CPGNNews GLOBAL STRATEGIC STUDY
FREETOWN: UN SOMMET QUI DÉPASSE LE SOMMET
Le 19 juillet 2026, Lungi, en périphérie de Freetown, a accueilli la 69ᵉ session ordinaire de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). La rencontre s’est tenue dans un contexte qui dépasse largement le cadre d’un sommet institutionnel ordinaire. Cinquante et un ans après sa création, la CEDEAO se trouve confrontée à l’une des transformations les plus profondes de son histoire. La crise de son modèle d’intégration, les recompositions politiques provoquées par les changements de régime militaire, la montée des exigences de souveraineté nationale, la persistance de l’insécurité et les fragilités économiques régionales convergent désormais pour poser une question fondamentale: quel type de communauté l’Afrique de l’Ouest veut elle construire pour les prochaines décennies?
Pour comprendre la portée de Freetown, il faut replacer ce sommet dans la trajectoire longue du régionalisme ouest africain. Née en 1975 avec le Traité de Lagos, la CEDEAO avait d’abord été conçue comme un instrument d’intégration économique destiné à favoriser la libre circulation des personnes, des biens et des capitaux, ainsi que la coopération entre des États dont les frontières héritées de l’histoire n’avaient jamais supprimé les interdépendances. Au fil des décennies, l’organisation a progressivement élargi son champ d’action à la prévention des crises, à la sécurité collective, à la défense de l’ordre constitutionnel et à la gouvernance démocratique. Cette évolution a contribué à faire de la CEDEAO l’une des expériences les plus ambitieuses de régionalisme du continent africain. Elle a aussi fait naître une tension qui se trouve aujourd’hui au cœur de sa crise: jusqu’où une organisation régionale peut elle aller dans la défense de normes communes sans donner à certains de ses membres le sentiment que l’intégration se transforme en limitation de leur souveraineté?
Cette tension est devenue particulièrement visible avec la rupture provoquée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger, désormais réunis au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES). Leur retrait de la CEDEAO n’a pas seulement réduit le périmètre institutionnel de la Communauté. Il a révélé une fracture plus profonde sur la conception même du régionalisme ouest africain. D’un côté se trouve une vision fondée sur des règles communes, la circulation régionale, l’intégration économique et la défense de certains principes politiques. De l’autre s’affirme une conception davantage centrée sur la souveraineté nationale, la liberté de choix stratégique des États et la recherche de nouvelles formes de coopération. Pourtant, la rupture institutionnelle ne signifie pas la disparition de l’interdépendance. Les peuples, les marchés, les routes commerciales, les familles, les réseaux migratoires, les bassins économiques et les réalités sécuritaires continuent de relier étroitement ces pays à leurs voisins. C’est précisément cette contradiction entre séparation politique et interdépendance structurelle qui constitue l’un des grands défis de la nouvelle géopolitique ouest africaine.
La question centrale que le sommet de Freetown ne pouvait donc plus éluder est la suivante: la CEDEAO peut elle reconstruire un projet régional crédible dans une Afrique de l’Ouest politiquement fragmentée, économiquement interdépendante et sécuritairement vulnérable? La réponse déterminera bien davantage que l’avenir administratif d’une organisation régionale. Elle touchera à la capacité du régionalisme africain à survivre aux transformations du rapport entre État, souveraineté, démocratie et intégration. Elle dira également si les institutions régionales peuvent encore produire suffisamment de confiance pour convaincre les États et les populations que la coopération collective constitue une réponse plus efficace aux défis contemporains que l’isolement ou la fragmentation.
L’enjeu est également profondément humain. La CEDEAO concerne un espace de près de 400 millions d’habitants dont les trajectoires économiques et sociales sont liées par des mouvements de population, des échanges commerciaux, des réseaux familiaux, des marchés du travail, des corridors de transport et des systèmes de production qui ignorent largement les frontières politiques. La libre circulation a longtemps constitué l’une des réalisations les plus visibles de l’intégration ouest africaine. Lorsque les relations entre États se détériorent, lorsque les frontières deviennent des instruments de confrontation ou lorsque les mécanismes régionaux perdent leur efficacité, les conséquences ne restent pas confinées aux chancelleries. Elles se répercutent sur les commerçants, les transporteurs, les travailleurs migrants, les étudiants, les familles transfrontalières et des millions de citoyens dont la vie quotidienne dépend de la fluidité des échanges régionaux.
La transformation actuelle ne peut dès lors être comprise comme une simple crise institutionnelle appelant la restauration de l’ordre antérieur. Le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger a créé une rupture historique, mais il a également rendu visible une réalité plus ancienne: le modèle de la CEDEAO doit désormais répondre à des attentes que sa conception originelle ne suffisait plus à absorber. La lutte contre le terrorisme, la fragilité des États, les changements anticonstitutionnels de gouvernement, la concurrence croissante entre puissances extérieures, les difficultés économiques, les effets du changement climatique et l’accélération de la transformation numérique imposent à l’organisation de repenser ses instruments, ses priorités et peut être même sa définition de la solidarité régionale. La question n’est donc plus seulement de savoir comment préserver la CEDEAO telle qu’elle existait, mais comment lui permettre de rester pertinente dans un environnement stratégique profondément transformé.
C’est dans cette perspective que le sommet de Freetown prend une dimension particulière. Il intervient alors que les dirigeants ouest africains doivent simultanément répondre aux impératifs de sécurité, préserver les acquis de l’intégration économique, restaurer la confiance politique et redéfinir les relations entre souveraineté nationale et engagements régionaux. Le leadership exercé par le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye ouvre, dans ce contexte, une nouvelle séquence politique dont la portée devra être appréciée à l’aune des résultats plutôt que des intentions. Car la question essentielle n’est plus seulement de savoir si la CEDEAO peut formuler une vision commune, mais si elle peut transformer cette vision en politiques capables de produire des effets mesurables pour les États et pour les populations.
Ce dossier examine cette transformation à partir de plusieurs angles complémentaires: l’histoire et les fondements institutionnels de la CEDEAO, la crise actuelle de son modèle politique, la recomposition géopolitique provoquée par l’AES, les impératifs de sécurité, les perspectives de l’intégration économique, la place des citoyens dans le projet régional, ainsi que les défis posés par le numérique et le changement climatique. Il s’intéresse également aux nouvelles conditions du leadership régional et aux choix stratégiques qui pourraient déterminer l’avenir de la Communauté. Un regard particulier sera enfin consacré à l’expérience caribéenne, notamment à la CARICOM, dont le parcours offre des éléments de comparaison utiles pour comprendre les possibilités et les limites du régionalisme dans les pays du Sud.
Au fond, le débat sur l’avenir de la CEDEAO dépasse la question de la survie d’une institution. Il porte sur la capacité de l’Afrique de l’Ouest à transformer ses interdépendances en puissance collective, ses vulnérabilités en mécanismes de solidarité et ses divergences politiques en espaces de dialogue capables de préserver l’essentiel. Le véritable défi de Freetown n’est donc pas de restaurer mécaniquement un ordre régional disparu, mais de déterminer si une nouvelle architecture de coopération peut émerger d’une crise qui a déjà profondément changé les rapports entre les États et les peuples de la région.
L’Afrique de l’Ouest n’a peut être pas besoin d’une CEDEAO qui parle davantage. Elle a besoin d’une CEDEAO qui produit davantage.
I. LA CEDEAO FACE À LA FIN D’UN CYCLE
De la communauté économique à la crise du modèle régional
1975: l’ambition fondatrice
Le 28 mai 1975, à Lagos, au Nigeria, quinze États d’Afrique de l’Ouest signaient le traité instituant la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest. Portée par les dirigeants de l’époque, parmi lesquels le Nigérian Yakubu Gowon et le Togolais Gnassingbé Eyadéma, cette initiative répondait à une ambition à la fois économique et stratégique: créer un espace régional suffisamment intégré pour élargir les marchés nationaux, favoriser le développement, mutualiser certaines ressources et réduire la vulnérabilité des économies ouest africaines face aux puissances et aux marchés extérieurs.
La composition des quinze États fondateurs reflétait la diversité politique de l’Afrique de l’Ouest au lendemain des indépendances: le Bénin, alors Dahomey, la Haute Volta, devenue Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée Bissau, le Liberia, le Mali, la Mauritanie, le Niger, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo. L’organisation ne naissait donc ni d’une homogénéité politique ni d’une communauté idéologique. Elle reposait sur une conviction plus pragmatique: malgré leurs différences de régimes, de langues, de trajectoires historiques et de niveaux de développement, les États de la région partageaient suffisamment d’intérêts pour construire un cadre permanent de coopération.
Le contexte de 1975 était celui d’une Afrique postcoloniale encore jeune, confrontée à la difficulté de transformer l’indépendance politique en autonomie économique réelle. Les nouveaux États avaient acquis la souveraineté internationale, mais leurs économies demeuraient largement dépendantes des marchés extérieurs, des exportations de matières premières et de structures commerciales héritées de la période coloniale. Les dirigeants ouest africains comprirent progressivement que la souveraineté nationale ne pouvait être pleinement consolidée sans une capacité collective à produire, commercer, investir et négocier à une échelle plus large. L’intégration régionale apparaissait ainsi non comme une renonciation à la souveraineté, mais comme un moyen de lui donner une portée économique et stratégique supérieure.
Le Traité de Lagos établissait les fondements d’une intégration progressive fondée sur la coopération économique, la libéralisation des échanges, la libre circulation des personnes et, à terme, la mise en place d’une union économique et monétaire. L’ambition était considérable, mais sa logique demeurait graduelle. Il ne s’agissait pas de supprimer immédiatement les frontières économiques entre des États dont les structures productives et les niveaux de développement étaient profondément différents, mais de construire progressivement les conditions d’un marché régional plus intégré. Cette méthode allait devenir l’une des caractéristiques fondamentales du projet communautaire.
2. L’économie comme point de départ
L’intégration économique est demeurée le socle historique du projet de la CEDEAO. Parmi ses réalisations les plus visibles figure la libre circulation des personnes. Le protocole de 1979 relatif à la libre circulation, au droit de résidence et au droit d’établissement a progressivement donné une traduction concrète à l’idée d’un espace régional dans lequel les citoyens pourraient franchir les frontières avec moins de contraintes. Le passeport de la CEDEAO, introduit à partir de 2000, a ensuite renforcé cette ambition en devenant l’un des symboles les plus visibles de la construction d’un espace communautaire dépassant les frontières nationales.
Le commerce intra régional constitue un autre indicateur de cette intégration, même si son niveau demeure inférieur au potentiel économique de la région. Les échanges entre les États membres ont progressé au fil des décennies, mais restent confrontés à la faiblesse de la diversification productive, à l’insuffisance des infrastructures, aux coûts logistiques, aux barrières non tarifaires et à la prédominance persistante des relations commerciales avec les marchés extérieurs. Le schéma de libéralisation des échanges de la CEDEAO a néanmoins créé un cadre destiné à faciliter la circulation de nombreux produits et à favoriser l’émergence d’un marché régional. La progression des échanges ne doit donc pas être mesurée uniquement en volume: elle doit également être appréciée à travers les réseaux économiques transfrontaliers, les chaînes de valeur régionales et les millions de citoyens qui vivent directement ou indirectement de cette circulation.
Les infrastructures ont constitué un autre instrument essentiel de cette interdépendance. Les corridors routiers et ferroviaires, les interconnexions électriques, les réseaux de télécommunications et les grands projets énergétiques ont progressivement relié des économies qui, historiquement, avaient souvent été davantage tournées vers les anciennes puissances coloniales et les marchés mondiaux que vers leurs voisins immédiats. Le système d’échanges d’énergie électrique de l’Afrique de l’Ouest illustre cette évolution: l’électricité devient progressivement un bien dont la production, le transport et la distribution peuvent être pensés à l’échelle régionale. Les grands projets gaziers et les infrastructures énergétiques transfrontalières poursuivent cette logique en donnant à l’intégration une dimension matérielle qui dépasse les déclarations politiques.
Cette évolution révèle une caractéristique essentielle de la CEDEAO: son intégration n’est pas seulement institutionnelle. Elle est aussi géographique, économique et humaine. Les routes, les marchés, les réseaux électriques, les migrations et les échanges commerciaux ont créé des formes d’interdépendance qui survivent aux crises politiques. C’est précisément pourquoi la fragmentation institutionnelle actuelle ne signifie pas la disparition de l’espace économique ouest africain. Elle rend au contraire plus urgente la question de savoir comment préserver ces interdépendances lorsque la confiance politique entre les États se détériore.
3. La transformation politique de la CEDEAO
L’évolution la plus profonde de la CEDEAO réside toutefois dans son passage progressif d’une organisation principalement économique à un acteur politique et sécuritaire majeur. Cette transformation n’était pas au cœur du projet initial de 1975. Elle s’est imposée sous la pression des crises qui ont profondément marqué l’Afrique de l’Ouest: guerres civiles, changements anticonstitutionnels de gouvernement, conflits armés, instabilité politique et, plus récemment, expansion des groupes terroristes dans plusieurs États de la région.
Le Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance, adopté en 2001, a constitué un tournant majeur. En affirmant que l’accession au pouvoir devait respecter les voies constitutionnelles et démocratiques, la CEDEAO s’est dotée d’un cadre normatif qui dépassait largement les objectifs traditionnels d’une organisation économique. La défense de l’ordre constitutionnel est ainsi devenue progressivement partie intégrante du projet communautaire, donnant à la CEDEAO une capacité d’intervention politique qui allait profondément modifier la perception de son rôle.
Cette politisation a constitué à la fois une force et une source de vulnérabilité. Elle a permis à la CEDEAO de jouer un rôle important dans plusieurs crises régionales et de participer à des processus de médiation au Liberia, en Sierra Leone et en Guinée Bissau. Elle a également contribué à faire de l’organisation un acteur reconnu de la prévention et de la gestion des conflits en Afrique. Mais l’élargissement du mandat a simultanément exposé la Communauté à des critiques croissantes concernant la cohérence de ses décisions, la proportionnalité de ses interventions et la perception d’un traitement inégal des crises politiques. À mesure que la CEDEAO s’éloignait de son rôle économique originel, elle devenait nécessairement plus exposée aux controverses qui entourent toute institution chargée d’arbitrer les rapports entre souveraineté nationale et normes régionales.
4. Lorsque l’organisation économique devient acteur politique
Le tournant des années 1990 a rendu cette transformation particulièrement visible. La guerre civile au Liberia, commencée en 1989, a contraint la CEDEAO à intervenir dans un conflit interne à l’un de ses États membres. En 1990, la Communauté créa l’ECOMOG, force militaire destinée à contribuer au rétablissement de la paix et de la sécurité. Son engagement au Liberia fut controversé, notamment en raison de ses limites opérationnelles et des divergences politiques entre les États qui la composaient, mais il établit néanmoins un précédent majeur: la CEDEAO n’était plus seulement une organisation chargée de faciliter les échanges économiques. Elle devenait progressivement capable de mobiliser des instruments politiques et militaires pour répondre à des crises régionales.
Cette expérience fut ensuite prolongée en Sierra Leone et dans d’autres contextes de crise. Parallèlement, la Communauté développa progressivement une architecture plus large de prévention des conflits, de médiation, d’alerte précoce et de sécurité collective. La création d’une force en attente devait donner une dimension institutionnelle à cette ambition. Mais cette architecture a toujours été confrontée à une difficulté fondamentale: la capacité de décision collective ne s’est pas toujours accompagnée des moyens financiers, logistiques et militaires nécessaires à son application. La dépendance à l’égard des contributions des États membres et des partenaires extérieurs a régulièrement limité l’autonomie opérationnelle de la Communauté.
Cette contradiction entre ambition et capacité allait devenir l’un des problèmes structurels de la CEDEAO. Plus l’organisation élargissait son mandat, plus les attentes placées en elle augmentaient. Or ses instruments institutionnels, ses ressources financières et la volonté politique de ses États membres n’évoluaient pas toujours au même rythme. L’organisation s’est ainsi retrouvée dans une situation paradoxale: appelée à garantir davantage de sécurité, de démocratie et de stabilité, elle demeurait largement tributaire de la coopération volontaire des mêmes États dont les intérêts nationaux pouvaient parfois diverger profondément.
C’est dans cette tension entre ambition régionale et souverainetés nationales que se trouve une partie essentielle de la crise actuelle. La CEDEAO avait commencé comme un projet d’intégration économique. Elle est progressivement devenue un acteur politique et sécuritaire. Mais cette transformation a créé des attentes nouvelles sans toujours produire les instruments nécessaires pour les satisfaire. La question qui se pose désormais n’est donc plus seulement de savoir si la CEDEAO doit poursuivre son intégration, mais si son modèle institutionnel est encore adapté aux réalités politiques, sécuritaires et économiques d’une Afrique de l’Ouest entrée dans un nouveau cycle.
5. LES COUPS D’ÉTAT ET LA CRISE DE L’ORDRE CONSTITUTIONNEL
À partir de 2020, l’Afrique de l’Ouest a connu une succession de ruptures de l’ordre constitutionnel qui a profondément mis à l’épreuve l’architecture politique de la CEDEAO. Le Mali a connu deux prises de pouvoir militaires, en août 2020 puis en mai 2021, avant que la Guinée ne soit à son tour frappée par un coup d’État en septembre 2021. Le Burkina Faso a connu deux renversements militaires en 2022, puis le Niger a basculé dans une nouvelle rupture constitutionnelle en juillet 2023. À cette séquence s’est ajoutée, le 26 novembre 2025, la prise de pouvoir militaire en Guinée Bissau, qui a conduit à l’arrestation du président Umaro Sissoco Embaló alors que le pays se trouvait à la veille de l’annonce des résultats de l’élection présidentielle. Cette succession d’événements a donné à la crise démocratique régionale une profondeur nouvelle.
Ces événements ne peuvent cependant être réduits à un simple «retour des coups d’État» ni interprétés comme la manifestation uniforme d’un prétendu déclin démocratique. Ils résultent d’un ensemble de facteurs qui se renforcent mutuellement: incapacité perçue de certains gouvernements à répondre efficacement à l’insécurité, fatigue sociale à l’égard de classes politiques accusées de corruption ou d’inefficacité, fragilité des institutions, contestation de certaines pratiques électorales et transformations rapides de l’environnement géopolitique. Dans plusieurs pays, la promesse démocratique a également été affaiblie par l’écart entre les principes proclamés et l’expérience quotidienne des populations confrontées à la pauvreté, à l’insécurité, au chômage et à la faiblesse des services publics. Le problème ne réside donc pas uniquement dans l’existence des coups d’État, mais dans l’érosion progressive de la confiance qui rend leur apparition politiquement possible.
La réponse de la CEDEAO s’est principalement appuyée sur son dispositif de défense de l’ordre constitutionnel: suspensions, sanctions économiques et financières, restrictions de circulation et mesures visant les responsables des régimes militaires. Cette réaction était cohérente avec les normes que l’organisation s’était progressivement imposées depuis l’adoption du Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance en 2001. Mais la succession des putschs a révélé les limites de cette stratégie. Les sanctions ont permis à la Communauté d’affirmer l’existence de normes régionales communes, mais elles n’ont pas empêché de nouvelles ruptures constitutionnelles. Dans certains cas, elles ont même contribué à renforcer le discours souverainiste des autorités militaires et à approfondir la distance entre ces gouvernements, leurs populations et l’organisation régionale.
6. LA MONTÉE DE LA CONTESTATION POPULAIRE
Parallèlement aux ruptures institutionnelles, une contestation populaire s’est développée dans plusieurs capitales ouest africaines. À Bamako, Ouagadougou et Niamey, mais également dans d’autres espaces politiques de la région, des mobilisations ont exprimé le rejet des anciennes élites, la frustration face à l’insécurité, la critique de certaines relations avec la France et l’opposition aux sanctions imposées par la CEDEAO. Les réseaux sociaux ont amplifié ces mouvements, accélérant la circulation des discours souverainistes et permettant l’émergence d’un nouvel espace politique dans lequel les institutions régionales elles mêmes sont devenues l’objet d’une contestation directe.
Cette dynamique demeure profondément ambivalente. Elle traduit, d’une part, une aspiration réelle à une gouvernance plus efficace, à une souveraineté mieux assumée, à une plus grande justice économique et à une capacité accrue des États à définir eux mêmes leurs priorités stratégiques. Mais elle peut également être récupérée par des forces politiques qui transforment le mécontentement populaire en instrument de légitimation du pouvoir militaire ou de restriction des libertés publiques. Le soutien populaire dont certaines juntes ont bénéficié ne peut donc être assimilé automatiquement à un rejet de la démocratie. Il exprime souvent un désenchantement plus complexe à l’égard de systèmes politiques qui n’ont pas répondu aux attentes sociales, économiques et sécuritaires. Cette nuance est essentielle pour comprendre la crise de légitimité de la CEDEAO: ce qui est contesté n’est pas nécessairement le principe de la coopération régionale ou même celui de la démocratie, mais la manière dont ces principes ont été incarnés par les institutions et les élites politiques.
La CEDEAO s’est ainsi retrouvée confrontée à un paradoxe particulièrement difficile. L’organisation avait construit sa légitimité sur la défense de la stabilité constitutionnelle, mais une partie des populations des États concernés en est venue à considérer ses interventions comme la défense d’un ordre politique dont elles jugeaient les résultats insuffisants. Le problème n’était donc plus seulement celui de l’application des normes communautaires. Il devenait celui de leur légitimité sociale. Une institution régionale peut disposer d’une base juridique solide et perdre néanmoins une partie de son autorité politique lorsque les citoyens ne perçoivent plus clairement les bénéfices qu’ils retirent de son action.
7. LE DÉPART DU BURKINA FASO, DU MALI ET DU NIGER
Le retrait simultané du Burkina Faso, du Mali et du Niger constitue la rupture institutionnelle la plus importante de l’histoire récente de la CEDEAO. Les trois États avaient annoncé leur décision de quitter l’organisation en janvier 2024. Après l’expiration de la période de préavis prévue par le Traité révisé de 1993, leur retrait est devenu officiellement effectif le 29 janvier 2025. Dans l’intervalle, ils avaient consolidé leur coopération au sein de l’Alliance des États du Sahel, donnant progressivement une forme institutionnelle à une architecture régionale alternative.
Ce départ ne constitue pas un simple épisode de tension entre des gouvernements et une organisation régionale. Il résulte de plusieurs dynamiques convergentes: le rejet par les autorités militaires de ce qu’elles considèrent comme une ingérence extérieure, la volonté de réaffirmer la souveraineté nationale, la recherche de nouvelles alliances stratégiques, notamment avec la Russie, et la conviction que les intérêts des États sahéliens peuvent être mieux défendus dans un cadre de coopération plus restreint et moins contraignant. La rupture avec la CEDEAO s’est ainsi accompagnée d’une redéfinition plus large des partenariats diplomatiques, militaires et économiques de ces trois pays.
Pour la CEDEAO, l’enjeu est considérable. L’organisation avait déjà connu la suspension du Mali en 2020, de la Guinée en 2021, du Burkina Faso en 2022 et du Niger en 2023. Mais une suspension demeure, par définition, réversible. Le retrait des trois États a une autre portée: il transforme durablement la géographie institutionnelle de l’Afrique de l’Ouest. La CEDEAO a perdu trois pays dont l’étendue territoriale, la position géographique et l’importance stratégique sont considérables, tandis que l’AES affirme parallèlement sa propre identité politique et sécuritaire. Pourtant, la séparation institutionnelle ne supprime ni les frontières communes, ni les routes commerciales, ni les liens familiaux, ni les migrations, ni les interdépendances économiques. La rupture politique coexiste donc avec une interdépendance géographique qui demeure intacte.
8. UNE RUPTURE DEVENUE STRUCTURELLE
La CEDEAO ne peut plus simplement chercher à restaurer le monde d’avant. Le paysage régional a changé, et la coexistence de deux architectures politiques, la CEDEAO et l’AES, pose désormais des questions auxquelles l’organisation n’avait jamais été confrontée dans son histoire. Comment préserver la libre circulation et les échanges commerciaux lorsque l’appartenance institutionnelle diverge? Comment maintenir une coopération sécuritaire efficace lorsque les doctrines stratégiques ne sont plus les mêmes? Comment gérer les ressources transfrontalières, les infrastructures régionales et les corridors économiques lorsque les États concernés appartiennent à des cadres politiques différents?
