Abigaël Alexandre et Ariana Milagro Lafond, deux visages d’un avenir qui s’affirme et interroge.
Par notre correspondant à Port-au-Prince, en collaboration avec le Centre ABC et l’ex-Premier ministre Evans Paul,
Delmas, Haïti 21 avril 2026.
En Haïti, près de deux tiers de la population ont moins de 25 ans, et une part significative de cette jeunesse avance sans accès stable à l’emploi ni à une formation qualifiante. Cette réalité, largement documentée, structure le quotidien autant qu’elle limite les perspectives. Elle alimente aussi une forme de résignation, parfois intériorisée, face à l’idée même de mobilité sociale.
Dans ce contexte, certaines trajectoires ne se contentent pas d’inspirer. Elles dérangent les évidences.
Les parcours d’Abigaël Alexandre et d’Ariana Milagro Lafond en font partie. Non parce qu’ils seraient exceptionnels au sens rare, mais parce qu’ils rendent visible ce qui reste trop souvent invisible: une capacité réelle à atteindre des standards internationaux, en dépit d’un environnement qui ne les favorise pas.
Leur réussite ne résout rien, à elle seule. Mais elle complique le récit dominant.
Dans un pays où l’actualité est dominée par l’insécurité, les blocages institutionnels et les urgences sociales, ces deux victoires introduisent une dissonance. Elles obligent à reconnaître que le paysage est plus contrasté qu’il n’y paraît. Que sous la surface des crises, une autre dynamique persiste.
À La Seine Musicale, le 25 mars 2026, Abigaël Alexandre, 21 ans, originaire de Jacmel, a remporté la finale d’Eloquentia International. Elle devient la première Haïtienne à s’imposer dans cette compétition, après avoir traversé un processus de sélection particulièrement exigeant.
Son intervention, consacrée à l’intelligence artificielle et aux inégalités, se distinguait moins par l’originalité du sujet que par sa manière de le traiter. Là où beaucoup cherchent l’effet, elle a privilégié la clarté. Là où l’éloquence peut devenir performance, elle est restée un outil.
Un membre du jury, interrogé à l’issue de la finale, évoque une impression persistante: «Elle ne cherchait pas à convaincre à tout prix. Elle cherchait à être juste. Et cela a suffi. »
Ce type de reconnaissance n’est pas anodin. Il suppose non seulement des compétences, mais aussi un accès minimal à des conditions de préparation du temps, de l’espace, des ressources qui restent inégalement distribuées.
À Jacmel, où elle a grandi, ces conditions n’allaient pas de soi. Elles ont été construites, souvent dans la contrainte. Ce détail, rarement mis en avant, éclaire une partie de son parcours: la performance ne surgit pas hors sol. Elle est le produit d’un environnement, même fragile, qui permet à une exigence personnelle de se déployer.
À plusieurs milliers de kilomètres, une autre forme d’expression de cette exigence s’est imposée. Le 11 avril 2026, à Lomé, Ariana Milagro Lafond a remporté la 8e édition du House of Challenge, une compétition centrée sur l’innovation, le leadership et la créativité.
Son parcours s’inscrit dans un registre différent, mais repose sur une logique comparable. Dans un univers numérique où la visibilité est souvent immédiate mais instable, elle a construit une présence progressive, fondée sur la cohérence et la compréhension des codes contemporains.
Ses débuts, à Delmas, se sont faits dans des conditions précaires, avec un accès limité aux outils numériques. Cette contrainte a façonné une discipline particulière: produire avec peu, mais produire avec intention. Aujourd’hui, cette approche se traduit par une capacité à mobiliser des audiences et à s’inscrire dans des espaces internationaux avec crédibilité.
Dans une déclaration récente, elle affirmait: «On nous dit souvent qu’Haïti est un pays sans avenir. Regardez-nous. Nous sommes cet avenir.»
Ce type d’affirmation peut sembler évident, presque attendu. Il ne l’est pas. Il intervient dans un contexte où, pour une partie de la jeunesse, l’avenir reste une abstraction incertaine.
C’est précisément là que ces trajectoires prennent une dimension plus complexe.
Elles ne confirment pas simplement que la réussite est possible. Elles posent une question plus inconfortable : pourquoi reste-t-elle si difficile à généraliser ?
Au Centre Atizan Bon Chanjman, où les deux jeunes femmes ont, à différents moments, trouvé un espace d’accompagnement, cette question est centrale. Evans Paul, ancien Premier ministre et président de la structure, insiste sur un point souvent négligé : ces parcours ne sont pas des anomalies.
Selon lui, ils révèlent plutôt un déficit d’organisation.
Offrir un espace de travail, un encadrement minimal, une écoute attentive. Des interventions modestes, mais qui peuvent produire des effets disproportionnés dans un environnement où ces ressources sont rares. Ce constat, s’il est exact, déplace le débat: le problème ne serait pas l’absence de talent, mais l’insuffisance des structures capables de le soutenir.
Cette lecture n’est pas unanimement partagée. Certains observateurs soulignent que ces réussites, bien que significatives, restent isolées et difficilement reproductibles à grande échelle sans transformations profondes du système éducatif et économique. D’autres y voient, au contraire, des signaux faibles d’un potentiel sous-exploité.
Entre ces deux interprétations, une certitude s’impose: ces trajectoires rendent plus difficile toute lecture simplifiée de la réalité haïtienne.
Elles obligent à tenir ensemble deux vérités. D’un côté, un environnement contraignant, marqué par des limites structurelles. De l’autre, une capacité individuelle et collective à produire de l’excellence.
C’est dans cette tension que se joue une partie de l’avenir.
La reconnaissance internationale d’Abigaël Alexandre et d’Ariana Milagro Lafond suscite une fierté réelle, en Haïti comme dans la diaspora. Mais elle s’accompagne aussi d’une interrogation persistante. Pourquoi ces parcours trouvent-ils plus facilement un écho à l’extérieur qu’à l’intérieur du pays?
La question dépasse les individus. Elle renvoie à la manière dont une société identifie, accompagne et valorise ses propres ressources.
Elle renvoie aussi à des choix. Investir dans l’éducation, structurer les filières de formation, créer des passerelles entre initiatives locales et opportunités internationales. Autant de leviers souvent évoqués, plus rarement mis en œuvre de manière cohérente.
Les trajectoires de ces deux jeunes femmes ne fournissent pas de solution clé en main. Elles ne prétendent pas résoudre les déséquilibres structurels. Mais elles offrent un point de départ.
Elles montrent que les compétences existent. Que la capacité à rivaliser à l’échelle internationale n’est pas théorique. Qu’elle s’incarne déjà, dans des parcours concrets.
Reste à savoir si ces exemples resteront des références isolées ou s’ils deviendront les premiers éléments d’un mouvement plus large.
À Abigaël Alexandre et à Ariana Milagro Lafond, la reconnaissance s’impose. Mais au-delà de l’hommage, leur parcours introduit une exigence.
Il ne s’agit plus seulement de célébrer. Il s’agit de comprendre, d’organiser, de reproduire.
La jeunesse haïtienne n’est pas une promesse abstraite. Elle est déjà là, visible, active, parfois en avance sur les structures censées l’accompagner.
Encore faut-il décider de la suivre.
CaribPulse Global News Network
Diffusion spéciale Caraïbes – Afrique – Diaspora
Avec la contribution du Centre Atizan Bon Chanjman, Delmas, Haïti.
«Ce que ces jeunes ont fait, toute une génération peut le faire. À nous de ne pas les laisser seules. » — Evans Paul.