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Le monde change, Mais sommes-nous encore capables de le comprendre?

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ÉDITORIAL DU 4 AU 10 OCTOBRE 2026

À mesure que l’intelligence artificielle, les recompositions géopolitiques et l’accélération technologique transforment nos sociétés, une question plus profonde que celle de la performance des machines s’impose: disposons-nous encore des capacités intellectuelles, institutionnelles et humaines nécessaires pour comprendre les transformations que nous déclenchons? La prochaine grande fracture mondiale pourrait ne plus être seulement numérique ou économique. Elle pourrait devenir cognitive, entre les sociétés capables de produire, d’interpréter et de gouverner la connaissance, et celles qui devront principalement s’adapter à des décisions conçues ailleurs.

Yvon Bonhomme
CEO & Editor-in-Chief
CPGNNews

Il existe des périodes dans l’histoire où les sociétés ne changent pas seulement de technologies, d’institutions ou de rapports de puissance, mais de manière de comprendre le monde. Nous vivons probablement l’une de ces périodes. La transformation numérique, l’intelligence artificielle, la circulation instantanée de l’information, la recomposition des équilibres géopolitiques, la compétition autour des données, des infrastructures, de l’énergie, des capacités scientifiques et des talents ne constituent pas des phénomènes séparés. Ils participent d’une même mutation profonde qui modifie progressivement les conditions dans lesquelles les individus, les entreprises, les États et les sociétés prennent des décisions. La difficulté n’est donc plus simplement d’avoir accès à l’information. Dans une grande partie du monde, l’information est désormais disponible en quantité considérable, souvent à une vitesse qui dépasse notre capacité individuelle et collective à la traiter. La difficulté devient de savoir ce qui mérite d’être retenu, ce qui doit être vérifié, ce qui doit être replacé dans son contexte, ce qui peut être interprété avec prudence et, surtout, ce qui doit guider l’action.

Cette distinction entre information, connaissance, compréhension et jugement devient essentielle dans un siècle où la puissance technique progresse plus rapidement que notre capacité institutionnelle à en mesurer toutes les conséquences. Une information peut être exacte sans être significative. Une accumulation de données peut produire davantage de confusion que de connaissance. Une réponse produite avec une remarquable rapidité peut être techniquement plausible tout en étant intellectuellement insuffisante. Et une société peut disposer d’outils extraordinairement puissants tout en demeurant vulnérable si elle ne possède pas les institutions, les compétences et la culture nécessaires pour les comprendre et les orienter. C’est précisément l’une des raisons pour lesquelles les débats contemporains sur l’intelligence artificielle ne peuvent être réduits à la performance des modèles ou à la compétition entre entreprises technologiques. Les Principes de l’OCDE sur l’IA, actualisés en 2024, placent notamment au cœur de leur approche les droits humains, la transparence, la sécurité, la responsabilité, le développement des compétences et la coopération internationale. Derrière cette architecture normative se trouve une intuition fondamentale: une technologie ne devient véritablement utile à une société que lorsque cette société conserve la capacité de comprendre ses usages, d’en surveiller les conséquences et d’en répondre politiquement et humainement.

L’intelligence artificielle rend cette question particulièrement visible parce qu’elle introduit une nouvelle relation entre l’être humain et la production intellectuelle. Pendant des siècles, l’augmentation de la puissance humaine est principalement passée par des instruments qui prolongeaient nos capacités physiques. La machine amplifiait la force, la vitesse, la précision ou la capacité de production. L’intelligence artificielle intervient désormais dans des domaines qui touchent directement à certaines opérations traditionnellement associées au travail intellectuel: rechercher, classer, comparer, synthétiser, traduire, générer, reconnaître des formes, produire des hypothèses ou assister certaines décisions. Cette évolution ne signifie pas que les machines remplacent l’intelligence humaine. Elle signifie plutôt que nous devons devenir beaucoup plus précis dans notre définition de ce que nous appelons intelligence. Calculer n’est pas comprendre. Prédire n’est pas juger. Générer une formulation n’est pas assumer la responsabilité de ce qu’elle signifie. Produire une réponse n’est pas nécessairement savoir pourquoi cette réponse mérite d’être retenue.

