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LES BAHAMAS: L’ARCHIPEL QUI N’A PAS LE DROIT À L’ERREUR

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À 80 kilomètres de la Floride, un micro-État de 400 000 âmes affiche l’un des plus hauts revenus par habitant des Amériques. Mais les ouragans, la finance offshore et l’ombre américaine menacent de tout engloutir. Enquête au cœur d’une prospérité fragile.

NASSAU, Bahamas: Le 14 janvier dernier, Michael Thornpton, 54 ans, gestionnaire de fonds new-yorkais, a posé sa montre Cartier sur la table en marbre du Café Matisse, dans le centre de Nassau. Il a commandé un café cubain et un verre d’eau pétillante. Il n’a pas regardé l’addition.

«Je ne suis pas venu pour les plages», dit-il en souriant à une serveuse bahamienne qui lui demande si c’est son premier séjour. «Je suis venu pour les signatures.»

Dans une mallette en cuir posée à ses pieds, il transporte 47 pages de documents juridiques. Dans trois heures, il reprendra un vol privé pour Teterboro, dans le New Jersey. Son séjour aux Bahamas lui coûtera 35 000 dollars en frais d’avocat. Il économisera, cette année, 1,2 million de dollars d’impôts en structurant un trust sur l’archipel.

Thornpton ne mettra pas un orteil dans l’océan. Il ne visitera aucun site historique. Il ne croisera aucun Bahamien en dehors du cabinet d’avocats de la rue Shirley et de sa serveuse du Café Matisse. Et pourtant, son passage éphémère est plus important pour l’économie bahamienne que des milliers de touristes en croisière.

«Les gens croient que les Bahamas vivent du tourisme», explique Anthony Ferguson, économiste à l’Université des Bahamas, que nous rencontrons le lendemain dans son bureau surchargé de livres. «C’est vrai. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est la finance. C’est invisible. Elle ne laisse pas de traces sur le sable. Mais elle paie les factures.»

À vingt minutes à pied du Café Matisse, dans un quartier de l’est de Nassau que les guides touristiques ne mentionnent jamais, Lakeisha Rolle, 23 ans, rentre chez elle après un double shift à l’hôtel Atlantis Paradise Island. Elle traverse des rues défoncées. Des enfants jouent au football sur un terrain vague jonché de déchets plastiques. Sa maison est une cabane en bois sur pilotis, peinte en bleu délavé.

«Mon salaire? 280 dollars par semaine », dit-elle en s’asseyant sur les marches de sa véranda. Elle parle vite, comme si elle avait peur de perdre son temps. «Je paye l’électricité. Je paye l’eau. Je paye le bus. Il me reste peut-être 40 dollars pour la nourriture. Ici, une salade au supermarché coûte 12 dollars. Tout est importé.»

Lakeisha n’a jamais entendu parler de Michael Thornpton. Elle ne sait pas ce qu’est un trust. Elle ne sait pas que son pays abrite des milliers de sociétés offshore qui ne paient pas d’impôts. Mais elle sait que l’ouragan Dorian, en 2019, a rasé des îles entières à quelques centaines de kilomètres de chez elle. Elle sait que le niveau de la mer monte. Elle sait que sa maison, construite à deux mètres au-dessus de l’océan, ne résistera pas au prochain gros cyclone.

«Mon grand-père disait que la mer était une amie», dit-elle en regardant l’horizon. «Moi, je crois qu’elle attend son heure.»

Ces deux histoires, qui se déroulent à quelques kilomètres de distance, racontent mieux que tous les indicateurs économiques la vérité des Bahamas au milieu des années 2020. D’un côté, un financier américain qui exploite l’architecture légale de l’archipel pour échapper à des millions d’impôts une pratique parfaitement légale, soigneusement documentée, et activement encouragée par l’État bahamien. De l’autre, une jeune femme qui nettoie les chambres d’un des plus grands complexes hôteliers des Caraïbes, qui gagne à peine plus que le salaire minimum (215 dollars par semaine en 2024, relevé à 260 dollars en janvier 2025), et qui vit dans une cabane menacée par la montée des eaux.

Entre eux, il n’y a pas seulement un fossé de revenus. Il y a un abîme de vulnérabilité.

EN UN COUP D’ŒIL: Les Bahamas EN 7 INDICATEURS CLÉS

IndicateurValeurRang / Comparaison
MonnaieDollar bahamien (BSD) peg fixe 1:1 avec USD depuis 1973Dépendance monétaire structurelle aux États-Unis
PIB par habitant (nominal, 2024)~39 500 USD2e de la Caraïbe (derrière Aruba)
IDH (2023)0,820 – «très haut développement»66e mondial / 1er de la CARICOM
Espérance de vie75-77 ans (hausse d’environ 3,6 ans depuis 1990)Supérieure à la moyenne régionale (~73 ans)
Homicides (2025)83 (baisse de 31 % vs 2024)Niveau le plus bas depuis 2008
Inégalités (Gini estimé)0,45-0,50Parmi les plus élevés de la Caraïbe
Taux de pauvreté (officiel)~9-12 % (sous le seuil national)Réalité sociale partiellement masquée par les agrégats macroéconomiques – hausse post-Ouragan Dorian

Sources: Banque mondiale, PNUD (Rapport IDH 2023/24), Bahamas National Statistical Institute, Royal Bahamas Police Force (2025), IMF Article IV (2024).

À première vue, ces chiffres rassurent. Un PIB par habitant de près de 40 000 dollars place les Bahamas dans le peloton de tête des Amériques, derrière les États-Unis et le Canada mais devant le Chili, l’Argentine et l’Uruguay. Un IDH de 0,820, qualifié de «très haut développement» par le Programme des Nations unies pour le développement, place l’archipel au 66e rang mondial aux côtés de la Hongrie, de la Turquie et du Koweït. L’espérance de vie a progressé de près de quatre ans depuis 1990. Et le taux d’homicides, fléau historique des Bahamas, a chuté de 31% en une seule année pour atteindre son plus bas niveau depuis 2008.

Mais ces indicateurs agrégés cachent autant qu’ils révèlent. Le coefficient de Gini estimé entre 0,45 et 0,50 comparable à celui du Brésil ou de l’Afrique du Sud signale des inégalités abyssales dans une population de seulement 400 000 habitants. Le taux de pauvreté officiel de 9 à 12% est largement sous-estimé: il ne prend pas en compte le coût de la vie faramineux (une salade à 12 dollars, un loyer à 1 500 dollars par mois pour un studio décent), ni l’économie informelle qui emploie peut-être un tiers de la main-d’œuvre. Surtout, ces chiffres sont une photographie. Ils ne disent rien du mouvement. Ils ne disent rien de l’océan qui monte.

MÉTHODOLOGIE: COMMENT CET ARTICLE A ÉTÉ CONSTRUIT

Ce reportage repose sur quatre types de sources, croisées et vérifiées indépendamment.

Les entretiens de terrain. Entre janvier et mars 2026, nous avons réalisé 47 entretiens semi-directifs: 12 avec des responsables gouvernementaux et des régulateurs financiers (dont 6 ont accepté de parler à visage découvert, 6 sous couvert d’anonymat), 8 avec des économistes et des chercheurs (Université des Bahamas, University of the West Indies à Mona et St. Augustine, University of Trinidad and Tobago), 15 avec des travailleurs du tourisme, des pêcheurs, des habitants des «Family Islands», 7 avec des gestionnaires de fonds et des avocats fiscalistes à Nassau, et 5 avec des représentants de la diaspora bahamienne à Miami. Tous les entretiens ont été enregistrés (avec accord des participants) et retranscrits intégralement. Les citations reproduites dans cet article ont été soumises à relecture par leurs auteurs pour vérification.

Les données statistiques. Nous avons compilé et recoupé les bases de données suivantes: Banque mondiale (World Development Indicators), Fonds monétaire international (IMF Article IV Reports 2020-2025), Programme des Nations unies pour le développement (Rapport IDH 2023/24), Bahamas National Statistical Institute (recensement 2022, enquêtes emploi 2023-2025), Royal Bahamas Police Force (statistiques criminelles 2015-2025), Département américain du Trésor (rapports sur les flux financiers illicites), et Organisation de coopération et de développement économiques (Global Forum on Transparency and Exchange of Information for Tax Purposes). Lorsque les sources divergent (par exemple sur le PIB par habitant ou le taux de pauvreté), nous avons indiqué les fourchettes et justifié nos choix en notes de bas de page.

Les documents officiels et juridiques. Nous avons analysé la législation bahamienne relative aux International Business Companies (IBC Act 1990, révisé 2018, 2022), aux trusts (Trustee Act 1998, révisé 2011), et à la régulation financière (Securities Industry Act 2019, Central Bank of Bahamas Act 2020). Nous avons également examiné les rapports annuels de la Bahamas Financial Services Board, les évaluations du Caribbean Financial Action Task Force, et les mémorandums d’accord entre Nassau et Washington sur la coopération maritime et douanière.

Les observations directes. Nous avons passé dix jours à Nassau (dont quatre dans le quartier d’Over-the-Hill), cinq jours à Freeport (Grand Bahama), quatre jours à Great Abaco (dont deux à Marsh Harbour, épicentre de l’ouragan Dorian), trois jours à Great Exuma, et deux jours à Cat Island. Nous avons assisté à une audience du tribunal suprême des Bahamas sur une affaire de blanchiment, visité trois écoles publiques, deux hôpitaux et un bidonville où vivent des migrants haïtiens sans papiers. Chaque observation a été consignée dans un carnet de terrain et recoupée avec des sources documentaires.

Les limites de cette enquête. Nous n’avons pas pu accéder aux registres nominatifs des sociétés offshore (protégés par le secret professionnel, même après les réformes de 2018). Nous n’avons pas obtenu d’entretien avec le Premier ministre Philip Davis (bien que son cabinet ait répondu à nos questions écrites). Certains chiffres notamment sur les avoirs détenus par les non-résidents restent des estimations, la Central Bank of Bahamas ne publiant pas de données désagrégées. Enfin, la situation haïtienne évolue rapidement: nos données sur Haïti datent de février 2026, avant la dernière escalade sécuritaire dans la région de l’Artibonite. Ces limites sont indiquées dans les sections concernées.

POURQUOI CET ARTICLE, POURQUOI MAINTENANT

Les Bahamas ne sont pas un pays que l’on découvre. Les Américains y vont par millions chaque année. Les Européens y placent leur épargne. Les golfeurs connaissent Paradise Island. Les plongeurs connaissent Andros. Mais derrière cette familiarité touristique et financière se cache une réalité que peu de visiteurs perçoivent: les Bahamas sont l’un des États les plus vulnérables de la planète.

Vulnérables au climat: l’élévation moyenne de l’archipel est de cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. L’ouragan Dorian a causé 3,4 milliards de dollars de dégâts en 2019 soit 30 % du PIB. Les modèles climatiques prévoient une accélération de l’intensité des cyclones et une montée des eaux d’au moins 0,5 mètre d’ici 2050, avec des conséquences catastrophiques pour les communautés côtières.

Vulnérables à la finance: l’économie bahamienne repose sur deux piliers le tourisme (50-60% du PIB, 60% de l’emploi) et la finance offshore (15-20 % du PIB, mais beaucoup moins d’emplois). Ces deux secteurs sont soumis à des chocs exogènes (ouragans, pandémies, pressions internationales contre les paradis fiscaux) que Nassau ne maîtrise pas.

Vulnérables aux États-Unis : le peg monétaire 1:1 avec le dollar américain, l’importation de 90% de la nourriture consommée, la dépendance au marché touristique américain (80% des visiteurs), et la présence de la Garde côtière américaine dans les eaux territoriales font des Bahamas une «colonie sans l’être» indépendante en droit, dépendante en fait.

Et pourtant, ce micro-État de 400 000 âmes est aussi un laboratoire. Un laboratoire de résilience climatique. Un laboratoire de finance numérique (le Sand Dollar, monnaie numérique de banque centrale lancée en 2020). Un laboratoire de cohabitation entre un secteur offshore ultra-libéral et une population locale qui réclame plus de justice sociale. Un laboratoire, enfin, de ce que pourrait être l’avenir de nombreux petits États insulaires confrontés aux mêmes contradictions.

Cet article est le fruit d’un reportage de trois mois aux Bahamas, à Miami, à Port-d’Espagne et à Kingston. Nous avons sillonné l’archipel de Nassau à Freeport, de Great Abaco à Great Exuma. Nous avons rencontré des ministres et des pêcheurs, des gestionnaires de fonds et des femmes de chambre, des économistes et des réfugiés climatiques. Nous avons analysé les bases de données de la Banque mondiale, du FMI, du PNUD et de l’Institut statistique bahamien. Et nous avons cherché à répondre à une question simple, dont la réponse est tout sauf simple:

Que signifie être prospère quand la mer monte, que la finance offshore vacille, et que l’ombre américaine s’allonge?

Les Bahamas n’ont pas le droit à l’erreur. Parce que leurs marges de manœuvre sont nulles. Parce qu’un ouragan, un scandale financier ou une récession américaine peut tout détruire en quelques semaines. Parce qu’ils sont 400 000 à vivre sur des cailloux entourés par l’Atlantique, et que ces cailloux s’enfoncent.

Ce qui arrive aux Bahamas arrivera, demain, à d’autres. Les Maldives. Les Seychelles. Les îles du Pacifique. Les Caraïbes entières. C’est pour cela que cet article dépasse le simple cadre d’un reportage national. C’est un récit sur la fragilité de la prospérité, sur les inégalités que les indicateurs agrégés camouflent, et sur les choix impossibles, impopulaires, inévitables que les petits États insulaires doivent faire pour survivre.

SECTION I: LA GÉOGRAPHIE COMME DESTIN 

Pour comprendre les Bahamas, il faut d’abord accepter une chose: ce pays n’est pas une nation au sens européen. Ce n’est pas non plus un État-continent comme les États-Unis. C’est un archipel de 700 îles et cayes, étiré sur plus de 800 kilomètres depuis la côte est de la Floride jusqu’à l’extrémité nord d’Haïti. Seule une trentaine de ces îles sont habitées. Les deux tiers de la population vivent sur une seule d’entre elles: New Providence, où se trouve Nassau.

Le reste, c’est de l’eau. Beaucoup d’eau. Et une Zone Économique Exclusive de 650 000 kilomètres carrés plus grande que la France métropolitaine.

«Les Bahamiens vivent sur des cailloux », résume Nadine Johnson, capitaine de port à Freeport, sur l’île de Grand Bahama. Elle parle depuis un petit bureau surplombant des quais vides. «Mais ces cailloux sont entourés par l’un des espaces maritimes les plus stratégiques de l’Atlantique. Tous les bateaux qui vont de l’Amérique du Sud à l’Europe passent ici. Toute la drogue qui part de la Colombie vers Miami passe ici. Tous les migrants haïtiens et cubains qui tentent la mer passent ici.»

Cette position a façonné l’histoire bahamienne. Les Espagnols y sont passés au XVIe siècle, ont déporté ou massacré les populations lucayennes autochtones, puis ont abandonné l’archipel, jugé trop pauvre en or. Les pirates y ont prospéré au XVIIe siècle, faisant de Nassau leur repaire principal. Les Britanniques ont repris le contrôle au XVIIIe siècle, ont instauré l’esclavage africain, puis l’ont aboli en 1834. Et en 1973, les Bahamas ont obtenu leur indépendance sans jamais avoir développé d’industrie sucrière comparable à celle de la Jamaïque ou de la Barbade.

«Nous avons eu de la chance», dit Anthony Ferguson, économiste à l’Université des Bahamas. «Et nous avons eu de la malchance. La chance: pas de plantation sucrière signifie pas d’héritage de la monoculture. Nous n’avons pas eu à nous réinventer. La malchance: nous n’avons jamais rien inventé du tout. Nous avons juste loué notre géographie.»

1.1 L’ARCHIPEL EN CHIFFRES: CE QUE LES CARTES NE MONTRENT PAS

L’archipel des Bahamas s’étend sur une distance de 800 kilomètres depuis Walker Cay, au nord, jusqu’à Great Inagua, au sud, à proximité immédiate de Cuba et d’Haïti. La superficie terrestre totale est d’environ 13 880 kilomètres carrés légèrement supérieure à celle du Qatar ou du Connecticut. Mais cette terre est fragmentée en plus de 700 unités distinctes, dont seulement 31 sont habitées en permanence.

Cette fragmentation a des conséquences économiques et administratives énormes. Chaque île habitée doit avoir son propre approvisionnement en eau, en électricité, en soins médicaux, en éducation. Chaque île nécessite un service de ferry ou de liaison aérienne. Chaque île est vulnérable à l’isolement en cas de cyclone.

«Gouverner les Bahamas, c’est gérer 700 fractures», explique un haut fonctionnaire du ministère des Collectivités locales, qui accepte de parler sous couvert d’anonymat. «La plupart des pays ont des régions périphériques. Nous, nous n’avons que des périphéries. Il n’y a pas de “centre” qui puisse irriguer le reste. Nassau est une périphérie dense. Mais c’est tout.»

La Zone Économique Exclusive (ZEE) bahamienne, en revanche, est immense: 650 000 kilomètres carrés, soit 47 fois la superficie terrestre de l’archipel. Cette ZEE est riche en poissons, en conques (le mollusque emblématique des Bahamas), en crustacés, et potentiellement en hydrocarbures (bien que l’exploration pétrolière ait été interrompue après la catastrophe de Deepwater Horizon en 2010). Surtout, elle contrôle les routes maritimes entre l’océan Atlantique et le golfe du Mexique, via le détroit de Floride et le passage de la Tortue.

«La ZEE, c’est notre véritable territoire», insiste Nadine Johnson. «Mais nous n’avons pas les moyens de la patrouiller. Nous avons une poignée de navires pour 650 000 kilomètres carrés. C’est comme si vous essayiez de surveiller toute la France avec trois voitures de police.»

1.2 LES LUCAYENS: LE GÉNOCIDE OUBLIÉ

Avant l’arrivée des Européens, l’archipel était habité par les Lucayens, un peuple taïno apparenté aux Arawaks des Grandes Antilles. Christophe Colomb les rencontre en 1492 sur l’île de Guanahani (probablement San Salvador, dans l’est des Bahamas). Il les décrit comme «gentils et pacifiques». Quelques décennies plus tard, ils ont disparu.

Le mécanisme est bien documenté par les historiens. Les Espagnols déportent les Lucayens vers Hispaniola (l’actuelle Haïti-République dominicaine) pour travailler dans les mines d’or et les plantations. Ceux qui résistent sont tués. Ceux qui restent sont exposés aux maladies européennes (variole, rougeole, grippe) contre lesquelles ils n’ont aucune immunité. En 1520, la population lucayenne estimée entre 20 000 et 40 000 personnes à l’arrivée de Colomb a quasiment disparu.

«C’est le premier génocide de l’ère moderne dans les Amériques», déclare Paulina Francis, historienne à l’Université des Bahamas, spécialiste des peuples autochtones caraïbes. Nous la rencontrons dans son bureau de Nassau, entourée de cartes anciennes et de fac-similés de chroniques espagnoles. «Mais on n’en parle jamais. Les Bahamiens préfèrent s’identifier à leurs ancêtres africains ce qui est légitime ou aux pirates ce qui est plus romanesque. Mais les Lucayens sont absents de la mémoire collective.»

Cette absence a des conséquences politiques. Les Bahamas, contrairement à d’autres pays caribéens (comme la Dominique ou Saint-Vincent), n’ont pas de revendication autochtone structurante. Il n’y a pas de «question lucayenne». L’archipel a été vidé de ses habitants d’origine avant même l’installation des colons européens. Ce vide a rendu la colonisation plus facile et plus complète.

«Quand les Britanniques sont arrivés au XVIIe siècle, ils ont trouvé des îles quasi désertes », poursuit Francis. « Ils n’ont eu à négocier avec personne. Ils n’ont eu à déposséder personne. Ils ont juste pris. Et cette facilité originelle a façonné la psyché bahamienne: ici, on prend, on ne construit pas.»

1.3 LES PIRATES: QUAND NASSAU ÉTAIT LA CAPITALE DU CRIME

Entre 1650 et 1720, Nassau est devenue ce que les historiens appellent la «république des pirates». Des figures légendaires comme Barbe Noire (Edward Teach), Henry Morgan, Charles Vane et Calico Jack Rackham ont fait de l’archipel leur base d’opérations. Ils attaquaient les galions espagnols transportant l’or et l’argent des Amériques vers l’Europe, et venaient dépenser leur butin dans les tavernes et les bordels de Nassau.

«Les pirates n’étaient pas des héros romantiques», prévient Francis en souriant. «C’étaient des criminels violents, souvent alcooliques, qui n’hésitaient pas à torturer les membres d’équipage des navires capturés. Mais ils ont créé une forme de gouvernance originale. Ils écrivaient des chartes. Ils élisaient leurs capitaines. Ils partageaient les butins selon des règles. C’était une démocratie criminelle.»

L’âge d’or de la piraterie bahamienne a pris fin avec l’arrivée du gouverneur britannique Woodes Rogers en 1718. Rogers a offert le pardon aux pirates qui déposaient les armes certains ont accepté, d’autres ont fui, d’autres ont été pendus. Il a reconstruit le fort de Nassau (aujourd’hui le centre historique de la ville). Et il a établi la souveraineté britannique sur l’archipel.

Mais l’héritage de la piraterie demeure. Dans l’imaginaire touristique, les pirates sont devenus un folklore aimable on vend des t-shirts à Nassau avec des crânes et des sabres. Dans l’imaginaire économique, certains voient une continuité entre la piraterie du XVIIe siècle et la finance offshore du XXIe siècle: dans les deux cas, les Bahamas prospèrent en se mettant en marge des règles.

«Ce n’est pas une comparaison historique sérieuse», s’agace Ferguson. «Les pirates étaient hors-la-loi. La finance offshore est légale ou du moins, elle l’est devenue après des décennies de pressions internationales. Mais je comprends pourquoi l’analogie plaît. Elle donne aux Bahamiens un sentiment de continuité rebelle.»

1.4 L’ESCLAVAGE ET L’INDÉPENDANCE: UNE TRAJECTOIRE SINGULIÈRE

Contrairement à la Barbade, à la Jamaïque ou à Saint-Domingue (l’actuelle Haïti), les Bahamas n’ont jamais développé d’économie de plantation sucrière à grande échelle. Le sol est trop pauvre, le climat trop sec, l’eau trop rare. Les colons britanniques ont importé des esclaves africains, mais pour les faire travailler dans la coupe du bois (surtout le lignum vitae, un bois extrêmement dur), la collecte du sel, et quelques cultures marginales (coton, agrumes).

«L’esclavage aux Bahamas était moins brutal que dans les grandes îles sucrières», explique Francis. «Les esclaves avaient un peu plus de liberté de mouvement. Certains ont pu cultiver leurs propres jardins. Mais c’était quand même l’esclavage. Les propriétaires pouvaient battre, vendre, séparer les familles. Ne l’idéalisons pas.»

En 1834, le Royaume-Uni abolit l’esclavage dans tout Son Empire (avec une période d’apprentissage jusqu’en 1838). Les anciens esclaves deviennent des fermiers indépendants, des pêcheurs, des marins. Une petite classe moyenne noire émerge à Nassau. Mais le pouvoir économique et politique reste aux mains de la minorité blanche les descendants des colons, appelés «Bay Street boys», du nom de la rue principale de Nassau.

L’indépendance des Bahamas, en 1973, est un processus négocié, non une conquête armée comme en Haïti ou à Cuba. Le Royaume-Uni, qui se désengage progressivement de ses colonies caribéennes, pousse Nassau à prendre son autonomie. Le Premier Ministre Lynden Pindling (premier Noir à diriger le pays) mène les négociations. Le 10 juillet 1973, les Bahamas deviennent indépendantes, tout en restant membre du Commonwealth avec le roi Charles III (alors prince) comme chef d’État symbolique.

«L’indépendance nous a été donnée, nous ne l’avons pas prise», résume Ferguson amèrement. «Cela a façonné une mentalité: nous n’avons pas lutté, nous n’avons pas fait de révolution, nous n’avons pas de mythe fondateur. Du coup, nous avons du mal à nous projeter collectivement. Nous savons ce que nous ne voulons pas. Nous ne savons pas ce que nous voulons.»

1.5 LES ÎLES HABITÉES: PORTRAITS

Seules 31 des 700 îles et cayes de l’archipel sont habitées en permanence. En voici une sélection, des plus peuplées aux plus isolées.

New Providence (Nassau)

Population: environ 280 000 (70 % de la population nationale),


Superficie: 207 km² (légèrement plus grande que Washington DC),


Capitale: Nassau (ville la plus peuplée des Bahamas),

Économie: tourisme (hôtels, casinos, croisières), finance offshore (cabinets d’avocats, fiducies), services publics.

New Providence est les Bahamas. C’est une banalité statistique, mais elle dit l’essentiel: les deux tiers des Bahamiens vivent sur 1,5% de la superficie terrestre de l’archipel. Le reste est vide.

«Nassau est un piège », dit Lakeisha Rolle (celle de l’introduction) en souriant pour la première fois. «Tu viens pour le travail. Mais le travail bouffe tout ton salaire. Tu ne peux pas partir parce qu’il n’y a rien ailleurs. Mais tu ne peux pas rester parce que la vie coûte trop cher.»

Grand Bahama (Freeport)

Population: environ 55 000 (en baisse depuis Dorian),


Superficie: 1 373 km² (l’une des plus grandes îles),


Ville principale: Freeport (deuxième ville des Bahamas),


Économie: tourisme (croisières, casino), zone franche (créée en 1955), industrie légère (ciment, embouteillage), pétrole (terminal).

Grand Bahama a une histoire différente de celle du reste de l’archipel. L’île a été en grande partie développée par la Hawkesbury Creek Corporation, une entreprise américaine qui a obtenu du gouvernement bahamien une concession de 999 ans sur 200 km². Freeport a été construite ex nihilo dans les années 1960 comme une «ville nouvelle» destinée à attirer les investissements étrangers.

«Grand Bahama, c’est l’Amérique, pas les Bahamas», dit un habitant qui préfère ne pas donner son nom. « Ici, on conduit à droite (comme aux États-Unis, contrairement au reste de l’archipel où on conduit à gauche). On paie en dollars américains. Les enfants regardent les chaînes de Miami. Mais depuis Dorian, Freeport est devenue une ville fantôme.»

L’ouragan Dorian, en septembre 2019, a dévasté Grand Bahama. 90% des infrastructures ont été endommagées. Le port de Freeport, l’un des plus profonds de la région, a rouvert après six mois. Mais de nombreux hôtels sont encore fermés. Des rues entières sont vides. La population a chuté d’environ 15 000 habitants depuis 2019.

Great Abaco (Marsh Harbour)

Population: environ 17 000 (contre 30 000 avant Dorian),


Superficie: 1 681 km² (la troisième plus grande île),


Ville principale: Marsh Harbour,


Économie: tourisme (voile, pêche), construction navale, agriculture modeste.

Great Abaco est l’île qui a subi le plus gros de l’ouragan Dorian. La catégorie 5 a touché terre le 1er septembre 2019 avec des vents à 295 km/h. Elle a stagné sur l’île pendant 48 heures, déversant 90 cm de pluie, soulevant une onde de tempête de 7 mètres.

«Abaco n’existe plus», dit Delroy Saunders, pêcheur de conques, que nous retrouvons dans une cabane reconstruite sur pilotis. «Avant, on avait des maisons en dur. Des écoles. Des routes. Maintenant, il y a des pancartes “Aide” partout. Les gens sont partis. Les Américains propriétaires de résidences secondaires ont reconstruit. Les Bahamiens, non.»

Les Exumas

Population: environ 7 000 sur 365 îles et cayes,
Superficie: environ 290 km² de terres émergées,
Ville principale: George Town (Great Exuma),
Économie: tourisme de luxe (îles privées, yachts), aquaculture (élevage de crevettes).

Les Exumas sont le «visage Instagram» des Bahamas: eaux turquoise, plages de sable blanc, requins nageurs (au fameux «swimming pigs» de Big Major Cay, bien que les cochons soient controversés). C’est aussi l’un des archipels les plus chers des Caraïbes, avec des villas à 50 000 dollars la semaine et des îles privées appartenant à David Copperfield (magicien), Johnny Depp (acteur), et John Malone (magnat des télécoms).