La rupture est structurelle parce qu’elle révèle d’abord une divergence sur la conception même de l’intégration. La CEDEAO s’est progressivement construite autour d’un ensemble de normes communes et d’institutions régionales capables, au moins en principe, de contraindre les États lorsque certains engagements fondamentaux sont violés. L’AES privilégie au contraire une conception plus souverainiste de la coopération, dans laquelle la coordination entre États ne suppose pas nécessairement l’acceptation d’un cadre régional aussi contraignant. Cette divergence ne porte donc pas seulement sur les dirigeants actuels ou sur les circonstances politiques du moment. Elle renvoie à deux conceptions différentes de la relation entre souveraineté nationale et solidarité régionale.
Elle révèle ensuite une transformation de l’environnement géopolitique. La Russie, la Chine, la Turquie, les puissances du Golfe et les partenaires occidentaux traditionnels cherchent tous à préserver ou à accroître leur influence en Afrique de l’Ouest et au Sahel. Les États de la région disposent désormais d’un éventail de partenariats plus large qu’au cours des décennies précédentes et cherchent davantage à diversifier leurs relations extérieures. Cette évolution ne signifie pas que les puissances extérieures déterminent à elles seules les choix des gouvernements ouest africains. Elle signifie plutôt que la concurrence internationale offre aux États de nouvelles marges de manœuvre et transforme profondément les conditions dans lesquelles la CEDEAO exerce son influence.
Enfin, la rupture met en lumière une crise de confiance entre les États et l’organisation régionale. Les sanctions, les confrontations diplomatiques et l’échec à empêcher la succession des coups d’État ont affaibli l’autorité politique de la Communauté. Mais cette crise ne signifie pas que l’idée d’intégration soit devenue obsolète. Elle montre plutôt que l’ancien équilibre entre souveraineté nationale, normes régionales et solidarité communautaire ne fonctionne plus comme auparavant.
ANALYSE CPGNNEWS
La fin d’un cycle ne signifie pas nécessairement la fin de l’intégration. Elle signifie que les formes de l’intégration doivent évoluer. La CEDEAO des années 1970 et 1990 ne peut être reproduite à l’identique dans les réalités politiques, économiques et sécuritaires des années 2020. Pourtant, les raisons profondes qui avaient conduit les États ouest africains à créer la Communauté demeurent, et certaines sont devenues plus pressantes encore: les interdépendances commerciales, la mobilité des populations, les menaces sécuritaires transfrontalières, le changement climatique, les infrastructures régionales et la nécessité de peser collectivement dans un environnement international de plus en plus concurrentiel.
Le véritable enjeu n’est donc pas de choisir entre une CEDEAO inchangée et une fragmentation définitive de l’Afrique de l’Ouest. Il est de déterminer si une nouvelle génération de régionalisme peut émerger de cette crise. Une CEDEAO renouvelée devrait pouvoir défendre ses principes sans se couper des réalités politiques et sociales de ses populations, protéger l’ordre constitutionnel sans réduire la démocratie à la seule tenue d’élections, imposer des normes sans perdre sa capacité de dialogue et surtout démontrer par des résultats concrets pourquoi la coopération régionale demeure préférable à la fragmentation. La crise actuelle pourrait ainsi devenir moins le tombeau du projet communautaire que le moment de sa refondation.
La question qui se pose désormais n’est donc plus seulement de savoir comment préserver la CEDEAO, mais quelle CEDEAO l’Afrique de l’Ouest veut construire pour la prochaine génération.
II. LE NOUVEAU LEADERSHIP ET LA QUESTION DE LA LÉGITIMITÉ
Peut on reconstruire l’autorité régionale?
- BASSIROU DIOMAYE FAYE ET LE NOUVEAU MOMENT POLITIQUE
Le 69ᵉ Sommet de la CEDEAO, réuni à Freetown, a porté le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement, succédant à son homologue sierra léonais Julius Maada Bio. À quarante six ans, Faye représente une génération politique différente, marquée par des aspirations à la rénovation institutionnelle, à une plus grande responsabilité publique et à une gouvernance davantage connectée aux attentes des citoyens. Son accession à la présidence régionale revêt ainsi une portée qui dépasse la simple rotation institutionnelle.
Faye prend la tête de la Communauté à un moment particulièrement difficile. La CEDEAO a besoin d’un leadership capable de restaurer la confiance entre ses États membres, de rouvrir des canaux crédibles de communication avec les pays de l’Alliance des États du Sahel et de redonner une impulsion à un processus d’intégration affaibli par la fragmentation politique. Sa relative jeunesse revêt également une importance symbolique dans une région où la majorité de la population est jeune et où les institutions politiques sont de plus en plus jugées sur leur capacité à répondre aux aspirations des nouvelles générations. Mais le renouvellement générationnel ne suffit pas, à lui seul, à restaurer l’autorité institutionnelle. Il ne devient politiquement significatif que lorsqu’il produit une autre manière de gouverner et, surtout, des résultats mesurables.
Dans son discours d’investiture, Faye a évoqué «le lourd héritage de cinquante années d’efforts, de solidarité et de construction patiente» porté par la vision et l’engagement des générations précédentes, tout en affirmant sa volonté de préserver cet héritage. Cette référence à la génération fondatrice est significative parce qu’elle associe continuité et possibilité de renouvellement. En invoquant «l’idéal de l’intégration», Faye semble considérer son mandat non comme une simple responsabilité institutionnelle, mais comme une mission politique: déterminer si la Communauté peut retrouver un sens commun après l’une des crises les plus profondes de son histoire.
- LE SÉNÉGAL DANS L’ARCHITECTURE RÉGIONALE
La position centrale du Sénégal dans la configuration institutionnelle actuelle de la CEDEAO crée des attentes supplémentaires autour de Dakar. La tradition diplomatique du pays, la réputation professionnelle de ses forces armées et son expérience de la vie constitutionnelle lui confèrent une crédibilité particulière dans une région où la confiance entre gouvernements s’est progressivement fragilisée. Ces atouts pourraient s’avérer déterminants pour traiter certains des dossiers les plus sensibles de l’agenda communautaire: les relations avec l’Alliance des États du Sahel, la sécurité collective, la réforme institutionnelle et l’avenir de l’intégration régionale.
L’importance stratégique du Sénégal tient également à sa position géographique et politique. Le pays occupe un espace reliant la façade atlantique de l’Afrique de l’Ouest à l’environnement sahélien et entretient des liens historiques, économiques et sociaux avec plusieurs États qui se trouvent désormais hors du cadre institutionnel de la CEDEAO. Cette situation donne à Dakar des atouts potentiels comme interlocuteur, mais elle impose également des limites. Une stratégie régionale efficace ne peut être construite autour du seul Sénégal, et toute perception selon laquelle la Communauté serait guidée par les intérêts d’un seul État membre affaiblirait précisément la légitimité que le nouveau leadership cherche à reconstruire.
La concentration des attentes sur le Sénégal comporte donc un double risque. Le succès pourrait renforcer simultanément la crédibilité de Dakar et celle de la Communauté. L’échec, en revanche, pourrait conforter l’idée que la CEDEAO ne dispose pas de la capacité politique nécessaire pour transformer ses décisions en action collective. La diplomatie sénégalaise devra ainsi maintenir un équilibre particulièrement délicat entre les intérêts nationaux et les priorités communautaires, entre la fermeté sur les principes constitutionnels et l’ouverture au dialogue, mais aussi entre les attentes des États côtiers et les préoccupations des pays dont les trajectoires politiques se sont progressivement éloignées du consensus régional.
- UNE GÉNÉRATION POLITIQUE DIFFÉRENTE
Bassirou Diomaye Faye appartient à une génération de dirigeants africains dont l’émergence politique est étroitement liée aux demandes de davantage d’inclusion, de transparence, de responsabilité et d’efficacité. Contrairement à nombre de responsables qui ont dominé la région au cours des décennies précédentes, cette génération évolue dans un environnement où les réseaux sociaux, les mouvements de jeunesse, la vigilance citoyenne et les demandes de transformation institutionnelle ont profondément modifié la relation entre les citoyens et le pouvoir politique.
Cette transition générationnelle ne doit toutefois pas être idéalisée. Un leadership plus jeune ne produit pas automatiquement une meilleure gouvernance, et le renouvellement politique peut rapidement perdre son attrait lorsque les attentes dépassent les capacités institutionnelles. Les mêmes populations qui réclament le changement peuvent rapidement se détourner de nouveaux dirigeants lorsque les réformes promises n’améliorent ni la sécurité, ni l’emploi, ni les services publics, ni les perspectives économiques. La légitimité d’une nouvelle génération de dirigeants se mesurera donc moins à son âge qu’à sa capacité à produire des résultats.
Pour la CEDEAO, cette distinction est fondamentale. La Communauté ne peut restaurer la confiance simplement en changeant les visages qui la représentent. Elle doit démontrer que le renouvellement institutionnel produit une autre forme de gouvernance régionale. L’organisation doit devenir plus réactive, plus transparente et plus capable d’expliquer ses décisions aux citoyens. Le renouvellement générationnel peut ouvrir la voie à cette transformation, mais seule la substance politique peut la rendre durable.
- L’AUTORITÉ INSTITUTIONNELLE FACE À LA DÉFIANCE
La question de la légitimité de la CEDEAO se trouve au cœur de la crise actuelle. L’autorité de l’organisation s’est affaiblie sous l’effet de plusieurs facteurs convergents: les difficultés répétées à résoudre certaines crises politiques, les sanctions perçues par certaines populations comme disproportionnées ou injustes, les accusations selon lesquelles les décisions régionales refléteraient davantage les intérêts des États membres les plus puissants que ceux des pays les plus vulnérables, ainsi qu’une perception croissante d’une architecture institutionnelle lourde et coûteuse au regard des résultats produits.
L’autorité institutionnelle ne peut plus être considérée comme acquise. Elle doit être démontrée. La première exigence est donc celle de l’efficacité. La CEDEAO doit montrer que la coopération régionale peut produire des améliorations concrètes en matière de sécurité, de commerce, d’infrastructures, de mobilité et de gestion des crises. La deuxième exigence est celle de la cohérence. La Communauté doit démontrer que ses règles sont appliquées selon des principes prévisibles, cohérents et équitables, et non en fonction du poids politique des différents États. La troisième exigence est celle de la participation. La société civile, les jeunes, les femmes, les organisations professionnelles et les communautés locales doivent disposer de véritables canaux permettant à leurs préoccupations d’influencer les politiques régionales.
Il s’agit, en définitive, du contrat social entre les institutions et les citoyens. Une organisation régionale peut disposer d’une autorité juridique et perdre néanmoins sa légitimité politique. La différence dépend de la capacité des citoyens à percevoir l’institution comme pertinente pour leur vie quotidienne. Si la CEDEAO apparaît principalement comme une organisation qui publie des communiqués, impose des sanctions et conduit des négociations diplomatiques entre gouvernements, sa légitimité restera fragile. Si elle devient une institution capable de faciliter la mobilité, de protéger les populations, d’élargir les possibilités économiques et d’aider les États à résoudre des problèmes qu’aucun pays ne peut affronter seul, son autorité pourra progressivement être reconstruite.
- LES LIMITES DE LA LOGIQUE PUNITIVE
Les sanctions, notamment les suspensions, les restrictions de voyage et le gel des avoirs, sont devenues l’un des principaux instruments de la CEDEAO pour répondre aux coups d’État et aux violations de l’ordre constitutionnel. Leur utilisation repose sur le cadre juridique de la Communauté et traduit le principe selon lequel l’appartenance à une organisation régionale implique à la fois des droits et des obligations. Toutefois, l’expérience des dernières années a démontré les limites d’une dépendance excessive à l’égard des mesures punitives. Les sanctions n’ont pas empêché la multiplication des prises de pouvoir militaires et, dans certains cas, elles ont contribué à l’isolement politique des États concernés tout en renforçant les discours hostiles à la CEDEAO au sein d’une partie de leurs populations.
La logique punitive repose sur une hypothèse qui mérite d’être examinée: les régimes militaires seraient principalement sensibles à la pression économique et diplomatique. Dans plusieurs pays sahéliens, les autorités visées ont cependant transformé les sanctions en instruments de mobilisation politique. Elles les ont présentées comme la preuve d’une coercition extérieure et ont utilisé les difficultés qui en résultaient pour renforcer les discours de résistance nationale et de souveraineté. Cela ne signifie pas que les sanctions soient nécessairement inefficaces. Cela signifie que leurs conséquences politiques peuvent être très différentes des objectifs recherchés, notamment lorsque leurs effets sur les populations sont plus visibles que la pression exercée sur les élites politiques qu’elles cherchent à atteindre.
La Communauté doit donc disposer d’un répertoire stratégique plus large. Le dialogue, la médiation, l’assistance technique, la conditionnalité positive et l’engagement progressif devraient compléter, sans nécessairement les remplacer, les sanctions ciblées. L’objectif devrait être de créer des incitations au retour à l’ordre constitutionnel tout en préservant la crédibilité des normes régionales. Une politique combinant pression sur les responsables politiques et voies concrètes de réintégration pourrait se révéler plus efficace qu’une stratégie fondée principalement sur l’isolement.
La décision de prolonger jusqu’en décembre 2026 le mandat du médiateur Lansana Kouyaté afin de poursuivre le dialogue avec l’Alliance des États du Sahel pourrait ainsi constituer un changement important. Sa portée ne dépendra toutefois pas de l’existence d’un nouveau mandat diplomatique, mais de la capacité du dialogue à produire des avancées concrètes. Une médiation devient crédible lorsqu’elle crée une voie politique que toutes les parties considèrent comme plus avantageuse que la confrontation prolongée.
- SANCTIONNER, CONVAINCRE OU ACCOMPAGNER?
Les relations avec les États engagés dans des transitions constitutionnelles, notamment la Guinée, illustrent le dilemme auquel la CEDEAO est confrontée. La Guinée a été suspendue après le coup d’État de 2021 et les tensions entre les autorités et la Communauté sont restées élevées pendant plusieurs années. Dans le même temps, l’environnement régional est devenu encore plus complexe, avec de nouvelles crises constitutionnelles et une sensibilité croissante des opinions publiques aux questions de souveraineté, d’influence étrangère et d’intervention régionale.
La crise en Guinée Bissau a également démontré la difficulté de calibrer la réponse de la Communauté. Au moment du sommet de Freetown, la situation politique demeurait extrêmement sensible après la prise de pouvoir militaire de novembre 2025 et l’arrestation du président Umaro Sissoco Embaló ainsi que d’autres responsables politiques. Des organisations de la société civile ont demandé à la CEDEAO d’adopter une position claire en défense de l’ordre constitutionnel et d’exiger la libération des acteurs politiques détenus. De telles situations placent la Communauté devant un dilemme difficile: défendre les principes constitutionnels tout en préservant les canaux diplomatiques indispensables à la négociation d’une sortie de crise.
Une réponse exclusivement punitive risque de fermer précisément les canaux par lesquels une médiation pourrait aboutir. Une attitude excessivement conciliante, à l’inverse, risque d’affaiblir la crédibilité des règles que l’organisation affirme défendre. L’approche la plus difficile, mais potentiellement la plus durable, est donc une approche calibrée: exercer une pression ciblée sur les responsables des actions anticonstitutionnelles tout en maintenant un engagement politique soutenu et une voie clairement définie vers la normalisation constitutionnelle. Une telle stratégie exige de la patience, de la crédibilité et la capacité de distinguer la responsabilité politique de la punition collective.
- LA MÉDIATION COMME INSTRUMENT STRATÉGIQUE
Au fil de son histoire, la CEDEAO a accumulé une expérience considérable en matière de médiation politique. Ses émissaires ont parcouru la région, rencontré les acteurs politiques, négocié des cadres de transition et tenté d’empêcher les crises de se transformer en conflits de plus grande ampleur. Cette expérience constitue un capital institutionnel important. Mais la médiation n’est pas une compétence statique. Elle doit évoluer au même rythme que l’environnement politique dans lequel elle s’exerce.
L’émergence de l’Alliance des États du Sahel a profondément modifié cet environnement. Les médiateurs de la CEDEAO ne traitent plus exclusivement avec des États membres opérant dans un cadre institutionnel commun. Ils doivent désormais également dialoguer avec une structure politique qui construit en partie son identité autour de sa distance à l’égard de la Communauté. Cela exige un langage diplomatique différent, capable de reconnaître les préoccupations légitimes liées à la souveraineté sans abandonner les principes sur lesquels repose la coopération régionale.
La présence de nouveaux acteurs extérieurs a encore complexifié le paysage stratégique. La Russie, la Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis et d’autres partenaires internationaux ont développé des relations croissantes en Afrique de l’Ouest et au Sahel, chacun poursuivant ses propres intérêts économiques, politiques ou sécuritaires. La médiation de la CEDEAO doit donc désormais s’exercer dans un environnement international beaucoup plus concurrentiel. Dans le même temps, les populations ouest africaines sont mieux informées, plus actives politiquement et disposent d’une capacité accrue à influencer les débats publics grâce aux plateformes numériques. Les négociations conduites exclusivement entre gouvernements deviennent de plus en plus difficiles à maintenir lorsque les citoyens peuvent les observer, les critiquer et les contester presque en temps réel.
La CEDEAO doit donc renforcer la médiation comme une capacité stratégique permanente plutôt que comme un simple instrument diplomatique d’urgence. Cela suppose du personnel spécialisé, une capacité plus solide d’analyse politique et économique, une meilleure coordination avec les partenaires africains et internationaux, des financements durables et, surtout, une volonté politique des États membres de permettre aux processus de médiation d’aboutir à des résultats significatifs. L’objectif ne devrait plus être seulement de gérer les crises après leur déclenchement, mais d’identifier les pressions structurelles qui les produisent et d’intervenir avant que la confrontation politique ne se transforme en rupture institutionnelle.
L’autorité future de la CEDEAO pourrait, en définitive, dépendre de cette transformation. Une organisation qui ne sait que sanctionner une fois la crise déclenchée restera réactive. Une organisation capable d’écouter, de médiatiser, d’anticiper et de produire des solutions négociées pourra commencer à retrouver la pertinence stratégique qu’elle a perdue. Le défi pour Bassirou Diomaye Faye et pour la génération actuelle de dirigeants régionaux n’est donc pas seulement de défendre la Communauté existante, mais de démontrer que les institutions régionales peuvent redevenir des instruments permettant aux États ouest africains de résoudre ensemble les problèmes qu’aucun gouvernement national ne peut affronter seul.
- RESTAURER LE DIALOGUE AVEC LES ÉTATS SORTIS DE LA CEDEAO
La question du dialogue avec l’Alliance des États du Sahel constitue probablement le dossier le plus urgent et le plus complexe auquel la CEDEAO est aujourd’hui confrontée. Le sommet de Freetown a réaffirmé la volonté de poursuivre les discussions avec le Burkina Faso, le Mali et le Niger dans le cadre d’un dialogue unifié, traduisant la volonté de préserver une position communautaire cohérente plutôt que de laisser se développer une succession de négociations bilatérales. Cette orientation répond à une logique institutionnelle claire: les États membres de la CEDEAO ne doivent pas négocier séparément avec l’un des pays de l’AES au risque de créer des divergences internes et d’affaiblir la position collective de l’organisation.
Cette approche présente des avantages évidents. Une négociation fragmentée pourrait provoquer des rivalités entre États membres, affaiblir la solidarité communautaire et donner aux autorités de l’AES la possibilité d’exploiter les divergences entre les capitales ouest africaines. Le maintien d’un cadre commun permet au contraire à la CEDEAO de préserver une capacité de négociation collective et d’éviter que les relations avec les trois pays ne deviennent une succession d’arrangements particuliers. Mais cette cohérence comporte également un risque politique: si elle est interprétée comme une rigidité institutionnelle ou comme le refus de reconnaître les spécificités nationales du Burkina Faso, du Mali et du Niger, elle pourrait transformer le dialogue en confrontation procédurale plutôt qu’en véritable processus de rapprochement.
La question centrale est donc moins de savoir s’il faut dialoguer que de déterminer dans quelles conditions ce dialogue peut devenir politiquement productif. L’AES n’est plus seulement un regroupement de gouvernements en transition. Elle a progressivement construit ses propres mécanismes de coordination, défini des positions communes et développé un discours politique centré sur la souveraineté, l’autonomie stratégique et la redéfinition des partenariats extérieurs. La CEDEAO doit tenir compte de cette réalité sans pour autant renoncer à ses propres principes. Le dialogue ne peut être crédible que s’il reconnaît les transformations intervenues depuis les ruptures de 2024 tout en maintenant ouvertes les perspectives de coopération régionale.
Le maintien de Lansana Kouyaté comme négociateur en chef, avec un mandat renouvelé jusqu’en décembre 2026, constitue à cet égard un signal de continuité. Mais la continuité diplomatique ne suffira pas. Les marges de manœuvre restent étroites, car l’AES a déjà entrepris d’harmoniser ses positions afin d’aborder les discussions avec la CEDEAO d’une seule voix. La fenêtre de dialogue demeure ouverte, mais elle n’est pas indéfinie. Elle pourrait progressivement se refermer si les positions institutionnelles se transforment en lignes rouges incompatibles ou si les deux architectures régionales cessent de considérer leur interdépendance comme un intérêt commun.
Le véritable objectif ne devrait donc pas être de contraindre les États de l’AES à revenir à l’ancien cadre institutionnel à n’importe quel prix, mais de reconstruire progressivement les conditions d’une coopération fonctionnelle. La mobilité des populations, les échanges commerciaux, les infrastructures transfrontalières, la sécurité, l’énergie et les ressources hydriques ne disparaissent pas avec les ruptures institutionnelles. La géographie continue de produire de l’interdépendance là où la politique produit de la séparation. C’est précisément cette réalité qui pourrait constituer le socle d’un nouveau dialogue régional.
- LA QUESTION DE LA LÉGITIMITÉ DÉMOCRATIQUE
La légitimité de la CEDEAO dépend également de sa capacité à défendre la démocratie avec constance et cohérence. Le Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance établit un principe fondamental: l’accès au pouvoir doit s’effectuer par des voies constitutionnelles et démocratiques, tandis que les ruptures de l’ordre constitutionnel peuvent justifier une réaction collective. Ce principe demeure essentiel. Mais pour conserver sa force normative, il doit être appliqué de manière prévisible, équitable et indépendante des rapports de puissance entre les États membres.
C’est précisément sur ce terrain que la CEDEAO a été confrontée à l’une de ses principales difficultés de légitimité. L’organisation a parfois été accusée de fermeté excessive envers certains régimes tout en se montrant plus tolérante à l’égard d’autres gouvernements dont les pratiques démocratiques étaient également contestées. Qu’elles soient fondées ou non, ces perceptions ont une conséquence politique réelle: elles alimentent l’idée d’un système à deux vitesses et affaiblissent la capacité de la Communauté à présenter ses interventions comme l’expression d’une norme commune plutôt que comme le résultat d’un rapport de forces.
La crédibilité démocratique de la CEDEAO exige donc une application cohérente de ses propres principes. Les ruptures constitutionnelles, les atteintes aux libertés publiques, les restrictions disproportionnées à la liberté d’expression, les violations des droits fondamentaux et les entraves à l’indépendance de la justice doivent être évaluées selon des critères comparables, quel que soit le pays concerné. Cette exigence ne signifie pas que toutes les crises doivent recevoir exactement la même réponse. Elle signifie que les différences de traitement doivent pouvoir être expliquées par des différences objectives de situation et non par le poids politique ou économique des États concernés.
La défense de la démocratie ne peut par ailleurs se limiter à la sanction des coups d’État. Une organisation régionale véritablement démocratique doit également contribuer à créer les conditions dans lesquelles les institutions constitutionnelles peuvent fonctionner. Cela implique un soutien aux processus électoraux, une assistance technique aux administrations publiques, l’observation des élections, le renforcement des institutions judiciaires, l’accompagnement des réformes constitutionnelles et un dialogue régulier avec les organisations de la société civile. La démocratie ne se résume pas au moment du scrutin; elle dépend de la solidité des institutions entre deux élections.
