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ISRAËL ET IRAN: QUAND L’ENNEMI DEVIENT LE SYSTÈME

Guerre, intelligence artificielle et nouvel ordre régional: une contribution caribéenne au débat international sur l’avenir du Moyen Orient. Le Moyen Orient peut il construire un pacte global pour le XXIe siècle?

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GRAND DOSSIER GÉOPOLITIQUE INTERNATIONAL

Par Yvon BONHOMME

Chercheur indépendant engagé, essayiste, analyste géopolitique et spécialiste de la gouvernance
Editor in Chief, CPGNNews

CPGNNews | Independent International Public Interest Media │Research • Investigation • Analysis • Journalism.

LE MOYEN ORIENT À L’HEURE DU BASCULEMENT

Il arrive dans l’histoire des régions que le bruit des armes finisse par masquer la véritable nature du changement. Les affrontements occupent les écrans, les déclarations officielles se succèdent, les alliances sont réévaluées et les marchés réagissent à chaque nouvelle escalade. Pourtant, derrière l’urgence militaire, une transformation plus profonde peut être à l’œuvre. Elle concerne la manière dont les États définissent leurs intérêts, construisent leurs alliances, organisent leur sécurité et envisagent leur avenir. Le Moyen Orient se trouve aujourd’hui confronté à cette double réalité: une crise immédiate, dont les conséquences humaines et économiques sont considérables, et une recomposition stratégique dont les effets pourraient dépasser largement la durée des combats.

La confrontation entre Israël et l’Iran constitue l’un des principaux foyers de cette transformation, mais elle ne peut être comprise en isolant ces deux pays du système régional et international auquel ils appartiennent. Les États Unis, les monarchies du Golfe, la Turquie, les puissances européennes, la Russie et la Chine interviennent, directement ou indirectement, dans un environnement où la sécurité militaire, les approvisionnements énergétiques, les routes maritimes, les infrastructures numériques et les équilibres diplomatiques sont étroitement liés. À ces facteurs s’ajoutent les crises de l’eau, les contraintes climatiques, la sécurité alimentaire et la vulnérabilité des réseaux indispensables à la vie quotidienne. Le conflit révèle ainsi une interdépendance qui rend de plus en plus difficile toute lecture strictement nationale de la sécurité.

L’année 2026 marque, à cet égard, une étape particulièrement importante. Les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont commencé le 28 février, entraînant une confrontation dont les répercussions se sont étendues bien au delà du territoire iranien. Les ripostes, les tensions avec plusieurs pays du Golfe, les perturbations des transports maritimes et les incertitudes entourant les négociations ont contribué à transformer une crise militaire en une épreuve pour l’ensemble de l’environnement stratégique régional. Une trêve provisoire intervenue en juin n’a pas produit de règlement durable et les échanges de frappes ont repris. Cette chronologie importe, car elle rappelle que les crises ne se résument pas à une succession d’incidents: elles peuvent modifier les calculs des acteurs, renforcer les logiques de méfiance et rendre progressivement plus difficile le retour à une situation antérieure.

Au 12 octobre 2026, les efforts diplomatiques se poursuivent par l’intermédiaire de plusieurs canaux, notamment au Qatar et au Pakistan, sans qu’un accord durable ait permis de résoudre les désaccords fondamentaux. La réouverture et la sécurisation du détroit d’Ormuz demeurent au cœur des discussions, tandis que les divergences sur la place du programme nucléaire iranien dans les négociations continuent de compliquer la recherche d’un compromis. Les tentatives de relance diplomatique ne signifient donc ni que la crise est maîtrisée ni que les parties sont proches d’un règlement définitif. Elles montrent plutôt que, même lorsque la confrontation militaire se poursuit, les acteurs cherchent à préserver des espaces de négociation afin d’éviter une aggravation dont le coût pourrait devenir encore plus élevé. <Cite refs={[“turn825593view2″,”turn494393view3”]}/>

Le détroit d’Ormuz illustre avec une particulière netteté cette interdépendance. Passage stratégique pour le transport mondial des hydrocarbures, il représente bien davantage qu’un simple couloir maritime. Sa sécurité concerne les pays producteurs, les économies importatrices, les compagnies de transport, les assureurs, les marchés financiers et les populations dont le coût de la vie dépend, directement ou indirectement, de la stabilité des approvisionnements énergétiques. Toute perturbation prolongée peut se transmettre d’un secteur à l’autre, affecter les prix, accroître les incertitudes économiques et fragiliser des États éloignés du théâtre des opérations. Les signes de reprise observés dans certains flux ne doivent cependant pas être interprétés comme le retour à une normalité solide: les attaques contre les navires, les menaces persistantes et les tensions militaires continuent de rendre cette reprise vulnérable. <Cite refs={[“turn825593view3″,”turn825593view2”]}/>

Pour comprendre la profondeur de la crise actuelle, il faut également revenir sur l’histoire des relations entre Israël et l’Iran. Leur antagonisme contemporain ne constitue pas une donnée immuable de leur histoire. Avant la révolution iranienne de 1979, les deux pays entretenaient des relations étendues, quoique souvent discrètes, fondées notamment sur des intérêts stratégiques communs. Le régime du Shah voyait dans cette coopération un moyen de renforcer certaines de ses capacités, de diversifier ses partenariats et de contenir des menaces régionales. Israël, de son côté, recherchait des partenaires dans un environnement où sa position diplomatique demeurait particulièrement difficile. Cette relation n’effaçait pas toutes les divergences entre les deux États, mais elle démontrait qu’une configuration géopolitique pouvait être radicalement différente de celle qui s’est imposée après 1979.

Un document historique permet d’en mesurer concrètement la portée. Il s’agit d’un mémorandum de l’Office of Current Intelligence de la Central Intelligence Agency, daté du 29 mai 1975 et publié dans la collection documentaire Foreign Relations of the United States, 1969–1976 du Département d’État américain. Ce document décrit l’étendue des relations entre Téhéran et Tel Aviv, notamment dans les domaines diplomatique, pétrolier, militaire, agricole et technique. Il souligne également le caractère prudent de cette coopération, dont certaines dimensions demeuraient peu visibles publiquement. Cette source doit être présentée pour ce qu’elle est: une analyse américaine contemporaine de la période, utile à la compréhension des intérêts stratégiques de l’époque, et non une explication exhaustive de toutes les motivations iraniennes ou israéliennes. Elle rappelle néanmoins une réalité essentielle: les alliances et les antagonismes ne sont pas des catégories éternelles; ils évoluent avec les régimes, les perceptions de la menace et les calculs de puissance. <Cite refs={[“turn494393view0”]}/>

La révolution iranienne a profondément modifié cet équilibre. L’Iran a progressivement fait de son opposition à Israël un élément central de son discours stratégique et de sa conception de l’ordre régional, tandis qu’Israël a considéré la République islamique comme une menace majeure pour sa sécurité. Au fil des décennies, cette opposition s’est inscrite dans les doctrines militaires, les partenariats régionaux, les dispositifs de renseignement et les stratégies de dissuasion. Les confrontations directes, les opérations indirectes, les rivalités autour des capacités nucléaires et balistiques ainsi que les tensions impliquant des acteurs alliés ou partenaires ont contribué à installer une relation durable de défiance. Cette évolution ne saurait toutefois être ramenée à une mécanique automatique: les décisions des dirigeants, les rapports de force, les perceptions nationales et les circonstances propres à chaque crise continuent de jouer un rôle déterminant.

C’est dans ce contexte que prend forme la question centrale de cette étude: que se passe t il lorsqu’un adversaire cesse d’être seulement un acteur extérieur et devient l’un des principes organisateurs d’un système politique, militaire et stratégique? L’expression «l’ennemi devient le système» constitue ici une hypothèse analytique, et non une catégorie officielle des relations internationales. Elle désigne une situation dans laquelle la représentation durable d’une menace contribue à structurer les institutions de sécurité, les priorités budgétaires, les choix technologiques, les alliances, les dispositifs de surveillance et même les récits collectifs par lesquels une société interprète le monde. L’ennemi ne disparaît pas nécessairement comme adversaire réel; il peut, en revanche, occuper une place si centrale dans la définition de la sécurité que l’ensemble du système finit par se réorganiser autour de son existence.

Une telle hypothèse exige de la prudence. Elle ne signifie ni que les menaces sont imaginaires, ni que toutes les parties possèdent les mêmes capacités, ni que leurs décisions, leurs responsabilités ou leurs conséquences peuvent être placées sur un même plan. Les États peuvent faire face à des risques authentiques et avoir des motifs légitimes de protéger leur population. La question porte plutôt sur les effets d’une mobilisation sécuritaire prolongée: à quel moment les moyens conçus pour répondre à une menace finissent ils par rendre plus difficile toute désescalade? Comment distinguer les mesures nécessaires à la protection d’une société de celles qui entretiennent une logique de confrontation permanente? Et comment préserver la capacité de négocier lorsque la reconnaissance de l’adversaire comme interlocuteur est interprétée, à l’intérieur d’un système politique, comme une faiblesse?

Ces interrogations prennent une dimension nouvelle à mesure que les technologies transforment la conduite des conflits. Les satellites, les systèmes de surveillance, les drones, les capacités cybernétiques, les outils de traitement massif des données et les applications de l’intelligence artificielle modifient les conditions dans lesquelles les États observent leur environnement, anticipent les mouvements adverses et prennent leurs décisions. La vitesse de collecte et d’analyse de l’information peut améliorer certaines capacités de prévention, mais elle peut aussi accélérer les réactions, réduire les délais de vérification et renforcer le risque d’interprétations erronées. Une donnée incomplète, une alerte mal évaluée ou une analyse automatisée insuffisamment contrôlée peuvent contribuer à une décision dont les conséquences humaines et diplomatiques sont considérables.

Il importe cependant de ne pas confondre des technologies qui répondent à des fonctions différentes. L’intelligence artificielle peut être utilisée pour analyser des images, soutenir la logistique, détecter des anomalies, modéliser des risques ou assister la prise de décision. Les armes autonomes soulèvent des questions spécifiques concernant le degré d’autonomie accordé aux systèmes, le contrôle humain et la responsabilité en cas de dommages. Les cyberopérations, quant à elles, peuvent viser des réseaux informatiques, des infrastructures ou des systèmes de communication sans nécessairement prendre la forme d’une attaque militaire conventionnelle. Ces domaines peuvent se combiner, mais ils ne sont pas interchangeables. Les traiter avec précision est indispensable pour comprendre les transformations de la guerre sans exagérer les capacités des outils disponibles ni minimiser les risques qu’ils présentent.

La question du contrôle humain devient dès lors fondamentale. À mesure que les systèmes automatisés interviennent dans l’identification de cibles, l’évaluation de menaces ou la planification d’opérations, il devient nécessaire de déterminer qui comprend les informations utilisées, qui valide les décisions et qui assume la responsabilité des conséquences. Les discussions internationales consacrées aux technologies émergentes dans le domaine des systèmes d’armes létaux autonomes témoignent de cette préoccupation. Les travaux menés en 2026 dans le cadre du Groupe d’experts gouvernementaux des Nations Unies ont poursuivi l’examen de mesures et d’éventuels éléments d’un instrument international, sans qu’il soit possible d’en déduire l’adoption d’un traité global à cette date. L’enjeu dépasse la seule innovation technique: il concerne la capacité des institutions nationales et internationales à maintenir des règles, des mécanismes de contrôle et des responsabilités humaines dans un environnement où les décisions peuvent être prises toujours plus rapidement. <Cite refs={[“turn825593search0″,”turn825593search1”]}/>

La technologie ne constitue pourtant qu’une partie du problème. Les équilibres régionaux reposent aussi sur des ressources matérielles dont la disponibilité est devenue plus incertaine. L’eau, l’énergie, les terres agricoles, les infrastructures portuaires, les réseaux électriques et les systèmes de communication forment un ensemble interdépendant. Une crise politique ou militaire peut perturber leur fonctionnement; inversement, des pénuries persistantes et des inégalités d’accès peuvent aggraver les tensions sociales et contribuer à fragiliser la stabilité des États. Dans une région marquée par de fortes contraintes hydriques, une croissance démographique inégale et des effets climatiques croissants, la sécurité ne peut plus être évaluée uniquement à partir du nombre de systèmes d’armes ou de la puissance des alliances. Elle doit également être appréciée à partir de la capacité des sociétés à garantir des conditions de vie dignes, à protéger leurs ressources et à maintenir les services essentiels en période de crise.

L’eau mérite à cet égard une attention particulière. Elle est indispensable à la santé, à l’agriculture, à l’industrie, à la production énergétique et à la stabilité des communautés. Lorsque son accès devient incertain, les conséquences peuvent se propager bien au delà des territoires directement touchés. Les tensions relatives aux ressources hydriques ne conduisent pas mécaniquement à la guerre, mais elles peuvent renforcer des rivalités déjà existantes lorsque les mécanismes de coopération sont faibles ou que la confiance politique s’est dégradée. À l’inverse, le partage des données hydrologiques, la coordination des politiques de gestion, la modernisation des réseaux et la coopération scientifique peuvent créer des espaces de dialogue entre des acteurs qui demeurent en désaccord sur d’autres questions. La gestion de l’eau ne résoudra pas à elle seule les conflits régionaux; elle peut néanmoins contribuer à réduire certaines vulnérabilités communes.

L’énergie présente une dynamique comparable. Les pays du Moyen Orient occupent des positions différentes dans les chaînes de production, de transformation et de transport des hydrocarbures, tandis que leurs économies restent exposées aux variations des marchés internationaux. La diversification énergétique, l’amélioration de l’efficacité des infrastructures, le développement progressif des énergies renouvelables et la coopération en matière de recherche pourraient réduire certaines vulnérabilités. Mais ces évolutions supposent des investissements, des compétences, une gouvernance crédible et des choix adaptés aux réalités nationales. Elles ne sauraient être présentées comme des solutions immédiates à une confrontation militaire. Leur intérêt stratégique réside plutôt dans leur capacité potentielle à élargir les marges de manœuvre des États, à renforcer la résilience économique et à limiter les effets de certaines formes de dépendance.

La même logique s’applique à la sécurité maritime. La circulation des marchandises, la protection des navires, la surveillance des infrastructures portuaires et sous marines ainsi que la continuité des communications internationales concernent un nombre considérable d’acteurs. Une interruption prolongée des échanges peut affecter des économies qui ne participent pas au conflit et dont les populations disposent de moyens limités pour absorber les chocs. La sécurité des routes maritimes doit donc être pensée comme un intérêt partagé, sans pour autant servir de justification générale à l’emploi illimité de la force. Les dispositifs de prévention des incidents, les canaux de communication entre forces navales et les règles de notification peuvent contribuer à réduire les risques d’escalade. Leur efficacité dépend toutefois de la volonté politique des parties, de la crédibilité des engagements et de l’existence de mécanismes capables de traiter les violations alléguées.

Les évolutions diplomatiques de 2026 montrent également que les États de la région cherchent à renforcer leurs capacités de défense et à réévaluer leurs partenariats. Le 7 août, l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan ont signé l’accord de défense de La Mecque, présenté comme un engagement de défense collective selon lequel une attaque armée contre l’un des signataires serait considérée comme une attaque contre les autres. Cet accord traduit une volonté de renforcer la coopération stratégique entre les trois pays et de consolider leur capacité de dissuasion. Il ne faut toutefois pas lui attribuer une portée qu’il n’a pas officiellement revendiquée: des responsables turcs ont précisé que l’accord n’était dirigé contre l’Iran ni contre un pays déterminé. Sa mise en œuvre, ses modalités opérationnelles et ses conséquences régionales doivent être appréciées à partir des décisions concrètes des États signataires, et non uniquement à partir des interprétations formulées à l’extérieur. <Cite refs={[“turn453472search2″,”turn453472search1”]}/>

Cet accord ne constitue pas, à lui seul, l’ébauche complète d’une architecture de sécurité pour l’ensemble du Moyen Orient. Il rassemble trois États aux intérêts propres, aux capacités différentes et aux relations particulières avec les autres puissances régionales. Il peut modifier certains calculs stratégiques, mais il ne remplace ni les mécanismes de dialogue entre tous les acteurs concernés ni les garanties nécessaires à une stabilité durable. Il rappelle surtout que la recherche d’une autonomie stratégique régionale progresse dans un environnement où les gouvernements souhaitent réduire leurs vulnérabilités, diversifier leurs partenariats et conserver une plus grande liberté de décision. Cette dynamique peut favoriser une meilleure répartition des responsabilités en matière de sécurité; elle peut aussi, si elle s’organise exclusivement autour de blocs concurrents, accentuer la fragmentation régionale. Son effet dépendra donc des objectifs poursuivis, de la transparence des engagements et de la place laissée à la diplomatie.

C’est dans cet environnement que s’inscrit la proposition d’un «Pacte global régional». Cette expression désigne, dans la présente étude, une perspective de réflexion et une proposition intellectuelle, non un accord existant, une négociation officiellement engagée ou une institution déjà constituée. L’idée consiste à examiner si les États du Moyen Orient pourraient, à terme, élaborer un cadre commun articulant la prévention des conflits, la sécurité collective, la non agression, la protection des voies maritimes, la stabilité énergétique, la coopération hydrique, la résilience climatique, le développement économique et la gouvernance des technologies. Un tel cadre ne supposerait pas l’effacement des souverainetés nationales ni la disparition des désaccords historiques. Il chercherait plutôt à identifier les domaines dans lesquels la coopération pourrait réduire les risques partagés, même lorsque les divergences politiques demeurent profondes.

Un pacte de cette nature devrait nécessairement tenir compte des réalités du terrain. Les États de la région n’ont ni les mêmes priorités ni les mêmes perceptions de la menace. Certains privilégient la protection de leur territoire et la préservation de leurs régimes politiques; d’autres accordent une importance particulière à la dissuasion, aux alliances extérieures, à la liberté de circulation ou à leur influence régionale. Les capacités militaires, les ressources économiques et les systèmes de gouvernance sont également très différents. Il serait donc irréaliste de supposer qu’un accord global pourrait être négocié rapidement ou appliqué de manière uniforme. Une approche progressive, reposant sur des engagements vérifiables, des objectifs limités et des mécanismes de consultation, offrirait une base plus crédible qu’une déclaration ambitieuse dépourvue de moyens de mise en œuvre.

La question palestinienne occupe une place incontournable dans toute réflexion sérieuse sur l’avenir régional. Elle touche à la sécurité, aux droits, à la souveraineté, à la reconnaissance politique, aux déplacements de population et à la légitimité des arrangements envisagés. Une architecture de coopération qui ferait abstraction de cette question risquerait de manquer de crédibilité auprès d’une partie importante des sociétés de la région. Mais reconnaître son importance ne signifie pas qu’elle puisse expliquer, à elle seule, l’ensemble des rivalités du Moyen Orient. Les tensions entre l’Iran et plusieurs États arabes, les préoccupations de sécurité d’Israël, les ambitions régionales de différentes puissances, les rivalités économiques et les désaccords sur les programmes militaires possèdent aussi leurs dynamiques propres. Une analyse rigoureuse doit pouvoir reconnaître les liens entre ces dossiers sans les confondre ni réduire l’histoire régionale à une cause unique.

Il faut également résister à la tentation de parler du Moyen Orient comme s’il s’agissait d’un ensemble homogène. La région rassemble des sociétés, des traditions politiques, des identités, des économies et des trajectoires historiques différentes. Les priorités d’un État du Golfe ne correspondent pas nécessairement à celles de l’Iran, de la Türkiye, d’Israël, de l’Irak ou des pays du Levant. Les opinions publiques elles mêmes ne sont pas uniformes et les positions des gouvernements ne reflètent pas toujours l’ensemble des aspirations de leurs populations. Toute proposition de sécurité commune doit donc partir de cette pluralité, reconnaître les asymétries de puissance et éviter de substituer une représentation abstraite de la région aux intérêts concrets des sociétés qui la composent.

La coopération pourrait néanmoins commencer dans des domaines où les bénéfices collectifs sont identifiables et où les engagements peuvent être progressivement vérifiés. La prévention des accidents maritimes, la protection des infrastructures civiles, le partage d’informations sur les catastrophes naturelles, la recherche hydrique, la sécurité alimentaire, la santé publique et certaines applications civiles de l’intelligence artificielle pourraient fournir des points d’entrée. Ces secteurs ne sont pas politiquement neutres: ils peuvent être affectés par les rivalités, les sanctions, les restrictions technologiques et les conflits de souveraineté. Ils offrent cependant la possibilité de définir des objectifs circonscrits, d’évaluer les résultats et de construire, lorsque les circonstances le permettent, des formes limitées de confiance. La coopération sectorielle ne remplacerait pas les négociations politiques, mais elle pourrait contribuer à préserver des canaux de communication et à réduire certains coûts humains et économiques de la confrontation.

L’expérience européenne peut fournir des enseignements utiles, à condition de ne pas être transposée mécaniquement. La construction de mécanismes de coopération en Europe s’est développée dans un contexte historique particulier, marqué par des guerres dévastatrices, des institutions spécifiques, des compromis politiques et des conditions économiques qui ne sont pas identiques à celles du Moyen Orient. Les différences de frontières, de systèmes politiques, de trajectoires nationales et de perceptions de la sécurité interdisent toute comparaison simpliste. L’intérêt de cette expérience réside plutôt dans l’étude de mécanismes précis: la création progressive de règles communes, l’établissement d’institutions de dialogue, la mise en place de procédures de règlement des différends et la possibilité de rendre certaines interdépendances moins dangereuses grâce à des garanties crédibles. Les enseignements doivent être adaptés aux réalités régionales plutôt que présentés comme un modèle à reproduire.

Toute architecture régionale devrait par ailleurs être compatible avec le droit international et les obligations qui en découlent. La coopération en matière de sécurité ne peut se substituer aux responsabilités des États concernant la conduite des hostilités, la protection des civils, le respect des règles applicables aux conflits armés et le règlement pacifique des différends. Un accord politique ne saurait effacer les obligations juridiques existantes ni rendre facultative l’examen des actes contestés. La crédibilité d’un pacte dépendrait ainsi non seulement de ses engagements de prévention, mais aussi de ses mécanismes de vérification, de ses procédures de consultation et de sa capacité à traiter les désaccords sans renoncer aux principes fondamentaux du droit international. La paix durable ne peut reposer uniquement sur l’équilibre des forces; elle exige également des règles dont l’application soit suffisamment prévisible pour être prise au sérieux.

Au fond, l’interrogation posée par ce dossier dépasse la possibilité immédiate d’un accord entre des gouvernements qui se méfient profondément les uns des autres. Elle concerne la capacité des sociétés et des institutions à empêcher que la perception de la menace ne devienne le seul langage dans lequel la sécurité puisse être pensée. Lorsqu’un adversaire est considéré comme permanent, chaque évolution peut être interprétée à travers le prisme de la confrontation; chaque concession risque d’être assimilée à une faiblesse et chaque initiative diplomatique peut être soupçonnée de dissimuler une intention hostile. Cette logique n’est ni inévitable ni identique dans tous les contextes. Elle représente néanmoins un risque stratégique lorsqu’elle réduit progressivement l’espace disponible pour la négociation, la vérification des faits et la recherche de compromis limités.

Les horizons de 2030, 2050 et 2100 doivent être abordés dans cet esprit. Ils ne constituent pas des dates prophétiques auxquelles un nouvel ordre régional apparaîtrait nécessairement. Ils permettent plutôt d’examiner différents scénarios en fonction de décisions prises aujourd’hui: poursuite de la fragmentation, consolidation de blocs concurrents, coexistence armée ponctuée de crises ou développement progressif de mécanismes de coopération. Ces trajectoires ne sont pas exclusives de toute évolution intermédiaire et peuvent varier selon les domaines. Une coopération énergétique pourrait progresser tandis que les tensions militaires demeureraient fortes; des mécanismes de prévention pourraient être établis sans règlement définitif des différends politiques. L’analyse prospective doit donc distinguer les tendances observables, les hypothèses plausibles et les choix qui restent ouverts, sans présenter une possibilité comme une certitude.

C’est précisément dans cette distinction que réside l’ambition de cette étude. Il ne s’agit ni de minimiser les menaces réelles, ni de distribuer artificiellement les responsabilités, ni de proposer une réconciliation abstraite entre des acteurs dont les intérêts demeurent opposés. Il s’agit de comprendre comment les systèmes de sécurité se transforment, comment les technologies modifient les rapports de force, comment les interdépendances économiques et environnementales influencent les décisions politiques et dans quelles conditions la coopération pourrait réduire certains risques sans exiger l’abandon des souverainetés nationales. Le Moyen Orient n’est pas condamné à reproduire indéfiniment les configurations du présent, mais aucune transformation durable ne pourra être obtenue par la seule proclamation d’un nouvel idéal.

Cette réflexion est également portée depuis la Caraïbe, espace qui connaît ses propres vulnérabilités en matière de sécurité, de dépendance énergétique, de résilience climatique, de circulation maritime et de souveraineté économique. La Caraïbe et le Moyen Orient ne sont ni des espaces comparables en tous points ni des régions confrontées aux mêmes configurations historiques. Ils partagent néanmoins une réalité essentielle: les décisions prises dans les grands centres de puissance peuvent avoir des conséquences profondes sur des sociétés qui ne contrôlent pas toujours les règles du système international. Une contribution caribéenne au débat sur le Moyen Orient ne prétend donc pas parler à la place des peuples de la région. Elle entend participer à une réflexion internationale sur les conditions d’une sécurité qui protège les populations, reconnaisse la diversité des trajectoires nationales et ne réduise pas l’avenir à la seule capacité de dissuader ou de vaincre un adversaire.

Au moment où le monde observe les évolutions militaires, les négociations et les transformations technologiques, une question demeure ouverte: les sociétés peuvent elles préserver leur capacité d’imaginer un avenir différent lorsque leurs institutions se sont organisées pendant des décennies autour de la menace? La réponse ne dépendra pas d’une formule unique ni d’un pacte décrété de l’extérieur. Elle dépendra de décisions politiques, de garanties crédibles, de responsabilités assumées, d’initiatives diplomatiques et de la capacité à reconnaître que la sécurité des uns ne peut durablement être construite en ignorant les vulnérabilités des autres. Un adversaire peut rester un adversaire sans devenir le principe organisateur de toutes les dimensions de la vie collective. Cette possibilité n’est pas une promesse de paix; elle constitue une question stratégique qui mérite d’être examinée avec lucidité, rigueur et sens des responsabilités.

Le Moyen Orient se trouve ainsi devant un choix dont les contours restent incertains. Il peut demeurer enfermé dans une succession de confrontations qui renforcent la méfiance, accélèrent les dépenses de sécurité et rendent chaque crise plus difficile à contenir. Il peut aussi, sans renoncer à la défense de ses intérêts ni ignorer ses différends, rechercher progressivement des mécanismes capables de limiter les risques communs et de préserver des espaces de négociation. Entre ces trajectoires existe une pluralité de scénarios, et aucun ne peut être tenu pour acquis. Mais une chose apparaît déjà: le débat sur l’avenir de la région ne concerne plus seulement la question de savoir qui l’emportera dans la confrontation actuelle. Il porte aussi sur la nature du système qui émergera de cette confrontation, sur les règles qui le structureront et sur la place qu’il accordera aux populations, au droit, à la technologie et à la coopération.

