ; ces revenus pourraient faciliter la restructuration financière ; la restructuration pourrait renforcer la confiance ; et cette confiance pourrait à son tour accélérer les investissements. Mais le même mécanisme peut fonctionner en sens inverse. Si la réforme monétaire échoue, si les institutions restent fragiles, si les infrastructures ne sont pas restaurées ou si les investisseurs jugent le risque politique trop élevé, la dollarisation pourrait stabiliser certains prix sans produire la transformation productive attendue.

C’est pourquoi réduire le débat à la formule «dollar contre bolivar» serait une erreur analytique. La véritable question est celle du triangle monnaie, énergie et géopolitique. Le Venezuela ne cherche pas seulement une nouvelle unité monétaire ; il pourrait chercher un nouveau cadre pour reconstruire son économie et renégocier sa position internationale. Le dollar pourrait constituer l’instrument monétaire de cette reconstruction, mais sa réussite dépendrait de tout ce qui l’entoure.

La politique commerciale de Donald Trump ajoute une autre dimension à cette question. La politique tarifaire américaine à l’égard de la Chine a contribué à déplacer le débat économique mondial d’une logique exclusivement fondée sur le libre-échange vers une logique dans laquelle la sécurité des chaînes d’approvisionnement, la souveraineté industrielle et la concurrence technologique occupent une place centrale. Pour les pays qui possèdent des ressources stratégiques, cette transformation est considérable. Les matières premières ne sont plus simplement des produits exportables ; elles peuvent redevenir des instruments de négociation au sein d’une économie mondiale dans laquelle les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements.

Le Venezuela pourrait alors se retrouver dans une position paradoxale. Pendant des décennies, son pétrole a été considéré principalement comme une source de revenus. Dans la nouvelle économie politique mondiale, il pourrait redevenir une infrastructure stratégique. La différence est fondamentale. Une ressource est rentable lorsqu’elle génère des revenus. Elle devient stratégique lorsqu’elle influence les décisions des grandes puissances.

Cette évolution doit également être mise en relation avec la politique américaine à l’égard de l’Iran. Le conflit autour du programme nucléaire iranien, la question des sanctions, les tensions énergétiques et la sécurité du Golfe illustrent la manière dont l’énergie reste liée à la géopolitique. Le monde numérique n’a pas supprimé la géographie. Il l’a transformée. Les États ont désormais simultanément besoin de puces, de données, de réseaux, de pétrole, de gaz, de minerais critiques, de ports, de routes commerciales et de capacités militaires. La puissance du XXIᵉ siècle n’est pas post-énergétique ; elle est hybride.

Cette hybridation est essentielle pour comprendre la situation vénézuélienne. Le pays possède une ressource énergétique exceptionnelle, mais présente d’importants retards dans plusieurs domaines technologiques. Il pourrait donc être confronté à une nouvelle forme de dépendance : vendre des ressources primaires tout en important les technologies nécessaires à leur exploitation. Cette situation reproduirait, sous une nouvelle forme, la logique de dépendance du XXᵉ siècle.

Le véritable objectif devrait donc être plus ambitieux. La reconstruction pétrolière devrait être utilisée simultanément pour développer les capacités nationales en ingénierie, en maintenance industrielle, en systèmes numériques, en analyse de données, en automatisation et en intelligence artificielle appliquée à l’énergie. Une telle politique transformerait progressivement le pétrole en plateforme d’apprentissage technologique, plutôt que de le maintenir comme simple produit d’exportation.

La Chine constitue ici un cas d’étude incontournable. Pékin demeure un partenaire important pour de nombreux pays producteurs de matières premières, mais la Chine elle-même cherche depuis des années à monter en gamme dans les chaînes de valeur technologiques. Son objectif n’est plus seulement d’acheter des ressources à l’extérieur et de vendre des produits manufacturés. Elle cherche à contrôler davantage de technologies, de capacités industrielles et de chaînes logistiques. Le Venezuela aurait intérêt à observer attentivement cette transformation : le véritable pouvoir ne réside pas uniquement dans la possession de ressources, mais dans la capacité à organiser l’ensemble de la chaîne économique qui les transforme.

L’Inde représente une autre trajectoire. Elle entretient une relation importante avec le pétrole et les marchés énergétiques tout en développant ses propres capacités numériques, industrielles et scientifiques. Sa politique étrangère repose sur une autonomie stratégique qui lui permet de travailler avec plusieurs partenaires sans se placer complètement dans le camp d’une seule puissance. Pour Caracas, l’expérience indienne pourrait être particulièrement instructive. Elle démontre qu’un pays du Sud peut chercher à diversifier ses relations sans nécessairement tomber dans une dépendance exclusive.

La Corée du Sud offre une autre leçon. Elle ne possède pas les réserves naturelles du Venezuela, mais elle a démontré que le capital humain, l’industrie, la technologie et les infrastructures peuvent transformer radicalement la position internationale d’un État. Le Venezuela ne pourrait évidemment pas reproduire son parcours historique, mais il pourrait en retrouver le principe fondamental : une ressource naturelle ne devient un instrument de puissance durable que lorsqu’elle finance une transformation productive.

La Russie, de son côté, illustre les limites d’une puissance fortement fondée sur les ressources énergétiques et la capacité militaire lorsque les coûts géopolitiques deviennent extrêmement élevés. La guerre en Ukraine a profondément transformé les relations de Moscou avec l’Europe, les marchés énergétiques et une partie du système financier international. Elle a également accéléré la recherche de nouvelles routes commerciales et de nouveaux partenaires. Pour le Venezuela, l’expérience russe constitue une leçon importante : posséder des ressources énergétiques peut fournir une capacité de résistance, mais ne garantit pas automatiquement une position internationale favorable lorsque l’environnement géopolitique devient hostile.

Le relatif affaiblissement de la Russie dans certains domaines ne signifie évidemment pas sa disparition en tant que puissance. Il montre plutôt que la puissance moderne est multidimensionnelle. Un État peut conserver une influence militaire et énergétique considérable tout en rencontrant des difficultés technologiques, financières ou démographiques. Cette observation rejoint directement notre analyse du Venezuela : aucun pays ne peut indéfiniment dépendre d’une seule dimension de la puissance.

La question des BRICS doit être abordée avec la même prudence. L’élargissement du groupe a renforcé sa visibilité internationale, mais n’a pas supprimé les divergences d’intérêts entre ses membres. L’Inde et la Chine sont simultanément partenaires et concurrentes. Plusieurs États membres entretiennent d’importantes relations avec les États-Unis et l’Europe. Certains souhaitent réduire leur exposition au dollar sans nécessairement vouloir abandonner le système financier international dominé par les institutions existantes. Le Venezuela ne devrait donc pas confondre l’émergence d’un monde plus multipolaire avec la disparition immédiate de la centralité américaine.

Cette distinction est particulièrement importante dans le contexte d’une éventuelle dollarisation. Il serait paradoxal qu’un pays adopte le dollar comme instrument de stabilisation tout en considérant que le dollar est sur le point de perdre immédiatement son rôle central. Une stratégie sérieuse doit distinguer la tendance à une plus grande diversification monétaire internationale de la réalité actuelle du système financier. Le dollar demeure l’une des principales monnaies mondiales. Sa centralité peut être progressivement contestée dans certains domaines sans pour autant disparaître.

Le Venezuela pourrait alors tenter de tirer parti d’une contradiction apparente : utiliser le dollar pour stabiliser son économie tout en diversifiant ses partenaires commerciaux et technologiques. Cette stratégie serait beaucoup plus sophistiquée qu’un choix idéologique d’un bloc contre un autre. Elle consisterait à utiliser une monnaie internationale comme instrument de stabilité tout en maintenant une politique étrangère pluraliste.

Cette approche pourrait également modifier la relation avec Cuba. Pendant des décennies, Cuba et le Venezuela ont été liés par une proximité politique et énergétique particulièrement étroite. Mais les transformations économiques de la région pourraient imposer une approche plus pragmatique. Les relations entre Caracas et La Havane pourraient progressivement être redéfinies autour de secteurs précis tels que la santé, l’éducation, la biotechnologie, la formation professionnelle et certains échanges commerciaux, plutôt que de reposer exclusivement sur la solidarité idéologique.

Cette évolution serait significative. Elle illustrerait le passage d’une diplomatie de blocs à une diplomatie des fonctions. Dans le monde du XXIᵉ siècle, deux pays peuvent coopérer dans un domaine tout en poursuivant des intérêts divergents dans un autre. La maturité diplomatique consiste précisément à savoir gérer cette pluralité.

La même logique pourrait s’appliquer à la Colombie. La proximité historique, les tensions politiques et les flux migratoires ont longtemps dominé la relation. Mais la géographie impose une réalité que la politique ne peut supprimer. Les deux économies partagent des frontières, des marchés, des infrastructures et des populations. Une reconstruction vénézuélienne pourrait donc produire un effet régional considérable si elle permettait d’améliorer les échanges et les infrastructures transfrontalières.