Cette approche permettrait à la CEDEAO de dépasser une conception essentiellement défensive de la démocratie. Plutôt que d’apparaître comme une institution qui intervient principalement lorsque l’ordre constitutionnel est déjà rompu, elle pourrait devenir un acteur permanent de prévention et de consolidation démocratique. C’est dans cette capacité à agir avant la crise, et non seulement après son déclenchement, que pourrait se reconstruire une partie de sa légitimité.
- VERS UNE NOUVELLE DOCTRINE DE GOUVERNANCE RÉGIONALE?
La crise actuelle invite finalement la CEDEAO à repenser sa doctrine de gouvernance régionale. Le principe du «zéro coup d’État» demeure indispensable, car l’acceptation de la prise du pouvoir par la force reviendrait à fragiliser l’ensemble de l’architecture constitutionnelle régionale. Mais ce principe ne peut plus constituer à lui seul une doctrine politique suffisante. Une organisation confrontée simultanément aux transitions militaires, au terrorisme, aux fractures sociales, aux transformations géopolitiques et à la défiance citoyenne doit disposer d’une stratégie beaucoup plus large.
La première dimension de cette nouvelle doctrine devrait être la prévention. La CEDEAO doit investir davantage dans la détection précoce des crises, le renforcement des institutions démocratiques, le dialogue politique permanent, la prévention des conflits sociaux et le développement économique inclusif. Un coup d’État est rarement un événement entièrement imprévisible. Il est généralement précédé de tensions institutionnelles, de crises de confiance, de difficultés économiques, de conflits sociaux ou d’une détérioration de la relation entre gouvernants et gouvernés. Une politique régionale efficace devrait donc chercher à intervenir avant que ces tensions n’atteignent le point de rupture.
La deuxième dimension devrait être celle de la conditionnalité positive. Les sanctions conserveront probablement une place dans l’arsenal communautaire, mais elles devraient être complétées par des mécanismes capables de récompenser les progrès. L’accès privilégié à certains financements régionaux, l’assistance technique, le soutien institutionnel, les partenariats stratégiques et l’accompagnement des réformes pourraient être progressivement liés à des indicateurs vérifiables de gouvernance, de transparence et de respect de l’ordre constitutionnel. L’objectif serait de transformer l’intégration régionale en espace d’incitation plutôt qu’en simple système de contraintes.
La troisième dimension serait la flexibilité. La diversité des trajectoires politiques, économiques et sécuritaires de l’Afrique de l’Ouest rend difficile l’application d’un modèle unique. La CEDEAO doit pouvoir adapter ses instruments aux réalités nationales tout en maintenant des principes communs clairement définis. La flexibilité ne doit donc pas signifier l’abandon des normes. Elle doit permettre d’utiliser différents moyens pour atteindre des objectifs communs.
La quatrième dimension serait la participation citoyenne. L’intégration régionale ne peut rester une affaire de chefs d’État, de diplomates et de technocrates. Elle doit devenir un projet compris et approprié par les populations. Les jeunes, les femmes, les organisations de la société civile, les entrepreneurs, les universitaires, les collectivités territoriales et les communautés transfrontalières doivent pouvoir participer davantage à la définition des priorités régionales. Une CEDEAO qui parle aux citoyens uniquement lorsqu’une crise éclate restera éloignée de ceux dont elle prétend défendre les intérêts.
Une telle doctrine conduirait à une redéfinition plus profonde du rôle de la Communauté. Il ne s’agirait plus seulement de préserver un ordre institutionnel hérité du passé, mais de construire un régionalisme capable de répondre aux réalités du XXIᵉ siècle. La sécurité, la démocratie, la mobilité, l’énergie, le commerce, le climat, le numérique et le développement humain doivent désormais être considérés comme les différentes dimensions d’un même projet régional.
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L’autorité régionale ne se décrète plus: elle doit être démontrée. La CEDEAO ne pourra restaurer sa crédibilité ni par la seule fermeté institutionnelle, ni par la multiplication des sommets et des déclarations. Elle devra démontrer, par une action cohérente, équitable et efficace, que la coopération régionale améliore concrètement la vie des populations ouest africaines. Le leadership de Bassirou Diomaye Faye et du Général Birame Diop sera ainsi jugé moins sur la capacité à préserver les équilibres institutionnels existants que sur leur aptitude à transformer une période de fragmentation en occasion de refondation. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir comment sauver la CEDEAO telle qu’elle existait, mais comment construire une Communauté capable de rester indispensable dans l’Afrique de l’Ouest qui vient.
III. L’AES ET LA NOUVELLE GÉOGRAPHIE POLITIQUE DE L’AFRIQUE DE L’OUEST
Le Sahel au cœur de la recomposition régionale
1. LE SAHEL N’EST PAS UNE PÉRIPHÉRIE
Pendant des décennies, le Sahel a été considéré comme une zone périphérique de l’Afrique de l’Ouest: aride, faiblement peuplée, économiquement marginale et politiquement instable. Cette perception est désormais largement dépassée. Le Sahel est devenu un centre stratégique de la région, un espace où se redéfinissent les équilibres politiques, économiques et sécuritaires de l’ensemble ouest africain.
Les chiffres illustrent cette importance. Le Burkina Faso, le Mali et le Niger réunissent plusieurs dizaines de millions d’habitants et couvrent plus de 2,8 millions de kilomètres carrés, soit une part considérable du territoire ouest africain. Leurs ressources naturelles comprennent notamment l’uranium, l’or, le pétrole et le gaz, tandis que leur position géographique leur confère une importance stratégique pour les corridors de transport, les routes migratoires et les réseaux commerciaux reliant l’Afrique du Nord à l’Afrique subsaharienne. Le Sahel n’est donc pas simplement une zone de transition géographique entre le Sahara et les régions méridionales du continent. Il constitue un espace de convergence d’intérêts stratégiques régionaux et internationaux.
La déstabilisation du Sahel produit des conséquences qui dépassent largement les territoires des trois pays de l’AES. Les groupes armés qui opèrent dans la région, parmi lesquels le Jama’at Nusrat al Islam wal Muslimin et des organisations affiliées à l’État islamique, ont étendu la portée géographique de l’insécurité et exercent une pression croissante sur les États situés plus au sud. Les conséquences dépassent le seul phénomène terroriste: les routes commerciales sont perturbées, des populations sont déplacées, les économies illicites se développent et les États côtiers subissent des pressions sécuritaires croissantes. La vulnérabilité du Sahel est ainsi devenue une vulnérabilité régionale.
La performance économique des trois pays de l’AES oblige également à nuancer l’image d’une région définie exclusivement par la crise. Selon le rapport annuel de la Banque d’investissement et de développement de la CEDEAO, leurs économies ont enregistré ensemble une croissance d’environ 5,5% en 2025. Le Niger a affiché une croissance de 6,9%, portée par l’augmentation de la production, les exportations de pétrole brut et la résilience de l’agriculture. Le Burkina Faso a enregistré environ 5,0%, soutenu par les services, la production agricole et la reprise de l’activité minière dans un contexte de hausse des cours de l’or. Le Mali a atteint environ 4,9%, malgré un ralentissement modéré de l’activité économique. Ces résultats n’effacent pas les vulnérabilités structurelles des trois économies, mais ils montrent que le Sahel ne peut être analysé uniquement à travers le prisme de l’insécurité et de l’instabilité politique.
2. BURKINA FASO, MALI ET NIGER: TROIS TRAJECTOIRES, UNE NOUVELLE ALLIANCE
Le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont suivi des trajectoires politiques distinctes, mais ils ont convergé autour d’un rejet commun de l’ordre régional qui prévalait depuis plusieurs décennies. Le Mali a connu des coups d’État en 2020 et 2021, suivi par le Burkina Faso en 2022 et le Niger en 2023. Les gouvernements issus de ces ruptures se sont progressivement éloignés des alliances traditionnelles, notamment de leurs relations historiques avec la France, tout en recherchant de nouveaux partenaires extérieurs, parmi lesquels la Russie occupe une place importante.
L’Alliance des États du Sahel, créée en septembre 2023, est ainsi bien davantage qu’un arrangement diplomatique provisoire. Elle porte une conception alternative de la coopération régionale fondée sur une souveraineté nationale réaffirmée, une coopération fonctionnelle plutôt qu’une intégration institutionnelle approfondie et une diversification des partenariats extérieurs. L’AES ne rejette pas par principe la coopération avec les pays voisins. Elle revendique plutôt le droit de ses membres à déterminer la nature, la portée et les conditions de cette coopération en fonction de leurs propres priorités stratégiques.
L’alliance joue également une fonction politique importante pour les gouvernements militaires qui l’ont créée. Confrontés aux pressions internationales et aux interrogations relatives à leur légitimité politique, ces gouvernements ont cherché à renforcer leur position collective. L’AES leur fournit un cadre diplomatique commun, facilite la coordination dans des domaines tels que la sécurité et donne davantage de poids politique aux revendications centrées sur la souveraineté et l’autonomie stratégique. Son émergence répond ainsi à la fois à un calcul géopolitique et à une volonté des trois gouvernements de consolider leur position dans un environnement régional en profonde transformation.
3. L’ÉMERGENCE D’UNE ARCHITECTURE ALTERNATIVE
L’AES a commencé à développer ses propres mécanismes institutionnels, notamment un cadre confédéral, des structures parlementaires et des dispositifs de coordination. Cette architecture demeure relativement récente et sa pérennité ne peut encore être considérée comme acquise. Son avenir dépendra largement de la capacité des trois pays à transformer leur solidarité politique en institutions fonctionnelles et à démontrer des progrès mesurables dans les domaines de la sécurité, de la coopération économique et du développement.
L’émergence de cette architecture alternative constitue néanmoins un défi stratégique direct pour la CEDEAO. Il ne s’agit plus seulement de gérer des transitions politiques au sein des États membres, mais de déterminer comment deux cadres régionaux de plus en plus distincts peuvent coexister dans un même espace géographique. Cette question est d’autant plus importante que les deux ensembles restent profondément interdépendants par le commerce, les migrations, les infrastructures, la sécurité et la gestion de ressources naturelles partagées.
La CEDEAO a reconnu cette nouvelle réalité. Les conclusions du sommet de Freetown ont souligné la nécessité d’intensifier le dialogue avec les pays de l’AES afin d’établir un mécanisme pragmatique de coopération en matière de sécurité, tout en maintenant une position unifiée dans les négociations. Cette orientation montre que l’organisation évolue progressivement d’une logique principalement centrée sur la restauration de l’ordre institutionnel antérieur vers une démarche plus complexe visant à gérer la coexistence et à préserver les formes essentielles de coopération régionale.
4. SOUVERAINETÉ NATIONALE CONTRE INTÉGRATION INSTITUTIONNELLE
La tension entre souveraineté nationale et intégration régionale se trouve au cœur de la fracture politique entre la CEDEAO et l’AES. Pour la CEDEAO, l’intégration institutionnelle constitue un instrument destiné à renforcer la prospérité et la sécurité collectives. Elle permet aux États de mutualiser leurs ressources, d’harmoniser leurs politiques et de mettre en place des mécanismes communs capables de répondre à des défis qui dépassent les frontières nationales. Pour les gouvernements de l’AES, en revanche, une intégration institutionnelle approfondie peut être perçue comme une limitation de la souveraineté nationale, notamment lorsque les règles régionales sont considérées comme restreignant la liberté des gouvernements de définir leurs propres choix politiques et sécuritaires.
Cette tension n’est pas nouvelle. Depuis la création de la CEDEAO, les États membres ont régulièrement dû arbitrer entre les avantages de l’intégration régionale et la préservation de leurs prérogatives nationales. Ce qui a changé, c’est l’intensité politique du débat. Les gouvernements militaires sahéliens ont placé la souveraineté au centre de leur discours et présentent leur rupture avec la CEDEAO comme une affirmation de l’indépendance nationale et de l’autonomie stratégique.
La CEDEAO ne peut toutefois répondre à ce défi en se limitant à défendre le statu quo institutionnel. Elle doit démontrer que l’intégration peut également constituer un instrument de souveraineté et non nécessairement sa négation. Une souveraineté collective, exercée à travers des institutions créées et gouvernées par les États africains eux mêmes, peut offrir aux pays une capacité de négociation et une influence stratégique qu’ils auraient difficilement les moyens d’exercer individuellement. Les infrastructures communes, la coordination des politiques de sécurité, l’intégration des marchés et la diplomatie collective peuvent ainsi élargir la marge de manœuvre nationale plutôt que la réduire.
Le défi est donc autant conceptuel qu’institutionnel. La CEDEAO doit convaincre les gouvernements et les citoyens que souveraineté et intégration ne sont pas nécessairement des principes contradictoires. Le véritable choix n’est peut être pas entre souveraineté nationale et intégration régionale, mais entre une souveraineté isolée, qui peut rendre les États plus vulnérables aux pressions extérieures, et une souveraineté coopérative, par laquelle les États mettent en commun une partie de leurs capacités afin de renforcer leur influence collective. La capacité de l’Afrique de l’Ouest à réconcilier ces deux visions constituera l’une des questions déterminantes de son avenir régional.
5. LE RÔLE DE LA SÉCURITÉ DANS LA NOUVELLE DOCTRINE DE L’AES
La sécurité constitue l’un des principaux fondements de l’AES. Les trois États partagent une vulnérabilité importante face aux groupes armés, une volonté affichée de reprendre le contrôle de leurs territoires et une méfiance croissante à l’égard de certains partenaires occidentaux, dont l’action est jugée insuffisante ou associée, dans les discours politiques sahéliens, à une forme persistante de dépendance. Cette convergence sécuritaire a contribué à transformer l’AES d’un dispositif politique de solidarité en un cadre de coopération stratégique.
La doctrine sécuritaire qui se dessine autour de l’AES repose sur plusieurs orientations: priorité donnée à la lutte contre les groupes armés, renforcement des capacités militaires nationales, coordination opérationnelle entre les forces des trois États, diversification des partenariats extérieurs et sécurisation renforcée des frontières. Cette approche repose sur une idée centrale: les États sahéliens doivent disposer d’une capacité autonome suffisante pour assurer leur sécurité sans dépendre exclusivement d’une puissance extérieure. La diversification des partenaires, notamment vers la Russie, la Turquie, la Chine et d’autres acteurs émergents, s’inscrit dans cette logique d’autonomie stratégique.
Cette orientation produit toutefois des conséquences régionales importantes. Pour la CEDEAO, l’affaiblissement de la coordination sécuritaire avec les États de l’AES peut compliquer la lutte contre des groupes armés dont les activités ne respectent aucune frontière institutionnelle. Elle soulève également des interrogations sur les modalités de la présence militaire étrangère au Sahel, sur la nature des nouveaux partenariats de défense et sur leurs effets à long terme sur les équilibres stratégiques de l’Afrique de l’Ouest. Le défi consiste donc à éviter que la fragmentation institutionnelle ne se transforme en fragmentation sécuritaire.
6. LES NOUVELLES ALLIANCES EXTÉRIEURES
Le rapprochement des États de l’AES avec la Russie constitue l’une des évolutions géopolitiques les plus visibles de ces dernières années. Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, la coopération sécuritaire avec des acteurs russes a progressivement pris une place importante dans les stratégies de défense des régimes au pouvoir. La présence de structures russes, notamment après le retrait progressif des forces françaises et d’autres partenaires occidentaux, a contribué à modifier les équilibres militaires et diplomatiques dans la région.
Cette évolution ne peut toutefois être réduite à une simple substitution de la Russie aux puissances occidentales. Les gouvernements sahéliens cherchent également à diversifier leurs partenariats afin d’accroître leur marge de manœuvre. La coopération extérieure est ainsi devenue un instrument de négociation stratégique: obtenir des équipements, renforcer les capacités militaires, accéder à des financements, développer des infrastructures ou bénéficier d’un soutien diplomatique tout en évitant, autant que possible, une dépendance exclusive à l’égard d’un seul partenaire.
La diversification ne se limite d’ailleurs pas à la Russie. La Chine, la Turquie, les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite ont également développé ou renforcé leurs relations avec plusieurs États de la région, chacun selon des intérêts et des instruments différents. Pékin privilégie notamment les infrastructures, les ressources et les marchés; Ankara combine diplomatie, commerce, coopération militaire et influence culturelle; les puissances du Golfe disposent de capacités financières considérables et cherchent à accroître leur présence économique et diplomatique.
Cette pluralisation des partenariats offre aux États sahéliens de nouvelles possibilités de négociation. Elle comporte cependant ses propres risques. La multiplication des acteurs extérieurs peut produire des rivalités d’influence, des dépendances croisées et des choix stratégiques contradictoires. La véritable autonomie ne résulte donc pas nécessairement du nombre de partenaires, mais de la capacité d’un État à préserver son pouvoir de décision tout en négociant avec chacun d’entre eux.
7. LA RUSSIE, LA CHINE, LA TURQUIE, LES PUISSANCES DU GOLFE ET LES PARTENAIRES OCCIDENTAUX
L’Afrique de l’Ouest est désormais un espace de compétition géopolitique entre plusieurs puissances, chacune cherchant à préserver ou à accroître son influence. La Russie a renforcé sa présence militaire et diplomatique dans plusieurs pays sahéliens. La Chine demeure un acteur majeur dans les infrastructures, l’énergie, les télécommunications, le commerce et les investissements. La Turquie a développé une diplomatie particulièrement active, accompagnée d’une progression de ses échanges commerciaux et de sa coopération en matière de défense. Les puissances du Golfe, quant à elles, disposent d’importants moyens financiers et développent leur influence à travers les investissements, les infrastructures, les échanges commerciaux et différents instruments de diplomatie.
Dans le même temps, l’influence des partenaires occidentaux a connu un recul dans plusieurs pays sahéliens. La France, qui disposait historiquement d’une présence politique, militaire et économique particulièrement importante, a été contrainte de retirer ses forces du Mali, du Burkina Faso et du Niger à mesure que les relations avec les gouvernements issus des coups d’État se détérioraient. Les États-Unis ont également dû réévaluer leur dispositif régional après les changements politiques intervenus au Sahel et la remise en cause de certains accords de coopération militaire.
Cette évolution ne signifie pas pour autant la disparition de l’influence occidentale en Afrique de l’Ouest. Les États européens, les États-Unis et leurs partenaires disposent encore de capacités importantes dans les domaines du commerce, du financement du développement, de la coopération technique, de la sécurité maritime et de l’investissement. Le paysage régional est donc moins celui d’un remplacement d’une puissance par une autre que celui d’une compétition beaucoup plus ouverte entre plusieurs centres de pouvoir.
Cette compétition comporte des risques d’instabilité, mais elle peut également créer des opportunités pour les États ouest-africains. La possibilité de choisir entre plusieurs partenaires peut renforcer leur capacité de négociation et leur permettre d’obtenir de meilleures conditions pour certains projets. Encore faut-il que cette diversification s’inscrive dans des stratégies nationales cohérentes et qu’elle ne transforme pas la concurrence extérieure en nouvelle forme de dépendance.
8. LA TRANSFORMATION DES RAPPORTS AVEC LES ANCIENNES PUISSANCES PARTENAIRES
Le départ du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la CEDEAO s’inscrit dans une transformation plus large des relations entre plusieurs États sahéliens et leurs anciens partenaires, en particulier la France. Pour les gouvernements de l’AES, la réduction ou la rupture de la présence militaire française est devenue un symbole de souveraineté retrouvée et de volonté de redéfinir les rapports avec les anciennes puissances coloniales. La fin de certains accords de coopération militaire, le retrait des forces françaises et les critiques ouvertes visant les politiques françaises ont ainsi acquis une forte dimension politique.
La CEDEAO se trouve directement concernée par cette transformation. Ses États membres ne partagent pas tous la même lecture de la relation avec la France, l’Union européenne, les États-Unis ou les nouvelles puissances extérieures. Certains souhaitent préserver des partenariats étroits avec les puissances occidentales; d’autres défendent une diversification beaucoup plus prononcée. Cette pluralité de positions complique la formulation d’une politique régionale commune et expose périodiquement la CEDEAO à des accusations de proximité excessive avec certains partenaires extérieurs.
L’organisation doit donc éviter de devenir l’instrument d’une quelconque rivalité entre puissances. Son intérêt stratégique réside plutôt dans la capacité à maintenir des relations de travail avec l’ensemble des partenaires disponibles, occidentaux comme non occidentaux, tout en défendant les intérêts propres de l’Afrique de l’Ouest. L’objectif devrait être de préserver la souveraineté décisionnelle de la région, d’attirer les investissements et les compétences utiles, de renforcer les capacités locales et de faire en sorte que les partenariats extérieurs répondent d’abord aux priorités définies par les sociétés ouest-africaines.
9. LES CONSÉQUENCES POUR LES ÉTATS CÔTIERS
Le retrait des États sahéliens de la CEDEAO a des conséquences directes pour les États côtiers qui demeurent au sein de l’organisation. Le Bénin, le Cap-Vert, la Côte d’Ivoire, la Gambie, le Ghana, la Guinée, la Guinée-Bissau, le Liberia, le Nigeria, le Sénégal, la Sierra Leone et le Togo se trouvent désormais confrontés à un environnement sécuritaire dans lequel la distinction traditionnelle entre le Sahel et les espaces côtiers devient de moins en moins pertinente. Des groupes armés ont déjà étendu leurs activités vers les zones septentrionales du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire, confirmant que la frontière géographique entre les deux espaces ne constitue plus une barrière sécuritaire suffisante.
Les États côtiers doivent également gérer des conséquences économiques et sociales importantes: déplacements de populations fuyant les violences, pression accrue sur les ressources locales, perturbation de certains corridors commerciaux et risques liés à l’expansion des réseaux criminels transfrontaliers. La question sécuritaire ne peut donc être dissociée des questions de développement, de gouvernance locale, d’emploi et de résilience des communautés frontalières.
Dans ce contexte, la CEDEAO demeure indispensable comme cadre de coordination. La sécurisation des frontières, le partage du renseignement, la lutte contre les trafics et la protection des infrastructures stratégiques exigent des capacités qui dépassent largement celles d’un seul État. Mais l’organisation est elle même affaiblie par le départ des trois pays sahéliens: elle perd une partie de sa profondeur stratégique, de ses capacités militaires potentielles et de ses mécanismes de coordination avec des territoires directement exposés à la menace.
10. LE GOLFE DE GUINÉE FACE À L’INSTABILITÉ SAHÉLIENNE
Le golfe de Guinée constitue l’un des principaux pôles démographiques, économiques et commerciaux de l’Afrique de l’Ouest. Les grands ports d’Abidjan, de Lagos, de Lomé et de Cotonou jouent un rôle essentiel dans les échanges régionaux et dans la connexion de l’Afrique de l’Ouest aux marchés mondiaux. La région dispose également d’importantes ressources énergétiques et concentre une part significative de l’activité industrielle et commerciale ouest africaine.
L’instabilité sahélienne exerce une pression croissante sur cet espace. La progression des groupes armés vers les zones septentrionales des États côtiers représente la menace la plus visible, mais elle n’est pas la seule. Les réseaux de trafic de drogue, d’armes et d’êtres humains exploitent les faiblesses des systèmes de contrôle transfrontaliers. La piraterie maritime, qui avait constitué une menace majeure dans les années 2010, a fortement reculé grâce aux efforts de coopération régionale et internationale, sans pour autant disparaître complètement.
La CEDEAO a développé des mécanismes de coopération en matière de sécurité maritime, mais les défis dépassent les capacités actuelles de nombreux États. Surtout, la sécurité du golfe de Guinée ne peut être durablement dissociée de celle du Sahel. Les deux espaces sont liés par les routes commerciales, les populations, les réseaux économiques et les mouvements des groupes armés. La rupture institutionnelle entre la CEDEAO et l’AES complique cette interdépendance sans la faire disparaître.