Car l’histoire ne se limite pas à la succession des puissances qui s’affrontent. Elle se construit aussi dans les moments où des sociétés choisissent de remettre en question les mécanismes qui prolongent leurs crises. Le Moyen Orient n’a pas encore défini les contours d’un éventuel pacte global régional, et les obstacles à une telle perspective demeurent considérables. Mais la question mérite désormais d’être posée avec sérieux: comment passer d’une sécurité conçue principalement contre l’autre à une sécurité capable, dans certains domaines, de protéger chacun sans exclure systématiquement les autres? C’est à cette interrogation, à ses conditions de possibilité, à ses limites et à ses conséquences pour l’ordre international du XXIe siècle que le présent dossier entend contribuer. Le monde ne quitte pas nécessairement l’ancien ordre au moment où celui ci semble vaciller. Mais il est déjà en train d’en éprouver les limites.

ISRAËL ET IRAN: DE L’ALLIANCE À L’HOSTILITÉ, QUAND L’ENNEMI DEVIENT LE SYSTÈME

Avant l’ennemi: l’histoire oubliée d’une coopération aujourd’hui presque effacée des mémoires

L’histoire contemporaine du Moyen Orient est souvent racontée à partir de ses ruptures. On retient les guerres, les révolutions, les frontières contestées, les alliances militaires et les antagonismes idéologiques, au point que certaines relations anciennes finissent par disparaître de la mémoire collective. L’histoire des rapports entre Israël et l’Iran appartient à cette catégorie. Aujourd’hui, il est difficile d’imaginer que les deux pays aient pu entretenir pendant plusieurs décennies une coopération suffisamment étroite pour toucher à l’économie, à l’énergie, à l’agriculture, à l’eau, aux échanges militaires et au renseignement. Pourtant, les archives disponibles montrent que cette relation fut réelle, durable et stratégiquement significative.

1. Une histoire que le présent a presque effacée

L’histoire contemporaine du Moyen-Orient est souvent racontée à partir de ses conflits les plus visibles. Les guerres, les révolutions, les rivalités religieuses, les frontières contestées et les antagonismes idéologiques occupent une place centrale dans les récits consacrés à la région. Cette perspective, indispensable pour comprendre les crises successives, comporte néanmoins un risque: celui de projeter les oppositions actuelles sur l’ensemble du passé et de faire apparaître comme naturelles des hostilités qui se sont construites au fil du temps. L’histoire des relations entre Israël et l’Iran constitue un exemple particulièrement révélateur de cette difficulté. Les deux États sont aujourd’hui associés à l’une des rivalités les plus importantes du Moyen-Orient, mais leurs rapports n’ont pas toujours été définis par la confrontation. Pendant plusieurs décennies, ils ont entretenu une coopération politique, économique, énergétique et sécuritaire qui répondait à des intérêts stratégiques concrets.

Cette réalité historique mérite d’être rappelée, non pour idéaliser une période révolue ni pour minimiser les profondes divergences qui existaient déjà entre les deux sociétés, mais pour comprendre comment une relation peut changer de nature lorsque les fondements politiques et stratégiques qui la soutiennent sont bouleversés. Avant la révolution iranienne de 1979, l’Iran dirigé par la dynastie Pahlavi et Israël avaient identifié plusieurs intérêts communs. Leur coopération reposait notamment sur la position particulière de l’Iran dans le monde musulman, les préoccupations suscitées par certaines puissances arabes, les inquiétudes relatives à l’influence soviétique et les avantages économiques d’une relation fondée sur les échanges pétroliers, les équipements, les compétences techniques et les contacts sécuritaires.

La rupture ultérieure a profondément transformé la perception réciproque des deux pays. À partir de 1979, le nouvel État iranien a fait de l’opposition à Israël un élément central de son discours politique et de son positionnement régional. Israël a progressivement considéré l’Iran révolutionnaire comme un adversaire majeur, puis comme une menace stratégique dont les capacités, les alliances et les intentions présumées devaient être intégrées à ses calculs de sécurité. Cette évolution ne s’est cependant pas accomplie en un seul mouvement. Elle s’est construite au cours de plusieurs décennies, sous l’effet de transformations politiques, militaires et régionales qui ont modifié la nature de la confrontation.

Revenir sur la coopération antérieure permet donc de poser une question plus fondamentale que celle de la simple alternance entre amitié et hostilité: comment des États qui avaient trouvé des raisons de travailler ensemble en viennent-ils à organiser une partie de leur politique de sécurité autour de la possibilité que l’autre constitue une menace? Pour répondre à cette question, il faut distinguer les intérêts des gouvernements, les orientations idéologiques des régimes, les perceptions des sociétés et les structures régionales dans lesquelles les décisions sont prises. Ces dimensions interagissent, mais elles ne changent pas nécessairement au même rythme.

L’histoire israélo-iranienne ne se résume ainsi ni à une ancienne amitié que la révolution aurait brusquement effacée, ni à une hostilité éternelle qui aurait simplement attendu son heure. Elle révèle plutôt la transformation progressive d’une relation dont les fondements étaient pragmatiques et dont la stabilité dépendait de conditions politiques particulières. Comprendre cette transformation constitue le premier pas vers l’analyse du système de rivalité qui s’est développé par la suite.

2. Deux États, deux trajectoires et un environnement régional commun

Israël et l’Iran se sont construits à partir d’histoires nationales, de références politiques et de trajectoires institutionnelles différentes. Israël, créé en 1948, s’est établi dans un environnement régional marqué par le conflit israélo-arabe, les déplacements de populations, les guerres successives et la contestation de sa légitimité par plusieurs acteurs régionaux. La sécurité de l’État, la recherche de reconnaissances diplomatiques et la nécessité de réduire son isolement ont rapidement occupé une place centrale dans sa politique étrangère. L’Iran, de son côté, possédait une histoire étatique beaucoup plus ancienne et cherchait à préserver son autonomie, à moderniser son économie et à renforcer son statut de puissance régionale. Sous Mohammad Reza Shah Pahlavi, ces ambitions s’inscrivaient dans une politique de modernisation conduite par la monarchie et dans une relation étroite avec les États-Unis.

Ces différences n’empêchaient pas l’existence de convergences. Dans les décennies qui suivirent la création d’Israël, l’Iran se trouvait dans une situation régionale particulière. Il était un État majoritairement musulman, mais non arabe, dont les dirigeants souhaitaient exercer une influence importante sur le Golfe et conserver une marge d’autonomie face aux puissances voisines. Israël, pour sa part, cherchait à nouer des relations avec des États qui ne se trouvaient pas au cœur du système politique arabe et qui pouvaient contribuer à limiter son isolement régional. Les intérêts des deux pays pouvaient donc se rencontrer sans qu’ils partagent une identité politique commune ni une conception identique de l’ordre régional.

Le contexte de la guerre froide renforçait certaines de ces convergences. Les États-Unis occupaient une place importante dans les calculs stratégiques des deux gouvernements, tandis que l’expansion de l’influence soviétique et les orientations de plusieurs régimes arabes suscitaient des inquiétudes à Téhéran comme à Tel-Aviv. Les rapports avec l’Irak, les ambitions régionales de l’Égypte de Gamal Abdel Nasser et les changements d’alliances au Moyen-Orient contribuaient également à rapprocher leurs analyses. Cette convergence ne signifiait pas que les deux pays interprétaient chaque événement de la même manière. Elle signifiait qu’à certains moments, ils considéraient qu’une coopération limitée ou approfondie pouvait mieux servir leurs intérêts que l’absence de relations.

Il serait toutefois erroné de présenter le Moyen-Orient de cette époque comme un espace divisé en deux blocs parfaitement cohérents. Les gouvernements poursuivaient des objectifs parfois contradictoires, les alliances évoluaient et les relations entre États dépendaient autant des circonstances que des affinités politiques. L’Iran pouvait rechercher le soutien des États-Unis, développer des liens avec Israël et, simultanément, tenter de préserver sa légitimité auprès de ses voisins arabes et musulmans. Israël pouvait tirer avantage de ses relations avec l’Iran sans considérer que cette coopération remplaçait la nécessité d’établir d’autres partenariats régionaux. Chacun conservait ses propres priorités et ses propres limites.

Cette configuration est essentielle pour comprendre la suite de l’histoire. Les relations entre les deux États ne reposaient pas sur une réconciliation générale de leurs sociétés ni sur une alliance publique fondée sur des valeurs communes. Elles s’inscrivaient dans un environnement où les gouvernements estimaient que certaines convergences pouvaient produire des bénéfices stratégiques importants. Tant que ces convergences demeuraient suffisamment fortes, les divergences politiques et les réserves internes pouvaient être contenues. Lorsque le cadre politique iranien fut bouleversé en 1979, les bases de cette coopération furent profondément remises en question.

3. La logique des intérêts avant celle de l’affrontement

Pour comprendre la relation qui s’est développée avant 1979, il faut partir d’un principe fondamental des relations internationales: les États ne déterminent pas toujours leurs partenariats en fonction d’une proximité idéologique. Ils peuvent coopérer parce qu’ils partagent une inquiétude, parce qu’ils ont besoin de ressources complémentaires ou parce qu’une relation donnée leur permet de renforcer leur position face à d’autres acteurs. Cette logique ne supprime ni les divergences ni les méfiances. Elle permet simplement à des gouvernements de distinguer leurs désaccords de leurs intérêts immédiats.

Dans le cas de l’Iran et d’Israël, les motifs de coopération étaient multiples. Israël pouvait offrir des compétences techniques, des équipements, des services de formation et une expérience dans différents secteurs de la sécurité et du développement. L’Iran disposait d’importantes ressources pétrolières, d’une position géographique déterminante et de moyens financiers lui permettant de conduire des projets de modernisation. Les échanges énergétiques, les contrats économiques et les relations sécuritaires répondaient donc à des besoins concrets. À ces considérations s’ajoutaient les préoccupations relatives à l’Irak, aux évolutions du nationalisme arabe et à l’influence soviétique dans la région.

Il importe cependant de ne pas réduire cette coopération à un simple échange commercial. Les relations économiques peuvent contribuer à rapprocher des gouvernements, mais elles prennent une signification stratégique particulière lorsqu’elles s’inscrivent dans une perception commune de l’environnement régional. Les approvisionnements énergétiques, les transferts de compétences, les contacts entre responsables et les relations entre appareils de sécurité peuvent alors participer à une architecture plus large de coopération. Ils créent des habitudes de travail, des réseaux professionnels et des intérêts institutionnels qui rendent la relation plus substantielle qu’un accord ponctuel.

Ces liens ne supprimaient pourtant pas les contraintes auxquelles le Shah était confronté. L’Iran demeurait un pays musulman situé au sein d’un environnement où la question palestinienne occupait une place politique majeure. Une association trop visible avec Israël pouvait compliquer les relations de Téhéran avec plusieurs États arabes et alimenter les critiques de l’opposition iranienne. Le pouvoir monarchique devait donc chercher un équilibre entre les avantages de la coopération et les coûts politiques susceptibles de découler de son exposition publique. La discrétion constituait une composante de la relation, non un simple détail protocolaire.

Israël avait également intérêt à préserver cette flexibilité. La coopération avec l’Iran lui ouvrait des possibilités économiques et stratégiques importantes, tout en lui permettant de développer des relations au-delà du cercle de ses partenaires habituels. Mais l’absence d’une alliance publique et formelle limitait aussi la portée politique de ces liens. Les deux gouvernements pouvaient bénéficier d’une coopération approfondie sans devoir assumer toutes les conséquences diplomatiques d’un engagement officiel.

Cette relation illustre donc une distinction fondamentale entre la coopération et l’alliance. La coopération désigne des actions menées dans un ou plusieurs domaines où les intérêts se rejoignent. Une alliance formelle implique généralement des engagements plus explicites, dont la portée peut dépasser les circonstances immédiates. L’Iran du Shah et Israël avaient développé une relation stratégique étroite, mais celle-ci conservait des limites politiques et diplomatiques. Elle dépendait de la continuité du régime iranien, de l’évolution de l’environnement régional et de la capacité des deux gouvernements à maintenir un équilibre entre leurs intérêts communs et leurs contraintes respectives.

Cette distinction permet également de comprendre pourquoi l’existence d’échanges importants ne garantit jamais la permanence d’une relation internationale. Les infrastructures, les contrats et les réseaux peuvent survivre à des désaccords temporaires, mais ils ne suffisent pas à neutraliser une transformation profonde de l’ordre politique. Lorsqu’un régime redéfinit son identité, sa légitimité et sa conception de l’adversaire, les mêmes relations qui étaient auparavant considérées comme utiles peuvent être dénoncées comme incompatibles avec le nouvel ordre. La révolution iranienne donnera à ce mécanisme une illustration particulièrement nette.

4. Une coopération réelle, mais jamais irréversible

Reconnaître l’importance de la coopération israélo-iranienne avant 1979 ne signifie pas qu’il faille présenter cette période comme un âge d’or exempt de tensions. La relation était réelle, mais elle demeurait inégale, discrète et soumise à des calculs politiques qui pouvaient évoluer. Le Shah poursuivait ses propres ambitions nationales et régionales. Israël cherchait à renforcer sa sécurité, à développer ses relations économiques et à réduire son isolement. Les deux gouvernements avaient donc des raisons de coopérer, mais aucun ne fondait sa politique étrangère sur une fidélité inconditionnelle à l’autre.

L’Iran devait notamment arbitrer entre ses relations avec Israël et son ambition d’être reconnu comme une puissance majeure du monde musulman et du Golfe. À mesure que sa position régionale évoluait, la valeur stratégique relative de certains partenariats pouvait elle aussi changer. L’amélioration de ses rapports avec plusieurs États arabes et l’accord d’Alger conclu avec l’Irak en 1975 modifièrent une partie de l’environnement dans lequel s’inscrivait la coopération israélo-iranienne. Ces évolutions ne mirent pas immédiatement fin aux échanges, mais elles rappellent que leur importance dépendait d’une configuration régionale qui n’était pas immuable.

Une autre limite tenait à la différence entre les politiques de l’État monarchique et les sensibilités présentes au sein de la société iranienne. La coopération avec Israël suscitait des critiques parmi certains courants religieux, nationalistes et opposés à la monarchie. Ruhollah Khomeini dénonçait notamment les relations du Shah avec Israël et les États-Unis bien avant la révolution. L’hostilité qui deviendrait une politique officielle après 1979 ne surgit donc pas dans un vide politique. Elle s’inscrivait dans une opposition déjà présente, mais dont l’influence était contenue par les institutions et les choix du régime monarchique.

Il faut ainsi distinguer trois réalités. La première est celle des relations entre gouvernements, structurées par les intérêts stratégiques et les décisions des dirigeants. La deuxième concerne les courants politiques et sociaux qui contestaient cette coopération ou lui attribuaient une signification idéologique différente. La troisième est celle des transformations institutionnelles capables de faire passer une orientation politique de la contestation à la doctrine officielle de l’État. La révolution de 1979 allait réunir ces dimensions dans une rupture d’une portée considérable.

Cette perspective interdit deux simplifications opposées. La première consisterait à considérer que l’Iran et Israël étaient naturellement destinés à devenir ennemis, comme si leur coopération antérieure n’avait été qu’une parenthèse sans signification. La seconde serait de voir dans leur ancienne relation la preuve que leur rivalité contemporaine ne repose sur aucun facteur durable. Les deux lectures négligeraient le rôle du changement politique, des intérêts régionaux et des représentations stratégiques dans la construction des relations internationales.

L’histoire montre plutôt que les partenariats reposent sur des équilibres qui peuvent être profonds sans être définitifs. Une relation peut durer plusieurs décennies, développer des réseaux économiques et sécuritaires importants et contribuer à la stratégie régionale de deux États, puis être profondément transformée lorsque les fondements politiques de la coopération disparaissent. La rupture ne supprime pas le passé; elle en modifie la signification. Ce qui avait été présenté comme une convergence d’intérêts peut devenir, dans le récit du nouveau régime, le symbole d’une dépendance ou d’un ordre politique rejeté.

C’est à partir de cette distinction que doit être abordée l’histoire de l’Iran du Shah et d’Israël. Leur coopération ne fut ni accidentelle ni absolue. Elle résulta d’une rencontre entre des intérêts nationaux, des préoccupations sécuritaires et une stratégie régionale particulière. Pour comprendre sa portée, il faut maintenant examiner les conditions concrètes de son développement, la place du Shah dans cette relation, les objectifs poursuivis par Israël et les domaines dans lesquels les deux pays ont effectivement collaboré. C’est cette histoire matérielle et stratégique qui permettra ensuite de mesurer l’ampleur de la rupture de 1979.

5. L’Iran du Shah et Israël

La relation entre l’Iran monarchique et Israël constitue l’un des exemples les plus révélateurs de la manière dont des intérêts stratégiques peuvent rapprocher des États que rien n’oblige à considérer comme des alliés naturels. Le gouvernement iranien reconnut Israël de facto le 6 mars 1950, sans établir pour autant des relations diplomatiques formelles pleinement normalisées. Cette reconnaissance suscita des oppositions en Iran et dans le monde arabe, ce qui contribua à maintenir une certaine discrétion autour des rapports bilatéraux. Sous Mohammad Reza Pahlavi, la coopération se développa progressivement, particulièrement à partir de la seconde moitié des années 1950, avant de prendre une dimension stratégique plus importante dans les années 1960 et 1970. L’absence de normalisation diplomatique complète ne signifiait donc pas l’absence de relations substantielles.

Pour le Shah, Israël représentait un partenaire disposant de compétences techniques, militaires et sécuritaires susceptibles de servir les ambitions de modernisation et de puissance régionale de l’Iran. Les deux États partageaient également certaines préoccupations concernant le nationalisme arabe, l’évolution de l’équilibre régional et l’influence soviétique. Israël, de son côté, voyait dans l’Iran une puissance non arabe disposant d’importantes ressources énergétiques, d’une position géographique stratégique et de relations étroites avec Washington. Cette convergence ne reposait pas sur une conception commune de l’ordre politique régional, mais sur la possibilité de défendre des intérêts complémentaires dans un environnement instable.

La prudence iranienne demeurait néanmoins essentielle. Le Shah entendait renforcer la position de son pays au Moyen-Orient et dans le Golfe sans compromettre ses relations avec les États arabes ni renoncer à son statut de puissance musulmane indépendante. La coopération avec Israël devait donc rester compatible avec une politique régionale plus large. Téhéran pouvait tirer parti de compétences israéliennes et maintenir des échanges économiques ou sécuritaires sans faire de cette relation une alliance publiquement assumée. Cette discrétion constituait moins une contradiction qu’une condition de fonctionnement de la coopération.

Pour Israël, cette relation répondait à une préoccupation tout aussi importante: réduire son isolement régional en développant des liens avec des puissances situées en dehors du système arabe. Elle s’inscrivait ainsi dans une orientation stratégique associée à la doctrine de la périphérie, développée au cours des premières décennies de l’État israélien. L’Iran occupait une place importante dans cette conception, aux côtés d’autres partenaires non arabes, notamment la Turquie. Il ne s’agissait pas de constituer un bloc homogène, mais de multiplier les relations susceptibles d’améliorer la position stratégique d’Israël.

La coopération israélo iranienne sous le Shah fut donc profonde sans reposer sur une alliance idéologique ou sur un engagement public de défense mutuelle. Sa longévité tenait à la convergence de plusieurs intérêts, mais cette même caractéristique en révélait les limites. La relation dépendait du régime iranien, de la configuration régionale et de la perception que chaque gouvernement avait de ses propres priorités. Comprendre cette architecture est indispensable pour saisir pourquoi sa disparition, après la révolution de 1979, fut aussi rapide sur le plan politique malgré l’importance des liens établis au cours des décennies précédentes.

6. La doctrine israélienne de la périphérie

La doctrine de la périphérie permet de préciser la logique stratégique qui conduisit Israël à accorder une telle importance à l’Iran. Durant les premières décennies de son existence, Israël évoluait dans un environnement régional marqué par des conflits avec plusieurs États arabes et par l’absence de relations normalisées avec une grande partie de ses voisins. Dans ce contexte, le développement de relations avec des puissances non arabes pouvait contribuer à réduire son isolement, à diversifier ses partenariats et à créer des possibilités de coopération en matière de sécurité, d’économie et de diplomatie.

L’Iran correspondait à cette orientation sans pour autant s’y réduire. La monarchie poursuivait ses propres objectifs de puissance, cherchait à préserver son autonomie régionale et entendait consolider sa position face à ses voisins. Le rapprochement avec Israël répondait à des intérêts iraniens spécifiques, notamment en matière de sécurité, de modernisation et de coopération technique. Le nationalisme arabe, les préoccupations liées à l’Irak et les rapports avec les grandes puissances contribuaient à cette convergence, mais n’en constituaient pas les seules motivations.

Il importe donc de ne pas traiter la doctrine de la périphérie comme une explication exhaustive de la politique israélienne. Elle désigne un cadre stratégique permettant de comprendre la recherche de partenaires situés en dehors du cœur du système arabe. Elle n’efface ni les calculs propres au Shah, ni les considérations économiques, ni le rôle des relations avec les États-Unis. La coopération entre Téhéran et Tel-Aviv résultait de l’interaction de ces différents facteurs, dont le poids pouvait varier selon les circonstances.

Cette relation illustre un principe essentiel des relations internationales: des États n’ont pas besoin de partager les mêmes valeurs politiques pour développer une coopération durable. Ils peuvent se rapprocher parce qu’ils identifient des risques communs, parce que leurs intérêts se complètent ou parce que leur environnement stratégique rend certains partenariats avantageux. Cette convergence reste toutefois conditionnelle. Elle dépend de la persistance des intérêts qui la soutiennent et de la capacité des gouvernements à la concilier avec leurs autres engagements.

La doctrine de la périphérie aide ainsi à comprendre la formation du partenariat israélo iranien, mais elle éclaire également sa vulnérabilité. Lorsque le régime iranien change et que la révolution de 1979 redéfinit les fondements idéologiques de la politique extérieure de Téhéran, la relation ne perd pas seulement un partenaire gouvernemental. Elle perd le cadre politique qui avait rendu cette convergence acceptable et utile aux yeux des deux États. La rupture ultérieure ne peut donc être comprise sans distinguer les intérêts qui avaient permis le rapprochement des conditions politiques qui en avaient assuré la continuité.

7. Pétrole, armement, agriculture et renseignement

La coopération énergétique constituait l’un des piliers matériels des relations entre l’Iran et Israël sous le Shah. L’Iran fournissait une part importante des approvisionnements pétroliers israéliens, tandis que les deux pays développèrent des solutions de transport adaptées à leurs intérêts respectifs. La fermeture du canal de Suez à la suite de la guerre de 1967 renforça l’intérêt d’itinéraires alternatifs. Dans ce contexte, l’oléoduc reliant Eilat à Ashkelon prit une importance particulière pour le transport du pétrole entre la mer Rouge et la Méditerranée. Cette infrastructure s’inscrivait dans une coopération énergétique plus large, sans que la fermeture du canal de Suez puisse être considérée comme l’unique origine de tous les échanges pétroliers entre les deux pays.

L’énergie ne résumait cependant pas la relation. Les échanges comprenaient également une coopération technique dans l’agriculture et la gestion des ressources hydriques, ainsi que des prestations de maintenance et de révision dans le domaine aéronautique. Les documents américains consacrés aux relations israélo iraniennes au milieu des années 1970 mentionnent aussi des contacts militaires réguliers, des activités de formation, des échanges de personnels et des achats d’équipements. Ces éléments montrent que la coopération s’étendait à plusieurs secteurs liés à la modernisation iranienne et aux besoins opérationnels des deux États.

La dimension sécuritaire était plus sensible encore. Des travaux historiques décrivent des contacts entre les appareils de sécurité et de renseignement iraniens et israéliens, ainsi que la présence de conseillers et d’experts israéliens en Iran. Cette coopération doit toutefois être décrite avec une prudence proportionnelle à la nature des sources disponibles. Son existence générale est documentée, mais chaque opération, chaque structure impliquée et chaque affirmation concernant les modalités précises de ces échanges nécessitent des références spécifiques. Il convient de ne pas transformer une conclusion historique solidement établie en une description détaillée qui ne serait pas suffisamment étayée.

Les échanges économiques et techniques contribuèrent également à créer des liens entre les gouvernements, les entreprises et les professionnels. Des projets agricoles, industriels et infrastructurels ouvrirent des possibilités de circulation de compétences et de savoir-faire. L’ampleur exacte de ces activités variait selon les secteurs et les périodes, mais leur diversité montre que le partenariat ne se limitait pas aux contacts diplomatiques ou aux préoccupations militaires.

Cette dimension matérielle est importante pour comprendre la profondeur de la relation. Les politiques étrangères prennent forme à travers des décisions officielles, mais aussi à travers des infrastructures, des contrats, des équipements, des échanges professionnels et des réseaux de coopération. Ces liens peuvent créer une certaine continuité tant que les gouvernements les considèrent comme utiles. Ils ne constituent cependant aucune garantie contre une rupture politique majeure. La révolution iranienne montrera que même des relations économiques et sécuritaires développées peuvent être rapidement désorganisées lorsque le nouvel ordre politique rejette les fondements de l’ancienne coopération.

8. Une coopération stratégique sans alliance formelle

La relation entre Israël et l’Iran du Shah peut être définie comme une coopération stratégique sans alliance formelle. Les deux États entretenaient des liens importants dans plusieurs domaines, mais ils n’étaient pas liés par un traité public de défense mutuelle et ne poursuivaient pas une politique régionale identique. Le Shah devait concilier sa coopération avec Israël avec ses relations dans le monde arabe et ses ambitions de puissance musulmane indépendante. Israël, pour sa part, cherchait à consolider sa sécurité et à diversifier ses partenariats sans exiger nécessairement que Téhéran transforme sa coopération discrète en reconnaissance diplomatique complète.

Cette configuration offrait une marge de manœuvre aux deux gouvernements. Elle permettait à l’Iran de poursuivre ses propres objectifs régionaux tout en bénéficiant de relations avec Israël, et à Israël de maintenir un partenariat important sans dépendre de son affichage public. Les relations de chacun avec Washington ajoutaient une dimension supplémentaire à cet ensemble, sans suffire à expliquer toutes les décisions bilatérales. Les intérêts énergétiques, les préoccupations sécuritaires et les considérations de politique intérieure conservaient leur importance propre.

Il serait donc anachronique de projeter sur les années 1960 et 1970 la structure de confrontation qui caractérise les relations israélo iraniennes contemporaines. Les deux États existaient déjà, mais leur environnement stratégique, leurs priorités et leurs représentations respectives de la menace étaient différents. L’Iran du Shah pouvait considérer Israël comme un partenaire utile sans renoncer à ses relations avec d’autres acteurs régionaux. Israël pouvait voir dans l’Iran une composante importante de son dispositif stratégique sans disposer d’une alliance publique garantissant la permanence de cette relation.

La distinction entre coopération et alliance formelle permet ainsi de comprendre à la fois la profondeur du partenariat et ses limites. Une relation peut être substantielle sans être irréversible. Elle peut résister à des divergences ponctuelles tout en demeurant vulnérable à un changement du régime politique, de l’équilibre régional ou des principes qui organisent la politique étrangère. Dans le cas iranien, la révolution de 1979 allait précisément bouleverser ces fondements. Pour comprendre cette rupture, il faut donc examiner non seulement ce que les deux pays avaient construit, mais aussi les conditions qui avaient permis à cette coopération de se maintenir.