Le Brésil pourrait jouer un rôle encore plus large. Une relation stratégique avec Brasilia permettrait au Venezuela de renforcer son ancrage sud-américain tout en évitant de dépendre exclusivement de Washington ou de Pékin. Le Brésil possède une capacité diplomatique particulière parce qu’il peut dialoguer avec plusieurs pôles internationaux. Caracas aurait donc intérêt à considérer Brasilia non seulement comme un partenaire commercial, mais également comme un acteur potentiel de médiation, d’intégration régionale et de diversification stratégique.

La véritable nouveauté de la période actuelle apparaît alors clairement. Le Venezuela n’est plus simplement confronté à la question de savoir comment retrouver une place dans l’ancien ordre. Il doit déterminer comment se positionner dans un ordre qui n’est plus celui des années 1990, ni celui des années 2000, ni même celui de 2015.

L’économie mondiale est devenue numérique, mais elle reste matérielle. Elle dépend des logiciels et des semi-conducteurs, mais aussi des ports et des oléoducs. Elle valorise les données, mais reste dépendante de l’énergie. Elle favorise les entreprises mondialisées, mais les États cherchent à sécuriser leurs chaînes de production. Elle parle de décarbonation tout en continuant à dépendre fortement des hydrocarbures. Cette contradiction n’est pas une anomalie temporaire ; elle constitue l’une des caractéristiques fondamentales de la transition mondiale.

Le Venezuela possède précisément certaines des ressources nécessaires à cette transition, mais ne dispose pas encore de toutes les capacités institutionnelles et technologiques permettant de les transformer en puissance. C’est là que se trouve son véritable défi historique.

La disparition éventuelle du bolivar pourrait donc être interprétée de deux manières. Dans une lecture superficielle, elle représenterait simplement l’abandon d’une monnaie nationale après des années d’inflation. Dans une lecture historique, elle pourrait constituer le symbole d’un changement beaucoup plus profond : le passage d’une conception du développement fondée sur la souveraineté monétaire, la rente pétrolière et la confrontation idéologique à une conception fondée sur la stabilité, la diversification, la technologie et la capacité à choisir ses partenaires.

C’est pourquoi la décision monétaire, si elle intervient, devra s’accompagner d’une réflexion sur la souveraineté elle-même. Une nation ne devient pas moins souveraine parce qu’elle abandonne un instrument qui n’assure plus correctement ses fonctions. Mais elle peut devenir davantage dépendante si elle abandonne sa monnaie sans construire parallèlement les capacités économiques, institutionnelles et productives nécessaires à la préservation de son autonomie.

Le Venezuela se trouve donc face à un choix qui dépasse largement la politique monétaire. Il peut tenter de préserver les symboles de l’ancien modèle ou utiliser la crise actuelle comme point de départ d’une transformation nationale. Dans le premier cas, la dollarisation ne serait qu’un changement comptable. Dans le second, elle pourrait devenir l’une des pièces d’un projet beaucoup plus vaste de reconstruction.

La véritable rupture ne serait donc pas la disparition du bolivar. Ce serait la disparition de l’idée selon laquelle la souveraineté se mesure principalement à la capacité d’un État à contrôler sa monnaie, ses ressources et son territoire, indépendamment de la qualité de ses institutions et du niveau de développement de sa population.

Le XXIᵉ siècle impose une définition plus exigeante. La souveraineté devient la capacité à produire, innover, négocier, protéger, éduquer, connecter et choisir. Dans ce nouveau monde, le Venezuela sera véritablement autonome lorsqu’il pourra transformer son pétrole en capital humain, son territoire en réseau logistique, ses universités en puissance technologique, sa diaspora en capital transnational et sa position géographique en avantage diplomatique.

Ce n’est qu’à cette condition que l’abandon éventuel du bolivar cessera d’être interprété comme la fin d’une monnaie et pourra être compris comme le début d’une nouvelle architecture nationale. La question suivante devient alors incontournable : que se passerait-il concrètement si Caracas adoptait officiellement le dollar, et quelles seraient les conséquences pour les citoyens, les entreprises, les banques, l’État, la dette, le pétrole et la souveraineté économique ? C’est cette mécanique, beaucoup plus complexe qu’un simple changement de billets, que nous devons maintenant examiner.

LA DOLLARISATION À L’ÉPREUVE DE LA RÉALITÉ: CE QUI CHANGERAIT POUR L’ÉTAT, L’ÉCONOMIE ET LA SOCIÉTÉ

L’hypothèse d’un abandon officiel du bolivar ne peut être comprise sérieusement qu’en distinguant la dollarisation de facto, déjà profondément installée dans certaines transactions économiques, et la dollarisation institutionnelle, qui consisterait à reconnaître officiellement le dollar comme monnaie centrale du système économique. Cette distinction est fondamentale parce qu’elle permet de mesurer la véritable portée d’une éventuelle décision de Caracas. Lorsqu’une population commence à épargner, à fixer certains prix, à conclure des contrats et à effectuer une part importante de ses transactions dans une monnaie étrangère, elle exprime déjà une perte de confiance dans la monnaie nationale. Mais lorsque l’État décide de transformer cette pratique en architecture officielle, il franchit un seuil beaucoup plus important : il accepte de renoncer à une partie de ses instruments monétaires pour obtenir en échange davantage de stabilité, de prévisibilité et de crédibilité. Dans le cas vénézuélien, la question ne serait pas simplement de déterminer si le dollar est plus stable que le bolivar, ce qui apparaît presque évident à la lumière de l’histoire monétaire récente du pays, mais de déterminer si l’ensemble de l’économie, le système bancaire et les finances publiques peuvent fonctionner durablement dans un environnement où l’État ne dispose plus de la même capacité à créer sa propre monnaie et à intervenir comme il le faisait auparavant.

Cette transformation affecterait directement la Banque centrale du Venezuela et, plus largement, toute la conception de la politique économique. Une banque centrale qui ne contrôle plus réellement la monnaie utilisée dans les transactions ne peut plus employer les mêmes instruments pour répondre à une crise de liquidité, soutenir une banque en difficulté ou ajuster les conditions monétaires en fonction du cycle économique national. La dollarisation impose ainsi une discipline externe que certains considèrent précisément comme l’un de ses principaux avantages : l’État ne peut plus financer ses déficits avec la même facilité au moyen de la création monétaire et les banques doivent fonctionner dans une monnaie dont elles ne contrôlent pas l’émission. Mais cette discipline peut également devenir une contrainte lorsque l’économie traverse un choc. Un pays dollarisé ne dispose plus du même mécanisme d’ajustement par le taux de change et doit absorber les chocs à travers les prix, les salaires, les réserves, les flux de capitaux et la politique budgétaire. La réussite d’une telle transformation dépendrait donc moins de la monnaie elle-même que de la qualité des institutions appelées à remplacer les instruments monétaires abandonnés. Si la discipline budgétaire, la supervision bancaire, la transparence financière et la capacité administrative restent faibles, le dollar n’éliminera pas les déséquilibres ; il empêchera simplement certains d’entre eux de se manifester sous la forme traditionnelle d’une dépréciation monétaire.

La transition aurait également de profondes conséquences sociales. Les ménages qui détiennent déjà des économies en dollars pourraient bénéficier d’une plus grande cohérence entre leurs actifs et leurs dépenses, tandis que les entreprises travaillant avec des fournisseurs ou des clients internationaux pourraient profiter d’une réduction du risque de change. Mais ces améliorations potentielles ne doivent pas masquer les difficultés des catégories dont les revenus restent insuffisants ou dont l’activité dépend de mécanismes publics. Les fonctionnaires, les retraités, les travailleurs à faibles revenus et les travailleurs informels pourraient être particulièrement sensibles à la manière dont les salaires et les prestations seraient convertis. Une réforme monétaire qui stabiliserait les prix tout en laissant une partie de la population sans capacité d’achat ne pourrait être considérée comme un succès complet. La question sociale devrait donc être intégrée dès le début de la réforme : calendrier de conversion, protection des revenus, transparence des prix, réglementation bancaire, accès au crédit et maintien des mécanismes de protection sociale devraient être conçus comme les éléments d’une même architecture. La dollarisation pourrait réduire une source majeure d’instabilité, mais elle ne pourrait se substituer à une politique sociale ni créer à elle seule les conditions de la croissance. Elle pourrait modifier le cadre monétaire dans lequel la reconstruction devient possible ; elle ne pourrait pas réaliser cette reconstruction à la place de l’État.