11. COMMERCE, FRONTIÈRES ET MOBILITÉ: L’IMPOSSIBLE SÉPARATION
Le retrait des États sahéliens de la CEDEAO ne peut effacer les flux économiques et humains qui traversent l’Afrique de l’Ouest. Les routes commerciales, les corridors de transport, les réseaux de mobilité et les échanges entre communautés ne s’arrêtent pas aux frontières institutionnelles. L’interdépendance entre les États sahéliens et les États côtiers constitue une réalité géographique, économique et sociale beaucoup plus ancienne que les organisations régionales elles mêmes.
Le commerce entre le Sahel et les zones côtières est essentiel aux deux ensembles. Les pays sahéliens dépendent des ports du sud pour une partie de leurs importations et de leurs exportations, tandis que les économies côtières bénéficient de la demande des marchés sahéliens. La mobilité des personnes joue également un rôle central: travailleurs, commerçants, transporteurs et familles circulent depuis des décennies entre les deux espaces, créant des réseaux sociaux et économiques qui ne peuvent être supprimés par une rupture institutionnelle.
La CEDEAO a donc intérêt à préserver ces flux malgré le retrait de l’AES. L’objectif de sauvegarder la mobilité régionale, les échanges économiques et les relations entre les peuples demeure essentiel. Mais sa réalisation devient plus complexe en l’absence d’un cadre institutionnel commun. Le risque est celui d’une multiplication des contrôles, d’une hausse des coûts de transaction et d’un affaiblissement progressif de la fluidité commerciale qui constituait l’un des acquis les plus importants du régionalisme ouest africain.
12. CEDEAO ET AES: ANTAGONISME OU COEXISTENCE?
La question fondamentale est désormais celle de la relation entre la CEDEAO et l’AES: antagonisme ou coexistence? L’antagonisme peut apparaître comme la voie la plus simple. La CEDEAO pourrait considérer l’AES comme une menace directe pour l’intégrité de son projet régional, tandis que les gouvernements sahéliens pourraient continuer à présenter la CEDEAO comme une structure dominée par les intérêts des États côtiers ou influencée par des partenaires extérieurs. Une telle logique conduirait cependant à une fragmentation durable d’un espace dont les interdépendances demeurent profondes.
La coexistence est plus complexe, mais aussi plus réaliste. Elle suppose que les deux ensembles reconnaissent leur existence respective, acceptent leurs différences institutionnelles et recherchent des domaines de coopération pragmatique. La sécurité transfrontalière, le commerce, la mobilité, la lutte contre les trafics, les infrastructures régionales, la gestion des ressources communes et certains dossiers diplomatiques constituent autant de secteurs dans lesquels une coopération fonctionnelle reste possible.
La CEDEAO a commencé à explorer cette voie en réaffirmant sa volonté de maintenir le dialogue avec les pays de l’AES et en envisageant un mécanisme pragmatique de coopération en matière de sécurité. Mais le chemin reste long. La méfiance politique, les divergences idéologiques, les intérêts nationaux et les rivalités géopolitiques continuent de peser lourdement sur les relations entre les deux ensembles.
CPGNNews Strategic Insight
La géographie continue de faire ce que la politique cherche parfois à défaire. Les interdépendances économiques, humaines et sécuritaires entre les États sahéliens et les États côtiers constituent une réalité que les institutions peuvent perturber, ralentir ou réorganiser, mais qu’elles ne peuvent supprimer. La CEDEAO et l’AES ne sont peut être pas condamnées à être des adversaires permanents; elles sont surtout confrontées à la nécessité de définir les conditions d’une coexistence pragmatique. L’avenir du régionalisme ouest africain dépendra moins de la capacité de l’un des deux ensembles à imposer son modèle que de leur aptitude à reconnaître une réalité fondamentale: aucune frontière institutionnelle ne peut durablement abolir une interdépendance géographique, économique et humaine aussi profonde.
IV. LA SÉCURITÉ: LE TEST DÉCISIF DE LA CRÉDIBILITÉ RÉGIONALE
Aucune intégration ne peut durablement survivre à l’insécurité généralisée
1. L’expansion de la menace
L’Afrique de l’Ouest est confrontée à une transformation profonde de son environnement sécuritaire. Les groupes armés liés au terrorisme, notamment le JNIM, l’État islamique au Grand Sahara et les différentes composantes de Boko Haram et de leurs réseaux affiliés, ont progressivement étendu leurs zones d’opération au-delà de leurs principaux foyers sahéliens. Le Mali, le Burkina Faso et le Niger demeurent au cœur de cette dynamique, mais les violences et les incursions se sont également rapprochées des États côtiers, notamment du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire. La frontière traditionnelle entre le Sahel et le littoral apparaît ainsi de moins en moins comme une véritable ligne de séparation sécuritaire.
Cette expansion résulte d’une combinaison de facteurs politiques, sociaux, économiques et territoriaux. L’affaiblissement de certaines institutions publiques crée des espaces de pouvoir que les groupes armés peuvent exploiter; la pauvreté, le chômage, l’absence de services essentiels et les inégalités nourrissent les frustrations; les tensions communautaires offrent des opportunités de recrutement et de mobilisation; tandis que l’immensité de certains territoires et la faiblesse des dispositifs de contrôle facilitent les déplacements des combattants et des réseaux criminels. La menace n’est donc plus seulement militaire. Elle est devenue territoriale, sociale et institutionnelle.
L’augmentation des violences, des déplacements forcés et des besoins humanitaires montre que les réponses nationales n’ont pas encore permis d’inverser durablement la tendance. L’Afrique de l’Ouest se trouve ainsi confrontée à une spirale dans laquelle l’insécurité affaiblit les institutions, l’affaiblissement institutionnel facilite l’expansion des groupes armés, et cette expansion réduit à son tour la capacité des États à assurer les fonctions fondamentales de protection et de développement.
2. Terrorisme et mutation des groupes armés
Les groupes armés opérant en Afrique de l’Ouest ont profondément transformé leurs méthodes. Ils sont devenus plus décentralisés, plus mobiles et plus capables de s’adapter aux conditions locales. Leur survie ne dépend plus exclusivement de la conquête ou du contrôle permanent de territoires. Ils peuvent exploiter les économies locales, les trafics, l’orpaillage, l’élevage, les routes commerciales et certaines tensions communautaires pour financer leurs activités, recruter des combattants et maintenir des réseaux d’influence.
Cette évolution réduit l’efficacité des stratégies exclusivement militaires. Une opération peut affaiblir un groupe dans une zone donnée sans empêcher sa reconstitution ailleurs. Les combattants se déplacent, les structures se recomposent et les réseaux de financement changent de forme. La lutte antiterroriste ne peut donc plus être pensée uniquement en termes de destruction de capacités militaires; elle doit également s’attaquer aux conditions politiques, économiques et sociales qui permettent à ces groupes de survivre.
Pour la CEDEAO, l’enjeu est de construire une approche véritablement intégrée associant forces armées, renseignement, police, justice, contrôle des frontières et politiques de développement. Cette approche doit également tenir compte de la réalité géographique de la menace: les groupes armés circulent entre plusieurs espaces nationaux et institutionnels. Une stratégie exclusivement limitée au territoire de la CEDEAO ne peut donc être pleinement efficace sans mécanismes de coopération avec les États de l’AES.
3. Criminalité transnationale et économie de la violence
La criminalité transnationale constitue l’un des principaux prolongements de la crise sécuritaire. Les trafics de drogue, d’armes, de personnes et de ressources naturelles entretiennent des réseaux qui traversent les frontières et peuvent, dans certaines zones, interagir avec les groupes armés. Ces derniers peuvent tirer des revenus des économies clandestines, imposer des prélèvements sur certaines activités ou conclure des arrangements avec des réseaux criminels locaux.
Cette économie de la violence affaiblit directement les États. Elle favorise la corruption, réduit les recettes publiques, détourne les ressources naturelles, compromet la sécurité des populations et crée des circuits financiers qui échappent au contrôle institutionnel. Elle peut également renforcer l’attractivité économique des territoires contrôlés ou influencés par des réseaux criminels, au détriment des activités légales et de l’autorité publique.
La CEDEAO dispose déjà de mécanismes de coopération policière et judiciaire, mais leur efficacité dépend largement de la capacité des États à partager leurs informations, coordonner leurs enquêtes et renforcer leurs institutions. La lutte contre la criminalité transnationale constitue précisément l’un des domaines où les divergences institutionnelles entre la CEDEAO et l’AES ne devraient pas empêcher la coopération. Les réseaux criminels ne reconnaissent pas les frontières politiques; les mécanismes de lutte doivent donc pouvoir les dépasser.
4. Des frontières devenues des espaces de vulnérabilité
Les frontières ouest-africaines constituent désormais l’un des principaux points de vulnérabilité de l’espace régional. Leur longueur, la faiblesse des infrastructures de contrôle dans certaines zones, l’importance des échanges informels et la mobilité des populations créent des conditions favorables aux trafics et aux déplacements des groupes armés. Dans plusieurs régions, les populations frontalières entretiennent depuis longtemps des relations économiques et sociales qui précèdent les frontières administratives contemporaines.
La sécurisation de ces espaces ne peut toutefois pas consister à transformer chaque frontière en zone de fermeture. Une telle approche risquerait de compromettre la libre circulation des personnes et des biens, qui constitue l’un des acquis fondamentaux de l’intégration ouest-africaine. L’objectif doit plutôt être de construire des frontières à la fois plus sûres et plus fonctionnelles, capables de distinguer les mouvements légitimes des activités criminelles.
Cela suppose des équipements adaptés, des personnels mieux formés, des systèmes d’information interconnectés, des procédures communes et une coopération permanente entre services. Cette exigence concerne directement les frontières entre les États de la CEDEAO et ceux de l’AES. La rupture institutionnelle ne doit pas devenir une rupture opérationnelle lorsqu’il s’agit de protéger les populations.
5. Le risque d’extension vers les États côtiers
L’expansion de la menace vers les États côtiers constitue désormais l’un des principaux tests de la capacité de la CEDEAO à anticiper les crises plutôt qu’à simplement les gérer. Les violences observées dans les zones septentrionales du Bénin, du Togo et de la Côte d’Ivoire montrent que les groupes armés cherchent à exploiter les fragilités des espaces frontaliers et à élargir progressivement leurs zones d’influence.
Les États côtiers présentent des vulnérabilités particulières. Leur proximité avec les zones sahéliennes instables, la longueur de certaines frontières, la concentration des populations et des infrastructures économiques et l’existence de tensions sociales ou communautaires dans certaines régions peuvent créer des conditions favorables à l’implantation de réseaux armés ou criminels.
La réponse ne peut donc être exclusivement militaire. Elle doit associer surveillance territoriale, renseignement, contrôle des frontières, coopération policière, développement des régions marginalisées et renforcement de la gouvernance locale. L’objectif stratégique doit être d’empêcher que les zones frontalières ne deviennent les nouveaux espaces de recrutement, de financement et de projection des groupes armés.
6. Le Golfe de Guinée: un nouvel espace de vigilance
Le Golfe de Guinée constitue l’un des espaces économiques les plus stratégiques de l’Afrique de l’Ouest. Ses ports assurent une part essentielle des échanges régionaux et internationaux, tandis que ses ressources énergétiques, ses activités halieutiques et ses zones industrielles contribuent fortement aux économies nationales. Toute dégradation durable de sa sécurité aurait donc des conséquences qui dépasseraient largement le domaine maritime.
La piraterie, la pêche illicite, les trafics et les activités criminelles en mer ont longtemps constitué les principales menaces. La diminution de la piraterie au cours des dernières années représente un progrès important, mais elle ne signifie pas la disparition des risques. L’apparition ou l’expansion de menaces liées à l’instabilité terrestre ajoute désormais une dimension nouvelle à la sécurité maritime.
La CEDEAO doit ainsi concevoir la sécurité du Golfe de Guinée comme une composante d’une architecture sécuritaire régionale plus large. Les routes maritimes et les réseaux terrestres sont étroitement connectés; les marchandises illicites peuvent circuler de l’intérieur du continent vers les ports, tandis que les revenus générés par les activités maritimes criminelles peuvent alimenter des réseaux terrestres. La séparation entre sécurité maritime et sécurité terrestre devient donc de moins en moins pertinente.
7. Pourquoi les réponses nationales atteignent leurs limites
Aucun État ouest-africain ne dispose, à lui seul, de toutes les capacités nécessaires pour faire face à une menace aussi mobile et transnationale. Les contraintes budgétaires, les insuffisances en matière d’équipements, les difficultés logistiques, les limites des systèmes de renseignement et la faiblesse de certaines institutions réduisent l’efficacité des réponses nationales.
La nature même de la menace impose une réponse collective. Les groupes armés peuvent franchir une frontière lorsqu’ils sont sous pression dans un pays, modifier leurs itinéraires, exploiter les différences entre les législations nationales et utiliser plusieurs territoires pour organiser leurs activités. Une opération militaire efficace dans un État peut donc simplement déplacer le problème si elle n’est pas accompagnée d’une coordination avec les pays voisins.
La coopération régionale doit néanmoins être comprise dans un sens plus large que la seule coordination militaire. Elle doit inclure le développement des territoires marginalisés, la protection des populations, le renforcement des institutions locales, l’accès aux services publics et la prévention des conflits communautaires. La sécurité durable ne peut être construite uniquement par la force ; elle repose également sur la capacité de l’État à être présent, légitime et utile.
8. Renseignement et partage de données
Le renseignement constitue l’une des ressources les plus déterminantes de toute stratégie antiterroriste. Face à des groupes mobiles et adaptatifs, la supériorité militaire ne suffit pas si elle n’est pas accompagnée d’une capacité à identifier les réseaux, anticiper les mouvements, comprendre les modes de financement et détecter rapidement les menaces.
Le partage du renseignement demeure cependant limité par plusieurs obstacles: méfiance entre services, rivalités politiques, différences de procédures, faiblesse des infrastructures numériques et insuffisance des moyens techniques. La CEDEAO a développé des mécanismes de coordination, mais leur efficacité dépend de la volonté des États de partager des informations sensibles et de faire confiance aux institutions communes.
La coopération avec les pays de l’AES représente ici un enjeu particulièrement important. Les groupes armés exploitent précisément les espaces où la coopération institutionnelle est faible. La création de mécanismes permettant un échange sécurisé et ciblé d’informations entre les différents États de la région pourrait constituer l’un des domaines les plus pragmatiques d’une future coexistence entre la CEDEAO et l’AES.
9. Coopération militaire
La coopération militaire ouest-africaine possède une histoire ancienne, mais elle a toujours été confrontée à des difficultés de financement, de commandement, de coordination et de disponibilité des forces. La Force en attente de la CEDEAO a constitué une tentative importante de créer une capacité collective, mais son fonctionnement a montré les limites d’une structure dépendante des contributions nationales et des décisions politiques des États membres.
La volonté de rendre opérationnelle une force régionale de lutte contre le terrorisme répond à cette faiblesse. Une capacité plus permanente pourrait permettre une réaction plus rapide aux crises, une meilleure planification et une plus grande continuité opérationnelle. Mais la création d’une telle force ne constitue pas une solution automatique.
Le financement, la chaîne de commandement, la composition des contingents, les règles d’engagement et la responsabilité politique des opérations doivent être définis avec précision. Surtout, les États membres doivent avoir la certitude qu’une capacité régionale de sécurité ne pourra pas être utilisée comme instrument de pression politique contre eux. La question militaire est donc inséparable de celle de la confiance institutionnelle.
10. Coopération policière et judiciaire
La lutte contre le terrorisme et la criminalité organisée ne peut être réduite aux opérations militaires. Les réseaux doivent également être identifiés, leurs financements retracés, leurs membres poursuivis et leurs structures démantelées par les institutions policières et judiciaires.
La coopération policière régionale constitue à cet égard un instrument essentiel. Les échanges d’informations, les enquêtes conjointes, la coordination entre services et la circulation rapide des données peuvent permettre de suivre des réseaux qui traversent plusieurs pays. Mais leur efficacité reste limitée par les différences institutionnelles, les procédures administratives et les ressources disponibles.
La dimension judiciaire est encore plus complexe. Les différences entre les législations, les difficultés liées à l’extradition, la lenteur de certaines procédures et la faiblesse des systèmes judiciaires peuvent créer des espaces d’impunité. La CEDEAO devrait donc poursuivre ses efforts d’harmonisation juridique, renforcer les mécanismes de coopération judiciaire et améliorer la capacité des États à poursuivre les crimes transfrontaliers. Une architecture sécuritaire crédible ne peut exister sans une architecture judiciaire capable de lui donner une suite durable.
11. Sécurité maritime
La sécurité maritime du Golfe de Guinée demeure un enjeu stratégique majeur pour la CEDEAO. Les économies côtières dépendent fortement des échanges maritimes, tandis que les ressources énergétiques, les infrastructures portuaires et une part importante des activités commerciales sont concentrées sur le littoral.
La CEDEAO a développé une stratégie de sécurité maritime intégrée et différents mécanismes de coopération destinés à renforcer la surveillance des eaux régionales et la coordination entre les États. Les progrès réalisés contre la piraterie démontrent qu’une coopération régionale soutenue peut produire des résultats concrets. Mais la persistance de la pêche illicite, des trafics et d’autres formes de criminalité maritime montre que cette architecture doit continuer à évoluer.
La sécurité maritime doit également être reliée à la sécurité continentale. Les trafics maritimes disposent de ramifications terrestres et les réseaux criminels exploitent les connexions entre ports, frontières et corridors intérieurs. La stabilité du Golfe de Guinée dépend donc, en partie, de la stabilité des espaces sahéliens avec lesquels il est économiquement et géographiquement connecté.
12. La question d’une force régionale
La création d’une véritable force régionale demeure l’une des questions les plus sensibles de la politique sécuritaire ouest-africaine. Une force permanente présenterait un avantage évident : disposer d’une capacité rapidement mobilisable sans devoir recommencer à chaque crise le processus politique et logistique de constitution d’une coalition.
Mais cette ambition implique un changement institutionnel majeur. Il faudrait déterminer son financement durable, son commandement, ses règles d’engagement, la répartition des contributions nationales et son articulation avec les mécanismes de renseignement, de police et de justice. Il faudrait également définir clairement les circonstances dans lesquelles elle pourrait être déployée.
La question fondamentale n’est donc pas seulement de savoir si la CEDEAO peut créer une force régionale, mais si ses États membres sont prêts à lui donner les moyens politiques, financiers et opérationnels de fonctionner. Sans consensus sur ces éléments, une nouvelle structure risquerait de reproduire les limites des mécanismes précédents.
13. Les enseignements des expériences précédentes
La CEDEAO possède une expérience considérable en matière de maintien de la paix et d’intervention régionale. Les opérations de l’ECOMOG au Liberia et en Sierra Leone, ainsi que les différentes missions conduites en Afrique de l’Ouest, ont démontré la capacité des États membres à mobiliser des forces communes dans des situations de crise.
Elles ont également révélé plusieurs limites fondamentales. La première concerne le financement: une opération militaire régionale ne peut être durable sans ressources prévisibles. La deuxième concerne la coordination: les opérations efficaces associent généralement action militaire, médiation politique et soutien institutionnel. La troisième concerne la confiance: lorsque les États contributeurs poursuivent des objectifs divergents, la cohésion opérationnelle se détériore.
Ces enseignements devraient guider la prochaine génération de l’architecture sécuritaire de la CEDEAO. Il ne suffit plus de créer des structures; il faut garantir leur financement, leur préparation, leur commandement et leur intégration dans une stratégie politique plus large. La sécurité doit être conçue comme un continuum reliant prévention, renseignement, intervention, justice, stabilisation et développement.
14. Peut-on construire une véritable architecture sécuritaire ouest-africaine?
La construction d’une véritable architecture sécuritaire ouest-africaine représente désormais une nécessité stratégique plutôt qu’une simple ambition institutionnelle. Cette architecture devrait être capable de prévenir les crises, d’anticiper les menaces, de répondre rapidement aux situations d’urgence et de contribuer à la stabilisation des territoires fragiles. Elle devrait associer les instruments diplomatiques, politiques, militaires, policiers, judiciaires et économiques au lieu de les traiter comme des domaines séparés.
La CEDEAO possède déjà plusieurs éléments de cette architecture : mécanismes de prévention des conflits, institutions chargées de la paix et de la sécurité, dispositifs militaires, instruments de coopération policière et judiciaire et stratégie de sécurité maritime. Le problème réside moins dans l’absence totale d’instruments que dans leur fragmentation, leur financement insuffisant et la difficulté à les mobiliser dans une stratégie cohérente.
Cette architecture devra également être pensée dans le cadre plus large du système africain de paix et de sécurité. Les relations avec l’Union africaine, les Nations unies et les autres mécanismes régionaux doivent être clarifiées afin d’éviter la duplication des initiatives et la dispersion des ressources. La rupture entre la CEDEAO et l’AES constitue ici un défi supplémentaire : la sécurité régionale ne pourra être durablement organisée en ignorant une partie substantielle de l’espace géographique concerné.
QUESTION STRATÉGIQUE
La CEDEAO peut-elle produire une sécurité régionale suffisamment concrète pour restaurer la confiance des États et des populations?
La réponse déterminera une part essentielle de l’avenir de l’organisation. Une CEDEAO incapable de protéger ses populations, de sécuriser ses corridors, de coordonner ses États membres et de prévenir l’expansion de la violence verra inévitablement son autorité s’éroder davantage. À l’inverse, une organisation capable de transformer la coopération régionale en résultats mesurables pourrait reconstruire une légitimité aujourd’hui fragilisée.
Le véritable test ne sera donc pas le nombre de déclarations adoptées, ni la multiplication des mécanismes institutionnels, mais la capacité à rendre la sécurité visible dans la vie quotidienne des populations. La crédibilité régionale se mesurera dans les villages frontaliers, sur les routes commerciales, dans les ports, dans les communautés exposées à la violence et dans la capacité des citoyens à retrouver une confiance élémentaire dans les institutions chargées de les protéger. C’est à ce niveau que se jouera, en définitive, la prochaine étape du régionalisme ouest-africain.
V. L’ÉCONOMIE: LE NOUVEAU CIMENT POSSIBLE DE L’INTÉGRATION
De l’espace économique à la puissance régionale
1. La promesse économique originelle
La CEDEAO a été fondée sur une promesse qui demeure au cœur de sa raison d’être: construire une véritable intégration économique capable de stimuler le développement, d’accroître les échanges et de contribuer à la réduction de la pauvreté. Cette ambition est restée largement inachevée, mais elle conserve toute son importance pour la légitimité de l’organisation. Les fondateurs de la CEDEAO avaient compris que des économies fragmentées en marchés nationaux relativement étroits ne pouvaient atteindre, séparément, la masse critique nécessaire pour affronter la compétition mondiale. L’intégration devait permettre de mutualiser les ressources, d’élargir les marchés et de financer des infrastructures régionales capables de soutenir une croissance plus dynamique et mieux répartie.
Cinquante ans plus tard, le bilan apparaît contrasté. Des avancées importantes ont été réalisées, notamment dans la libre circulation des personnes, le développement des corridors de transport et les interconnexions énergétiques. Pourtant, les ambitions économiques initiales demeurent loin d’être pleinement réalisées. Le commerce intra régional reste limité, les infrastructures demeurent insuffisantes, la dépendance à l’égard des marchés extérieurs reste forte et la pauvreté continue de représenter un défi majeur pour une grande partie de la population ouest africaine. La question n’est donc plus seulement de savoir si l’intégration économique demeure souhaitable, mais si la CEDEAO peut encore démontrer qu’elle constitue un instrument suffisamment efficace pour transformer cette interdépendance en véritable puissance régionale.
2. Les limites du commerce intra régional
Le commerce intra régional en Afrique de l’Ouest serait passé d’environ 5 % du commerce total dans les années 1980 à environ 12 à 15 % aujourd’hui. Près de 15 000 entreprises bénéficient du schéma de libéralisation et plus de 50 000 produits circulent avec des avantages tarifaires préférentiels. Cette progression témoigne d’une intégration réelle, mais encore insuffisante au regard du potentiel économique de la région. Les économies ouest africaines restent relativement peu diversifiées et fortement dépendantes des matières premières, tandis que de nombreuses entreprises locales demeurent de petite taille et disposent d’une compétitivité limitée. À cela s’ajoutent des barrières non tarifaires qui continuent de ralentir les échanges et d’en augmenter le coût.