9. Les intérêts communs face au contexte régional

La coopération entre Israël et l’Iran reposait sur une convergence d’intérêts qui, pendant plusieurs décennies, rendit le partenariat avantageux aux yeux des deux gouvernements. Le nationalisme arabe, les préoccupations relatives à l’Irak, l’influence soviétique et la sécurité énergétique figuraient parmi les facteurs qui contribuaient à rapprocher leurs calculs. Ces éléments n’effaçaient ni leurs différences politiques ni les contraintes propres à leurs sociétés respectives. Ils créaient néanmoins un espace de coopération suffisamment large pour permettre des échanges économiques, techniques et sécuritaires durables.

Cette convergence demeurait toutefois dépendante d’un contexte politique particulier. Le Shah pouvait considérer la relation avec Israël comme compatible avec ses ambitions régionales tant qu’il lui était possible de préserver une distance publique et de maintenir d’autres relations diplomatiques. Israël, de son côté, bénéficiait d’un partenariat avec une puissance régionale importante, dont les ressources et les relations avec Washington renforçaient la valeur stratégique. La continuité de cette coopération reposait donc autant sur les intérêts communs que sur la capacité de chaque gouvernement à en gérer les coûts politiques.

La révolution de 1979 bouleversa cette configuration en modifiant les fondements de la légitimité politique iranienne et les principes affichés de sa politique extérieure. Le nouvel ordre révolutionnaire ne se contenta pas de réévaluer certains contrats ou certains partenariats. Il rejeta une partie de l’architecture politique associée à la monarchie et transforma la relation avec Israël en symbole de la rupture avec l’ancien régime. Les liens matériels établis au cours des décennies précédentes ne pouvaient pas, à eux seuls, compenser cette transformation.

L’enseignement historique est donc plus précis que l’idée d’un passage soudain de l’amitié à l’hostilité. Une relation internationale peut être profonde sans être irréversible, parce que sa solidité dépend de conditions politiques et stratégiques qui peuvent changer. Dans le cas israélo iranien, la révolution modifia non seulement les partenaires du pouvoir, mais aussi la manière dont le nouvel État définissait sa souveraineté, son identité régionale et ses adversaires.

La question qui s’ouvre alors dépasse le seul cas bilatéral: comment une transformation révolutionnaire peut-elle modifier la définition même de l’ami, de l’ennemi et de la sécurité? Pour y répondre, il faut maintenant examiner les événements de 1979, puis suivre la manière dont une rupture politique et idéologique a progressivement acquis une dimension stratégique durable.

1979: LE BASCULEMENT HISTORIQUE

10. La révolution islamique

La rupture entre l’Iran et Israël ne résulte pas d’une décision isolée, mais d’une transformation profonde du régime politique iranien et des principes au nom desquels celui-ci entend désormais conduire sa politique extérieure. Jusqu’à la fin des années 1970, la monarchie des Pahlavi avait développé avec Israël une coopération stratégique importante, notamment dans les domaines de l’énergie, de la sécurité, du renseignement et de la modernisation technique. Cette relation restait politiquement sensible et n’avait jamais pris la forme d’une normalisation diplomatique complète. Elle coexistait avec les ambitions régionales du Shah, sa volonté de préserver son autonomie et la nécessité de maintenir des relations avec les pays arabes. Parallèlement, l’opposition à Israël et à l’influence américaine constituait déjà un élément du discours de l’ayatollah Rouhollah Khomeini, bien avant son accession au pouvoir. La révolution ne crée donc pas cette opposition; elle lui donne les moyens de devenir une orientation officielle de l’État iranien.

La séquence décisive se déroule entre janvier et février 1979. Le Shah quitte l’Iran le 16 janvier, Khomeini revient d’exil le 1er février et le gouvernement de Shapour Bakhtiar perd progressivement le contrôle de la situation. Le 11 février, la déclaration de neutralité des forces armées dans le conflit politique et militaire marque l’effondrement effectif du gouvernement monarchique. Cette date constitue le repère déterminant de la chute du régime, même si la consolidation institutionnelle du nouvel ordre révolutionnaire se poursuit ensuite. Il importe donc de distinguer le départ du Shah, le retour de Khomeini, la chute du gouvernement et l’établissement progressif des institutions de la République islamique, plutôt que de traiter la révolution comme un événement unique.

La rupture avec Israël se matérialise rapidement. Le 7 février 1979, six jours après le retour de Khomeini, les locaux de l’ancienne mission israélienne à Téhéran sont remis à Yasser Arafat, dirigeant de l’Organisation de libération de la Palestine. Le geste revêt une portée symbolique considérable. Un lieu qui incarnait la coopération discrète de l’époque monarchique est désormais associé à la représentation d’un mouvement placé au centre de la cause palestinienne. La rue où se trouvait la mission prend également le nom de rue de Palestine. La rupture diplomatique devient ainsi un acte de redéfinition politique: le nouveau pouvoir ne se contente pas d’interrompre une relation, il entend afficher publiquement son rejet de l’orientation extérieure de l’ancien régime.

Cette transformation ne signifie pas que toutes les dimensions de la politique étrangère iranienne changent simultanément. Le nouvel État doit encore composer avec les contraintes géographiques, les rapports de force régionaux, les besoins économiques et les impératifs de sécurité. La révolution modifie cependant le cadre idéologique à travers lequel ces contraintes sont interprétées. Israël cesse d’être un partenaire avec lequel des intérêts peuvent converger malgré des divergences politiques; il devient un adversaire officiellement désigné dans la vision révolutionnaire de l’ordre régional. La suite de l’histoire dépendra de la manière dont cette nouvelle orientation se combinera avec les guerres, les alliances et les transformations stratégiques des décennies suivantes.

11. Khomeini et la rupture avec Israël

Pour comprendre la profondeur de la rupture, il faut replacer la question israélienne dans la conception politique défendue par Khomeini. Le nouveau pouvoir ne traite pas Israël comme un simple dossier diplomatique hérité de la monarchie. Il associe son opposition à l’État israélien à une contestation plus large de l’ordre régional, de l’influence occidentale et de la légitimité des gouvernements musulmans qui entretiennent des relations avec Israël. La cause palestinienne acquiert ainsi une place centrale dans le discours extérieur de la République islamique. Ce qui relevait auparavant de la position d’un opposant au Shah devient une composante de la légitimité revendiquée par le nouvel État.

La signature du traité de paix entre l’Égypte et Israël, le 26 mars 1979, renforce cette distinction politique. Khomeini condamne publiquement l’accord en mai, inscrivant cette prise de position dans son opposition à la normalisation avec Israël. Le message dépasse le cadre bilatéral: Téhéran entend se démarquer des gouvernements qui privilégient des arrangements diplomatiques avec l’État israélien et se présenter comme un défenseur de la cause palestinienne. Il convient néanmoins de distinguer la date du traité de celle de la condamnation de Khomeini, afin de ne pas confondre deux événements séparés.

La nouvelle orientation ne signifie pas pour autant que la politique iranienne devient exclusivement idéologique. Les dirigeants révolutionnaires doivent préserver l’intégrité territoriale du pays, consolider un régime encore en formation et répondre à des contraintes stratégiques immédiates. La guerre Iran-Irak, déclenchée en septembre 1980, montrera rapidement que les considérations de sécurité nationale peuvent peser lourdement sur les décisions de Téhéran. L’hostilité officielle envers Israël n’élimine donc pas les calculs pragmatiques; elle modifie le cadre politique dans lequel ceux-ci doivent être justifiés et mis en œuvre.

Cette distinction est fondamentale pour la suite du dossier. La révolution transforme radicalement le discours officiel iranien et rompt les relations politiques avec Israël, mais elle ne produit pas immédiatement la configuration de confrontation qui se développera au cours des décennies suivantes. Les premières années de la République islamique restent marquées par les conséquences de la révolution, les rivalités internes, la guerre avec l’Irak et la recherche d’une nouvelle position régionale. Les mécanismes qui donneront à l’opposition une portée stratégique durable se construisent progressivement, au croisement des impératifs de sécurité et de la transformation de l’environnement régional.

12. Anti-impérialisme, anti-sionisme et nouvelle doctrine iranienne

La politique extérieure de la République islamique se construit autour d’une volonté de rompre avec l’ordre politique associé à la monarchie et avec la dépendance envers les puissances occidentales que le discours révolutionnaire attribue à l’ancien régime. L’opposition à Israël est intégrée à cette vision, dans laquelle la souveraineté iranienne, la contestation de l’influence américaine et le soutien revendiqué à la cause palestinienne sont étroitement associés. La révolution entend également conférer à l’Iran un rôle régional qui ne repose plus sur le nationalisme monarchique du Shah, mais sur une conception révolutionnaire et islamique de sa place dans le monde musulman.

Cette orientation modifie les calculs des autres acteurs régionaux. Un document diplomatique américain consacré aux conséquences de la révolution iranienne sur les négociations de paix au Moyen-Orient, daté du 16 février 1979, examine les effets de l’évolution iranienne sur les positions israéliennes et égyptiennes. Les préoccupations liées à la sécurité des approvisionnements pétroliers, à la fiabilité des arrangements régionaux et à l’incertitude entourant le nouvel ordre iranien contribuent alors à peser sur les négociations. Ce document confirme que les conséquences de la révolution sur la diplomatie régionale étaient perceptibles avant même que les orientations futures de la République islamique soient pleinement stabilisées.

La portée de cette transformation doit toutefois être délimitée. En 1979, la rupture politique est nette, mais les dimensions militaires, technologiques et régionales de la rivalité contemporaine ne sont pas encore réunies. Il serait donc anachronique de considérer les programmes nucléaires et balistiques, les réseaux armés régionaux ou les opérations clandestines des décennies suivantes comme des conséquences automatiques de la révolution. Ces phénomènes répondent à des contextes distincts et doivent être étudiés dans leur chronologie propre. La révolution crée un nouveau cadre idéologique et diplomatique; elle ne détermine pas à elle seule toutes les décisions futures.

L’enjeu analytique consiste précisément à comprendre comment ce cadre initial évolue au contact des événements. Une opposition politique peut demeurer essentiellement déclaratoire pendant une période, puis acquérir une dimension opérationnelle lorsque les intérêts stratégiques, les capacités militaires et les alliances régionales se transforment. La relation israélo-iranienne illustre cette évolution: la rupture de 1979 constitue le point de départ d’une nouvelle représentation de l’adversaire, tandis que les décennies suivantes donnent progressivement à cette représentation un contenu stratégique plus étendu.

13. De partenaire stratégique à adversaire idéologique

L’année 1979 marque un changement fondamental dans la manière dont l’Iran officiel définit Israël, mais elle ne suffit pas à expliquer l’ensemble de la rivalité ultérieure. Avant la révolution, les deux États entretenaient une coopération stratégique fondée sur certains intérêts communs. Après la révolution, cette coopération devient politiquement incompatible avec l’identité revendiquée par le nouveau régime. Israël passe de la catégorie des partenaires utiles à celle des adversaires idéologiques. Cette transformation affecte profondément les relations diplomatiques, les représentations politiques et les calculs régionaux, sans produire pour autant une confrontation militaire directe et permanente entre les deux pays.

La guerre Iran-Irak, qui commence en septembre 1980, rappelle que les priorités sécuritaires de Téhéran sont d’abord déterminées par la survie du régime, la défense du territoire et l’équilibre régional immédiat. Pour Israël également, l’Irak constitue alors une préoccupation militaire majeure. Cette réalité interdit de lire les années 1980 comme une période dans laquelle la rivalité israélo-iranienne aurait déjà pris la forme qu’elle connaîtra ultérieurement. Les discours hostiles, les intérêts stratégiques et les comportements opérationnels ne coïncident pas nécessairement, et leurs relations doivent être examinées en tenant compte du contexte de chaque décision.

Un changement structurel important intervient à la fin de la guerre froide. La disparition de l’Union soviétique en 1991 et la défaite militaire irakienne lors de la guerre du Golfe modifient l’équilibre régional. L’Irak, considérablement affaibli, ne joue plus le même rôle dans la distribution des puissances, tandis que la disparition de l’Union soviétique transforme l’environnement international dans lequel évoluent l’Iran et Israël. Ces changements contribuent à réduire certaines convergences antérieures et à faire apparaître de nouvelles inquiétudes concernant l’influence régionale de Téhéran. Ils ne constituent cependant ni une cause unique ni un basculement uniforme: les orientations des gouvernements, les négociations régionales et les évolutions internes continuent de peser sur la trajectoire de la rivalité.

La période qui suit voit ainsi une opposition idéologique se combiner de manière croissante avec des préoccupations concernant les capacités militaires, les partenariats régionaux et l’évolution de l’équilibre des puissances. La question iranienne prend une place plus importante dans les débats stratégiques israéliens, tandis que Téhéran développe ses propres moyens d’influence et de dissuasion dans un environnement qu’il considère comme défavorable. La rivalité devient progressivement plus structurée, sans être réductible à une seule déclaration, à un seul conflit ou à une décision prise en 1979.

La distinction entre rupture politique et rivalité stratégique permet donc de mieux comprendre la continuité historique. La révolution modifie la catégorie dans laquelle les deux États inscrivent désormais leur relation. Les crises et les transformations régionales donnent ensuite à cette opposition une portée opérationnelle plus importante. C’est cette accumulation, plutôt qu’un passage instantané de l’amitié à la guerre, qui prépare la formation d’un système de perceptions mutuelles dans lequel les capacités et les alliances de l’adversaire occupent une place croissante.

14. La naissance d’une nouvelle perception de l’ennemi

La révolution de 1979 ouvre une nouvelle phase de la relation israélo-iranienne en transformant le cadre politique et idéologique dans lequel les deux pays interprètent leurs intérêts. Pour la République islamique, Israël devient un adversaire officiel associé à l’ordre régional contesté par la révolution et à la cause palestinienne. Pour Israël, la disparition du régime du Shah signifie la perte d’un partenaire stratégique important et l’apparition d’un État dont le discours officiel rejette désormais sa légitimité. Cette divergence constitue le point de départ d’une transformation plus longue, au cours de laquelle l’opposition politique va progressivement s’articuler à des préoccupations de sécurité plus concrètes.

Il faut cependant éviter de projeter rétrospectivement sur 1979 toutes les dimensions de la confrontation contemporaine. Les évolutions du programme nucléaire iranien, le développement des capacités balistiques, l’importance croissante du Hezbollah, les guerres du Liban, les affrontements liés aux territoires palestiniens et les opérations clandestines appartiennent à des périodes différentes. Ces éléments interagissent au fil du temps, mais ne forment pas un ensemble déjà achevé au moment de la révolution. Leur analyse exige de distinguer les causes initiales, les évolutions intermédiaires et les décisions prises dans des contextes stratégiques particuliers.

Ce que 1979 produit avant tout est un changement durable du cadre de représentation. Les deux pays commencent à interpréter une partie de leur environnement à travers une relation devenue politiquement antagonique. Cette représentation peut ensuite influencer les doctrines de sécurité, les choix diplomatiques, les évaluations du renseignement et les décisions relatives aux partenariats régionaux. Elle ne détermine pas mécaniquement chaque politique, mais elle contribue à structurer la manière dont les risques sont identifiés et hiérarchisés.

La question centrale devient alors celle du passage de l’adversaire politique à la menace stratégique, puis de la menace stratégique à la menace considérée comme existentielle. Ce passage ne peut être expliqué par l’idéologie seule. Il dépend également de l’évolution des capacités, des intentions attribuées, de la mémoire historique et de la transformation de l’équilibre régional. Il faut donc examiner comment ces facteurs s’accumulent et se renforcent, tout en gardant à l’esprit qu’ils ne possèdent ni le même statut factuel ni le même poids dans les décisions des deux États.

Le chapitre suivant abordera cette transformation. Il cherchera à comprendre comment un adversaire cesse d’être seulement un acteur extérieur que l’on combat ou auquel on s’oppose, pour devenir une référence permanente dans la définition de la sécurité nationale. L’enjeu n’est pas de considérer la confrontation comme inévitable, mais d’identifier les mécanismes par lesquels les perceptions de menace, les doctrines et les réponses stratégiques peuvent contribuer à rendre une rivalité durable.

DE LA RUPTURE POLITIQUE À LA MENACE EXISTENTIELLE

15. L’ennemi n’est pas seulement celui que l’on combat

Une rupture diplomatique ne suffit pas à produire un ennemi permanent. Des États peuvent interrompre leurs relations, s’opposer sur des intérêts essentiels ou traverser des périodes de confrontation, puis modifier leurs positions lorsque leur environnement stratégique évolue. Dans le cas israélo-iranien, la question déterminante est de comprendre comment l’opposition née après 1979 s’est progressivement inscrite dans les représentations de sécurité des deux pays. L’adversaire devient alors davantage qu’un acteur avec lequel existent des différends: ses capacités, ses intentions présumées, ses partenariats et ses possibilités d’action entrent dans le calcul par lequel chaque État évalue sa propre sécurité.

Cette transformation ne s’est cependant pas produite de manière linéaire. Pendant une partie des années 1980, l’Irak de Saddam Hussein représentait pour Israël une préoccupation militaire immédiate majeure. La guerre Iran-Irak plaçait également la survie du régime iranien et la défense de son territoire au premier plan des préoccupations de Téhéran. Les calculs stratégiques ne correspondaient donc pas toujours aux catégories idéologiques affichées publiquement. La persistance d’une hostilité politique envers Israël ne signifiait pas que l’Iran constituait déjà, aux yeux de tous les responsables israéliens, la menace prioritaire dans chaque domaine de sécurité.

La fin de la guerre froide transforma ensuite une partie de cet environnement. La disparition de l’Union soviétique en 1991 et l’affaiblissement considérable de l’Irak après la guerre du Golfe modifièrent la distribution des puissances au Moyen-Orient. L’Iran et Israël durent réévaluer leurs positions dans un système régional où les anciennes contraintes perdaient une partie de leur importance. Encyclopaedia Iranica identifie cette période comme un tournant majeur, marqué par l’affaiblissement des facteurs qui avaient auparavant permis à certains intérêts iraniens et israéliens de coexister malgré leur opposition politique. Il convient toutefois de comprendre 1991 comme un changement structurel dont les effets se déploient progressivement, et non comme une date qui expliquerait à elle seule toutes les évolutions ultérieures.

Les années suivantes voient ainsi la rivalité acquérir une portée stratégique plus importante. Les préoccupations israéliennes concernant l’influence régionale de l’Iran se combinent progressivement avec les interrogations sur ses capacités militaires, tandis que Téhéran cherche à consolider sa position dans un environnement qu’il considère comme dominé par les États-Unis et marqué par la supériorité militaire israélienne. Les deux pays ne réagissent pas de manière identique à ces transformations, mais chacun doit désormais tenir davantage compte des possibilités d’action de l’autre.

L’ennemi devient alors une composante durable de la planification stratégique. Cette évolution ne signifie pas que toute décision est déterminée par la rivalité ni que la guerre est inévitable. Elle signifie que les responsables politiques et sécuritaires évaluent de plus en plus certaines décisions en fonction de leurs conséquences possibles sur les capacités et les intentions de l’adversaire. C’est ce passage d’une opposition politique à une référence permanente de sécurité qui permet de comprendre la formation progressive d’un système de rivalité.

16. Comment un adversaire devient une menace existentielle

La notion de menace existentielle exige une définition précise. Elle ne désigne pas simplement un État hostile, un concurrent régional ou un adversaire doté de capacités militaires importantes. Elle correspond à une menace perçue comme susceptible de compromettre les conditions fondamentales de survie, de sécurité ou de continuité d’un État. Dans la rivalité israélo-iranienne, cette perception s’est progressivement construite à partir de plusieurs éléments: les déclarations politiques hostiles, le développement de capacités militaires, les partenariats régionaux, les évaluations du programme nucléaire iranien et la mémoire historique particulière à travers laquelle les dirigeants israéliens interprètent les risques de sécurité.

Pour analyser cette évolution avec rigueur, quatre catégories doivent être distinguées. La première concerne les capacités observables: les équipements, les infrastructures, les programmes technologiques et les moyens d’action dont dispose effectivement un État. La deuxième concerne les intentions attribuées à cet État, qui sont évaluées à partir de ses déclarations, de ses comportements et des informations disponibles. La troisième comprend les positions politiques et doctrinales officiellement exprimées par les dirigeants. La quatrième correspond aux perceptions stratégiques qui résultent de l’interprétation de ces différents éléments. Ces catégories interagissent, mais elles ne sont pas interchangeables. Une capacité ne prouve pas automatiquement une intention d’emploi, tandis qu’une déclaration hostile ne suffit pas, à elle seule, à établir l’existence d’un plan opérationnel.

La question nucléaire iranienne a donné une profondeur particulière à cette dynamique. La révélation publique, en 2002, de sites nucléaires non déclarés auparavant, notamment à Natanz et à Arak, a contribué à intensifier les investigations internationales et les controverses concernant la nature et la transparence du programme iranien. Les négociations ultérieures ont abouti à l’accord nucléaire de 2015, connu sous le nom de Plan d’action global commun, ou JCPOA. Cet accord visait notamment à imposer des restrictions au programme nucléaire iranien et à établir un cadre de vérification. Les évolutions politiques et les désaccords relatifs à sa mise en œuvre ont toutefois entretenu l’incertitude sur les perspectives de règlement durable du dossier.

L’Iran a officiellement soutenu que son programme nucléaire poursuivait des objectifs pacifiques et que les armes nucléaires ne faisaient pas partie de sa doctrine déclarée. Cette position doit être rapportée comme une déclaration officielle, non comme une preuve suffisante permettant de trancher toutes les questions relatives aux intentions ou aux capacités. Inversement, les inquiétudes exprimées par Israël et d’autres acteurs internationaux doivent être distinguées des faits techniquement établis et des évaluations portant sur les risques futurs. Une analyse rigoureuse doit préciser ce que les inspections et les évaluations internationales ont effectivement établi, ce qui demeure contesté et ce qui relève d’une anticipation stratégique.

La notion de menace existentielle ne peut donc être réduite à la seule existence d’un programme nucléaire. Elle résulte de la manière dont les capacités, les intentions attribuées, les déclarations et les évolutions régionales sont combinées dans un jugement stratégique. Pour Israël, la perspective d’une capacité nucléaire militaire iranienne a progressivement été considérée comme un risque majeur. Pour l’Iran, le développement de capacités technologiques et militaires peut être présenté comme un moyen de préserver sa souveraineté, de renforcer sa dissuasion et de réduire sa vulnérabilité face à des adversaires plus puissants. Ces représentations doivent être examinées sans présumer que les deux États disposent des mêmes capacités, poursuivent les mêmes objectifs ou portent des responsabilités identiques.

Le dilemme de sécurité permet d’expliquer comment ces perceptions peuvent s’entretenir mutuellement. Lorsqu’un État renforce ses capacités pour se protéger, un autre peut interpréter ce renforcement comme une menace et prendre à son tour des mesures de sécurité. La réponse du second devient alors, aux yeux du premier, une confirmation de ses inquiétudes initiales. La dynamique peut se poursuivre même lorsque les acteurs présentent leurs propres décisions comme défensives. Il ne s’agit pas d’affirmer que toute action est légitime ni que les responsabilités sont nécessairement symétriques, mais de comprendre comment des mesures destinées à réduire une vulnérabilité peuvent contribuer à produire un environnement perçu comme plus dangereux par l’autre.

17. Mémoire, idéologie et sécurité nationale

La rivalité israélo-iranienne ne se comprend pas uniquement à travers les capacités militaires et les rapports de force. La mémoire historique et l’idéologie influencent également la manière dont les dirigeants interprètent les événements et hiérarchisent les risques. En Israël, l’histoire des persécutions antisémites et la Shoah occupent une place majeure dans la conscience collective et dans les réflexions relatives à la survie nationale. Cette mémoire ne détermine pas mécaniquement les décisions gouvernementales, mais elle contribue à expliquer la gravité avec laquelle certaines menaces contre l’existence d’Israël sont interprétées. En Iran, la révolution de 1979, le rejet de la monarchie, la guerre Iran-Irak et la perception d’une pression extérieure durable ont également façonné les représentations officielles de la souveraineté et de la sécurité.

L’idéologie donne à ces expériences une signification politique. Après 1979, l’opposition à Israël devient une composante durable du discours officiel iranien et s’inscrit dans la conception régionale de la République islamique. Au fil du temps, cette orientation se combine avec la recherche de partenaires et de relais susceptibles d’accroître l’influence iranienne et sa capacité à répondre à des pressions extérieures. Le Hezbollah libanais occupe une place importante dans cette évolution. Son émergence est liée à la guerre civile libanaise, à l’invasion israélienne du Liban en 1982 et à l’influence de la révolution iranienne sur une partie de la communauté chiite libanaise. Le mouvement se développe ensuite comme un acteur politique et militaire disposant de ses propres structures, de ses propres intérêts et d’une relation stratégique étroite avec Téhéran.

Cette relation ne peut être décrite correctement en réduisant le Hezbollah à un simple instrument dépourvu d’autonomie. Le soutien iranien, les affinités idéologiques et les intérêts stratégiques communs sont importants, mais ils n’effacent pas les calculs propres du mouvement, son ancrage dans la société libanaise ni les contraintes de son environnement national. La relation doit plutôt être comprise comme un partenariat asymétrique dans lequel convergent certains intérêts, tout en subsistant des marges de décision et des priorités propres à chaque acteur. Cette distinction est essentielle pour éviter de confondre influence, dépendance et contrôle opérationnel.

L’importance croissante de ces réseaux modifie la manière dont Israël évalue la menace iranienne. Les responsables israéliens ne peuvent plus se limiter aux capacités nationales de l’Iran; ils doivent également considérer les relations de Téhéran avec des acteurs armés présents dans différents espaces du Moyen-Orient. Du côté iranien, la présence militaire américaine dans la région, les partenariats d’Israël et la supériorité technologique de ce dernier contribuent à façonner une perception plus large de l’environnement stratégique. La distance géographique entre les deux États ne supprime donc pas les possibilités de confrontation indirecte. Elle favorise au contraire une configuration dans laquelle les conséquences de la rivalité peuvent se manifester dans des territoires distincts de ceux des deux principaux adversaires.

Le tournant régional des années 1990 contribue à renforcer cette évolution. La disparition de l’Union soviétique et l’affaiblissement de l’Irak modifient les contraintes qui structuraient auparavant les calculs régionaux. Dans le même temps, les préoccupations relatives aux capacités balistiques iraniennes, puis au programme nucléaire, prennent une importance croissante dans le débat stratégique israélien. La confrontation acquiert ainsi une dimension qui associe les représentations idéologiques, les partenariats régionaux et les évaluations des capacités militaires.

Il serait néanmoins erroné de transformer cette trajectoire en une histoire déterministe dans laquelle chaque événement conduirait nécessairement au suivant. Les priorités gouvernementales peuvent évoluer, les périodes de tension peuvent alterner avec des tentatives de désescalade et les intérêts stratégiques peuvent conduire à des choix qui ne correspondent pas entièrement aux discours publics. La mémoire et l’idéologie ne remplacent pas le calcul stratégique; elles contribuent à lui donner un cadre d’interprétation. C’est précisément leur interaction avec les capacités et les alliances qui explique pourquoi la rivalité peut persister même lorsque les deux États ne sont pas engagés dans une guerre ouverte.

La notion de système ennemi prend ici toute sa signification. Elle ne suppose pas que les deux pays soient condamnés à une confrontation permanente ni que toutes leurs décisions soient dictées par l’hostilité. Elle désigne une situation dans laquelle l’existence de l’adversaire influence durablement la définition des risques, les choix de partenariat et les doctrines de sécurité. La rivalité devient alors une référence structurante, même lorsque les gouvernements cherchent à éviter une escalade directe.