Cette distinction sera déterminante pour les années qui viennent. Une société qui délègue progressivement ses opérations intellectuelles sans développer parallèlement sa capacité de vérification, de raisonnement et de jugement risque de devenir dépendante non seulement des technologies qu’elle utilise, mais des catégories intellectuelles produites par ceux qui les conçoivent. Le véritable enjeu n’est donc pas de savoir si nous utiliserons l’intelligence artificielle. Nous l’utiliserons. La question beaucoup plus importante est de savoir qui définira les objectifs, les données, les critères de qualité, les normes, les langues, les priorités et les limites de cette intelligence. L’OCDE souligne elle-même l’importance de l’investissement dans la recherche, de la constitution d’écosystèmes numériques inclusifs, du développement des capacités humaines et de la coopération internationale autour d’une IA digne de confiance. La question technologique devient ainsi une question de souveraineté.

Mais la souveraineté du XXIe siècle ne peut plus être comprise uniquement dans les termes classiques de la souveraineté territoriale. Un État peut contrôler juridiquement son territoire tout en dépendant largement de systèmes technologiques, de plateformes, de données, de compétences, de capacités de recherche ou d’infrastructures qu’il ne maîtrise pas. Il peut être politiquement indépendant tout en demeurant intellectuellement dépendant. Il peut disposer d’un drapeau, d’un gouvernement, d’un appareil administratif et d’institutions formelles sans posséder les moyens nécessaires pour produire les connaissances dont il a besoin pour décider de son avenir. C’est ici qu’apparaît une notion qui mérite d’être davantage discutée dans le débat international: celle de souveraineté cognitive. Elle ne signifie ni fermeture intellectuelle, ni refus de la coopération, ni prétention à tout produire seul. Elle désigne la capacité d’une société à comprendre son environnement, à produire une partie significative des connaissances nécessaires à ses choix, à évaluer les connaissances venues de l’extérieur, à développer ses propres compétences et à participer, plutôt qu’à simplement subir, la définition des transformations qui la concernent.

Cette souveraineté cognitive possède une dimension profondément internationale. Dans un monde interdépendant, aucune nation sérieuse ne peut prétendre vivre en autarcie intellectuelle. Les universités, les laboratoires, les entreprises, les médias, les centres de recherche et les administrations ont besoin d’échanger. Les progrès scientifiques eux-mêmes reposent largement sur la circulation des connaissances. La souveraineté cognitive ne consiste donc pas à fermer les portes. Elle consiste à entrer dans l’échange avec suffisamment de capacités propres pour ne pas être réduit au rôle de consommateur. Elle suppose de pouvoir poser ses propres questions, produire ses propres recherches, former ses propres talents, comprendre les méthodes des autres et contribuer à la connaissance mondiale avec une voix qui ne soit pas simplement une répétition.

Cette évolution transforme également la nature de la puissance. Au cours des dernières décennies, l’accès aux infrastructures physiques, aux ressources énergétiques, aux marchés et aux capitaux a constitué une dimension centrale de la puissance économique. Ces facteurs demeurent essentiels. Mais ils sont désormais accompagnés d’une autre infrastructure, moins visible et pourtant déterminante: l’infrastructure cognitive. Elle comprend les écoles, les universités, les centres de recherche, les systèmes statistiques, les bibliothèques, les médias professionnels, les capacités de formation continue, les réseaux scientifiques, les infrastructures numériques et les institutions capables de transformer les données en connaissances utilisables. Le développement d’une économie numérique ne dépend donc pas uniquement de la connexion à Internet. Il dépend également de la capacité à transformer cette connexion en compétences, en emplois, en innovation, en institutions efficaces et en pouvoir de décision. Les expériences récentes dans la Caraïbe montrent d’ailleurs que l’amélioration de la connectivité et le développement des compétences numériques peuvent contribuer directement à la création d’emplois et à la transformation économique.

La prochaine fracture mondiale pourrait ainsi être moins visible que la fracture numérique classique. Elle ne séparera pas seulement ceux qui disposent d’une connexion de ceux qui n’en disposent pas. Elle pourrait séparer ceux qui savent exploiter les technologies, comprendre leurs limites, produire des solutions et participer à leur gouvernance de ceux qui utilisent principalement des systèmes conçus selon des priorités économiques, linguistiques, culturelles ou stratégiques déterminées ailleurs. Cette différence sera considérable. Dans le premier groupe, la technologie devient un multiplicateur de capacités. Dans le second, elle risque de devenir une nouvelle forme de dépendance. La question du développement ne sera donc plus seulement celle de l’accès aux outils, mais celle de la capacité à transformer les outils en autonomie.