QUI GAGNE, QUI PERD ET QUI DOIT ÊTRE PROTÉGÉ? LA DIMENSION SOCIALE DE LA TRANSITION

Toute réforme monétaire importante produit des effets distributifs, même lorsqu’elle est présentée comme une mesure générale de stabilisation. Dans le cas du Venezuela, cette dimension est encore plus importante parce que la population a déjà développé des stratégies différenciées pour faire face à l’instabilité monétaire : certains ménages détiennent des dollars, d’autres dépendent du bolivar, certains travaillent dans des secteurs liés aux devises étrangères, tandis que d’autres dépendent principalement des revenus publics ou de l’économie informelle. Une dollarisation officielle pourrait réduire certaines inégalités liées à l’inflation, mais elle pourrait également en révéler d’autres. Les personnes qui ont déjà accès aux devises pourraient entrer dans la nouvelle architecture avec une capacité d’adaptation supérieure à celle des ménages aux revenus faibles et irréguliers. Le succès de la réforme dépendrait donc de la capacité de l’État à empêcher que la stabilisation monétaire ne se transforme simplement en stabilisation des comptes des catégories déjà intégrées à l’économie formelle.

Cette question conduit directement au problème du pouvoir d’achat. Une monnaie stable ne signifie pas automatiquement des revenus suffisants. Si la productivité reste faible, si les infrastructures continuent de se détériorer et si la création d’emplois formels progresse lentement, la stabilité monétaire pourrait coexister avec une pauvreté persistante. C’est pourquoi la réforme devrait être accompagnée d’une stratégie de production et d’emploi. Les entreprises doivent pouvoir investir, les travailleurs doivent avoir accès à la formation et les jeunes doivent disposer d’un horizon professionnel qui ne soit pas limité à l’émigration. La dimension générationnelle est décisive. Une génération qui a grandi dans l’incertitude monétaire ne demande pas uniquement une monnaie plus stable ; elle demande la possibilité de construire une trajectoire de vie. Elle veut pouvoir étudier sans considérer l’émigration comme l’unique perspective, travailler sans voir ses revenus perdre continuellement leur valeur, épargner sans craindre la disparition de son patrimoine et participer à une économie offrant des opportunités dans les secteurs d’avenir. La question monétaire devient ainsi une question de confiance intergénérationnelle : une société commence véritablement à sortir d’une crise lorsque ses jeunes recommencent à croire que l’avenir peut se construire dans leur propre pays.

Cette perspective oblige également à dépasser l’opposition simpliste entre gagnants et perdants. Le véritable défi consiste à déterminer comment répartir les coûts de la transition et comment transformer les bénéfices de la stabilité en gains de productivité. Une économie plus prévisible peut favoriser l’investissement, mais uniquement si les institutions permettent aux entreprises de fonctionner, si les infrastructures sont fiables, si les règles sont relativement stables et si la justice économique offre des garanties suffisantes. Le secteur privé ne peut reconstruire seul une économie nationale ; l’État ne peut pas davantage y parvenir sans entrepreneurs, investisseurs, ingénieurs, travailleurs qualifiés et capitaux. La réforme monétaire doit donc être conçue comme l’un des éléments d’un nouveau contrat économique entre l’État, les entreprises et la population. Le véritable critère de réussite ne devrait pas être uniquement la disparition de l’hyperinflation, mais la transformation de la stabilité monétaire en emplois, en investissements, en pouvoir d’achat, en capital humain et en mobilité sociale.

LE PÉTROLE COMME CAPITAL DE TRANSITION: TRANSFORMER LA RENTE EN CAPACITÉ NATIONALE

La question pétrolière constitue probablement le cœur matériel de toute reconstruction vénézuélienne. Mais le problème n’est plus de déterminer si le Venezuela possède suffisamment de pétrole pour retrouver des revenus importants ; il s’agit de savoir ce que le pays fera de ces revenus lorsqu’ils reviendront. Le précédent historique est suffisamment clair pour imposer la prudence. Une hausse des revenus pétroliers peut rapidement produire une illusion de renaissance si elle finance principalement la consommation, les importations et l’expansion des dépenses publiques sans renforcer simultanément la capacité productive nationale. Lorsque le cycle énergétique s’inverse, les fragilités réapparaissent avec une intensité encore plus forte. La reconstruction du Venezuela devra donc rompre avec cette logique en considérant le pétrole non comme une rente permanente, mais comme un capital de transition destiné à financer une transformation économique qui devra progressivement réduire la dépendance à cette même rente.

Cette transformation devrait commencer par les infrastructures qui déterminent la productivité de l’ensemble de l’économie : réseau électrique, routes, ports, systèmes d’eau, télécommunications, infrastructures numériques, capacités industrielles et logistiques. Mais elle devrait aller beaucoup plus loin. Une part importante de la richesse pétrolière devrait pouvoir être transformée en capital humain à travers l’éducation, la recherche scientifique, la formation professionnelle et la création d’écosystèmes technologiques. Le Venezuela dispose d’un avantage que de nombreux pays producteurs ne possèdent pas nécessairement dans les mêmes proportions : une population importante, une diaspora considérable, une tradition universitaire et une position géographique stratégique. Le défi consisterait à utiliser les revenus énergétiques pour reconnecter ces différentes ressources. Le pétrole pourrait financer les infrastructures permettant aux ingénieurs de travailler, les universités capables de former les nouvelles générations, les réseaux numériques nécessaires à l’économie moderne et les capacités industrielles permettant de produire localement davantage de valeur.

Une telle stratégie transformerait profondément la signification économique du pétrole. Au lieu d’être uniquement une source de devises, il deviendrait un instrument de transformation productive. Les revenus pétroliers pourraient financer la modernisation des raffineries, mais également la formation de spécialistes de l’énergie ; ils pourraient permettre de reconstruire les infrastructures d’exportation, mais aussi de développer des capacités logistiques ; ils pourraient soutenir les investissements énergétiques, mais également les technologies d’efficacité, de supervision et d’automatisation. Le véritable indicateur de réussite ne serait donc pas uniquement l’augmentation de la production pétrolière, mais la proportion de la richesse pétrolière transformée en actifs qui continueront à générer de la valeur lorsque la demande mondiale d’hydrocarbures évoluera. Dans un monde engagé dans la transition énergétique mais qui reste fortement dépendant du pétrole et du gaz, cette stratégie serait particulièrement importante. Le Venezuela ne peut savoir exactement à quelle vitesse l’économie mondiale se décarbonera, mais il sait qu’une dépendance éternelle au pétrole constituerait un risque. Il doit donc utiliser l’avantage énergétique dont il dispose aujourd’hui pour construire les capacités dont il aura besoin demain.

QUATRE VENEZUELA POSSIBLES: SCÉNARIOS 2026–2035

L’avenir du Venezuela ne peut être décrit sérieusement à partir d’une seule projection. La période 2026–2035 doit plutôt être considérée comme une zone d’incertitude dans laquelle plusieurs trajectoires sont possibles, selon les décisions monétaires, institutionnelles, énergétiques et géopolitiques qui seront prises. Le premier scénario serait celui d’une dollarisation accompagnée d’une reconstruction institutionnelle et productive. Dans cette trajectoire, la stabilité monétaire réduirait considérablement l’incertitude, les investissements reviendraient progressivement, le secteur pétrolier retrouverait une plus grande capacité productive et les revenus énergétiques seraient utilisés pour reconstruire les infrastructures et diversifier l’économie. Le Venezuela pourrait alors retrouver progressivement une position économique régionale significative, non plus simplement grâce au pétrole, mais grâce à une combinaison d’énergie, de logistique, de capital humain et de services. Dans un tel scénario, la dollarisation serait moins une fin qu’un mécanisme de stabilisation au service d’une transformation plus large.

Le deuxième scénario serait celui d’une dollarisation réussie sur le plan monétaire, mais incomplète sur le plan économique. L’inflation pourrait être contenue, les transactions deviendraient plus prévisibles et certains investissements pourraient reprendre, mais les institutions resteraient fragiles, la dépendance pétrolière persisterait et la productivité progresserait de manière insuffisante. Le pays connaîtrait alors une forme de stabilisation sans véritable transformation. Ce scénario serait certes préférable à une nouvelle crise monétaire, mais il ne permettrait pas au Venezuela de sortir de sa dépendance structurelle.

Le troisième scénario serait celui du maintien du bolivar accompagné d’une réforme institutionnelle suffisamment profonde pour restaurer progressivement sa crédibilité. Cette hypothèse ne doit pas être écartée simplement parce qu’une partie importante de l’économie s’est déjà orientée vers le dollar. Une monnaie nationale peut retrouver une fonction économique si elle est soutenue par des finances publiques crédibles, une banque centrale indépendante, une production suffisante et des institutions solides. Mais ce scénario exigerait une discipline particulièrement élevée et un niveau de confiance que les expériences antérieures ont profondément érodé.

Le quatrième scénario serait celui de l’échec de la transformation. La monnaie pourrait être modifiée sans que les institutions changent, le pétrole pourrait retrouver des revenus sans générer de diversification, les capitaux pourraient continuer à se montrer prudents et les tensions politiques pourraient empêcher la reconstruction. Dans ce cas, la réforme monétaire ne constituerait qu’une stabilisation superficielle. Le pays resterait dépendant de ressources extérieures, de cycles énergétiques et de décisions prises ailleurs.