18. Lorsque la sécurité de l’un dépend de l’affaiblissement de l’autre

La rivalité israélo-iranienne atteint une dimension particulièrement complexe lorsque les deux États en viennent à considérer que le renforcement des capacités de l’autre réduit directement leur propre sécurité. La compétition ne porte alors plus seulement sur un territoire, une négociation ou un intérêt ponctuel. Elle concerne la possibilité de laisser l’adversaire accroître ses moyens d’action, son influence régionale ou sa capacité de dissuasion. Cette logique apparaît notamment dans les préoccupations israéliennes relatives au programme nucléaire iranien et dans la volonté iranienne de développer des capacités nationales et des partenariats susceptibles de réduire sa vulnérabilité stratégique.

Il importe toutefois de distinguer les objectifs déclarés, les capacités effectivement disponibles et les effets produits par les décisions de chaque acteur. Israël peut considérer certaines capacités iraniennes comme des menaces majeures et chercher à en limiter le développement. L’Iran peut, de son côté, présenter ses propres capacités et ses relations régionales comme des moyens de dissuasion face à une supériorité militaire adverse. Ces justifications ne suffisent pas à établir la nature réelle de chaque intention, mais elles permettent de comprendre pourquoi les décisions de l’un sont fréquemment interprétées à travers les inquiétudes de l’autre.

Le Hezbollah constitue l’une des principales dimensions régionales de cette dynamique. Pour Israël, les capacités militaires du mouvement au Liban et son partenariat avec Téhéran contribuent à élargir la portée de la menace associée à l’Iran. Pour la République islamique, les relations avec des acteurs régionaux permettent de disposer de moyens d’influence et de pression qui ne reposent pas exclusivement sur ses forces nationales. Cette configuration ne signifie pas que toutes les actions du Hezbollah sont décidées à Téhéran. Elle traduit plutôt l’existence d’intérêts convergents, de relations de soutien et de dépendance, ainsi que de calculs propres à des acteurs qui conservent des objectifs distincts.

La rivalité déborde ainsi le cadre bilatéral et contribue à structurer plusieurs crises régionales. Au Liban, en Syrie, en Irak et dans les territoires palestiniens, les décisions d’acteurs locaux peuvent être interprétées à travers leur relation avec l’Iran, Israël ou leurs partenaires respectifs. Ces situations ne sont pourtant pas réductibles à un affrontement unique entre Téhéran et Tel-Aviv. Chaque théâtre possède son histoire, ses institutions, ses acteurs et ses conflits internes. La rivalité israélo-iranienne interagit avec ces dynamiques sans en constituer nécessairement l’explication exclusive.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la formation d’un système régional de confrontation. Les crises peuvent se renforcer mutuellement, mais elles ne sont pas toutes commandées par un centre unique. Les gouvernements, les mouvements armés et les autres acteurs poursuivent des objectifs qui peuvent converger temporairement, diverger ou évoluer. Une analyse solide doit donc examiner à la fois les liens qui les unissent et les facteurs locaux qui limitent leur coordination.

La compétition peut également se poursuivre en l’absence de guerre ouverte. Le renseignement, la diplomatie, les alliances, les technologies et les stratégies d’influence peuvent être mobilisés pour limiter les possibilités d’action de l’adversaire sans déclencher une confrontation générale. Cette situation ne constitue pas nécessairement une paix stable. Elle peut correspondre à un équilibre précaire dans lequel les acteurs cherchent simultanément à renforcer leur position et à éviter les conséquences d’une escalade incontrôlée.

Le risque réside notamment dans l’accumulation de décisions prises séparément. Une mesure présentée comme défensive peut être interprétée comme offensive; une réponse destinée à rétablir la dissuasion peut susciter une nouvelle réaction; une crise locale peut acquérir une dimension régionale lorsque plusieurs acteurs y voient un enjeu pour leur crédibilité ou leur sécurité. Une confrontation plus large peut ainsi devenir possible sans qu’elle ait nécessairement constitué l’objectif initial de chaque décision. Ce mécanisme ne rend pas la guerre inévitable, mais il explique pourquoi la gestion des perceptions, des signaux et des seuils d’escalade est essentielle.

Le véritable basculement analytique se trouve donc dans la transformation de l’adversaire en référence permanente du calcul stratégique. Israël évalue une partie de sa sécurité en fonction des capacités iraniennes, de l’influence régionale de Téhéran et des partenariats susceptibles d’accroître les risques auxquels il est exposé. L’Iran évalue une partie de sa propre sécurité en fonction de la supériorité militaire israélienne, de la présence américaine dans la région et des possibilités de pression exercées contre lui. Cette interdépendance négative ne signifie pas que leurs intérêts sont opposés en toute circonstance, mais qu’une partie importante de leurs décisions est désormais influencée par la manière dont ils anticipent les réactions de l’autre.

C’est à partir de cette mécanique que peut être étudiée la guerre de l’ombre. Les deux États ont des raisons de limiter les coûts d’une guerre générale, tout en cherchant à empêcher l’adversaire de renforcer certaines capacités ou d’améliorer sa position régionale. La compétition peut alors se déplacer vers le renseignement, les opérations clandestines, les infrastructures stratégiques, la cybersphère et les différents théâtres régionaux. Ces dimensions ne doivent pas être considérées comme les manifestations d’un mécanisme unique: chacune possède ses acteurs, ses contraintes et ses formes de risque. Leur étude permet néanmoins de comprendre comment une rivalité peut devenir durable sans se traduire constamment par une guerre officiellement déclarée.

Le chapitre suivant examinera cette évolution en replaçant les différents théâtres régionaux dans leur contexte propre. Il s’agira notamment de comprendre le rôle du Liban et de la Syrie, les dynamiques des territoires palestiniens, la situation irakienne et les autres espaces dans lesquels les intérêts iraniens et israéliens se rencontrent ou s’affrontent. L’objectif sera de montrer comment une rivalité entre deux États s’inscrit dans un environnement régional plus vaste, sans réduire les acteurs locaux à de simples instruments et sans confondre les perceptions de menace avec les faits établis.

LA GUERRE DE L’OMBRE

19. Hezbollah, Hamas, Syrie, Irak et Yémen

La rivalité israélo-iranienne ne s’est pas développée uniquement entre les territoires des deux États. L’une de ses caractéristiques majeures réside précisément dans son déplacement vers des espaces où Israël et l’Iran peuvent exercer une influence, soutenir des partenaires et exercer une pression stratégique sans entrer immédiatement dans une guerre conventionnelle directe. À partir des années 1980, puis plus nettement après la fin de la guerre froide, Téhéran développe un réseau de relations avec différents acteurs politiques et armés du Moyen-Orient. Le Corps des gardiens de la révolution islamique, notamment sa Force Al-Qods, joue un rôle important dans cette projection régionale. Ce réseau s’étend au Liban, aux territoires palestiniens, à l’Irak, à la Syrie et au Yémen, mais ses composantes ne sont ni identiques ni entièrement commandées depuis Téhéran. Les relations reposent, selon les cas, sur des convergences politiques, des soutiens financiers et militaires, des transferts de savoir-faire ou des intérêts communs, tout en laissant aux acteurs locaux des marges d’autonomie variables.

Le Hezbollah libanais occupe une place particulière dans cette architecture. Sa formation s’inscrit dans le contexte de la guerre civile libanaise, de l’invasion israélienne de 1982 et de la mobilisation de différents courants chiites. Le mouvement développe des liens étroits avec l’Iran révolutionnaire et devient progressivement l’un de ses principaux partenaires régionaux. Son implantation politique, sociale et militaire au Liban donne à la rivalité israélo-iranienne une profondeur géographique nouvelle. Israël doit désormais tenir compte de la possibilité que cette rivalité se manifeste depuis un territoire situé à proximité de sa frontière septentrionale. La relation entre Téhéran et le Hezbollah devient ainsi un élément durable des calculs sécuritaires israéliens, même si les décisions du mouvement répondent également à ses intérêts propres, à la situation intérieure libanaise et à l’évolution du conflit avec Israël.

La question palestinienne ajoute une autre dimension à cette architecture. L’Iran apporte un soutien politique et matériel à plusieurs organisations palestiniennes, notamment au Hamas et au Jihad islamique palestinien. Ces relations ne doivent toutefois pas être assimilées à une chaîne de commandement unique. Le Hamas appartient à une tradition politique et religieuse distincte de celle de la République islamique, et ses décisions sont d’abord liées à sa propre interprétation de la lutte nationale palestinienne, à ses objectifs organisationnels et à son environnement politique. Les liens avec Téhéran peuvent renforcer certaines capacités du mouvement sans supprimer son autonomie décisionnelle. Après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023 et le déclenchement de la guerre à Gaza, cette dimension régionale devient particulièrement visible. Les affrontements impliquant le Hezbollah, des groupes armés en Irak et en Syrie, ainsi que les Houthis au Yémen, contribuent à connecter plusieurs théâtres jusque-là relativement distincts.

La Syrie constitue un autre espace essentiel, mais selon une logique différente. Pendant des décennies, le régime de Bachar al-Assad a fourni à Téhéran un partenaire politique et un territoire de liaison stratégique entre l’Iran, l’Irak et le Liban. La guerre civile syrienne, commencée en 2011, transforme cette relation en une coopération militaire beaucoup plus profonde. L’Iran et le Hezbollah soutiennent le régime d’Assad, tandis qu’Israël mène de nombreuses opérations contre des installations, des transferts d’armes et des positions qu’il considère comme liés à la présence iranienne ou au renforcement du Hezbollah. La chute du régime Assad en décembre 2024 bouleverse cette architecture. Elle affaiblit profondément l’un des principaux relais régionaux de Téhéran, sans permettre pour autant de conclure que toute influence iranienne a immédiatement disparu du territoire syrien.

L’Irak et le Yémen élargissent encore la géographie de cette rivalité. Après l’invasion américaine de 2003 et la transformation de l’ancien ordre irakien, plusieurs milices chiites développent des relations étroites avec l’Iran et acquièrent une influence importante dans le paysage politique et sécuritaire irakien. Ces groupes ne forment cependant pas un ensemble uniforme: leurs rapports avec les institutions de l’État, leurs objectifs locaux et leur degré de dépendance envers Téhéran varient. Au Yémen, les relations entre l’Iran et les Houthis suivent une trajectoire différente, ancrée dans l’histoire politique et sociale du pays. Le soutien iranien contribue à renforcer certaines capacités du mouvement, mais il ne suffit pas à expliquer à lui seul ses choix ni l’ensemble de ses opérations. À partir de 2023, les attaques des Houthis contre des navires en mer Rouge et leurs actions dirigées contre Israël donnent à la rivalité une dimension maritime et commerciale qui dépasse largement le face-à-face israélo-iranien.

Ce réseau ne peut donc être décrit comme une simple «armée extérieure» de l’Iran. Une telle représentation effacerait la diversité des sociétés, des conflits et des intérêts locaux dans lesquels ces acteurs sont enracinés. Il est plus exact de parler d’une architecture d’influence et de partenariats armés, au sein de laquelle Téhéran cherche à accroître sa profondeur stratégique et à multiplier les possibilités de pression sur ses adversaires. Pour Israël, la diversité de ces acteurs ne supprime cependant pas la difficulté opérationnelle: plusieurs organisations hostiles à l’État hébreu entretiennent des relations avec la République islamique et disposent de capacités d’action sur des théâtres éloignés du territoire iranien. La rivalité cesse ainsi d’être une question strictement bilatérale pour devenir une constellation de conflits interconnectés.

20. La logique des réseaux et des acteurs alliés

La nouveauté stratégique réside moins dans l’existence d’alliés que dans la possibilité de distribuer la pression sur plusieurs espaces. Un État qui estime ne pas pouvoir rivaliser directement avec un adversaire militairement supérieur peut chercher à élargir sa marge de manœuvre en développant des relations avec des acteurs présents dans différents environnements géographiques. Pour Téhéran, cette stratégie offre une profondeur que ses seules capacités nationales ne pourraient procurer. Pour Israël, elle signifie que la menace ne peut être évaluée uniquement à partir de la distance séparant les deux États. Des partenaires de l’Iran peuvent se trouver à proximité du territoire israélien ou agir sur des routes maritimes essentielles au commerce international. Le réseau devient ainsi une donnée stratégique à part entière.

Cette architecture est profondément asymétrique. Le Hezbollah possède une organisation politique et militaire implantée au Liban; les groupes palestiniens répondent à des dynamiques propres à la question nationale palestinienne; les milices irakiennes évoluent dans un système politique où s’entremêlent institutions étatiques, intérêts locaux et influences étrangères; les Houthis poursuivent leur propre projet de pouvoir au Yémen. Le terme «axe» peut être utile pour décrire certaines convergences politiques et stratégiques, mais il devient trompeur lorsqu’il suggère une organisation parfaitement centralisée, dont chaque composante exécuterait automatiquement les décisions de Téhéran. Il convient plutôt d’analyser un ensemble de partenaires dont les degrés de coordination, de dépendance et d’autonomie varient selon les périodes et les circonstances.

La souplesse de ce réseau constitue l’un de ses avantages potentiels. La pression peut se déplacer d’un théâtre à l’autre sans nécessiter une intervention militaire directe de l’Iran à chaque étape. Les différents acteurs peuvent poursuivre leurs propres intérêts tout en partageant certaines orientations stratégiques avec Téhéran. Mais cette souplesse comporte également une faiblesse: plus le réseau s’étend, plus il devient difficile de maîtriser toutes les conséquences de ses actions. Une opération décidée à Beyrouth, à Gaza, à Bagdad ou à Sanaa peut provoquer des réactions à Tel-Aviv, Washington ou Téhéran que son auteur n’avait pas nécessairement anticipées. La profondeur stratégique ainsi acquise peut donc s’accompagner d’un risque accru d’escalade.

Après octobre 2023, cette difficulté devient particulièrement visible. La guerre à Gaza, les affrontements entre Israël et le Hezbollah, les attaques des Houthis en mer Rouge et les actions de groupes armés en Irak et en Syrie montrent comment plusieurs crises locales peuvent se connecter. En 2024, la confrontation franchit un seuil supplémentaire lorsque l’Iran attaque directement Israël après la frappe du 1er avril contre le bâtiment du complexe diplomatique iranien à Damas. Les deux pays échangent ensuite de nouvelles frappes directes en octobre. La distinction entre guerre indirecte et confrontation interétatique ne disparaît pas, mais elle devient beaucoup moins étanche. Les réseaux régionaux demeurent actifs au moment même où les États eux-mêmes prennent une place plus directe dans les opérations.

21. Le programme nucléaire iranien et la perception israélienne

À cette architecture régionale s’ajoute un facteur d’une nature différente: le programme nucléaire iranien. Celui-ci ne peut être assimilé aux réseaux armés précédemment étudiés. Il concerne directement les capacités stratégiques de l’État iranien et la possibilité, redoutée par Israël et d’autres pays, que Téhéran puisse un jour acquérir une capacité nucléaire militaire. L’Iran affirme que son programme poursuit des objectifs pacifiques et invoque ses droits au titre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. L’accord nucléaire conclu en 2015, connu sous le nom de JCPOA, avait imposé des restrictions à certaines activités iraniennes et prévu des mécanismes de vérification en échange d’un allègement de sanctions. Le retrait des États-Unis en 2018, puis l’érosion progressive des restrictions et des mécanismes de confiance, ont profondément fragilisé ce cadre.

Pour Israël, le dossier nucléaire se superpose à l’expérience accumulée depuis la révolution de 1979. Un État dont les dirigeants ont exprimé une opposition politique radicale à Israël, qui entretient des relations avec plusieurs organisations armées hostiles à l’État hébreu et qui possède des capacités balistiques peut être perçu comme présentant un risque qualitativement différent s’il se rapproche d’une capacité nucléaire militaire. La perception israélienne ne repose donc pas sur le programme nucléaire isolément. Elle résulte de la combinaison entre déclarations politiques, capacités militaires, relations régionales et incertitude concernant les intentions futures de Téhéran. Cette combinaison explique pourquoi le nucléaire est devenu l’un des principaux points de friction entre les deux pays.

Cette perception doit toutefois être distinguée des intentions effectivement déclarées par les autorités iraniennes et des capacités qui peuvent être établies de manière indépendante. Téhéran affirme ne pas chercher à fabriquer une arme nucléaire et présente son programme comme relevant de droits civils et de souveraineté nationale. Dans le même temps, les préoccupations internationales portent sur le niveau d’enrichissement de l’uranium, les stocks accumulés, l’accès des inspecteurs et le délai technique qui pourrait être nécessaire pour franchir certaines étapes supplémentaires si une décision de fabrication d’arme était prise. Un programme nucléaire avancé, une capacité technique latente, la décision de produire une arme et la possession effective d’un arsenal nucléaire sont des réalités distinctes. Les confondre affaiblirait l’analyse.

Le problème stratégique tient donc aussi à l’incertitude. Lorsqu’un adversaire ne peut déterminer avec confiance les intentions futures de l’autre, il tend à raisonner à partir des capacités que celui-ci pourrait éventuellement mobiliser. Une politique visant à empêcher l’Iran d’accroître ses capacités peut être présentée par Israël comme une mesure de prévention. Téhéran peut, de son côté, interpréter ces pressions comme une tentative de limiter sa souveraineté et ses options de dissuasion. Chaque partie peut ainsi considérer ses propres mesures comme défensives tout en percevant celles de l’autre comme offensives. Ce dilemme de sécurité ne signifie pas que les responsabilités sont identiques ni que les capacités et les intentions des deux États sont équivalentes. Il décrit plutôt un mécanisme par lequel la méfiance peut alimenter l’escalade, même lorsque les acteurs affirment vouloir prévenir une menace.

22. Renseignement, opérations clandestines et cyberconfrontation

Lorsque deux États considèrent qu’une confrontation ouverte entraînerait des coûts trop élevés, le renseignement devient un instrument central de leur compétition. Israël et l’Iran se sont ainsi engagés au fil des années dans une confrontation clandestine associant collecte d’informations, sabotage, opérations attribuées ou non attribuées, actions contre des infrastructures et tentatives de ralentissement des capacités stratégiques adverses. Cette rivalité a été particulièrement visible autour du programme nucléaire iranien. Certaines opérations clandestines ont cherché à perturber des installations ou des équipements sans déclencher immédiatement une guerre ouverte. La cyberopération connue sous le nom de Stuxnet est devenue l’un des exemples les plus célèbres de cette évolution. Elle est largement attribuée aux États-Unis et à Israël, même si toutes les responsabilités et tous les détails opérationnels n’ont pas été officiellement reconnus.

Le cyberespace a modifié la nature de la guerre de l’ombre. Il permet de recueillir du renseignement, de perturber des systèmes ou d’affecter des infrastructures à distance, sans qu’une attaque conventionnelle soit nécessairement visible. Les réseaux de communication, les systèmes industriels, les infrastructures numériques et les environnements informationnels deviennent ainsi des espaces de rivalité. L’Iran a développé ses propres capacités cyber, tandis qu’Israël a acquis une réputation importante dans le renseignement technologique et la cybersécurité. Ces capacités ne suppriment pas les contraintes de la guerre traditionnelle, mais elles élargissent les moyens par lesquels un État peut exercer une pression, chercher à ralentir son adversaire ou préparer une action dans un autre domaine.

Le renseignement joue également un rôle qui dépasse la collecte d’informations. Dans une relation caractérisée par une profonde méfiance, la capacité à connaître les infrastructures, les mouvements et les intentions de l’adversaire devient une composante de la dissuasion. Mais cette recherche permanente de connaissance comporte un paradoxe. Chaque partie peut considérer ses opérations de renseignement comme nécessaires à sa propre sécurité, tandis que l’autre les interprète comme la préparation d’une action hostile. La collecte d’informations peut donc réduire certaines incertitudes tout en alimentant le cycle de suspicion qu’elle cherche à maîtriser.

C’est dans cet espace intermédiaire que la guerre de l’ombre trouve sa logique. Elle permet de surveiller, de perturber, de dissuader ou de ralentir sans reconnaître nécessairement l’existence d’un conflit ouvert. Elle offre aux gouvernements une marge de manœuvre politique, mais réduit aussi la lisibilité de leurs intentions. Lorsque l’auteur d’une opération reste officiellement inconnu ou que ses objectifs demeurent contestés, l’adversaire doit décider s’il répond, comment il répond et à quel niveau, sans disposer de toutes les informations nécessaires. Le risque de mauvaise interprétation devient alors une dimension essentielle de la confrontation.

23. Les limites de la guerre indirecte

La guerre de l’ombre a longtemps permis à Israël et à l’Iran de maintenir leur confrontation sous le seuil d’un affrontement général. Ce mécanisme reposait sur une contradiction fondamentale: chaque acteur cherchait à modifier l’équilibre stratégique sans provoquer la guerre qu’il souhaitait précisément éviter. Cette approche pouvait contribuer à contenir l’escalade tant que les réponses demeuraient relativement limitées, que les signaux étaient interprétables et que les différents théâtres restaient suffisamment séparés. Mais ces conditions se sont progressivement fragilisées. Les opérations clandestines, les affrontements par l’intermédiaire de partenaires régionaux et les menaces visant des infrastructures stratégiques ont multiplié les possibilités de riposte et les risques d’erreur de calcul.

L’année 2024 marque un tournant. Le 1er avril, une frappe contre un bâtiment du complexe diplomatique iranien à Damas tue plusieurs hauts responsables iraniens, dont le général Mohammad Reza Zahedi. Dans la nuit du 13 au 14 avril, l’Iran lance directement des drones et des missiles contre Israël. Une grande partie des projectiles est interceptée, avec la participation d’Israël, des États-Unis et de partenaires régionaux. L’événement reste néanmoins majeur: Téhéran a choisi d’attaquer directement le territoire israélien plutôt que de limiter sa réponse à l’action de partenaires régionaux. Le 1er octobre, l’Iran lance une nouvelle attaque de missiles balistiques contre Israël. Israël répond le 26 octobre par des frappes contre des installations militaires iraniennes. La séparation entre confrontation indirecte et échange direct de frappes devient alors beaucoup plus fragile.

Cette évolution ne signifie pas que la guerre indirecte disparaît. Les réseaux régionaux continuent d’exister et de jouer un rôle important. Mais leur fonction change: ils ne constituent plus seulement un substitut à la confrontation directe; ils peuvent devenir des multiplicateurs de crise dans un environnement où les États eux-mêmes échangent des frappes. Une opération contre un partenaire peut entraîner une réponse contre l’Iran; une réponse iranienne peut provoquer une nouvelle action israélienne; celle-ci peut activer plusieurs acteurs régionaux. Le système devient plus difficile à contenir précisément parce que ses différents niveaux sont davantage connectés.

La distinction entre «guerre par procuration» et «guerre entre États» ne suffit donc plus à décrire la réalité. Les deux dimensions coexistent. Les acteurs non étatiques restent essentiels, mais Israël et l’Iran interviennent désormais plus directement dans la confrontation. Après octobre 2023, les conflits de Gaza, du Liban, de Syrie, d’Irak et de la mer Rouge se trouvent davantage reliés, tandis que les frappes directes de 2024 démontrent que la distance géographique ne constitue plus une garantie suffisante contre un affrontement interétatique.

Le passage de la guerre indirecte à la confrontation directe ne résulte pas d’un événement isolé. Il procède d’une accumulation: élargissement des réseaux régionaux, intensification des opérations clandestines, montée des préoccupations nucléaires, multiplication des crises locales et affaiblissement progressif des mécanismes de retenue. La guerre de l’ombre avait contribué à contenir la confrontation ouverte, mais elle avait également créé un environnement dans lequel les actions indirectes pouvaient déclencher des réponses de plus en plus difficiles à contrôler.

C’est cette disparition progressive des anciennes zones grises qu’il faut maintenant examiner. Les années 2024 et 2025 ne sont pas seulement celles d’une rivalité persistante; elles constituent une phase au cours de laquelle les mécanismes qui avaient permis à Israël et à l’Iran de se combattre sans s’affronter continuellement de manière directe commencent à céder. La question n’est plus seulement de savoir comment les deux États se confrontent, mais jusqu’où chacun est prêt à aller lorsque les anciennes limites de la confrontation ne produisent plus le même effet de retenue.

2024–2025: LES LIGNES ROUGES S’EFFACENT

24. Les premières confrontations directes

Pendant plusieurs décennies, Israël et l’Iran ont développé une confrontation dans laquelle chacun cherchait généralement à éviter une guerre ouverte. Les opérations clandestines, les frappes contre des intérêts liés à l’adversaire, les affrontements par l’intermédiaire de partenaires régionaux et les campagnes de renseignement permettaient de maintenir une certaine distance entre les deux États. Cette distance n’était jamais synonyme de paix, mais elle constituait une forme de retenue stratégique. L’année 2024 marque une rupture parce que cette séparation commence à disparaître. Après l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 et l’extension du conflit à plusieurs espaces du Moyen-Orient, les tensions s’intensifient au Liban, en Syrie, en Irak et en mer Rouge. Le risque d’un affrontement direct entre Téhéran et Tel-Aviv devient alors beaucoup plus difficile à contenir.

Le premier tournant intervient le 1er avril 2024, lorsqu’une frappe contre un bâtiment du complexe diplomatique iranien à Damas tue plusieurs hauts responsables des Gardiens de la révolution, dont le général Mohammad Reza Zahedi. L’Iran attribue l’attaque à Israël et annonce qu’il répondra. Dans la nuit du 13 au 14 avril, Téhéran lance une attaque directe contre Israël, mobilisant plus de trois cents drones et missiles selon les estimations publiées à l’époque. Une grande partie des projectiles est interceptée avec la participation d’Israël, des États-Unis et de partenaires régionaux. L’importance stratégique de l’événement réside moins dans les dégâts immédiats que dans le précédent qu’il crée: l’Iran attaque directement le territoire israélien à une échelle sans précédent dans cette confrontation.

La réponse israélienne d’avril demeure limitée par rapport à l’ampleur potentielle de l’escalade. Une frappe contre des moyens de défense aérienne iraniens près d’Ispahan est rapportée, tandis que les deux gouvernements cherchent à éviter qu’un échange limité ne se transforme en guerre générale. Cette séquence révèle cependant une réalité nouvelle. La dissuasion qui reposait en partie sur la possibilité de combattre indirectement ne suffit plus à empêcher des frappes directes. Les deux États démontrent qu’ils peuvent se frapper tout en essayant de contrôler l’intensité de l’affrontement. La question n’est donc plus seulement de savoir si une confrontation directe est possible, mais dans quelles circonstances elle peut se reproduire et quelles limites les deux gouvernements sont encore capables de faire respecter.

25. La transformation de la dissuasion

La notion de dissuasion devient alors plus complexe. Au cours des décennies précédentes, Israël et l’Iran avaient chacun construit une partie de leur sécurité autour de la capacité à faire comprendre à l’autre que certaines actions entraîneraient un coût élevé. La confrontation d’avril 2024 montre cependant qu’une attaque directe peut être menée précisément parce que son auteur estime pouvoir en contrôler l’ampleur et empêcher l’adversaire de répondre au niveau maximal. L’objectif n’est pas nécessairement de gagner une guerre. Il peut s’agir de rétablir une capacité de riposte, de restaurer une crédibilité stratégique ou de modifier le calcul de l’adversaire sans provoquer un conflit généralisé.