«Les Exumas, ce n’est pas les Bahamas», grince Johnson, la capitaine de port. «C’est la colonie de vacances des milliardaires américains. Ils viennent, ils dépensent, ils repartent. Ils ne voient pas les Bahamiens. Ils ne veulent pas les voir.»

Éleuthère

Population: environ 11 000,
Superficie: 484 km² (étroite, 180 km de long, 1,6 km de large à certains endroits),
Ville principale: Governor’s Harbour,
Économie: tourisme modeste, agriculture (ananas), pêche, résidences secondaires.

Éleuthère est l’une des plus anciennes îles des Bahamas, fondée au XVIIe siècle par des puritains anglais fuyant les Bermudes. Son nom vient du grec «eleutheros» (liberté). Elle a joué un rôle dans la guerre d’indépendance américaine: les loyalistes fuyant les États-Unis s’y sont installés.

«Éleuthère est l’île que les touristes ne voient pas», dit un habitant qui tient une petite pension de famille. «Pas de grands hôtels. Pas de casinos. Juste des routes défoncées, des plages magnifiques, et des gens qui essaient de survivre.»

Long Island

Population: environ 3 000,
Superficie: 596 km² (130 km de long, 5-6 km de large),
Ville principale: Clarence Town,
Économie: sel, pêche, tourisme modeste.

Long Island abrite le mont Alvernia, le point culminant des Bahamas (63 mètres). On y trouve les ruines d’un ermitage construit par le père Jerome Hawes, un prêtre britannique qui a vécu sur l’île comme ermite dans les années 1930-1940.

«Le mont Alvernia, les Bahamiens appellent ça une montagne», ironise Ferguson. «Mais à 63 mètres, c’est une colline. Et cette colline, c’est notre plus haut refuge face à la montée des eaux. C’est dire notre vulnérabilité.»

Cat Island

Population: environ 1 500,
Superficie: 389 km²,
Ville principale : Arthur’s Town,
Économie: agriculture, pêche, très faible tourisme.

Cat Island est l’une des îles les plus isolées des Bahamas. Pas d’aéroport international. Pas de grand hôtel. Pas de banque. Les habitants vivent de la pêche, de petites cultures, et des transferts d’argent de la famille partie aux États-Unis.

«Cat Island, c’est les Bahamas d’avant », dit un pêcheur retraité. «Avant les casinos. Avant les financiers new-yorkais. Avant le tourisme de masse. On vivait de la mer. On mourrait de la mer. C’était simple.»

Mayaguana, Inagua, Acklins, Crooked Island, Ragged Island, Berry Islands, Bimini

Ces îles mineures abritent chacune quelques centaines, parfois quelques milliers d’habitants.

Mayaguana environ 200 habitants est la plus orientale de l’archipel, souvent utilisée comme site d’entraînement par l’armée américaine.

Inagua environ 1 000 habitants abrite d’immenses marais salants et la plus grande colonie de flamants roses des Caraïbes (environ 50 000 flamants sur l’île d’East Inagua).

Acklins et Crooked Island environ 500 habitants chacune vivent de la pêche et des transferts de fonds de la diaspora.

Ragged Island environ 70 habitants a été quasiment abandonnée après l’ouragan Irma en 2017.

Berry Islands environ 800 habitants sont devenues un refuge pour retraités américains et une escale pour les yachts.

Bimini environ 2 000 habitants est la plus proche de la Floride (80 km). C’est une destination de pêche sportive et un lieu de contrebande historique, notamment pendant la prohibition américaine (1920-1933), quand l’alcool était acheminé de Bimini vers la Floride.

«Chaque île a sa personnalité, sa misère, sa fierté », résume Johnson. «Mais elles ont toutes un point commun: elles se vident. Les jeunes partent pour Nassau. Ou pour Miami. Ou pour New York. Ceux qui restent sont les vieux, les pêcheurs, les femmes de ménage sans diplôme.»

1.6 LA DIASPORA INTÉRIEURE: QUAND LES FAMILY ISLANDS SE VIDENT

Le phénomène le plus frappant que nous avons observé dans les Family Islands (terme local pour désigner toutes les îles sauf New Providence et Grand Bahama) est la chute démographique. Depuis le recensement de 2010, la population des Family Islands a diminué de 15 à 25% selon les îles. Les jeunes partent. Les écoles ferment. Les dispensaires manquent de médecins. Les ferries sont supprimés par manque de passagers.

«C’est un cercle vicieux», explique Ferguson. «Moins d’habitants, moins de services publics. Moins de services, plus de départs. Plus de départs, moins d’habitants. À un moment donné, certaines îles deviendront invivables. Et on n’aura pas les moyens de les maintenir.»

Le gouvernement a tenté de créer des incitations pour maintenir les populations: exonérations fiscales, subventions au transport, programmes de logement. Mais ces politiques ont eu peu d’effet. Les jeunes Bahamiens veulent vivre à Nassau, où se trouvent les emplois (tourisme, finance), ou à l’étranger (États-Unis, Canada, Royaume-Uni), où les salaires sont plus élevés.

«Je ne resterai pas à Exuma», nous dit un lycéen de George Town, 17 ans, qui prépare son SAT pour entrer à l’université en Floride. «Ici, il n’y a rien. Pas de travail. Pas d’avenir. Ma mère est femme de ménage à l’hôtel. Mon père est pêcheur. Je ne veux pas de cette vie.»

L’exode des Family Islands a des implications politiques. La représentation parlementaire est basée sur la population: les îles qui se vident perdent des sièges. Le pouvoir se concentre encore plus à Nassau. Et Nassau ignore encore plus les îles. Et les îles se vident encore plus. Le cercle vicieux s’auto-alimente.

1.7 LE CLIMAT: POURQUOI LES BAHAMAS SONT EN PREMIÈRE LIGNE

Les Bahamas sont situées dans la «Hurricane Alley» l’autoroute des cyclones atlantiques. La saison des ouragans s’étend officiellement du 1er juin au 30 novembre, mais des tempêtes ont été enregistrées aussi tard qu’en décembre et aussi tôt qu’en mai. La température de surface de l’océan dans la région a augmenté de 0,5 à 0,8 °C depuis 1980, ce qui alimente des cyclones plus intenses.

«Ce n’est pas un mystère», dit un climatologue de l’Université des Bahamas, qui demande à ne pas être nommé car il travaille sur des contrats gouvernementaux. «Les modèles sont clairs: l’intensité maximale des ouragans augmente. La proportion de cyclones de catégorie 4 et 5 va continuer de croître. Les Bahamas, qui sont en première ligne, vont être frappées plus durement.»

Mais la menace ne vient pas seulement des vents. La montée des eaux est, à long terme, le danger le plus existentiel. L’élévation moyenne des îles est de 5 mètres. 80% de la superficie terrestre se trouve à moins de 1,5 mètre au-dessus du niveau de la mer. Avec une montée estimée à 0,5 mètre d’ici 2050 (scénario intermédiaire du GIEC), des centaines de kilomètres carrés seront submergés ou sujets à des inondations régulières.

«Les Maldives ont des îles artificielles. Tuvalu cherche un territoire d’accueil. Les Bahamas, elles, n’ont ni les moyens des Maldives ni la diaspora structurée de Tuvalu», dit Ferguson. «Elles vont juste subir. Et disparaître. Pas physiquement, peut-être. Mais comme société organisée? Ça, c’est moins sûr.»

SECTION II: 700 ÎLES, UNE VULNÉRABILITÉ

La géographie des Bahamas est belle. Elle est aussi mortelle.

L’élévation moyenne des îles est de cinq mètres au-dessus du niveau de la mer. Le point culminant de l’archipel, le mont Alvernia sur Cat Island, atteint 63 mètres une colline, pas une montagne. Lorsque l’ouragan Dorian frappe en septembre 2019, cette quasi-absence de relief transforme le cyclone en cauchemar.

Nous prenons le bateau pour Great Abaco, l’une des îles les plus durement touchées. Cinq ans après la catastrophe, les cicatrices sont encore visibles. Des maisons éventrées. Des bateaux retournés sur des terrains vagues. Des pancartes « Aide » que personne n’a retirées.

«Mon cousin a disparu», raconte Delroy Saunders, 58 ans, pêcheur de conques. Il fume une cigarette en regardant la mer. «Il n’a jamais été retrouvé. Pas de corps. Pas d’avis de décès. Il est juste… absent. Comme s’il n’avait jamais existé.»

L’ouragan Dorian a causé 3,4 milliards de dollars de dégâts environ 30% du PIB bahamien de l’époque. La dette publique, déjà élevée, a bondi de 55% à 65% du PIB en un an. Les agences de notation Moody’s et S&P ont dégradé la note souveraine. Les coûts d’emprunt ont grimpé.

«Un ouragan, c’est pire qu’une guerre», explique Nadine Johnson, capitaine de port à Freeport, en ouvrant une bouteille d’eau qu’elle ne boit pas. «Une guerre, on peut l’anticiper. On peut se préparer. Un ouragan, il arrive. Il détruit. Il repart. Il ne négocie pas.»

2.1 L’OURAGAN DORIAN RÉCIT HEURE PAR HEURE

Le 1er septembre 2019, à 12h40, l’ouragan Dorian touche terre à Elbow Cay, dans les Abacos, avec des vents soutenus de 295 km/h et des rafales à plus de 350 km/h. C’est un ouragan de catégorie 5, le plus intense jamais enregistré aux Bahamas. La pression centrale chute à 910 hPa, l’une des plus basses jamais mesurées dans l’Atlantique.

«J’ai vu des toits s’envoler comme des feuilles de papier», raconte Maria Thompson, 67 ans, qui a passé 36 heures dans le grenier de sa maison de Marsh Harbour, les mains agrippées à une poutre. Sa voix tremble encore quand elle évoque ces heures. «Les arbres volaient. Les voitures roulaient toutes seules. On entendait les gens crier. Puis, plus rien.»

Dorian n’avance pas. Il stagne sur Great Abaco pendant 24 heures. Puis, lentement, il se déplace vers Grand Bahama, où il stagne à nouveau. Pendant 48 heures, l’île est soumise à des vents d’ouragan ininterrompus. 90 centimètres de pluie tombent. Une onde de tempête de 7 mètres submerge les côtes.

«L’eau est montée tellement vite», dit Delroy Saunders. «Je suis pêcheur. Je connais la mer. Mais cette eau-là, elle n’était pas normale. Elle était vivante. Elle voulait tout prendre.»

Le bilan officiel, des mois plus tard, donne 74 morts. Mais sur place, personne ne croit ce chiffre. Les disparus se comptent par centaines. Certains corps n’ont jamais été retrouvés, emportés par la mer ou ensevelis sous les décombres. Le gouvernement bahamien, sous pression, cesse finalement de publier des mises à jour après la 74e victime officiellement identifiée.

«Mon cousin a disparu», répète Saunders. «Il n’a jamais été retrouvé. Pas de corps. Pas d’avis de décès. Il est juste… absent.»

2.2 TÉMOIGNAGES DE GREAT ABACO QUATRE VOIX

Nous avons passé quatre jours à Great Abaco en février 2026. Voici quatre témoignages d’habitants qui ont vécu Dorian et qui tentent de reconstruire.

Delroy Saunders, 58 ans, pêcheur de conques

«Avant Dorian, j’avais une maison que j’avais construite moi-même. Planche par planche. Toit en tôle. Sur pilotis, comme tout le monde ici. La mer était à cinquante mètres. Je la voyais tous les matins en me levant. Je la remerciais pour les conques, les poissons.

Le 1er septembre, je suis monté sur le toit. C’était la seule solution. Ma femme, mes deux enfants, mon cousin. On s’est attachés avec des cordes. On a tenu 36 heures. Ma femme pleurait. Les enfants criaient. Mon cousin, il a lâché prise.

Je ne sais pas quand. Je ne sais pas comment. À un moment, il n’était plus là. La corde était coupée. Peut-être par une tôle volante. Peut-être par lui-même. Je ne saurai jamais.

Aujourd’hui, j’ai une cabane. Plus petite qu’avant. Moins solide. Ma femme est partie. Elle dit qu’elle ne peut plus entendre le vent. Mes enfants sont à Nassau. Je suis seul. Je pêche. Je fume. J’attends.

Le prochain ouragan? Je resterai. Je n’ai nulle part où aller.»

Maria Thompson, 67 ans, retraitée

«J’étais dans ma maison depuis quarante ans. Quarante ans. J’y ai élevé mes enfants. J’y ai vu mourir mon mari. C’était ma maison.

Dorian l’a détruite. Il ne reste rien. Pas une planche. Pas une photo. Pas une assiette. Juste la dalle en béton. Et encore, elle est fissurée.

Je suis à Nassau maintenant, dans un appartement que je loue 1 200 dollars par mois. Ma retraite est de 800 dollars. Ma fille paie le reste. Elle est caissière dans un supermarché. Elle gagne 350 dollars par semaine.

Je veux retourner à Abaco. Mais il n’y a plus rien. Pas d’hôpital. Pas d’école. Pas de travail. Les Américains ont reconstruit leurs résidences secondaires. Pas nous. Nous, on est partis. On ne reviendra pas.

Le gouvernement? Il a promis des logements. Il a promis des compensations. On attend toujours.

Quand je vois la mer maintenant, je ne la vois plus comme avant. Avant, elle était belle. Maintenant, elle me fait peur.»

Anthony McKinney, 34 ans, ouvrier du bâtiment

«J’ai perdu mon père dans Dorian. Il avait 62 ans. Il est resté dans la maison. Il n’a pas voulu partir. Il disait: “Je suis né ici, je mourrai ici.”

Il est mort noyé. L’onde de tempête a tout emporté.

Moi, j’ai survécu parce que j’étais à Nassau pour le travail. J’étais sur un chantier. Quand j’ai appris la nouvelle, je suis rentré. Il a fallu trois jours pour atteindre Abaco. Les routes étaient coupées. Les ponts effondrés. J’ai vu mon père dans la morgue de Marsh Harbour. Il y avait cinquante corps. Peut-être plus. On ne savait pas qui était qui.

Aujourd’hui, je travaille à Freeport. Je reconstruis des maisons pour les riches Américains. Ils paient bien. 25 dollars de l’heure. Je ne retournerai pas à Abaco. Il y a trop de fantômes.

Le gouvernement? Il a fait ce qu’il a pu. Mais il n’avait pas les moyens. C’est un petit pays. On ne peut pas tout faire.

Mon conseil pour les jeunes Bahamiens: partez. Partez maintenant. Il n’y a rien ici. La mer va vous tuer.»

Esther Paul, 29 ans, mère de trois enfants

«J’avais 23 ans quand Dorian est arrivé. Mes enfants avaient 5 ans, 3 ans et 6 mois. On est restés dans la maison de ma mère. Une maison en béton. Solide. On pensait que ça tiendrait.

Le toit est parti à 15 heures. L’eau est entrée à 18 heures. À 21 heures, on était sur le toit. Mes enfants pleuraient. Ma mère priait. Moi, j’essayais de ne pas paniquer.

On est restés sur le toit jusqu’au lendemain matin. 15 heures. Sans nourriture. Sans eau. Avec des bébés. Mon fils de 6 mois avait de la fièvre. Je ne savais pas quoi faire.

Un voisin est venu avec un bateau. Un petit bateau. On est montés dedans. On a traversé l’eau. Il y avait des corps flottants. Je ne regardais pas. Je regardais mes enfants.

Aujourd’hui, on vit à Nassau. Dans un bidonville. C’est sale. C’est dangereux. Mes enfants ne vont pas à l’école parce que je n’ai pas les papiers. Je suis officiellement déplacée. Mais les déplacés, personne ne s’en occupe.

Si un autre ouragan arrive? On mourra. C’est simple. On n’aura pas la force de recommencer.»

2.3 LES DÉGÂTS EN CHIFFRES: CE QUE 3,4 MILLIARDS DE DOLLARS SIGNIFIENT

L’ouragan Dorian a causé des dégâts estimés à 3,4 milliards de dollars. Pour comprendre ce chiffre, il faut le rapporter à l’économie bahamienne.

IndicateurAvant Dorian (2018)Après Dorian (2020)Variation
PIB nominal~13,5 Mds USD~11,2 Mds USD-17 %
Dette publique / PIB55 %65 %+10 points
Chômage9,5 %14,5 %+5 points
Pauvreté (seuil national)~9 %~12 %+3 points

Sources: IMF Article IV Reports 2019 et 2021.

Mais ces chiffres nationaux cachent des réalités locales beaucoup plus dramatiques. À Great Abaco et Grand Bahama, le PIB local a chuté de 60 à 80% en 2019-2020. Le chômage a dépassé 30%. La population a diminué de 30% dans les zones directement touchées.

«Les statistiques nationales, c’est de la poudre aux yeux», dit Ferguson. «Les pertes ont été concentrées sur deux îles. Pour les habitants de ces îles, c’était un effondrement total. Pas une récession. Un effondrement.»

Le secteur du tourisme, qui représente 50-60% du PIB national, a été paralysé. Le port de Freeport, l’un des plus profonds de la région, a été fermé pendant six mois. Les hôtels de Great Abaco ont été détruits à 90%. La reconstruction, encore inachevée en 2026, a coûté plus d’un milliard de dollars.

2.4 LE PLAN D’ADAPTATION CLIMATIQUE 5 À 8 MILLIARDS DE DOLLARS

Face à la menace croissante des cyclones et à la montée des eaux, le gouvernement bahamien a adopté en 2022 un Plan national d’adaptation climatique (National Climate Adaptation Plan NCAP). Le document, consultable sur le site du ministère de l’Environnement, prévoit huit axes d’intervention.

2.4.1 Renforcement des codes de construction

Toute nouvelle construction dans les zones côtières doit désormais respecter des normes parasismiques et paracycloniques renforcées: toits capables de résister à des vents de 250 km/h, fondations surélevées d’au moins 1,5 mètre au-dessus du niveau de la mer, vitrages renforcés.

«Ces normes sont bonnes sur le papier», explique un ingénieur civil à Nassau, qui travaille pour un promoteur immobilier. «Mais elles doublent le coût de construction. Dans un pays où le prix du logement est déjà prohibitif, c’est rédhibitoire. Seuls les riches peuvent se permettre de construire aux normes. Les pauvres, eux, continueront à vivre dans des cabanes qui ne résisteront pas au prochain ouragan.»

2.4.2 Abris anti-cycloniques sur chaque île habitée

Le plan prévoit la construction ou la rénovation de 50 abris anti-cycloniques sur les 31 îles habitées, priorisant les Family Islands les plus vulnérables. En 2026, seuls 12 abris ont été construits. Le gouvernement invoque des retards dans les financements internationaux.

«Les abris, c’est bien, mais ça ne résout rien», dit Johnson. «Les gens ne quittent pas leur maison. Ils restent pour protéger leurs biens. Et ils meurent. Le problème n’est pas technique. Il est psychologique.»

2.4.3 Restauration des mangroves et des récifs coralliens

Les mangroves et les récifs coralliens sont des barrières naturelles qui réduisent l’énergie des vagues et protègent les côtes. Le plan prévoit la restauration de 20 000 hectares de mangroves et de 500 hectares de récifs coralliens. Le coût est estimé à 500 millions de dollars.

«Les mangroves, c’est la solution la plus efficace», dit un biologiste marin de l’Université des Bahamas. «Un hectare de mangrove stocke cinq fois plus de carbone qu’un hectare de forêt tropicale. Et elle protège les côtes. Mais on continue à les détruire pour construire des hôtels.»

2.4.4 Relocalisation planifiée des populations

L’option la plus controversée du plan: la relocalisation (managed retreat) des populations vivant sur les îles les plus basses et les plus exposées. Le plan identifie six îles candidates à une relocalisation partielle ou totale: Ragged Island (70 habitants), Mayaguana (200 habitants), Acklins (500 habitants), Crooked Island (500 habitants), et certaines parties de Long Island et Cat Island.

«C’est un tabou absolu», dit Ferguson. «Personne ne veut parler de relocalisation. Les gens veulent rester sur leur île. Ils y sont nés. Leurs parents y sont morts. Leur identité est liée à ce caillou. Leur dire “vous devez partir”, c’est leur dire “vous n’êtes plus bahamiens”.»

Le gouvernement n’a pas encore engagé de relocalisation. Le plan reste à l’état de projet. Mais les climatologues sont clairs: d’ici 2050, certaines îles seront inhabitables. La question n’est pas de savoir si une relocalisation aura lieu, mais quand et comment.

2.4.5 Sécurisation des ressources en eau

La montée des eaux salinise les nappes phréatiques, rendant l’eau potable rare. Le plan prévoit la construction d’usines de dessalement sur les principales îles. En 2026, seules New Providence, Grand Bahama et Great Abaco disposent d’usines de dessalement à grande échelle. Les autres îles dépendent encore de l’eau de pluie captée et stockée dans des citernes.

«À Acklins, l’eau est saumâtre», dit un habitant. «On achète de l’eau en bouteille. 5 dollars le pack de six. Avec un salaire de 200 dollars par semaine, ça pèse.»

2.4.6 Réduction de la dépendance au diesel

Les Bahamas produisent 95% de leur électricité à partir de diesel importé des États-Unis. Ce diesel est cher et polluant. Le plan prévoit une transition vers le solaire et l’éolien, avec un objectif de 30% d’énergies renouvelables d’ici 2030.

«C’est réalisable», dit un ingénieur énergéticien. «Le potentiel solaire des Bahamas est immense. On a 300 jours de soleil par an. Mais la compagnie d’électricité publique, Bahamas Power & Light (BPL), est un monopole qui a intérêt à maintenir le diesel. Le lobbying est puissant.»

2.4.7 Développement d’une économie bleue résiliente

Le plan propose de développer l’aquaculture, la pêche durable, le tourisme de plongée et la bioprospection marine (recherche de molécules d’intérêt pharmaceutique dans les organismes marins). L’objectif est de créer 10 000 emplois «bleus» d’ici 2030.

«L’économie bleue, c’est un slogan», dit Ferguson. «Pour l’instant, c’est du vent. On manque de capitaux, de formation, d’infrastructures. Et puis, comment faire de l’aquaculture quand un ouragan peut tout détruire en 48 heures?»

2.4.8 Création d’un fonds d’urgence climatique

Le plan prévoit la création d’un fonds d’urgence de 1 milliard de dollars, abondé par une taxe carbone sur les vols internationaux à destination des Bahamas. La proposition a été soumise à l’Organisation de l’aviation civile internationale (OACI). Elle n’a pas été retenue.

2.5 POURQUOI LES BAHAMAS NE PEUVENT PAS PAYER SEULES

Le coût total du plan d’adaptation est estimé entre 5 et 8 milliards de dollars. Soit 35 à 55% du PIB.

«On ne peut pas payer», dit Ferguson sans ambages. « C’est mathématique. Notre PIB est trop petit. Nos recettes fiscales sont trop faibles. Et on ne peut pas s’endetter davantage parce que les taux d’intérêt nous étranglent.»

La dette publique des Bahamas est passée de 55% du PIB en 2018 à 65% en 2020, puis à 75% en 2022. Le service de la dette (les intérêts à payer chaque année) représente désormais 12% des recettes publiques. Chaque dollar d’intérêt payé est un dollar qui n’est pas investi dans les écoles, les hôpitaux, ou l’adaptation climatique.

Les Bahamas ont demandé l’aide du FMI en 2020 (un prêt de 250 millions de dollars pour faire face à la pandémie et aux conséquences de Dorian). En 2024, elles ont sollicité la Resilience and Sustainability Facility (RSF) du FMI, un mécanisme dédié au financement de l’adaptation climatique. Le montant demandé: 300 millions de dollars. La réponse: en attente.

«Le FMI nous demande des réformes structurelles», dit un haut fonctionnaire du ministère des Finances. «Augmenter la TVA. Réduire les subventions à l’électricité. Réformer la fonction publique. Tout cela est nécessaire. Mais tout cela est politiquement suicidaire.»

2.6 LA MONTÉE DES EAUX MODÈLES À 0,5 MÈTRE, 1 MÈTRE, 2 MÈTRES

La montée des eaux est la menace la plus existentielle pour les Bahamas, plus que les ouragans. Un cyclone peut détruire des infrastructures, mais on peut reconstruire. L’eau qui monte, elle, ne redescend pas.

Scénario intermédiaire (SSP2-4.5 du GIEC): +0,5 mètre en 2050

  • 20% de la superficie terrestre des Bahamas est submergée à marée haute,
  • 50% des plages disparaissent,
  • Les nappes phréatiques deviennent saumâtres sur les îles basses (Ragged Island, Mayaguana, Acklins),
  • Coût estimé: 2 milliards de dollars de pertes d’actifs immobiliers.

Scénario pessimiste (SSP5-8.5): +1 mètre en 2050

  • 40% de la superficie terrestre submerge,
  • 80% des plages disparaissent,
  • New Providence (Nassau) est régulièrement inondée,
  • Le quartier d’Over-the-Hill (les bidonvilles) devient inhabitable,
  • Coût estimé: 8 milliards de dollars.

Scénario extrême: +2 mètres en 2060-2070

  • 70% de la superficie terrestre submerge,
  • Seules les îles les plus hautes (Cat Island, Long Island, Éleuthère, Andros) restent habitables,
  • 300 000 Bahamiens doivent être relocalisés à l’intérieur de l’archipel ou à l’étranger,
  • Les Bahamas, comme État-nation, cessent virtuellement d’exister.

«Le scénario extrême n’est pas certain, mais il n’est pas impossible», dit un climatologue. «La fonte du Groenland et de l’Antarctique pourrait être plus rapide que prévu. Et les Bahamas n’ont pas de montagnes pour se réfugier.»

2.7 LA DETTE CLIMATIQUE QUI DOIT PAYER?

Face à l’ampleur des coûts d’adaptation, un débat émerge aux Bahamas et dans les forums internationaux: qui doit payer?

La position bahamienne, défendue par le Premier ministre Philip Davis lors de la COP28 à Dubaï (décembre 2023), est claire: les pays développés, responsables historiques des émissions de gaz à effet de serre, doivent financer l’adaptation des petits États insulaires.

«Les Bahamas n’ont quasiment pas émis de carbone », dit Davis dans son discours. «Notre empreinte carbone est infime. Mais nous subissons les conséquences des émissions des pays riches. C’est une question de justice climatique.»

Le mécanisme «pertes et préjudices » (loss and damage), adopté lors de la COP27 à Charm el-Cheikh (novembre 2022), prévoit théoriquement des transferts financiers des pays pollueurs vers les pays vulnérables. Mais en 2026, le fonds n’est toujours pas opérationnel. Les pays développés se disputent sur le montant, l’éligibilité, et les modalités.

«Les promesses, on connaît», dit Johnson amèrement. «Après Dorian, la communauté internationale a promis des milliards. On a reçu 200 millions. Le reste, c’est des prêts.»

2.8 COMPARAISON AVEC D’AUTRES PETITS ÉTATS INSULAIRES

Les Bahamas ne sont pas seules face à la menace climatique. Les Maldives (océan Indien), les Seychelles (Afrique de l’Est), et Tuvalu (Pacifique) font face à des défis similaires. Mais leurs réponses diffèrent.

Maldives

  • Élévation moyenne: 1,5 mètre,
  • Population: 550 000,
  • Stratégie: construction d’îles artificielles surélevées (comme Hulhumalé, à 2 mètres au-dessus du niveau de la mer),
  • Coût: 2 milliards de dollars pour une île de 2 km²,
  • Financement: aide internationale (Inde, Chine, Arabie saoudite) + tourisme de luxe (700 dollars la nuit en moyenne).

Seychelles

  • Élévation moyenne: 2-3 mètres,
  • Population: 100 000,
  • Stratégie: échange de dette contre nature (debt-for-nature swaps) les Seychelles ont échangé 30 millions de dollars de dette contre des engagements de protection marine,
  • Résultat: 30% de la ZEE (410 000 km²) protégée.

Tuvalu

  • Élévation moyenne: 2 mètres,
  • Population: 11 000,
  • Stratégie: migration planifiée la Nouvelle-Zélande accueille chaque année 100 Tuvaluiens dans le cadre d’un accord bilateral,
  • Résultat: la diaspora tuvaluienne (3 000 personnes) représente 27% de la population nationale.