Cette matrice permet de tirer une conclusion essentielle : l’avenir du Venezuela ne sera pas déterminé par le choix entre dollar et bolivar considérés isolément. Il dépendra de la capacité à articuler monnaie, institutions, énergie, capital humain, technologie, infrastructures et diplomatie. La monnaie peut modifier les contraintes ; elle ne détermine pas à elle seule la trajectoire historique d’un pays.

Parfait. Je poursuis donc avec la version française définitive, en conservant le contenu et l’architecture du dossier, tout en corrigeant les formulations qui pourraient donner l’impression que la dollarisation est déjà officiellement décidée.

LE VENEZUELA ET SA RÉGION: COLOMBIE, BRÉSIL, CARAÏBE ET ÉTATS-UNIS

La transformation vénézuélienne aurait nécessairement une dimension régionale, parce que la géographie ne disparaît pas avec les crises politiques. La Colombie serait directement concernée par une éventuelle stabilisation économique de son voisin. Une reprise de la production, du commerce et des investissements pourrait contribuer à réduire certaines pressions migratoires, à développer les échanges transfrontaliers et à créer de nouvelles opportunités économiques. Mais cette relation pourrait également devenir plus complexe si le Venezuela retrouvait rapidement une capacité énergétique importante. Les deux pays devraient alors construire une relation fondée sur les intérêts économiques et sur la gestion pragmatique de leur frontière, plutôt que sur les seules alternances idéologiques de leurs gouvernements.

Le Brésil occuperait une position différente, mais tout aussi importante. Sa taille économique, son influence diplomatique et sa capacité à dialoguer avec plusieurs centres de puissance lui donnent une place particulière dans une éventuelle reconstruction sud-américaine. Caracas pourrait chercher à renforcer ses relations avec Brasilia dans l’énergie, l’agriculture, les infrastructures, la logistique et le commerce, tout en utilisant cette relation pour diversifier ses partenaires internationaux. Une telle stratégie serait cohérente avec l’évolution générale du système mondial : les États cherchent de plus en plus à éviter les dépendances exclusives et à multiplier les espaces de négociation. Le Venezuela pourrait donc construire une politique extérieure associant coopération énergétique avec certains partenaires, relations commerciales avec d’autres et coopération technologique avec d’autres encore, sans considérer que chaque relation doit nécessairement s’inscrire dans une logique de bloc.

La Caraïbe serait également touchée par cette transformation. Le Venezuela possède une proximité historique, énergétique et politique avec plusieurs États de la région, notamment Cuba, mais ces relations pourraient progressivement évoluer vers une logique davantage fonctionnelle. La coopération pourrait porter sur l’énergie, la santé, l’éducation, les transports, la sécurité maritime, l’agriculture ou les échanges commerciaux, sans nécessairement reproduire les alignements idéologiques du passé. Pour les États-Unis, la question serait encore plus stratégique. Washington aurait intérêt à la stabilité politique et énergétique du Venezuela, mais la relation ne pourrait plus être pensée uniquement à travers les catégories de confrontation héritées de la guerre froide. La présence de la Chine, la transformation du marché énergétique, la concurrence technologique et la volonté croissante des États latino-américains de préserver leur autonomie obligent les États-Unis à repenser leur influence dans la région. Le Venezuela devient ainsi un élément d’une géographie beaucoup plus large dans laquelle l’énergie, les migrations, les infrastructures, la sécurité et les investissements se croisent.

LE NOUVEAU VENEZUELA FACE À L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE: SORTIR DE LA DÉPENDANCE TECHNOLOGIQUE

La stabilisation monétaire et la reconstruction pétrolière ne suffiraient pas à garantir la place du Venezuela dans l’économie mondiale du XXIe siècle si le pays ne parvenait pas simultanément à réduire son retard technologique. C’est probablement l’un des aspects les plus importants et les moins visibles de la transformation en cours. Dans l’économie contemporaine, un pays peut posséder d’immenses ressources naturelles et demeurer vulnérable s’il dépend presque entièrement de technologies étrangères pour les exploiter, les transporter, les transformer et les commercialiser. L’intelligence artificielle accentue encore cette réalité parce qu’elle devient progressivement une infrastructure transversale de l’industrie, de la finance, de la santé, de l’administration, de la défense, de l’agriculture et de l’éducation. Pour le Venezuela, l’enjeu ne serait donc pas simplement d’adopter des outils d’IA, mais de construire les compétences nécessaires pour ne pas devenir un simple consommateur de technologies conçues ailleurs.

La première priorité devrait être le capital humain. Les investissements consacrés aux ingénieurs, scientifiques, techniciens, spécialistes des données, développeurs et chercheurs pourraient avoir une rentabilité stratégique supérieure à celle de nombreuses infrastructures traditionnelles, parce qu’ils permettraient de multiplier les capacités dans presque tous les secteurs. La deuxième priorité serait l’infrastructure numérique et énergétique. L’intelligence artificielle nécessite des réseaux fiables, des capacités de calcul, des centres de données, une alimentation électrique stable et une cybersécurité robuste. La reconstruction énergétique et la transformation numérique devraient donc être conçues ensemble. La troisième priorité serait l’application sectorielle. Le Venezuela n’aurait aucune raison de chercher à reproduire mécaniquement les modèles des grandes puissances technologiques. Il pourrait au contraire développer des applications adaptées à ses propres avantages et besoins : optimisation des infrastructures pétrolières, agriculture de précision, gestion de l’eau, médecine à distance, administration publique, prévention des catastrophes, logistique portuaire, éducation et surveillance environnementale. Une telle stratégie permettrait d’utiliser l’IA comme outil de rattrapage plutôt que comme simple symbole de modernité.

La diaspora pourrait enfin devenir un élément déterminant de cette stratégie. Les Vénézuéliens établis dans les universités, les entreprises technologiques, les centres de recherche et les économies avancées constituent potentiellement un réseau de compétences considérable. La reconstruction ne devrait pas nécessairement exiger leur retour immédiat. Elle pourrait créer des mécanismes permettant leur participation à distance, le transfert de compétences, les investissements, la création d’entreprises, les partenariats universitaires et les programmes de formation. Cette conception permettrait de dépasser une vision ancienne de la diaspora comme simple source de transferts financiers. Dans une économie numérique, une diaspora peut être simultanément un réseau scientifique, technologique, entrepreneurial et diplomatique. Le Venezuela pourrait ainsi transformer une conséquence douloureuse de la crise migratoire en un élément de sa reconstruction.

LA FIN D’UN LANGAGE POLITIQUE? DU XXe SIÈCLE IDÉOLOGIQUE AU XXIe SIÈCLE CIVILISATIONNEL

L’éventuel abandon du bolivar peut également être interprété comme le symbole d’une transformation idéologique plus profonde. Il ne s’agit pas de prétendre que les idéologies ont disparu, ni que les conflits entre modèles économiques et politiques ont cessé d’exister. Il s’agit plutôt de constater que les catégories héritées du XXe siècle ne suffisent plus à expliquer l’ensemble des rapports de puissance contemporains. Pendant une grande partie du siècle précédent, les débats politiques étaient structurés autour de grandes oppositions: socialisme contre capitalisme, nationalisme contre libéralisme, État contre marché, souveraineté contre dépendance. Ces catégories continuent de posséder une pertinence historique et politique, mais elles sont désormais traversées par des réalités nouvelles. Un pays peut être politiquement souverain tout en dépendant technologiquement d’une puissance étrangère; il peut disposer de ressources considérables tout en manquant de capacités industrielles; il peut conserver une monnaie nationale tout en utilisant largement une monnaie étrangère; il peut être proche politiquement d’un pays tout en dépendant économiquement d’un autre. La puissance contemporaine est devenue beaucoup plus complexe.

Cette transformation est également générationnelle. Les jeunes qui entrent aujourd’hui dans l’économie mondiale vivent dans un environnement dans lequel le numérique, les réseaux sociaux, les plateformes, les paiements électroniques, le travail à distance, l’intelligence artificielle et la mobilité internationale modifient profondément le rapport à l’économie et à l’État. Pour eux, la souveraineté ne peut plus être réduite à la possession d’une monnaie nationale ou à la capacité de proclamer une indépendance politique. Elle inclut la possibilité d’accéder à la connaissance, de maîtriser des technologies, de créer une entreprise, de travailler avec le monde, de protéger ses données, de recevoir des paiements internationaux et de participer à des chaînes de valeur mondiales. Cette évolution ne signifie pas que l’identité nationale perd son importance. Elle signifie que l’identité nationale doit désormais s’accompagner de capacités concrètes permettant à la société de participer au monde sans y être entièrement subordonnée.