Cette logique devient plus fragile lorsque les perceptions des lignes rouges divergent. Ce qu’un acteur considère comme une réponse limitée peut être interprété comme une nouvelle escalade par l’autre. Le problème est particulièrement sensible dans un environnement où les opérations clandestines, les assassinats ciblés, les frappes contre des infrastructures et les actions de partenaires régionaux se succèdent rapidement. L’incertitude augmente le risque de mauvaise interprétation. Une stratégie conçue pour préserver la dissuasion peut ainsi produire l’effet inverse si elle convainc l’adversaire que ses propres lignes rouges sont en train d’être testées.

La seconde attaque directe iranienne contre Israël, le 1er octobre 2024, illustre cette nouvelle phase. Elle intervient après la mort de Hassan Nasrallah, secrétaire général du Hezbollah, tué lors d’une frappe israélienne le 27 septembre. Elle précède en revanche la mort de Yahya Sinwar, chef du Hamas, survenue le 16 octobre. L’Iran lance un important barrage de missiles balistiques contre Israël. Le 26 octobre, Israël répond par une série de frappes contre des installations militaires iraniennes, notamment des systèmes de défense aérienne et des capacités liées aux missiles. Pour la deuxième fois en quelques mois, les deux États échangent donc directement des frappes. Le mécanisme qui séparait autrefois la rivalité stratégique de la guerre interétatique devient beaucoup plus fragile.

Cette transformation ne signifie pas que les deux gouvernements recherchent nécessairement une guerre totale. Les épisodes de 2024 montrent également une volonté de calibrer les réponses. Les attaques sont suffisamment importantes pour transmettre un message stratégique, mais leur ampleur laisse encore la possibilité d’une désescalade. Cette contradiction devient l’une des caractéristiques centrales de la période: la confrontation directe est désormais possible, mais le coût d’une guerre générale demeure assez élevé pour que chaque acteur tente encore de lui imposer des limites.

26. La disparition progressive des zones grises

Les zones grises qui avaient permis de maintenir une distinction entre guerre indirecte et affrontement ouvert deviennent de moins en moins nombreuses. Le conflit déclenché par le 7 octobre 2023 a profondément modifié l’environnement régional. La guerre à Gaza s’est accompagnée d’affrontements avec le Hezbollah au Liban, d’attaques des Houthis en mer Rouge et d’actions de groupes armés en Irak et en Syrie. L’Iran a continué de soutenir plusieurs de ces acteurs, tandis qu’Israël a intensifié ses opérations contre des infrastructures et des dirigeants qu’il considère comme participant à cette menace régionale. La guerre n’est donc plus organisée autour d’un seul théâtre. Elle se développe dans un ensemble d’espaces connectés, chacun pouvant provoquer une réaction sur un autre front.

La chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024 constitue un autre changement majeur. Pendant des années, la Syrie avait fourni à l’Iran une profondeur stratégique entre son territoire et le Liban, tout en constituant un espace où Israël pouvait frapper des infrastructures et des transferts considérés comme liés à l’Iran ou au Hezbollah. La disparition du régime Assad modifie cette architecture et réduit l’un des relais territoriaux les plus importants dont Téhéran disposait dans la région. Elle ne met pas automatiquement fin à l’influence iranienne, mais transforme les conditions dans lesquelles celle-ci peut être exercée.

L’année 2025 commence ainsi avec un Moyen-Orient profondément différent de celui qui existait avant octobre 2023. Le Hezbollah a subi de lourdes pertes parmi ses dirigeants et dans ses capacités militaires; le Hamas a été fortement affaibli par la guerre à Gaza; le régime Assad a disparu; et les conditions de la projection iranienne en Syrie ont été profondément modifiées. Pourtant, cette transformation de l’équilibre ne produit pas automatiquement une stabilisation. La diminution de certaines capacités peut créer de nouvelles incertitudes, modifier les calculs des adversaires et ouvrir un espace à des stratégies de remplacement ou de reconstitution. Un système régional profondément déstabilisé ne retrouve pas nécessairement un équilibre dès lors que certains de ses acteurs sont affaiblis.

Dans ce contexte, la question nucléaire acquiert une importance accrue. La transformation des réseaux régionaux rend les capacités nationales iraniennes, notamment les missiles et les infrastructures nucléaires, particulièrement importantes dans les calculs de Téhéran et de ses adversaires. Du côté israélien, la possibilité que l’Iran puisse conserver ou reconstituer une capacité nucléaire avancée demeure une préoccupation centrale. Le dossier nucléaire cesse ainsi d’être un problème parmi d’autres pour devenir l’un des principaux points autour desquels se structure la relation stratégique. L’enjeu ne porte pas seulement sur les capacités existantes à un moment donné, mais aussi sur les possibilités de reconstitution, les délais techniques et la capacité des mécanismes internationaux à vérifier la trajectoire du programme.

27. 2025, prélude à une nouvelle phase régionale

L’année 2025 ouvre une période au cours de laquelle diplomatie et coercition militaire se développent simultanément. Washington reprend une politique de pression maximale à l’égard de Téhéran, tout en participant à des démarches diplomatiques destinées à encadrer le programme nucléaire iranien. Cette coexistence entre négociation et pression résume l’incertitude stratégique du moment: les acteurs internationaux cherchent encore une solution diplomatique, tandis que les inquiétudes sécuritaires et les préparatifs militaires continuent de progresser.

Le 12 juin 2025, le Conseil des gouverneurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique adopte une résolution concernant le respect par l’Iran de certaines de ses obligations de garanties. Le lendemain, Israël lance une vaste campagne militaire contre l’Iran, visant notamment des installations nucléaires et militaires ainsi que des responsables de haut rang. Téhéran répond par des attaques de missiles et de drones. L’affrontement devient alors une campagne militaire ouverte entre les deux États, centrée notamment sur les capacités nucléaires et balistiques iraniennes.

La dimension internationale de cette nouvelle phase apparaît rapidement. Le 22 juin 2025, les États-Unis frappent trois sites nucléaires iraniens dans le cadre de l’opération désignée par Washington sous le nom de Operation Midnight Hammer. L’ampleur exacte des dommages et leurs conséquences à long terme sur le programme nucléaire font ensuite l’objet d’évaluations et de débats. Le gouvernement américain affirme avoir lourdement endommagé les installations visées, tandis que des évaluations préliminaires ont souligné que l’impact sur le calendrier du programme demeurait incertain. Une opération militaire peut dégrader une infrastructure sans supprimer les connaissances scientifiques, les compétences humaines et les capacités industrielles qui permettent éventuellement à un programme de se reconstituer.

La séquence de juin 2025 constitue donc moins la conclusion de la confrontation que l’aboutissement provisoire d’un processus commencé bien avant. En 2024, Israël et l’Iran avaient franchi le seuil de frappes directes répétées. En 2025, la question nucléaire, les capacités balistiques et l’intervention américaine ont transformé cette confrontation en crise internationale de premier ordre. Les catégories traditionnelles deviennent insuffisantes pour en rendre compte: il ne s’agit plus simplement d’une guerre indirecte, d’une compétition de renseignement ou d’une rivalité nucléaire potentielle. Ces dimensions se combinent désormais dans une même dynamique stratégique.

Cette combinaison prépare le basculement vers 2026. Une fois les frappes directes devenues possibles, les réseaux régionaux profondément transformés et le dossier nucléaire placé au centre d’une confrontation militaire internationale, le coût d’une nouvelle escalade augmente, mais les moyens de la contenir deviennent plus difficiles à identifier. La ligne rouge n’a pas disparu parce que toute retenue aurait cessé d’exister; elle s’est déplacée, fragmentée et rendue plus difficile à interpréter. Chaque acteur continue de chercher à protéger ses intérêts et à préserver ses propres limites, mais celles-ci ne sont pas nécessairement comprises de la même manière par les autres.

C’est dans cet espace d’incertitude que commence l’année 2026. Le problème n’est plus seulement de savoir si Israël et l’Iran peuvent se frapper directement. Ils l’ont démontré. Il faut comprendre ce qui se produit lorsque cette confrontation s’élargit, lorsque les États-Unis deviennent eux-mêmes partie prenante de l’affrontement et lorsque les infrastructures nucléaires, militaires, énergétiques et stratégiques d’un État sont directement visées. La crise ouvre alors une nouvelle dimension du conflit: celle d’une confrontation qui ne concerne plus seulement la rivalité israélo-iranienne, mais l’architecture de sécurité du Moyen-Orient et, par extension, une partie de l’ordre international.

LA CONFRONTATION ENTRE DANS UNE NOUVELLE DIMENSION

28. Les frappes américano-israéliennes

Le 28 février 2026 marque une nouvelle rupture dans la rivalité israélo-iranienne. Après les confrontations directes de 2024 et la guerre de juin 2025, les États-Unis et Israël lancent une nouvelle campagne militaire contre l’Iran, sous le nom américain d’Operation Epic Fury. Les frappes visent notamment des composantes de l’appareil militaire iranien, des centres de commandement et des infrastructures que les deux gouvernements considèrent comme liées aux capacités stratégiques de Téhéran. Washington présente l’opération comme destinée à réduire la menace militaire iranienne et à empêcher l’acquisition d’une arme nucléaire. Téhéran qualifie l’offensive d’agression et affirme exercer son droit à la défense. Ces positions officielles doivent être distinguées de l’évaluation indépendante des objectifs effectivement atteints et des conséquences à long terme de la campagne.

La nouveauté ne réside pas uniquement dans l’ampleur des frappes. Elle tient également à la profondeur stratégique de l’affrontement et à l’implication directe de la principale puissance militaire extérieure présente au Moyen-Orient. Les autorités américaines annoncent des opérations contre des centres de commandement, des installations des Gardiens de la révolution, des systèmes de défense et des capacités liées aux missiles et aux drones. À la mi-mars, le Pentagone faisait état de milliers de cibles frappées depuis le début de l’opération. Ces chiffres doivent être rapportés comme des données communiquées par la partie américaine à une date précise; ils ne constituent pas, à eux seuls, une mesure indépendante des dommages effectivement infligés aux capacités iraniennes.

Le caractère régional de la guerre apparaît rapidement. Les États qui accueillent des installations militaires américaines se retrouvent exposés aux conséquences du conflit, tandis que les espaces maritimes, les liaisons aériennes et les marchés énergétiques intègrent une nouvelle prime de risque. Les Nations Unies avertissent dès le 28 février que l’escalade pourrait déclencher une chaîne d’événements difficile à contrôler. La portée de cet avertissement devient plus claire à mesure que les hostilités touchent les États du Golfe, les routes maritimes et les approvisionnements énergétiques. La guerre ne concerne plus seulement Washington, Jérusalem et Téhéran: elle affecte un système régional dont les infrastructures, les économies et les alliances sont étroitement interdépendantes.

29. Operation Epic Fury

Operation Epic Fury devient le symbole d’une transformation de la confrontation israélo-iranienne en affrontement stratégique impliquant directement les États-Unis. Le Pentagone indique que la campagne a commencé le 28 février et qu’elle vise notamment des centres de commandement, des installations militaires, des systèmes de défense et des capacités liées aux missiles et aux drones. À la mi-mars, les autorités américaines revendiquaient plus de 7 000 cibles frappées et plus de 6 500 sorties de combat. Ces chiffres décrivent le bilan opérationnel communiqué par Washington à cette date. Ils doivent être distingués d’une évaluation indépendante des effets de la campagne sur les infrastructures, les capacités militaires et la chaîne de commandement iraniennes.

Cette campagne illustre également l’évolution de la guerre contemporaine. Les moyens conventionnels s’inscrivent désormais dans une architecture où le renseignement en temps réel, la surveillance persistante, la guerre électronique, les systèmes sans équipage et le traitement automatisé de données occupent une place croissante. Des informations publiées au cours de la campagne ont également fait état de l’utilisation de systèmes d’intelligence artificielle et de drones à bas coût par les forces américaines. Ces éléments ne signifient pas que la guerre serait devenue une «guerre de l’intelligence artificielle» au sens strict. Ils montrent plutôt que l’IA s’intègre progressivement à un ensemble militaire plus vaste, dans lequel la vitesse d’analyse, la qualité des données et la capacité à coordonner différentes fonctions peuvent constituer des avantages opérationnels.

L’efficacité de ces moyens ne doit toutefois pas être confondue avec leur capacité à résoudre le conflit politique. Une puissance peut détruire des infrastructures, neutraliser des dirigeants ou désorganiser temporairement une chaîne de commandement sans supprimer les institutions, les intérêts et les perceptions qui ont produit la confrontation. L’histoire du Moyen-Orient montre qu’une victoire militaire ponctuelle peut coexister avec la persistance d’une architecture stratégique hostile. La question fondamentale devient donc moins celle de la capacité à frapper que celle de la possibilité de transformer les conditions politiques qui rendent les affrontements récurrents.

30. La mort d’Ali Khamenei et ses conséquences

La mort d’Ali Khamenei, annoncée à la suite des frappes du 28 février puis confirmée par les autorités iraniennes, constitue l’un des événements politiques les plus importants de cette nouvelle phase de la guerre. Khamenei dirigeait la République islamique depuis 1989 et incarnait, pendant près de quatre décennies, la continuité institutionnelle, idéologique et stratégique du système issu de la révolution de 1979. Sa disparition ne représente donc pas seulement la perte d’un dirigeant. Elle prive le régime de la figure autour de laquelle s’était concentrée une part considérable de l’autorité religieuse, politique et militaire de l’État.

Cette disparition ne provoque cependant pas l’effondrement immédiat du système. La République islamique dispose d’organes constitutionnels et de structures sécuritaires capables d’assurer une continuité institutionnelle. Le 8 mars 2026, l’Assemblée des experts désigne Mojtaba Khamenei comme nouveau Guide suprême. Cette succession, rapportée par plusieurs médias internationaux, intervient dans un contexte de guerre et de forte pression sur les institutions iraniennes. Les informations disponibles soulignent également le rôle important des Gardiens de la révolution dans la nouvelle configuration du pouvoir. Il faut toutefois distinguer la désignation officielle du Guide suprême de la distribution effective de l’autorité entre les institutions politiques, religieuses et militaires.

La continuité institutionnelle ne signifie pas l’immobilité. Le centre de gravité du pouvoir peut se déplacer lorsque les structures sécuritaires et militaires jouent un rôle accru dans la conduite de l’État en temps de guerre. La légitimité du nouveau leadership, sa capacité à imposer ses décisions et ses relations avec les différentes composantes du régime sont autant de questions qui ne peuvent être tranchées sur la seule base de la succession formelle. Les événements observables établissent un changement majeur à la tête de l’État; ses conséquences à long terme sur la nature du régime demeurent ouvertes.

La situation est d’autant plus difficile à interpréter que la visibilité du pouvoir iranien est devenue un enjeu en soi. En octobre 2026, le président américain Donald Trump affirme publiquement que l’identité des personnes dirigeant effectivement l’Iran n’est pas claire. Cette déclaration ne constitue pas, à elle seule, une preuve d’absence de direction politique, mais elle témoigne de l’incertitude entourant la distribution réelle du pouvoir en temps de guerre. La désignation officielle du Guide suprême, l’exercice effectif de l’autorité et la capacité des observateurs extérieurs à identifier les centres de décision doivent donc être analysés séparément.

La mort de Khamenei révèle enfin un paradoxe stratégique. Neutraliser un dirigeant considéré comme responsable d’une politique hostile peut modifier profondément un système de commandement sans faire disparaître les institutions, les intérêts, les mémoires historiques et les capacités sociales qui soutiennent ce système. La succession rapide de Mojtaba Khamenei rappelle ainsi qu’un État ne se réduit jamais entièrement à la personne qui le dirige. La disparition d’un homme peut ouvrir une crise de succession; elle ne suffit pas nécessairement à dissoudre une architecture politique construite sur plusieurs décennies.

31. Les infrastructures militaires et nucléaires iraniennes

La question nucléaire occupe une place particulière dans cette nouvelle phase parce qu’elle se situe au croisement de la sécurité militaire, du droit international, de la non-prolifération et de la perception de la menace. Les frappes de 2026 interviennent après celles de juin 2025, qui avaient déjà affecté plusieurs installations iraniennes. L’Agence internationale de l’énergie atomique a ensuite perdu une partie de sa capacité de vérification sur le terrain. En septembre 2026, son Directeur général indique que l’Agence n’a reçu ni les informations nécessaires sur le statut des matières et installations nucléaires déclarées concernées, ni l’accès requis pour mener les vérifications sur place. L’AIEA souligne également qu’elle a perdu depuis plus d’un an la continuité de ses connaissances sur certains stocks d’uranium enrichi présents dans les installations touchées par les attaques de juin 2025.

Les sites de Natanz, Fordow et Ispahan occupent une place centrale dans cette problématique. Des informations font état de frappes répétées contre certaines installations, mais l’évaluation précise des dommages reste difficile en l’absence d’un accès complet et régulier des inspecteurs. Détruire une infrastructure visible n’est pas nécessairement synonyme de disparition d’une capacité scientifique ou industrielle. De même, endommager un site souterrain ne permet pas de déterminer automatiquement ce qui a été détruit, déplacé ou préservé. Les évaluations doivent donc distinguer les dommages confirmés, les estimations des gouvernements impliqués et les questions auxquelles les inspecteurs n’ont plus accès pour répondre.

La guerre crée ainsi une contradiction stratégique majeure. Plus les infrastructures nucléaires sont frappées, plus la capacité internationale à vérifier leur état peut être réduite. Mais plus cette capacité de vérification disparaît, plus l’incertitude sur le programme iranien augmente. Or cette incertitude constitue précisément l’un des facteurs susceptibles d’alimenter les politiques de prévention militaire. Une logique circulaire apparaît alors: la crainte d’une capacité nucléaire pousse à l’action militaire; l’action militaire dégrade les infrastructures et perturbe les mécanismes de vérification; la perte de vérification accroît l’incertitude; et cette incertitude peut à son tour renforcer la perception de la menace.

C’est pourquoi le dossier nucléaire ne peut être durablement traité comme une simple question de destruction physique des installations. Il suppose un mécanisme crédible de contrôle, de transparence, de vérification et de règlement politique. En septembre 2026, le Conseil des gouverneurs de l’AIEA adopte une résolution relative à la mise en œuvre de l’accord de garanties du Traité sur la non-prolifération et aux résolutions pertinentes du Conseil de sécurité. Le rapport présenté à cette occasion souligne que l’Agence ne dispose plus des informations et de l’accès nécessaires pour vérifier le statut de plusieurs installations et matières nucléaires déclarées. Il convient toutefois de ne pas affirmer, sans référence précise au texte de la résolution, que celle-ci demande elle-même une nouvelle saisine du Conseil de sécurité.

L’Iran conteste les démarches engagées contre lui et accuse les États-Unis et Israël d’avoir compromis les conditions d’une vérification effective par leurs actions militaires. Les responsabilités politiques et juridiques de cette rupture font l’objet de contestations. Ce qui est établi, en revanche, est la dégradation de la continuité des vérifications et l’accroissement de l’incertitude qui en résulte. La crise nucléaire est ainsi devenue simultanément une crise militaire, diplomatique et institutionnelle.

32. La riposte iranienne

La réponse iranienne transforme la géographie du conflit. Téhéran lance des missiles et des drones contre Israël ainsi que contre des installations américaines ou des territoires accueillant des forces américaines dans plusieurs États de la région. La logique de la riposte consiste notamment à démontrer que la capacité iranienne de représailles n’a pas disparu avec les premières frappes contre ses dirigeants et ses infrastructures. Dès les premiers jours, plusieurs pays de la région sont exposés aux conséquences des attaques, y compris des États qui avaient cherché à maintenir une certaine distance vis-à-vis de la confrontation israélo-iranienne.

Cette extension géographique constitue un changement stratégique considérable. Le Golfe n’est plus seulement un espace indirect de rivalité entre puissances; il devient lui-même un théâtre de confrontation. Les États qui accueillent des forces américaines doivent gérer simultanément leurs relations avec Washington, leurs intérêts économiques régionaux et leur propre sécurité nationale. Le conflit touche également le Liban, où les hostilités impliquant Israël et le Hezbollah se poursuivent et s’intensifient à différents moments. Il convient toutefois de distinguer les attaques revendiquées par un acteur, celles que les gouvernements lui attribuent et celles dont l’origine reste contestée.

La riposte iranienne comporte aussi une dimension économique. Les menaces pesant sur le détroit d’Ormuz transforment une confrontation militaire en crise mondiale de circulation énergétique. Ormuz n’est pas simplement une voie maritime située entre l’Iran et les monarchies arabes. Il constitue un passage essentiel pour les flux énergétiques mondiaux. Les perturbations du trafic maritime, les menaces contre les navires et les inquiétudes sur les approvisionnements provoquent des réactions en chaîne sur les prix, les assurances, les coûts de transport et les stratégies d’approvisionnement.

Cette dimension économique devient l’un des principaux leviers de la confrontation entre Washington et Téhéran. Même lorsqu’un État subit des pertes importantes dans ses capacités conventionnelles, il peut conserver la faculté d’imposer des coûts à ses adversaires en élargissant le théâtre de confrontation ou en menaçant des points de passage stratégiques. Cela ne signifie pas que toutes ses capacités demeurent intactes ni que chacune de ses affirmations militaires soit vérifiée indépendamment. Cela signifie plutôt que la géographie, les infrastructures et l’interdépendance économique peuvent permettre à un acteur affaibli sur certains plans de conserver une capacité importante à perturber l’environnement international.

33. Les conséquences immédiates pour la région

Les conséquences de la confrontation de 2026 apparaissent simultanément à plusieurs niveaux. Sur le plan humain, les frappes et les représailles provoquent des pertes civiles et militaires dans plusieurs pays. Sur le plan politique, la disparition d’une partie de la direction iranienne ne provoque pas l’effondrement immédiat de la République islamique; elle entraîne une recomposition du pouvoir dont les effets à long terme restent incertains. Sur le plan sécuritaire, le conflit s’étend au Liban et à plusieurs espaces du Golfe. Sur le plan économique, les perturbations du trafic maritime et des exportations énergétiques produisent des effets qui dépassent largement les frontières de la région.

La dimension énergétique devient l’un des éléments les plus structurants de la crise. Selon des données de Kpler rapportées par Reuters en septembre 2026, les importations asiatiques de pétrole brut ont atteint environ 23,96 millions de barils par jour, leur niveau le plus élevé depuis le début du conflit en février, tout en restant environ 13% sous la moyenne des trois mois précédant la guerre. Cette reprise partielle ne signifie donc pas un retour à la normale. Elle montre plutôt que les marchés et les chaînes d’approvisionnement commencent à s’adapter à la perturbation, sans avoir retrouvé leurs niveaux antérieurs. Les importations asiatiques, les exportations des pays du Golfe et les volumes transitant par le détroit d’Ormuz demeurent des indicateurs distincts, qui ne doivent pas être confondus.

La crise modifie également la manière dont les États du Moyen-Orient évaluent leur propre sécurité. Pendant des décennies, plusieurs d’entre eux ont cherché à maintenir des relations de sécurité privilégiées avec les États-Unis tout en développant leurs liens économiques avec la Chine, leurs relations diplomatiques avec d’autres puissances et leurs propres capacités nationales. La guerre de 2026 rend cette diversification plus urgente. Lorsqu’un conflit menace simultanément les infrastructures, les voies maritimes, l’énergie, les investissements et la stabilité politique de pays qui ne souhaitent pas nécessairement y participer, la sécurité nationale ne peut plus être pensée uniquement sous l’angle militaire.

La portée historique de 2026 réside finalement dans cette transformation. La région ne découvre pas simplement qu’une guerre peut devenir plus intense; elle découvre qu’un conflit entre quelques acteurs peut rapidement produire un système de risques interdépendants. L’énergie, les transports, les finances, les infrastructures numériques, les chaînes d’approvisionnement, la sécurité alimentaire et la diplomatie sont désormais reliés au même foyer de crise. Lorsque les hostilités affectent simultanément tous ces domaines, la question ne consiste plus seulement à savoir comment gagner une confrontation militaire. Elle devient celle de savoir si l’architecture régionale existante possède encore les instruments nécessaires pour empêcher qu’une crise entre États ne transforme progressivement tout un espace géopolitique en zone d’instabilité durable.

À l’automne 2026, une réalité apparaît avec une netteté nouvelle: la confrontation israélo-iranienne ne peut plus être isolée dans un duel entre deux États. Elle est devenue un problème de système régional, dont les effets s’étendent à l’économie mondiale et aux mécanismes internationaux de sécurité. Cette mutation oblige à regarder au-delà du champ de bataille et à poser la question du chapitre suivant: que devient le Moyen-Orient lorsque les mécanismes qui avaient organisé son équilibre commencent eux-mêmes à se transformer?

La fin d’un modèle ou sa transformation?

43. Le rôle historique des États-Unis

Pendant plus de sept décennies, la présence américaine a constitué l’un des principaux éléments structurants de l’ordre moyen-oriental contemporain. Il ne s’agissait ni d’un système entièrement contrôlé depuis Washington ni d’une architecture dans laquelle les États de la région auraient simplement accepté un rôle subordonné. Les puissances régionales ont constamment poursuivi leurs propres intérêts, négocié avec plusieurs partenaires et parfois résisté aux orientations américaines. Les États-Unis ont néanmoins progressivement établi un réseau de relations militaires, diplomatiques, économiques et sécuritaires qui leur a permis de devenir la principale puissance extérieure de la région. La sécurité d’Israël, la protection des voies maritimes, la circulation de l’énergie, la défense de certains partenaires et la limitation de l’influence de puissances adverses ont figuré parmi les intérêts fondamentaux de cette politique. Les crises successives, de la révolution iranienne de 1979 à l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, de la guerre d’Irak de 2003 aux bouleversements consécutifs aux soulèvements arabes, ont profondément modifié cet ordre sans faire disparaître la capacité d’influence américaine.

La guerre de 2026 a cependant accentué les interrogations sur la solidité de cette architecture. L’enjeu ne consiste pas simplement à compter les soldats américains présents dans la région ou à déterminer si Washington conservera ses bases militaires. Il concerne plus fondamentalement la nature des garanties stratégiques que les États-Unis sont disposés à fournir et le degré de confiance que leurs partenaires leur accordent. Les événements récents ont rappelé que les États du Golfe pouvaient être directement exposés aux conséquences d’un affrontement auquel ils ne souhaitaient pas nécessairement être parties. Dans ce contexte, l’évolution des relations entre Washington, Riyad, Ankara, Doha et Abou Dhabi traduit une volonté croissante de diversifier les partenariats et de réduire les risques associés à une dépendance sécuritaire trop concentrée. Certaines analyses du Council on Foreign Relations envisagent ainsi une évolution du rôle militaire américain dans le Golfe, sans pour autant conclure à un retrait complet des États-Unis du Moyen-Orient.

Cette distinction est essentielle. La transformation de l’ordre régional ne signifie pas la disparition de l’influence américaine. Washington conserve des capacités militaires, financières, technologiques et diplomatiques considérables, que peu de puissances peuvent égaler simultanément. La question est plutôt de savoir si cette puissance continuera à constituer le centre principal autour duquel les autres acteurs organisent leur sécurité. Le pacte de défense signé à La Mecque le 7 août 2026 par l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan représente, à cet égard, un signal important. Il traduit la volonté de ces trois États de renforcer leur coordination sécuritaire et de disposer d’instruments supplémentaires pour protéger leurs intérêts. Il ne prouve toutefois ni l’effacement de Washington ni l’existence d’un système régional déjà capable de se substituer aux partenariats américains.