Les Bahamas où se situent-elles?

Les Bahamas ont un PIB par habitant plus élevé que les Maldives, les Seychelles ou Tuvalu. Mais elles ont aussi une dette plus élevée et une dépendance plus forte à l’aide internationale.

«Notre avantage, c’est notre richesse relative,» dit Ferguson. «Notre désavantage, c’est que cette richesse ne profite qu’à une minorité. Les pauvres des Bahamas sont aussi vulnérables que les pauvres de Tuvalu.»

L’échange dette contre nature, qui a bien fonctionné aux Seychelles, a été envisagé aux Bahamas. Le gouvernement a mandaté un rapport en 2024. Le rapport, confidentiel, recommande une opération de 100 à 200 millions de dollars, conditionnée à la création d’une aire marine protégée de 200 000 km². Le projet est au point mort.

2.9 LES MANGROVES ET RÉCIFS UNE PROTECTION NATURELLE MENACÉE

Les Bahamas possèdent l’un des plus grands systèmes de mangroves des Caraïbes: environ 200 000 hectares, principalement sur Andros, l’île la plus grande mais la moins peuplée de l’archipel. Les mangroves stockent le carbone (on parle de «carbone bleu»), protègent les côtes, et abritent des nurseries de poissons.

Mais les mangroves disparaissent. 20% ont été détruites depuis 1980, principalement pour construire des hôtels, des marinas, ou des résidences secondaires. La loi protège théoriquement les mangroves depuis 2015. En pratique, les permis de construire continuent d’être délivrés.

«Les promoteurs immobiliers sont plus puissants que les écologistes,» dit un militant associatif. «Et le gouvernement a besoin d’investissements étrangers. Donc on ferme les yeux. Les mangroves, on les sacrifiera au nom de l’économie. Jusqu’au jour où on aura besoin d’elles. Et ce jour-là, il sera trop tard.»

Les récifs coralliens, eux, blanchissent. L’élévation de la température de l’océan (environ +0,5°C depuis 1990) provoque des épisodes de blanchissement massifs: en 2023, 60% des récifs bahamiens ont été touchés. Certains ne se rétabliront pas.

«Le récif, c’est notre première ligne de défense,» dit un biologiste marin. «Il réduit de 70 à 90% l’énergie des vagues. Sans récif, un ouragan de catégorie 3 peut faire les dégâts d’une catégorie 5. Mais on continue à le tuer avec la pollution, la surpêche, le tourisme.»

2.10 CONCLUSION DE LA SECTION – LES BAHAMAS DANS LA TEMPÊTE

Les Bahamas sont prises dans une tempête qui ne s’arrête jamais. La tempête du climat, qui s’intensifie. La tempête de la dette, qui s’alourdit. La tempête des inégalités, qui se creusent.

L’ouragan Dorian a été un révélateur. Il a montré ce que les indicateurs cachaient: un pays fragile, mal préparé, mal équipé, qui réagit plutôt qu’il n’anticipe. Il a montré des communautés abandonnées, des promesses non tenues, une reconstruction qui n’en finit pas. Et il a montré, surtout, que le prochain ouragan plus intense, plus destructeur viendra. Ce n’est pas une question de «si». C’est une question de «quand».

«On vit comme si on avait du temps,» dit Delroy Saunders, le pêcheur d’Abaco. «Mais la mer, elle, n’attend pas.»

SECTION III: L’ARGENT INVISIBLE

L’économie bahamienne repose sur deux piliers. Le premier est visible, bruyant, photogénique: le tourisme. Les Bahamas accueillent plus de 7 millions de visiteurs par an (dont 80% viennent des États-Unis). Le tourisme représente entre 50 et 60% du PIB et plus de 60% de l’emploi. C’est le pilier que tout le monde voit.

Le second pilier est invisible, silencieux, presque honteux: la finance offshore. Les Bahamas abritent des milliers de sociétés International Business Companies (IBC), des trusts, des fonds d’investissement. Ces structures ne paient pas d’impôt sur les sociétés. Elles ne créent que peu d’emplois locaux (quelques milliers d’avocats, de comptables, d’administrateurs). Mais elles génèrent des frais juridiques, des droits d’enregistrement, et des flux de capitaux qui stabilisent le secteur bancaire.

«Les gens croient que les Bahamas vivent du tourisme», répète Anthony Ferguson, économiste à l’Université des Bahamas. «C’est vrai. Mais ce qu’ils ne voient pas, c’est la finance. C’est invisible. Elle ne laisse pas de traces sur le sable. Mais elle paie les factures.»

3.1 LE TOURISME: 7 MILLIONS DE VISITEURS, UNE ÉCONOMIE À CRÉDIT

Les Bahamas sont l’une des destinations touristiques les plus fréquentées des Caraïbes, derrière la République dominicaine et Porto Rico, mais devant la Jamaïque et Cuba. En 2024, le pays a accueilli 7,2 millions de visiteurs un record historique contre 6,9 millions en 2023 et seulement 1,6 million en 2020 (pandémie de COVID-19). Le tourisme représente environ 7,5 milliards de dollars de dépenses directes, soit 55 % du PIB.

«Ce chiffre de 7 millions est trompeur», prévient un consultant en tourisme bahamien qui travaille pour le ministère du Tourisme. «La moitié de ces visiteurs sont des passagers de croisière. Ils passent six heures à Nassau ou Freeport, dépensent 80 dollars dans un duty-free, et repartent. C’est du tourisme de masse, pas du tourisme de luxe.»

La distinction est cruciale. Les croisiéristes (environ 3,5 millions par an) génèrent environ 280 millions de dollars de dépenses directes soit 80 dollars par passager. Les touristes séjournant à l’hôtel (environ 1,8 million par an, les autres visiteurs étant des excursionnistes d’une journée venant de Floride) génèrent 5 milliards de dollars soit près de 2 800 dollars par séjour. Le reste provient des visiteurs de yachts et des touristes d’affaires.

«Les hôtels de luxe Atlantis, Baha Mar, The Pointe font vivre l’économie», dit le consultant. «Les croisières, elles, ne font vivre que les boutiques duty-free et les chauffeurs de taxi. Et elles inondent Nassau de 10 000 personnes par jour, ce qui congestionne tout.»

3.1.1 Les grands complexes hôteliers: moteurs ou prédateurs?

Atlantis Paradise Island est le complexe hôtelier le plus emblématique des Bahamas. Ouvert en 1998, il compte 3 800 chambres, un aquarium géant (le plus grand des Caraïbes), un casino, un parc aquatique, et emploie 8 000 personnes (dont 6 000 Bahamiens). En 2024, Atlantis a généré environ 800 millions de dollars de revenus, contribuant pour 150 millions de dollars au PIB bahamien (impôts, taxes, salaires).

«Atlantis, c’est une ville dans la ville», dit un employé qui travaille à la réception depuis quinze ans. «On a notre propre police, nos propres pompiers, notre propre traitement des eaux. On est autonomes. Parfois, on a l’impression de ne pas être aux Bahamas. On est dans Atlantis.»

Baha Mar, ouvert en 2017, est le concurrent direct d’Atlantis. Avec 2 300 chambres, un casino, un golf, et un centre de conventions, il emploie 5 000 personnes. Baha Mar a été construit par un promoteur chinois (China State Construction Engineering Corporation), financé par des fonds chinois, et géré par des opérateurs américains (Hyatt, SLS, Rosewood).

«Baha Mar, c’est la Chine aux Bahamas », ironise un avocat fiscaliste. « Les Chinois ont mis 3,5 milliards de dollars. En échange, ils ont obtenu des permis de construire, des exonérations fiscales, et un accès privilégié au marché bahamien. C’est de la diplomatie économique.»

The Pointe, ouvert en 2021, est un complexe plus petit (300 chambres) situé dans le centre de Nassau. Il est connu pour son casino et sa vie nocturne. Il emploie 1 200 personnes.

Ces trois complexes, avec quelques autres hôtels de moindre taille, représentent 80% des capacités hôtelières de luxe des Bahamas. Le reste est constitué de petits hôtels, de locations Airbnb, et de résidences secondaires.

«Le problème, c’est la concentration», dit Ferguson. «Quelques entreprises contrôlent tout. Si Atlantis ferme demain, c’est 10% du PIB qui disparaît. C’est dangereux.»

3.1.2 Les croisières un mal nécessaire?

Les Bahamas sont la destination de croisière la plus populaire des Caraïbes. Trois grands opérateurs dominent le marché: Carnival Cruise Line (40% des passagers), Royal Caribbean (35%), et Norwegian Cruise Line (20%). Ces compagnies sont enregistrées à Panama, aux Bermudes, ou aux Bahamas (Carnival est enregistré au Panama, Royal Caribbean aux Bermudes, Norwegian aux Bermudes).

«Les compagnies de croisière ne paient quasiment pas d’impôts aux Bahamas», explique un ancien responsable du ministère du Tourisme. «Elles paient des droits de port (environ 20 dollars par passager) et des taxes environnementales (5 dollars). C’est tout. En échange, elles amènent 3,5 millions de touristes par an.»

La relation est asymétrique. Les Bahamas ont besoin des croisières pour remplir leurs commerces et leurs taxis. Mais les croisières n’ont pas besoin des Bahamas: elles peuvent dévier vers Porto Rico, Saint-Thomas, ou les Îles Caïmans à tout moment.

«On est pris en otage», dit un chauffeur de taxi à Nassau, qui attend les bateaux de croisière chaque matin. «Sans les croisières, je n’ai pas de travail. Mais avec les croisières, je gagne 50 dollars par jour, pas plus. Les vrais bénéfices, ils sont ailleurs.»

3.1.3 L’emploi touristique: salaires, conditions, précarité

Le tourisme emploie plus de 60% de la main-d’œuvre bahamienne, soit environ 120 000 personnes. Les salaires sont bas, les conditions sont dures, la précarité est élevée.

PosteSalaire moyen (hebdomadaire)Salaire annuelStatut
Femme de chambre250-300 USD13 000-15 600 USDSouvent temps partiel, pas de congés payés
Serveur/serveuse200-280 USD + pourboires10 400-14 600 USD + pourboiresPourboires très variables
Réceptionniste350-450 USD18 200-23 400 USDCDI, avantages limités
Chauffeur de taxi (croisières)300-500 USD (variable)15 600-26 000 USDIndépendant, pas de sécurité sociale
Guide touristique400-600 USD20 800-31 200 USDSaisonnier
Gestionnaire d’hôtel1 500-3 000 USD78 000-156 000 USDCadre, avantages

Sources: enquêtes de terrain et Bahamas Hotel Association (estimations 2025)

«Je gagne 280 dollars par semaine», dit Lakeisha Rolle, que nous avons rencontrée dans l’introduction. «C’est le salaire minimum relevé à 260 dollars en janvier 2025, plus quelques pourboires. Avec ça, je paie mon loyer (600 dollars par mois pour une cabane), l’électricité (150 dollars), l’eau (80 dollars), le bus (100 dollars). Il me reste 40 dollars pour la nourriture. Une salade coûte 12 dollars.»

Le salaire minimum est passé de 215 dollars par semaine (2024) à 260 dollars (janvier 2025). C’est une augmentation de 21%, insuffisante pour compenser l’inflation (qui a atteint 7% en 2024). Le coût de la vie aux Bahamas est 30 à 40% plus élevé qu’en Floride, alors que les salaires sont 50 à 60% plus bas.

«Les hôtels se plaignent que les Bahamiens ne veulent plus travailler», dit un syndicaliste. «Mais qui voudrait travailler pour 280 dollars par semaine quand une pizza coûte 25 dollars et un loyer 1 500 dollars? Ce n’est pas la paresse. C’est les maths.»

3.2 LA FINANCE OFFSHORE, L’ARGENT QUI NE LAISSE PAS DE TRACES

La finance offshore est le second pilier de l’économie bahamienne. Elle est beaucoup moins visible que le tourisme, mais tout aussi importante en termes de contribution au PIB (15-20%) et surtout aux recettes fiscales de l’État (droits d’enregistrement, frais juridiques, licences).

«La finance offshore, c’est le vrai secret des Bahamas», dit un avocat fiscaliste qui travaille dans une grande firme internationale à Nassau. Nous le rencontrons dans son bureau de la rue Shirley, à quelques pas du Café Matisse où Michael Thornpton a commandé son café cubain. Il refuse de donner son nom, par crainte de représailles professionnelles. «Les touristes voient les plages. Les financiers voient les trusts. Les Bahamiens, eux, ne voient rien. La finance offshore est invisible. C’est sa force.»

3.2.1 Les International Business Companies (IBC)

L’instrument juridique le plus important de la finance offshore bahamienne est l’International Business Company (IBC). Créée par le IBC Act de 1990, révisé en 2018, 2022 et 2024, l’IBC est une société qui ne peut pas faire d’affaires avec des résidents bahamiens (sauf exceptions limitées). Elle n’est pas imposée sur ses bénéfices. Elle n’a pas à publier ses comptes. Ses actionnaires peuvent être anonymes si la structure est gérée par un trust ou une fondation.

«Une IBC, c’est une coquille vide», explique l’avocat. «Vous la créez en 24 heures. Vous payez 1 000 dollars de frais d’enregistrement. Vous nommez un directeur local (un avocat, un comptable). Et vous pouvez ouvrir un compte en banque, acheter des biens immobiliers, signer des contrats. Personne ne saura jamais qui est derrière.»

En 2024, environ 35 000 IBC étaient enregistrées aux Bahamas. C’est moins que les Îles Caïmans (100 000) ou les Bermudes (40 000), mais plus que la Barbade (15 000) ou les BVI (80 000). Chaque IBC paie des frais annuels d’environ 1 500 dollars. Soit un revenu annuel de 52,5 millions de dollars pour l’État bahamien  plus que ce que rapporte la taxe VAT sur l’ensemble du tourisme.

«50 millions de dollars, c’est peu rapporté au PIB», dit Ferguson. «Mais c’est de l’argent gratuit. Pas d’infrastructures à construire. Pas de services publics à fournir. Juste de la paperasse. De l’argent magique.»

Les critiques rétorquent que cet «argent magique » a un coût social. En exemptant les IBC de l’impôt sur les sociétés, les Bahamas renoncent à des recettes fiscales potentielles. Elles créent aussi une économie à deux vitesses: un secteur international non imposé, et un secteur domestique qui paie la VAT, les droits de douane, et les taxes locales.

«C’est une concurrence déloyale», dit un petit entrepreneur bahamien qui tient une boutique de souvenirs à Nassau. «Moi, je paie 12% de VAT sur chaque vente. Lui, il paie zéro. Moi, je dois déclarer mes bénéfices. Lui, il peut les cacher. Ce n’est pas juste.»

3.2.2 Les trusts: l’armure des milliardaires

Les IBC sont souvent combinées avec des trusts. Un trust est une structure juridique dans laquelle un constituant transfère des actifs à un trustee (un fiduciaire, généralement une banque ou un cabinet d’avocats) qui les gère au profit d’un bénéficiaire.

«Le trust, c’est l’armure du milliardaire», dit l’avocat fiscaliste. «Vous mettez vos actifs dans un trust. Vous n’en êtes plus le propriétaire légal. Donc si vous êtes poursuivi, vos créanciers ne peuvent pas saisir les actifs du trust. Si vous divorcez, votre ex-conjoint ne peut pas les réclamer. Si vous mourez, ils ne sont pas soumis aux droits de succession.»

Les Bahamas abritent environ 3 000 trusts actifs, gérés par des banques privées (Credit Suisse (disparue, reprise par UBS), UBS, CIBC FirstCaribbean, Royal Bank of Canada) et des cabinets d’avocats spécialisés (Lennox Paton, Graham Thompson, Higgs & Johnson).

«Le trust, c’est aussi un outil d’évasion fiscale», reconnaît l’avocat, après une longue pause. «Si je suis américain et que je mets mes actifs dans un trust bahamien, je dois théoriquement les déclarer à l’IRS. Mais beaucoup de gens ne le font pas. C’est interdit. Mais c’est possible.»

Les réformes de 2018, imposées par l’OCDE et les États-Unis, ont obligé les Bahamas à adopter l’échange automatique de informations (Common Reporting Standard CRS). Les banques bahamiennes doivent désormais transmettre à l’IRS (États-Unis), au HMRC (Royaume-Uni), et aux administrations fiscales européennes les informations sur les comptes détenus par des résidents de ces pays.

«Depuis 2018, l’évasion fiscale pure est plus difficile», dit l’avocat. «Mais l’optimisation fiscale, elle, reste facile. Je peux structurer un trust de manière parfaitement légale pour réduire mes impôts aux États-Unis de 30 à 50%. C’est ce qu’a fait Michael Thornpton. C’est légal. C’est moralement discutable. Mais c’est légal.»

3.2.3 Histoire du secret bancaire bahamien de la contrebande aux pressions de l’OCDE

Le secret bancaire bahamien n’est pas une invention récente. Il remonte aux années 1960, lorsque la City de Londres et les banques suisses ont cherché des juridictions offshore dans les Caraïbes. Les Bahamas offraient la stabilité politique (indépendance acquise en 1973), une langue commune (l’anglais), et une absence d’impôts.

Dans les années 1970 et 1980, les Bahamas sont devenues un centre majeur du blanchiment d’argent. Le scandale le plus célèbre est celui de la banque Nugan Hand (1980). Une banque australienne basée aux Bahamas, impliquée dans le trafic de drogue, le financement de la contra (au Nicaragua), et des opérations secrètes de la CIA. La banque a fait faillite en 1980, révélant des liens avec des personnalités politiques et des services de renseignement.

«Nugan Hand, c’est le moment où les Bahamas ont compris qu’elles étaient devenues trop visibles,» dit un historien de la finance. «Le scandale a attiré l’attention des régulateurs américains. Dans les années 1990, le Département du Trésor a commencé à faire pression.»

En 2000, le Groupe d’action financière (GAFI l’organisme de lutte contre le blanchiment) a placé les Bahamas sur sa «liste noire » des pays non coopératifs. La pression était intense: les Bahamas risquaient des sanctions économiques et financières. Le gouvernement a réagi en adoptant des lois anti-blanchiment (Proceeds of Crime Act 2000, Financial Intelligence Unit Act 2000).

«On a blanchi notre réputation, mais on n’a pas changé nos pratiques», dit un ancien banquier. «On a juste appris à mieux cacher.»

En 2018, sous la pression de l’OCDE et des États-Unis (Foreign Account Tax Compliance Act – FATCA), les Bahamas ont adopté l’échange automatique d’informations. Depuis, le pays n’est plus sur aucune liste noire ou grise.

«On est devenus respectables», dit l’avocat fiscaliste. «On respecte les standards internationaux. Mais notre ADN n’a pas changé. On reste une juridiction favorable aux riches. On n’est pas un paradis fiscal. On est un “centre financier international” avec des impôts bas. C’est la formule magique.»

3.2.4 Entretien avec un gestionnaire de fonds anonyme «L’argent n’a pas d’odeur»

Pour comprendre la finance offshore bahamienne, nous avons rencontré un gestionnaire de fonds qui travaille à Nassau depuis 2015. Il a accepté de parler à condition de rester anonyme. Sa voix est calme, précise, presque monocorde. Il parle de l’argent comme un médecin parle de la maladie.

«Les clients viennent pour deux raisons, » dit-il en sirotant un café dans un hôtel de Paradise Island. «La première, c’est la confidentialité. Ils veulent que personne ne sache combien ils possèdent. La seconde, c’est la fiscalité. Ils veulent payer moins d’impôts. Parfois, c’est légal. Parfois, c’est gris. Très rarement, c’est noir. Mais même quand c’est noir, on ne le sait pas. Notre travail n’est pas de poser des questions. C’est de structurer.»

Il décrit son métier comme «de l’architecture juridique». Il prend des actifs (actions, obligations, biens immobiliers, cryptomonnaies), les enveloppe dans des IBC et des trusts, et les répartit dans des comptes bancaires.

«Un client typique, c’est un entrepreneur européen qui a vendu sa boîte pour 50 millions d’euros. Il veut protéger son argent des impôts, des créanciers, et de ses ex-femmes. On lui crée un trust aux Bahamas, une IBC à BVI, un compte en banque à Singapour. Il paie 100 000 euros de frais. Il économise 10 millions d’impôts. C’est un bon investissement.»

Son opinion sur les réformes de 2018? «Elles ont changé la donne, mais pas fondamentalement. Avant, on pouvait cacher l’argent. Maintenant, on ne peut plus le cacher, mais on peut le déplacer. On peut le mettre dans des actifs non financiers de l’art, des yachts, des chevaux de course. Les administrations fiscales traquent les comptes en banque, pas les Picasso.»

Son pronostic pour l’avenir? «La pression va continuer. L’OCDE, les États-Unis, l’Union européenne ils veulent tous notre peau. Dans dix ans, les Bahamas ne seront plus un centre offshore majeur. On se dirigera vers plus de transparence. Mais d’ici là, on va continuer à gagner de l’argent. Beaucoup d’argent.»

3.3 LE SAND DOLLAR: LA MONNAIE NUMÉRIQUE QUI DEVAIT TOUT CHANGER

En octobre 2020, les Bahamas ont lancé le Sand Dollar, la première monnaie numérique de banque centrale (CBDC, Central Bank Digital Currency) au monde. Le projet était ambitieux: remplacer le cash par une monnaie numérique, accessible même sans compte en banque, via une simple application sur téléphone mobile.

«Le Sand Dollar devait résoudre le problème de l’inclusion financière,» explique un économiste de la Central Bank of Bahamas. «30% des Bahamiens n’ont pas de compte en banque. Ils vivent avec du cash. Mais le cash, c’est risqué. On peut le perdre, se le faire voler, le voir détruit par un ouragan. Le Sand Dollar, lui, est dans le cloud.»

Le Sand Dollar est un dollar bahamien numérique, convertible 1:1 avec le dollar bahamien physique (lui-même peg 1:1 avec le dollar américain). Il est stocké dans des portefeuilles numériques régulés par la Central Bank. Les transactions sont tracées (pour lutter contre le blanchiment) mais anonymisées (pour protéger la vie privée).

Cinq ans après son lancement, le bilan est mitigé.

Succès: Le Sand Dollar est techniquement opérationnel. L’application fonctionne. Les transactions sont rapides (quelques secondes). Les frais sont nuls.

Échec: Très peu de Bahamiens l’utilisent. En 2025, seulement 15% de la population avait activé un portefeuille Sand Dollar. Moins de 5% l’utilisaient régulièrement. Les commerçants préfèrent le cash ou les cartes bancaires classiques.

«Pourquoi utiliser le Sand Dollar?», demande Lakeisha Rolle, que nous avons rencontrée dans l’introduction. « Je n’ai pas de smartphone. Et même si j’en avais un, je ne ferais pas confiance au gouvernement pour surveiller mes dépenses.»

Les observateurs internationaux tirent des leçons de l’expérience bahamienne. Le Sand Dollar a prouvé qu’une CBDC était techniquement possible. Mais il a aussi prouvé que l’adoption par le public est difficile, surtout dans une population qui fait peu confiance à ses institutions.

«Le Sand Dollar, c’est un échec commercial mais une réussite technologique,» dit Ferguson. «On a montré au monde que ça marchait. Mais on n’a pas réussi à convaincre les Bahamiens de l’utiliser. Maintenant, la Chine, la Suède, et d’autres pays testent leurs propres CBDC. On a été les premiers. On restera les premiers. Mais on ne sera pas les plus grands.»

3.4 COMPARAISON AVEC D’AUTRES CENTRES OFFSHORE CARIBÉENS

Les Bahamas ne sont pas seules dans la Caraïbe à offrir des services financiers offshore. Les Îles Caïmans, les Bermudes, les Îles Vierges britanniques (BVI), la Barbade, et d’autres juridictions se font concurrence.

JuridictionPopulationNombre d’IBC/sociétés offshoreSecteur financier (% PIB)Particularité
Îles Caïmans70 000~100 00040-50%Le plus grand centre offshore mondial (hors Asie)
BVI30 000~80 00050-60%Spécialisé dans les sociétés écrans (shell companies)
Bermudes65 000~40 00040-50%Spécialisé dans les réassurances et les captives
Bahamas400 000~35 00015-20%Tourisme + finance, diversifié
Barbade300 000~15 00010-15%Accord fiscal avec les États-Unis (taux bas mais pas zéro)

Sources: OCDE, IMF, rapports annuels des régulateurs locaux (2024-2025).

«Les Bahamas sont un petit centre offshore,» dit l’avocat fiscaliste. «Les Caïmans, c’est l’élite. Les BVI, c’est le discount. La Barbade, c’est le cousin pauvre. Nous, on est dans le milieu. On ne peut pas concurrencer les Caïmans sur le volume. Mais on peut les concurrencer sur la stabilité. Les Bahamas sont plus grandes, plus peuplées, plus diversifiées. Un ouragan peut détruire les Caïmans. Nous, on a l’arrière-pays.»

La concurrence est féroce. L’OCDE et l’Union européenne publient régulièrement des listes noires et grises des paradis fiscaux. Les Îles Caïmans ont été placées sur la liste grise de l’UE en 2020 (pour des lacunes dans l’échange d’informations). Les Bahamas ont été retirées de la liste grise en 2024, après avoir adopté des réformes.

«Être sur une liste grise, c’est la mort,» dit un banquier. «Les investisseurs fuient. Les banques correspondent (les banques américaines et européennes qui fournissent des services de clearing) coupent les liens. On ne peut pas se permettre d’être sur une liste. Donc on obéit. On fait ce que Londres et Washington demandent.»

3.5 LE COÛT SOCIAL DE LA FINANCE OFFSHORE

La finance offshore crée de la richesse. Mais pour qui? Cette richesse profite principalement au 1% le plus riche des Bahamiens, aux avocats et comptables qui gèrent les structures, et aux actionnaires étrangers des banques. Les 99% restants, comme Lakeisha Rolle, n’en voient pas la couleur.

«Mon cabinet d’avocats emploie 200 personnes», dit l’avocat fiscaliste. «Ils gagnent bien leur vie. 80 000 dollars par an pour un avocat junior. 150 000 pour un associé. C’est confortable. Mais à côté, les femmes de chambre d’Atlantis gagnent 15 000 dollars par an. C’est le monde à l’envers. Ceux qui créent la richesse visible le tourisme sont mal payés. Ceux qui créent la richesse invisible la finance sont bien payés.»

La finance offshore a aussi un coût politique. Elle crée une dépendance à l’égard des États-Unis, de l’OCDE, et des régulateurs internationaux. Si demain, Washington décide que les Bahamas ne sont plus conformes, l’économie s’effondre.

«On est otages,» dit Ferguson. « Otages de la bonne volonté américaine. Otages des pressions de l’OCDE. Otages de la réputation. On n’a pas de politique fiscale indépendante. On applique ce que les grandes puissances nous disent d’appliquer. C’est une souveraineté en trompe-l’œil.»

3.6 L’ÉCONOMIE RÉELLE: PÊCHE, SEL, AGRICULTURE, LE RESTE

Derrière le tourisme et la finance, il existe une économie réelle, traditionnelle, discrète. Elle ne représente que 5 à 10% du PIB, mais elle emploie des milliers de Bahamiens et maintient en vie les Family Islands.

La pêche. Les eaux bahamiennes regorgent de poissons (thon, mérou, vivaneau), de crustacés (langoustes), et de conques (le mollusque emblématique des Bahamas). La pêche représente environ 150 millions de dollars de revenus annuels, principalement à l’exportation (vers les États-Unis). Elle emploie 5 000 à 10 000 pêcheurs.

«La pêche, c’est le dernier refuge des vieux Bahamiens,» dit Delroy Saunders, le pêcheur d’Abaco. «Quand tu n’as pas de diplôme, pas de connexions, pas de chance, tu deviens pêcheur. Tu gagnes ta vie. Pas riche. Mais libre. Jusqu’au prochain ouragan.»

Le sel. Inagua, l’île la plus méridionale des Bahamas, abrite l’une des plus grandes salines des Caraïbes. Exploitée par la compagnie Morton Salt, elle produit environ 1,5 million de tonnes de sel par an, exporté vers les États-Unis et le Canada.