Le Venezuela pourrait ainsi se trouver devant une transition qui dépasse la question monétaire. L’enjeu serait de passer d’une conception de la souveraineté principalement fondée sur le contrôle des ressources, du territoire et de la monnaie à une conception intégrant la connaissance, la technologie, le capital humain, les infrastructures et la capacité de négociation. Dans cette nouvelle définition, abandonner un instrument monétaire qui ne remplit plus correctement sa fonction ne constituerait pas nécessairement un abandon de souveraineté. La véritable perte de souveraineté interviendrait plutôt si le pays renonçait à développer les capacités qui lui permettent de choisir, de négocier et de produire. Le XXIe siècle ne supprime donc pas la souveraineté ; il la rend plus exigeante. Il oblige les États à transformer leur puissance territoriale en puissance institutionnelle, leur richesse naturelle en capital humain et leur présence géographique en capacité économique et diplomatique.

LE REGARD DU CPGNNews: LE VENEZUELA NE DOIT PAS SE CONTENTER DE CHANGER DE MONNAIE

Au CPGNNews, nous regardons cette transformation avec une attention qui dépasse celle que l’on porte habituellement à une décision monétaire. Nous la suivons avec la conscience de témoigner d’un moment qui pourrait, avec le recul du temps, apparaître comme l’un des tournants les plus significatifs de l’histoire économique et politique contemporaine du Venezuela. Nous ne sommes pas seulement devant un gouvernement qui pourrait décider de modifier le statut d’une monnaie ; nous sommes devant une société qui, après avoir vécu pendant des années les conséquences d’une profonde désorganisation économique, pourrait être amenée à reconnaître que certaines certitudes héritées du passé ne correspondent plus aux réalités du présent. Derrière les chiffres, les taux de change, les réserves, les marchés et les décisions des institutions, il y a des familles qui ont essayé de préserver leurs économies, des travailleurs qui ont vu leur revenu perdre sa valeur, des jeunes qui ont grandi avec l’incertitude comme horizon, des entrepreneurs qui ont appris à travailler dans des conditions extraordinaires et une diaspora dispersée à travers le monde qui continue, malgré la distance, à conserver un lien profond avec son pays. C’est cette dimension humaine que nous voulons placer au cœur de notre regard. Une transformation monétaire n’est jamais seulement une affaire de monnaie lorsque cette monnaie a accompagné pendant des années les espoirs, les inquiétudes, les sacrifices et les projets de millions de personnes.

C’est précisément pour cette raison que le CPGNNews considère qu’il serait dangereux de présenter une éventuelle dollarisation comme une solution magique. Le dollar peut apporter de la stabilité, réduire une partie de l’incertitude monétaire et permettre aux ménages, aux entreprises et aux investisseurs de retrouver progressivement une capacité de projection. Mais aucune monnaie, aussi forte soit-elle, ne peut réparer à elle seule les institutions d’un pays, reconstruire ses infrastructures, rétablir son système éducatif, restaurer la confiance dans la justice, moderniser son administration ou rendre à sa jeunesse la conviction que l’avenir peut encore être construit chez elle. Le Venezuela ne doit donc pas remplacer une croyance par une autre. Il ne faudrait pas passer de l’idée selon laquelle le bolivar pouvait, par la seule volonté politique, garantir la souveraineté économique à l’idée inverse selon laquelle le dollar pourrait, par sa seule stabilité, garantir la prospérité. Une monnaie est un instrument. Elle peut être une fondation solide, mais elle ne peut jamais devenir à elle seule la maison dans laquelle une nation décide de vivre.

Le Venezuela possède pourtant quelque chose de profondément précieux : il n’est pas un pays dépourvu de possibilités. Il possède des ressources énergétiques considérables, une position géographique qui le place au contact de plusieurs grands espaces économiques, une longue façade maritime, un potentiel agricole et industriel, une population importante, une diaspora mondiale et un capital humain qui, malgré les années difficiles, n’a pas disparu. Derrière les crises, il existe encore des compétences, des familles, des entrepreneurs, des chercheurs, des ingénieurs, des enseignants, des travailleurs et des jeunes qui portent une connaissance intime du pays et une capacité à participer à sa reconstruction. C’est peut-être l’une des dimensions les plus importantes de notre regard de témoin : lorsqu’un pays traverse une longue crise, il est facile de ne voir que ce qui s’est effondré. Il faut également regarder ce qui a résisté. Et au Venezuela, beaucoup de choses ont résisté. Des hommes et des femmes ont continué à travailler, à étudier, à entreprendre, à soigner, à créer et à maintenir vivantes des communautés malgré l’incertitude. Une véritable reconstruction devra partir de cette énergie humaine plutôt que de considérer la société uniquement comme une bénéficiaire passive d’une réforme décidée depuis les institutions.

C’est pourquoi nous considérons que la véritable question n’est pas seulement de savoir si le Venezuela possède suffisamment de pétrole, de dollars ou de réserves pour soutenir une nouvelle architecture monétaire. La question est de savoir s’il saura transformer ses ressources en capacités durables. Un pays peut posséder d’immenses richesses naturelles et demeurer pauvre si ses institutions ne savent pas les convertir en infrastructures, en éducation, en productivité et en innovation. Il peut posséder une population nombreuse sans parvenir à transformer cette population en capital humain s’il ne donne pas à sa jeunesse les moyens d’apprendre, de créer et de participer. Il peut occuper une position géographique exceptionnelle et rester marginal dans les échanges internationaux si ses ports, ses routes, ses réseaux énergétiques et ses infrastructures numériques ne sont pas à la hauteur. Le véritable travail de reconstruction consistera donc à reconnecter des éléments qui ont trop souvent été pensés séparément : le pétrole avec l’éducation, l’énergie avec l’industrie, les infrastructures avec la productivité, la diaspora avec l’innovation, la stabilité monétaire avec l’investissement et la technologie avec la souveraineté.

Le changement le plus profond devra toutefois être institutionnel, politique et culturel. Le Venezuela devra progressivement sortir d’une logique dans laquelle chaque cycle politique cherche à réécrire l’avenir du pays à partir de sa propre vision du pouvoir, tandis que chaque cycle énergétique détermine les marges financières disponibles pour l’État. Une nation ne peut construire une trajectoire durable si ses institutions recommencent à zéro à chaque changement politique et si ses politiques publiques restent prisonnières du prix d’une matière première. Le XXIe siècle exige une autre forme de gouvernance, plus prévisible, plus professionnelle, plus transparente, plus capable de mesurer ses résultats et surtout plus capable de penser au-delà de la prochaine échéance politique. La souveraineté moderne ne réside plus uniquement dans la capacité de décider seul ; elle réside également dans la capacité de disposer d’institutions suffisamment solides pour résister aux crises, de compétences suffisamment nombreuses pour maîtriser les nouvelles technologies et d’une économie suffisamment diversifiée pour ne pas dépendre d’un seul produit, d’un seul marché ou d’un seul partenaire.

Cette leçon dépasse largement les frontières du Venezuela et mérite d’être entendue par les autres États fragiles ou vulnérables qui observent aujourd’hui cette expérience. Nous le disons avec prudence, sans prétendre que les trajectoires nationales sont identiques : le monde du XXIe siècle ne pardonne plus aussi facilement les retards accumulés dans la gouvernance, l’éducation, le numérique, les infrastructures, la transparence financière et la préparation technologique. Les États qui continuent à administrer leurs sociétés avec des instruments institutionnels conçus pour les réalités du XXe siècle risquent de découvrir que leurs difficultés ne proviennent plus seulement de leurs ressources limitées, mais de l’écart croissant entre leurs systèmes de gouvernance et la vitesse à laquelle le monde extérieur se transforme. L’intelligence artificielle, les nouvelles chaînes de valeur, la finance numérique, les transformations énergétiques, la cybersécurité, les nouvelles formes de travail et la circulation instantanée des capitaux et des connaissances obligent désormais les gouvernements à revoir leurs méthodes, leurs institutions et leurs priorités. Il ne s’agit pas de courir derrière chaque innovation technologique, encore moins de croire que la technologie remplacera la politique. Il s’agit de comprendre que gouverner au XXIe siècle exige désormais de savoir anticiper.

Le Venezuela nous rappelle également qu’une crise prolongée finit toujours par devenir une crise de confiance. Lorsque les citoyens ne savent plus quelle sera la valeur de leur salaire, lorsque les entreprises ne peuvent plus prévoir leurs coûts, lorsque les jeunes ne savent plus si leurs études leur permettront de construire une vie professionnelle et lorsque les familles commencent à organiser leur avenir ailleurs que dans leur propre pays, le problème dépasse largement les indicateurs macroéconomiques. Il touche le lien intime entre une société et son avenir. C’est pourquoi la reconstruction devra être aussi une reconstruction de la confiance. Elle devra donner aux citoyens des raisons concrètes de croire que les règles peuvent durer, que le travail peut être récompensé, que l’épargne peut être protégée, que l’éducation peut ouvrir des portes et que l’État peut redevenir un instrument au service de la collectivité plutôt qu’un facteur supplémentaire d’incertitude.