La CEDEAO a pourtant développé plusieurs instruments destinés à faciliter le commerce, notamment le Tarif extérieur commun, le système de compensation des paiements et différents mécanismes de facilitation des échanges. Leur mise en œuvre demeure toutefois incomplète. Certains États membres n’ont pas pleinement adopté le Tarif extérieur commun, les procédures douanières restent lourdes et les infrastructures de transport ne répondent pas encore aux besoins d’une économie régionale véritablement intégrée. Le retrait des États sahéliens pourrait accentuer ces fragilités si les corridors reliant l’intérieur de la région aux façades maritimes étaient perturbés. La préservation des échanges et de la libre circulation commerciale devient ainsi un enjeu central malgré la rupture institutionnelle.
3. Les barrières non tarifaires
Les barrières non tarifaires constituent souvent un obstacle plus important que les droits de douane eux mêmes. Normes, réglementations, procédures administratives, contrôles aux frontières et exigences techniques peuvent ralentir considérablement les échanges, accroître les coûts de transaction et réduire les possibilités offertes aux entreprises locales. La CEDEAO a engagé des efforts pour réduire ces obstacles en travaillant à l’harmonisation des normes sanitaires, phytosanitaires et techniques, à la simplification des procédures douanières et à la mise en place de guichets uniques.
Ces progrès restent néanmoins incomplets. Les réglementations nationales demeurent parfois divergentes, les contrôles peuvent rester longs et les administrations frontalières ne disposent pas toujours des moyens ou de la formation nécessaires. Le problème révèle une difficulté structurelle de l’intégration régionale: des mesures nationales peuvent être parfaitement légitimes lorsqu’elles répondent à des impératifs de santé, de sécurité ou de protection de l’environnement, mais produire des distorsions lorsqu’elles ne sont pas coordonnées avec celles des autres États. La réduction durable de ces obstacles suppose donc des mécanismes régionaux plus efficaces de surveillance, d’harmonisation et de règlement des différends.
4. La libre circulation: succès, tensions et limites
La libre circulation des personnes demeure l’un des acquis les plus visibles de l’intégration ouest africaine. Des millions de citoyens se déplacent à travers l’espace communautaire pour travailler, étudier, commercer ou maintenir des liens familiaux. Ce principe, consacré par le Traité de Lagos et par les protocoles ultérieurs, constitue l’une des expressions les plus concrètes de l’idée d’une communauté régionale dépassant les frontières nationales.
Mais cette liberté produit également des tensions. Certains États membres s’inquiètent de la pression exercée par les mouvements migratoires sur leurs services publics et leurs marchés du travail. Dans certains contextes, les migrants peuvent être accusés de concurrencer les travailleurs locaux, tandis que les impératifs de sécurité conduisent à renforcer les contrôles aux frontières, créant une tension permanente entre mobilité et contrôle. La CEDEAO a cherché à répondre à ces difficultés par des mécanismes tels que le passeport communautaire, les cartes d’identité régionales et la reconnaissance des qualifications professionnelles. L’enjeu demeure cependant délicat: préserver la liberté de circulation tout en répondant aux préoccupations légitimes des États en matière de sécurité et de stabilité sociale.
5. Infrastructures et corridors régionaux
Les infrastructures constituent l’une des conditions fondamentales de l’intégration économique. La CEDEAO a développé plusieurs corridors majeurs, parmi lesquels le corridor Abidjan Lagos, qui relie la Côte d’Ivoire, le Ghana, le Togo, le Bénin et le Nigeria, le corridor Dakar Bamako, qui relie le Sénégal au Mali, et le corridor Tema Ouagadougou, qui connecte le Ghana au Burkina Faso. Ces axes jouent un rôle essentiel dans la circulation des marchandises, des personnes et des capitaux entre les différentes parties de la région.
Leur potentiel reste toutefois limité par l’insuffisance des infrastructures. Certaines routes sont dégradées, les réseaux ferroviaires demeurent incomplets ou vétustes, les capacités portuaires sont parfois saturées et plusieurs infrastructures aéroportuaires nécessitent d’importants investissements. La construction d’un véritable espace économique régional exige donc des investissements considérables et une planification coordonnée sur le long terme. La CEDEAO a engagé plusieurs programmes dans ce domaine, notamment autour des corridors de transport, de l’interconnexion électrique et du projet de gazoduc atlantique. Le portefeuille régional identifié représente environ 131 milliards d’euros répartis sur 201 projets structurants. La réalisation de ces ambitions demeure néanmoins confrontée aux difficultés de financement, aux lenteurs administratives et aux rivalités entre États.
6. Énergie et interdépendance
L’énergie constitue l’un des domaines dans lesquels l’interdépendance régionale apparaît avec le plus de force. Le système d’échanges d’électricité de la CEDEAO, à travers le West African Power Pool, permet aux pays disposant de capacités de production importantes, notamment le Ghana, la Côte d’Ivoire et le Nigeria, de fournir de l’électricité aux États confrontés à des déficits, parmi lesquels le Bénin, le Togo et le Burkina Faso. Cette interconnexion permet de mutualiser les ressources, de réduire certains coûts et de limiter les risques liés aux pénuries.
Le système demeure néanmoins vulnérable. Les réseaux sont parfois vieillissants, les investissements restent insuffisants et des facteurs tels que les sécheresses, les conflits ou les défaillances techniques peuvent provoquer des déséquilibres. L’intégration énergétique constitue ainsi à la fois une avancée majeure et une source de dépendance réciproque: plus les réseaux sont interconnectés, plus leur fonctionnement dépend de la stabilité de l’ensemble régional.
Dans cette perspective, le gazoduc atlantique reliant le Nigeria au Maroc représente un projet d’une portée particulière. Les États de la CEDEAO ont signé l’accord intergouvernemental correspondant lors du sommet de Freetown. À terme, cette infrastructure pourrait contribuer à renforcer les connexions énergétiques entre l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique du Nord et à donner une dimension continentale supplémentaire à l’intégration énergétique.
7. Le gazoduc atlantique
Le gazoduc atlantique constitue l’un des projets énergétiques les plus ambitieux envisagés pour l’Afrique de l’Ouest. Il doit transporter le gaz naturel du Nigeria vers le Maroc en traversant plusieurs pays ouest africains. Son coût, évalué à plusieurs dizaines de milliards de dollars, en fait un projet susceptible d’avoir des conséquences importantes sur l’organisation énergétique et économique de la région.
L’approbation de l’accord intergouvernemental par les pays de la CEDEAO lors du sommet de Freetown traduit une volonté de préserver et d’approfondir l’intégration énergétique. La réalisation du projet reste toutefois confrontée à des défis considérables, notamment en matière de financement, de sécurité et de viabilité économique. Le tracé traverse en effet des zones où les conditions sécuritaires peuvent compliquer la construction et la protection des infrastructures.
Si ces obstacles peuvent être surmontés, le gazoduc pourrait favoriser la création d’emplois, accroître les recettes publiques et soutenir le développement industriel dans les pays concernés. Il suppose cependant une coopération durable entre les États traversés, ce qui représente un défi particulier dans un environnement régional marqué par une fragmentation politique croissante.
8. Agriculture et sécurité alimentaire
L’agriculture demeure un secteur vital pour l’Afrique de l’Ouest. Elle emploie une grande partie de la population active, contribue directement à la sécurité alimentaire et constitue une source essentielle de revenus pour des millions de ménages. Pourtant, le secteur reste confronté à des difficultés structurelles: faible productivité, dépendance à l’égard des intrants importés, vulnérabilité aux changements climatiques et accès encore insuffisant aux marchés.
Les perspectives alimentaires demeurent préoccupantes. Selon les estimations du Cadre Harmonisé mentionnées dans cette analyse, environ 49,5 millions de personnes pourraient être confrontées à l’insécurité alimentaire au cours de la prochaine période de soudure, le Nigeria représentant plus de 60% des populations concernées. Dans les trois États de l’AES, 7,5 millions de personnes étaient classées au début de 2025 dans des situations correspondant à la crise alimentaire, à l’urgence ou à la famine.
Face à cette situation, la CEDEAO a développé ECOWAP, sa politique agricole régionale, destinée à accroître la production, réduire la dépendance aux importations et renforcer la sécurité alimentaire. Le Fonds régional pour l’agriculture et l’alimentation, géré par la BIDC, a également validé son plan de travail et son budget pour la période 2025 à 2027 afin d’intensifier le financement des programmes agricoles dans les États membres. Créé en 2011, ce fonds a notamment pour mission de financer le programme régional d’investissement associé à ECOWAP.
9. Industrialisation et chaînes de valeur régionales
L’industrialisation représente l’une des conditions essentielles d’une transformation durable des économies ouest africaines. Une grande partie de la région demeure fortement dépendante de l’exportation de matières premières telles que le pétrole, les minerais, le cacao ou le café. Cette structure économique expose les États aux fluctuations des prix internationaux et limite leur capacité à créer suffisamment d’emplois à forte valeur ajoutée.
La CEDEAO a identifié plusieurs secteurs susceptibles de soutenir une industrialisation régionale: transformation des produits agricoles, industrie légère, énergie et industries extractives. Le développement de chaînes de valeur régionales permettrait aux différents États de renforcer leurs complémentarités, de transformer davantage les ressources sur place et d’accroître les échanges de produits à plus forte valeur ajoutée plutôt que de continuer à privilégier l’exportation de matières premières.
La mise en œuvre d’une telle stratégie reste toutefois complexe. Les États peuvent hésiter à ouvrir leurs marchés aux produits de leurs voisins lorsqu’ils craignent une concurrence pour leurs propres industries. L’intégration industrielle suppose donc un équilibre entre ouverture régionale et accompagnement des industries naissantes, afin que l’intégration ne soit pas perçue comme une menace mais comme un moyen d’accroître les capacités productives de l’ensemble régional.
10. Numérisation du commerce
La numérisation du commerce ouvre une nouvelle perspective pour l’intégration économique ouest africaine. Le commerce électronique, les paiements mobiles et les plateformes numériques peuvent réduire les coûts de transaction, faciliter l’accès aux marchés et offrir de nouvelles possibilités aux entreprises locales, notamment aux petites et moyennes entreprises.
La CEDEAO a engagé plusieurs initiatives destinées à favoriser cette transformation, notamment à travers la simplification numérique des procédures douanières, le développement d’un environnement favorable aux paiements mobiles et le soutien aux plateformes de commerce électronique. La numérisation peut également contribuer à réduire certaines disparités territoriales, car les entreprises situées dans des zones rurales ou éloignées peuvent accéder à des marchés qui leur seraient difficilement accessibles par les seuls réseaux physiques.
Cette transformation reste cependant conditionnée par la disponibilité des infrastructures numériques. Les réseaux, les services et l’accès aux technologies doivent être suffisamment développés pour que les bénéfices de la transformation numérique ne restent pas concentrés dans les grands centres urbains. La CEDEAO doit donc considérer la numérisation du commerce comme une composante à part entière de sa stratégie d’intégration économique.
11. Le rôle du secteur privé
Le secteur privé constitue enfin un acteur indispensable de l’intégration économique. Les entreprises transnationales, les chambres de commerce et les organisations professionnelles participent directement au développement des échanges et à la création de chaînes de valeur régionales. Une intégration conçue uniquement par les institutions publiques risquerait de rester éloignée des réalités économiques auxquelles sont confrontées les entreprises.
La Fédération des chambres de commerce de la CEDEAO joue à cet égard un rôle d’interface entre les milieux économiques et les institutions régionales. Elle défend notamment la simplification des procédures, l’harmonisation des normes et la création de guichets uniques destinés à faciliter l’activité des entreprises.
Le dialogue entre les pouvoirs publics et le secteur privé apparaît donc comme une condition de l’efficacité de l’intégration. Les politiques économiques régionales doivent être élaborées avec ceux qui les mettent en œuvre et en subissent directement les contraintes. Institutionnaliser ce dialogue, renforcer les mécanismes de consultation et associer davantage les représentants du secteur privé aux processus régionaux permettrait de rapprocher les ambitions institutionnelles de la réalité des marchés ouest africains.
12. Jeunesse, emploi et transformation économique
La jeunesse constitue l’une des principales forces démographiques et économiques de l’Afrique de l’Ouest, mais également l’un de ses défis structurels les plus importants. Environ 60% de la population de la région a moins de vingt-cinq ans. Cette génération est généralement mieux instruite, davantage connectée aux réseaux numériques et plus exposée aux transformations de l’économie mondiale, mais elle demeure confrontée à un marché du travail marqué par la faiblesse de l’emploi formel, la prédominance du secteur informel et la précarité des revenus. La question de l’emploi des jeunes ne peut donc être dissociée de celle de la transformation productive de la région.
Cette transformation suppose des investissements soutenus dans l’éducation, la formation professionnelle, les infrastructures et l’accès aux technologies, mais également des réformes capables d’améliorer l’environnement des affaires, de soutenir l’entrepreneuriat et de faciliter l’accès au financement. La CEDEAO a engagé plusieurs initiatives dans ces domaines, notamment à travers des programmes de formation, des mécanismes de soutien à l’entrepreneuriat et des dispositifs favorisant la mobilité professionnelle. Leur impact demeure toutefois limité par l’insuffisance des ressources et une coordination encore imparfaite. Dans une région où la dynamique démographique reste particulièrement forte, la création d’emplois productifs pour les jeunes doit ainsi être considérée non seulement comme une priorité économique, mais aussi comme une condition essentielle de la stabilité sociale et politique.
13. CEDEAO et AES: confrontation ou coexistence?
La question du rapport entre la CEDEAO et l’AES ne peut être dissociée de cette réalité économique et humaine. La rupture institutionnelle ne supprime ni les échanges commerciaux, ni les corridors de transport, ni les mouvements de populations, ni les interdépendances énergétiques et financières qui relient les États sahéliens aux économies côtières. La véritable question n’est donc plus seulement de savoir si les deux ensembles peuvent éviter la confrontation, mais s’ils peuvent organiser une coexistence pragmatique dans un espace régional dont les réalités économiques dépassent les frontières institutionnelles.
La confrontation pourrait sembler, à court terme, la voie la plus simple. La CEDEAO peut considérer l’AES comme un défi direct à son projet d’intégration, tandis que les gouvernements sahéliens peuvent continuer à présenter la Communauté comme une organisation dominée par les intérêts des États côtiers ou influencée par des puissances extérieures. Une telle logique risquerait toutefois d’approfondir durablement la fragmentation régionale. Les économies sahéliennes ont besoin des ports et des corridors côtiers pour accéder aux marchés internationaux, tandis que les économies côtières ont intérêt à préserver leurs échanges avec les marchés du Sahel. La géographie économique impose ainsi des contraintes que la rupture politique ne peut effacer.
La coexistence apparaît dès lors plus complexe, mais également plus réaliste. Elle suppose que la CEDEAO et l’AES reconnaissent leurs réalités institutionnelles respectives, acceptent leurs différences politiques et recherchent des mécanismes de coopération dans les domaines où leurs intérêts demeurent convergents. La sécurité transfrontalière, le commerce, la mobilité des personnes, la lutte contre les trafics, les infrastructures régionales, la gestion des ressources partagées et certaines questions diplomatiques constituent autant de domaines dans lesquels une coopération fonctionnelle demeure possible. La CEDEAO a d’ailleurs réaffirmé sa volonté de maintenir le dialogue avec les États de l’AES et d’explorer un mécanisme pragmatique de coopération en matière de sécurité. Cette orientation ne règle pas les différends politiques, mais elle ouvre la possibilité d’une relation fondée moins sur la confrontation institutionnelle que sur la gestion des interdépendances.
14. De la taille du marché à la puissance économique
L’intégration économique offre aux États ouest-africains la possibilité de dépasser la simple logique de taille de marché pour construire une véritable puissance économique régionale. La mise en commun des marchés, des ressources, des infrastructures et des compétences peut permettre à la région d’atteindre une masse critique susceptible d’accroître son influence dans les négociations internationales, d’attirer davantage d’investissements et de renforcer son pouvoir de négociation face aux grandes puissances économiques.
Le potentiel de la CEDEAO est considérable: près de 400 millions de consommateurs, des ressources naturelles importantes et une position géographique stratégique entre l’Atlantique, le Sahel et les grands marchés africains. Pourtant, cette puissance demeure largement potentielle tant que les économies nationales restent insuffisamment intégrées. La question centrale n’est donc plus seulement celle du nombre de consommateurs ou du volume cumulé des ressources, mais celle de la capacité à transformer ces atouts dispersés en une force économique cohérente.
Cette transformation exige un approfondissement de l’intégration, une meilleure harmonisation des politiques économiques et commerciales et des institutions régionales capables d’assurer l’application effective des décisions communes. Elle relève autant de la volonté politique que de la rationalité économique. Sans engagement durable des États, la taille du marché restera une donnée statistique; avec une intégration effective, elle peut devenir un véritable instrument de puissance.
15. L’intégration comme instrument de souveraineté collective
L’intégration économique peut également être conçue comme un instrument de souveraineté collective. Dans un environnement international dominé par de grands ensembles économiques et des rapports de force asymétriques, des États agissant séparément disposent souvent d’une capacité de négociation limitée. À l’inverse, une région capable de coordonner ses politiques, de mutualiser certaines ressources et de parler d’une voix commune peut davantage défendre ses intérêts et négocier avec ses partenaires extérieurs sur des bases plus équilibrées.
Cette conception permet de dépasser l’opposition classique entre intégration et souveraineté. Mutualiser certaines prérogatives ne signifie pas nécessairement les abandonner; cela peut au contraire permettre aux États de renforcer collectivement une capacité d’action qu’ils ne pourraient exercer seuls. La difficulté consiste à convaincre les gouvernements et les populations que cette souveraineté collective produit des bénéfices réels et mesurables.
La CEDEAO doit donc présenter l’intégration comme un moyen plutôt que comme une finalité institutionnelle. Sa pertinence se mesurera à sa capacité à améliorer les conditions de vie, à faciliter les échanges, à créer des emplois, à développer les infrastructures et à contribuer à la stabilité régionale. Lorsque l’intégration produit des résultats concrets, elle devient un facteur de souveraineté et de prospérité; lorsqu’elle demeure principalement institutionnelle, elle risque de perdre progressivement son pouvoir de conviction.
CPGNNews Strategic Insight
Une intégration qui ne produit pas de prospérité perceptible finit par perdre sa légitimité. La crédibilité économique de la CEDEAO dépendra donc moins de la multiplication des mécanismes institutionnels que de sa capacité à produire des résultats visibles dans la vie quotidienne des populations ouest-africaines: infrastructures fonctionnelles, emplois, circulation plus fluide des biens et des personnes, accès élargi à l’énergie et développement de nouvelles chaînes de valeur régionales. La question fondamentale n’est plus seulement de savoir si l’Afrique de l’Ouest peut s’intégrer, mais si cette intégration peut produire une prospérité suffisamment tangible pour redevenir un projet politique partagé.
VI. L’IMPÉRATIF CITOYEN : DE LA CEDEAO DES ÉTATS À LA CEDEAO DES POPULATIONS
La prochaine bataille sera celle de la confiance
1. Que signifie l’intégration pour un citoyen ordinaire?
L’intégration régionale est souvent présentée à travers le langage des traités, des institutions et des politiques publiques. Pour les citoyens ouest africains, elle se mesure pourtant à des réalités beaucoup plus concrètes: la possibilité de franchir une frontière sans obstacle disproportionné, de trouver un emploi, de faire du commerce, d’accéder à des biens et services abordables, de circuler librement et de vivre dans un environnement sécurisé. La CEDEAO a été conçue au service de ces populations, mais elle demeure souvent perçue comme une organisation principalement animée par les chefs d’État et les administrations. Les sommets, les décisions et les mécanismes institutionnels restent parfois éloignés de la vie quotidienne des citoyens, créant un déficit de compréhension qui fragilise nécessairement l’adhésion au projet régional.
La question n’est donc plus seulement de savoir si la CEDEAO produit des décisions, mais si les populations comprennent leur utilité et peuvent en mesurer les effets. L’organisation doit renforcer sa transparence, expliquer plus clairement ses politiques et rendre compte de leurs résultats. Elle doit également créer des espaces permettant aux citoyens, aux organisations de la société civile et aux acteurs économiques d’exprimer leurs attentes. Une intégration durable ne peut être uniquement administrée par les États; elle doit progressivement devenir un projet compris, approprié et défendu par les sociétés ouest africaines elles mêmes.
2. Mobilité et libre circulation
La libre circulation des personnes demeure l’un des acquis les plus visibles de l’intégration ouest africaine. Des millions de citoyens peuvent franchir les frontières de la région, s’installer dans un autre pays, travailler, étudier, commercer ou rejoindre leur famille. Pour une grande partie des populations, cette mobilité constitue l’une des manifestations les plus concrètes de l’existence d’un espace régional commun.
Mais cette liberté produit également des tensions. Dans certains pays, l’arrivée de travailleurs ou de commerçants étrangers peut être perçue comme une concurrence sur le marché du travail ou comme une pression supplémentaire sur les services publics. La mobilité peut aussi susciter des préoccupations sécuritaires lorsque les États cherchent à empêcher la circulation de groupes criminels ou terroristes. Le véritable enjeu pour la CEDEAO consiste donc à préserver la liberté de circulation tout en renforçant les mécanismes permettant de répondre aux tensions sociales, économiques et sécuritaires qu’elle peut engendrer. La libre circulation ne pourra durablement survivre que si elle est accompagnée de politiques capables de protéger à la fois les droits des migrants et les intérêts des communautés d’accueil.
3. Emploi et opportunités
L’emploi demeure l’une des préoccupations centrales des populations ouest africaines, particulièrement des jeunes. La CEDEAO peut contribuer à élargir les opportunités en facilitant la mobilité professionnelle, en favorisant le développement des entreprises régionales et en soutenant les programmes de formation. Mais l’enjeu est désormais celui de résultats visibles et mesurables. Une politique régionale de l’emploi ne peut se limiter à multiplier les programmes ; elle doit permettre aux citoyens de percevoir une amélioration réelle de leurs perspectives professionnelles.
La reconnaissance des qualifications constitue à cet égard un instrument essentiel. Un professionnel formé dans un État membre devrait pouvoir valoriser ses compétences dans un autre pays sans être confronté à des procédures excessivement longues ou coûteuses. Des progrès ont été accomplis, mais l’application demeure inégale. Le même constat vaut pour l’entrepreneuriat. Les jeunes entrepreneurs ont besoin d’un environnement dans lequel l’accès au financement, la simplification administrative, l’accompagnement technique et l’accès aux marchés régionaux deviennent des réalités. L’intégration économique ne prendra tout son sens que lorsqu’elle permettra à un jeune de considérer l’espace ouest africain non comme une succession de marchés nationaux, mais comme un véritable espace d’opportunités.
4. Prix, alimentation et pouvoir d’achat
Pour les ménages, l’intégration régionale se juge également à travers le coût de la vie. Le prix des denrées alimentaires, de l’énergie et des services détermine directement le pouvoir d’achat et, par conséquent, la perception de la stabilité économique. Une meilleure circulation des marchandises, l’élargissement des marchés et la coordination des politiques agricoles peuvent contribuer à réduire certains coûts et à renforcer la disponibilité des produits essentiels.
La CEDEAO dispose déjà de mécanismes destinés à répondre aux crises alimentaires et à soutenir la production régionale. Pourtant, les prix demeurent vulnérables aux fluctuations des marchés internationaux, aux chocs climatiques et aux dysfonctionnements des circuits de production et de distribution. La stabilité alimentaire est donc autant une question économique qu’une question politique. Les épisodes de forte hausse des prix ont régulièrement montré leur capacité à provoquer des tensions sociales. Une organisation régionale crédible doit être capable d’anticiper ces crises, de surveiller les marchés, de renforcer les réserves alimentaires et de coordonner des réponses rapides lorsque les populations sont directement exposées.