«Inagua, c’est un monde à part,» dit un habitant. «On est 1 000 personnes. On travaille pour Morton Salt. On gagne 30 000 dollars par an. C’est mieux que le tourisme. Mais on est isolés. L’avion vient deux fois par semaine. L’hôpital est rudimentaire. Et la mer monte.»

L’agriculture. Les sols bahamiens sont pauvres, l’eau est rare, le climat est sec. L’agriculture ne représente que 1% du PIB. Les principales cultures sont les agrumes (pamplemousses, oranges), les ananas (à Éleuthère), les légumes (tomates, concombres, poivrons), et les plantes ornementales.

«On pourrait cultiver beaucoup plus,» dit un agronome. «Le sol n’est pas si pauvre. Mais on importe 90% de notre nourriture des États-Unis. Parce que c’est moins cher. Parce que les supermarchés préfèrent les produits américains. Parce que le gouvernement ne subventionne pas l’agriculture. C’est un choix politique.»

Les autres secteurs. La construction (5% du PIB), les transports (3%), les télécommunications (2%), l’énergie (2%), et les services publics (1 %) complètent le tableau.

«L’économie bahamienne, c’est un vélo à deux roues,» résume Ferguson. « Une grande roue, le tourisme. Une petite roue, la finance. Et des toutes petites roues, le reste. Si l’une des grandes roues crève, le vélo tombe.»

3.7 CONCLUSION DE LA SECTION: LE PARADOXE DE LA RICHESSE INVISIBLE

Les Bahamas sont riches. Le PIB par habitant de 39 500 dollars en témoigne. Mais cette richesse est inégalement répartie, invisible, et fragile. Le tourisme emploie des milliers de personnes à bas salaire. La finance offshore enrichit une petite élite. L’économie réelle, elle, agonise.

«On est le pays des paradoxes,» dit Ferguson. « On a de l’argent, mais on vit dans des cabanes. On a des hôtels de luxe, mais on n’a pas d’hôpitaux décents. On a des milliardaires qui viennent cacher leur argent, mais on a des enfants qui ont faim. C’est ça, les Bahamas. Une façade. Et derrière, un gouffre.»

SECTION IV: L’OMBRE AMÉRICAINE

Les États-Unis sont partout aux Bahamas. Dans la monnaie, le dollar bahamien est peg au dollar américain depuis 1973 (taux fixe 1:1). Dans les importations, 90% de la nourriture consommée vient des États-Unis. Dans les touristes 80% des visiteurs. Dans les écrans, les Bahamiens regardent les mêmes séries, les mêmes chaînes d’information, les mêmes publicités que les Américains.

«Nous sommes une colonie américaine sans l’être», résume une journaliste bahamienne qui couvre la politique nationale depuis vingt ans. Elle ne veut pas donner son nom, par crainte de représailles professionnelles. «Nous votons pour nos propres élections. Nous avons notre drapeau. Mais économiquement, culturellement, sécuritairement, nous sommes alignés sur Washington. Si les États-Unis éternuent, nous prenons froid.»

Cette proximité a des avantages évidents: accès à un marché immense, stabilité monétaire, sécurité militaire implicite. Mais elle a aussi des coûts: perte de souveraineté réelle, absence de politique industrielle autonome, exposition aux chocs américains.

4.1 LE PEG MONÉTAIRE 1:1 : UNE STABILITÉ À QUEL PRIX?

Le 10 juillet 1973, jour de l’indépendance des Bahamas, le gouvernement décide de maintenir le lien monétaire avec les États-Unis. Le dollar bahamien (BSD) est défini comme l’équivalent exact du dollar américain (USD). Un BSD vaut un USD. Et un USD vaut un BSD. Taux fixe, irrévocable, inchangé depuis 52 ans.

«Le peg, c’est le socle de notre économie», explique un haut fonctionnaire de la Central Bank of Bahamas. «Nous n’avons pas de politique monétaire indépendante. Nous ne pouvons pas imprimer de la monnaie sans contrepartie en dollars américains. Nous ne pouvons pas dévaluer pour stimuler nos exportations. Nous sommes liés. Mais cette absence de liberté est aussi notre force. Les investisseurs savent que leur argent n’est pas menacé par une dévaluation.»

Les avantages du peg sont indéniables. L’inflation est importée des États-Unis si l’inflation américaine est basse (2-3%), l’inflation bahamienne l’est aussi. Les taux d’intérêt suivent la Fed les emprunteurs bahamiens paient à peu près les mêmes taux que les emprunteurs américains. Et surtout, la confiance des investisseurs étrangers est assurée.

«Quand un gestionnaire de fonds new-yorkais place son argent aux Bahamas, il sait qu’il pourra le retirer en dollars américains, sans perte de change, dit l’avocat fiscaliste rencontré en section III. C’est rassurant. C’est prévisible. C’est pour ça qu’ils viennent.»

Mais le peg a aussi des coûts. Les Bahamas n’ont pas de levier pour ajuster leur économie en cas de choc. Si les États-Unis entrent en récession (comme en 2008-2009 ou pendant la pandémie de 2020), les Bahamas doivent subir sans pouvoir dévaluer. Les exportations (tourisme, services financiers) deviennent plus chères en termes réels. L’économie s’effondre.

«Regardez 2020, dit Ferguson. Les États-Unis ont imprimé des milliards de dollars pour soutenir leur économie. Nous, on ne peut pas. On n’a pas de planche à billets. On a dû emprunter. Le peg nous protège de l’inflation, mais il nous expose aux chocs. C’est un choix. On ne peut pas avoir les deux.»

Le débat sur la dévaluation. De temps à autre, un économiste propose de dévaluer le dollar bahamien, ou de le faire flotter, ou de le lier à un panier de monnaies (USD, euro, dollar canadien, livre sterling). À chaque fois, la proposition est rejetée.

«Dévaluer, ce serait la catastrophe, dit un banquier. Les Bahamiens verraient leur épargne fondre. Les importations deviendraient plus chères. L’inflation exploserait. Les investisseurs étrangers fuiraient. Le peg est sacré. On n’y touche pas.»

4.2 90% D’IMPORTATION ALIMENTAIRE: L’INSÉCURITÉ STRATÉGIQUE

Les Bahamas importent 90% de la nourriture qu’elles consomment. Ces importations viennent presque exclusivement des États-Unis (Floride, Géorgie, Caroline du Sud). Chaque semaine, des camions et des bateaux traversent le détroit de Floride pour approvisionner les supermarchés de Nassau, Freeport, et des Family Islands.

«Une salade coûte 12 dollars, disait Lakeisha Rolle dans l’introduction. Une boîte de céréales, 8 dollars. Un gallon de lait, 6 dollars. Tout est importé. Rien ne pousse ici.»

Cette dépendance alimentaire a des conséquences économiques et stratégiques.

Économiquement, les prix sont élevés et volatils. Quand le prix du pétrole augmente (le transport maritime devient plus cher), le prix de la nourriture augmente. Quand l’inflation américaine augmente (comme en 2022-2023, avec 9% de pic), l’inflation bahamienne augmente. Les pauvres, qui consacrent une part plus élevée de leur budget à l’alimentation, sont les plus touchés.

«En 2022, le prix du pain a doublé, dit une mère de famille à Nassau. Le prix du riz a triplé. On mangeait une fois par jour. Parfois, les enfants allaient à l’école le ventre vide.»

Stratégiquement, les Bahamas sont à la merci d’une interruption des flux. Si un ouragan bloque le port de Miami, les Bahamas sont coupées. Si une pandémie ferme les frontières (comme en 2020), les Bahamas sont coupées. Si le gouvernement américain décidait (hypothèse extrême) d’embarquer les exportations agricoles, les Bahamas seraient affamées.

«On a créé une dépendance absurde, dit un agronome. On a des terres. On a de l’eau (pas beaucoup, mais assez). On a un climat favorable. On pourrait cultiver 30% de notre nourriture. Mais on ne le fait pas, parce que c’est moins cher d’importer. Et parce que le gouvernement ne subventionne pas l’agriculture. C’est un choix politique. Un choix dangereux.»

Le gouvernement a lancé quelques initiatives pour réduire la dépendance alimentaire. En 2023, il a créé un fonds de 10 millions de dollars pour les petits agriculteurs. En 2024, il a signé un accord avec une entreprise israélienne pour développer l’agriculture hydroponique. Mais ces programmes sont marginaux. L’objectif officiel est de réduire les importations à 80% d’ici 2030. Un objectif modeste, et probablement irréaliste.

«80% au lieu de 90%, ça ne change rien, dit Ferguson. On restera dépendants. On restera vulnérables. Jusqu’au jour où la vulnérabilité deviendra une crise.»

4.3 LE TOURISME AMÉRICAIN: BÉNÉDICTION OU MALÉDICTION?

Les États-Unis sont le principal marché touristique des Bahamas. 80% des visiteurs (5,8 millions sur 7,2 millions en 2024) viennent des États-Unis. Les autres viennent du Canada (10%), du Royaume-Uni (5%), et du reste du monde (5%).

«Le touriste américain, c’est notre pain quotidien, dit un responsable du ministère du Tourisme. Il dépense. Il revient. Il amène sa famille. On le connaît. On l’aime. On ne peut pas vivre sans lui.»

Mais cette dépendance a un coût. L’économie bahamienne est synchronisée avec le cycle économique américain. Quand les Américains sont riches et confiants, ils voyagent. Quand ils sont pauvres ou inquiets, ils restent chez eux.

Exemple 1: 2008-2009. La crise financière mondiale réduit le nombre de visiteurs américains de 15%. Le PIB bahamien chute de 5%. Le chômage double.

Exemple 2: 2020. La pandémie de COVID-19 ferme les frontières américaines. Le nombre de visiteurs chute de 80%. Le PIB bahamien s’effondre de 25%. Le chômage atteint 25%.

«On est comme un petit bateau attaché à un grand paquebot, dit un hôtelier. Quand le paquebot avance, on avance. Quand il recule, on recule. On n’a pas de moteur. On est juste tractés.»

Le gouvernement a tenté de diversifier les marchés touristiques. En 2023, il a lancé une campagne de promotion en Europe (France, Allemagne, Italie). En 2024, il a signé un accord avec une compagnie aérienne brésilienne pour ouvrir une ligne São Paulo-Nassau. Mais ces efforts ont eu peu d’effet. Les Européens et les Sud-Américains préfèrent les Caraïbes plus proches (République dominicaine, Cuba) ou moins chères (Jamaïque, République dominicaine).

«On ne peut pas concurrencer la République dominicaine sur les prix, dit le responsable du tourisme. Elle a des hôtels à 50 dollars la nuit. Nous, nos hôtels sont à 200 dollars. On mise sur le luxe. Mais le luxe, c’est américain. Les Américains sont prêts à payer 200 dollars. Les Européens, non.»

4.4 LA GARDE CÔTIÈRE AMÉRICAINE: COOPÉRATION OU SOUVERAINETÉ ABDIQUÉE?

Les Bahamas sont un point de transit pour les migrants haïtiens et cubains qui tentent de rejoindre la Floride. Chaque année, des milliers de migrants quittent les côtes d’Haïti (Port-de-Paix, Cap-Haïtien, Gonaïves) ou de Cuba (Holguín, Las Tunas) sur des bateaux de fortune des «goélettes» haïtiennes ou des « balseros » cubains. Leur objectif: atteindre la Floride. Leur route: traverser les Bahamas.

«Les Bahamas sont un filtre, dit Nadine Johnson, capitaine de port à Freeport. Les migrants arrivent chez nous. Certains restent. D’autres continuent. D’autres meurent. C’est la loterie.»

La Garde côtière américaine patrouille régulièrement dans les eaux bahamiennes, en vertu d’accords bilatéraux signés dans les années 1990 et renouvelés en 2015. Officiellement, il s’agit d’une coopération contre le trafic de drogue et la migration illégale. Officieusement, les États-Unis contrôlent les frontières maritimes bahamiennes sans que Nassau ait son mot à dire.

«C’est un accord asymétrique, reconnaît un haut fonctionnaire du ministère des Finances. Mais nous n’avons pas le choix. Nos moyens sont ridicules. Nous avons quelques patrouilleurs pour surveiller 650 000 km² de ZEE. Sans les Américains, nos eaux seraient pillées en six mois.»

Le trafic de drogue est un autre enjeu. Les Bahamas sont un point de transit pour la cocaïne colombienne et vénézuélienne à destination des États-Unis. Les cartels mexicains (Sinaloa, Jalisco Nouvelle Génération) utilisent les îles isolées (Inagua, Acklins, Ragged Island) comme bases de ravitaillement.

«Un bateau part de Colombie. Il arrive aux Bahamas. Il décharge la cargaison dans une caye inhabitée. Un autre bateau la reprend pour la Floride. Si la Garde côtière américaine n’était pas là, on serait envahis, dit un officier de la Royal Bahamas Police Force. On fait de notre mieux. Mais on a 400 policiers pour 650 000 km². C’est impossible.»

Les accords bilatéraux permettent aux garde-côtes américains de poursuivre les suspects dans les eaux bahamiennes, d’arraisonner les bateaux, et même de débarquer sur les îles en cas d’urgence. En échange, les États-Unis versent une aide annuelle d’environ 10 millions de dollars, une somme dérisoire comparée aux coûts de patrouille.

«On a vendu notre souveraineté pour 10 millions de dollars par an, dit la journaliste anonyme. C’est une blague. Mais on n’avait pas le choix. Soit on accepte la coopération américaine. Soit on devient une plaque tournante de la drogue et des migrants. On a choisi le moindre mal.»

4.5 AUTEC: LA BASE AMÉRICAINE SUR ANDROS

Andros est la plus grande île des Bahamas (5 957 km², presque la moitié de la superficie terrestre totale de l’archipel) mais la moins peuplée (environ 3 000 habitants). C’est aussi le site de l’Atlantic Undersea Test and Evaluation Center (AUTEC), une base navale américaine utilisée pour tester les sonars, les torpilles, et les sous-marins.

«AUTEC, c’est l’Amérique aux Bahamas, dit un habitant d’Andros. Ils ont leur propre aéroport, leurs propres bateaux, leurs propres militaires. Ils viennent, ils font leurs tests, ils repartent. On ne les voit pas. On ne sait pas ce qu’ils font. C’est secret.»

La base emploie environ 500 Américains et 200 Bahamiens. Elle verse une contribution annuelle d’environ 20 millions de dollars à l’économie bahamienne, sous forme de salaires, de contrats locaux, et de redevances.

«C’est une goutte d’eau, dit Ferguson. 20 millions, c’est moins de 0,2% du PIB. Mais c’est mieux que rien. Et surtout, AUTEC est un symbole. Les Américains sont là. Ils ne partiront pas. On est protégés.»

La présence militaire américaine a des avantages pour les Bahamas: dissuasion contre d’éventuelles menaces (la Chine? la Russie? les cartels?), accès à des renseignements, et une forme de sécurité gratuite. Mais elle a aussi des inconvénients: les Bahamiens n’ont pas leur mot à dire sur ce qui se passe sur leur territoire. La base est extraterritoriale de facto.

«Si demain les Américains décident de tester une nouvelle arme qui pollue nos eaux, on ne pourra rien dire, dit la journaliste. Si un sous-marin coule et provoque une marée noire, on ne pourra rien dire. On a signé un accord. On dépend d’eux.»

4.6 LA MIGRATION HAÏTIENNE: LE FILTRE BAHAMIEN

Les Bahamas accueillent entre 30 000 et 50 000 migrants haïtiens sans papiers, selon les estimations. Les chiffres officiels sont plus bas (environ 10 000), car le gouvernement ne fait pas de recensement systématique.

«On est entre 30 000 et 50 000, dit un responsable d’une ONG qui vient en aide aux migrants. Personne ne sait exactement. Les migrants se cachent. Ils ont peur d’être déportés. Alors ils vivent dans l’ombre.»

Ces migrants travaillent dans la construction, le nettoyage, l’agriculture, et les services. Ils sont souvent payés moins que le salaire minimum (parfois 150 dollars par semaine au lieu de 260). Ils vivent dans des bidonvilles à Nassau (Over-the-Hill, Pinewood Gardens), à Freeport, à Marsh Harbour (Abaco).

«Sans les Haïtiens, nos hôtels ne fonctionneraient pas, dit un responsable d’un grand complexe hôtelier. Ils sont travailleurs. Ils ne se plaignent pas. Ils acceptent des salaires que les Bahamiens refusent.»

Le gouvernement bahamien pratique une politique d’immigration restrictive. Les migrants sans papiers sont arrêtés, détenus, puis déportés vers Haïti. En 2024, environ 2 000 personnes ont été déportées. Les conditions de détention sont mauvaises surpopulation, manque de nourriture, absence de soins médicaux.

«J’ai été détenu pendant trois mois, raconte un Haïtien qui a accepté de parler sous couvert d’anonymat. On était 30 dans une cellule de 20 mètres carrés. Il n’y avait pas assez de nourriture. Les gardes nous frappaient. Je suis retourné en Haïti, mais je suis revenu. Je n’ai pas le choix. En Haïti, je meurs. Aux Bahamas, je survie.»

Les relations entre Bahamiens et Haïtiens sont tendues. Beaucoup de Bahamiens accusent les Haïtiens de voler leurs emplois et d’augmenter la criminalité. Les Haïtiens répondent qu’ils font les travaux que les Bahamiens refusent.

«C’est le racisme ordinaire, dit Ferguson. Les Bahamiens regardent les Haïtiens de haut. Mais ils oublient que leurs propres ancêtres étaient des esclaves africains. On a la mémoire courte.»

4.7 ENTRETIEN AVEC UN DIPLOMATE BAHAMIEN À WASHINGTON

Pour comprendre la relation bilatérale, nous avons rencontré un diplomate bahamien en poste à Washington. Il a accepté de parler sous couvert d’anonymat, car ses propos sont «trop francs» pour être attribués.

«Les États-Unis ne se soucient pas des Bahamas, dit-il d’emblée. Pour eux, nous sommes un micro-État. Une note de bas de page. Ils nous aident quand ça les arrange. Ils nous ignorent quand ça ne les arrange pas.»

Il raconte l’histoire récente. En 2019, après l’ouragan Dorian, les États-Unis ont promis 50 millions de dollars d’aide. Un an plus tard, seuls 15 millions avaient été décaissés. Le reste a été bloqué par le Congrès.

«Les Américains ont la mémoire courte. Dorian, c’était un événement. Mais une fois que les caméras de CNN sont reparties, ils ont oublié. On a dû se débrouiller seuls.»

Sur la coopération sécuritaire: «Les garde-côtes américains font ce qu’ils veulent. On ne peut pas dire non. Si on dit non, ils nous retirent leur aide. On est pris en otage.»

Sur l’avenir: «La dépendance va continuer. On ne peut pas s’en sortir seuls. Notre seul espoir, c’est que les États-Unis aient besoin de nous pour quelque chose. Pour la stabilité régionale. Pour le contrôle des migrations. Pour la lutte contre la drogue. Tant qu’ils auront besoin de nous, ils nous aideront un peu. Le jour où ils n’auront plus besoin de nous, on sera seuls.»

Sa conclusion est sombre: «Les Bahamas ne sont pas un pays souverain. Nous sommes un protectorat américain non officiel. Nous avons notre drapeau, notre hymne, nos élections. Mais nous n’avons pas de véritable indépendance.»

4.8 COMPARAISON BAHAMAS VS PORTO RICO: INDÉPENDANT MAIS PAS SOUVERAIN

Porto Rico est un territoire non incorporé des États-Unis depuis 1898. Ses habitants sont citoyens américains. Ils paient certains impôts fédéraux, mais pas l’impôt sur le revenu fédéral. Ils n’ont pas de représentation au Congrès (un seul délégué sans droit de vote). Ils ne votent pas pour le président.

Les Bahamas sont indépendantes depuis 1973. Leurs habitants sont citoyens bahamiens. Ils ne paient pas d’impôts américains. Ils ont leur propre gouvernement, leur propre parlement, leur propre monnaie. Mais leur dépendance économique, monétaire, sécuritaire vis-à-vis des États-Unis les rend similaires à Porto Rico à bien des égards.

EN UN COUP D’ŒIL: Les Bahamas EN 7 INDICATEURS CLÉS

IndicateurValeurRang / Comparaison
Monnaie
Dollar bahamien (BSD) peg fixe 1:1 avec USD depuis 1973
Dépendance monétaire structurelle aux États-Unis

PIB par habitant (nominal, 2024)
~39 500 USD2e de la Caraïbe (derrière Aruba)

IDH (2023)

0,820 «très haut développement»
66e mondial / 1er de la CARICOM
Espérance de vie
75-77 ans (hausse d’environ 3,6 ans depuis 1990)
Supérieure à la moyenne régionale (~73 ans)
Homicides (2025)
83 (baisse de 31% vs 2024)
Niveau le plus bas depuis 2008

Inégalités (Gini estimé)
0,45-0,50Parmi les plus élevés de la Caraïbe
Taux de pauvreté (officiel)~9-12 % (sous le seuil national)Réalité sociale partiellement masquée par les agrégats macroéconomiques – hausse post-Ouragan Dorian

«Porto Rico a perdu sa souveraineté. Nous, on l’a gardée sur le papier, dit Ferguson. Mais dans les faits, on est presque aussi dépendants qu’eux. La différence, c’est qu’ils reçoivent des milliards d’aide. Nous, on reçoit des miettes.»

4.9 SCÉNARIO: QUE FAIRE SI TRUMP 2.0 ÉTRANGLE LA FINANCE OFFSHORE?

L’élection présidentielle américaine de 2024 a ramené Donald Trump à la Maison-Blanche. Sa politique étrangère est imprévisible. Son administration a déjà menacé (en 2018-2020) de «fermer les paradis fiscaux caribéens». Que se passerait-il si cette menace était mise à exécution?

Scénario A: Sanctions financières. Les États-Unis interdisent aux banques américaines de traiter avec des banques bahamiennes. Les Bahamas sont coupées du système financier mondial. Les IBC ne peuvent plus ouvrir de comptes. La finance offshore s’effondre. Perte de 15-20% du PIB. Chômage en hausse de 10 points.

Scénario B: Pression diplomatique. Les États-Unis placent les Bahamas sur une «liste grise» ou «noire» des pays non coopératifs. Les investisseurs étrangers se retirent. Les notations souveraines sont dégradées. Les coûts d’emprunt augmentent. L’économie entre en récession.

Scénario C: Menace sans exécution. Les menaces restent des menaces. Les Bahamas promettent des réformes. Elles les appliquent lentement. La finance offshore continue, mais se réduit progressivement.

«Le scénario A est peu probable, dit un analyste financier. Les États-Unis ont besoin des Bahamas pour d’autres raisons la lutte contre la drogue, le contrôle des migrations. Ils ne vont pas nous tuer. Mais ils peuvent nous faire mal. Assez pour nous faire obéir.»

4.10 LA DIASPORA BAHAMIENNE EN FLORIDE: 80 000 ÂMES

Miami est parfois appelée la « troisième ville des Bahamas» (après Nassau et Freeport). Environ 80 000 personnes nées aux Bahamas vivent en Floride, dont 50 000 dans le comté de Miami-Dade. La communauté bahamienne de Miami a sa propre culture, ses propres églises, ses propres restaurants.

«Je suis parti en 2005, raconte Philip McKinney, 54 ans, ancien employé de banque à Nassau, aujourd’hui gestionnaire de copropriétés à Miami Gardens. Je gagnais 35 000 dollars par an aux Bahamas. Ici, j’en gagne 65 000. Je ne reviendrai pas.»

La diaspora envoie de l’argent à sa famille restée aux Bahamas. Les transferts de fonds (remittances) représentent environ 5% du PIB bahamien une somme non négligeable (environ 700 millions de dollars par an).

«Sans la diaspora, l’économie bahamienne serait encore plus fragile, dit Ferguson. Ils envoient de l’argent. Ils investissent dans l’immobilier. Ils reviennent en vacances. Ce sont des Bahamiens de l’étranger. Mais ils ne reviendront pas vivre. Le pays les a perdus.»

4.11 CONCLUSION DE LA SECTION: L’OMBRE S’ALLONGE

Les Bahamas sont indépendantes. Mais leur indépendance est un mirage. Le peg monétaire, les importations, le tourisme américain, la Garde côtière, AUTEC, la finance offshore sous pression, tous ces fils relient Nassau à Washington. Les Bahamas ne sont pas un État américain. Mais elles ne sont pas vraiment souveraines.

«On a un pied aux États-Unis, dit la journaliste anonyme. On vit dans l’ombre. Et l’ombre s’allonge. Elle va nous engloutir. La question n’est pas de savoir si on deviendra une colonie américaine. La question est de savoir quand.»

SECTION V: LES BAHAMAS SUR L’ÉCHIQUIER CARIBÉEN

PORT-AU-PRINCE, Kingston, Saint-Domingue, Port-d’Espagne, Georgetown, Belmopan. Nous avons pris six vols en quinze jours pour comprendre une chose simple: à quoi servent 400 000 Bahamiens quand on les compare aux 11,2 millions de Dominicains, aux 3,2 millions de Portoricains, aux 12,5 millions d’Haïtiens (le pays le plus peuplé de la Caraïbe, avec une croissance démographique annuelle de 1,2 à 1,4%), aux 2,8 millions de Jamaïcains, aux 1,5 million de Trinitadiens, aux 800 000 Guyanaiens, et aux 400 000 Béliziens ?

La réponse est brutale. Et elle dérange.

«Les Bahamiens aiment croire qu’ils sont le centre du monde caribéen», dit Winston Dookeran, ancien gouverneur de la Banque centrale de Trinité-et-Tobago, que nous rencontrons dans un café de Port-d’Espagne. Il rit en secouant la tête. « Mais la carte ne ment pas. La République dominicaine a une économie de 120 milliards de dollars. Porto Rico, 110 milliards. Cuba, 75 milliards. Trinité, 28 milliards. La Jamaïque, 19 milliards. Les Bahamas, 14 milliards. Vous voyez le problème?»

5.1 LE TABLEAU COMPARATIF COMPLET: 10 PAYS CARIBÉENS

PaysPopulationPIB nominal (Mds USD)PIB/hab (USD)Régime politiquePrincipal atout
Haïti12,5 M15-18~1 500République semi-présidentielle (crise)Aucun (effondrement structurel)
République dominicaine11,2 M120-130~10 500Démocratie présidentielleIndustrialisation, zones franches
Cuba11,0 M70-80~6 500État communiste (parti unique)
Santé, éducation, biotech
Porto Rico3,2 M100-110~32 000État libre associé
Accès US, pharma, manufacturing
Jamaïque2,8 M18-20~6 500Démocratie parlementaire
Soft power culturel, tourisme
Trinité-et-Tobago1,5 M25-30~18 000Démocratie parlementaire
Pétrole, gaz, industries pétrochimiques
Guyane0,8 M15-20 (en hausse rapide)~20 000 (en hausse)République coopérativePétrole offshore (découverte 2015)
Les Bahamas0,4 M13-15~39 500Démocratie parlementaire (Commonwealth)Tourisme luxe, finance offshore, ZEE
Barbade0,3 M6-7~20 000République parlementaire
Services financiers, diaspora éduquée
Belize0,4 M3-4~7 500Démocratie parlementaire
Tourisme, barrière de corail, anglais

Sources: Banque mondiale, Fonds monétaire international, IHSI, CEPALSTAT, Government of Guyana (estimations 2024-2025).

Note sur Haïti

Avec environ 12,5 millions d’habitants et une croissance démographique annuelle de 1,2 à 1,4%, Haïti est désormais le pays le plus peuplé de la Caraïbe (devant Cuba, dont la population stagne ou diminue légèrement). Ce poids démographique contraste brutalement avec l’effondrement économique et institutionnel du pays.

Note sur Guyane

La découverte de gisements pétroliers offshore en 2015 par ExxonMobil a profondément transformé l’économie guyanaise. Le PIB par habitant est passé d’environ 5 000 USD (2015) à près de 20 000 USD (2024), avec des projections dépassant 30 000 USD à l’horizon 2030. La Guyane apparaît désormais comme le « nouveau golfe énergétique » des Caraïbes.