C’est ici que notre regard de média prend tout son sens. Le CPGNNews ne veut pas observer cette transformation comme un simple événement de marché. Nous voulons l’accompagner comme témoin journalistique et historique d’une période où plusieurs modèles semblent arriver simultanément à leurs limites. Nous voyons dans le Venezuela une expérience nationale, mais également un miroir tendu à d’autres sociétés qui doivent aujourd’hui se demander si leurs institutions sont préparées aux exigences d’un siècle nouveau. Nous suivons les décisions qui seront prises à Caracas, mais nous regardons également ce qu’elles signifient pour Bogotá, Brasília, Washington, La Havane, les Caraïbes et, plus largement, pour les pays du Sud qui cherchent eux aussi à préserver leur autonomie dans un monde où les rapports de puissance sont de plus en plus déterminés par la technologie, l’énergie, les données, le capital humain et la capacité à maîtriser les interdépendances.

Nous voulons surtout rappeler une chose au lecteur : derrière toute transformation économique se trouvent des vies humaines. Les graphiques peuvent montrer une stabilisation, les marchés peuvent saluer une décision, les investisseurs peuvent recommencer à regarder un pays avec intérêt ; mais la véritable réussite ne sera visible que lorsque les familles retrouveront la possibilité de faire des projets, lorsque les jeunes recommenceront à croire que leur avenir n’est pas nécessairement ailleurs, lorsque les travailleurs pourront vivre de leur travail avec davantage de dignité et lorsque les entrepreneurs pourront créer sans être constamment confrontés à l’imprévisibilité. Une reconstruction authentique ne se mesure donc pas uniquement par le retour des capitaux. Elle se mesure aussi par le retour de l’espérance.

C’est pourquoi le Venezuela ne devrait pas seulement chercher à changer de monnaie. Il devrait chercher à changer la relation entre l’État et le citoyen, entre la richesse et la responsabilité, entre le pétrole et l’avenir, entre la jeunesse et la connaissance, entre la diaspora et la nation, entre la technologie et la souveraineté. Une éventuelle dollarisation pourrait devenir une étape de cette transformation si elle est accompagnée d’une gouvernance nouvelle, d’une discipline institutionnelle, d’une stratégie productive et d’une vision générationnelle. Elle deviendrait une illusion si elle était utilisée pour éviter les réformes plus difficiles. Le véritable courage politique ne consistera pas à choisir une monnaie ; il consistera à accepter de transformer les institutions qui ont empêché cette société de convertir durablement ses immenses ressources en bien-être collectif.

À travers cette analyse, le CPGNNews assume donc une position de témoin attentif, mais aussi de témoin humain. Nous regardons le Venezuela avec la rigueur que réclame l’information internationale, mais également avec la conscience que l’histoire économique n’est jamais abstraite pour ceux qui la vivent. Nous savons que derrière chaque crise monétaire se trouvent des familles, derrière chaque migration se trouvent des histoires personnelles, derrière chaque fermeture d’entreprise se trouvent des années de travail et derrière chaque réforme se trouve l’espoir, parfois fragile, de recommencer. C’est cette réalité que nous voulons continuer à suivre, avec passion, avec prudence et avec le devoir de ne pas confondre le spectacle d’une annonce avec la profondeur d’une transformation.

Le Venezuela pourrait donc être en train de changer de monnaie, mais la véritable question historique est beaucoup plus grande: saura-t-il changer de modèle, de gouvernance et de vision de l’avenir avant que le XXIe siècle ne l’oblige à le faire dans des conditions encore plus difficiles ? C’est cette question que nous continuerons de suivre, non comme des observateurs éloignés, mais comme des témoins engagés d’une transformation dont les conséquences pourraient dépasser largement les frontières vénézuéliennes.

CONCLUSION GÉNÉRALE: LE VENEZUELA CHANGE-T-IL DE MONNAIE OU DE SIÈCLE?

L’éventuel abandon du bolivar apparaît finalement comme le point de rencontre de plusieurs histoires qui dépassent largement la monnaie elle-même. Il est le produit d’une longue crise de confiance, d’une transformation des pratiques économiques et d’une recomposition géopolitique qui modifie les conditions dans lesquelles les États définissent leur souveraineté. Le Venezuela entre dans cette nouvelle phase avec une contradiction majeure : il possède des ressources énergétiques capables de lui donner une place importante dans l’économie mondiale, mais il doit simultanément reconstruire les institutions, les infrastructures, le capital humain et les capacités technologiques nécessaires pour transformer ces ressources en puissance durable. Cette contradiction explique pourquoi la question du bolivar ne peut être séparée de celle du pétrole, de la dette, des États-Unis, de la Chine, de l’Inde, de la Russie, des BRICS, de la technologie et de l’intelligence artificielle. Ce qui se joue n’est pas simplement la substitution d’une monnaie par une autre ; c’est la possibilité pour un pays de redéfinir sa place dans un système international qui ne ressemble déjà plus à celui dans lequel les anciennes doctrines politiques ont été conçues.

La grande rupture historique pourrait précisément résider dans cette transformation du langage de la souveraineté. Le XXe siècle a souvent associé la souveraineté à la capacité de contrôler sa monnaie, son territoire, ses ressources et ses frontières. Le XXIe siècle ajoute à cette définition des dimensions devenues tout aussi déterminantes : capacité scientifique, maîtrise technologique, infrastructures numériques, capital humain, cybersécurité, accès aux réseaux financiers, contrôle des données, capacité énergétique et aptitude à négocier avec plusieurs centres de puissance simultanément. Cette nouvelle réalité ne signifie pas que les États deviennent moins importants. Elle signifie qu’ils doivent être capables de fonctionner dans un environnement dans lequel la puissance circule désormais entre les territoires, les marchés, les entreprises technologiques, les réseaux financiers, les infrastructures et les communautés transnationales. Pour le Venezuela, cela implique qu’une souveraineté véritable ne pourrait plus être mesurée seulement par la possession d’une monnaie nationale. Elle devrait être mesurée par la capacité de la société à produire, à apprendre, à innover, à négocier et à décider.

La prochaine décennie permettra de savoir si cette possibilité deviendra réalité. Entre 2026 et 2035, les indicateurs décisifs ne seront pas seulement le taux d’inflation ou le cours du pétrole. Il faudra observer la qualité des institutions, la production énergétique, la création d’emplois formels, la reconstruction électrique, les investissements privés, la modernisation des infrastructures, la formation scientifique, l’évolution de la productivité, le retour ou la mobilisation de la diaspora, le développement des capacités numériques et l’intégration du Venezuela dans les nouvelles chaînes de valeur. Une dollarisation pourrait contribuer à stabiliser l’économie, mais elle ne constituera un tournant historique que si elle accompagne une transformation productive. À l’inverse, le maintien du bolivar ne constituerait pas automatiquement une victoire de souveraineté si la monnaie demeurait incapable de remplir durablement ses fonctions. La véritable question n’est donc pas celle du symbole monétaire, mais celle de la capacité nationale à produire de la confiance.

Le Venezuela pourrait ainsi devenir l’un des cas les plus révélateurs de la transition entre deux époques. Une époque dans laquelle la souveraineté était largement pensée en termes de territoire, de ressources, de monnaie et d’idéologie ; et une nouvelle époque dans laquelle ces éléments demeurent essentiels, mais sont complétés par la technologie, le capital humain, les réseaux, les données, l’énergie, la mobilité et la capacité d’innovation. Si le Venezuela utilise sa richesse énergétique pour reconstruire ses infrastructures, former sa jeunesse, mobiliser sa diaspora, développer ses capacités numériques, diversifier son économie et restaurer ses institutions, l’abandon éventuel du bolivar pourrait rétrospectivement apparaître non comme une capitulation, mais comme le premier acte visible d’une reconstruction beaucoup plus profonde. Si, au contraire, le pays se contente de changer de monnaie sans changer son modèle économique, la réforme ne fera que déplacer le problème sans le résoudre.

La question historique qui restera alors ne sera pas simplement de savoir si le Venezuela a abandonné le bolivar. Elle sera de savoir s’il a compris que le véritable enjeu du XXIe siècle consiste à transformer les dépendances héritées du passé en interdépendances maîtrisées, les ressources naturelles en capital humain, les revenus pétroliers en capacités productives, la diaspora en réseau de compétences et la technologie importée en savoir progressivement maîtrisé. Le Venezuela ne doit donc pas seulement sortir de la crise de sa monnaie ; il doit sortir de la logique qui a rendu cette crise possible. C’est à cette condition que l’éventuel changement monétaire pourra devenir le symbole d’un changement historique plus vaste : non pas la fin d’une nation souveraine, mais la recherche d’une nouvelle définition de la souveraineté adaptée aux réalités économiques, technologiques, civilisationnelles et générationnelles du XXIe siècle.