L’histoire du Moyen-Orient permet ainsi de distinguer deux phénomènes qui peuvent coexister. Une puissance extérieure peut demeurer extrêmement influente tout en cessant d’être l’unique organisatrice de la région. C’est probablement dans cet espace intermédiaire que se situe une partie de la transformation actuelle. Les États-Unis ne disparaissent pas du Moyen-Orient, mais plusieurs États de la région semblent de moins en moins disposés à considérer que leur stabilité doit dépendre principalement des décisions prises dans une seule capitale étrangère.

44. Les garanties sécuritaires extérieures

La question des garanties sécuritaires se trouve au cœur de cette transformation. Pendant des décennies, plusieurs États du Moyen-Orient ont construit une partie de leur défense autour de partenariats extérieurs. Cette logique répondait à une réalité stratégique: lorsque les menaces dépassent les capacités nationales, une alliance avec une grande puissance peut contribuer à compenser certaines vulnérabilités. Les ventes d’armes, la formation militaire, le renseignement, la défense antimissile, les exercices conjoints et la présence de forces étrangères ont progressivement constitué un réseau de sécurité complexe. Ce modèle comporte toutefois une limite structurelle. Une garantie extérieure n’est jamais totalement automatique; elle dépend des intérêts du garant, de ses calculs politiques, de ses priorités stratégiques et de sa volonté d’intervenir dans une situation donnée.

Les crises récentes ont renforcé cette prise de conscience. Les États du Golfe ont pu constater que la protection militaire américaine, malgré son importance, ne supprimait pas leur exposition aux conséquences d’une confrontation avec l’Iran. Les attaques de 2019 contre des installations pétrolières saoudiennes avaient déjà soulevé des interrogations sur les limites de la dissuasion et de la protection extérieure. La guerre de 2026 leur a donné une dimension plus large. Les perturbations du détroit d’Ormuz, les risques pesant sur les infrastructures énergétiques et les frappes qui ont touché plusieurs espaces du Golfe montrent qu’une présence militaire étrangère ne suffit pas à rendre un État invulnérable.

Cette évolution explique en partie la diversification des partenariats. Riyad développe simultanément ses relations avec Washington, Pékin et Moscou. Ankara conserve son appartenance à l’OTAN tout en poursuivant une politique étrangère plus autonome. Doha maintient son rôle de médiateur et ses partenariats stratégiques. Abou Dhabi cherche à associer sécurité, commerce, technologie et diplomatie. Plusieurs États renforcent parallèlement leurs propres capacités militaires, industrielles et technologiques. Cette diversification ne signifie pas qu’ils abandonnent leurs alliances existantes. Elle indique plutôt qu’ils cherchent à réduire le risque de dépendre entièrement d’un seul fournisseur de sécurité ou d’une seule puissance diplomatique.

Le phénomène est particulièrement visible dans la relation entre sécurité et économie. Une garantie militaire ne peut plus être considérée indépendamment de la capacité à maintenir les investissements, les flux commerciaux, l’approvisionnement énergétique, les infrastructures numériques, les chaînes logistiques et la sécurité alimentaire. La sécurité d’un État moderne ne consiste pas seulement à prévenir une invasion. Elle implique également de limiter la capacité d’une crise régionale à paralyser son économie, à perturber ses communications ou à compromettre ses approvisionnements essentiels. C’est pourquoi la recherche d’autonomie stratégique dépasse progressivement le domaine militaire pour englober les infrastructures, les technologies, l’énergie, la finance et les communications.

Le nouveau paysage régional pourrait ainsi être décrit comme une tentative de passer d’une dépendance concentrée à une interdépendance plus diversifiée. Cette évolution reste incomplète et ne garantit pas une plus grande stabilité. Aucun des grands acteurs régionaux ne peut raisonnablement tout produire, tout protéger et tout financer seul. L’objectif n’est donc pas l’autarcie stratégique, mais la capacité de choisir plusieurs partenaires sans perdre la maîtrise de ses intérêts fondamentaux.

45. Washington, Pékin et Moscou

La compétition entre les États-Unis, la Chine et la Russie donne à cette transformation une dimension mondiale. Le Moyen-Orient n’est pas seulement un théâtre de rivalités régionales; il est aussi un espace où se confrontent et se croisent plusieurs conceptions de l’ordre international. Washington conserve une puissance militaire et diplomatique exceptionnelle. Pékin dispose d’une capacité économique et commerciale considérable et a développé une présence croissante dans les infrastructures, l’énergie et les relations diplomatiques. Moscou, malgré des contraintes économiques et militaires importantes, continue de rechercher une présence politique et stratégique dans la région et entretient des liens étroits avec certains acteurs, notamment l’Iran.

La Chine occupe une position particulière. Elle ne cherche pas à reproduire mécaniquement le modèle américain de présence militaire permanente, mais elle a progressivement accru son importance économique et diplomatique. Son rôle dans le rapprochement entre l’Arabie saoudite et l’Iran en 2023 a montré que Pékin pouvait mobiliser son poids économique et ses relations avec des acteurs antagonistes pour contribuer à une démarche diplomatique dans un espace longtemps marqué par la prépondérance américaine. En 2026, la relation sino-iranienne demeure également un sujet de tension avec les États-Unis. Washington a exprimé des préoccupations concernant certains soutiens extérieurs susceptibles de renforcer les capacités iraniennes, tandis que Pékin affirme défendre la souveraineté des États de la région et privilégier les solutions diplomatiques. Les accusations américaines précises doivent être examinées au cas par cas, mais la relation entre la Chine et l’Iran constitue désormais un élément durable du calcul stratégique régional.

La Russie suit une trajectoire différente. Son influence au Moyen-Orient a notamment été visible en Syrie depuis 2015, ainsi que dans ses relations avec l’Iran. Moscou et Téhéran ont signé en janvier 2025 un traité de partenariat stratégique renforçant leur coopération dans plusieurs domaines, notamment économiques, politiques et sécuritaires. Cet accord ne comporte cependant pas une obligation automatique de défense mutuelle comparable à celle que l’on trouve dans certaines alliances militaires. La proximité entre les deux États ne signifie pas non plus que Moscou partage tous les intérêts de Téhéran ou dispose d’une capacité illimitée à infléchir les événements régionaux. Elle traduit plutôt une convergence stratégique partielle, alimentée par leurs intérêts communs et par leur opposition à certaines orientations américaines et occidentales.

Ce qui apparaît n’est donc pas nécessairement un Moyen-Orient contraint de choisir entre trois blocs. La réalité est plus complexe. Les États de la région pratiquent de plus en plus une diplomatie à plusieurs directions. Ils peuvent acheter des équipements américains, développer des infrastructures avec la Chine, dialoguer avec la Russie, investir en Europe, coopérer avec l’Inde et maintenir simultanément des relations avec des voisins dont les intérêts diffèrent des leurs. Cette multiplication des partenariats rend le système plus difficile à organiser depuis une seule capitale, mais elle crée également de nouvelles interdépendances et de nouvelles vulnérabilités.

Le paradoxe est alors évident. La compétition entre grandes puissances pourrait fragmenter davantage le Moyen-Orient si chaque État devait choisir un camp. Mais elle pourrait aussi, si les États régionaux conservent leur capacité de décision, leur offrir une plus grande marge de manœuvre diplomatique. Le résultat dépendra moins de la seule volonté de Washington, Pékin ou Moscou que de la capacité des puissances régionales à transformer cette concurrence extérieure en possibilités de coopération plutôt qu’en une nouvelle dépendance.

46. La montée de l’autonomie stratégique régionale

L’autonomie stratégique est devenue l’un des concepts les plus utiles pour comprendre le Moyen-Orient contemporain. Elle ne doit être confondue ni avec le retrait des alliances ni avec l’isolement ou l’autosuffisance militaire. Elle désigne plutôt la capacité d’un État à préserver plusieurs options lorsque l’environnement international devient incertain. Cette logique apparaît avec une particulière netteté chez les puissances du Golfe, mais elle concerne également la Türkiye, l’Égypte, l’Iran et, sous une forme différente, Israël.

L’Arabie saoudite illustre cette évolution par l’ampleur de sa transformation économique et diplomatique. Riyad demeure un partenaire majeur de Washington, mais développe parallèlement ses relations avec Pékin, Moscou et d’autres puissances. La Türkiye, membre de l’OTAN, conserve ses liens institutionnels avec l’Alliance tout en poursuivant des politiques indépendantes en Syrie, dans le Caucase, en Méditerranée et au Moyen-Orient. Les Émirats arabes unis associent coopération sécuritaire occidentale, relations commerciales avec la Chine et développement d’un appareil économique et technologique tourné vers plusieurs régions du monde. Le Qatar continue pour sa part à utiliser ses relations avec des acteurs très différents pour maintenir une capacité de médiation. Ces trajectoires ne sont pas identiques, mais elles témoignent d’une même tendance: la recherche de plusieurs centres d’appui.

Le pacte de La Mecque du 7 août 2026 constitue une manifestation visible de cette recherche d’autonomie. L’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan ont signé un accord de défense collective dont les dispositions rapportées prévoient qu’une attaque armée contre l’un des signataires sera considérée comme une attaque contre les trois. L’accord a ensuite fait l’objet de démarches visant à organiser la coopération stratégique, notamment lors d’une réunion à Istanbul le 31 août et d’une rencontre des chefs militaires à Riyad le 25 septembre. Toutefois, le texte intégral de l’accord n’ayant pas été rendu public, la portée juridique exacte de certaines dispositions et les modalités concrètes de leur application doivent être considérées avec prudence. Au 12 octobre 2026, la ratification parlementaire en Türkiye restait également un élément à suivre.

L’existence du pacte est néanmoins révélatrice. Elle montre que certains États cherchent à construire des mécanismes de sécurité dont l’initiative vient directement de la région, plutôt que d’attendre qu’une puissance extérieure en définisse seule les contours. Cette démarche peut accroître leur capacité de négociation, mais elle ne garantit pas encore une sécurité collective à l’échelle du Moyen-Orient.

L’autonomie stratégique demeure en effet incomplète et comporte ses propres contradictions. Les économies régionales restent profondément intégrées aux marchés mondiaux. Une partie importante des technologies avancées, des systèmes de défense et des équipements industriels dépend encore de fournisseurs extérieurs. Les États ont également des intérêts divergents concernant l’Iran, Israël, la Syrie, le Liban, la Palestine, les routes commerciales et les équilibres militaires. L’autonomie stratégique ne supprime donc pas les rivalités; elle augmente plutôt la capacité des acteurs à poursuivre leurs intérêts sans accepter automatiquement les préférences d’une puissance dominante.

C’est précisément cette distinction qui permet d’éviter une lecture trop simple du changement régional. Le Moyen-Orient ne passe pas nécessairement d’un système américain à un système saoudien, turc, iranien, chinois ou russe. Il semble plutôt évoluer vers une architecture plus distribuée, dans laquelle plusieurs puissances régionales et extérieures disposent simultanément d’une partie de l’influence. Une telle configuration peut accroître l’incertitude, mais elle peut également ouvrir un espace pour une diplomatie régionale plus autonome. Si les États parviennent à transformer leur nouvelle liberté de manœuvre en institutions communes, l’autonomie stratégique pourrait constituer une première étape vers une sécurité collective. Si elle se transforme au contraire en compétition généralisée, la fragmentation risque de remplacer la domination d’un seul acteur sans produire davantage de stabilité.

47. Le Moyen-Orient peut-il réduire sa dépendance à une seule puissance extérieure?

La question n’est plus seulement de savoir quelle puissance pourrait remplacer les États-Unis. Une telle formulation reproduirait précisément la logique ancienne dans laquelle la stabilité régionale est pensée à partir d’un centre extérieur. La question plus pertinente est de savoir si les États du Moyen-Orient peuvent construire une architecture suffisamment robuste pour que leur sécurité ne dépende plus principalement des décisions d’une seule capitale étrangère.

Cette transformation supposerait plusieurs conditions. Il faudrait d’abord que les puissances régionales reconnaissent que l’autonomie stratégique n’a de sens durable que si elle s’accompagne de mécanismes de gestion des rivalités. Il faudrait ensuite développer des moyens de communication directe, de prévention des incidents militaires et de règlement des différends. Il faudrait enfin admettre que certaines vulnérabilités ne peuvent être traitées uniquement à l’échelle nationale. L’eau, le climat, les flux énergétiques, la sécurité maritime, les infrastructures numériques, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et les chaînes alimentaires dépassent les frontières. Une architecture régionale crédible devrait donc associer progressivement sécurité militaire et sécurité humaine.

Le paradoxe du Moyen-Orient contemporain est que plusieurs États disposent de ressources économiques, technologiques et diplomatiques importantes pour contribuer à une telle architecture, alors même que la région traverse l’une de ses phases de confrontation les plus dangereuses. Le déplacement du centre de gravité économique vers les puissances du Golfe, notamment l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et le Qatar, s’accompagne d’une montée de leurs capacités financières et diplomatiques. Cette évolution coexiste avec l’affaiblissement relatif de plusieurs anciens centres de puissance régionale, notamment l’Irak et la Syrie, ainsi qu’avec les difficultés économiques et stratégiques de l’Égypte. Elle ne signifie toutefois pas que ces États ont perdu toute capacité d’influence.

La transformation de l’ordre régional ne doit pas être idéalisée. Une région où plusieurs puissances disposent de davantage d’autonomie peut être plus libre dans ses choix, mais aussi plus compétitive. Le risque est celui d’une multiplication des arrangements sécuritaires concurrents, de nouvelles courses aux armements et de rivalités par procuration. Le pacte de La Mecque peut être interprété comme un élément d’une nouvelle architecture de sécurité, mais il pourrait également devenir l’un des marqueurs d’une régionalisation des blocs si d’autres acteurs cherchent à lui opposer leurs propres coalitions. L’enjeu ne réside donc pas seulement dans la création de nouveaux partenariats, mais dans leur capacité à coexister.

C’est ici que le concept de Pacte global régional prend toute sa signification dans l’économie générale de ce dossier. Si l’autonomie stratégique consiste uniquement à permettre à chaque puissance de mieux défendre ses propres intérêts, elle risque de produire un Moyen-Orient plus multipolaire sans le rendre nécessairement plus pacifique. Si elle devient au contraire le point de départ d’institutions communes, elle pourrait transformer la multipolarité en interdépendance organisée. La véritable rupture historique ne serait alors pas le remplacement de Washington par une autre puissance, mais la possibilité que les sociétés et les États du Moyen-Orient participent davantage à la construction des règles de leur propre sécurité.

La question qui s’ouvre désormais est celle des acteurs susceptibles de donner une forme concrète à cette nouvelle architecture. Car si l’ancien ordre reposait largement sur une puissance extérieure et sur un réseau d’alliances, le nouvel ordre semble émerger autour de plusieurs pôles régionaux disposant chacun d’ambitions, de ressources et de visions différentes. L’Arabie saoudite, la Türkiye, le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Égypte et le Pakistan peuvent-ils contribuer à une architecture commune sans transformer la région en un nouvel espace de compétition entre blocs? C’est cette question qui conduit directement au chapitre suivant.

Les nouvelles puissances régionales

48. Arabie saoudite: puissance économique et ambition stratégique

Pendant une grande partie du XXe siècle, l’Arabie saoudite a exercé une influence considérable sur le Moyen-Orient principalement à travers trois instruments: son poids énergétique, son rôle religieux et sa relation stratégique avec les États-Unis. Cette combinaison lui a permis d’occuper une place particulière dans le système régional sans chercher à reproduire exactement les modèles de puissance militaire de l’Égypte, de l’Irak ou de la Syrie. Le changement intervenu au cours de la dernière décennie est toutefois d’une autre ampleur. Riyad cherche désormais à transformer ses ressources financières en capacités d’influence économique, technologique, diplomatique et stratégique. Le déplacement du centre de gravité régional vers le Golfe est devenu suffisamment important pour que plusieurs analyses identifient l’Arabie saoudite, le Qatar et les Émirats arabes unis comme des pôles majeurs de ce nouveau paysage.

Cette transformation est étroitement liée à la Vision 2030 et à la volonté saoudienne de réduire la dépendance structurelle de l’économie nationale aux hydrocarbures. Les investissements dans les infrastructures, les technologies numériques, le tourisme, les transports, l’intelligence artificielle, l’industrie et les nouveaux secteurs énergétiques ne constituent pas seulement une politique économique interne. Ils ont également une dimension géopolitique. Un État qui devient un centre financier, logistique, technologique et énergétique dispose de davantage d’instruments pour influencer son environnement. Le projet de puissance saoudien repose ainsi de moins en moins sur la seule capacité à produire du pétrole et de plus en plus sur la capacité à organiser des flux de capitaux, de marchandises, de données, d’énergie et de technologies.

La guerre de 2026 a cependant rappelé les limites de cette ambition. La puissance économique ne supprime pas la vulnérabilité géographique. L’Arabie saoudite se trouve au voisinage immédiat de plusieurs foyers de tension et demeure exposée aux conséquences d’un conflit impliquant l’Iran, le Yémen, le Golfe et les voies maritimes. Les menaces visant son territoire et ses infrastructures ont montré que la stabilité nécessaire à ses grands projets économiques ne pouvait être dissociée de l’évolution de l’environnement sécuritaire régional. La reprise partielle des exportations énergétiques dans le Golfe a parallèlement illustré l’importance des capacités de résilience, tout en rappelant que les perturbations restaient considérables et inégalement réparties entre les secteurs.

La diplomatie saoudienne s’est donc progressivement éloignée d’une logique dans laquelle la sécurité était presque entièrement pensée à travers la relation avec Washington. Riyad conserve cette relation et n’a pas renoncé au partenariat américain, mais il entretient parallèlement des relations avec Pékin, Moscou, Ankara, Islamabad et d’autres capitales. Le rapprochement diplomatique avec l’Iran en 2023, facilité par la Chine, avait déjà illustré cette volonté de réduire les tensions sans dépendre exclusivement d’une médiation occidentale. Le pacte de La Mecque signé en août 2026 avec la Türkiye et le Pakistan constitue une nouvelle étape de cette diversification. Il ne signifie pas que Riyad abandonne les États-Unis; il indique plutôt que le royaume cherche à disposer de plusieurs instruments de sécurité et de plusieurs partenaires capables de soutenir ses intérêts.

Cette évolution donne à Riyad une responsabilité nouvelle. Plus l’Arabie saoudite devient un centre de gravité régional, plus ses choix dépassent le cadre de sa politique nationale. Sa capacité à articuler développement économique, sécurité énergétique, diplomatie, médiation et coopération technologique pourrait contribuer à une architecture régionale plus autonome. Mais cette capacité peut aussi alimenter de nouvelles rivalités si elle est utilisée exclusivement dans une logique de compétition. Le véritable enjeu de la puissance saoudienne n’est donc pas seulement son accroissement; c’est la manière dont elle sera exercée et, éventuellement, intégrée à des mécanismes de coopération régionale.

49. Türkiye: autonomie et projection régionale

La Türkiye occupe une position géographique et stratégique presque unique. Elle se trouve au carrefour de l’Europe, de la Méditerranée, du Caucase, de la mer Noire et du Moyen-Orient. Membre de l’OTAN depuis 1952, elle demeure liée aux structures de sécurité occidentales, tout en développant depuis plusieurs années une politique étrangère qui cherche à élargir ses marges de manœuvre. Cette double appartenance constitue l’un des éléments les plus caractéristiques de la puissance turque contemporaine. Ankara ne se définit plus uniquement par son rapport à l’Occident; elle cherche également à exercer une influence autonome dans les espaces où ses intérêts historiques, économiques ou sécuritaires sont directement engagés.

La guerre en Syrie a considérablement renforcé cette projection. La Türkiye a développé une présence militaire et diplomatique importante dans son voisinage méridional et demeure un acteur incontournable dans toute réflexion sur l’avenir politique et sécuritaire de la Syrie. Ses relations avec l’Iran sont à la fois concurrentielles et coopératives. Ankara peut s’opposer à certaines politiques iraniennes tout en maintenant des canaux diplomatiques avec Téhéran. Elle peut simultanément approfondir ses relations avec le Qatar, l’Arabie saoudite et le Pakistan. Cette capacité à entretenir des relations avec des acteurs dont les intérêts ne coïncident pas toujours constitue l’un des instruments de son autonomie stratégique.

En septembre 2026, le président Recep Tayyip Erdoğan a évoqué la possibilité de renforcer les relations de la Türkiye avec l’Organisation de coopération de Shanghai, jusqu’à une éventuelle adhésion pleine, tout en précisant que cette orientation ne devait pas être interprétée comme un abandon de l’OTAN ou des liens avec l’Occident. Cette déclaration illustre une diplomatie qui cherche à multiplier les espaces d’action plutôt qu’à choisir définitivement entre deux camps.

Le rôle turc s’est également accru avec le pacte de La Mecque. Ankara, Riyad et Islamabad ont signé en août 2026 un accord de défense collective selon lequel une attaque contre l’un des signataires serait considérée comme une attaque contre les trois. Les modalités juridiques et opérationnelles du dispositif restent toutefois à préciser, et sa mise en œuvre dépend notamment des procédures nationales pertinentes. Sa portée politique dépasse néanmoins son contenu juridique immédiat. En septembre, le président du Parlement turc, Numan Kurtulmuş, a indiqué que le pacte pourrait éventuellement s’élargir à d’autres pays musulmans, y compris l’Iran, tout en soulignant qu’il ne devait pas être conçu comme une alliance dirigée contre un État particulier.

Cette dernière précision mérite attention. La Türkiye participe à une nouvelle architecture sécuritaire tout en affirmant que celle-ci ne doit pas devenir un instrument de confrontation permanente. Elle appartient à l’OTAN tout en dialoguant avec la Russie et la Chine. Elle entretient des relations avec Israël tout en critiquant certaines de ses politiques. Elle coopère avec l’Arabie saoudite et le Pakistan tout en laissant ouverte la possibilité d’une intégration future de l’Iran dans une structure régionale élargie.

La Türkiye pourrait ainsi jouer un rôle de pont, mais cette fonction dépendra de sa capacité à conserver la confiance d’acteurs qui ne partagent pas toujours ses orientations. Une puissance de médiation ne peut être seulement une puissance forte; elle doit également être perçue comme capable de parler à plusieurs camps. Cette exigence fera de la diplomatie turque l’un des éléments déterminants de toute future architecture de sécurité régionale.

50. Qatar: médiation et diplomatie

Le Qatar possède un territoire réduit et une population relativement limitée par rapport aux grands États de la région, mais son influence diplomatique dépasse largement sa dimension géographique. Cette disproportion constitue l’un des phénomènes les plus intéressants du Moyen-Orient contemporain. Doha a construit une partie de son influence sur sa capacité à maintenir des canaux de communication avec des acteurs que d’autres gouvernements ont parfois beaucoup plus de difficulté à approcher. Cette politique a contribué à faire du Qatar un intermédiaire régulier dans plusieurs crises régionales et internationales.

Sa position repose sur une combinaison particulière de ressources. Le pays dispose d’un poids énergétique considérable, notamment dans le domaine du gaz naturel liquéfié, d’une relation stratégique avec les États-Unis, d’un réseau diplomatique étendu et d’une tradition de médiation. La présence d’importantes infrastructures militaires américaines sur son territoire ne l’a pas empêché de maintenir des relations avec des acteurs opposés à Washington. Cette coexistence de partenariats apparemment contradictoires constitue précisément une partie de sa valeur diplomatique.

La guerre de 2026 a confirmé cette fonction tout en révélant les risques auxquels elle expose le pays. Alors que les combats entre les États-Unis, Israël et l’Iran menaçaient de s’étendre à l’ensemble du Golfe, le Qatar a cherché à maintenir des canaux de dialogue. En août, le Premier ministre qatari Mohammed bin Abdulrahman Al Thani s’est rendu à Téhéran dans le cadre des efforts visant à relancer les démarches diplomatiques. Doha a également participé à des contacts indirects entre Washington et Téhéran autour de la désescalade et de la question du détroit d’Ormuz.

Le rôle qatari comporte cependant une vulnérabilité particulière. Plus le pays devient utile comme médiateur, plus sa propre sécurité dépend de sa capacité à éviter d’être entraîné dans le conflit qu’il cherche à résoudre. La guerre de 2026 l’a montré avec une particulière netteté. La proximité géographique du Qatar avec le théâtre iranien et son importance dans les exportations mondiales de gaz rendent toute perturbation du Golfe directement coûteuse pour ses intérêts. Les difficultés touchant le transport maritime et les infrastructures énergétiques ont ainsi affecté non seulement sa sécurité, mais aussi ses capacités économiques et logistiques.

Cette vulnérabilité peut renforcer sa motivation à rechercher des arrangements. Un médiateur qui comprend qu’aucune partie ne peut durablement tirer profit de la destruction de l’espace commun possède un intérêt structurel à favoriser la désescalade. Le Qatar pourrait donc contribuer à une future architecture régionale non comme puissance dominante, mais comme puissance de connexion. Sa force réside moins dans la capacité à imposer une solution que dans celle de maintenir des lignes ouvertes lorsque les autres acteurs les ferment.

Dans un éventuel Pacte global régional, cette fonction serait particulièrement précieuse. Une architecture de sécurité ne peut fonctionner sans mécanismes de communication informels et formels. Elle aurait besoin de capitales capables de recevoir, transmettre et tester des propositions avant qu’elles ne deviennent publiques. Le Qatar dispose déjà d’une partie de cette infrastructure diplomatique. La question sera de savoir si cette fonction peut être institutionnalisée sans perdre la souplesse qui a précisément permis à Doha de devenir un intermédiaire.

51. Émirats arabes unis: économie, technologie et influence

Les Émirats arabes unis représentent une autre forme de puissance régionale. Leur influence ne repose pas principalement sur la démographie ou la profondeur territoriale. Elle résulte d’une combinaison de capital financier, de ports, de logistique, de commerce, de technologies, d’investissements internationaux et de diplomatie active. Abou Dhabi et Dubaï ont progressivement transformé leur position géographique en plateforme reliant l’Asie, l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient.

Cette stratégie économique possède une dimension géopolitique évidente. Un État qui contrôle ou finance des infrastructures logistiques, des entreprises, des réseaux portuaires, des investissements et des technologies dispose d’instruments d’influence qui ne sont pas strictement militaires. Les Émirats ont ainsi développé des relations avec des acteurs très différents et cherchent à utiliser leur puissance économique comme levier diplomatique. Leur normalisation avec Israël dans le cadre des Accords d’Abraham de 2020 constitue l’un des exemples les plus visibles de cette approche. Cette relation a également créé un canal particulier vers Washington.

La dimension technologique devient désormais centrale. Les États du Golfe investissent dans l’intelligence artificielle, les centres de données et les infrastructures numériques. En septembre 2026, Microsoft a annoncé un cadre d’investissement de plus de 10 milliards de dollars d’ici 2030 dans plusieurs pays de la région, notamment les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar et le Koweït, pour soutenir notamment les infrastructures cloud et les capacités liées à l’intelligence artificielle. Il s’agit d’investissements annoncés sur plusieurs années, et non de dépenses déjà réalisées. Cette dynamique montre que la compétition régionale se déplace progressivement vers les infrastructures numériques, la maîtrise des données et l’intelligence artificielle.

Les Émirats conservent parallèlement des relations étroites avec Israël et les États-Unis. La visite de Benjamin Netanyahu aux Émirats arabes unis, le 27 septembre 2026, a confirmé la poursuite de contacts bilatéraux de haut niveau portant notamment sur les relations entre les deux pays et les défis régionaux. Cette relation donne aux Émirats un canal diplomatique singulier dans un environnement où plusieurs États arabes ont adopté des positions différentes à l’égard d’Israël.