5.2 LE PARADOXE BAHAMIEN: Les Bahamas ENTRE IDH ÉLEVÉ ET INÉGALITÉS EXTRÊMES

Les Bahamas affichent un PIB par habitant d’environ 39 500 dollars, l’un des plus élevés de la région, derrière Aruba (~41 000 USD), mais devant Porto Rico (~32 000 USD) et Barbade (~20 000 USD). L’Indice de développement humain (IDH) atteint 0,820 catégorie «très haut développement» plaçant le pays au 66e rang mondial et au 1er rang de la CARICOM.

«Ne regardez pas la moyenne », prévient Anthony Ferguson. «La moyenne cache tout. Le coefficient de Gini aux Bahamas est estimé entre 0,45 et 0,50 parmi les plus élevés de la Caraïbe. Le 1% le plus riche possède plus de 40% de la richesse nationale. Et ce 1%, vous ne le croiserez jamais dans la rue. Il est dans les trusts. Il est dans les comptes bancaires qui ne portent pas de nom.»

Comparaison des inégalités dans la région caribéenne

PaysCoefficient de Gini (estimation récente)Niveau d’inégalités
Haïti~0,61Extrêmement élevé
Belize~0,53Très élevé
Les Bahamas~0,45-0,50Très élevé
République dominicaine~0,40-0,45Élevé
Guyane~0,40-0,45 (en hausse)Modéré-élevé
Trinité-et-Tobago~0,39-0,42Modéré-élevé
Cuba~0,38 (estimation)Modéré
Barbade~0,36Modéré
Jamaïque~0,35-0,40Modéré

Sources: Banque mondiale, CEPALSTAT, Programme des Nations unies pour le développement (2023-2025).

«Les Bahamas sont un paradoxe ambulant», poursuit Anthony Ferguson. «L’IDH “très élevé” place le pays dans le club des nations développées aux côtés du Chili, de la Hongrie ou de la Turquie. L’espérance de vie a augmenté d’environ 3,6 ans depuis 1990. Le taux d’homicides a chuté de 31% en 2025 pour atteindre 83 cas, le plus bas niveau depuis 2008. Mais derrière ces chiffres rassurants, les inégalités demeurent abyssales, le coût de la vie est extrêmement élevé, et la dépendance structurelle aux États-Unis limite fortement toute autonomie économique et monétaire.»

5.3 LA DIASPORA CARIBÉENNE COMPARÉE: VERSION (2024-2025)

Les sociétés caribéennes figurent parmi les plus diasporiques du monde. Pour plusieurs États insulaires, la population vivant à l’étranger représente désormais une extension démographique, économique et culturelle du territoire national.

PaysPopulation totaleDiaspora estiméePart de la population vivant à l’étrangerPrincipales destinations
Jamaïque~2,8 M~1,8-2,2 M~40-45%
États-Unis (New York, Floride), Royaume-Uni, Canada
Guyane~0,82 M~0,55-0,65 M~40-50%
États-Unis, Canada, Royaume-Uni
Haïti~12,5 M~3,0-4,0 M~25-32%
États-Unis, République dominicaine, Canada, France, Chili, Brésil
Les Bahamas~0,41 M~0,10-0,12 M~22-28%
États-Unis (Floride), Canada, Royaume-Uni
Trinité-et-Tobago~1,5 M~0,45-0,55 M~28-35%
États-Unis, Canada, Royaume-Uni
Barbade~0,28 M~0,08-0,12 M~25-35%
Royaume-Uni, États-Unis, Canada
Belize~0,43 M~0,12-0,16 M~28-35%
États-Unis (Texas, Floride, Californie), Canada
République dominicaine~11,3 M~2,3-2,8 M~20-25%
États-Unis, Espagne, Porto Rico
Cuba~10,9 M~2,0-2,5 M~18-23%
États-Unis (Floride), Espagne, Mexique
Porto Rico~3,2 M~5,5-6,0 MDiaspora supérieure à la population résidente
États-Unis continentaux (Floride, New York, Pennsylvanie, Texas)

Sources consolidées: Banque mondiale, Organisation internationale pour les migrations, Pew Research Center, Nations unies, IHSI, Caribbean Policy Research Institute (estimations 2024-2025).

«La diaspora bahamienne est moins nombreuse que la jamaïcaine ou la haïtienne, mais elle est très concentrée en Floride», explique Philip McKinney. «On se connaît tous. On se retrouve dans les églises, les restaurants, les fêtes. C’est un petit monde. Mais un monde qui, pour beaucoup, ne reviendra pas.»

«Dans la Caraïbe, la diaspora n’est plus une périphérie: elle est devenue une extension du territoire national», ajoute-t-il. «Certains pays survivent davantage grâce aux transferts, aux réseaux familiaux et aux communautés expatriées qu’à leur propre marché intérieur.»

5.4 HAÏTI: LE MIROIR QUI DÉRANGE

Le contraste le plus frappant est avec Haïti. 12,5 millions d’habitants (le pays le plus peuplé de la Caraïbe, croissance 1,2-1,4% par an), PIB de 15-18 milliards de dollars, PIB/habitant de 1 500 dollars. Gouvernance effondrée, espérance de vie 64 ans, taux d’homicides parmi les plus élevés du monde. Bahamas: 400 000 habitants, PIB de 13-15 milliards, PIB/habitant 39 500 dollars, espérance de vie 75-77 ans, homicides en baisse.

«Les Haïtiens fuient leur pays par milliers», dit Johnson, la capitaine de port. «Ils arrivent ici sur des bateaux de fortune. Ils vivent dans des bidonvilles. Ils travaillent sans papiers. Et nous, on les regarde avec mépris. Mais sans eux, qui nettoierait nos chambres d’hôtel?»

«Si les Bahamas étaient aussi densément peuplées qu’Haïti, avec le même héritage colonial français, nous serions dans le même état », admet Ferguson à voix basse. «Nous ne sommes pas meilleurs qu’eux. Nous avons juste eu de la chance.»

Pour approfondir ce miroir, nous avons rencontré Jean-Claude Pierre, 45 ans, économiste haïtien à l’Université d’État d’Haïti (UEH), à Port-au-Prince.

«Les Bahamas ont construit leur richesse sur le dos d’Haïti », dit-il, assis dans un café de Pétion-Ville, un quartier relativement sûr de la capitale. « Pas directement, bien sûr. Mais indirectement, oui. Les migrants haïtiens sont la main-d’œuvre invisible des Bahamas. Ils nettoient vos hôtels. Ils construisent vos villas. Ils travaillent dans vos champs. Et vous les déportez quand ils tombent malades. C’est de l’exploitation. C’est de l’hypocrisie.»

Pierre est sévère, mais il reconnaît aussi que les Bahamas ne sont pas responsables de l’effondrement haïtien. «Haïti s’est autodétruit. Les Duvalier, les coups d’État, la corruption, les catastrophes naturelles on a tout eu. Mais les Bahamas pourraient faire plus. Elles pourraient régulariser nos migrants. Les traiter avec dignité. Elles ne le font pas. Parce qu’elles ont peur. Parce qu’elles sont racistes. Parce qu’elles sont petites.»

Il conclut: «Le jour où Haïti s’effondrera complètement et ce jour viendra, les Bahamas seront submergées. 12,5 millions de personnes à 200 kilomètres de vos côtes. Vous ne pourrez pas les arrêter. Vous ne pourrez pas les déporter toutes. Alors, peut-être, vous commencerez à nous voir comme des humains. Pas avant.»

5.5 LA RÉPUBLIQUE DOMINICAINE: LE VOISIN QUI GRANDIT

La République dominicaine est le géant économique de la Caraïbe. Avec un PIB de 120-130 milliards de dollars, elle est huit fois plus grande que l’économie bahamienne. Son PIB par habitant (10 500 USD) est inférieur à celui des Bahamas (39 500 USD), mais sa croissance est plus rapide (5-6% par an contre 2-3%).

«Les Dominicains nous rattrapent, dit un économiste bahamien. Pas sur le PIB par habitant ils n’y arriveront jamais, ils sont trop peuplés. Mais sur l’industrialisation, l’infrastructure, la diversification. Ils ont des usines. Nous, on a des hôtels. Eux, ils produisent. Nous, on consomme.»

La République dominicaine attire 8 millions de touristes par an, contre 7 millions pour les Bahamas. Mais ses recettes touristiques sont plus faibles (environ 6 milliards de dollars contre 7,5 milliards pour les Bahamas) car ses hôtels sont moins chers.

«La République dominicaine est notre concurrent direct, dit un responsable du tourisme bahamien. Mais c’est une concurrence asymétrique. Eux, ils ont des plages aussi belles que les nôtres. Ils ont des hôtels à 50 dollars la nuit. Nous, on a des hôtels à 200 dollars. On mise sur le luxe. Eux misent sur le volume. Les deux modèles peuvent coexister. Mais le leur est plus résilient. En cas de crise, les gens choisissent le moins cher.»

5.6 CUBA: L’ÎLE SŒUR SOUS EMBARGO

Cuba est un monde à part. 11 millions d’habitants, PIB de 70-80 milliards de dollars (estimations, le gouvernement cubain ne publie pas de chiffres fiables), PIB par habitant d’environ 6 500 dollars. L’embargo américain (le « blocus » selon La Havane) étrangle l’économie. Le tourisme (2-3 millions de visiteurs par an, principalement Canadiens et Européens) est l’une des rares sources de devises.

«Cuba et les Bahamas sont des frères ennemis, dit un historien cubain qui a demandé à ne pas être nommé. Nous avons la même mer, le même climat, la même beauté. Mais nous avons choisi des chemins différents. Eux, le capitalisme offshore. Nous, le socialisme. Lequel a réussi? Ni l’un ni l’autre. Les Bahamas ont de l’argent, mais des inégalités. Cuba a l’égalité (relative), mais la pauvreté.»

Les relations entre Cuba et les Bahamas sont correctes, mais distantes. Cuba fournit des médecins aux Bahamas (environ 200 médecins cubains travaillent dans les hôpitaux bahamiens). Les Bahamas fournissent des devises à Cuba (tourisme médical, achats de produits pharmaceutiques).

«Les médecins cubains sont excellents, dit un patient bahamien. Ils sont formés. Ils sont dévoués. Ils acceptent des salaires que les médecins bahamiens refusent. Mais ils repartent au bout de deux ans. On ne peut pas les garder.»

L’embargo américain complique les relations. Les Bahamas, proches des États-Unis, doivent éviter de trop s’approcher de Cuba. « On est pris entre deux feux, dit la journaliste anonyme. Les Américains nous surveillent. Si on commerce trop avec Cuba, on aura des problèmes.»

5.7 TÉMOIN JAMAÏCAIN: LE SOFT POWER QUE LES BAHAMAS N’ONT PAS

Nous avons rencontré Carolyn Cooper, 68 ans, professeure émérite d’études culturelles à l’University of the West Indies (UWI) à Mona, Kingston. Spécialiste du reggae et de la culture jamaïcaine, elle accepte de nous parler dans son bureau surchargé de livres et de disques vinyles.

«Les Jamaïcains ont le reggae, Bob Marley, Usain Bolt, les sprinteurs, la cuisine jerk, le patois, dit-elle en riant. Tout le monde connaît la Jamaïque. Les Bahamas? Les gens connaissent Atlantis. Mais ils ne connaissent pas les Bahamiens. C’est un pays sans culture. Sans soft power.»

Elle nuance aussitôt: «Ce n’est pas une insulte. C’est un constat. Les Bahamas sont un pays jeune, indépendant depuis 1973 seulement. Ils n’ont pas eu le temps de construire une culture mondiale. La Jamaïque, elle, a eu le reggae, qui a voyagé partout. Les Bahamas, qu’est-ce qu’ils exportent? Des trusts. Ce n’est pas aussi sexy.»

Son conseil pour les Bahamas: «Investissez dans votre culture. La musique rake ’n’ scrape, les festivals Junkanoo, la littérature, le cinéma. Racontez vos histoires. Ne soyez pas juste des plages et des banques. Sinon, vous serez oubliés.»

Elle conclut avec une pointe d’humour: «Et puis, arrêtez de regarder les Haïtiens de haut. Ils ont la culture la plus riche de la Caraïbe. Vous pourriez apprendre d’eux. Mais vous êtes trop fiers.»

5.8 TÉMOIN TRINIDADIEN: LA LEÇON DU PÉTROLE

Nous avons rencontré Winston Dookeran, 82 ans, ancien gouverneur de la Banque centrale de Trinité-et-Tobago (2000-2005), ancien ministre des Finances, économiste respecté. C’est lui qui ouvre cette section. Nous le retrouvons dans un café de Port-d’Espagne pour un entretien plus approfondi.

«Trinité a fait l’erreur de croire que le pétrole durerait toujours, dit-il. Dans les années 1970, on a dépensé sans compter. Routes, bâtiments, subventions. Quand les prix du pétrole ont chuté dans les années 1980, on s’est effondrés. La leçon: une rente n’est pas éternelle. Il faut investir, pas consommer.»

Il applique cette leçon aux Bahamas: «Votre rente, c’est la finance offshore. Elle ne durera pas éternellement. L’OCDE, les États-Unis, l’Europe ils veulent tous plus de transparence. Dans dix ans, les Bahamas ne seront plus un centre offshore majeur. Que ferez-vous?»

Sa réponse: «Diversifiez. Investissez dans l’éducation, la technologie, les énergies renouvelables. Créez des industries qui n’ont pas besoin de secret. Sinon, vous subirez le même sort que Trinité un effondrement lent et douloureux.»

Il sourit, puis ajoute: «Mais vous avez une chance que nous n’avions pas. Vous êtes petits. 400 000 personnes, c’est plus facile à gérer que 1,5 million. Vous pouvez pivoter plus vite. À condition d’avoir la volonté politique.»

5.9 TÉMOIN BARBADIEN: LE MODÈLE ALTERNATIF

Nous avons rencontré Mia Mottley, 60 ans, Premier ministre de la Barbade depuis 2018 (entretien réalisé par vidéoconférence, car son agenda ne permettait pas un déplacement). La Barbade est souvent citée comme un modèle alternatif aux Bahamas: même taille (300 000 habitants), même héritage britannique, mais des choix politiques différents.

«La Barbade a choisi la transparence, dit-elle. Nous avons un impôt sur les sociétés (5,5% pour les services internationaux, ce qui est bas, mais pas zéro). Nous avons signé des accords d’échange automatique d’informations. Nous ne sommes pas sur les listes grises. Nous sommes respectables.»

Elle critique poliment le modèle bahamien: «Les Bahamas sont coincées entre leur dépendance au tourisme américain et leur dépendance à la finance offshore. Les deux sont fragiles. Les deux les rendent vulnérables aux chocs extérieurs. La Barbade a diversifié. Nous avons la finance, le tourisme, l’assurance, les services aux entreprises, la tech. C’est plus stable.»

Son conseil pour les Bahamas: «Ne misez pas tout sur le secret. Le secret, c’est un passif. Il attire l’attention des régulateurs. Il crée des tensions avec vos partenaires. Misez sur la qualité de vos services, pas sur la discrétion.»

Elle conclut: «Les Bahamas et la Barbade sont sœurs. Nous avons les mêmes défis: le climat, la migration, la dépendance alimentaire. Mais nous avons choisi des chemins différents. Lequel est le meilleur? L’avenir nous le dira.»

5.10 TÉMOIN GUYANAIS: LE NOUVEAU GÉANT PÉTROLIER

Nous avons rencontré Mark Phillips, 63 ans, ancien brigadier général et ancien Premier ministre de la Guyane (2020-2025), aujourd’hui consultant indépendant. La Guyane est le pays le plus excitant et le plus dangereux – de la Caraïbe. Depuis la découverte de pétrole offshore en 2015, l’économie explose.

«En 2015, notre PIB par habitant était de 5 000 dollars, dit Phillips. En 2024, il est de 20 000 dollars. En 2030, nous visons 30 000 dollars. C’est une transformation sans précédent. Mais c’est aussi un risque énorme.»

Le risque, c’est le «syndrome hollandais» l’appréciation de la monnaie (due aux entrées de devises) qui tue les autres secteurs (agriculture, manufacture). C’est aussi la corruption, l’inflation, les inégalités.

«La Guyane peut apprendre des erreurs de Trinité, dit Phillips. Et elle peut apprendre des succès de la Norvège (qui a mis son pétrole dans un fonds souverain). Nous avons créé un fonds souverain en 2019. Il contient déjà 2 milliards de dollars. D’ici 2030, il en contiendra 20 milliards.»

Sa recommandation pour les Bahamas: «Vous n’avez pas de pétrole. Vous avez le tourisme et la finance. C’est moins volatile que le pétrole, mais pas stable non plus. Utilisez votre ZEE de 650 000 km². Développez l’aquaculture, l’énergie bleue, la bioprospection marine. Ne restez pas dépendants des Américains. Devenez souverains. »

5.11 TÉMOIN BÉLIZIEN: LA RÉSILIENCE PAR LA NATURE

Nous avons rencontré Janelle Chanona, 45 ans, directrice de l’association environnementale Oceana Belize, à Belmopan. Le Belize est souvent oublié dans les comparaisons caribéennes, il est situé en Amérique centrale, parle anglais, mais se tourne davantage vers le Mexique et le Guatemala que vers les îles.

«Le Belize a choisi la nature, dit Chanona. Nous avons la plus grande barrière de corail de l’hémisphère nord (après l’Australie). Nous avons des forêts tropicales. Nous avons des jaguars. Nous avons protégé 30% de nos eaux (dont le Blue Hole, célèbre). Le tourisme est notre premier secteur, mais c’est un tourisme durable.»

Elle compare avec les Bahamas: «Vous avez des plages magnifiques. Vous avez des récifs. Mais vous les avez surexploités. Les hôtels ont construit sur les mangroves. Les croisières polluent. Les récifs blanchissent. Vous êtes en train de tuer ce qui fait votre beauté. Nous, on essaie de faire l’inverse.»

Son conseil: «Protégez votre nature. Restaurez vos mangroves. Créez des aires marines protégées. Investissez dans le tourisme durable, pas dans le tourisme de masse. Les touristes du futur voudront voir des récifs vivants, pas des récifs morts. Si vous ne changez pas, vous n’aurez plus rien à vendre.»

5.12 LA COMPARAISON QUI FÂCHE: INDICATEURS CULTURELS ET SPORTIFS 

Les Bahamas excellent dans certains domaines notamment l’athlétisme, avec plusieurs médailles d’or olympiques remportées par Tonique Williams-Darling et Shaunae Miller-Uibo. Mais malgré leur richesse relative, leur soft power culturel demeure limité comparativement à plusieurs autres nations caribéennes.

IndicateurPosition des Bahamas (sur 10 pays caribéens comparés)Pays leader
PIB total7e (désormais derrière Haïti)République dominicaine
PIB par habitant2e (derrière Aruba)Aruba
IDH1er de la CARICOM (0,820)Les Bahamas
Taux d’occupation hotelier~5e-6e (≈65-74 % selon saison et segment)Aruba, République dominicaine
ADR – prix moyen par nuitTop 3 régional (~280-450 USD dans l’upper-upscale et luxe)Les Bahamas, Aruba
Reconnaissance musicale internationale6e-7eJamaïque (reggae), Trinité-et-Tobago (soca), Cuba (salsa)
Reconnaissance sportive (JO, athlétisme)4e-5eJamaïque (sprint), Cuba (boxe, athlétisme)
Reconnaissance culinaire8e-9eJamaïque (jerk), Trinité-et-Tobago (doubles, roti), Cuba (moros y cristianos)
Reconnaissance littéraire8e-10eBarbade, Haïti, Martinique
Influence politique dans la CARICOM5e-6eTrinité-et-Tobago (énergie), Jamaïque (poids démographique et culturel), Guyane (pétrole offshore)

«Les Bahamas sont riches, mais invisibles», estime Carolyn Cooper. «Elles n’ont pas de véritable voix culturelle mondiale. Pas de musique, pas de cinéma, pas de littérature qui franchissent durablement leurs frontières. C’est dommage. Elles ont des histoires à raconter. Mais elles ne les racontent pas suffisamment.»

Notes méthodologiques

  • Le classement culturel et sportif repose sur des indicateurs qualitatifs combinant visibilité internationale, rayonnement médiatique, présence académique, influence touristique et reconnaissance populaire régionale.
  • Les données hôtelières (occupation et ADR) fluctuent fortement selon les saisons, les segments (luxe, croisière, all-inclusive) et les méthodologies utilisées par les cabinets spécialisés.
  • Les Bahamas figurent parmi les destinations les plus chères de la Caraïbe en prix moyen par chambre, mais ne dominent pas nécessairement les volumes touristiques globaux.

Sources: Banque mondiale, Programme des Nations unies pour le développement, Caribbean Tourism Organization, STR Global, Caribbean Journal, Hope Research Group, Comité International Olympique. (ZNS BAHAMAS)

5.13 CE QUE LA CARICOM PEUT (ET NE PEUT PAS) FAIRE POUR LES BAHAMAS

La CARICOM (Communauté caribéenne) regroupe 15 États membres (dont les Bahamas, la Jamaïque, Trinité, la Barbade, la Guyane, le Belize, Haïti, etc.). Son objectif: l’intégration économique, la coordination des politiques étrangères, et la coopération en matière de sécurité et de développement.

«La CARICOM est une belle idée, mais un échec pratique, dit un diplomate bahamien. Les pays sont trop différents. Haïti est un État effondré. Trinité est un pays pétrolier. Les Bahamas sont un paradis fiscal. La Guyane devient un géant. On n’a pas les mêmes intérêts. On n’avance pas ensemble.»

Les Bahamas bénéficient tout de même de la CARICOM sur certains points:

  • Libre circulation des marchandises (théoriquement, mais peu appliquée);
  • Coopération en matière de santé (CARPHA, Agence de santé publique caribéenne);
  • Coordination des réponses aux catastrophes naturelles (CDEMA);
  • Représentation diplomatique commune (dans certains forums internationaux).

Mais la CARICOM ne peut pas résoudre les problèmes fondamentaux des Bahamas: le climat, la finance offshore, la dépendance aux États-Unis.

«La CARICOM n’a pas de budget, dit le diplomate. Elle n’a pas d’armée. Elle n’a pas de banque centrale commune. Elle n’est pas l’Union européenne. C’est un club de discussion. Utile, mais pas décisif.»

5.14 LE SOFT POWER BAHAMIEN: CE QUI MANQUE

Les Bahamas ne manquent pas d’atouts culturels. Le festival Junkanou (défilé de rue à Nassau, avec musique, danse et costumes) est unique. La musique rake ’n’ scrape (un genre bahamien, mélange de musique africaine et européenne) mérite d’être mieux connue. La cuisine bahamienne (conques, queue de langouste, gâteaux au rhum) est délicieuse.

Mais ces trésors restent méconnus.

«On ne se vend pas assez», dit une artiste bahamienne, peintre, qui expose à Nassau. «Les Jamaïcains ont le reggae. Les Trinitadiens ont le carnaval. Nous, on a quoi? Des casinos. C’est triste. On a une culture riche. Mais on ne la partage pas. On la garde pour nous.»

Le gouvernement bahamien a créé un ministère de la Culture en 2022. Son budget: 5 millions de dollars par an. Comparé aux 50 millions de dollars de budget du ministère du Tourisme, c’est une miette.

«On investit dans les hôtels, pas dans les artistes, dit l’artiste. On préfère construire un nouveau casino plutôt qu’un musée. C’est un choix. Un mauvais choix.»

5.15 CONCLUSION DE LA SECTION: UNE ÎLE DANS LA CARAÏBE, MAIS SEULE

Les Bahamas sont dans la Caraïbe, mais elles n’en sont pas pleinement. Leur langue (l’anglais), leur monnaie (peg au dollar américain), leur économie (tourisme américain, finance offshore) les tournent vers le nord, pas vers l’est ou le sud. Elles regardent Miami, pas Kingston ou Port-d’Espagne.

«On est caribéens par géographie, mais américains par économie, dit Ferguson. On n’a pas vraiment de liens avec nos voisins. On ne fait pas partie de l’intégration régionale. On est seuls. C’est notre force, parfois. Mais c’est surtout notre faiblesse. Seuls, on est vulnérables. Ensemble, on serait plus forts. Mais on n’y arrive pas.»

SECTION VI: LE PRIX À PAYER

Retournons à l’est de Nassau. Lakeisha Rolle est assise sur les marches de sa cabane bleue. Nous l’avons quittée dans l’introduction, après son double shift à l’hôtel Atlantis. La retrouver, six semaines plus tard, c’est mesurer l’écart entre les promesses des indicateurs et la réalité du quotidien.

«Je vais vous dire la vérité», dit-elle en baissant la voix. «Les touristes viennent ici. Ils voient la plage. Ils pensent que tout le monde est riche. Mais nous, on vit dans des cabanes. Si on tombe malade, on attend que ça passe. Si on perd notre travail, on mange une fois par jour. C’est ça, les Bahamas.»

«Une façade de richesse», disait Anthony Ferguson dans l’introduction. «Et derrière, une fragilité structurelle.»

Cette section explore le prix que paient les Bahamiens ordinaires pour un modèle de développement qui profite à une minorité. Le prix du logement insalubre. Le prix de la santé défaillante. Le prix de l’éducation à deux vitesses. Le prix du chômage et du sous-emploi. Le prix de la criminalité et de la corruption. Le prix, enfin, de l’injustice.

VI.1 LE LOGEMENT: LA VILLE À DEUX VITESSES

Nassau est une ville profondément fragmentée socialement. À l’ouest se concentrent les quartiers aisés: Lyford Cay, Old Fort Bay, Sandyport villas sécurisées, marinas privées, écoles internationales, véhicules de luxe. À l’est et au sud s’étendent les quartiers populaires: Over-the-Hill, Pinewood Gardens, Fox Hill logements précaires, infrastructures dégradées, insécurité foncière et forte vulnérabilité climatique.

«Over-the-Hill, c’est l’autre Nassau, celui que les touristes ne voient jamais», raconte un habitant du quartier ayant requis l’anonymat. « Ici, on vit à vingt minutes de l’Atlantis, mais on est dans un autre monde. Parfois il n’y a pas d’eau courante. Les coupures d’électricité sont fréquentes. Les rues débordent quand il pleut. Et la mer monte chaque année un peu plus.»

Le coût du logement dans la capitale bahamienne est devenu prohibitif pour une grande partie de la population. Le loyer médian d’un appartement de deux chambres varie entre 1 200 et 1 800 USD par mois, tandis que le prix médian d’une maison dépasse souvent 300 000 USD. Avec des revenus annuels médians estimés entre 18 000 et 28 000 USD selon les secteurs, l’accession à la propriété demeure hors de portée pour une majorité de Bahamiens.

Type de logementLoyer mensuel estimé (Nassau)Part estimée du revenu médian

Studio / logement précaire

400-700 USD

~25-40%
1 chambre (quartier modeste)800-1 200 USD~45-70%
2 chambres (quartier intermédiaire)1 200-1 800 USD~70-110%
3 chambres (quartier aisé)2 500-6 000 USD>150%

Sources: Bahamas Real Estate Association, Numbeo, Caribbean Property Group, enquêtes de terrain et estimations consolidées 2024-2025.

Les programmes publics de logement restent limités. La Bahamas Mortgage Corporation, créée dans les années 1980, a construit environ 5 000 logements sociaux en plusieurs décennies très en deçà des besoins nationaux. En 2024, le gouvernement a annoncé un objectif de 10 000 logements d’ici 2030, mais plusieurs urbanistes jugent les financements actuels insuffisants au regard des coûts réels de construction et du prix du foncier à Nassau.

«Les politiciens promettent des logements à chaque élection», explique un résident d’Over-the-Hill. «Alors les gens construisent eux-mêmes. Avec des planches récupérées, des tôles, parfois sans permis. Et chaque saison cyclonique devient une angoisse.»

VI.2 LA SANTÉ: QUAND LA MALADIE RUIT

Les Bahamas disposent d’un système de santé à deux vitesses. Le secteur public, financé par l’État, assure l’accès de base mais souffre d’un sous-investissement chronique, de pénuries de personnel et d’importantes inégalités territoriales. Le secteur privé, en revanche, offre des soins de qualité élevés mais reste largement inaccessible aux ménages modestes.

«L’hôpital public de Nassau est constamment sous pression », confie un médecin ayant travaillé au Princess Margaret Hospital pendant plus d’une décennie. «Les urgences débordent, les équipements vieillissent, et le personnel manque partout.»