Cette réalité est particulièrement importante pour les petites nations et pour les sociétés du Sud global. La taille d’un territoire ne détermine pas nécessairement sa capacité à produire des idées. Certaines des contributions les plus importantes à l’histoire scientifique, culturelle, diplomatique ou intellectuelle sont venues de sociétés dont les ressources matérielles étaient limitées. Ce qui fait la différence sur le long terme n’est pas uniquement la quantité de ressources disponibles, mais la capacité à organiser l’intelligence collective, à investir dans la formation, à préserver les institutions de connaissance et à donner à leurs citoyens les moyens de participer à la définition de leur avenir. Un petit État qui développe une université solide, une administration compétente, une culture scientifique, un système statistique crédible, des médias professionnels et une capacité de recherche peut peser intellectuellement bien au-delà de sa taille démographique ou économique.

La Caraïbe offre à cet égard un observatoire particulièrement intéressant. Trop souvent regardée depuis l’extérieur comme un espace périphérique, touristique ou vulnérable, elle peut aussi être comprise comme un laboratoire historique de l’interdépendance mondiale. Elle se trouve au croisement de plusieurs espaces géographiques, linguistiques, économiques et politiques. Elle connaît depuis longtemps les effets de la circulation des personnes, des capitaux, des marchandises, des cultures et des idées. Elle expérimente également les tensions entre dépendance extérieure et volonté d’autonomie, entre ouverture internationale et préservation des identités, entre vulnérabilité climatique et nécessité de construire des économies plus résilientes. La transformation numérique ajoute aujourd’hui une nouvelle dimension à cette histoire. Les efforts menés dans plusieurs pays caribéens pour développer la connectivité, les compétences numériques et les emplois liés aux technologies montrent que la région ne se trouve pas en dehors de cette transformation. Elle cherche à y prendre sa place.

Haïti, dans ce paysage, mérite d’être regardée autrement que par le seul prisme de ses crises. Les difficultés institutionnelles, économiques et sociales du pays sont réelles et ne doivent pas être minimisées. Mais elles ne constituent pas l’intégralité de son histoire ni de son potentiel. Haïti appartient à une histoire mondiale dans laquelle les questions de liberté, de souveraineté, de dignité et de transformation politique ont déjà produit des ruptures majeures. L’indépendance de 1804 rappelle que les catégories établies par les puissances dominantes ne constituent jamais nécessairement l’horizon définitif des peuples. Aujourd’hui, la question haïtienne peut être formulée autrement: comment reconstruire une capacité nationale de penser le long terme dans un environnement où l’urgence tend à absorber toute l’énergie disponible?

Cette question est plus profonde qu’elle ne paraît. Une société constamment confrontée à l’urgence peut finir par perdre progressivement la capacité de planifier. Lorsque les institutions doivent répondre chaque jour à des crises immédiates, l’investissement dans la recherche, l’éducation, les archives, la statistique, la culture scientifique, la formation des cadres et la production de politiques publiques de long terme devient difficile à maintenir. Pourtant, ce sont précisément ces domaines qui permettent à une nation de sortir durablement de la logique de réaction. La reconstruction d’Haïti ne devrait donc pas être pensée uniquement en termes d’infrastructures physiques ou d’assistance humanitaire. Elle doit aussi être envisagée comme une reconstruction de capacités intellectuelles et institutionnelles. Un pays ne devient pas durablement autonome uniquement parce qu’il reconstruit ses routes, ses bâtiments ou ses réseaux. Il le devient lorsqu’il peut également produire les connaissances nécessaires pour décider où aller, pourquoi y aller et comment mesurer les résultats obtenus.

Cette perspective permet de comprendre pourquoi l’éducation et la recherche doivent être considérées comme des infrastructures stratégiques. Dans beaucoup de débats publics, une école est encore principalement présentée comme un lieu de transmission des connaissances. Elle est davantage que cela. Elle constitue l’un des endroits où une société prépare sa capacité future à comprendre le monde. Une université n’est pas simplement un lieu où l’on délivre des diplômes. Elle est une institution qui permet à une société de produire des questions auxquelles elle ne connaît pas encore les réponses. Un laboratoire n’est pas seulement un espace technique. Il représente une capacité collective à réduire l’incertitude. Une bibliothèque, une archive ou un système statistique fiable ne sont pas des éléments secondaires de la modernité. Ils constituent une mémoire organisée sans laquelle les décisions publiques deviennent plus vulnérables à l’improvisation.