5. Électricité et services essentiels
L’accès à l’électricité, à l’eau, à la santé et à l’éducation constitue l’une des dimensions les plus fondamentales du bien être des populations. Dans plusieurs parties de l’Afrique de l’Ouest, notamment dans les zones rurales, cet accès demeure insuffisant. L’intégration régionale peut contribuer à réduire ces disparités en permettant aux États de mutualiser certains investissements et de coordonner leurs politiques publiques.
Les interconnexions électriques illustrent concrètement cette logique. Elles permettent à des États disposant de capacités de production plus importantes d’alimenter des pays confrontés à des déficits, tandis que les corridors régionaux facilitent la circulation des biens et des personnes vers les centres économiques et les services essentiels. Mais les infrastructures ne peuvent produire leurs effets que si elles répondent aux besoins réels des populations et si leur réalisation s’accompagne de mécanismes transparents de financement, de suivi et d’évaluation. L’intégration doit donc être mesurée non seulement par le nombre de projets annoncés, mais par leur capacité à transformer concrètement les conditions de vie.
6. Sécurité et dignité
La sécurité constitue une condition fondamentale de la dignité humaine. Une population qui ne peut se déplacer librement, travailler, commercer, envoyer ses enfants à l’école ou accéder aux services essentiels ne peut véritablement bénéficier des promesses de l’intégration. La CEDEAO doit donc considérer la sécurité comme une responsabilité régionale qui dépasse la seule lutte contre le terrorisme.
La sécurité possède en effet plusieurs dimensions. Elle est physique lorsqu’elle protège les citoyens contre la violence; économique lorsqu’elle garantit la possibilité de travailler et de subvenir à ses besoins; alimentaire lorsqu’elle assure l’accès à une nourriture suffisante; sanitaire lorsqu’elle permet d’accéder aux soins. Une approche régionale crédible doit intégrer ces différentes dimensions. La dignité implique également que les citoyens soient respectés par leurs gouvernements et par les institutions régionales, qu’ils puissent être entendus et qu’ils disposent de mécanismes permettant de contester les décisions qui affectent leurs droits et leurs intérêts. La CEDEAO ne pourra restaurer sa légitimité sans faire de cette relation de respect avec les populations un principe concret de sa gouvernance.
7. La jeunesse ouest africaine
La jeunesse constitue l’une des principales forces démographiques, économiques et politiques de l’Afrique de l’Ouest. Elle est aussi l’une des catégories les plus exposées au chômage, à la précarité et au manque de perspectives. Cette situation donne à la question de la jeunesse une dimension qui dépasse largement la politique sociale: elle touche directement à la stabilité politique et à l’avenir du projet régional.
La CEDEAO doit donc faire de l’emploi, de la formation et de la participation citoyenne des jeunes des priorités stratégiques. Mais cette politique ne peut être conçue sans les jeunes eux mêmes. Leur participation aux débats et aux décisions qui concernent leur avenir est devenue un enjeu de légitimité. Une institution qui ne parvient pas à dialoguer avec la génération appelée à porter l’avenir de la région risque de voir se creuser davantage le fossé entre les structures régionales et les sociétés qu’elles prétendent servir.
8. Une génération connectée
La jeunesse ouest africaine est également une génération profondément connectée. Les réseaux sociaux, les plateformes numériques et les applications mobiles ont transformé les modes de communication, d’information et de mobilisation. Cette transformation constitue une formidable opportunité pour rapprocher les institutions des citoyens, mais elle expose également les sociétés à la désinformation, aux manipulations et aux discours extrémistes.
La CEDEAO doit donc considérer le numérique comme un instrument de gouvernance régionale. Elle peut utiliser les plateformes numériques pour expliquer ses politiques, recueillir les opinions des citoyens et créer de nouveaux espaces de dialogue. Cette transformation possède également une dimension économique: les jeunes peuvent développer des entreprises numériques, créer des services innovants et accéder à des marchés dépassant largement les frontières nationales. Pour que cette dynamique puisse se développer, l’organisation régionale doit contribuer à créer un environnement numérique favorable, fondé sur des infrastructures accessibles, des règles cohérentes et un meilleur accès au financement.
9. Les réseaux sociaux et la perception de la politique régionale
Les réseaux sociaux occupent désormais une place centrale dans la formation des opinions politiques. Une part croissante des citoyens s’informe, débat et se mobilise à travers des plateformes numériques où circulent simultanément des informations vérifiées, des opinions personnelles, des rumeurs et des contenus manipulatoires. La perception d’une institution comme la CEDEAO se construit donc de plus en plus dans cet espace numérique.
L’organisation ne peut ignorer cette évolution. Une communication institutionnelle limitée aux communiqués officiels et aux sommets ne suffit plus à répondre aux attentes d’une population connectée. La CEDEAO doit développer une présence numérique plus directe, accessible et réactive, capable d’expliquer ses décisions, de répondre aux interrogations et de corriger rapidement les informations manifestement erronées. Cette communication doit toutefois éviter de se transformer en simple propagande institutionnelle. Sa crédibilité dépendra avant tout de sa capacité à reconnaître les critiques légitimes, à présenter ses résultats avec transparence et à établir un dialogue réel avec les citoyens.
10. La bataille narrative
La crise de confiance autour de la CEDEAO possède également une dimension narrative. L’organisation est aujourd’hui confrontée à plusieurs récits concurrents qui la présentent tantôt comme une institution dominée par les intérêts des États côtiers, tantôt comme une bureaucratie éloignée des réalités sociales, tantôt comme un relais des anciennes puissances extérieures. Ces perceptions ne sont pas toujours fondées sur une analyse complète de son action, mais elles ont une influence politique réelle parce qu’elles déterminent la manière dont les populations interprètent ses décisions.
La réponse ne peut pas être une simple campagne de communication. La CEDEAO doit construire un récit crédible à partir de résultats concrets: mobilité, sécurité, infrastructures, commerce, emploi et protection des populations. Elle doit démontrer que l’intégration régionale peut produire une valeur ajoutée perceptible et qu’elle constitue un moyen de renforcer la capacité collective des sociétés ouest africaines. La bataille narrative ne se gagnera donc pas seulement par les mots, mais par la cohérence entre les promesses de l’organisation et les réalités vécues par les citoyens.
11. L’écart entre institutions et populations
L’un des principaux défis auxquels la CEDEAO est confrontée réside dans la distance qui sépare ses institutions des populations. Beaucoup de citoyens connaissent mal ses compétences, ses mécanismes et ses réalisations. Cette distance nourrit l’idée d’une organisation lointaine, essentiellement administrative et politique, dont les décisions ne répondraient pas directement aux préoccupations quotidiennes.
Réduire cet écart constitue à la fois une exigence démocratique et une condition d’efficacité. Une politique régionale conçue sans tenir compte des réalités vécues sur le terrain risque de rester théorique ou de rencontrer des résistances au moment de sa mise en œuvre. La participation citoyenne doit donc être considérée non comme un élément décoratif de la gouvernance régionale, mais comme un instrument permettant d’améliorer la pertinence des politiques publiques. Plus les populations seront associées à la définition des priorités, plus l’intégration pourra être perçue comme leur propre projet.
12. Reconstruire la confiance
La confiance constitue finalement le capital politique le plus précieux de toute organisation régionale. Or, les crises politiques, les sanctions, les tensions avec les États sahéliens et les lenteurs institutionnelles ont contribué à fragiliser la confiance dont bénéficie la CEDEAO auprès d’une partie des populations. Cette érosion ne peut être inversée par une seule déclaration politique. Elle exige une transformation progressive de la relation entre l’organisation, les États membres et les citoyens.
Cette reconstruction passe d’abord par des résultats concrets, par davantage de transparence et par une véritable obligation de rendre des comptes. Elle passe également par le dialogue avec les sociétés civiles, les syndicats, les organisations professionnelles, les universitaires, les médias et les citoyens. Ce dialogue ne doit pas être occasionnel, organisé uniquement lors des crises, mais devenir une composante permanente de la gouvernance régionale.
La question fondamentale n’est donc plus seulement de savoir si la CEDEAO peut préserver ses institutions, mais si elle peut reconstruire une relation de confiance avec les sociétés qu’elle représente. L’organisation dispose encore d’atouts considérables: un espace économique important, des décennies d’expérience institutionnelle, des mécanismes de mobilité et une architecture régionale qui demeure indispensable à de nombreux secteurs. Mais ces acquis ne suffiront pas si les populations ne voient plus dans la CEDEAO un instrument capable de répondre à leurs préoccupations et de protéger leurs intérêts.
Thèse CPGNNews
La CEDEAO ne peut plus être seulement une affaire de chefs d’État. Elle doit devenir une affaire de citoyens. Cette évolution implique un changement profond de culture institutionnelle. Il ne s’agit pas de substituer les populations aux États, mais de faire évoluer l’intégration d’un projet essentiellement intergouvernemental vers un projet davantage porté par les sociétés. Transparence, participation, mobilité, emploi, sécurité, dignité et obligation de rendre des comptes doivent ainsi devenir les critères à partir desquels les citoyens jugeront la pertinence de l’intégration régionale. La prochaine bataille de la CEDEAO ne sera donc pas uniquement institutionnelle ou diplomatique. Elle sera celle de la confiance.
VII. LA NOUVELLE FRONTIÈRE: NUMÉRIQUE, IA ET CLIMAT
L’intégration régionale face aux défis que les anciens traités n’avaient pas prévus
1. L’Afrique de l’Ouest numérique
L’Afrique de l’Ouest traverse une transformation numérique qui modifie progressivement les structures économiques, sociales et institutionnelles de la région. La forte progression de l’usage des téléphones mobiles, l’extension des réseaux de fibre optique et l’implantation progressive de centres de données créent de nouvelles possibilités pour le développement économique, la fourniture des services publics et la participation citoyenne. Le numérique peut rapprocher les populations des institutions, réduire certains coûts de transaction, faciliter l’accès à l’information et ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises régionales. Mais cette transformation crée également de nouvelles vulnérabilités. La dépendance à l’égard de technologies et d’infrastructures importées peut devenir une question de souveraineté, tandis que la fracture numérique entre espaces urbains et ruraux, mais aussi entre générations, risque d’accentuer les inégalités existantes. À cela s’ajoutent les cybermenaces, le piratage, la criminalité en ligne et la désinformation, qui peuvent affecter directement la stabilité des sociétés. La CEDEAO doit donc concevoir une véritable stratégie numérique régionale, capable de soutenir les opportunités tout en réduisant les risques, à travers des investissements dans les infrastructures, la formation des compétences, la protection des données et la régulation des plateformes.
2. Infrastructures et souveraineté numérique
Les infrastructures numériques, qu’il s’agisse des câbles sous marins, des réseaux terrestres ou des centres de données, constituent désormais l’une des infrastructures fondamentales de la puissance économique. Or l’Afrique de l’Ouest demeure largement dépendante d’infrastructures contrôlées ou exploitées par des opérateurs étrangers. Cette dépendance constitue une vulnérabilité stratégique: une rupture de câble, une défaillance technique majeure ou une décision unilatérale d’un opérateur peut perturber la connectivité de plusieurs territoires. La souveraineté numérique devient ainsi une composante de la souveraineté économique et politique. La CEDEAO doit encourager le développement d’infrastructures régionales, soutenir la création de centres de données locaux et favoriser l’émergence d’acteurs numériques capables de porter une partie de la capacité technologique de la région. Elle doit également renforcer sa capacité de négociation avec les opérateurs internationaux afin de garantir la sécurité, la continuité et la fiabilité des réseaux. La souveraineté numérique ne signifie toutefois pas l’autarcie. Elle signifie que les décisions relatives aux infrastructures stratégiques, aux données et à la continuité des services numériques doivent pouvoir être prises dans l’intérêt des sociétés ouest africaines.
3. Données et dépendance technologique
Les données sont devenues une ressource stratégique au même titre que certaines ressources économiques traditionnelles. Les plateformes numériques collectent, traitent et valorisent des volumes considérables d’informations relatives à leurs utilisateurs, alors qu’une partie importante de ces données est traitée ou stockée dans des infrastructures situées à l’extérieur de la région. Cette situation pose une question fondamentale de contrôle et de souveraineté. La dépendance technologique est tout aussi préoccupante. Les logiciels, applications et systèmes d’exploitation utilisés quotidiennement en Afrique de l’Ouest sont majoritairement conçus par des entreprises étrangères, ce qui limite les capacités d’innovation locales et peut exposer les États et les entreprises à des dépendances difficiles à réduire. La CEDEAO doit donc soutenir l’émergence d’une véritable industrie numérique régionale en investissant dans la recherche, la formation des ingénieurs et des développeurs, le financement des startups et la création d’un environnement favorable à l’innovation. Le développement de contenus et de solutions adaptés aux réalités ouest africaines doit également devenir une priorité, car la souveraineté numérique ne peut être durable si la région reste essentiellement consommatrice de technologies conçues ailleurs.
4. Intelligence artificielle et transformation économique
L’intelligence artificielle représente l’une des transformations technologiques susceptibles de modifier le plus profondément les économies et les sociétés ouest africaines. Ses applications potentielles concernent l’agriculture, la santé, l’éducation, les transports, la logistique et de nombreux autres secteurs. Elle peut améliorer la productivité, faciliter l’analyse de données complexes et contribuer à anticiper certaines évolutions, notamment dans les domaines de la santé publique ou de la gestion des ressources en eau. Mais l’IA soulève également des risques importants. Les systèmes algorithmiques peuvent reproduire ou amplifier certains biais, tandis que l’automatisation peut transformer profondément le marché du travail et fragiliser certaines catégories professionnelles. La CEDEAO doit donc rechercher un équilibre entre innovation et protection, en maximisant les bénéfices économiques et sociaux de l’IA tout en encadrant ses effets négatifs. La question est également celle de la souveraineté technologique. Les principaux modèles d’IA sont encore largement développés à l’extérieur de la région et entraînés sur des données qui ne reflètent pas nécessairement les réalités ouest africaines. Le développement de capacités régionales, fondées sur des données pertinentes et sur des compétences locales, apparaît donc comme une condition importante d’une véritable autonomie numérique.
5. IA, sécurité et gouvernance
L’intelligence artificielle peut également transformer les politiques de sécurité et de gouvernance. L’analyse de données de renseignement, la surveillance des frontières et certains outils de prévention des conflits peuvent bénéficier de capacités de traitement que les méthodes traditionnelles ne permettent pas toujours d’atteindre. L’IA peut ainsi améliorer l’efficacité de certaines opérations et contribuer à une meilleure anticipation des risques. Mais son utilisation dans les domaines de la sécurité et de l’administration publique soulève des questions éthiques et juridiques majeures. La surveillance à grande échelle, l’utilisation de données personnelles à des fins sécuritaires ou encore les décisions automatisées concernant des personnes peuvent produire des conséquences considérables lorsqu’elles ne sont pas soumises à des garanties suffisantes. La CEDEAO doit donc élaborer des normes communes permettant d’encadrer l’utilisation de l’IA dans la sécurité et la gouvernance. L’objectif ne doit pas être de ralentir l’innovation, mais de garantir que les technologies nouvelles restent compatibles avec les principes de responsabilité, de protection des droits et de gouvernance démocratique. Une approche régionale permettrait également d’éviter une fragmentation réglementaire susceptible de créer des espaces de vulnérabilité entre les États.
6. Désinformation et démocratie
La désinformation constitue désormais une menace directe pour la qualité du débat démocratique en Afrique de l’Ouest. Les fausses informations, les rumeurs et les manipulations peuvent influencer les perceptions publiques, déstabiliser les sociétés, affecter les processus électoraux et affaiblir la confiance dans les institutions. Les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans cette dynamique parce qu’ils permettent une diffusion extrêmement rapide des contenus, indépendamment de leur fiabilité. La réponse régionale doit toutefois être conçue avec prudence. Lutter contre la désinformation ne doit pas devenir un prétexte pour restreindre arbitrairement la liberté d’expression ou pour contrôler le débat public. La CEDEAO doit privilégier l’éducation aux médias, le développement d’un journalisme de qualité, la transparence des plateformes et la mise en place de mécanismes permettant de détecter et de corriger les informations manifestement fausses. L’enjeu est de construire une capacité collective de résilience informationnelle sans compromettre les libertés fondamentales qui constituent l’un des fondements de la démocratie.
7. Le climat comme multiplicateur de crises
Le changement climatique agit comme un multiplicateur de vulnérabilités en Afrique de l’Ouest. Les sécheresses, les inondations et les tempêtes affectent les cultures, les élevages, les infrastructures et la santé des populations, tout en aggravant les tensions sociales, les déplacements forcés et les conflits liés à l’accès aux ressources. Ces phénomènes ne constituent donc pas seulement une question environnementale: ils peuvent devenir des facteurs de fragilisation économique, sociale et sécuritaire. La CEDEAO a déjà engagé une politique régionale de lutte contre le changement climatique, comprenant des mesures d’adaptation et d’atténuation, mais les moyens disponibles demeurent limités et la coordination entre les États reste perfectible. Or la vulnérabilité particulière de la région impose une réponse collective et rapide. Le climat doit ainsi être intégré à la planification économique, agricole, sécuritaire et territoriale de la CEDEAO, car les effets des dérèglements climatiques ne s’arrêtent ni aux frontières nationales ni aux frontières institutionnelles.
8. Eau, agriculture et ressources
L’eau constitue une ressource stratégique pour l’agriculture, la consommation humaine et l’activité industrielle. Les modifications du climat peuvent transformer sa disponibilité et accentuer les tensions entre différents usages et différents territoires. Dans une région où une part importante des populations dépend directement de l’agriculture, les conséquences peuvent être particulièrement lourdes. Une diminution des ressources en eau peut réduire les rendements agricoles, fragiliser la sécurité alimentaire et intensifier la compétition autour des terres et des ressources. La CEDEAO doit donc renforcer les politiques de gestion intégrée de l’eau et soutenir l’adaptation des systèmes agricoles aux nouvelles contraintes climatiques. Cette question prend une dimension particulière lorsque les ressources sont partagées entre plusieurs États. Les bassins fluviaux transfrontaliers, notamment celui du Niger, exigent une coordination durable entre les pays riverains. La gestion collective des ressources naturelles doit ainsi devenir un élément central de la coopération régionale, car leur caractère transfrontalier rend impossible une approche exclusivement nationale.
9. Déplacements de populations
Les déplacements de populations constituent l’une des conséquences les plus visibles de la combinaison entre vulnérabilité climatique, dégradation des conditions de vie et fragilité territoriale. Les populations vivant dans les zones arides ou dans les espaces côtiers particulièrement exposés peuvent être contraintes de se déplacer vers des territoires considérés comme plus sûrs. Ces déplacements, qu’ils soient internes ou transfrontaliers, peuvent à leur tour créer des tensions, des conflits locaux et des situations humanitaires complexes. La CEDEAO dispose de mécanismes destinés à accompagner ces dynamiques, mais leurs moyens restent limités face à l’ampleur potentielle du phénomène. La région a besoin d’une stratégie plus globale permettant d’identifier les zones vulnérables, d’anticiper les déplacements, de protéger les populations concernées et de prévenir les tensions dans les territoires d’accueil. La gestion des déplacements liés au climat doit également être pensée comme une question de solidarité régionale. Les États les plus exposés ne peuvent être laissés seuls face à des transformations qui dépassent leurs capacités nationales.
10. Urbanisation et vulnérabilités
L’urbanisation rapide constitue l’une des grandes transformations structurelles de l’Afrique de l’Ouest. Les villes connaissent une croissance soutenue, souvent plus rapide que les capacités de planification et d’investissement des autorités publiques. Cette croissance peut produire des habitats précaires, une pression accrue sur les services publics, davantage de pollution et de nouvelles vulnérabilités sociales. Le changement climatique accentue ces risques. Les inondations, les vagues de chaleur et les tempêtes peuvent avoir des conséquences particulièrement lourdes dans des espaces urbains densément peuplés et insuffisamment préparés. La CEDEAO doit donc intégrer pleinement la dimension urbaine dans ses politiques de développement durable et dans ses stratégies d’adaptation climatique. Mais l’urbanisation ne doit pas être considérée uniquement comme une menace. Les villes sont également des centres de croissance, d’innovation, d’emploi et de création de valeur. L’enjeu consiste donc à développer des politiques urbaines capables de transformer cette croissance démographique en moteur de développement tout en réduisant les vulnérabilités qu’elle produit.
11. Énergie et transition
La transition énergétique constitue un autre grand défi pour l’Afrique de l’Ouest. La région demeure fortement dépendante des énergies fossiles, notamment du pétrole et du gaz, alors que les énergies renouvelables, en particulier le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité, offrent des possibilités importantes pour diversifier les sources de production. Cette transition possède également une dimension stratégique. Réduire la dépendance aux importations d’énergies fossiles peut renforcer la sécurité énergétique et réduire l’exposition des économies régionales aux fluctuations des marchés internationaux. La CEDEAO doit donc encourager les investissements dans les énergies renouvelables, l’efficacité énergétique et les infrastructures nécessaires à leur développement. La coopération régionale est essentielle dans ce domaine, car les réseaux interconnectés permettent de mieux équilibrer la production et la consommation entre les États. Le renforcement des interconnexions électriques et la coordination des politiques énergétiques peuvent ainsi transformer la transition énergétique en un nouvel instrument d’intégration régionale.
12. Une nouvelle doctrine régionale pour le XXIᵉ siècle
Les transformations numériques, l’intelligence artificielle et le changement climatique imposent à la CEDEAO de réfléchir à une nouvelle doctrine régionale adaptée aux réalités du XXIᵉ siècle. Ces questions ne peuvent plus être considérées comme des domaines périphériques ou techniques: elles touchent désormais directement l’économie, la sécurité, la souveraineté, la démocratie, les migrations et la cohésion sociale. Une nouvelle doctrine devrait intégrer ces dimensions dans les politiques générales de l’organisation et être élaborée avec les acteurs directement concernés, notamment les sociétés civiles, le secteur privé, les jeunes et les femmes. Elle devrait également être suffisamment flexible pour s’adapter à des technologies dont l’évolution est rapide et à des chocs climatiques dont l’intensité et la localisation sont difficiles à prévoir. Cette capacité d’adaptation suppose des mécanismes réguliers d’évaluation, de révision et d’ajustement des politiques. Elle suppose enfin une conception inclusive de l’intégration: les populations ne peuvent être seulement les bénéficiaires des politiques régionales; elles doivent aussi participer à leur définition et à leur mise en œuvre.
Idée directrice
Une organisation conçue au XXᵉ siècle doit désormais gouverner des transformations du XXIᵉ siècle. La CEDEAO a été créée pour répondre à des défis qui demeurent fondamentaux: l’intégration économique, la libéralisation du commerce et la construction d’un espace régional de paix. Mais ces objectifs historiques sont désormais confrontés à des transformations que les traités fondateurs ne pouvaient pas prévoir. Le numérique redéfinit les échanges et les rapports de pouvoir, l’intelligence artificielle transforme les économies et les modes de gouvernance, tandis que le changement climatique reconfigure les conditions de production, les mobilités humaines et les équilibres sécuritaires. La question n’est donc plus de savoir si la CEDEAO doit évoluer, mais si elle sera capable de le faire assez rapidement pour rester pertinente. Son avenir dépendra en partie de sa capacité à intégrer ces nouvelles frontières dans son projet régional, sans abandonner les fondements économiques, politiques et humains qui ont justifié sa création.
VIII. LE REGARD CARIBÉEN: UNE LEÇON POUR LE SUD GLOBAL
Ce que l’Afrique de l’Ouest dit aussi de la Caraïbe
1. Pourquoi regarder l’Afrique de l’Ouest depuis la Caraïbe?
Le regard caribéen sur l’Afrique de l’Ouest n’est pas une simple curiosité académique. Il repose sur des parallèles historiques, culturels et géopolitiques profonds. Les deux régions sont issues de processus historiques communs, marqués par la traite négrière, la colonisation et les indépendances. Elles partagent plusieurs langues, notamment l’anglais, le français, le portugais et l’espagnol, ainsi que des héritages culturels et des défis comparables en matière de développement économique, de sécurité, d’intégration régionale et de souveraineté.