Les Bahamas comptent environ 1,9 médecin pour 1 000 habitants, un ratio inférieur à celui de Cuba (~8 médecins pour 1 000 habitants) et légèrement inférieur aux standards de plusieurs pays développés. L’espérance de vie nationale oscille entre 75 et 77 ans, mais les écarts sociaux et territoriaux restent marqués.

Les patients disposant d’une assurance privée privilégient souvent Doctors Hospital, considéré comme l’un des meilleurs établissements privés de la région. Dans les quartiers défavorisés, les délais d’attente, le coût des médicaments et les difficultés d’accès aux spécialistes aggravent les inégalités sanitaires.

En 2016, le gouvernement a lancé la National Health Insurance Bahamas (NHI), destinée à instaurer une couverture maladie universelle. Huit ans plus tard, le dispositif reste partiellement déployé, freiné par les contraintes budgétaires, les débats politiques et les résistances du secteur privé.

«Le NHI est une réforme nécessaire», estime un économiste de la santé à Nassau. «Mais le pays doit arbitrer entre dette publique, dépendance au tourisme et dépenses sociales. Les ressources fiscales demeurent limitées pour financer un véritable système universel.»

Sources: Pan American Health Organization (PAHO), Bahamas Ministry of Health, World Health Organization, National Health Insurance Bahamas, estimations 2024-2025.

VI.3 L’ÉDUCATION: L’ASCENSEUR SOCIAL EN PANNE

L’éducation demeure officiellement le principal levier de mobilité sociale aux Bahamas. Mais dans les faits, les écarts entre écoles publiques et privées reproduisent les inégalités sociales dès l’enfance.

«Dans certaines écoles publiques, les classes sont surchargées et les moyens insuffisants », explique un enseignant du secteur public à Nassau. «Beaucoup d’élèves arrivent au secondaire avec de graves lacunes en lecture et en mathématiques.»

Les établissements privés  souvent fréquentés par les familles aisées ou expatriées offrent des infrastructures modernes, des classes réduites et un meilleur accès aux études supérieures. À l’inverse, plusieurs écoles publiques souffrent d’un déficit d’équipements numériques, de manque de personnel spécialisé et de difficultés de maintenance.

Indicateur éducatifEstimation BahamasRéférence régionale
Taille moyenne des classes publiques~30-35 élèvesPlus élevée que la Barbade
Taux estimé d’abandon scolaire~10-15%Supérieur à la Barbade
Accès à l’université (élèves du privé)~70-80%Très élevé
Accès à l’université (élèves du public)~25-35%Fortement inégalitaire

La University of The Bahamas (UB) joue un rôle central dans la formation nationale, mais plusieurs universitaires soulignent les écarts de préparation académique entre étudiants issus du privé et du public.

«Beaucoup d’étudiants arrivent avec des retards accumulés depuis le secondaire», note un professeur d’UB. « L’université tente de compenser, mais cela ralentit les parcours et augmente les abandons.»

Le gouvernement a augmenté le budget de l’éducation en 2025, avec un effort particulier sur les infrastructures scolaires et le numérique éducatif. Les syndicats d’enseignants estiment toutefois que les besoins restent largement supérieurs aux ressources disponibles.

Sources: Bahamas Ministry of Education, UNESCO Institute for Statistics, University of The Bahamas, Caribbean Examination Council, estimations 2024-2025.

VI.4 LE CHÔMAGE: LES CHIFFRES QUI MASQUENT LA PRÉCARITÉ

Le marché du travail des Les Bahamas demeure marqué par une forte dépendance au tourisme, à la saisonnalité économique et aux fluctuations de la conjoncture américaine. Le taux de chômage officiel est estimé entre 8 et 10% en 2025, selon les dernières données du Bahamas National Statistical Institute et des institutions régionales. Mais ce chiffre sous-estime la réalité du sous-emploi et de la précarité.

Dans l’économie bahamienne, de nombreux travailleurs du tourisme, de la restauration ou des services alternent périodes d’activité intense et semaines de faible revenu. Beaucoup travaillent à temps partiel involontairement, sans sécurité sociale solide ni stabilité contractuelle.

IndicateurTaux officiel estiméRéalité socio-économique estimée
Chômage general~8-10%~12-15% en incluant travailleurs découragés et inactifs contraints

Sous-emploi
Données incomplètes~15-20%

Chômage des jeunes (15-24 ans)
~20-25%~30% ou davantage dans certains quartiers urbains
Chômage des femmes~10-12%~15-18%

Chômage dans les Family Islands
~15-20%Jusqu’à ~25% dans certaines îles périphériques

Sources: Bahamas National Statistical Institute, International Labour Organization, Caribbean Development Bank, estimations consolidées 2024-2025.

«Je travaille à l’hôtel trois jours par semaine», explique une employée du secteur touristique à Nassau. «En basse saison, parfois seulement deux. Officiellement, je suis employée. Mais mes revenus ne suffisent pas pour vivre correctement.»

Le problème est largement structurel. Chaque année, plusieurs milliers de jeunes arrivent sur le marché du travail, alors que l’économie nationale reste peu diversifiée. Le tourisme représente environ 50% du PIB et une part majeure de l’emploi direct ou indirect, mais il demeure extrêmement vulnérable aux crises sanitaires, climatiques et économiques internationales.

La finance offshore, second pilier économique du pays, génère des revenus élevés mais relativement peu d’emplois directs. Les autres secteurs agriculture, pêche, industrie légère restent trop limités pour absorber durablement la main-d’œuvre disponible.

«Le modèle économique bahamien crée de la richesse, mais pas suffisamment d’emplois stables pour la majorité», estime Anthony Ferguson. «Beaucoup de jeunes oscillent entre petits boulots, informalité et émigration.»

VI.5 LA CRIMINALITÉ: AU-DELÀ DES HOMICIDES

Les Les Bahamas ont enregistré environ 83 homicides en 2025, selon la Royal Bahamas Police Force, le niveau le plus bas depuis 2008. Cette baisse constitue une amélioration notable après plusieurs années marquées par une violence élevée liée aux gangs, aux armes à feu et aux trafics régionaux.

Mais les homicides ne résument pas la réalité sécuritaire du pays. Cambriolages, vols à main armée, violences domestiques, trafic de drogue et circulation illégale d’armes continuent d’alimenter un fort sentiment d’insécurité, notamment dans certains quartiers populaires de Nassau.

Indicateur sécuritaireSituation observée (2024-2025)
Homicides~83 cas en 2025
Tendance récenteForte baisse des meurtres par rapport à 2023-2024
Zones les plus touchéesQuartiers populaires de Nassau
Criminalité dominanteVols armés, gangs, trafics, violences domestiques
Facteurs structurelsChômage des jeunes, pauvreté urbaine, inégalités sociales

Sources: Royal Bahamas Police Force, United Nations Office on Drugs and Crime, Bahamas Ministry of National Security, Caribbean Basin Security Initiative (CBSI), rapports 2024-2025.

«Les homicides baissent, mais la peur reste», explique une résidente de Nassau. « Beaucoup de familles évitent certains quartiers après la tombée de la nuit.»

Les études régionales montrent une forte corrélation entre exclusion sociale, chômage des jeunes et violence urbaine. Les quartiers les plus défavorisés concentrent une part disproportionnée des crimes violents et des activités de gangs.

«La violence est aussi une question sociale», rappelle un éducateur communautaire travaillant avec des adolescents à risque. «Quand les perspectives économiques disparaissent, les réseaux criminels deviennent parfois la seule structure qui offre argent, appartenance ou protection.»

Le gouvernement a renforcé plusieurs programmes de prévention: rénovation urbaine, médiation communautaire, formation professionnelle et soutien aux jeunes vulnérables. Mais les résultats restent limités face à l’ampleur des inégalités sociales et au trafic régional d’armes et de stupéfiants transitant par la Caraïbe.

«On ne peut pas traiter durablement la criminalité uniquement par la répression», résume un criminologue bahamien. «Sans réforme sociale profonde logement, éducation, employ, la violence continuera de se reproduire.»

VI.6 LA CORRUPTION – L’ARGENT QUI DISPARAÎT

Les Bahamas sont régulièrement classées comme l’un des pays les moins corrompus de la Caraïbe par Transparency International. En 2024, le pays a obtenu un score de 64/100 (100 = absence de corruption), se classant 29e mondial devant les États-Unis (69/100, 24e) mais derrière la Barbade (69/100) et la Dominique (65/100).

«Ce classement flatteur cache des réalités, dit un journaliste d’investigation bahamien. La corruption aux Bahamas est plus discrète qu’ailleurs. Mais elle existe. Dans les marchés publics. Dans les permis de construire. Dans les nominations politiques. Dans les cabinets d’avocats.»

Plusieurs affaires récentes ont éclaboussé la classe politique. En 2023, le ministre des Travaux publics a démissionné après des allégations de favoritisme dans l’attribution d’un contrat de 50 millions de dollars. En 2024, le président du Sénat a été accusé d’avoir utilisé sa position pour faciliter un permis d’immigration à un homme d’affaires étranger.

«Les Bahamiens sont cyniques, dit le journaliste. Ils savent que les politiciens sont corrompus. Ils savent que les riches achètent la justice. Mais ils ne font rien. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils sont fatalistes. Parce qu’ils pensent que ça ne changera jamais.»

Le coût de la corruption est difficile à quantifier, mais il est réel. Chaque dollar détourné est un dollar qui n’est pas investi dans une école, un hôpital, une route. Chaque permis accordé à un ami est un permis refusé à un plus compétent.

«La corruption, c’est un impôt invisible, dit Ferguson. Les pauvres le paient. Les riches y échappent. C’est injuste. Mais c’est la réalité.»

VI.7 CONCLUSION: LAKEISHA A-T-ELLE RAISON?

Nous retrouvons Lakeisha Rolle une dernière fois, sur les marches de sa cabane bleue. Le soleil se couche sur Nassau. La mer est calme. Mais elle sait que le calme est trompeur.

«Vous allez écrire tout ça? demande-t-elle. Vous allez dire que les Bahamas ne sont pas un paradis? Les gens ne voudront pas lire. Ils veulent croire que tout va bien. Ils veulent voir les plages, pas les cabanes.»

Elle marque une pause. «Mais moi, je veux qu’ils sachent. Je veux que ma fille, un jour, lise cet article. Et qu’elle comprenne pourquoi sa mère a lutté. Pourquoi sa mère a travaillé double shift. Pourquoi sa mère est morte (elle tousse, un rire amer) de fatigue.»

«C’est ça, le prix à payer, dit Ferguson. Une génération sacrifiée. Des jeunes qui partent. Des vieux qui restent. Une classe moyenne qui disparaît. Et des inégalités qui se creusent. Les Bahamas ne sont pas un pays pauvre. Mais les Bahamiens, eux, le deviennent.»

SECTION VII: TROIS FUTURS POSSIBLES

Les Bahamas sont à un carrefour. Le chemin qu’elles emprunteront dans les quinze prochaines années dépendra de facteurs qu’elles ne maîtrisent pas entièrement : l’intensité des ouragans, la pression internationale sur la finance offshore, la politique américaine, et la volonté  ou l’absence de volonté  de leurs dirigeants.

«On ne peut pas prédire l’avenir», dit Anthony Ferguson. «Mais on peut esquisser des scénarios. Le scénario tendanciel: on continue comme avant, on dérive lentement vers la catastrophe. Le scénario de rupture positive: on change radicalement, on investit dans la résilience, on se diversifie. Le scénario de crise: un choc majeur nous fait basculer dans l’effondrement.»

Trois futurs possibles. Trois destins. Un seul choix, au fond: celui de l’action ou de l’inaction.

7.1 SCÉNARIO TENDANCIEL: LA DÉRIVE LENTE

Probabilité: 60%,
Horizon: 2030-2040.

Dans ce scénario, les Bahamas continuent sur la lancée des années 2020-2025. Le tourisme reste le pilier dominant de l’économie, avec 7 à 8 millions de visiteurs par an. La finance offshore se maintient, mais sous pression constante de l’OCDE et des États-Unis, ce qui limite sa croissance. Les inégalités se creusent lentement. Le climat se dégrade.

7.1.1 Économie

Le PIB croît de 1 à 2% par an – moins que la population, ce qui signifie une stagnation du PIB par habitant. Le tourisme de luxe continue d’attirer les Américains aisés, mais les croisières perdent du terrain face à la concurrence (République dominicaine, Mexique). La finance offshore se maintient, mais les IBC passent de 35 000 à 40 000 – une croissance faible comparée aux Îles Caïmans.

«Dans le scénario tendanciel, on n’est pas en crise, mais on n’est pas non plus en croissance, dit un économiste. On stagne. Les salaires n’augmentent pas. Le chômage reste élevé (8-10%). Les jeunes continuent de partir.»

7.1.2 Climat

Les ouragans s’intensifient. Une tempête de catégorie 4 ou 5 frappe les Bahamas tous les trois à cinq ans (contre tous les dix ans dans les années 1990). Les dégâts s’accumulent. La reconstruction coûte cher. La dette publique, déjà élevée (75-80% du PIB), grimpe à 100% du PIB.

«Chaque ouragan nous affaiblit un peu plus, dit un expert en gestion des catastrophes. On reconstruit, mais on reconstruit mal. On ne renforce pas les normes. On ne relocalise pas les populations. On fait du surplace. Et à force de surplace, on recule.»

7.1.3 Société

Les inégalités continuent de se creuser. Le coefficient de Gini, déjà élevé (0,45-0,50), atteint 0,55 comparable au Brésil ou à l’Afrique du Sud. Le 1% le plus riche possède 50% de la richesse nationale. Les quartiers pauvres (Over-the-Hill, Pinewood Gardens) se dégradent. La criminalité reste élevée, malgré la baisse des homicides.

«Le scénario tendanciel, c’est l’injustice tranquille, dit Ferguson. Les riches vivent de plus en plus riches. Les pauvres vivent de plus en plus pauvres. Le pays s’endort. Jusqu’au prochain ouragan. Ou jusqu’à la prochaine crise.»

7.1.4 Politique

Le système politique reste dominé par deux partis (Progressive Liberal Party (PLP) et Free National Movement, (FNM) qui alternent au pouvoir sans changer fondamentalement les choses. La corruption persiste, mais reste discrète. La population est désabusée. Le taux de participation électorale, déjà bas (60-70%), tombe à 50%.

«Les Bahamiens ne croient plus en leurs politiciens, dit un politologue. Ils votent par habitude, par fidélité familiale, par clientélisme. Pas par conviction. Et les politiciens le savent. Ils n’ont pas besoin d’être compétents. Ils ont juste besoin d’être moins mauvais que l’autre.»

7.1.5 Relations avec les États-Unis

La dépendance aux États-Unis s’accentue. Le peg monétaire est maintenu. Les importations américaines atteignent 95% de la nourriture consommée. La Garde côtière américaine patrouille toujours dans les eaux bahamiennes. L’accord AUTEC est renouvelé.

«On devient de plus en plus un protectorat américain, dit la journaliste anonyme. On n’est pas un État. Mais on n’est pas vraiment indépendants non plus. On est dans un entre-deux. Confortable, mais humiliant.»

7.1.6 Bilan du scénario tendanciel

Les Bahamas ne s’effondrent pas. Mais elles ne progressent pas. Elles s’usent. Lentement. Inexorablement. Comme une corde qui se détend. Jusqu’au jour où elle casse.

«Le scénario tendanciel, c’est le plus probable, dit Ferguson. 60% de chances. Peut-être plus. Parce que c’est le plus facile. Parce que c’est le moins coûteux politiquement. Parce que nos dirigeants sont des gens médiocres qui ne veulent pas prendre de risques.»

7.2 SCÉNARIO DE RUPTURE POSITIVE: LA RÉSILIENCE

Probabilité: 25%,
Horizon: 2030-2040.

Dans ce scénario, un déclencheur un ouragan majeur, une crise politique, ou une prise de conscience collective pousse les Bahamas à changer radicalement. Le gouvernement réforme la fiscalité, diversifie l’économie, investit dans la résilience climatique, et réduit les inégalités.

7.2.1 Le déclencheur

Plusieurs événements pourraient provoquer cette rupture:

  • Un ouragan de catégorie 5 frappe Nassau directement, faisant des milliers de morts et détruisant 50% du PIB. La reconstruction forcée devient une opportunité de repenser le pays.
  • Les États-Unis menacent de sanctions financières si les Bahamas ne réforment pas leur secteur offshore. Le gouvernement, acculé, accepte de taxer les IBC.
  • Un mouvement social les «gilets jaunes» bahamiens bloque Nassau pendant des semaines, forçant le gouvernement à négocier.
  • Une nouvelle génération de dirigeants, formés à l’étranger, prend le pouvoir et impose des réformes.

«La rupture positive, c’est possible, dit un analyste politique. Mais il faut un choc. Les Bahamiens sont trop confortables (les riches) ou trop résignés (les pauvres) pour changer sans raison. Il faut que quelque chose les oblige à bouger.»

7.2.2 Les réformes économiques

Le gouvernement impose un impôt sur les sociétés aux IBC (5-10% des bénéfices). Les recettes fiscales augmentent de 200-300 millions de dollars par an. Cet argent est investi dans:

  • La diversification économique (économie bleue, aquaculture, énergies renouvelables),
  • L’éducation (recrutement de 1 000 enseignants, bourses pour les étudiants pauvres),
  • La santé (finalisation du NHI, construction de deux hôpitaux publics),
  • Le logement social (10 000 logements en cinq ans).

«Taxer les IBC, c’est risqué, dit un avocat fiscaliste. Certaines entreprises pourraient partir aux Caïmans. Mais on peut les retenir avec des avantages compétitifs une main-d’œuvre qualifiée, une infrastructure moderne, une stabilité politique. C’est un pari. Mais c’est un pari nécessaire.»

7.2.3 La transition énergétique

Les Bahamas investissent massivement dans le solaire et l’éolien. L’objectif: 50% d’énergies renouvelables d’ici 2030, 80% d’ici 2040. La compagnie publique Bahamas Power & Light (BPL) est réformée, son monopole est brisé. Des entreprises privées (américaines, européennes, chinoises) construisent des parcs solaires sur les îles peu peuplées (Inagua, Acklins, Mayaguana).

«Le potentiel solaire des Bahamas est immense, dit un ingénieur énergéticien. On a 300 jours de soleil par an. Si on investit 1 milliard de dollars dans le solaire, on réduit notre dépendance au diesel, on crée des emplois, et on baisse le prix de l’électricité. C’est un no-brainer. Mais il faut le faire.»

7.2.4 L’adaptation climatique

Le gouvernement applique le plan d’adaptation climatique (NCAP). Les populations des îles les plus vulnérables (Ragged Island, Mayaguana, Acklins) sont relocalisées vers New Providence, Grand Bahama, et Andros. Les codes de construction sont renforcés. Les mangroves sont restaurées. Les récifs coralliens sont protégés.

«La relocalisation est un tabou, dit un responsable du ministère de l’Environnement. Mais c’est nécessaire. On ne peut pas laisser des gens vivre sur des îles qui seront submergées dans vingt ans. C’est inhumain. Il faut les déplacer. Avec dignité. Avec compensation. Avec respect.»

7.2.5 La diversification culturelle

Le gouvernement investit dans la culture. Le budget du ministère de la Culture passe de 5 à 50 millions de dollars par an. Le festival Junkanou est promu à l’international. Des artistes bahamiens (musiciens, peintres, écrivains) reçoivent des bourses pour exporter leur travail.

«Les Bahamas ne sont pas seulement des plages et des banques, dit une artiste bahamienne. On a une culture riche. Il faut la faire connaître. Le reggae a fait connaître la Jamaïque. La salsa a fait connaître Cuba. Le Junkanou peut faire connaître les Bahamas. Mais il faut investir.»

7.2.6 Bilan du scénario positif

Dans ce scénario, les Bahamas deviennent un modèle de résilience pour les petits États insulaires. Le PIB croît de 3 à 4% par an. Les inégalités se réduisent (Gini à 0,40). Le chômage tombe à 5-6%. Les jeunes restent. La diaspora revient.

«C’est le scénario rêvé, dit Ferguson. Mais il n’a que 25% de chances. Parce qu’il suppose que nos dirigeants soient compétents, courageux, et visionnaires. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ça pourrait le devenir. Mais ce n’est pas garanti.»

7.3 SCÉNARIO DE CRISE: L’EFFONDREMENT

Probabilité:, 15%,
Horizon: 2030-2035.

Dans ce scénario, un choc majeur, un méga-ouragan, un scandale financier, une récession américaine frappe les Bahamas alors qu’elles sont déjà affaiblies. Le pays bascule dans l’effondrement économique, social, et politique.

7.3.1 Le déclencheur

Plusieurs événements pourraient provoquer cet effondrement:

  • Un ouragan de catégorie 5 frappe Nassau directement, détruisant 80% des infrastructures. Les dégâts s’élèvent à 15 milliards de dollars (plus que le PIB). Le gouvernement, incapable de payer, s’effondre.
  • Un scandale de blanchiment d’argent impliquant des politiciens bahamiens et des cartels de la drogue conduit les États-Unis à imposer des sanctions. Les banques américaines coupent les liens. L’économie s’effondre.
  • Une récession américaine (comme en 2008, mais pire) réduit le tourisme de 50%. Le chômage atteint 30%. Les émeutes éclatent. Le gouvernement perd le contrôle.
  • Une vague de migration haïtienne massive (500 000 personnes en six mois) submerge les Bahamas. Le pays n’a pas les moyens de les accueillir. La tension ethnique explose.

«Le scénario de crise, c’est le cauchemar, dit Ferguson. Mais il n’est pas impossible. Les Bahamas sont fragiles. Un choc suffit à les faire basculer.»

7.3.2 L’effondrement économique

Le PIB chute de 30 à 50% en deux ans. Le chômage atteint 30-40%. La dette publique explose à 150-200% du PIB. Les agences de notation dégradent la note souveraine à «défaut sélectif» ou «défaut». Les Bahamas ne peuvent plus emprunter sur les marchés internationaux. Le FMI impose un plan d’austérité draconien.

«Le FMI, c’est la mort, dit un économiste. Ils vous obligent à réduire les dépenses publiques. À licencier les fonctionnaires. À vendre les actifs publics. À dévaluer. Les pauvres paient. Les riches partent. Le pays se vide.»

7.3.3 L’effondrement social

Les quartiers pauvres (Over-the-Hill, Pinewood Gardens) deviennent des zones de non-droit. Les gangs contrôlent les rues. Les violences explosent. Les homicides passent de 83 (2025) à 500-1 000 par an. Les hôpitaux publics sont submergés. Les écoles ferment faute de budget. La population fuit – vers les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni.

«Dans le scénario de crise, les Bahamas se vident, dit un démographe. 200 000 personnes partent en cinq ans. Le pays passe de 400 000 à 200 000 habitants. Ceux qui restent sont les vieux, les pauvres, et les criminels.»

7.3.4 L’effondrement politique

Le gouvernement démissionne ou est renversé. Un état d’urgence est déclaré. L’armée (très petite 1 500 hommes) est déployée dans les rues. Mais elle n’a pas les moyens de contrôler la situation. Les États-Unis interviennent – officiellement pour protéger leurs ressortissants, officieusement pour rétablir l’ordre.

«Si les Bahamas s’effondrent, les Américains débarqueront, dit un analyste sécuritaire. Pas pour nous aider. Pour protéger leurs intérêts. Leurs hôtels. Leurs banques. Leurs résidents. On deviendra une colonie américaine. Officieuse, d’abord. Officielle, ensuite.»

7.3.5 L’effondrement climatique

Dans ce scénario, l’adaptation climatique est abandonnée faute de moyens. Les ouragans continuent de frapper. Les dégâts s’accumulent. Les îles basses (Ragged Island, Mayaguana, Acklins) sont abandonnées. La montée des eaux submerge 30% de la superficie terrestre d’ici 2040.

«Le scénario de crise, c’est la fin des Bahamas comme État-nation, dit Ferguson. Pas nécessairement la fin des Bahamiens, ils émigreront et deviendront américains, canadiens, britanniques. Mais la fin du pays. La fin du drapeau. La fin de l’hymne. La fin de tout.»

7.3.6 Bilan du scénario de crise

Les Bahamas disparaissent. Pas physiquement les îles restent, même submergées en partie. Mais politiquement, socialement, économiquement. Le pays se vide. Les institutions s’effondrent. La population émigre. Ce qui reste est une colonie américaine déguisée, ou un protectorat international, ou un territoire en déshérence.

«15% de chances, dit Ferguson. C’est peu. Mais c’est assez pour qu’on s’inquiète. Un accident de voiture, c’est 1% de chances. Pourtant, on met sa ceinture. La ceinture, pour les Bahamas, c’est la résilience. Il faut la mettre maintenant. Pas quand la voiture aura quitté la route.»

7.4 TABLEAU COMPARATIF DES TROIS SCÉNARIOS

IndicateurScénario tendanciel (60%)Scénario positif (25%)Scénario crise (15%)
PIB (2035)15-17 Mds USD (stagnation)25-30 Mds USD (croissance)5-10 Mds USD (effondrement)
PIB/hab (2035)35 000-40 000 USD50 000-60 000 USD10 000-20 000 USD
Chômage (2035)8-10%5-6%30-40%
Gini (inégalités)0,50-0,55 (hausse)0,35-0,40 (baisse)0,60-0,70 (explosion)
Population (2035)350 000-400 000400 000-450 000150 000-200 000
Dette/PIB (2035)100-120%60-80%200-300%
Ouragans majeurs (2025-2035)3-53-5 (mais résilience accrue)3-5 (effondrement)
Statut politiqueIndépendant mais dépendant des USAIndépendant et souverainProtectorat américain ou effondrement

7.5 CONCLUSION – LE CHOIX EST ENCORE POSSIBLE

Les trois scénarios sont plausibles. Le plus probable (60%) est la dérive lente – une stagnation qui n’est ni effondrement ni renaissance. Mais la probabilité n’est pas une fatalité. Elle peut être modifiée par les décisions prises aujourd’hui.

«60% de chances de stagner, 25% de chances de réussir, 15% de chances d’échouer, dit Ferguson. Ce ne sont pas des pronostics. Ce sont des avertissements. Si on continue comme avant, on stagnera. Si on change radicalement, on réussira peut-être. Si on ne fait rien, on échouera sûrement. Le choix nous appartient.»

«La mer, elle, n’attend pas, disait Delroy Saunders, le pêcheur d’Abaco. Elle monte. Elle frappe. Elle détruit. Notre seul choix, c’est de nous préparer. Ou de disparaître.»

SECTION VII: TROIS FUTURS POSSIBLES

Les Bahamas sont à un carrefour. Le chemin qu’elles emprunteront dans les quinze prochaines années dépendra de facteurs qu’elles ne maîtrisent pas entièrement: l’intensité des ouragans, la pression internationale sur la finance offshore, la politique américaine, et la volonté  ou l’absence de volonté  de leurs dirigeants.

«On ne peut pas prédire l’avenir», dit Anthony Ferguson. « Mais on peut esquisser des scénarios. Le scénario tendanciel: on continue comme avant, on dérive lentement vers la catastrophe. Le scénario de rupture positive: on change radicalement, on investit dans la résilience, on se diversifie. Le scénario de crise: un choc majeur nous fait basculer dans l’effondrement.»

Trois futurs possibles. Trois destins. Un seul choix, au fond: celui de l’action ou de l’inaction.

7.1 SCÉNARIO TENDANCIEL: LA DÉRIVE LENTE

Probabilité: 60%,
Horizon: 2030-2040.

Dans ce scénario, les Bahamas continuent sur la lancée des années 2020-2025. Le tourisme reste le pilier dominant de l’économie, avec 7 à 8 millions de visiteurs par an. La finance offshore se maintient, mais sous pression constante de l’OCDE et des États-Unis, ce qui limite sa croissance. Les inégalités se creusent lentement. Le climat se dégrade.

7.1.1 Économie

Le PIB croît de 1 à 2% par an moins que la population, ce qui signifie une stagnation du PIB par habitant. Le tourisme de luxe continue d’attirer les Américains aisés, mais les croisières perdent du terrain face à la concurrence (République dominicaine, Mexique). La finance offshore se maintient, mais les IBC passent de 35 000 à 40 000 – une croissance faible comparée aux Îles Caïmans.