CONCLUSION DÉFINITIVE

LE VENEZUELA NE CHANGE PAS SEULEMENT DE MONNAIE: IL EST CONFRONTÉ À LA QUESTION DE SON ENTRÉE DANS LE XXIe SIÈCLE

Au terme de cette longue traversée du Venezuela, une évidence s’impose : la question du bolivar et de son éventuel remplacement par le dollar américain ne peut être réduite à une décision technique de politique monétaire. À l’origine de cette controverse se trouve une proposition de dollarisation intégrale qui viserait, selon ses promoteurs, à abandonner le bolivar et à supprimer le mécanisme permettant de financer les déficits publics par création monétaire. Mais cette proposition doit être traitée avec toute la prudence qu’exige un travail journalistique de référence : elle représente une possibilité politique et institutionnelle, et non une décision définitivement adoptée par l’État vénézuélien. Cette distinction est essentielle. Elle nous oblige à regarder non pas seulement ce que le Venezuela aurait décidé, mais ce que la possibilité même d’un tel changement révèle de l’état de son économie, de ses institutions et de sa relation à la souveraineté. Le Venezuela n’a donc pas encore officiellement tourné la page du bolivar ; il se trouve devant un choix dont les conséquences pourraient dépasser largement le cadre d’une réforme monétaire. C’est précisément cette incertitude qui rend le moment historique. Une nation qui a longtemps associé sa souveraineté à sa monnaie nationale se trouve aujourd’hui confrontée à une question que de nombreux États devront probablement affronter sous des formes différentes : dans un monde où la puissance dépend de plus en plus de la stabilité financière, du capital humain, de la technologie, de l’énergie, des infrastructures et de la capacité à négocier avec plusieurs centres de pouvoir, la souveraineté économique ne peut plus être mesurée uniquement à la capacité d’émettre sa propre monnaie. Elle doit aussi être mesurée à la capacité de protéger l’épargne, de financer la production, de garantir la continuité de l’État, de former sa population, de retenir ses talents et de maîtriser progressivement les technologies qui déterminent la puissance.

Ce qui nous frappe, en suivant cette transformation comme média et comme témoin journalistique de notre époque, est le contraste entre la froideur apparente des instruments économiques et la chaleur humaine des réalités qu’ils recouvrent. Derrière un taux d’inflation se trouvent des familles qui cherchent à préserver leur pouvoir d’achat ; derrière une dépréciation se trouvent des travailleurs qui voient leurs efforts perdre de la valeur ; derrière une migration se trouvent des parents, des enfants, des enseignants, des ingénieurs, des médecins, des entrepreneurs et des étudiants qui ont parfois quitté leur pays non parce qu’ils avaient cessé de l’aimer, mais parce qu’ils ne voyaient plus comment y construire leur avenir. Derrière une éventuelle stabilisation monétaire, il y aurait donc quelque chose de beaucoup plus précieux qu’un indicateur macroéconomique : la possibilité pour une société de recommencer à faire des projets. C’est cette dimension humaine qui doit empêcher toute lecture triomphaliste de la dollarisation. Une monnaie stable peut restaurer une partie de la confiance ; elle peut rendre les prix plus prévisibles, faciliter certaines décisions économiques et réduire une source majeure d’incertitude. Mais elle ne peut pas, à elle seule, restaurer une nation. La confiance véritable naît lorsque les citoyens constatent que leurs institutions fonctionnent, que leur travail peut être rémunérateur, que leur épargne peut être protégée, que leurs enfants peuvent recevoir une éducation de qualité et que l’avenir n’oblige pas systématiquement les plus jeunes à chercher ailleurs ce qu’ils ne trouvent plus chez eux.

Le Venezuela possède encore les ressources nécessaires pour écrire une autre page de son histoire. Ses hydrocarbures, sa position géographique, sa façade maritime, ses capacités agricoles, son potentiel industriel, sa population, sa diaspora et les compétences qui demeurent présentes dans le pays et à l’extérieur constituent un ensemble d’atouts considérable. Mais l’histoire économique contemporaine nous enseigne que les ressources ne deviennent puissance que lorsqu’elles sont transformées par des institutions capables de les orienter vers l’avenir. Le véritable défi vénézuélien sera donc de transformer le pétrole en infrastructures, les revenus énergétiques en capital humain, la diaspora en réseau de compétences, la stabilité monétaire en investissement, les investissements en productivité et la technologie importée en capacités progressivement maîtrisées. Cette exigence est particulièrement visible dans le secteur pétrolier lui-même : la capacité à produire ne suffit pas si les infrastructures nécessaires au stockage, au transport, au raffinage et à l’exportation demeurent insuffisantes ou fragiles. La richesse potentielle du sous-sol ne devient richesse nationale que lorsqu’elle peut circuler efficacement dans une économie capable de la transformer en valeur durable. C’est pourquoi la reconstruction du Venezuela devra être pensée comme une chaîne complète, depuis l’énergie et les infrastructures jusqu’à l’éducation, la technologie, l’industrie et les services.

C’est ici que l’expérience vénézuélienne dépasse largement les frontières du Venezuela. Les États fragiles, les économies dépendantes d’une matière première et les gouvernements confrontés à une transformation technologique accélérée devraient regarder cette histoire avec prudence, non pour copier les décisions de Caracas, mais pour comprendre les risques du retard institutionnel. La leçon n’est pas qu’il faudrait tous abandonner leur monnaie nationale ou adopter le dollar. Ce serait une conclusion dangereusement simplificatrice. La véritable leçon est qu’un État ne peut plus attendre que la crise devienne systémique pour réformer ses institutions. Le XXIe siècle impose une gouvernance capable d’anticiper les mutations numériques, l’intelligence artificielle, les nouvelles chaînes de valeur, les transformations énergétiques, les mouvements rapides de capitaux, les migrations de compétences, la cybersécurité et les nouvelles formes de puissance. Les États qui conserveront des institutions conçues pour un monde qui n’existe plus risquent progressivement de perdre leur capacité d’action, même lorsqu’ils disposent encore de ressources naturelles considérables. La prudence que nous adressons à ces États n’est donc pas une invitation à l’imitation, mais un appel à l’adaptation : réformer avant que la réalité ne contraigne à réformer dans l’urgence.

Nous avons ainsi assisté, au fil de cette analyse, à quelque chose de plus profond qu’un débat monétaire. Le Venezuela se trouve au croisement de deux époques. L’une a été façonnée par les grandes idéologies du XXe siècle, par la souveraineté territoriale, les blocs géopolitiques, les ressources naturelles et les instruments classiques de l’État. L’autre se construit autour de la donnée, de l’intelligence artificielle, des réseaux numériques, de l’énergie, du capital humain, des infrastructures, de la connaissance et d’interdépendances beaucoup plus complexes. Les anciennes catégories ne disparaissent pas ; elles cessent simplement d’être suffisantes. Un pays peut être souverain politiquement et dépendant technologiquement. Il peut être riche en ressources et pauvre en capacités. Il peut posséder une monnaie nationale sans disposer d’une monnaie réellement crédible. Il peut entretenir une proximité idéologique avec un partenaire tout en dépendant économiquement d’un autre. Il peut vouloir préserver son autonomie tout en ayant besoin de capitaux, de technologies, de marchés et de compétences extérieures. Cette complexité définit désormais le monde dans lequel le Venezuela doit reconstruire son avenir. Elle définit également le monde auquel devront s’adapter de nombreux États du Sud, confrontés à un écart croissant entre leurs ambitions politiques et leurs capacités technologiques.

Le CPGNNews continuera donc de suivre cette transformation non comme un simple épisode financier, mais comme un événement humain, économique, géopolitique et historique. Notre rôle est de regarder les décisions qui se prennent aujourd’hui avec suffisamment de distance pour en mesurer les conséquences demain, mais aussi avec suffisamment de proximité humaine pour ne jamais oublier ceux qui vivent ces transformations. Nous ne savons pas encore si le Venezuela adoptera officiellement le dollar, ni sous quelle forme, ni selon quel calendrier. Ce que nous savons déjà, c’est que la question posée révèle une réalité beaucoup plus grande : le pays doit désormais décider quelle forme de souveraineté il veut exercer dans un monde où la puissance ne réside plus seulement dans la monnaie, le pétrole ou le territoire, mais également dans la capacité à apprendre, produire, innover, négocier, anticiper et protéger sa population. C’est cette transformation que nous voulons continuer à observer avec passion, mais aussi avec la prudence qui convient à un média conscient de sa responsabilité historique. Nous sommes témoins d’une époque où certaines certitudes anciennes s’effacent tandis que les nouvelles règles du monde ne sont pas encore complètement établies.