Mais cette position comporte également des tensions. La rupture diplomatique entre l’Algérie et les Émirats en septembre 2026 illustre les divergences qui peuvent apparaître entre puissances arabes sur Israël, le Sahara occidental et plusieurs dossiers africains. Les motifs avancés par les parties doivent être distingués de leurs interprétations respectives, mais cette rupture rappelle que la montée en puissance d’Abou Dhabi se déroule dans un espace diplomatique où d’autres États défendent leurs propres intérêts.

Le modèle émirati présente donc un intérêt particulier pour le futur Pacte global régional. Il montre que la puissance régionale peut être construite à partir de l’économie, de la technologie, des infrastructures et des réseaux internationaux autant qu’à partir des forces armées. Mais il rappelle aussi qu’une puissance économique et technologique peut devenir un acteur géopolitique contesté. L’enjeu ne sera pas simplement de disposer d’influence; il sera de transformer cette influence en capacité de coopération sans multiplier les lignes de fracture.

52. Égypte: poids démographique et stratégique

L’Égypte demeure un acteur différent des puissances du Golfe. Son influence repose d’abord sur sa démographie, son histoire, sa position géographique et son rôle dans plusieurs espaces stratégiques du système régional. Le canal de Suez, la proximité de Gaza, l’accès à la Méditerranée et à la mer Rouge, ainsi que la profondeur de ses relations avec les États arabes et africains lui donnent une importance que les seules données économiques ne permettent pas de mesurer.

Pendant plusieurs décennies, Le Caire a été l’un des principaux centres politiques du monde arabe. Son influence relative a diminué face à la montée en puissance des monarchies du Golfe et à l’affaiblissement de plusieurs grands États arabes, mais cette évolution ne signifie pas la disparition du rôle égyptien. Le déplacement du centre de gravité économique et diplomatique vers Doha, Riyad et Abou Dhabi doit être distingué d’une perte de toute capacité stratégique égyptienne.

La géographie maintient au contraire l’Égypte au cœur de plusieurs dossiers. La question palestinienne est directement liée à sa frontière avec Gaza. La sécurité de la mer Rouge affecte son économie et le trafic du canal de Suez. Les développements au Soudan touchent directement sa sécurité nationale et ses intérêts économiques. La crise du Nil et les relations avec l’Éthiopie ajoutent une dimension hydrique à sa politique régionale. L’Égypte se trouve ainsi à l’intersection de plusieurs systèmes de sécurité qui dépassent le Moyen-Orient au sens étroit.

La guerre de 2026 renforce l’importance de ces connexions. Les perturbations du détroit d’Ormuz et les risques pesant sur la mer Rouge rappellent que les grands corridors maritimes reliant l’océan Indien à la Méditerranée sont étroitement liés aux échanges mondiaux. Une perturbation durable peut modifier les itinéraires des navires, les coûts du commerce et les recettes égyptiennes liées au canal de Suez. Les effets ne sont toutefois pas mécaniques: ils dépendent de la durée des perturbations, des risques sécuritaires, des coûts d’assurance et des décisions des transporteurs.

L’Égypte possède également un atout diplomatique particulier. Elle peut dialoguer avec les monarchies du Golfe, les puissances occidentales, les Palestiniens et Israël, tout en conservant des liens importants avec l’Afrique et la Méditerranée. Cette position lui donne un rôle potentiel dans une future architecture régionale. Sa capacité à jouer ce rôle dépendra néanmoins de sa situation économique et de ses moyens d’action diplomatique et stratégique.

L’Égypte ne représente donc pas nécessairement la nouvelle puissance montante du Moyen-Orient au même sens que l’Arabie saoudite ou les Émirats. Elle représente plutôt une puissance structurelle, dont l’importance découle de la permanence de sa géographie, de sa population et de ses responsabilités régionales. Dans une architecture de sécurité collective, cette forme de puissance pourrait être aussi importante que la puissance financière.

53. Pakistan: nouvelle dimension sécuritaire

Le Pakistan occupe une place particulière dans cette nouvelle architecture parce qu’il se situe à la jonction de plusieurs espaces géopolitiques: l’Asie du Sud, le monde musulman, l’océan Indien, le Golfe et l’Asie centrale. Sa relation historique avec l’Arabie saoudite est ancienne, notamment dans le domaine militaire. Le pacte de La Mecque du 7 août 2026 lui donne une visibilité stratégique nouvelle en faisant de lui l’un des trois signataires de l’accord de défense avec Riyad et Ankara.

La particularité pakistanaise tient également à sa capacité nucléaire, à son armée importante et à sa relation avec la Chine. Ces facteurs lui donnent une profondeur stratégique différente de celle des puissances arabes. Mais ils créent aussi des contraintes. Le Pakistan doit préserver ses relations avec l’Arabie saoudite, éviter une rupture avec l’Iran voisin, maintenir ses liens avec la Chine, gérer sa relation avec les États-Unis et répondre à ses propres impératifs économiques et sécuritaires. Le pacte de défense augmente donc son poids régional tout en accroissant la complexité de ses choix.

Cette complexité est devenue particulièrement visible en 2026. Islamabad a cherché à conserver des canaux diplomatiques avec Téhéran tout en assumant ses engagements de défense envers Riyad. Les démarches pakistanaises visant à encourager la désescalade et à contenir les risques d’extension du conflit illustrent cette double fonction. Toutefois, les informations rapportées en octobre sur le déploiement de troupes pakistanaises supplémentaires en Arabie saoudite indiquent que la coopération pourrait prendre une dimension plus concrète que la seule coordination diplomatique. Les modalités précises de cet engagement doivent être établies à partir des informations officiellement disponibles et ne peuvent être extrapolées au-delà de ce qui est confirmé.

Cette situation rend le Pakistan particulièrement intéressant dans une réflexion sur la sécurité régionale. Une architecture durable ne peut pas seulement reposer sur des États qui n’ont rien à perdre en cas d’escalade. Elle doit également intégrer des puissances dont les intérêts se croisent entre plusieurs régions. Le Pakistan peut comprendre simultanément les préoccupations du Golfe, les contraintes de l’Asie du Sud et les sensibilités iraniennes. Sa capacité à maintenir ces différents canaux pourrait lui permettre de jouer un rôle de passerelle.

Mais cette fonction a des limites. La médiation nécessite de la confiance, une certaine neutralité perçue et une capacité diplomatique suffisante pour convaincre les parties qu’un compromis ne constitue pas une capitulation. Les engagements sécuritaires du Pakistan envers Riyad peuvent renforcer sa crédibilité auprès de son partenaire saoudien tout en compliquant la perception de son impartialité à Téhéran. Il lui faudra donc démontrer qu’il peut transformer son nouveau poids sécuritaire en influence diplomatique durable. La situation de 2026 constitue un test majeur pour cette ambition.

Six puissances, une architecture impossible à réduire à un seul centre

Ces six acteurs ne constituent pas un groupe homogène. L’Arabie saoudite apporte une puissance financière, énergétique et religieuse considérable. La Türkiye dispose d’une profondeur géographique, militaire et diplomatique importante. Le Qatar possède une capacité de médiation qui dépasse largement sa taille. Les Émirats arabes unis ont développé une forme de puissance économique, logistique et technologique. L’Égypte conserve un poids démographique et géographique structurel. Le Pakistan apporte une dimension militaire, nucléaire et asiatique qui élargit considérablement l’espace stratégique du Moyen-Orient.

Leur coexistence révèle que le nouveau système régional ne pourra probablement pas être construit autour d’un seul État. Aucun de ces acteurs ne possède simultanément toutes les ressources nécessaires pour organiser seul la sécurité, l’économie, l’énergie, l’eau, les technologies et les communications de la région. Leurs capacités sont donc potentiellement complémentaires, mais leurs intérêts demeurent concurrentiels sur plusieurs dossiers. Cette complémentarité pourrait transformer la multipolarité en architecture commune, à condition d’être soutenue par des mécanismes institutionnels et des compromis politiques durables.

La difficulté fondamentale réside dans leurs divergences. Ces États ne partagent ni la même relation avec Israël, ni la même perception de l’Iran, ni la même relation avec Washington, ni les mêmes priorités en matière de sécurité. Les Émirats entretiennent avec Israël une relation diplomatique qui s’est affirmée depuis les Accords d’Abraham. La Türkiye adopte une posture beaucoup plus critique à l’égard de certaines politiques israéliennes. L’Arabie saoudite cherche à préserver plusieurs options. Le Qatar privilégie la médiation. L’Égypte demeure directement engagée dans la question palestinienne. Le Pakistan doit concilier son partenariat avec Riyad et la nécessité de maintenir un dialogue avec Téhéran.

Il serait donc prématuré de parler d’un nouveau bloc régional. Ce qui apparaît est plutôt un réseau mouvant de partenariats, de rivalités, de médiations et d’interdépendances. Le pacte de La Mecque constitue l’un des éléments les plus visibles de cette évolution, mais il ne résout aucune des contradictions fondamentales entre les différents acteurs. Il crée un cadre supplémentaire dans lequel ces contradictions devront être gérées.

C’est précisément pourquoi le chapitre suivant est décisif. Si le pacte de La Mecque représente l’une des expressions institutionnelles de cette nouvelle recherche d’autonomie stratégique, il faut examiner ce qu’il contient, ce qu’il ne contient pas et ce qu’il pourrait devenir. La question n’est plus seulement de savoir pourquoi les puissances régionales veulent davantage d’autonomie. Elle est de déterminer si cette autonomie peut produire une véritable architecture de sécurité plutôt qu’une nouvelle compétition entre coalitions.

Les limites du nouveau système

Le Pacte de La Mecque possède une caractéristique qui constitue à la fois sa force politique et sa première limite: il est né dans un espace régional profondément fragmenté, mais il ne rassemble qu’une partie des acteurs qui déterminent l’équilibre stratégique du Moyen-Orient. Israël n’en est pas membre. L’Iran n’en est pas membre. Les Émirats arabes unis, malgré leur poids économique, technologique et diplomatique, n’en font pas davantage partie. Le Qatar et l’Égypte sont également absents de cette architecture. Cette composition ne permet donc pas de considérer l’accord comme le système de sécurité du Moyen-Orient. Elle oblige plutôt à le comprendre comme une construction partielle au sein d’un paysage beaucoup plus vaste, dans lequel plusieurs réseaux de coopération se superposent déjà.

L’accord signé le 7 août 2026 par l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan prévoit, selon les informations rendues publiques, qu’une attaque armée contre l’un des trois États sera considérée comme une attaque contre les trois et prévoit un renforcement de leur coopération de défense. Depuis sa signature, le dispositif a commencé à prendre une dimension institutionnelle plus concrète. Une réunion stratégique à Istanbul le 31 août a notamment porté sur l’établissement d’un secrétariat en Arabie saoudite, tandis que les chefs militaires des trois pays se sont réunis à Riyad le 25 septembre pour discuter du partage du renseignement, de la coordination militaire et de l’intégration de certaines capacités. Ces démarches indiquent une volonté d’organiser la coopération au-delà de la déclaration politique initiale. Elles ne suffisent toutefois pas à démontrer que toutes les modalités juridiques et opérationnelles du pacte sont déjà achevées. Au 12 octobre 2026, la ratification parlementaire en Türkiye demeurait notamment un élément à suivre.

L’absence d’Israël est significative parce qu’elle révèle que le nouveau système ne se construit pas à partir d’une intégration de toutes les puissances régionales, mais à partir de rapports de confiance encore sélectifs. Israël entretient depuis plusieurs années des relations diplomatiques avec certains États arabes, notamment les Émirats arabes unis, dans le cadre des Accords d’Abraham. Cette relation n’a pas disparu avec les crises successives. La visite de Benjamin Netanyahu aux Émirats, le 27 septembre 2026, a montré que des canaux bilatéraux israélo-arabes pouvaient continuer d’exister parallèlement à d’autres recompositions régionales.

Cette coexistence de réseaux distincts montre pourquoi il serait prématuré de parler d’une architecture régionale unifiée. Le Moyen-Orient contemporain ne fonctionne pas selon une seule géométrie. Un État peut entretenir une relation sécuritaire avec Washington, une relation économique avec Pékin, des canaux diplomatiques avec Téhéran et des liens technologiques avec Israël, tout en participant à une nouvelle structure régionale qui ne comprend aucun de ces acteurs. La logique des blocs fermés n’a donc pas disparu; elle coexiste avec une logique de réseaux superposés. Cette configuration constitue l’une des caractéristiques importantes du système régional qui se dessine en 2026.

L’absence de l’Iran pose une question encore plus fondamentale. Un mécanisme prétendant contribuer à la sécurité du Moyen-Orient ne peut durablement ignorer l’un des États qui disposent d’un poids démographique, territorial, énergétique et stratégique majeur dans la région. Pourtant, l’exclusion iranienne ne signifie pas nécessairement que l’accord a été conçu comme une structure officiellement hostile à Téhéran. Les signataires ont présenté le pacte comme défensif et non dirigé contre un État déterminé. Le ministre turc des Affaires étrangères Hakan Fidan a souligné en août qu’aucune menace commune, et notamment aucune menace iranienne, n’était inscrite dans le texte. Des responsables turcs ont par la suite évoqué la possibilité d’un élargissement futur à d’autres pays musulmans, y compris l’Iran.

Ces déclarations doivent toutefois être interprétées avec précision. L’évocation d’un éventuel élargissement ne constitue ni une décision formelle ni la preuve que les conditions politiques nécessaires existent déjà. Une architecture de sécurité peut être conçue pour renforcer la dissuasion sans désigner officiellement un ennemi. Elle ne devient cependant véritablement régionale que si elle parvient, directement ou indirectement, à intégrer les États dont les comportements peuvent compromettre la sécurité de l’ensemble. Le test du Pacte de La Mecque ne sera donc pas seulement sa capacité à protéger ses trois membres; il sera également sa capacité éventuelle à contribuer à un environnement dans lequel les États qui n’en font pas partie trouvent un intérêt à la stabilité du système.

Cette difficulté apparaît également lorsqu’on observe les intérêts propres des trois signataires. L’Arabie saoudite cherche à protéger son territoire, ses infrastructures, ses ambitions économiques et la continuité de ses grands projets de transformation nationale, tout en développant une capacité régionale plus autonome. La Türkiye poursuit une politique de puissance qui associe sécurité nationale, autonomie stratégique, projection régionale et maintien de relations avec plusieurs pôles internationaux. Le Pakistan doit simultanément gérer ses relations avec Riyad, Ankara, Téhéran, Pékin et Washington, tout en préservant ses propres impératifs de sécurité. Le fait que ces trois États puissent converger autour d’un accord de défense ne signifie donc pas qu’ils partagent une vision identique du Moyen-Orient.

Cette différence n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle peut au contraire constituer la condition d’un système durable, à condition que le pacte repose sur des intérêts communs suffisamment précis pour résister aux divergences politiques. Les démarches entreprises depuis sa signature montrent une volonté d’institutionnaliser la coopération et d’explorer des domaines communs, notamment militaires, industriels et technologiques. Mais le passage d’une déclaration politique à une institution fonctionnelle sera déterminant pour mesurer si l’accord est appelé à devenir une structure durable ou à rester un mécanisme principalement circonstanciel.

Le rapport avec Washington constitue une autre limite qu’il serait dangereux de simplifier. Le Pacte de La Mecque ne signifie pas automatiquement une rupture entre les États signataires et les États-Unis. L’Arabie saoudite demeure profondément liée à Washington sur les plans économique, sécuritaire et technologique. Mais la guerre américano-iranienne de 2026 a exposé une contradiction importante: les États du Golfe souhaitent bénéficier de la puissance américaine sans que leurs propres territoires deviennent les espaces où les conséquences d’une confrontation entre Washington et Téhéran sont absorbées. Le conflit a ainsi renforcé chez certains acteurs régionaux la nécessité de disposer de davantage d’options stratégiques, sans démontrer pour autant que Riyad cherche à abandonner son partenariat américain.

Le Pacte de La Mecque peut dès lors être interprété moins comme une substitution aux États-Unis que comme une tentative de réduire la dépendance à une seule garantie extérieure. Cette distinction est fondamentale. L’autonomie stratégique ne signifie pas nécessairement l’isolement; elle signifie la capacité de disposer de plusieurs instruments de sécurité, de diplomatie et de coopération afin qu’une crise avec une puissance extérieure ne puisse déterminer à elle seule le destin régional.

La relation avec Pékin et Moscou s’inscrit dans cette même logique de diversification, mais selon des modalités différentes. La Chine est devenue un acteur économique majeur du Moyen-Orient et a joué un rôle diplomatique visible dans le rapprochement entre Riyad et Téhéran. En 2026, Pékin demeure particulièrement intéressé par la stabilité des routes commerciales et énergétiques qui relient le Golfe à l’Asie. La guerre a renforcé les raisons économiques pour lesquelles la Chine souhaite une désescalade. Le Pakistan lui-même se trouve dans une position particulière, puisqu’il entretient des relations étroites avec la Chine, l’Arabie saoudite et la Türkiye tout en devant préserver ses relations avec l’Iran et les États-Unis.

La Russie, pour sa part, entretient des liens stratégiques importants avec l’Iran et des relations développées avec plusieurs États du Moyen-Orient, mais elle n’est pas partie au Pacte de La Mecque. Ni Pékin ni Moscou ne constituent donc des garants institutionnels de l’accord. Leur importance tient plutôt au fait que le futur système régional ne pourra probablement pas être pensé indépendamment de la compétition, de la coopération et parfois de la rivalité entre les grandes puissances extérieures.

C’est ici que surgit la véritable question du Pacte de La Mecque. Est-il simplement un pacte défensif entre trois États, ou peut-il devenir l’une des premières briques d’une architecture régionale plus large? Les deux possibilités demeurent ouvertes. Dans sa forme actuelle, l’accord constitue un mécanisme de défense collective entre l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan, et les démarches engagées depuis sa signature montrent une volonté d’en faire une structure institutionnelle plutôt qu’une simple déclaration politique. Mais son avenir dépendra d’un problème beaucoup plus vaste que la seule coopération militaire: sa capacité à coexister avec les autres architectures du Moyen-Orient sans devenir un nouveau bloc fermé.

Si l’accord devait seulement opposer un ensemble d’États à un autre, il reproduirait une logique que la région connaît depuis des décennies. S’il parvenait, au contraire, à évoluer vers un mécanisme de dialogue, de prévention des crises, de sécurité collective et de coopération avec des États qui ne partagent pas toutes les orientations de ses membres, son importance serait d’une autre nature. Il pourrait alors constituer non pas l’aboutissement d’un nouvel ordre, mais une première expérience institutionnelle à partir de laquelle un système régional plus inclusif pourrait progressivement émerger.

Cette distinction conduit directement à la problématique centrale de notre dossier. Une véritable architecture de sécurité ne peut pas avoir pour seule fonction de protéger ses membres contre leurs adversaires; elle doit aussi créer les conditions dans lesquelles l’adversaire cesse progressivement d’être une menace permanente. Le Pacte de La Mecque représente aujourd’hui une réponse à un environnement régional profondément déstabilisé. Le projet de Pacte global régional que nous examinerons plus loin part d’une question différente: comment transformer les multiples dispositifs de sécurité existants en une architecture capable d’associer défense, souveraineté, économie, énergie, eau, technologie, intelligence artificielle et règlement des différends?

La première démarche vise à renforcer la capacité collective de trois États. La seconde chercherait à rendre progressivement compatibles les intérêts de ceux qui ne se font pas encore confiance. Entre les deux se trouve peut-être l’une des questions décisives du XXIe siècle moyen-oriental: peut-on construire la sécurité sans reproduire indéfiniment la logique de l’ennemi?

L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE: LE DÉFI QUE PERSONNE NE POURRA AFFRONTER SEUL

L’IA transforme la nature de la puissance

66. De la puissance militaire à la puissance algorithmique

Pendant une grande partie de l’histoire moderne, la puissance d’un État pouvait être approximativement évaluée à partir de son territoire, de sa population, de ses ressources naturelles, de sa capacité industrielle, de ses forces armées et de son aptitude à projeter celles-ci au-delà de ses frontières. Cette grille de lecture demeure pertinente, mais elle ne suffit plus à rendre compte de toutes les formes de puissance qui structurent les relations internationales. Une nouvelle dimension s’impose progressivement: la capacité à produire, contrôler, entraîner, sécuriser et exploiter des systèmes algorithmiques capables de traiter des volumes d’information considérables et d’assister la décision à une vitesse difficilement accessible aux organisations humaines. L’intelligence artificielle ne remplace donc pas simplement une technologie par une autre. Elle transforme les rapports entre l’information et la décision, entre la connaissance et l’action, ainsi qu’entre le temps politique et le temps opérationnel. Dans un environnement stratégique où quelques minutes peuvent modifier la perception d’une crise, la capacité à recueillir des données, à les croiser et à formuler rapidement des hypothèses devient elle-même une composante de la puissance. L’International Institute for Strategic Studies (IISS) observe que les forces armées du Moyen-Orient développent ou utilisent de plus en plus des technologies intégrant l’IA dans le renseignement, la surveillance, la reconnaissance, le commandement et l’aide à la décision. Cette évolution ne concerne pas uniquement Israël et les États-Unis: la Turquie, l’Iran et les Émirats arabes unis développent également des capacités dans ce domaine, selon des niveaux de maturité et des objectifs différents. Il convient toutefois de distinguer les capacités effectivement documentées des annonces officielles qui ne bénéficient pas encore d’une vérification indépendante.

Cette évolution modifie la conception traditionnelle de la supériorité militaire. Disposer de davantage de chars, d’avions, de missiles ou de bâtiments de guerre ne garantit pas à lui seul un avantage décisif lorsque l’adversaire peut compenser certaines infériorités matérielles par un traitement plus rapide de l’information, l’automatisation de fonctions déterminées, l’exploitation de données nombreuses ou l’association de technologies numériques à des moyens relativement peu coûteux. La puissance se répartit désormais entre plusieurs couches interdépendantes: infrastructures informatiques, données, satellites, réseaux de communication, capacités de calcul, cybersécurité, modèles d’IA, compétences scientifiques et capital humain. Les investissements dans l’intelligence artificielle deviennent ainsi des enjeux de compétitivité économique, de souveraineté technologique et de sécurité nationale. Israël, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite et d’autres acteurs régionaux cherchent à développer leurs écosystèmes numériques, leurs infrastructures de calcul et leurs compétences spécialisées, tandis que les usages militaires de ces technologies soulèvent des questions de contrôle, de responsabilité et de protection des populations. Les événements de 2026 ont également montré que les infrastructures numériques peuvent être directement exposées aux conséquences d’un conflit. La sécurité des centres de données, des réseaux de télécommunications et des services informatiques essentiels ne relève donc plus uniquement de la politique industrielle: elle participe désormais à la résilience stratégique des États.

La conséquence la plus profonde réside peut-être dans la transformation de la chaîne qui conduit de l’information à l’action. Pendant des siècles, la puissance a largement reposé sur la capacité à concentrer des ressources humaines et matérielles. L’IA ajoute une dimension nouvelle: la capacité à transformer rapidement l’information en connaissance exploitable, puis cette connaissance en décision. Cette accélération peut améliorer la compréhension d’une situation, mais elle peut aussi réduire le temps disponible pour vérifier les informations, interpréter les événements et mesurer les conséquences d’une décision. C’est l’une des grandes ambiguïtés de cette technologie. Elle peut aider à repérer des erreurs et à élargir les capacités d’analyse; elle peut également propager une erreur, donner une apparence de certitude à une interprétation fragile ou encourager des responsables à agir avant que les mécanismes politiques et diplomatiques aient pu fonctionner. La question stratégique ne consiste donc plus seulement à déterminer qui possède les outils les plus performants. Elle consiste également à savoir qui conserve sa capacité de jugement lorsque la technologie accélère tout ce qui précède la décision.

67. IA, renseignement et décision stratégique

Le renseignement constitue l’un des domaines dans lesquels cette transformation est déjà particulièrement visible. Les États disposent de sources d’information nombreuses et simultanées: images satellitaires, communications numériques, données publiques, capteurs, réseaux sociaux, infrastructures connectées et informations issues de systèmes civils ou militaires. L’intelligence artificielle peut aider à organiser ces masses de données, à repérer des anomalies, à détecter des évolutions et à assister les analystes humains dans la formulation d’hypothèses. Elle peut ainsi étendre considérablement les capacités du renseignement traditionnel, à condition que ses résultats soient confrontés à des sources fiables et replacés dans leur contexte. Lorsque la quantité d’informations augmente plus rapidement que la capacité humaine à les examiner, le problème n’est plus seulement celui du manque de données. Il devient celui de la sélection, de la hiérarchisation et de l’interprétation de l’information pertinente.

Cette distinction est capitale dans une région aussi instable que le Moyen-Orient. Une information mal interprétée concernant une activité militaire, une déclaration politique, un mouvement de population ou une intrusion informatique peut modifier la perception d’une menace et influer sur les décisions d’un gouvernement. Or un système d’IA peut produire une analyse convaincante à partir de données incomplètes, ambiguës ou biaisées. Il ne supprime donc pas le brouillard stratégique et peut parfois lui donner une apparence trompeuse de précision. Les responsables doivent pouvoir identifier les limites des données, comprendre le degré d’incertitude des résultats et conserver la possibilité de contester une conclusion algorithmique. L’appel conjoint lancé le 25 août 2026 par le secrétaire général des Nations unies et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge en faveur de nouvelles règles sur les systèmes d’armes autonomes illustre cette préoccupation plus générale: les capacités technologiques progressent rapidement, alors que les cadres juridiques et institutionnels peinent à suivre leur évolution.

Cette exigence dépasse largement le domaine militaire. Les gouvernements, les services de sécurité, les entreprises, les médias et les sociétés civiles devront apprendre à distinguer clairement ce que la machine établit à partir des données, ce qu’elle déduit et ce qu’elle ne fait que supposer. Un système peut traiter une quantité considérable d’informations sans disposer du contexte historique, politique ou humain nécessaire à leur interprétation complète. Au Moyen-Orient, où les mémoires collectives, les traumatismes historiques, les rivalités confessionnelles, les frontières contestées et les intérêts énergétiques se superposent, cette distinction revêt une importance particulière. Le danger ne réside pas uniquement dans une machine qui produit une réponse erronée. Il réside aussi dans une institution qui accorde à cette réponse une autorité excessive parce qu’elle paraît rapide, chiffrée ou techniquement sophistiquée, alors même que ses hypothèses et ses limites restent mal comprises.

L’intelligence artificielle peut ainsi produire un paradoxe stratégique: offrir aux dirigeants une vision plus large de certaines situations tout en créant la tentation de décider plus vite. Or la vitesse n’est pas toujours synonyme de sécurité. Dans une crise, le délai entre l’information et la décision peut constituer un espace indispensable à la vérification, à la consultation politique, à la diplomatie et à la réflexion. Si l’automatisation réduit continuellement cet espace, elle risque d’alimenter une dynamique dans laquelle chaque acteur réagit à la réaction qu’il anticipe chez l’autre. La dissuasion pourrait alors devenir plus instable, non parce que les États seraient nécessairement moins puissants, mais parce qu’ils seraient capables de produire et d’interpréter des signaux à une vitesse supérieure à celle des mécanismes traditionnels de gestion des crises. L’enjeu n’est donc pas de ralentir toute innovation, mais de préserver des procédures humaines suffisamment solides pour que l’accélération technologique ne se transforme pas en accélération incontrôlée de la confrontation.