L’intelligence artificielle rend cette exigence encore plus pressante parce qu’elle augmente considérablement la vitesse à laquelle nous pouvons produire et diffuser des contenus. L’UNESCO souligne que les outils d’IA peuvent rendre plus difficile la distinction entre contenu authentique et contenu artificiellement généré et insiste sur l’importance de la maîtrise de l’information et des médias pour permettre aux citoyens de développer un regard critique. Dans ce nouvel environnement, la valeur de l’information ne disparaît pas, mais elle change de nature. Lorsque n’importe quel acteur peut produire rapidement des textes, des images ou des contenus d’apparence crédible, la rareté se déplace vers la vérification, le contexte, la méthode, la traçabilité et la confiance. Le problème du journalisme n’est donc pas simplement de publier plus vite que les autres. Il est de produire une information dont le lecteur puisse comprendre la provenance, la signification et les limites.

Cette évolution constitue peut-être l’une des plus grandes opportunités pour le journalisme sérieux. Pendant longtemps, la presse a été confrontée à la rareté de l’information. Le journaliste devait aller chercher les faits, rencontrer les acteurs, consulter les documents et établir les éléments d’une histoire. Aujourd’hui, une grande partie du défi consiste à naviguer dans l’excès. Les sources se multiplient, les récits se contredisent, les images peuvent être manipulées, les déclarations sont instantanément sorties de leur contexte et les systèmes automatisés peuvent produire des contenus convaincants sans disposer d’une véritable compréhension du sujet. Dans cet environnement, le journalisme de qualité doit retrouver ce qui constitue peut-être son rôle le plus profond: transformer la circulation de l’information en compréhension publique.

Le journaliste ne peut donc pas être réduit à un producteur de contenu. Il doit demeurer un professionnel de la vérification, du contexte, de l’enquête et de la responsabilité. L’intelligence artificielle peut accélérer certaines tâches, aider à organiser des informations, faciliter certaines recherches ou soutenir la traduction et l’analyse. Mais elle ne peut pas transférer sur elle la responsabilité éditoriale. Celui qui publie demeure responsable de ce qu’il affirme. Cette exigence devient encore plus importante à mesure que les outils automatisés gagnent en puissance. Une rédaction qui utilise l’IA sans méthode risque d’accroître sa productivité tout en diminuant la fiabilité de son travail. Une rédaction qui l’utilise avec discernement peut au contraire libérer du temps pour ce qui constitue le cœur du métier: enquêter, comprendre, vérifier, expliquer et donner du sens.

C’est également pourquoi la question de l’indépendance éditoriale prend une dimension nouvelle. Lorsque les plateformes déterminent en partie ce que les publics voient, lorsque les systèmes de recommandation influencent la circulation des contenus et lorsque les outils d’intelligence artificielle sont développés par un nombre relativement limité d’acteurs technologiques, l’indépendance d’un média ne peut plus être pensée uniquement en termes de propriété. Elle doit également concerner ses méthodes, ses sources, ses données, ses choix éditoriaux et sa capacité à résister aux pressions qui cherchent à transformer l’information en instrument de pouvoir. L’indépendance ne signifie pas l’absence de valeurs. Elle signifie la capacité de travailler selon des principes explicites, de vérifier les faits, de reconnaître les incertitudes et de permettre au lecteur de distinguer l’information de l’analyse et l’analyse de l’opinion.

C’est dans cette transformation du paysage intellectuel et médiatique que CPGNNews entend inscrire sa propre vocation. Né dans la Caraïbe, mais conçu dès l’origine avec une ambition internationale, le média ne considère pas son origine géographique comme une frontière intellectuelle. La Caraïbe constitue son point d’origine, pas sa limite. Cette position n’est pas seulement une formule institutionnelle. Elle correspond à une manière de regarder le monde. Observer les grandes transformations internationales depuis la Caraïbe signifie reconnaître que les sociétés considérées comme périphériques peuvent elles aussi produire des analyses sur les grandes questions de leur époque. Cela signifie également refuser l’idée selon laquelle la pensée stratégique devrait toujours être produite ailleurs avant d’être simplement consommée ici.