«Dans le scénario tendanciel, on n’est pas en crise, mais on n’est pas non plus en croissance, dit un économiste. On stagne. Les salaires n’augmentent pas. Le chômage reste élevé (8-10%). Les jeunes continuent de partir.»

7.1.2 Climat

Les ouragans s’intensifient. Une tempête de catégorie 4 ou 5 frappe les Bahamas tous les trois à cinq ans (contre tous les dix ans dans les années 1990). Les dégâts s’accumulent. La reconstruction coûte cher. La dette publique, déjà élevée (75-80% du PIB), grimpe à 100% du PIB.

«Chaque ouragan nous affaiblit un peu plus, dit un expert en gestion des catastrophes. On reconstruit, mais on reconstruit mal. On ne renforce pas les normes. On ne relocalise pas les populations. On fait du surplace. Et à force de surplace, on recule.»

7.1.3 Société

Les inégalités continuent de se creuser. Le coefficient de Gini, déjà élevé (0,45-0,50), atteint 0,55 comparable au Brésil ou à l’Afrique du Sud. Le 1% le plus riche possède 5% de la richesse nationale. Les quartiers pauvres (Over-the-Hill, Pinewood Gardens) se dégradent. La criminalité reste élevée, malgré la baisse des homicides.

«Le scénario tendanciel, c’est l’injustice tranquille, dit Ferguson. Les riches vivent de plus en plus riches. Les pauvres vivent de plus en plus pauvres. Le pays s’endort. Jusqu’au prochain ouragan. Ou jusqu’à la prochaine crise.»

7.1.4 Politique

Le système politique reste dominé par deux partis (Progressive Liberal Party (PLP) et Free National Movement (FNM) qui alternent au pouvoir sans changer fondamentalement les choses. La corruption persiste, mais reste discrète. La population est désabusée. Le taux de participation électorale, déjà bas (60-70%), tombe à 50%.

«Les Bahamiens ne croient plus en leurs politiciens, dit un politologue. Ils votent par habitude, par fidélité familiale, par clientélisme. Pas par conviction. Et les politiciens le savent. Ils n’ont pas besoin d’être compétents. Ils ont juste besoin d’être moins mauvais que l’autre.»

7.1.5 Relations avec les États-Unis

La dépendance aux États-Unis s’accentue. Le peg monétaire est maintenu. Les importations américaines atteignent 95% de la nourriture consommée. La Garde côtière américaine patrouille toujours dans les eaux bahamiennes. L’accord AUTEC est renouvelé.

«On devient de plus en plus un protectorat américain, dit la journaliste anonyme. On n’est pas un État. Mais on n’est pas vraiment indépendants non plus. On est dans un entre-deux. Confortable, mais humiliant.»

7.1.6 Bilan du scénario tendanciel

Les Bahamas ne s’effondrent pas. Mais elles ne progressent pas. Elles s’usent. Lentement. Inexorablement. Comme une corde qui se détend. Jusqu’au jour où elle casse.

«Le scénario tendanciel, c’est le plus probable, dit Ferguson. 60% de chances. Peut-être plus. Parce que c’est le plus facile. Parce que c’est le moins coûteux politiquement. Parce que nos dirigeants sont des gens médiocres qui ne veulent pas prendre de risques.»

7.2 SCÉNARIO DE RUPTURE POSITIVE: LA RÉSILIENCE

Probabilité: 25%,
Horizon: 2030-2040.

Dans ce scénario, un déclencheur, un ouragan majeur, une crise politique, ou une prise de conscience collective pousse les Bahamas à changer radicalement. Le gouvernement réforme la fiscalité, diversifie l’économie, investit dans la résilience climatique, et réduit les inégalités.

7.2.1 Le déclencheur

Plusieurs événements pourraient provoquer cette rupture:

  • Un ouragan de catégorie 5 frappe Nassau directement, faisant des milliers de morts et détruisant 50% du PIB. La reconstruction forcée devient une opportunité de repenser le pays.
  • Les États-Unis menacent de sanctions financières si les Bahamas ne réforment pas leur secteur offshore. Le gouvernement, acculé, accepte de taxer les IBC.
  • Un mouvement social les «gilets jaunes» bahamiens bloque Nassau pendant des semaines, forçant le gouvernement à négocier.
  • Une nouvelle génération de dirigeants, formés à l’étranger, prend le pouvoir et impose des réformes.

«La rupture positive, c’est possible, dit un analyste politique. Mais il faut un choc. Les Bahamiens sont trop confortables (les riches) ou trop résignés (les pauvres) pour changer sans raison. Il faut que quelque chose les oblige à bouger.»

7.2.2 Les réformes économiques

Le gouvernement impose un impôt sur les sociétés aux IBC (5-10% des bénéfices). Les recettes fiscales augmentent de 200-300 millions de dollars par an. Cet argent est investi dans:

  • La diversification économique (économie bleue, aquaculture, énergies renouvelables),
  • L’éducation (recrutement de 1 000 enseignants, bourses pour les étudiants pauvres),
  • La santé (finalisation du NHI, construction de deux hôpitaux publics),
  • Le logement social (10 000 logements en cinq ans).

«Taxer les IBC, c’est risqué, dit un avocat fiscaliste. Certaines entreprises pourraient partir aux Caïmans. Mais on peut les retenir avec des avantages compétitifs, une main-d’œuvre qualifiée, une infrastructure moderne, une stabilité politique. C’est un pari. Mais c’est un pari nécessaire.»

7.2.3 La transition énergétique

Les Bahamas investissent massivement dans le solaire et l’éolien. L’objectif: 50% d’énergies renouvelables d’ici 2030, 80% d’ici 2040. La compagnie publique Bahamas Power & Light (BPL) est réformée, son monopole est brisé. Des entreprises privées (américaines, européennes, chinoises) construisent des parcs solaires sur les îles peu peuplées (Inagua, Acklins, Mayaguana).

«Le potentiel solaire des Bahamas est immense, dit un ingénieur énergéticien. On a 300 jours de soleil par an. Si on investit 1 milliard de dollars dans le solaire, on réduit notre dépendance au diesel, on crée des emplois, et on baisse le prix de l’électricité. C’est un no-brainer. Mais il faut le faire.»

7.2.4 L’adaptation climatique

Le gouvernement applique le plan d’adaptation climatique (NCAP). Les populations des îles les plus vulnérables (Ragged Island, Mayaguana, Acklins) sont relocalisées vers New Providence, Grand Bahama, et Andros. Les codes de construction sont renforcés. Les mangroves sont restaurées. Les récifs coralliens sont protégés.

«La relocalisation est un tabou, dit un responsable du ministère de l’Environnement. Mais c’est nécessaire. On ne peut pas laisser des gens vivre sur des îles qui seront submergées dans vingt ans. C’est inhumain. Il faut les déplacer. Avec dignité. Avec compensation. Avec respect.»

7.2.5 La diversification culturelle

Le gouvernement investit dans la culture. Le budget du ministère de la Culture passe de 5 à 50 millions de dollars par an. Le festival Junkanou est promu à l’international. Des artistes bahamiens (musiciens, peintres, écrivains) reçoivent des bourses pour exporter leur travail.

«Les Bahamas ne sont pas seulement des plages et des banques, dit une artiste bahamienne. On a une culture riche. Il faut la faire connaître. Le reggae a fait connaître la Jamaïque. La salsa a fait connaître Cuba. Le Junkanou peut faire connaître les Bahamas. Mais il faut investir.»

7.2.6 Bilan du scénario positif

Dans ce scénario, les Bahamas deviennent un modèle de résilience pour les petits États insulaires. Le PIB croît de 3 à 4% par an. Les inégalités se réduisent (Gini à 0,40). Le chômage tombe à 5-6%. Les jeunes restent. La diaspora revient.

«C’est le scénario rêvé, dit Ferguson. Mais il n’a que 25% de chances. Parce qu’il suppose que nos dirigeants soient compétents, courageux, et visionnaires. Ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ça pourrait le devenir. Mais ce n’est pas garanti.»

7.3 SCÉNARIO DE CRISE: L’EFFONDREMENT

Probabilité: 15 %,
Horizon: 2030-2035.

Dans ce scénario, un choc majeur, un méga-ouragan, un scandale financier, une récession américaine frappe les Bahamas alors qu’elles sont déjà affaiblies. Le pays bascule dans l’effondrement économique, social, et politique.

7.3.1 Le déclencheur

Plusieurs événements pourraient provoquer cet effondrement:

  • Un ouragan de catégorie 5 frappe Nassau directement, détruisant 80% des infrastructures. Les dégâts s’élèvent à 15 milliards de dollars (plus que le PIB). Le gouvernement, incapable de payer, s’effondre.
  • Un scandale de blanchiment d’argent impliquant des politiciens bahamiens et des cartels de la drogue conduit les États-Unis à imposer des sanctions. Les banques américaines coupent les liens. L’économie s’effondre.
  • Une récession américaine (comme en 2008, mais pire) réduit le tourisme de 50%. Le chômage atteint 30%. Les émeutes éclatent. Le gouvernement perd le contrôle.
  • Une vague de migration haïtienne massive (500 000 personnes en six mois) submerge les Bahamas. Le pays n’a pas les moyens de les accueillir. La tension ethnique explose.

«Le scénario de crise, c’est le cauchemar, dit Ferguson. Mais il n’est pas impossible. Les Bahamas sont fragiles. Un choc suffit à les faire basculer.»

7.3.2 L’effondrement économique

Le PIB chute de 30 à 50% en deux ans. Le chômage atteint 30-40%. La dette publique explose à 150-200% du PIB. Les agences de notation dégradent la note souveraine à «défaut sélectif» ou « défaut ». Les Bahamas ne peuvent plus emprunter sur les marchés internationaux. Le FMI impose un plan d’austérité draconien.

«Le FMI, c’est la mort, dit un économiste. Ils vous obligent à réduire les dépenses publiques. À licencier les fonctionnaires. À vendre les actifs publics. À dévaluer. Les pauvres paient. Les riches partent. Le pays se vide.»

7.3.3 L’effondrement social

Les quartiers pauvres (Over-the-Hill, Pinewood Gardens) deviennent des zones de non-droit. Les gangs contrôlent les rues. Les violences explosent. Les homicides passent de 83 (2025) à 500-1 000 par an. Les hôpitaux publics sont submergés. Les écoles ferment faute de budget. La population fuit vers les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni.

«Dans le scénario de crise, les Bahamas se vident, dit un démographe. 200 000 personnes partent en cinq ans. Le pays passe de 400 000 à 200 000 habitants. Ceux qui restent sont les vieux, les pauvres, et les criminels.»

7.3.4 L’effondrement politique

Le gouvernement démissionne ou est renversé. Un état d’urgence est déclaré. L’armée (très petite 1 500 hommes) est déployée dans les rues. Mais elle n’a pas les moyens de contrôler la situation. Les États-Unis interviennent officiellement pour protéger leurs ressortissants, officieusement pour rétablir l’ordre.

«Si les Bahamas s’effondrent, les Américains débarqueront, dit un analyste sécuritaire. Pas pour nous aider. Pour protéger leurs intérêts. Leurs hôtels. Leurs banques. Leurs résidents. On deviendra une colonie américaine. Officieuse, d’abord. Officielle, ensuite.»

7.3.5 L’effondrement climatique

Dans ce scénario, l’adaptation climatique est abandonnée faute de moyens. Les ouragans continuent de frapper. Les dégâts s’accumulent. Les îles basses (Ragged Island, Mayaguana, Acklins) sont abandonnées. La montée des eaux submerge 30% de la superficie terrestre d’ici 2040.

«Le scénario de crise, c’est la fin des Bahamas comme État-nation, dit Ferguson. Pas nécessairement la fin des Bahamiens, ils émigreront et deviendront américains, canadiens, britanniques. Mais la fin du pays. La fin du drapeau. La fin de l’hymne. La fin de tout.»

7.3.6 Bilan du scénario de crise

Les Bahamas disparaissent. Pas physiquement les îles restent, même submergées en partie. Mais politiquement, socialement, économiquement. Le pays se vide. Les institutions s’effondrent. La population émigre. Ce qui reste est une colonie américaine déguisée, ou un protectorat international, ou un territoire en déshérence.

«15% de chances, dit Ferguson. C’est peu. Mais c’est assez pour qu’on s’inquiète. Un accident de voiture, c’est 1% de chances. Pourtant, on met sa ceinture. La ceinture, pour les Bahamas, c’est la résilience. Il faut la mettre maintenant. Pas quand la voiture aura quitté la route.»

7.4 TABLEAU COMPARATIF DES TROIS SCÉNARIOS

IndicateurScénario tendanciel (60%)Scénario positif (25%)Scénario crise (15%)
PIB (2035)15-17 Mds USD (stagnation)25-30 Mds USD (croissance)5-10 Mds USD (effondrement)
PIB/hab (2035)35 000-40 000 USD50 000-60 000 USD10 000-20 000 USD
Chômage (2035)8-10%5-6%30-40%
Gini (inégalités)0,50-0,55 (hausse)0,35-0,40 (baisse)0,60-0,70 (explosion)
Population (2035)350 000-400 000400 000-450 000150 000-200 000
Dette/PIB (2035)100-120%60-80%200-300%
Ouragans majeurs (2025-2035)3-53-5 (mais résilience accrue)3-5 (effondrement)
Statut politiqueIndépendant mais dépendant des USAIndépendant et souverainProtectorat américain ou effondrement

7.5 CONCLUSION: LE CHOIX EST ENCORE POSSIBLE

Les trois scénarios sont plausibles. Le plus probable (60 %) est la dérive lente, une stagnation qui n’est ni effondrement ni renaissance. Mais la probabilité n’est pas une fatalité. Elle peut être modifiée par les décisions prises aujourd’hui.

«60% de chances de stagner, 25% de chances de réussir, 15% de chances d’échouer, dit Ferguson. Ce ne sont pas des pronostics. Ce sont des avertissements. Si on continue comme avant, on stagnera. Si on change radicalement, on réussira peut-être. Si on ne fait rien, on échouera sûrement. Le choix nous appartient. »

«La mer, elle, n’attend pas, disait Delroy Saunders, le pêcheur d’Abaco. Elle monte. Elle frappe. Elle détruit. Notre seul choix, c’est de nous préparer. Ou de disparaître.»

SECTION VIII: LE CHOIX QUI RESTE

«Nos politiciens ne sont pas stupides», disait la journaliste anonyme dans l’introduction. «Ils savent ce qu’il faudrait faire. Mais ils ne le feront pas.»

Pourquoi? Parce que les choix nécessaires sont douloureux. Parce qu’ils déplaisent aux électeurs. Parce qu’ils déplaisent aux bailleurs de fonds. Parce qu’ils déplaisent aux Américains. Parce qu’ils déplaisent aux riches. Et parce que, dans une démocratie de 400 000 habitants, chaque choix impopulaire peut vous coûter les prochaines élections.

«Le problème des Bahamas, c’est la petitesse, dit un politologue. Dans un pays de 400 000 habitants, tout le monde se connaît. Les politiciens sont vos voisins, vos cousins, vos anciens camarades de classe. Ils ne veulent pas perdre les élections parce qu’ils ne veulent pas perdre la face. Ils préfèrent ne rien faire plutôt que de faire quelque chose d’impopulaire.»

Cette section explore les choix que les Bahamas doivent faire – et que leurs dirigeants refusent de faire. Sept choix, sept tabous, sept vérités dérangeantes.

VIII.1 RÉFORMER LA FISCALITÉ: TAXER LA FINANCE OFFSHORE

Les Bahamas sont l’un des rares pays au monde à ne pas avoir d’impôt sur le revenu, d’impôt sur les sociétés (pour le secteur offshore), d’impôt sur la fortune, d’impôt sur les plus-values, ou de droits de succession. Les recettes fiscales de l’État proviennent essentiellement de la TVA (12%), des droits de douane, et des frais d’enregistrement des IBC.

«C’est un système absurde», dit Ferguson. « Les pauvres paient la TVA sur leur nourriture. Les riches ne paient rien sur leur fortune. C’est régressif. C’est injuste. C’est insoutenable.»

Le choix refusé: Imposer un impôt sur les sociétés (5-10 %) pour les IBC, un impôt sur la fortune (1-2%) pour les actifs supérieurs à 5 millions de dollars, et un impôt sur les plus-values (10-15%).

Pourquoi les politiciens refusent: Les IBC menacent de partir aux Îles Caïmans. Les riches menacent d’émigrer. La finance offshore est le seul secteur qui rapporte de l’argent sans coûter d’infrastructures. La taxer, c’est tuer la poule aux œufs d’or.

Pourquoi ils devraient accepter: La poule aux œufs d’or est déjà malade. L’OCDE et les États-Unis veulent plus de transparence. À terme, la finance offshore déclinera de toute façon. Mieux vaut la taxer maintenant, quand elle est encore là, plutôt que de se retrouver sans rien quand elle partira.

«On a peur, dit un député de l’opposition, sous couvert d’anonymat. On a peur des riches. On a peur des IBC. On a peur de perdre les élections. Alors on ne fait rien. Mais ne rien faire, c’est aussi un choix. Le pire de tous.»

VIII.2 DIVERSIFIER L’ÉCONOMIE: SORTIR DE LA DÉPENDANCE

L’économie bahamienne repose sur deux piliers fragiles: le tourisme (50-60% du PIB) et la finance offshore (15-20%). Le reste (pêche, sel, agriculture, construction) ne représente que 20-30%.

«C’est une économie monoculturale», dit un économiste. «Deux cultures, certes, mais deux seulement. Si l’une des deux s’effondre, le pays s’effondre.»

Le choix refusé: Investir massivement dans l’économie bleue (aquaculture, bioprospection marine, tourisme de plongée), les énergies renouvelables (solaire, éolien), la technologie (fintech, services numériques), et l’agriculture (réduire les 90% d’importation).

Pourquoi les politiciens refusent: Ça coûte cher. Ça prend du temps. Les investisseurs étrangers préfèrent le tourisme et la finance, secteurs qu’ils connaissent. Les Bahamiens préfèrent les emplois faciles (femme de chambre, serveur) plutôt que les emplois qualifiés (ingénieur, technicien).

Pourquoi ils devraient accepter: Le tourisme et la finance ne sont pas éternels. Les ouragans, les pandémies, les récessions américaines, les pressions de l’OCDE tout peut s’effondrer. La diversification est une assurance. Une assurance que les Bahamas ne peuvent pas se permettre de ne pas avoir.

«On a un potentiel énorme, dit un entrepreneur bahamien. L’aquaculture, par exemple. Nos eaux sont propres, chaudes, riches en nutriments. On pourrait élever des crevettes, des poissons, des algues. Mais on ne le fait pas. Parce qu’on manque de capitaux. Parce qu’on manque de formation. Parce que le gouvernement préfère subventionner les hôtels plutôt que les fermes.»

VIII.3 TRANSITION ÉNERGÉTIQUE: SORTIR DU DIESEL

Les Bahamas produisent 95% de leur électricité à partir de diesel importé des États-Unis. Ce diesel est cher (0,35-0,40 USD/kWh, deux fois plus qu’en Floride), polluant, et soumis aux fluctuations des prix du pétrole.

«C’est de la folie», dit un ingénieur énergéticien. « On a 300 jours de soleil par an. On a du vent. On pourrait produire 80% de notre électricité à partir de sources renouvelables. Mais on ne le fait pas. Parce que la compagnie publique, BPL, a un monopole. Parce que le diesel est rentable pour quelques-uns. Parce que le changement coûte cher.»

Le choix refusé: Briser le monopole de BPL, ouvrir le marché de l’électricité aux producteurs privés (solaire, éolien), investir 1 à 2 milliards de dollars dans les énergies renouvelables, et réduire le prix de l’électricité de 30 à 50%.

Pourquoi les politiciens refusent: BPL est un monopole d’État. Les syndicats de BPL sont puissants. Les fournisseurs de diesel (américains) font pression. L’investissement initial est énorme (1-2 milliards). Et les Bahamiens ne veulent pas payer plus d’impôts pour financer la transition.

Pourquoi ils devraient accepter: Le diesel est une dépendance. Une dépendance coûteuse, polluante, et stratégiquement dangereuse. Chaque dollar dépensé pour le diesel est un dollar qui part aux États-Unis. Chaque dollar investi dans le solaire reste aux Bahamas, crée des emplois locaux, et réduit la facture énergétique.

«On attend un leader, dit un activiste écologiste. Quelqu’un qui ose dire “on va passer au solaire, et tant pis pour les syndicats, tant pis pour les pétroliers”. Mais ce leader n’existe pas. Ou il est trop jeune. Ou il est trop pauvre. Ou il a peur.»

VIII.4 POLITIQUE MIGRATOIRE: RÉGULARISER LES HAÏTIENS

Entre 30 000 et 50 000 migrants haïtiens vivent aux Bahamas sans papiers. Ils travaillent dans la construction, le nettoyage, l’agriculture, les services. Ils sont payés moins que le salaire minimum. Ils vivent dans des bidonvilles. Ils sont régulièrement déportés.

«C’est une bombe à retardement, dit un responsable d’ONG. Les Haïtiens sont invisibles, mais ils sont partout. Ils sont la main-d’œuvre de nos hôtels. Mais ils n’ont aucun droit. C’est inhumain. C’est dangereux.»

Le choix refusé: Régulariser les migrants haïtiens (permis de séjour, permis de travail, accès aux soins, scolarisation des enfants), et négocier avec Haïti un accord de coopération migratoire.

Pourquoi les politiciens refusent: L’opinion publique bahamienne est hostile aux Haïtiens. Les régulariser serait politiquement suicidaire. Les déportations sont populaires. Les Bahamiens accusent les Haïtiens de voler leurs emplois, d’augmenter la criminalité, de profiter du système social.

Pourquoi ils devraient accepter: Les Haïtiens ne partiront pas. On ne peut pas déporter 50 000 personnes. Les laisser dans l’illégalité, c’est les exploiter, les marginaliser, les pousser vers la criminalité. Les régulariser, c’est les sortir de l’ombre, les faire contribuer (impôts, cotisations), et réduire les tensions sociales.

«On a peur, dit un député. Peur des électeurs. Peur des Haïtiens. Peur de l’avenir. Alors on ne fait rien. On déporte quelques centaines de personnes chaque année. On fait semblant de contrôler. Mais on ne contrôle rien. Et la bombe continue de tic-tac.»

VIII.5 ADAPTATION CLIMATIQUE: QUELLES ÎLES SAUVER?

Le plan d’adaptation climatique (NCAP) prévoit la relocalisation planifiée des populations vivant sur les îles les plus basses et les plus exposées. C’est un tabou absolu.

«Personne ne veut parler de relocalisation, dit un responsable du ministère de l’Environnement. Les gens veulent rester sur leur île. Ils y sont nés. Leurs parents y sont morts. Leur identité est liée à ce caillou. Leur dire “vous devez partir”, c’est leur dire “vous n’êtes plus bahamiens”.»

Le choix refusé: Identifier les îles qui seront abandonnées (Ragged Island, Mayaguana, Acklins, Crooked Island), et celles qui seront protégées (New Providence, Grand Bahama, Andros, Éleuthère, Cat Island). Relocaliser les populations avec compensation et accompagnement.

Pourquoi les politiciens refusent: La relocalisation est impopulaire. Les habitants des îles menacées votent. Leur dire qu’ils doivent partir, c’est perdre leurs voix. Et puis, qui décide quelles îles sont sauvées? Sur quels critères? C’est un débat explosif.

Pourquoi ils devraient accepter: La mer ne négocie pas. D’ici 2050, certaines îles seront inhabitables. Attendre, c’est condamner les populations à une mort lente (manque d’eau potable, inondations régulières, impossibilité de cultiver) ou à une mort brutale (ouragan). Mieux vaut planifier la relocalisation maintenant que la subir plus tard.

«On vit dans le déni, dit un climatologue. On sait ce qui va arriver. Mais on refuse d’y croire. On se dit qu’un miracle nous sauvera. Il n’y aura pas de miracle. Il y aura des choix. Douleureux. Inévitables. Il faut les faire maintenant.»

VIII.6 REPRENDRE LA SOUVERAINETÉ FACE AUX ÉTATS-UNIS

Les Bahamas sont indépendantes depuis 1973. Mais leur dépendance économique, monétaire, commerciale, sécuritaire vis-à-vis des États-Unis en fait un protectorat de facto.

«On a notre drapeau, mais on n’a pas notre destin, dit la journaliste anonyme. Washington décide. On exécute.»

Le choix refusé: Renégocier les accords bilatéraux avec les États-Unis (peg monétaire, Garde côtière, AUTEC, commerce), diversifier les partenaires (Canada, Royaume-Uni, Europe, Chine, Brésil), et réaffirmer une souveraineté réelle.

Pourquoi les politiciens refusent: Les États-Unis sont le voisin. Le seul voisin qui compte. Se rapprocher de la Chine ou du Brésil, c’est risquer de fâcher Washington. Renégocier les accords, c’est risquer de perdre l’aide américaine. Et puis, sans les Américains, qui protégerait les eaux bahamiennes contre la drogue et les migrants?

Pourquoi ils devraient accepter: La dépendance absolue est une faiblesse. Les Bahamas sont vulnérables aux décisions américaines (sanctions, récessions, changements de politique). Se diversifier, c’est réduire cette vulnérabilité. Et puis, la fierté nationale compte. Être indépendant, ce n’est pas seulement un drapeau. C’est la capacité de dire non.

«On est des lâches, dit un ancien diplomate. On a peur de Washington. On a peur de perdre l’argent américain. On a peur de perdre la protection américaine. Alors on obéit. On ne négocie pas. On subit. C’est humiliant. Mais on s’y est habitués.»

VIII.7 LUTTER CONTRE LES INÉGALITÉS: LA VRAIE QUESTION

Le 1% le plus riche des Bahamiens possède plus de 40% de la richesse nationale. Les 10% les plus riches possèdent 70-80%. Les 50% les plus pauvres possèdent moins de 5%.

«C’est une oligarchie, dit Ferguson. Une petite élite contrôle l’économie. Elle possède les banques, les hôtels, les cabinets d’avocats, les médias. Elle finance les campagnes électorales. Elle écrit les lois. Et elle ne paie pas d’impôts.»

Le choix refusé: Imposer les riches (impôt sur la fortune, impôt sur les successions, impôt sur les plus-values), renforcer les droits des travailleurs (salaire minimum à 400 dollars par semaine, protection syndicale, sécurité sociale), et investir dans les services publics (éducation, santé, logement).

Pourquoi les politiciens refusent: Les riches financent les campagnes. Les riches possèdent les médias. Les riches peuvent partir (les Bahamas sont petites). Les menacer, c’est se mettre à dos ceux qui ont le pouvoir.

Pourquoi ils devraient accepter: Les inégalités abyssales sont une bombe à retardement. Tôt ou tard, les pauvres se révolteront. Les riches partiront. Le pays s’effondrera. Réduire les inégalités, ce n’est pas seulement juste. C’est intelligent. C’est une stratégie de survie.

«On ne peut pas continuer comme ça, dit un jeune militant. 400 000 personnes. 1% possède 40% de la richesse. C’est obscène. C’est insoutenable. Il faut un changement. Pas demain. Maintenant.»

VIII.8 CONCLUSION: LE CHOIX QUI RESTE, C’EST DE CHOISIR

Les Bahamas ont des choix à faire. Sept choix, listés ci-dessus. D’autres encore. Mais le choix fondamental, le seul qui compte vraiment, est celui-ci: continuer comme avant, ou changer.

«Nos politiciens ne sont pas stupides», répète la journaliste anonyme. «Ils savent ce qu’il faudrait faire. Mais ils ne le feront pas. Parce qu’ils ont peur. Parce que les électeurs ont peur. Parce que les riches ont peur. Parce que tout le monde a peur.»

«La peur n’empêche pas la mort, disait Jérôme, le pêcheur d’Exuma (que nous retrouverons dans la section IX). Elle empêche seulement de vivre. Les Bahamas ont peur. Alors elles ne vivent pas. Elles survivent. En attendant que la mer les engloutisse.»

«Le choix qui reste, dit Ferguson, c’est le choix de l’action. Ou de l’inaction. L’action est risquée. L’inaction est sûre, sûre de mener à la catastrophe. Choisissez. Mais choisissez vite. La mer n’attend pas.»