La véritable question historique n’est donc finalement pas: «Le Venezuela abandonnera-t-il le bolivar?» Elle est beaucoup plus exigeante: «Le Venezuela saura-t-il transformer cette crise de confiance en occasion de refonder son modèle économique, institutionnel, technologique et générationnel?» Si la réponse est oui, l’éventuelle dollarisation pourra être comprise comme l’un des instruments d’une transformation plus vaste. Si la réponse est non, aucune monnaie ne pourra durablement remplacer les réformes qui auront été différées. C’est là, peut-être, la leçon la plus importante que cette histoire adresse à tous les États vulnérables : il vaut mieux adapter volontairement ses institutions aux réalités nouvelles du siècle que laisser les crises imposer cette adaptation dans l’urgence. Le XXIe siècle ne demande pas aux nations de renoncer à leur souveraineté ; il leur demande de devenir suffisamment fortes, suffisamment intelligentes et suffisamment adaptables pour pouvoir réellement l’exercer.

ANNEXE STRATÉGIQUE

LES 100 INDICATEURS DU VENEZUELA 2026–2035

Cette matrice constitue une grille de suivi prospectif et non une collection de prédictions. Son objectif est de permettre au CPGNNews et au lecteur de mesurer, année après année, si une éventuelle stabilisation monétaire se transforme effectivement en reconstruction économique, sociale, institutionnelle et technologique. Les indicateurs devront être actualisés à partir de sources primaires ou institutionnelles et leur évolution devra être interprétée dans son contexte.

I. MONNAIE ET STABILITÉ MACROÉCONOMIQUE

  1. Taux d’inflation annuel,
  2. Inflation mensuelle,
  3. Inflation alimentaire,
  4. Évolution du taux de change bolivar/dollar,
  5. Volatilité du taux de change,
  6. Part des transactions réalisées en dollars,
  7. Part des dépôts bancaires en devises,
  8. Part du crédit bancaire libellé en devises,
  9. Évolution de la masse monétaire,
  10. Niveau de confiance des ménages dans la monnaie.

II. FINANCES PUBLIQUES ET DETTE

  1. Déficit budgétaire,
  2. Recettes publiques rapportées au PIB,
  3. Dépenses publiques rapportées au PIB,
  4. Déficit primaire,
  5. Dette publique totale,
  6. Dette extérieure,
  7. Service annuel de la dette,
  8. Dette rapportée au PIB,
  9. Part des recettes pétrolières dans le budget,
  10. Transparence budgétaire.

III. PÉTROLE ET ÉNERGIE

  1. Production quotidienne de pétrole,
  2. Exportations quotidiennes,
  3. Capacité de raffinage,
  4. Utilisation des raffineries,
  5. Exportations vers les États-Unis,
  6. Exportations vers l’Inde,
  7. Exportations vers l’Europe,
  8. Revenus pétroliers,
  9. Investissements étrangers dans le secteur pétrolier,
  10. Investissements dans les infrastructures pétrolières,
  11. État des terminaux portuaires,
  12. Fiabilité du réseau électrique.

IV. ÉCONOMIE RÉELLE ET PRODUCTION

  1. Croissance réelle du PIB,
  2. PIB par habitant,
  3. Productivité du travail,
  4. Production industrielle,
  5. Production agricole,
  6. Investissement privé,
  7. Investissement public,
  8. Formation brute de capital fixe,
  9. Création d’entreprises,
  10. Fermetures d’entreprises.

V. COMMERCE ET INTÉGRATION INTERNATIONALE

  1. Exportations non pétrolières,
  2. Importations,
  3. Balance commercial,
  4. Compte courant,
  5. Investissements directs étrangers,
  6. Réserves internationals,
  7. Diversification géographique des exportations,
  8. Part du commerce avec les États-Unis,
  9. Part du commerce avec la Chine,
  10. Part du commerce avec l’Inde.

VI. SOCIÉTÉ, EMPLOI ET POUVOIR D’ACHAT

  1. Taux de chômage,
  2. Emploi informel,
  3. Emploi formel,
  4. Salaire reel,
  5. Salaire minimum reel,
  6. Pauvreté,
  7. Extrême pauvreté,
  8. Inégalités de revenus,
  9. Accès aux services essentiels,
  10. Évolution des migrations.

VII. CAPITAL HUMAIN ET GÉNÉRATION FUTURE

  1. Dépenses d’éducation,
  2. Taux de scolarisation,
  3. Taux d’abandon scolaire,
  4. Formation professionnelle,
  5. Diplômés scientifiques,
  6. Ingénieurs formés annuellement,
  7. Chercheurs,
  8. Départs de compétences,
  9. Retour de compétences de la diaspora,
  10. Participation de la diaspora à l’économie nationale.

VIII. TECHNOLOGIE ET INTELLIGENCE ARTIFICIELLE

  1. Accès à Internet,
  2. Qualité du réseau numérique,
  3. Couverture mobile,
  4. Centres de données,
  5. Capacité nationale de calcul,
  6. Entreprises technologiques,
  7. Start-up numériques,
  8. Adoption de l’IA dans les entreprises,
  9. Utilisation de l’IA dans l’administration,
  10. Formation aux compétences numériques.

IX. INFRASTRUCTURES ET CONNECTIVITÉ

  1. Fiabilité du réseau électrique,
  2. Accès à l’eau potable,
  3. État du réseau routier,
  4. Capacité portuaire,
  5. Capacité aéroportuaire,
  6. Logistique nationale,
  7. Télécommunications,
  8. Investissements infrastructurels.

X. GOUVERNANCE, GÉOPOLITIQUE ET PUISSANCE

  1. Indépendance et crédibilité des institutions monétaires,
  2. Qualité de la gouvernance publique,
  3. Prévisibilité réglementaire,
  4. État de droit,
  5. Transparence des revenus pétroliers,
  6. Relations économiques avec les États-Unis,
  7. Relations avec la Chine,
  8. Relations avec le Brésil et la Colombie,
  9. Relations avec les Caraïbes et Cuba,
  10. Capacité du Venezuela à maintenir une politique extérieure diversifiée et autonome.

SOURCES PRINCIPALES

La documentation finale du dossier devra être organisée selon une hiérarchie claire des sources: sources primaires et officielles, institutions internationales, agences de presse reconnues, presse spécialisée et sources secondaires de contextualisation. Cette hiérarchisation permet de distinguer les faits directement établis des déclarations politiques, des estimations, des projections et des analyses.

Une attention particulière doit être accordée à la question de la dollarisation. Tant qu’une décision officielle n’a pas été adoptée par les autorités compétentes, celle-ci doit être présentée comme une proposition, une hypothèse ou un scénario, selon le contexte précis de la source. Cette distinction constitue une exigence fondamentale de rigueur journalistique.

Les données économiques et macroéconomiques devront prioritairement être confrontées aux publications du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale, des Nations unies et des institutions statistiques compétentes. Les données relatives au pétrole, aux exportations, aux sanctions, aux investissements et aux flux commerciaux devront être croisées avec les sources institutionnelles et les grandes agences internationales afin d’éviter toute confusion entre production, capacité, exportations, revenus et potentiel futur.

Les données relatives à l’emploi, à l’éducation, aux migrations, aux infrastructures numériques et au développement humain devront, lorsque cela est possible, être confrontées aux données de l’Organisation internationale du Travail, de l’UNESCO, de l’Union internationale des télécommunications et des autres organismes spécialisés concernés. Les sources journalistiques seront utilisées pour établir les chronologies, les déclarations, les réactions politiques et les développements récents, mais les données structurelles devront autant que possible être ramenées à leur source institutionnelle.

PRINCIPE DOCUMENTAIRE CPGNNEWS

Lorsqu’une information peut être vérifiée auprès d’une source primaire ou d’une institution disposant d’une compétence directe sur le sujet, cette source doit être privilégiée. Lorsqu’une donnée demeure une estimation, une projection ou une information en cours de confirmation, son statut doit être explicitement conservé dans le texte.

Cette règle vise à maintenir une distinction permanente entre fait établi, estimation, projection, déclaration politique et scénario prospectif. Elle constitue l’une des garanties essentielles de la crédibilité d’un dossier international consacré à une question aussi sensible que l’avenir économique et géopolitique du Venezuela.

INFORMATIONS ÉDITORIALES CPGNNEWS

Intelligence géopolitique au service de la prise de décision.

CaribPulse Global News Network, CPGNNews

Plateforme éditoriale internationale multilingue née dans la Caraïbe.

Penser la Caraïbe. Comprendre le monde.

Pour joindre la rédaction: info@cpgnnews.com

Paris – Ottawa – Washington – Port-au-Prince | Août 2026

Dossier stratégique international consacré au Venezuela, à la transformation monétaire, à la recomposition géopolitique et à son entrée dans le XXIe siècle.

FIN DU DOSSIER STRATÉGIQUE CPGNNEWS

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