La vocation de CPGNNews est précisément de contribuer à cette circulation dans les deux sens. Il ne s’agit pas de regarder le monde depuis la Caraïbe uniquement pour parler de la Caraïbe. Il s’agit de partir de cette expérience pour comprendre le monde et de porter dans le débat international des perspectives qui ne sont pas toujours présentes dans les grands centres de production médiatique et intellectuelle. Les questions de géopolitique, de gouvernance, de droits humains, d’économie, de sécurité, d’éducation, de climat, de technologie et d’intelligence artificielle ne peuvent plus être analysées à partir d’un seul centre de gravité. Elles concernent l’ensemble de l’humanité et doivent être examinées depuis plusieurs histoires, plusieurs sociétés et plusieurs expériences du monde.

Cette ambition implique une exigence particulière à l’égard du langage. Publier en plusieurs langues ne devrait pas signifier simplement reproduire mécaniquement un même contenu dans différents idiomes. Chaque langue ouvre une relation particulière avec une culture, une mémoire, une sensibilité et une communauté de lecteurs. Le multilinguisme peut donc devenir une véritable méthode de compréhension internationale lorsqu’il permet de faire circuler les perspectives plutôt que de simplement multiplier les traductions. CPGNNews veut ainsi inscrire son identité dans une pratique éditoriale internationale multimédia et multilingue née dans la Caraïbe, capable de dialoguer avec plusieurs espaces du monde tout en conservant une exigence commune de vérification, de rigueur et de responsabilité.

Cette ambition rejoint une évolution plus large du débat international sur la technologie. Les grandes institutions reconnaissent désormais que la transformation numérique ne peut être dissociée des questions de compétences, de gouvernance, de droits, de responsabilité et de développement humain. L’OCDE insiste notamment sur la nécessité de préparer les sociétés aux transformations du travail et de développer les capacités humaines nécessaires pour utiliser l’IA de manière efficace et responsable. La Banque mondiale souligne de son côté que la transformation de l’économie numérique repose non seulement sur la connectivité, mais aussi sur les stratégies nationales, les institutions, les écosystèmes d’innovation et le développement des compétences. Ces constats convergent vers une conclusion importante: la technologie n’est jamais seulement une affaire de technologie. Elle devient une question de société dès lors qu’elle modifie les conditions de production, d’éducation, de travail, d’information et de décision.

Il serait donc dangereux de croire que l’avenir appartient automatiquement aux sociétés qui possèdent les outils technologiques les plus avancés. L’avenir appartiendra davantage à celles qui sauront établir une relation intelligente avec ces outils. Une société peut disposer d’une technologie remarquable et en faire un usage médiocre. Elle peut également disposer de moyens limités et produire des innovations remarquables lorsqu’elle possède une culture de l’apprentissage, de la recherche et de l’adaptation. La véritable différence se trouvera de plus en plus dans la capacité à apprendre collectivement. Apprendre signifie ici beaucoup plus qu’acquérir de nouvelles compétences professionnelles. Cela signifie pouvoir reconnaître une transformation, comprendre ses causes, anticiper certaines conséquences, corriger les erreurs et adapter les institutions sans perdre de vue les principes qui donnent un sens au développement.

Cette capacité d’apprentissage collectif est peut-être l’une des formes les plus importantes de puissance au XXIe siècle. Elle est moins spectaculaire qu’un porte-avions, moins visible qu’un gratte-ciel et moins immédiatement mesurable qu’un taux de croissance. Pourtant, elle peut déterminer la capacité d’une société à traverser les crises, à absorber les innovations et à conserver une marge de décision dans un environnement international de plus en plus complexe. Elle repose sur la qualité de l’éducation, la liberté de la recherche, la solidité des institutions, la confiance dans les faits, la capacité des médias à exercer leur fonction critique et la possibilité pour les citoyens de participer à une conversation publique suffisamment informée.

C’est ici que le journalisme retrouve une responsabilité qui dépasse largement la production quotidienne de nouvelles. Dans une époque saturée d’informations, informer signifie aussi aider à hiérarchiser. Dans une époque de fragmentation, expliquer signifie également relier. Dans une époque où les systèmes automatisés peuvent produire des contenus à une vitesse considérable, vérifier devient une forme de service public. Et dans une époque où les sociétés sont confrontées à des transformations qu’elles ne maîtrisent pas toujours, donner du contexte devient une manière de protéger la capacité démocratique de décider.