Mais les parallèles ne sont pas uniquement historiques. Ils sont également politiques. La CARICOM, comme la CEDEAO, est une organisation d’intégration régionale confrontée à des problématiques similaires: la tension entre souveraineté nationale et intégration institutionnelle, les difficultés de coordination entre États aux intérêts divergents et les défis liés à la mondialisation. Regarder l’Afrique de l’Ouest depuis la Caraïbe revient donc aussi à regarder la Caraïbe elle-même, avec ses propres interrogations et ses propres réponses. L’expérience de la CEDEAO peut offrir des enseignements à la CARICOM, tandis que l’expérience de la CARICOM peut, à son tour, éclairer la réflexion de la CEDEAO.
2. CEDEAO et CARICOM: similitudes et différences
La CEDEAO et la CARICOM présentent des similitudes importantes. Toutes deux sont des organisations d’intégration régionale créées dans les années 1970, avec des objectifs économiques et politiques. Toutes deux doivent composer avec les difficultés de coordination entre États membres, les problèmes de mise en œuvre des politiques régionales et la question de leur légitimité auprès des populations.
Les différences sont néanmoins significatives. La CEDEAO constitue un ensemble beaucoup plus vaste, réunissant des États de dimensions très différentes, du Nigeria au Cap Vert, plusieurs espaces linguistiques et des niveaux de développement fortement disparates. La CARICOM est plus petite, composée principalement de petits États insulaires et de quelques États continentaux, avec une prédominance historique de l’anglais et des économies dont les dimensions sont globalement plus limitées.
Ces caractéristiques produisent des défis différents. La CEDEAO doit gérer d’importants déséquilibres de puissance, les rivalités entre grands États et de profondes disparités économiques. La CARICOM doit surtout composer avec la petite taille de ses économies, leur vulnérabilité aux chocs extérieurs et leur forte dépendance à l’égard des marchés, des capitaux et des partenaires internationaux.
3. Le problème permanent de la souveraineté
La question de la souveraineté demeure centrale dans les deux organisations. Les États membres restent profondément attachés à leurs prérogatives nationales et manifestent des réticences lorsqu’une intégration plus poussée implique de transférer certaines compétences aux institutions régionales. Cette réserve limite naturellement la profondeur de l’intégration et ralentit certaines réformes.
Dans les deux espaces, la question fondamentale est donc similaire: comment concilier la nécessité d’une intégration régionale efficace avec la préservation des prérogatives nationales ? Les réponses varient selon les États. Certains se montrent plus favorables à l’approfondissement de l’intégration, tandis que d’autres privilégient une coopération plus souple.
La CEDEAO a probablement développé des mécanismes institutionnels plus contraignants, notamment dans les domaines de la démocratie, de la sécurité et de la gouvernance régionale. La CARICOM privilégie davantage une intégration fondée sur le consensus et la coopération, avec une approche institutionnelle généralement plus souple.
4. L’intégration sans effacement des États
L’intégration régionale ne signifie pas l’effacement des États. Les organisations régionales sont avant tout des instruments de coopération entre États souverains et non des super États. Cette distinction constitue un principe fondamental pour comprendre les trajectoires de la CEDEAO et de la CARICOM.
Les États membres des deux organisations conservent leurs prérogatives dans les domaines régaliens, notamment la défense, la sécurité intérieure et la justice. L’intégration intervient principalement dans les domaines économiques, commerciaux, politiques et sociaux où la coopération régionale peut produire des gains que les États ne pourraient obtenir seuls.
Cette conception est pragmatique: elle tient compte de l’attachement des États à leur souveraineté tout en permettant des avancées dans les secteurs où la coopération produit des bénéfices communs. Elle comporte cependant une limite majeure. Dans les domaines où une action collective forte est indispensable, notamment la sécurité, les divergences nationales peuvent rapidement devenir des obstacles à l’action régionale.
5. Les petites et moyennes économies face aux puissances extérieures
Les États de la CARICOM sont, pour la plupart, des économies petites ou moyennes, fortement dépendantes des échanges internationaux, des investissements étrangers et des flux financiers extérieurs. L’espace CEDEAO présente une plus grande diversité : il comprend à la fois de grandes économies, comme le Nigeria, et des économies de dimension beaucoup plus réduite, comme le Cap Vert ou la Gambie.
Cette dépendance extérieure soulève une question fondamentale de souveraineté économique. Les accords commerciaux, les investissements étrangers et l’aide au développement peuvent renforcer les économies nationales, mais ils peuvent également créer des dépendances susceptibles de réduire la marge de manœuvre des États. L’intégration régionale constitue dès lors un instrument permettant d’accroître la capacité de négociation collective face aux puissances économiques extérieures.
Les petites économies sont particulièrement vulnérables à ces rapports de force. Elles ont besoin d’une coopération régionale suffisamment solide pour pouvoir défendre leurs intérêts dans les négociations internationales. La CEDEAO comme la CARICOM peuvent ainsi jouer un rôle de levier collectif au bénéfice de leurs membres les plus vulnérables.
6. Sécurité collective et vulnérabilité régionale
La sécurité constitue un défi majeur pour les deux régions. La Caraïbe est confrontée à la criminalité transnationale, aux trafics de drogue, aux migrations irrégulières et aux catastrophes naturelles. L’Afrique de l’Ouest fait face à plusieurs de ces mêmes phénomènes, auxquels s’ajoutent le terrorisme, les conflits armés et l’instabilité politique.
La sécurité collective devient donc une nécessité. Aucun État ne peut, à lui seul, répondre efficacement à des menaces qui dépassent les frontières nationales. La CEDEAO et la CARICOM ont toutes deux développé des mécanismes de coopération dans ce domaine, notamment à travers l’échange d’informations, la coordination opérationnelle et l’assistance en situation de crise.
La vulnérabilité face aux influences extérieures constitue également un facteur commun. Les deux régions sont soumises à l’influence de puissances telles que les États Unis, l’Union européenne, la Russie ou la Chine. L’intégration régionale peut permettre aux États de mieux gérer ces rapports de puissance et de préserver une capacité accrue de souveraineté collective.
7. Mobilité des populations
La mobilité des populations représente un enjeu important dans les deux régions. La CARICOM a développé des mécanismes visant à faciliter la circulation des citoyens de ses États membres, tandis que la CEDEAO a instauré un régime de libre circulation considéré comme l’un des acquis les plus visibles de son processus d’intégration.
La mobilité crée des opportunités en matière d’emploi, de commerce, d’études et d’échanges culturels. Elle peut cependant également provoquer des tensions, notamment lorsque les populations locales perçoivent les migrants comme des concurrents sur le marché du travail ou comme une pression supplémentaire sur les services publics.
Les deux organisations doivent donc parvenir à concilier les bénéfices de la mobilité avec les impératifs de sécurité et de cohésion sociale. Cela suppose notamment des mécanismes efficaces de reconnaissance des qualifications, de protection sociale et d’intégration des populations mobiles.
8. Commerce et dépendances extérieures
Le commerce intrarégional constitue un indicateur important du degré d’intégration économique. Dans les deux régions, les échanges avec le reste du monde demeurent largement plus importants que les échanges internes. Cette situation traduit une dépendance persistante à l’égard des marchés extérieurs ainsi qu’une spécialisation encore importante dans certains produits primaires.
La diversification économique constitue donc un objectif commun. La Caraïbe comme l’Afrique de l’Ouest cherchent à réduire leur dépendance aux produits primaires et à développer davantage leurs capacités industrielles et productives. L’intégration régionale peut contribuer à cette transformation en élargissant les marchés et en donnant aux entreprises locales une taille suffisante pour investir, produire et se développer.
Les dépendances extérieures constituent également un enjeu de sécurité économique. Les États fortement dépendants des importations de pétrole, de produits alimentaires ou d’autres biens essentiels sont vulnérables aux fluctuations des prix internationaux et aux ruptures d’approvisionnement. Le renforcement de la production et des échanges régionaux peut donc contribuer à réduire ces vulnérabilités.
9. Énergie et sécurité alimentaire
L’énergie et l’alimentation constituent des enjeux de sécurité pour les deux régions. La Caraïbe demeure fortement dépendante des importations d’hydrocarbures, tandis que l’Afrique de l’Ouest présente une situation plus diversifiée, certains États, notamment le Nigeria, disposant d’importantes ressources énergétiques. Les deux régions restent néanmoins exposées aux fluctuations des marchés mondiaux.
La sécurité alimentaire représente également un défi majeur. Les deux espaces dépendent encore largement des importations alimentaires, ce qui les expose aux crises internationales et aux perturbations des chaînes d’approvisionnement. L’intégration régionale peut contribuer à réduire cette vulnérabilité en stimulant la production locale, en développant les échanges régionaux et en constituant des mécanismes communs de réserve.
La transition énergétique offre par ailleurs des possibilités importantes. La Caraïbe dispose d’un potentiel solaire et éolien considérable, tandis que l’Afrique de l’Ouest possède d’importantes ressources solaires, éoliennes et hydroélectriques. Les énergies renouvelables constituent ainsi un domaine particulièrement prometteur pour la coopération régionale.
10. Diasporas et circulation des capitaux
Les diasporas jouent un rôle économique majeur dans les deux régions. Les transferts de fonds des migrants représentent une source importante de revenus et de devises pour plusieurs États de la CARICOM et de la CEDEAO. Ils contribuent directement à la consommation des ménages, mais peuvent également constituer une source potentielle d’investissement.
La circulation des capitaux à l’intérieur des espaces régionaux demeure cependant limitée. Le développement des investissements intrarégionaux pourrait permettre de transformer davantage l’épargne disponible en capital productif. Les diasporas pourraient jouer un rôle particulier dans cette dynamique en orientant une partie de leurs ressources vers des projets économiques régionaux.
Le rôle des diasporas ne se limite pas à l’économie. Elles entretiennent des liens politiques, sociaux et culturels avec leurs pays d’origine et peuvent influencer les politiques publiques aussi bien dans les sociétés de départ que dans les pays d’accueil. Les organisations régionales doivent donc tenir compte de cette dimension dans leurs stratégies d’intégration.
11. Intégration institutionnelle et déficit de confiance
Le déficit de confiance constitue un problème commun aux deux régions. Les citoyens perçoivent souvent les institutions régionales comme éloignées, bureaucratiques et insuffisamment efficaces. Lorsque les résultats de l’intégration demeurent peu visibles, cette distance institutionnelle finit par fragiliser la légitimité des organisations.
Les causes de cette défiance sont multiples: manque de transparence, insuffisance des résultats tangibles, communication limitée et sentiment que les décisions sont prises sans véritable consultation des populations. Les organisations régionales doivent donc améliorer simultanément leur communication, leur transparence et leur capacité à produire des résultats concrets.
La confiance ne se décrète pas. Elle se reconstruit progressivement par des actions crédibles, une communication régulière et une relation plus directe avec les citoyens. Pour la CEDEAO comme pour la CARICOM, la reconquête de la confiance constitue ainsi une condition essentielle de la pérennité de l’intégration régionale.
12. L’Afrique de l’Ouest comme laboratoire du régionalisme
L’Afrique de l’Ouest constitue un véritable laboratoire du régionalisme dans le Sud Global. La CEDEAO a accumulé une expérience considérable dans les domaines de l’intégration économique, de la coopération politique et de la sécurité régionale. Ses réussites comme ses échecs offrent des enseignements qui dépassent largement les frontières ouest africaines.
La CEDEAO a été pionnière dans plusieurs domaines, notamment la libre circulation des personnes, la constitution d’une capacité régionale de sécurité et la défense de l’ordre constitutionnel. Son expérience fournit un matériau particulièrement utile pour d’autres organisations régionales qui cherchent à approfondir leur propre intégration.
Mais l’expérience ouest africaine est également instructive par ses difficultés. Les coups d’État, les crises politiques, les tensions institutionnelles et la fragmentation régionale constituent autant de défis auxquels d’autres organisations du Sud Global peuvent être confrontées. La manière dont la CEDEAO répondra à ces transformations aura donc une portée qui dépassera largement son espace géographique.
13. Ce que la Caraïbe peut apprendre de la CEDEAO
La Caraïbe peut tirer plusieurs enseignements de l’expérience de la CEDEAO.
L’importance des mécanismes de sanction. La CEDEAO a développé des mécanismes destinés à répondre aux coups d’État et aux violations de l’ordre constitutionnel. Malgré leurs limites, ces mécanismes ont permis de maintenir une pression institutionnelle sur les régimes qui s’écartent du cadre constitutionnel.
La nécessité d’une capacité régionale de sécurité. La CEDEAO a développé une capacité de déploiement qui a été mobilisée dans plusieurs crises. Bien que cette capacité demeure limitée, elle montre qu’une organisation régionale peut disposer d’instruments permettant de répondre collectivement à certaines situations d’urgence.
L’importance de l’intégration économique. La CEDEAO a favorisé le développement du commerce intrarégional et des investissements entre ses membres. Cette orientation a contribué à renforcer les bases économiques de l’intégration et montre que la coopération politique ne peut être durable sans fondements économiques solides.
La vigilance sur la gouvernance. Le protocole de la CEDEAO sur la démocratie et la bonne gouvernance constitue un cadre régional destiné à défendre certains principes démocratiques et constitutionnels. Cette expérience souligne l’importance de mécanismes communs lorsque la stabilité politique d’un espace régional dépend aussi du respect de règles partagées.
14. Ce que la Caraïbe peut également éviter
L’expérience de la CEDEAO offre également à la Caraïbe des enseignements sur les risques auxquels une organisation régionale doit rester attentive.
La bureaucratisation excessive. La CEDEAO est parfois perçue comme une organisation lourde, dont les procédures peuvent être longues et complexes. La CARICOM doit veiller à préserver des structures suffisamment efficaces, souples et orientées vers les résultats.
La politisation des institutions. Les institutions régionales peuvent être fragilisées lorsque leur fonctionnement est perçu comme trop étroitement lié aux intérêts politiques nationaux. La CARICOM doit donc préserver l’indépendance, la crédibilité et la neutralité de ses institutions.
La centralisation des décisions. Lorsque les décisions régionales apparaissent principalement comme l’expression des gouvernements et des chefs d’État, la participation des citoyens peut devenir secondaire. La CARICOM doit donc veiller à renforcer la participation des sociétés civiles et des autres acteurs sociaux dans les processus d’intégration.
Regard CPGNNews
L’intégration régionale n’est pas la disparition des souverainetés. Elle est la capacité à rendre les souverainetés plus efficaces lorsqu’elles sont exercées collectivement. Cette perspective, qui peut être partagée par l’Afrique de l’Ouest et la Caraïbe, constitue le fondement d’un régionalisme pragmatique capable de concilier les exigences de l’intégration avec le respect de la diversité, des identités nationales et des réalités propres à chaque espace régional.
IX. QUELLE CEDEAO POUR LA PROCHAINE DÉCENNIE?
Trois futurs possibles pour l’Afrique de l’Ouest
L’avenir de la CEDEAO ne peut plus être envisagé à partir d’une seule trajectoire. La rupture avec les États de l’Alliance des États du Sahel a profondément modifié l’architecture politique de l’Afrique de l’Ouest et ouvert une période d’incertitude dont les effets dépasseront probablement le seul cadre institutionnel de l’organisation. À l’horizon de la prochaine décennie, plusieurs scénarios peuvent être envisagés, depuis l’affaiblissement progressif de la CEDEAO jusqu’à sa refondation, en passant par une restauration partielle ou une coexistence durable avec l’AES. Aucun de ces scénarios n’est entièrement déterminé à l’avance. Leur réalisation dépendra de l’évolution politique des États, de la situation sécuritaire, de la capacité économique des institutions régionales et, surtout, de leur aptitude à reconstruire une légitimité auprès des populations.
Scénario 0: L’effondrement
Pourquoi il demeure possible
L’effondrement de la CEDEAO demeure un scénario extrême, mais il ne peut être totalement écarté. Une aggravation de la fragmentation politique, une détérioration durable de la situation sécuritaire, l’incapacité de l’organisation à répondre aux crises et une perte prolongée de confiance pourraient progressivement vider l’institution de sa substance. Dans une telle hypothèse, la CEDEAO pourrait conserver son existence juridique tout en perdant une grande partie de sa capacité politique, économique et sécuritaire, jusqu’à devenir essentiellement un forum de concertation sans véritable pouvoir d’impulsion.
L’histoire du régionalisme montre qu’une organisation ne disparaît pas nécessairement par une rupture spectaculaire. Elle peut aussi s’affaiblir progressivement lorsque ses membres cessent de considérer ses mécanismes comme indispensables. Le risque véritable serait donc moins une disparition formelle qu’une désintégration fonctionnelle, caractérisée par la multiplication des arrangements parallèles, la réduction des engagements communs et le transfert progressif des fonctions régionales vers d’autres cadres.
Pourquoi il reste improbable
Malgré ces risques, l’effondrement demeure peu probable. Les États ouest-africains restent confrontés à des problèmes qu’aucun d’entre eux ne peut résoudre seul: sécurité transfrontalière, commerce, mobilité des populations, infrastructures, énergie, changement climatique et gestion des crises. La CEDEAO dispose en outre d’un demi-siècle d’expérience institutionnelle, de mécanismes juridiques, de réseaux administratifs et d’une architecture économique qui continuent de produire des interdépendances concrètes.
Le coût d’une disparition effective de l’organisation serait également considérable. La fragmentation ne supprimerait pas les problèmes communs; elle réduirait plutôt les capacités collectives permettant de les gérer. L’effondrement supposerait donc que les États acceptent de supporter des coûts économiques, politiques et sécuritaires importants en échange d’une autonomie institutionnelle accrue. Cette équation reste difficile à justifier dans une région où les interdépendances demeurent profondes.
Le coût économique et humain d’une désintégration
Une désintégration durable aurait des conséquences qui dépasseraient largement les institutions régionales. La multiplication des obstacles au commerce pourrait perturber les chaînes d’approvisionnement et renchérir les coûts de transport; l’incertitude politique pourrait décourager certains investissements; et les projets régionaux dans les domaines des infrastructures, de l’énergie ou de la mobilité pourraient être ralentis ou interrompus. Sur le plan politique, la disparition d’un cadre commun de médiation réduirait les possibilités de gestion collective des crises.
Le coût humain serait potentiellement plus lourd encore. Dans un espace marqué par la mobilité transfrontalière, les échanges commerciaux et les menaces sécuritaires communes, une fragmentation institutionnelle excessive pourrait affecter directement les populations, en particulier les communautés frontalières, les travailleurs mobiles et les acteurs économiques dépendants des corridors régionaux. L’effondrement de la CEDEAO ne signifierait donc pas simplement la fin d’une organisation; il pourrait créer un environnement régional plus fragmenté, plus coûteux et plus vulnérable.
Scénario 1: La restauration
Un retour progressif vers l’ancien modèle
La restauration correspondrait à un retour progressif vers une architecture proche de celle qui prévalait avant la crise actuelle. Les États de l’AES pourraient renouer avec la CEDEAO à la faveur de nouvelles circonstances politiques, de négociations ou d’une évolution de leurs priorités sécuritaires et économiques. Une telle évolution permettrait de rétablir progressivement les mécanismes d’intégration, de normaliser les relations et de relancer certaines politiques communes.
Ce scénario ne signifierait toutefois pas nécessairement un retour pur et simple au statu quo ante. La crise actuelle a révélé des tensions profondes sur la gouvernance régionale, les sanctions, la souveraineté et la perception de la CEDEAO. Une restauration durable devrait donc probablement intégrer certaines leçons de la rupture.
Conditions politiques nécessaires
Une restauration nécessiterait plusieurs évolutions convergentes: une transformation des positions politiques dans les États de l’AES, une plus grande flexibilité de la CEDEAO dans sa gestion des crises et une amélioration suffisamment importante de l’environnement sécuritaire pour permettre la reprise du dialogue institutionnel. Elle supposerait également une volonté politique de part et d’autre de dépasser les récits de confrontation qui se sont progressivement installés.
La question des sanctions serait particulièrement déterminante. Si elles ont constitué un instrument de pression destiné à défendre l’ordre constitutionnel, leur perception dans une partie de la région a contribué à renforcer l’idée d’une confrontation entre institutions régionales et souverainetés nationales. Une restauration crédible devrait donc trouver un nouvel équilibre entre défense des principes communs et prise en compte des réalités politiques nationales.
Obstacles et limites
Les obstacles demeurent importants. Les États de l’AES ont créé leurs propres mécanismes de coopération et développé une identité politique commune qui ne disparaîtra pas nécessairement avec une éventuelle amélioration des relations. De son côté, la CEDEAO devrait reconnaître que la crise a également mis en évidence certaines faiblesses de son modèle institutionnel.
La restauration serait donc possible, mais elle ne pourrait être durable si elle consistait uniquement à rétablir les mécanismes antérieurs sans traiter les causes de la rupture. Sa probabilité peut être considérée comme faible à moyenne à moyen terme, avec une évolution largement dépendante des transformations politiques et sécuritaires de la région.
Scénario 2: La coexistence
CEDEAO et AES séparées
La coexistence constitue une autre trajectoire, probablement plus réaliste que celle d’un retour complet à l’ancien ordre. Dans cette configuration, la CEDEAO et l’AES conserveraient leurs structures, leurs orientations politiques et leurs espaces institutionnels respectifs, tout en évitant une confrontation permanente. La rupture deviendrait alors une réalité durable, mais elle ne se transformerait pas nécessairement en hostilité systématique.
Cette coexistence reconnaîtrait une réalité essentielle: les frontières institutionnelles ne correspondent pas aux frontières économiques, sociales ou géographiques. Les populations continueraient à circuler, les marchandises devraient continuer à emprunter les mêmes corridors et les ressources partagées exigeraient toujours une coordination.
Coopération sectorielle
La coopération pourrait ainsi se développer dans des secteurs où les intérêts communs sont suffisamment importants pour dépasser les divergences politiques. La sécurité transfrontalière, le commerce, les transports, l’énergie, la gestion des ressources naturelles, la lutte contre les trafics et certains dossiers diplomatiques pourraient constituer des domaines de coopération fonctionnelle.
Une telle approche ne chercherait pas à rétablir une intégration institutionnelle complète. Elle privilégierait des mécanismes pragmatiques, négociés au cas par cas, capables de répondre aux besoins concrets des populations et des économies. La coopération deviendrait alors moins idéologique et davantage opérationnelle.
Mobilité, commerce et sécurité
La préservation de la mobilité et du commerce serait l’un des principaux tests de cette coexistence. Les millions de personnes dont les activités dépendent des échanges transfrontaliers ont besoin de règles prévisibles, tandis que les économies enclavées du Sahel demeurent structurellement liées aux ports et aux corridors des États côtiers. Une rupture complète des flux serait donc coûteuse pour l’ensemble de la région.
La sécurité constituerait un autre impératif. Les groupes armés, les réseaux criminels et les trafics transfrontaliers ne s’arrêtent pas aux limites institutionnelles. Même séparées politiquement, la CEDEAO et l’AES auraient intérêt à maintenir des formes de coordination opérationnelle. C’est précisément cette nécessité qui pourrait pousser les deux espaces vers une forme de régionalisme fonctionnel, dans lequel la coopération serait déterminée moins par l’affinité politique que par l’interdépendance.
Une nouvelle forme de régionalisme pragmatique
La coexistence pourrait ainsi donner naissance à une nouvelle forme de régionalisme ouest-africain, moins centralisé et moins ambitieux sur le plan institutionnel, mais davantage orienté vers les résultats. Elle ne supprimerait pas les divergences politiques entre les deux blocs; elle chercherait plutôt à empêcher ces divergences de détruire les mécanismes indispensables à la vie économique et sociale de la région.
Ce scénario pourrait être durable précisément parce qu’il accepterait la pluralité des trajectoires politiques tout en maintenant un minimum d’interdépendance fonctionnelle.
Scénario 3: La refondation
Une CEDEAO plus flexible
La refondation constituerait le scénario le plus ambitieux. Elle supposerait non pas seulement de réparer les mécanismes existants, mais de repenser profondément la conception même de l’intégration régionale. La CEDEAO deviendrait plus flexible, plus adaptative et davantage centrée sur les résultats. Les mécanismes de sanction pourraient être réévalués, les procédures simplifiées et les États disposer de marges de manœuvre plus importantes dans certains domaines, sans remettre en cause les objectifs fondamentaux de l’organisation.