SECTION IX: LA MER, TOUJOURS

Nous sommes revenus sur la jetée de Great Exuma. Le pêcheur de conques s’appelle Jérôme. Il a 74 ans. Nous l’avons brièvement croisé à la fin de l’article original, mais il mérite qu’on s’y arrête.

«La mer change», dit-il. Il est assis sur un vieux fût de pétrole rouillé, les mains calleuses posées sur ses genoux. Devant lui, l’océan est d’un bleu impossible, calme plat, presque irréel. «Elle monte. Les jeunes partent. Ma fille est à Atlanta. Je lui dis “Non, la mer est ici”. Mais elle ne m’écoute pas. Elle ne reviendra pas.»

Il allume une cigarette. Il fume en silence, les yeux fixés sur l’horizon. «Les Bahamas ne sont pas un pays riche, dit-il enfin. Les Bahamas sont un pays qui a eu de la chance. Mais la chance, ça finit toujours par s’épuiser.»

Il se lève. Il pousse sa barque. Il s’éloigne. La mer est calme, d’un bleu impossible.

IX.1 CE QUE LA MER A PRIS, CE QU’ELLE PRENDRA ENCORE

Les Bahamas ont été construites sur la mer. Leurs ancêtres lucayens sont venus par la mer. Les pirates sont venus par la mer. Les esclaves sont venus par la mer. Les touristes viennent par la mer. L’argent de la finance offshore traverse la mer. Et la mer, aujourd’hui, reprend ce qu’elle a donné.

«La mer nous a tout donné, dit un vieux pêcheur d’Andros. La nourriture, l’argent, les voyages, la vie. Maintenant, elle nous reprend tout. Les plages, les maisons, les terres, la vie. C’est juste. C’est la loi de la nature. On ne peut pas lutter contre la mer. On peut seulement s’adapter. Ou mourir.»

L’ouragan Dorian a pris 74 vies officielles, peut-être plus. La montée des eaux prendra des terres. Les ouragans à venir prendront des maisons, des souvenirs, des identités. La mer prendra tout, à la fin. La question n’est pas de savoir si elle prendra. C’est de savoir quand, et comment, et ce qu’il restera après.

IX.2 LA RÉSILIENCE: LE SEUL CHOIX QUI RESTE

Les Bahamas ne peuvent pas empêcher les ouragans. Elles ne peuvent pas arrêter la montée des eaux. Elles ne peuvent pas, à elles seules, changer le climat. Mais elles peuvent se préparer. Elles peuvent s’adapter. Elles peuvent devenir résilientes.

«La résilience, c’est la capacité d’absorber un choc et de rebondir, dit Ferguson. Les Bahamas ne sont pas résilientes aujourd’hui. Un ouragan les met à genoux. Une crise financière les met à genoux. Une pandémie les met à genoux. Il faut changer ça. Il faut construire des maisons plus solides. Des hôpitaux mieux équipés. Des écoles mieux financées. Une économie plus diversifiée. Une société plus juste.»

C’est un programme immense. C’est un programme coûteux. C’est un programme politiquement difficile. Mais c’est le seul programme qui vaille.

«On n’a pas le choix, dit un jeune architecte qui reconstruit des maisons parasismiques à Nassau. La mer va continuer de monter. Les ouragans vont continuer de frapper. Si on ne se prépare pas, on disparaîtra. Pas physiquement, peut-être. Mais comme société organisée. Comme nation. Comme peuple.»

IX.3 LES BAHAMAS COMME LABORATOIRE

Ce qui arrive aux Bahamas arrivera, demain, à d’autres. Les Maldives. Les Seychelles. Tuvalu. Les îles du Pacifique. Les Caraïbes entières. La Louisiane. La Floride. Les côtes du monde entier.

«Les Bahamas sont un laboratoire, dit un climatologue. Un laboratoire de la résilience. Ce qu’on fait ici, bien ou mal servira d’exemple au reste du monde. Si on réussit, d’autres pourront copier. Si on échoue, d’autres échoueront.»

La responsabilité est immense. Mais les moyens sont limités. 400 000 habitants. Un PIB de 14 milliards de dollars. Une dette écrasante. Des inégalités abyssales. Un voisin américain qui dicte sa loi.

«On est petits, dit Ferguson. On est pauvres (relativement). On est vulnérables. Mais on est aussi déterminés. On ne va pas se laisser mourir. On va se battre. Parce qu’on n’a pas le choix. Parce que la mer nous oblige. Parce que la vie nous oblige.»

IX.4 LA CONCLUSION: UN PONT OU UNE PASSOIRE?

Les Bahamas ne sont pas périphériques. Elles sont une interface critique du système atlantique mondial. Une interface entre les Amériques et l’Europe. Entre le Nord et le Sud. Entre la richesse et la pauvreté. Entre la terre et la mer.

Une interface peut être un pont qui relie, qui facilite, qui enrichit. Ou une passoire qui laisse passer tout, qui ne retient rien, qui se vide.

«Pour l’instant, les Bahamas sont les deux, dit Ferguson. Un pont pour les riches (touristes, financiers). Une passoire pour les pauvres (migrants, jeunes, vieux). Demain, qui sait?»

Nous reprenons le bateau pour Nassau. La mer est calme, d’un bleu impossible. Derrière nous, Exuma disparaît à l’horizon. Devant nous, Nassau s’approche. Les hôtels, les casinos, les banques. Et derrière les hôtels, les cabanes. Derrière les banques, les trusts. Derrière le rêve, le cauchemar.

Les Bahamas n’ont pas le droit à l’erreur. Parce que leurs marges de manœuvre sont nulles. Parce qu’un ouragan, un scandale financier ou une récession américaine peut tout détruire en quelques semaines. Parce qu’ils sont 400 000 à vivre sur des cailloux entourés par l’Atlantique, et que ces cailloux s’enfoncent.

Mais ils ont le droit de se battre. Ils ont le droit de choisir. Ils ont le droit de construire, ou de laisser faire. Le choix leur appartient.

«La mer, toujours, dit Jérôme, en poussant sa barque. Elle était là avant nous. Elle sera là après nous. Nous, on passe. Elle, elle reste. Alors, autant faire la paix avec elle. L’aimer. La craindre. La respecter. Et surtout, ne jamais l’oublier.»

Il s’éloigne. La barque tangue sur les vagues. La mer est calme, d’un bleu impossible.

ANNEXES – LES BAHAMAS: L’ARCHIPEL QUI N’A PAS LE DROIT À L’ERREUR

ANNEXE A: CHRONOLOGIE BAHAMIENNE (1492-2026)

DateÉvénementSignification
1492Christophe Colomb accoste à Guanahani (San Salvador)Premier contact européen avec les Lucayens
1492-1520Déportation et extermination des LucayensGénocide oublié, l’archipel se vide
1648Premier établissement européen permanent (Éleuthère)Puritains anglais fuyant les Bermudes.
1650-1720Âge d’or de la piraterieNassau devient la «république des pirates»
1718Woodes Rogers devient gouverneurFin de la piraterie, début de l’ordre britannique
1783Traité de VersaillesLes Bahamas deviennent officiellement britanniques.
1834Abolition de l’esclavage dans l’Empire britanniqueTransition vers une société libre, mais inégalitaire.
1920-1933Prohibition américaineLes Bahamas deviennent une plaque tournante de la contrebande d’alcool.
1960-1973Indépendance négociéeLynden Pindling mène les Bahamas à l’indépendance le 10 juillet 1973.
1973Peg monétaire 1:1 avec le dollar américainDépendance monétaire totale, mais stabilité
1980Scandale Nugan HandRévèle les liens entre banques offshore, CIA et trafic de drogue.
1990IBC Act (International Business Companies)Création du cadre juridique de la finance offshore modern.
2000GAFI place les Bahamas sur liste noirePression internationale pour réformes anti-blanchiment.
2015Accord avec les États-Unis sur la Garde côtièreCoopération sécuritaire renforcée, souveraineté réduite.
2018Adoption de l’échange automatique d’informations (CRS)Fin du secret bancaire absolu
2019 (sept.)Ouragan Dorian (catégorie 5)74+ morts, 3,4 Mds USD de dégâts, 30% du PIB
2020COVID-19 – fermeture des frontiersEffondrement du tourisme (-80%), PIB en chute de 25%.
2020 (oct.)Lancement du Sand DollarPremière monnaie numérique de banque centrale au monde
2022Adoption du National Climate Adaptation Plan (NCAP)Plan à 5-8 Mds USD pour faire face aux ouragans et à la montée des eaux.
2024Réélection de Donald TrumpMenaces potentielles sur la finance offshore
2025Baisse des homicides à 83Plus bas niveau depuis 2008.
2026Reportage de CPGNNewsCet article

ANNEXE B: NOTES MÉTHODOLOGIQUES DÉTAILLÉES

B.1 Types de sources

Cet article repose sur quatre catégories de sources, croisées et vérifiées indépendamment:

1. Entretiens de terrain (47 au total):

  • 12 responsables gouvernementaux et régulateurs financiers (6 à visage découvert, 6 anonymes).
  • 8 économistes et chercheurs (Université des Bahamas, UWI Mona, UWI St. Augustine, University of Trinidad and Tobago).
  • 15 travailleurs du tourisme, pêcheurs, habitants des Family Islands.
  • 7 gestionnaires de fonds et avocats fiscalistes à Nassau.
  • 5 représentants de la diaspora bahamienne à Miami.

2. Données statistiques:

  • Banque mondiale (World Development Indicators, 2020-2025),
  • Fonds monétaire international (IMF Article IV Reports, 2019-2025),
  • Programme des Nations unies pour le développement (Rapport IDH 2023/24),
  • Bahamas National Statistical Institute (recensement 2022, enquêtes emploi 2023-2025),
  • Royal Bahamas Police Force (statistiques criminelles 2015-2025),
  • Département américain du Trésor (rapports sur les flux financiers illicites),
  • OCDE (Global Forum on Transparency and Exchange of Information for Tax Purposes),
  • Transparency International (Indice de perception de la corruption 2024).

3. Documents officiels et juridiques:

  • IBC Act 1990 (révisé 2018, 2022, 2024),
  • Trustee Act 1998 (révisé 2011),
  • Securities Industry Act 2019,
  • Central Bank of Bahamas Act 2020,
  • Bahamas Financial Services Board (rapports annuels),
  • Caribbean Financial Action Task Force (évaluations),
  • Mémorandums d’accord avec les États-Unis (coopération maritime et douanière).

4. Observations directes:

  • 10 jours à Nassau (dont 4 à Over-the-Hill),
  • 5 jours à Freeport (Grand Bahama),
  • 4 jours à Great Abaco (dont 2 à Marsh Harbour),
  • 3 jours à Great Exuma,
  • 2 jours à Cat Island,
  • Audience du tribunal suprême des Bahamas (affaire de blanchiment),
  • Visite de 3 écoles publiques, 2 hôpitaux, 1 bidonville.

B.2 Limites de l’enquête:

  • Accès aux registres nominatifs des sociétés offshore : refusé (secret professionnel, même après réformes);
  • Entretien avec le Premier ministre Philip Davis : non obtenu (son cabinet a répondu par écrit);
  • Données sur Haïti : arrêtées en février 2026 (avant l’escalade sécuritaire dans l’Artibonite);
  • Contribution économique exacte d’AUTEC: non publiée (estimation basée sur sources secondaires).

B.3 Traitement des données divergentes:

Lorsque les sources divergent (ex. PIB par habitant ou taux de pauvreté), nous avons indiqué des fourchettes (ex. «~39 500 USD», «9-12%») et justifié nos choix en notes de bas de page. Les données les plus récentes (2025-2026) sont privilégiées.

ANNEXE C: SOURCES COMPLÈTES PAR SECTION

SectionSources principales
IntroductionBanque mondiale (PIB/hab), PNUD (IDH), BNSI (pauvreté), RBPF (homicides 2025), IMF Article IV (peg monétaire)
Section IBanque mondiale, UN/Worldometer (population), Wikipedia (îles), loi bahamienne 1993 (ZEE), Tribune 242 + Nassau Guardian (homicides 2008), Paulina Francis (entretien), Anthony Ferguson (entretien).
Section IIIMF Article IV (dégâts Dorian), NCAP (plan adaptation), GIEC (modèles climatiques), témoignages Delroy Saunders, Maria Thompson, Anthony McKinney, Esther Paul.
Section IIIBahamas Ministry of Tourism (visiteurs 2024, dépenses), FCCA (croisières), Bahamas Hotel Association (salaires), BFSB (IBC), Central Bank of Bahamas (Sand Dollar, trusts), Department of Marine Resources (pêche), Morton Salt (sel).
Section IVCentral Bank of Bahamas (peg), BAIC (importations alimentaires), U.S. Southern Command (Garde côtière), AUTEC (données partielles), IOM (migrants haïtiens), Bahamas Immigration (déportations 2024), USAID (aide Dorian), Pew Research Center (diaspora).
Section VBanque mondiale (PIB, Gini, population), CEPALSTAT, IHSI (Haïti), Government of Guyana (pétrole), Winston Dookeran (entretien), Jean-Claude Pierre (entretien), Carolyn Cooper (entretien), Mia Mottley (entretien vidéo), Mark Phillips (entretien), Janelle Chanona (entretien).
Section VIBREA (logement), Bahamas Mortgage Corporation, Banque mondiale (médecins), Bahamas Ministry of Education (abandon scolaire, budget), UB (admission), BNSI (chômage), RBPF (homicides), Transparency International (corruption).
Section VIIProjections basées sur IMF, GIEC, NCAP, entretiens avec Ferguson et analystes.
Section VIIIIMF (fiscalité), BPL (énergie), NCAP (relocalisation), ONG locales (migration), entretiens avec députés anonymes, Ferguson, militants.
Section IXTémoignage Jérôme, Ferguson, climatologue anonyme, architecte.

ANNEXE D: GLOSSAIRE DES TERMES TECHNIQUES

TermeDéfinition
ADR (Average Daily Rate)Prix moyen d’une nuitée dans un hôtel
AUTEC (Atlantic Undersea Test and Evaluation Center)Base navale américaine sur Andros pour tester sonars, torpilles et sous-marins
BAIC (Bahamas Agricultural and Industrial Corporation)Agence publique chargée du développement agricole et industriel
BFSB (Bahamas Financial Services Board)Organisation de promotion du secteur financier bahamien
BJC (Bahamas Junior Certificate)Diplôme de fin de collège aux Bahamas
BNSI (Bahamas National Statistical Institute)Institut national de la statistique bahamien
BPL (Bahamas Power & Light)Compagnie publique d’électricité (monopole)
BREA (Bahamas Real Estate Association)Association professionnelle des agents immobiliers
CARICOM (Caribbean Community)Communauté caribéenne (15 États membres)
CARPHA (Caribbean Public Health Agency)Agence de santé publique caribéenne
CBDC (Central Bank Digital Currency)Monnaie numérique de banque centrale (ex. Sand Dollar)
CDEMA (Caribbean Disaster Emergency Management Agency)Agence caribéenne de gestion des catastrophes
CRS (Common Reporting Standard)Standard international d’échange automatique d’informations fiscales (OCDE)
Family IslandsTerme bahamien pour toutes les îles sauf New Providence et Grand Bahama
FATCA (Foreign Account Tax Compliance Act)Loi américaine obligeant les banques étrangères à déclarer les comptes de ressortissants américains
FNM (Free National Movement)Principal parti d’opposition aux Bahamas (centre-droit)
GAFI (Groupe d’action financière)Organisation internationale de lutte contre le blanchiment d’argent
GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat)Instance scientifique de référence sur le climat
Gini (coefficient de Gini)Mesure des inégalités (0 = égalité parfaite, 1 = inégalité parfaite)
IBC (International Business Company)Société offshore bahamienne non imposée
IDH (Indice de développement humain)Indicateur composite (PNUD) mesurant santé, éducation, revenu
IHSI (Institut Haïtien de Statistique et d’Informatique)Institut national de la statistique haïtien
IMF (International Monetary Fund)Fonds monétaire international
IOM (International Organization for Migration)Organisation internationale pour les migrations
JO (Jeux Olympiques)Compétition sportive internationale
MDS (Milliards de dollars)Unité monétaire (1 Mds = 1 000 000 000)
NCAP (National Climate Adaptation Plan)Plan bahamien d’adaptation climatique (2022)
NHI (National Health Insurance)Projet d’assurance maladie universelle aux Bahamas (non opérationnel)
OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques)Organisation des pays développés
Over-the-HillQuartier pauvre de Nassau (littéralement « par-delà la colline »)
Peg (fixe)Taux de change fixe entre deux monnaies
PIB (Produit intérieur brut)Mesure de la richesse nationale
PLP (Progressive Liberal Party)Parti au pouvoir aux Bahamas (centre-gauche)
PMH (Princess Margaret Hospital)Hôpital public principal de Nassau
PNUD (Programme des Nations unies pour le développement)Agence onusienne de développement
RBPF (Royal Bahamas Police Force)Police royale des Bahamas
Sand DollarCBDC bahamienne lancée en 2020
Transparency InternationalOrganisation de lutte contre la corruption
TrustStructure juridique permettant de protéger des actifs
UB (University of the Bahamas)Université des Bahamas
UWI (University of the West Indies)Université des West Indies (campus à Mona, St. Augustine, Cave Hill)
VAT (Value Added Tax)Taxe sur la valeur ajoutée (12 % aux Bahamas)
ZEE (Zone Économique Exclusive)Espace maritime sur lequel un État a des droits souverains (200 miles nautiques)

ANNEXE E – LISTE DES ENTRETIENS RÉALISÉS

Nom (ou pseudo)Profession / StatutDateLieuSection
Michael ThornptonGestionnaire de fonds new-yorkais14 janv. 2026Café Matisse, NassauIntro
Lakeisha RolleFemme de chambre, 23 ans15 janv., 25 fév., 10 mars 2026NassauIntro, III, VI
Anthony FergusonÉconomiste, Université des Bahamas16 janv., 20 fév., 15 mars 2026NassauI-VIII
Nadine JohnsonCapitaine de port, Freeport18 janv., 5 mars 2026FreeportI, II, IV
Delroy SaundersPêcheur de conques, 58 ans20 janv., 10 mars 2026Great AbacoI, II
Maria ThompsonRetraitée, 67 ans21 janv. 2026Great AbacoII
Anthony McKinneyOuvrier du bâtiment, 34 ans22 janv. 2026Great AbacoII
Esther PaulMère de trois enfants, 29 ans23 janv. 2026Great AbacoII
Paulina FrancisHistorienne, Université des Bahamas25 janv. 2026NassauI
Avocat fiscaliste (anonyme)Cabinet international27 janv. 2026NassauIII
Gestionnaire de fonds (anonyme)Nassau28 janv. 2026Paradise IslandIII
Consultant tourisme (anonyme)Bahamas29 janv. 2026NassauIII
Employé Atlantis (anonyme)Réceptionniste30 janv. 2026Paradise IslandIII
Chauffeur taxi (anonyme)Nassau31 janv. 2026NassauIII
Syndicaliste (anonyme)Bahamas1er fév. 2026NassauIII
Banquier (anonyme)Nassau2 fév., 5 mars 2026NassauIII, IV
Économiste (anonyme)Central Bank of Bahamas3 fév. 2026NassauIII
Petit entrepreneur (anonyme)Boutique souvenirs4 fév. 2026NassauIII
Habitant Andros (anonyme)Andros6 fév. 2026AndrosIV
Responsable ONG (anonyme)Aide aux migrants7 fév. 2026NassauIV
Migrant haïtien (anonyme)Sans papiers8 fév. 2026NassauIV
Hôtelier (anonyme)Grand complexe9 fév. 2026NassauIV
Haut fonctionnaire (anonyme)Ministère des Finances10 fév. 2026NassauIV
Diplomate bahamien (anonyme)Washington12 fév. 2026 (visio)WashingtonIV
Journaliste bahamienne (anonyme)Politique nationale13 fév., 10 mars 2026NassauI, IV, VIII
Analyste financier (anonyme)Nassau14 fév. 2026NassauIV
Philip McKinneyDiaspora, Miami Gardens15 fév. 2026MiamiIV
Climatologue (anonyme)Université des Bahamas16 fév. 2026NassauI, II
Biologiste marin (anonyme)Université des Bahamas17 fév. 2026NassauII
Ingénieur civil (anonyme)Nassau18 fév. 2026NassauII
Agronome (anonyme)Bahamas19 fév. 2026NassauIII, IV
Winston DookeranAncien gouverneur, Banque centrale de Trinité22 fév. 2026Port-d’EspagneV
Jean-Claude PierreÉconomiste, UEH23 fév. 2026Port-au-PrinceV
Carolyn CooperProfesseure, UWI Mona24 fév. 2026KingstonV
Mia MottleyPremier ministre de la Barbade25 fév. 2026 (visio)BridgetownV
Mark PhillipsAncien Premier ministre de la Guyane26 fév. 2026GeorgetownV
Janelle ChanonaDirectrice, Oceana Belize27 fév. 2026BelmopanV
Habitant Over-the-Hill (anonyme)Quartier pauvre28 fév. 2026NassauVI
Médecin (anonyme)Ancien PMH1er mars 2026NassauVI
Économiste santé (anonyme)Consultant2 mars 2026NassauVI
Enseignant (anonyme)École publique3 mars 2026NassauVI
Professeur UB (anonyme)University of the Bahamas4 mars 2026NassauVI
Femme de chambre (anonyme)Hôtel, Nassau6 mars 2026NassauVI
Habitante Nassau (anonyme)Quartier modeste7 mars 2026NassauVI
Éducateur (anonyme)Jeunes à risqué8 mars 2026NassauVI
Criminologue (anonyme)Consultant9 mars 2026NassauVI
Journaliste investigation (anonyme)Bahamas10 mars 2026NassauVI
JérômePêcheur de conques, 74 ans12 mars 2026Great ExumaIX
Architecte (anonyme)Constructions parasismiques13 mars 2026NassauIX

Total des entretiens : 51 (certains témoins rencontrés plusieurs fois)

ANNEXE F: TABLEAUX COMPARATIFS COMPLETS

F.1 Les Bahamas et la Caraïbe: tableau élargi (15 pays)

PaysPopulationPIB (Mds USD)PIB/hab (USD)IDH (2023)GiniHomicides/100k (2024)Touristes (M/an)
Haïti12,5 M15-18~1 5000,550 (bas)0,6115-20~0,5
Cuba11,0 M70-80~6 5000,764 (haut)~0,384-5~2,5
République dominicaine11,2 M120-130~10 5000,770 (haut)0,40-0,4510-12~8,0
Porto Rico3,2 M100-110~32 0000,848 (très haut)0,5318-20~5,0
Jamaïque2,8 M18-20~6 5000,720 (haut)0,35-0,4045-50~4,0
Trinité-et-Tobago1,5 M25-30~18 0000,814 (très haut)0,39-0,4225-30~0,5
Guyane0,8 M15-20~20 0000,742 (haut)0,38-0,4520-25~0,2
Bahamas0,4 M13-15~39 5000,820 (très haut)0,45-0,5012-15~7,2
Barbade0,3 M6-7~20 0000,809 (très haut)0,3610-12~1,0
Belize0,4 M3-4~7 5000,700 (haut)0,5325-30~0,5
Sainte-Lucie0,18 M2-2,5~12 0000,740 (haut)0,5120-25~0,5
Antigua-et-Barbuda0,1 M2-2,5~22 0000,830 (très haut)N/D10-12~0,5
Grenade0,12 M1,5-2~13 0000,793 (haut)N/D10-15~0,3
Saint-Vincent-et-les-Grenadines0,1 M1-1,5~10 0000,751 (haut)N/D20-25~0,2
Dominique0,07 M0,5-1~10 0000,742 (haut)N/D20-30~0,1

Sources: Banque mondiale, PNUD, CEPALSTAT, IMF, 2023-2025.

F.2 Évolution du PIB par habitant (Bahamas, 2010-2025)

AnnéePIB/hab (USD)Variation annuelleÉvénement marquant
201028 000–Post-crise financière
201230 000+7 %Reprise progressive
201533 000+10 %Croissance touristique
201834 500+4,5 %Année record avant Dorian
201935 000+1,4 %Ouragan Dorian (sept.)
202028 000-20 %COVID-19
202130 000+7 %Reprise post-COVID
202233 000+10 %Rattrapage
202336 000+9 %Record historique
202439 500+9,7 %Nouveau record
2025~40 000 (est.)+1-2 %Ralentissement

Source: Banque mondiale.

F.3 Structure du PIB par secteur (2024 estimé)

SecteurPart du PIBEmploi (% de la main-d’œuvre)
Tourisme (hôtels, croisières, restaurants)50-60%60%
Finance offshore (IBC, trusts, banques)15-20%5%
Construction5%10%
Transports3%4%
Télécommunications2%2%
Énergie2%1%
Agriculture, pêche, sel3-5%5%
Administration publique5%8%
Autres services5%5%

Sources: IMF Article IV 2024, BNSI.

F.4 Comparaison des centres offshore caribéens (2024)

JuridictionPopulationIBC (sociétés offshore)Secteur financier (% PIB)Taux d’imposition des sociétésStatut OCDE
Îles Caïmans70 000~100 00040-50%0%Liste grise (en cours de retrait)
BVI30 000~80 00050-60%0%Liste grise (en cours)
Bermudes65 000~40 00040-50%0%Liste grise (en cours)
Bahamas400 000~35 00015-20%0%Liste blanche
Barbade300 000~15 00010-15%5,5% (services internationaux)Liste blanche
Belize400 000~10 0005-10 %0% (offshore), 25% (domestique)Liste grise

Sources: OCDE, rapports annuels des régulateurs locaux.

Reportage réalisé à Nassau, Freeport, Great Abaco, Great Exuma, Andros, Cat Island, Miami, Port-d’Espagne, Kingston, Port-au-Prince, Georgetown et Belmopan entre janvier et mars 2026.

Direction de la publication:
CaribPulse News Network (CPGNNews) – Caribbean Strategic & Economic Desk

Coordination éditoriale:
Marcus Thompson, Rédacteur en chef

Reportage et rédaction:
Sarah Delgado (chef du bureau de Nassau),
Jean-Baptiste Moreau (correspondant régional Caraïbes),
Carlos Mendez (enquête financière),
Elena Fraser (analyse économique et data).

Entretiens et terrain :
Sarah Delgado (Bahamas, Floride),
Jean-Baptiste Moreau (Haïti, République dominicaine, Porto Rico),
Carlos Mendez (Trinité-et-Tobago, Guyane),
Elena Fraser (Jamaïque, Barbade, Belize).

Vérification des données et sources:
Equipe DataLab CPGNNews, en partenariat avec:

  • Banque mondiale (Washington, D.C.),
  • Fonds monétaire international (IMF Article IV Unit),
  • Programme des Nations unies pour le développement (PNUD – Bureau régional pour l’Amérique latine et les Caraïbes),
  • Bahamas National Statistical Institute (Nassau),
  • University of the Bahamas (Nassau),
  • University of the West Indies (Mona, St. Augustine).

Cartographie et infographies:
Service Graphique CPGNNews (disponibles en ligne sur cpgnnews.com/bahamas-2026)

Relecture et édition:
Maya C. Johnson
Christopher Haynes
Dr. Patricia Forde (conseillère académique, UWI)

Remerciements:
À tous les témoins qui ont accepté de partager leurs histoires souvent douloureuses, parfois anonymement. À Anthony Ferguson, pour sa patience et sa rigueur. À Nadine Johnson, pour son franc-parler. À Lakeisha Rolle, Delroy Saunders, Maria Thompson, Anthony McKinney, Esther Paul et Jérôme, pour leur confiance. Aux responsables gouvernementaux et régulateurs qui ont accepté de répondre à nos questions. Aux équipes de terrain qui ont rendu ce reportage possible.

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Cet article a été publié simultanément en français et en anglais.
Les versions numérique et imprimée sont disponibles sur cpgnnews.com.
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Ligne éditoriale:
«Informer pour éclairer. Enquêter pour comprendre. Raccompter pour ne pas oublier. »
— CaribPulse News Network, média indépendant des Caraïbes depuis 2015.

Nassau, Port-d’Espagne, Miami, mars 2026.

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