Le rôle d’un média international d’intérêt public n’est donc pas de prétendre posséder toutes les réponses. Il est de créer les conditions intellectuelles permettant de poser de meilleures questions. Il doit accepter la complexité sans la transformer en confusion, reconnaître l’incertitude sans renoncer à la recherche des faits, présenter les contradictions sans fabriquer artificiellement des équivalences et conserver une exigence de vérité même lorsque celle-ci est moins spectaculaire qu’un récit simplificateur. Cette discipline est particulièrement nécessaire dans un monde où l’économie de l’attention récompense souvent la réaction immédiate, l’indignation et la simplification.

CPGNNews entend inscrire son travail dans cette conception exigeante du journalisme et de l’analyse. Son identité de média international indépendant d’intérêt public repose sur une conviction simple mais profonde: la circulation mondiale de l’information ne suffit pas à créer une société mondiale mieux informée. Il faut également des institutions capables de rechercher, d’enquêter, de vérifier, d’analyser et de transmettre la connaissance avec suffisamment de rigueur pour que celle-ci puisse réellement contribuer à la compréhension collective. La technologie peut accélérer ce travail, mais elle ne peut lui donner seule une finalité humaine. Cette finalité demeure une responsabilité éditoriale.

Il faut alors revenir à la question initiale, non pas pour y répondre par une inquiétude supplémentaire, mais pour en préciser l’enjeu. Sommes-nous capables de comprendre le monde qui vient? Nous le serons à la condition de ne pas confondre vitesse et intelligence, abondance et connaissance, automatisation et jugement, accès à l’information et capacité de comprendre. Nous le serons si nous acceptons que l’éducation, la recherche, le journalisme, la culture scientifique et la qualité des institutions constituent des infrastructures aussi stratégiques que les réseaux numériques eux-mêmes. Nous le serons surtout si nous refusons de considérer la transformation technologique comme une force extérieure devant laquelle les sociétés n’auraient d’autre choix que de s’adapter.

Le XXIe siècle ne sera pas seulement déterminé par ceux qui construiront les machines les plus puissantes. Il le sera aussi par ceux qui sauront comprendre ce que ces machines changent dans les rapports entre les individus, les États, les économies, les cultures et les institutions. La liberté d’une société dépendra de plus en plus de sa capacité à comprendre les systèmes dont elle dépend, à produire les connaissances nécessaires à ses choix et à conserver la faculté de décider de ce qu’elle souhaite devenir. C’est en ce sens que la souveraineté cognitive doit être considérée comme l’une des grandes questions politiques, économiques et humaines de notre temps.

Depuis la Caraïbe, cette question possède une résonance particulière. Une région longtemps observée depuis les centres de pouvoir peut désormais participer plus activement à la production des récits, des analyses et des connaissances qui contribuent à comprendre le monde. Haïti elle-même, malgré les épreuves considérables auxquelles elle est confrontée, peut être pensée non seulement comme un espace auquel le monde doit apporter des réponses, mais comme une société qui peut produire des idées, des recherches, des analyses et des propositions destinées au monde. Cette transformation du regard constitue déjà une forme de souveraineté intellectuelle.

C’est dans cette perspective que CPGNNews assume son origine et son ambition. «Born in the Caribbean, Open to the World!» ne signifie pas seulement qu’un média international est né dans une région particulière. Cela signifie que le lieu d’où l’on regarde le monde peut devenir une source de connaissance plutôt qu’un simple point d’observation. La Caraïbe constitue le point d’origine, pas la limite. Entre la recherche, l’investigation, l’analyse et le journalisme, CPGNNews veut contribuer à une conversation internationale dans laquelle aucune société ne serait condamnée à être uniquement spectatrice des transformations de son époque. Car comprendre le monde n’est pas un exercice réservé à ceux qui disposent déjà de la puissance. C’est l’une des conditions mêmes pour pouvoir participer à sa construction.

Comprendre le monde, c’est déjà commencer à reprendre prise sur son avenir.

ÉDITORIAL DU 4 AU 10 OCTOBRE 2026.

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