Une telle réforme partirait d’un constat simple: une intégration durable ne peut être fondée uniquement sur des textes et des institutions; elle doit également produire des bénéfices visibles et crédibles pour les États et leurs populations.
Une intégration centrée sur les résultats
La nouvelle CEDEAO privilégierait ainsi les réalisations concrètes aux déclarations institutionnelles. Les infrastructures régionales, la facilitation du commerce, l’énergie, la mobilité, l’emploi, la transformation agricole et la numérisation deviendraient des indicateurs essentiels de la performance de l’intégration.
Cette logique permettrait de rapprocher l’organisation de sa finalité originelle: faire de l’intégration un instrument de développement et non une architecture institutionnelle détachée des réalités quotidiennes.
Une nouvelle architecture sécuritaire
La refondation nécessiterait également une nouvelle architecture sécuritaire. Celle-ci pourrait renforcer les mécanismes de partage du renseignement, les capacités régionales de réaction et la coordination entre les États, tout en recherchant des formes de coopération pragmatique avec les pays de l’AES. La sécurité ne pourrait plus être conçue uniquement comme une question institutionnelle; elle devrait être articulée avec le développement, la gouvernance, la lutte contre les trafics et la prévention des conflits.
Une nouvelle architecture économique
Sur le plan économique, la refondation viserait à approfondir l’intégration autour du commerce, des infrastructures, de l’énergie, de l’industrialisation et du numérique. L’objectif serait de transformer progressivement la taille du marché régional en véritable puissance économique, tout en développant des mécanismes permettant une répartition plus équilibrée des bénéfices de l’intégration.
Cette dimension redistributive serait essentielle. Une intégration perçue comme profitant principalement aux économies les plus puissantes ou aux grands centres urbains risque de nourrir de nouvelles frustrations. La cohésion régionale dépend donc aussi de la capacité à rendre les bénéfices de l’intégration visibles dans les territoires et dans les ménages.
La place des citoyens
La refondation devrait enfin placer les citoyens au centre du projet régional. La participation, la transparence, la redevabilité et l’accès à l’information ne pourraient plus être considérés comme des dimensions secondaires. Des mécanismes permanents de consultation devraient permettre aux sociétés civiles, aux organisations professionnelles, aux jeunes et aux autres acteurs sociaux de participer davantage à la définition des politiques régionales.
La légitimité de la prochaine CEDEAO dépendra moins de la sophistication de ses institutions que de la capacité des populations à comprendre leur utilité et à constater leurs résultats.
Numérique et climat
Une CEDEAO refondée devrait également intégrer pleinement les transformations qui redessinent déjà l’économie et la société: numérique, intelligence artificielle, transition énergétique et changement climatique. Ces enjeux ne peuvent plus être traités comme des politiques périphériques. Ils touchent directement la compétitivité économique, la sécurité, l’emploi, la souveraineté et la résilience des sociétés ouest-africaines.
La coopération régionale pourrait notamment permettre aux États de mutualiser certains investissements, d’harmoniser leurs réglementations et de renforcer leur capacité collective face aux grandes transformations technologiques et environnementales.
Les relations avec l’AES
Dans une logique de refondation, les relations avec l’AES ne devraient pas nécessairement être conçues en termes de retour ou d’exclusion. Une architecture plus souple pourrait permettre différents niveaux de participation et de coopération, selon les domaines et les intérêts communs. Le principe serait de maintenir autant que possible les espaces de coopération indispensables, même lorsque l’intégration institutionnelle demeure impossible.
Cette approche reconnaîtrait une réalité fondamentale: la région peut être politiquement fragmentée sans être économiquement, socialement ou géographiquement désintégrée.
Le scénario le plus plausible?
Une quatrième possibilité: l’hybridation
Au regard des dynamiques actuelles, le scénario le plus plausible pourrait finalement ne correspondre parfaitement à aucun des trois précédents. Il pourrait prendre la forme d’une hybridation, combinant certains éléments de restauration, de coexistence et de refondation. La CEDEAO pourrait demeurer la principale architecture régionale tout en évoluant vers une organisation plus flexible, tandis que l’AES conserverait son propre cadre politique et institutionnel.
Cette hybridation pourrait prendre la forme d’une CEDEAO à géométries variables, dans laquelle certains États avanceraient plus rapidement dans certains domaines; d’une coopération renforcée, permettant à des groupes d’États de développer des politiques communes plus ambitieuses; ou encore de partenariats stratégiques, notamment avec l’AES et d’autres organisations régionales.
L’intérêt d’une telle formule serait précisément de ne pas chercher à imposer une uniformité institutionnelle à une région devenue politiquement plus diverse. Elle permettrait de préserver les interdépendances essentielles tout en reconnaissant la pluralité des choix politiques. Elle serait moins ambitieuse que le modèle d’intégration intégrale, mais potentiellement plus résiliente parce qu’elle partirait des réalités plutôt que de chercher à les nier.
La prochaine décennie pourrait ainsi ne pas être celle de la disparition de la CEDEAO ni celle d’un simple retour au passé. Elle pourrait être celle d’une transformation silencieuse du régionalisme ouest-africain, passant d’un modèle fondé principalement sur l’uniformité institutionnelle à un modèle davantage fondé sur la flexibilité, la fonctionnalité et la recherche de résultats. La véritable question ne serait alors plus seulement de savoir si la CEDEAO survivra, mais quelle forme de régionalisme l’Afrique de l’Ouest sera capable d’inventer pour rester un espace politiquement fragmenté sans devenir un espace économiquement et humainement désuni.
CPGNNews Strategic Outlook
AU DELÀ DE LA RESTAURATION, L’HEURE DE LA REFONDATION STRATÉGIQUE
La question centrale n’est désormais plus de savoir comment restaurer à l’identique la CEDEAO d’avant la crise, mais de déterminer quelle architecture régionale l’Afrique de l’Ouest peut construire à partir des réalités nouvelles qui s’imposent à elle. La rupture avec les États de l’Alliance des États du Sahel, les fragilités institutionnelles révélées par les crises politiques, les menaces sécuritaires persistantes, les interdépendances économiques et l’évolution rapide des sociétés ouest-africaines ont profondément transformé le contexte dans lequel l’organisation doit désormais agir. L’enjeu n’est donc pas seulement institutionnel. Il est stratégique. Il concerne la capacité de la région à préserver ses espaces de coopération, à produire des biens publics régionaux et à maintenir une forme de cohésion malgré la pluralité croissante de ses trajectoires politiques.
La CEDEAO qui émergera de cette période ne pourra probablement être ni la simple continuation du modèle antérieur ni la négation des acquis accumulés depuis 1975. Elle devra plutôt trouver un nouvel équilibre entre intégration et souveraineté, entre principes communs et diversité politique, entre ambition institutionnelle et efficacité opérationnelle. C’est dans cette capacité d’adaptation que se jouera une part essentielle de son avenir.
CONCLUSION GÉNÉRALE
LA CEDEAO DOIT ELLE SE RÉINVENTER?
1. Une crise qui dépasse la seule question institutionnelle
Depuis sa création en 1975, la CEDEAO a progressivement élargi son champ d’action, passant d’un projet principalement économique à une architecture régionale intervenant également dans les domaines de la gouvernance, de la sécurité, de la libre circulation et de la stabilité politique. Cette évolution constitue l’un des principaux acquis du régionalisme ouest-africain. Elle témoigne de la capacité d’une organisation créée dans un contexte historique différent à adapter progressivement ses instruments aux transformations de son environnement.
La crise actuelle révèle toutefois les limites de cette trajectoire. Le retrait du Burkina Faso, du Mali et du Niger a rendu visible une fracture politique qui ne peut être réduite à un simple différend institutionnel. Elle traduit des perceptions divergentes de la souveraineté, de la sécurité, de la gouvernance et de la place des organisations régionales dans la définition des choix nationaux. Elle intervient en outre dans une région confrontée simultanément à la montée des violences armées, aux fragilités économiques, aux transformations démographiques, aux pressions climatiques et à une demande croissante de résultats concrets de la part des populations.
Dans cette perspective, la crise de la CEDEAO peut être comprise comme une phase de transition. Elle ne signifie pas nécessairement la disparition du projet régional, mais elle impose de repenser ses fondements, ses méthodes et ses priorités. L’enjeu n’est donc pas de préserver une architecture institutionnelle pour elle même, mais de déterminer si cette architecture demeure capable de répondre aux besoins stratégiques de l’Afrique de l’Ouest contemporaine.
2. Ce que la séquence de Freetown révèle
La séquence politique ouverte autour du sommet de Freetown illustre cette recherche d’un nouvel équilibre. Le renouvellement de la direction politique de l’organisation, la place accordée aux questions sécuritaires et la volonté maintenue de préserver un canal de dialogue avec les États de l’AES traduisent une prise de conscience progressive du changement de contexte. Ces évolutions suggèrent que la réponse à la crise ne peut plus reposer exclusivement sur les mécanismes traditionnels de pression institutionnelle.
Elles ne suffisent cependant pas à résoudre les difficultés structurelles de l’organisation. Le problème de la confiance demeure, tant entre les gouvernements qu’entre les institutions régionales et les populations. La question sécuritaire reste déterminante, tandis que l’intégration économique doit encore démontrer sa capacité à produire des bénéfices suffisamment visibles pour consolider l’adhésion populaire. La crise de légitimité ne pourra donc être surmontée par des changements de personnes ou par des décisions ponctuelles. Elle nécessitera une transformation plus profonde de la manière dont la CEDEAO définit ses priorités, exerce ses responsabilités et rend compte de son action.
3. Les conditions d’une survie stratégique
La première condition est celle de la confiance. Une organisation régionale ne peut exercer durablement son autorité sans disposer d’un minimum de confiance politique entre ses membres et d’une légitimité suffisamment forte auprès des populations. Cette confiance suppose des règles prévisibles, une application cohérente des principes, une plus grande transparence et une capacité à reconnaître les limites de ses propres instruments.
La deuxième condition est celle de la sécurité collective. La multiplication des menaces transnationales montre qu’aucun État ne peut durablement répondre seul aux défis sécuritaires de la région. La coopération en matière de renseignement, de contrôle des frontières, de lutte contre les trafics, de prévention des conflits et de sécurisation des corridors économiques demeurera indispensable, y compris dans un environnement institutionnel plus fragmenté. La recherche d’une coopération fonctionnelle avec les États de l’AES pourrait, à cet égard, devenir plus importante que la recherche immédiate d’une convergence politique complète.
La troisième condition est économique. L’intégration ne conservera sa légitimité que si elle améliore concrètement les conditions de vie. Le commerce régional, les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la transformation industrielle, la mobilité professionnelle et la numérisation constituent les domaines dans lesquels la CEDEAO peut démontrer le plus directement son utilité. Une organisation régionale est d’autant plus solide que ses populations peuvent identifier les bénéfices de son existence dans leur vie quotidienne.
La quatrième condition est citoyenne. L’avenir de la CEDEAO ne peut être durablement construit autour des seuls sommets de chefs d’État et des mécanismes intergouvernementaux. Les jeunes, les entreprises, les universités, les organisations professionnelles, les médias et les sociétés civiles doivent pouvoir participer davantage à la définition du projet régional. La proximité avec les populations ne constitue plus un supplément démocratique. Elle devient une condition de légitimité et d’efficacité.
4. Vers un régionalisme ouest africain plus pragmatique
L’évolution du système régional laisse entrevoir un régionalisme probablement plus complexe que celui imaginé au moment de la création de la CEDEAO. L’organisation pourrait demeurer l’une des principales structures de coopération de l’Afrique de l’Ouest tout en évoluant dans un environnement où coexistent plusieurs niveaux d’organisation, plusieurs alliances et plusieurs mécanismes de coopération.
Cette évolution ne doit pas nécessairement être interprétée comme un échec du régionalisme. Elle peut également correspondre à une forme de régionalisme à géométrie variable, dans lequel les États coopèrent plus étroitement dans certains secteurs tout en conservant des marges de décision dans d’autres. La sécurité, le commerce, l’énergie, les infrastructures, la mobilité et la gestion des ressources partagées pourraient ainsi devenir des domaines de coopération pragmatique, indépendamment des divergences politiques plus profondes.
Le véritable défi sera d’empêcher cette diversification des cadres de coopération de se transformer en fragmentation durable. La pluralité institutionnelle peut être compatible avec l’interdépendance régionale à condition que subsistent des mécanismes de dialogue, des règles communes minimales et des intérêts suffisamment partagés pour maintenir la cohésion de l’espace ouest africain.
5. Une leçon qui dépasse l’Afrique de l’Ouest
L’expérience de la CEDEAO dépasse désormais le seul cadre ouest africain. Elle constitue un cas particulièrement instructif pour le Sud global, parce qu’elle montre que l’intégration régionale ne progresse jamais de manière linéaire. Elle avance lorsque les institutions parviennent à transformer les interdépendances en intérêts communs, mais elle recule lorsque les populations ou les gouvernements considèrent que les coûts de l’intégration dépassent ses bénéfices.
Elle montre également que la souveraineté et l’intégration ne sont pas nécessairement contradictoires. Dans un environnement international marqué par la concurrence économique, les transformations technologiques, les risques climatiques et les nouvelles formes de conflictualité, certaines dimensions de la souveraineté ne peuvent être efficacement exercées qu’à travers la coopération. La véritable question n’est donc pas de choisir entre souveraineté nationale et intégration régionale, mais de déterminer dans quels domaines l’exercice collectif de certaines capacités permet aux États de renforcer leur autonomie plutôt que de la réduire.
Enfin, l’expérience ouest africaine rappelle que la puissance régionale ne se mesure pas uniquement à la taille d’un marché, au nombre d’États membres ou à l’existence d’institutions communes. Elle dépend de la capacité à transformer ces atouts en résultats concrets, en sécurité, en prospérité, en mobilité et en confiance. C’est précisément sur ce terrain que se jouera la prochaine étape du régionalisme ouest africain.
L’ENJEU ULTIME: PRODUIRE DES RÉSULTATS
L’avenir de la CEDEAO ne sera probablement déterminé ni par la seule restauration du modèle antérieur ni par la multiplication de nouvelles institutions. Il dépendra avant tout de sa capacité à démontrer son utilité dans un environnement profondément transformé. Une organisation régionale conserve sa pertinence lorsqu’elle permet à ses membres de faire ensemble ce qu’ils auraient plus difficilement accompli séparément, lorsqu’elle protège des intérêts communs et lorsqu’elle produit des bénéfices perceptibles pour les populations.
L’Afrique de l’Ouest entre ainsi dans une période où la question institutionnelle devra progressivement céder la place à une question plus fondamentale: que peut encore produire l’intégration régionale dans un espace politiquement fragmenté mais économiquement, humainement, géographiquement et écologiquement interdépendant? La réponse déterminera non seulement l’avenir de la CEDEAO, mais aussi la forme que prendra le régionalisme africain au cours de la prochaine décennie.
CPGNNews Strategic Outlook
L’avenir de la CEDEAO ne se décidera pas dans la nostalgie de son modèle passé, mais dans sa capacité à transformer les interdépendances de l’Afrique de l’Ouest en une nouvelle capacité collective d’action. Sa crédibilité dépendra moins de la force de ses déclarations que de la qualité de ses résultats; moins de la centralité de ses institutions que de leur utilité; moins de la restauration d’un ordre ancien que de leur capacité à construire un ordre régional adapté aux réalités du XXIᵉ siècle.
ANNEXES
ANNEXE 1: LES QUINZE PÈRES FONDATEURS DE LA CEDEAO (1975)
| État fondateur | Chef d’État en 1975 | Statut |
|---|---|---|
| Bénin | Mathieu Kérékou | Militaire |
| Burkina Faso | Sangoulé Lamizana | Militaire |
| Côte d’Ivoire | Félix Houphouët-Boigny | Civil |
| Gambie | Dawda Kairaba Jawara | Civil |
| Ghana | Ignatius Kutu Acheampong | Militaire |
| Guinée | Ahmed Sékou Touré | Civil |
| Guinée-Bissau | Luís Cabral | Civil |
| Liberia | William Tolbert | Civil |
| Mali | Moussa Traoré | Militaire |
| Mauritanie | Moktar Ould Daddah | Civil |
| Niger | Seyni Kountché | Militaire |
| Nigeria | Yakubu Gowon | Militaire |
| Sénégal | Léopold Sédar Senghor | Civil |
| Sierra Leone | Siaka Stevens | Militaire |
| Togo | Gnassingbé Eyadéma | Militaire |
Source : site officiel de la CEDEAO.
ANNEXE 2 – CEDEAO: CHRONOLOGIE (1975–2026)
- 1975: signature du Traité de Lagos et création de la CEDEAO avec quinze États membres.
- 1977: adhésion du Cap-Vert, portant le nombre d’États membres à seize.
- 1978: adoption du Protocole de non-agression.
- 1990: création de l’ECOMOG, la Force de surveillance de la CEDEAO, et déploiement au Liberia.
- 1993: révision du Traité de Lagos et renforcement des institutions régionales.
- 1997: intervention de la CEDEAO au Liberia.
- 1998: déploiement des forces de la CEDEAO en Sierra Leone.
- 2000: retrait de la Mauritanie, ramenant le nombre d’États membres à quinze.
- 2001: adoption du Protocole additionnel sur la démocratie et la bonne gouvernance.
- 2011: mise en place de la Commission de la CEDEAO.
- 2013: adoption de la Stratégie intégrée de sécurité maritime.
- 2020: coup d’État militaire au Mali.
- 2021: coup d’État militaire en Guinée.
- 2022: coups d’État militaires au Burkina Faso.
- 2023: coup d’État militaire au Niger et création de l’Alliance des États du Sahel (AES).
- 2024: le Burkina Faso, le Mali et le Niger annoncent leur intention de se retirer de la CEDEAO.
- 2025: retrait effectif du Burkina Faso, du Mali et du Niger le 29 janvier; tentative de coup d’État en Guinée-Bissau le 26 novembre.
- 2026: tenue du 69ᵉ Sommet de la CEDEAO à Freetown le 19 juillet; élection de Bassirou Diomaye Faye à la présidence de la Conférence des chefs d’État et de gouvernement; nomination du Général Birame Diop à la présidence de la Commission.
Source: SWI / CEDEAO.
ANNEXE 3: COMPOSITION ACTUELLE DE LA CEDEAO (2026)
| État membre | Année d’adhésion |
|---|---|
| Bénin | 1975 |
| Cap-Vert | 1977 |
| Côte d’Ivoire | 1975 |
| Gambie | 1975 |
| Ghana | 1975 |
| Guinée | 1975 |
| Guinée-Bissau | 1975 |
| Liberia | 1975 |
| Nigeria | 1975 |
| Sénégal | 1975 |
| Sierra Leone | 1975 |
| Togo | 1975 |
Source: CEDEAO / SWI.
ANNEXE 4: ÉTATS SORTANTS : BURKINA FASO, MALI ET NIGER
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Population des trois États (2025) | ≈ 68 millions |
| Part de la population de la CEDEAO avant le retrait | 16 % |
| Part dans l’économie de la CEDEAO | 7 % |
| Personnes confrontées à l’insécurité alimentaire (2025) | 7,5 millions |
Source: Club CEDEAO / Afrique Diplomatique.
ANNEXE 5: INDICATEURS DE CROISSANCE DE L’AES (2025)
| État | Taux de croissance 2025 | Principaux facteurs |
|---|---|---|
| Niger | +6,9 % | Pétrole brut, agriculture, production |
| Burkina Faso | +5,0 % | Services, agriculture, or |
| Mali | +4,9 % | Ralentissement modéré |
| Ensemble AES | +5,5 % | — |
Source: Rapport annuel BIDC 2025.
ANNEXE 6 — BIDC: INDICATEURS FINANCIERS ET DISCIPLINE DES ÉTATS (2025)
Indicateurs financiers
| Indicateur | Évolution |
|---|---|
| Revenu d’exploitation | +17,12 % |
| Bénéfice | +13,28 % |
| Total des actifs | +21,15 % |
Situation des remboursements
| Situation | États concernés |
|---|---|
| Sans arriérés de capital | Togo, Côte d’Ivoire, Ghana |
| Avec arriérés | Douze autres États membres |
Source: Cauris / Rapport d’activité BIDC 2025.
ANNEXE 7: BUDGET DU PARLEMENT DE LA CEDEAO
| Exercice | Montant en UC | Taux d’exécution / évolution |
|---|---|---|
| 2024: approuvé | 23 215 994 | Recettes: 37%; dépenses : 27% |
| 2025: avant-projet | 23 371 350 | +0,67 % par rapport à 2024 |
| Cycle 2025–2027 | Enveloppe maintenue | Aucune augmentation |
Source: ATOP.
ANNEXE 8: PROJETS ET INVESTISSEMENTS RÉGIONAUX
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Entreprises bénéficiant du Schéma de libéralisation | +15 000 |
| Produits circulant avec des avantages tarifaires | +50 000 |
| Projets régionaux identifiés | 201 |
| Coût estimé des projets | 131 milliards d’euros |
| Pays concernés par l’interconnexion énergétique | 14 |
| Commerce intracommunautaire dans le commerce total | 12–15 % |
Source: Africa24 TV / ECOWAS Report.
ANNEXE 9: CEDEAO ET CARICOM
Similitudes et différences
Similitudes: la CEDEAO et la CARICOM sont deux organisations d’intégration régionale créées dans les années 1970. Elles sont toutes deux confrontées à des difficultés de coordination entre États membres, de mise en œuvre des politiques communes et de légitimité auprès des populations.
Différences: la CEDEAO est plus vaste, présente une diversité linguistique plus importante et regroupe des États dont les niveaux de développement sont davantage contrastés. La CARICOM rassemble principalement de petites économies insulaires ou de petite taille, avec des structures économiques et institutionnelles différentes.
ANNEXE 10: LES TROIS FUTURS DE LA CEDEAO
- Restauration: retour progressif vers l’ancien modèle, avec la possibilité d’une réintégration des États de l’AES.
- Coexistence: séparation fonctionnelle entre la CEDEAO et l’AES, accompagnée d’une coopération sectorielle dans les domaines d’intérêt commun.
- Refondation: réforme en profondeur de la CEDEAO, avec davantage de flexibilité, une priorité accordée aux résultats tangibles et une place centrale donnée aux citoyens.
- Hybridation: combinaison de ces différents scénarios, donnant naissance à une CEDEAO à géométrie variable, capable d’adapter le degré de coopération aux réalités politiques et économiques de chaque État.
DOCUMENTATION ET MÉTHODOLOGIE
Ce dossier a été élaboré comme un Global Strategic Study, conformément aux méthodes utilisées dans les études stratégiques et les analyses de politique publique de référence. Sa documentation combine des sources institutionnelles, académiques, économiques, sécuritaires et journalistiques, avec une attention particulière portée à la vérification des données, au croisement des sources et à la rigueur de l’analyse.
Sources institutionnelles: CEDEAO, Union africaine, États membres, CARICOM, Banque mondiale, Fonds monétaire international, Banque africaine de développement et Nations unies.
Sources sécuritaires: bases de données et rapports spécialisés, avec une distinction systématique entre les informations vérifiées, les estimations et les projections.
Sources économiques: statistiques nationales et régionales relatives au commerce, à l’énergie, aux infrastructures, aux investissements et aux performances économiques.
Sources académiques: travaux universitaires consacrés au régionalisme africain, aux coups d’État, aux dynamiques sécuritaires du Sahel et à l’intégration économique régionale.
Sources journalistiques: utilisées pour documenter les événements, les développements récents et les déclarations officielles, mais jamais considérées comme l’unique fondement d’une analyse stratégique.
Principe éditorial de CPGNNews
Lorsqu’une donnée est contestée ou varie sensiblement selon les sources, nous signalons l’écart au lieu de sélectionner arbitrairement le chiffre qui servirait le mieux notre argumentation. Cette règle participe d’une exigence fondamentale de CPGNNews: distinguer les faits établis, les données disponibles, les estimations et l’interprétation analytique.
CPGNNews Global Strategic Study — Août 2026
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