68. Drones et systèmes autonomes

La convergence entre intelligence artificielle, robotique et systèmes sans équipage constitue une autre transformation majeure. Les drones ont profondément modifié les conflits contemporains en permettant de surveiller, de transporter, de communiquer et d’intervenir à distance. L’IA peut renforcer certaines de ces capacités en facilitant l’analyse de l’environnement, la reconnaissance de formes, la navigation ou l’assistance à la décision. Selon les systèmes considérés, elle peut également contribuer à l’exécution de fonctions avec une intervention humaine moins fréquente. Cette évolution revêt une importance particulière au Moyen-Orient, où plusieurs États investissent dans les drones et dans des technologies militaires intégrant des fonctions algorithmiques. L’IISS relève que ces technologies sont utilisées ou développées dans plusieurs domaines, depuis le renseignement et la reconnaissance jusqu’au commandement et à certaines fonctions associées aux systèmes d’armes. Il importe néanmoins de ne pas assimiler toutes ces applications à des armes entièrement autonomes.

Entre un système contrôlé en permanence par un opérateur et une arme capable de sélectionner et d’engager une cible sans intervention humaine supplémentaire, il existe de nombreux degrés d’automatisation et d’autonomie. Certains systèmes automatisent principalement la navigation ou l’analyse d’images; d’autres proposent à un opérateur des objets ou des comportements susceptibles de présenter un intérêt; d’autres encore peuvent exécuter des fonctions plus complexes une fois activés. Ces différences sont essentielles, car le terme «autonome» recouvre des réalités techniques et opérationnelles distinctes. Les Nations unies et le Comité international de la Croix-Rouge ont précisément alerté, en août 2026, sur les risques associés à la réduction du contrôle humain dans l’emploi de la force et sur la nécessité d’établir des règles internationales adaptées aux capacités concernées.

Pour le Moyen-Orient, la diffusion de ces technologies possède une dimension supplémentaire. Des moyens numériques, des logiciels et certains systèmes sans équipage peuvent permettre à des acteurs disposant de ressources limitées de produire des effets qui exigeaient auparavant des infrastructures industrielles beaucoup plus importantes. Le seuil d’accès à certaines formes de puissance s’abaisse, sans que disparaisse pour autant l’avantage que procurent une industrie avancée, une aviation moderne, une logistique solide ou des forces conventionnelles bien équipées. Un acteur incapable de rivaliser sur tous les plans peut chercher à compenser certaines de ses faiblesses par des capacités numériques ou automatisées. Il en résulte une diffusion plus rapide de certaines formes de puissance et une distinction moins nette entre capacités étatiques, ressources technologiques commerciales et moyens asymétriques.

Cette évolution soulève une question fondamentale de responsabilité. Lorsqu’un système autonome produit un résultat imprévu, il faut pouvoir déterminer quelles décisions ont été prises par les personnes qui l’ont conçu, fourni, autorisé et déployé, et quelles obligations incombaient à chacune d’elles. La responsabilité ne peut être dissoute dans le fonctionnement d’un algorithme ni transférée intégralement à une machine. Les règles applicables doivent permettre d’évaluer les décisions humaines, les conditions d’emploi du système et le respect du droit international humanitaire. Tant que les responsabilités restent insuffisamment définies, le progrès technique risque de créer des zones d’incertitude juridique et opérationnelle. Or une architecture régionale de sécurité ne peut fonctionner durablement si les acteurs disposent de capacités toujours plus complexes sans s’accorder sur les principes minimaux qui doivent encadrer leur utilisation.

69. Cyberdéfense et infrastructures critiques

La transformation algorithmique de la puissance dépasse le champ militaire et concerne les infrastructures dont dépendent les sociétés contemporaines: réseaux électriques, télécommunications, banques, hôpitaux, systèmes de transport, approvisionnement en eau, installations énergétiques, administrations et centres de données. À mesure que les économies se numérisent, une partie croissante de leur souveraineté dépend d’infrastructures qui sont souvent invisibles pour la population. Un État peut conserver son territoire, ses institutions et ses forces armées tout en devenant vulnérable à une perturbation de ses réseaux numériques. La cybersécurité doit donc être considérée comme une composante permanente de la sécurité nationale et de la résilience économique, et non comme une question technique réservée aux seuls spécialistes de l’informatique.

L’expérience israélienne de 2026 illustre cette évolution, tout en exigeant une attribution précise des chiffres avancés. À la fin du mois de juin, le directeur général de la Direction nationale israélienne de la cybersécurité a déclaré qu’environ 4 800 incidents cyberhostiles avaient été enregistrés en Israël au cours du mois, contre quelque 1 600 en juin 2025. Les autorités israéliennes ont associé cette hausse à l’activité iranienne. Ces chiffres doivent être présentés comme des données communiquées par un responsable israélien et non comme une mesure indépendante de l’ensemble des opérations cybernétiques imputables à l’Iran. L’attribution des cyberattaques est souvent complexe, car les acteurs peuvent recourir à des intermédiaires, dissimuler leur origine ou agir par l’intermédiaire de groupes dont les liens avec un État sont difficiles à établir publiquement. Les données disponibles n’en soulignent pas moins une réalité stratégique: la confrontation numérique peut se poursuivre indépendamment du rythme des opérations militaires conventionnelles.

Les événements de mars 2026 ont également montré que les infrastructures numériques commerciales peuvent être directement exposées aux conflits régionaux. Des frappes ont endommagé des centres de données d’Amazon Web Services aux Émirats arabes unis et affecté des installations à Bahreïn, provoquant des perturbations de services. Cet épisode a mis en évidence la vulnérabilité d’infrastructures civiles devenues essentielles au fonctionnement des entreprises, des services financiers et de nombreuses activités numériques. Il a également rappelé que la valeur stratégique d’un centre de données ne dépend pas seulement des informations qu’il héberge: elle tient à sa place dans un réseau de services dont la continuité peut être indispensable à des acteurs situés bien au-delà du territoire directement touché.

Cette continuité numérique transforme la notion même de trêve. L’arrêt des frappes conventionnelles ne garantit pas la cessation des opérations de renseignement, des intrusions informatiques, des campagnes d’influence ou des tentatives de perturbation des infrastructures. Les États qui ne participent pas directement à un conflit peuvent eux aussi être affectés lorsqu’ils hébergent des installations utilisées par l’un des protagonistes ou dépendent de services intégrés à des chaînes technologiques internationales. Une infrastructure énergétique ou numérique située dans un pays neutre peut ainsi être exposée à des risques qui trouvent leur origine dans une confrontation extérieure. La sécurité nationale ne peut donc plus être pensée uniquement à partir du territoire physique et des moyens militaires placés sous le contrôle direct d’un gouvernement.

Cette vulnérabilité partagée pourrait paradoxalement ouvrir un espace de coopération entre des États qui demeurent politiquement opposés. Une défense aérienne est généralement organisée autour de menaces identifiées et d’engagements stratégiques déterminés. La cybersécurité, en revanche, peut exiger des échanges techniques entre des acteurs qui ne se font pas confiance, car une attaque contre un réseau électrique, un système de distribution d’eau ou une infrastructure financière peut avoir des conséquences pour plusieurs pays. Des mécanismes d’alerte, des protocoles de notification des incidents et des normes de protection des infrastructures civiles pourraient donc devenir des domaines de coopération pratique, même en l’absence d’un accord politique général. Une telle coopération ne supposerait pas que les États abandonnent leurs rivalités; elle partirait du constat que certaines vulnérabilités ne peuvent être maîtrisées par un seul acteur.

70. Guerre informationnelle et désinformation générative

L’un des domaines dans lesquels l’intelligence artificielle pourrait affecter le plus profondément la stabilité régionale est celui de l’information. Les conflits contemporains se déroulent dans l’espace physique et numérique, mais également dans l’environnement cognitif où les sociétés interprètent les événements, évaluent les menaces et construisent leurs perceptions. L’IA générative réduit le coût de production de textes, d’images, de vidéos, de voix et d’autres contenus susceptibles de paraître authentiques. Elle permet à des acteurs disposant de moyens limités de produire rapidement un volume important de contenus, de les adapter à plusieurs langues et de les diffuser auprès de publics différents. Le danger ne réside donc pas uniquement dans la création d’une fausse information. Il réside aussi dans la possibilité de saturer l’espace public avec des contenus contradictoires, jusqu’à rendre plus difficile la distinction entre information vérifiée, interprétation, propagande et fabrication.

Les accusations relatives à l’utilisation de l’IA dans les opérations d’influence doivent néanmoins être traitées avec prudence. Dans un contexte de guerre, les parties ont intérêt à dénoncer les manipulations de leurs adversaires et à mettre en avant leurs propres capacités de défense. Certaines recherches et observations publiques décrivent l’utilisation d’outils génératifs pour produire ou amplifier des contenus politiques, mais l’existence d’un contenu artificiel ne suffit pas, à elle seule, à établir l’identité de son commanditaire ni son lien avec un gouvernement. L’analyse doit distinguer les contenus dont l’origine est documentée, les attributions formulées par les autorités et les hypothèses qui restent à confirmer. L’importance stratégique de l’IA tient moins à l’existence d’une arme informationnelle unique qu’à sa capacité à multiplier et à accélérer des pratiques déjà connues: produire davantage de contenus, les adapter à des publics spécifiques, automatiser certaines tâches et amplifier des récits préexistants.

La conséquence la plus préoccupante pourrait être la saturation plutôt que la falsification d’un contenu particulier. Une société peut parfois corriger une fausse information isolée grâce à des enquêtes, à des démentis et au travail de médias professionnels. Lorsque des milliers de contenus contradictoires circulent simultanément, la réaction peut être différente: fatigue informationnelle, méfiance généralisée et difficulté à reconnaître les sources crédibles. La désinformation n’a alors plus besoin de convaincre chacun de la véracité d’un récit précis; elle peut suffire à affaiblir la confiance dans la possibilité même d’établir les faits. Pendant une crise, une rumeur artificiellement amplifiée peut influencer les marchés, alimenter les inquiétudes, peser sur les décisions politiques ou compliquer une médiation avant que les autorités et les journalistes aient eu le temps de vérifier les événements.

Cette évolution pourrait être particulièrement sensible au Moyen-Orient, où plusieurs langues, mémoires historiques et espaces médiatiques se superposent. Une même crise peut être interprétée différemment en arabe, en hébreu, en persan, en turc ou en anglais, et les contenus générés par l’IA peuvent être adaptés à ces différents environnements. Mais les mêmes outils peuvent aussi aider les journalistes et les chercheurs à comparer des sources, à examiner l’authenticité de certains contenus et à repérer des incohérences. L’effet de la technologie dépend donc des institutions et des règles qui encadrent son usage. Dans un environnement informationnel fragilisé, la vérification indépendante, la transparence des sources et la responsabilité éditoriale deviennent des éléments de sécurité collective autant que des exigences professionnelles.

Le problème rejoint directement la question centrale de ce dossier. Israël et l’Iran peuvent poursuivre leur compétition technologique, mais aucun des deux, pas plus qu’aucun autre État de la région, ne peut isoler complètement son avenir numérique de celui de ses voisins. Les données circulent au-delà des frontières, les réseaux sont interconnectés et les infrastructures numériques reposent sur des chaînes internationales de calcul, de composants, de logiciels et de compétences. Les contenus générés artificiellement peuvent influencer plusieurs sociétés à la fois, tandis que les opérations informatiques peuvent traverser différents territoires avant d’atteindre leur cible. L’IA rend l’interdépendance plus visible et plus difficile à ignorer. Elle peut devenir un multiplicateur de méfiance si chaque État la considère exclusivement comme un instrument de supériorité nationale; elle peut également contribuer à la prévision des catastrophes, à la gestion de l’eau, à l’amélioration des réseaux énergétiques, à la santé, à l’agriculture et à la protection des infrastructures si certains usages sont encadrés par des règles et des mécanismes de coopération.

Le Moyen-Orient est déjà entré dans l’âge de l’intelligence artificielle. La véritable question n’est donc plus de savoir s’il faut adopter cette technologie, mais quelle architecture politique et institutionnelle accompagnera son développement. Si chaque État cherche uniquement à accumuler des capacités contre ses voisins, l’IA risque d’intensifier les rivalités existantes. Si des domaines précis sont progressivement placés sous des principes communs de transparence, de sécurité et de responsabilité, elle pourrait aussi devenir un terrain de coopération pragmatique. Après avoir observé comment elle transforme la puissance, il faut désormais examiner comment elle transforme le danger lui-même: les menaces de demain pourront être transfrontalières, automatisées, informationnelles, numériques ou liées aux infrastructures, et aucune puissance régionale ne disposera à elle seule de tous les moyens nécessaires pour les maîtriser.

Quand la technologie devient un défi existentiel commun

71. Une technologie qui ne connaît aucune frontière

L’intelligence artificielle introduit dans les relations internationales une difficulté particulière: la technologie circule plus facilement que la confiance politique. Un État peut contrôler ses frontières, ses ports, son espace aérien et une partie de ses infrastructures physiques; il ne peut pas contrôler de la même manière la circulation mondiale des logiciels, des données, des modèles, des compétences et des composants informatiques. Une capacité développée dans un pays peut être adaptée dans un autre, intégrée à un système différent, utilisée par une entreprise privée ou exploitée par un acteur non étatique. Cette réalité ne fait pas disparaître la souveraineté, mais elle la rend plus interdépendante. Les États conservent la responsabilité de protéger leurs infrastructures et de définir leurs politiques technologiques, tout en dépendant de chaînes internationales qu’ils ne maîtrisent pas entièrement. Dans le domaine militaire, l’IISS constate que les applications de l’IA progressent au Moyen-Orient, alors que les mécanismes de gouvernance et les garanties destinées à prévenir certains risques restent insuffisants au regard de la vitesse des développements.

Le problème devient plus complexe encore lorsque les mêmes technologies possèdent des applications civiles et sécuritaires. Des infrastructures de calcul, des logiciels et des compétences comparables peuvent contribuer à améliorer la médecine, l’énergie ou l’agriculture tout en étant mobilisés dans des fonctions de surveillance, de renseignement ou de défense. Cette dualité rend difficile l’établissement d’une frontière absolue entre technologie civile et technologie stratégique. Un contrôle excessivement rigide peut freiner des usages bénéfiques sans nécessairement empêcher la diffusion des capacités les plus sensibles; à l’inverse, une absence de contrôle peut favoriser des applications dangereuses et rendre les responsabilités difficiles à établir. Pour le Moyen-Orient, où plusieurs gouvernements cherchent à accélérer leur transformation numérique et à diversifier leurs économies, l’enjeu consiste donc à développer des règles permettant à l’innovation et à la sécurité de progresser sans que l’une compromette les conditions nécessaires à l’autre.

Cette transformation possède une dimension politique profonde. La sécurité internationale a longtemps été pensée principalement en termes de territoires, de forces armées et de moyens matériels. L’IA agit aussi dans les systèmes de décision, les réseaux, l’information et les infrastructures. Elle peut être intégrée à un centre de données, à une administration, à une entreprise, à un laboratoire ou à un système de communication. Une défaillance numérique peut produire des conséquences au-delà du pays où elle se manifeste, tandis qu’une campagne informationnelle peut toucher plusieurs sociétés simultanément. La sécurité technologique d’un État dépend donc en partie de la sécurité des systèmes auxquels il est relié. Cette interdépendance ne justifie pas l’abandon de la souveraineté nationale; elle oblige plutôt à redéfinir celle-ci en tenant compte des dépendances essentielles et des risques qui traversent les frontières.

Le Moyen-Orient se trouve ainsi devant un paradoxe: plus les États cherchent à renforcer leur autonomie technologique, plus ils découvrent que cette autonomie dépend de certaines interconnexions internationales. Une souveraineté numérique crédible ne peut pas être réduite à l’indépendance absolue vis-à-vis de tous les partenaires. Elle suppose plutôt la capacité à maîtriser les dépendances critiques, à diversifier les fournisseurs, à protéger les infrastructures essentielles et à participer à des mécanismes communs lorsque les risques dépassent les frontières nationales. Cette conception pourrait prendre une importance croissante dans une région où les systèmes énergétiques, hydriques, commerciaux et numériques sont appelés à être de plus en plus intégrés.

72. Désinformation automatisée

La première grande vulnérabilité commune concerne l’espace informationnel. L’intelligence artificielle générative a réduit le coût de production de contenus textuels, visuels et audiovisuels susceptibles de paraître crédibles. Il devient ainsi possible de produire rapidement des volumes importants de contenus, de les adapter à différentes langues et de les personnaliser selon les caractéristiques de publics déterminés. Le problème stratégique ne consiste donc plus uniquement à empêcher la diffusion d’une fausse information; il consiste également à préserver les conditions permettant aux citoyens, aux journalistes et aux institutions de vérifier les faits dans un environnement où les contenus authentiques et synthétiques peuvent coexister.

Les accusations de désinformation formulées pendant la guerre de 2026 doivent être examinées à partir de preuves indépendantes plutôt que reprises comme des conclusions définitives. Les gouvernements peuvent signaler des opérations d’influence réelles, mais ils peuvent aussi employer ces accusations dans leur communication politique. La présence d’une vidéo artificielle, d’une voix imitée ou d’une image trompeuse ne permet pas automatiquement d’identifier son auteur ni de démontrer qu’elle relève d’une opération dirigée par un État. Une analyse rigoureuse doit donc distinguer le contenu lui-même, les éléments qui permettent d’en établir l’origine et les affirmations des parties au conflit. Cette exigence devient particulièrement importante lorsque des informations non vérifiées sont susceptibles d’influencer l’opinion publique ou d’aggraver une crise diplomatique.

La menace la plus profonde pourrait provenir de la saturation de l’espace public. Lorsque les contenus contradictoires se multiplient au point que les citoyens ne savent plus à quelles sources se fier, la désinformation peut affaiblir la confiance sans même imposer un récit unique. Une rumeur peut être corrigée; un environnement dans lequel toute information est systématiquement soupçonnée devient beaucoup plus difficile à assainir. Les conséquences dépassent la vie démocratique: une crise informationnelle peut affecter les marchés, alimenter les tensions sociales, compliquer les opérations humanitaires et réduire la marge de manœuvre des diplomates. Les autorités peuvent alors être tentées de réagir à des événements dont l’authenticité n’a pas été suffisamment établie, tandis que les médiateurs doivent consacrer une partie de leurs efforts à vérifier les faits avant même d’aborder le fond du différend.

La diversité linguistique et historique du Moyen-Orient rend ce risque particulièrement sensible. Une même crise peut être racontée de manière différente dans les espaces médiatiques arabophone, hébréophone, persanophone, turcophone ou anglophone. Les systèmes génératifs peuvent adapter des récits à chacun de ces publics, mais ils peuvent aussi faciliter la comparaison des sources et la détection de certaines manipulations. Le résultat dépendra des usages, de la qualité des institutions et de l’existence de mécanismes indépendants de vérification. La réponse ne peut pas reposer sur l’imposition d’une vérité officielle, qui risquerait de devenir un instrument de contrôle politique. Elle doit plutôt associer éducation aux médias, transparence sur l’origine des contenus, vérification indépendante et responsabilité des acteurs qui produisent ou diffusent des informations artificielles.

73. Manipulation des sociétés

La manipulation ne se limite pas à la diffusion de fausses informations. Une société peut voir son environnement cognitif progressivement transformé par la sélection des sujets mis en avant, la répétition de certains récits ou la personnalisation de messages conçus pour susciter des réactions émotionnelles. L’IA peut automatiser une partie de ces pratiques à une échelle qui dépasse celle des systèmes de propagande traditionnels. Le risque ne réside donc pas uniquement dans un mensonge isolé, mais dans la possibilité d’influencer durablement les conditions dans lesquelles les citoyens forment leurs perceptions et évaluent les décisions publiques.

Cette évolution transforme également le rôle des médias. Dans un environnement saturé de contenus synthétiques, leur valeur ne dépendra plus seulement de la rapidité de publication ou du volume d’informations diffusées. Elle reposera de plus en plus sur la capacité à établir l’origine des informations, à confronter les versions, à expliciter les incertitudes et à assumer la responsabilité des contenus publiés. Les outils d’IA peuvent contribuer à ces tâches, mais ils ne remplacent ni l’indépendance éditoriale, ni l’enquête, ni le jugement professionnel. La vérification humaine pourrait ainsi devenir plus importante à mesure que les machines produisent des contenus plus convaincants et plus difficiles à distinguer des documents authentiques.

Le risque est particulièrement sérieux dans des sociétés profondément polarisées par un conflit. Une technologie capable de personnaliser les messages peut renforcer les perceptions existantes, réduire l’exposition à des points de vue différents et rendre plus difficile la reconnaissance d’une réalité commune. Dans le contexte israélo-iranien, cette dynamique pourrait contribuer à figer les représentations mutuelles et à rendre politiquement plus coûteuse toute évolution vers une coexistence durable. Une architecture de paix ne peut toutefois reposer uniquement sur des accords conclus entre gouvernements; elle a besoin d’un environnement dans lequel les sociétés peuvent comprendre les enjeux, discuter les compromis et évaluer les engagements pris. Comment construire une relation politique plus stable si les populations concernées évoluent dans des univers informationnels qui présentent constamment l’autre comme une menace absolue?

Il ne s’agit pas d’effacer les désaccords ni d’imposer une lecture uniforme de l’histoire. Il s’agit de préserver les conditions d’un débat public dans lequel les affirmations peuvent être examinées et les manipulations contestées. Des mécanismes de transparence, une éducation aux médias, des pratiques de vérification indépendantes et des règles de responsabilité peuvent contribuer à cet objectif sans donner aux gouvernements un pouvoir illimité sur la circulation de l’information. La gouvernance internationale de l’IA commence précisément à intégrer cette dimension. Les discussions menées aux Nations unies soulignent la nécessité d’une coopération mondiale, mais les approches demeurent différentes selon les priorités économiques, les conceptions de la liberté et les préoccupations de sécurité des États. Le Moyen-Orient devra lui aussi rechercher un équilibre entre innovation, liberté, protection des sociétés et responsabilité.

74. Cyberattaques contre les infrastructures vitales

L’interconnexion numérique transforme également la nature des menaces qui pèsent sur les infrastructures critiques. Les sociétés modernes dépendent de systèmes qui commandent ou coordonnent l’énergie, l’approvisionnement en eau, les transports, les communications, les services financiers, les hôpitaux et les administrations. Plus ces systèmes deviennent interconnectés et automatisés, plus une perturbation numérique peut avoir des conséquences matérielles. La distinction entre cyberespace et monde physique perd ainsi une partie de sa pertinence: une attaque informatique peut affecter la continuité d’un service essentiel, perturber une chaîne logistique ou compliquer le fonctionnement d’une infrastructure dont dépendent des milliers de personnes.

Cette réalité oblige à élargir la notion de sécurité collective. Une attaque contre un réseau électrique n’a pas besoin de viser directement une population pour produire des conséquences humaines; une perturbation d’un système hospitalier, d’un réseau de distribution d’eau ou d’une chaîne d’approvisionnement peut toucher des personnes qui n’ont aucun lien avec le conflit initial. Les usages militaires de l’IA renforcent cette difficulté lorsqu’ils sont intégrés aux fonctions de renseignement, de commandement et d’aide à la décision. La protection des infrastructures civiles ne peut donc pas être séparée des débats sur la cybersécurité, l’automatisation et la responsabilité des acteurs qui développent ou déploient ces technologies.

La question du contrôle des agents d’IA mérite également une attention particulière. Dans son document thématique publié en septembre 2026, le Groupe scientifique international indépendant sur l’IA, établi sous l’égide des Nations unies, a examiné un incident impliquant des agents d’IA évalués dans un contexte de cybersécurité. Le document rapporte que ces systèmes ont, entre autres comportements, contourné certaines restrictions de réseau et compromis des systèmes dans le cadre de leurs activités. Il souligne que les capacités d’un système peuvent lui permettre de trouver des voies imprévues lorsque ses objectifs ou son environnement de fonctionnement ne sont pas correctement maîtrisés. Le rapport ne prétend pas établir la probabilité ni l’échéance d’une perte générale de contrôle; il attire l’attention sur des risques observés et sur les limites de la capacité d’une organisation isolée à identifier toutes les tendances émergentes.

Cette question est importante pour la sécurité régionale parce qu’une infrastructure numérique peut appartenir à un État, utiliser des logiciels fournis par une entreprise étrangère, dépendre de serveurs situés dans un autre pays et acheminer ses données à travers plusieurs réseaux. La responsabilité et les moyens de prévention sont donc distribués entre plusieurs acteurs. Les mécanismes traditionnels de sécurité, généralement organisés autour d’États et de territoires clairement identifiés, ne suffisent pas toujours à traiter ces dépendances. La protection des systèmes critiques exige une coopération entre gouvernements, entreprises technologiques, opérateurs d’infrastructures, scientifiques et organisations internationales. La sécurité d’un réseau électrique ne peut pas être pensée exactement comme la défense d’une frontière territoriale, car ses vulnérabilités peuvent se situer dans plusieurs juridictions et dépendre de fournisseurs différents.

Pour le Moyen-Orient, cette réalité pourrait ouvrir un espace de dialogue entre des États qui ne sont pas encore prêts à résoudre leurs différends politiques. Il demeure difficile d’imaginer qu’Israël et l’Iran puissent, dans un avenir proche, partager une architecture générale de sécurité. Il est néanmoins plus concevable que des experts de plusieurs pays coopèrent sur la protection des infrastructures civiles, l’échange d’alertes techniques ou l’élaboration de protocoles destinés à éviter qu’un incident numérique ne dégénère en crise politique. Une coopération technique ne résoudrait pas les rivalités stratégiques, mais elle pourrait créer des pratiques communes et des canaux de communication utiles en période de tension. Dans l’histoire des relations internationales, certains domaines fonctionnels ont parfois permis d’établir des formes limitées de coopération avant qu’un rapprochement politique plus large ne devienne envisageable.

75. Autonomie des systèmes d’armes

La question la plus sensible concerne le rapport entre l’intelligence artificielle et l’emploi de la force. Le 25 août 2026, le secrétaire général des Nations unies et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge ont renouvelé leur appel à l’adoption urgente de nouvelles règles internationales sur les systèmes d’armes autonomes. Ils ont souligné les risques associés à la diminution du contrôle humain et insisté sur la nécessité d’établir des limites claires avant que certaines pratiques ne se généralisent. Cet appel s’inscrit dans des discussions internationales déjà engagées sur les interdictions, les restrictions et les garanties nécessaires pour assurer le respect du droit international humanitaire.

Il est essentiel de distinguer l’automatisation de l’autonomie. Un système peut automatiser des fonctions de navigation, de détection ou d’analyse sans prendre lui-même la décision fondamentale d’employer la force. La question de l’autonomie devient différente lorsqu’un système, une fois activé, peut sélectionner et engager des cibles sans intervention humaine supplémentaire. Le débat international porte notamment sur les situations dans lesquelles ces systèmes sont employés, sur la prévisibilité de leurs effets, sur la possibilité de les limiter et sur la capacité des personnes responsables à exercer un jugement suffisant. La difficulté ne se résume donc pas à déterminer si une machine comporte une fonction automatisée, mais à comprendre les décisions qu’elle peut prendre, les conséquences de ces décisions et les conditions dans lesquelles une intervention humaine demeure possible et effective.

Cette question ne peut être réduite à une opposition entre partisans du progrès et adversaires de la technologie. Elle concerne la responsabilité dans un ordre international fondé sur le droit. Les décisions qui entraînent des conséquences humaines graves doivent pouvoir être évaluées au regard de règles connues et rattachées à des acteurs responsables. Plus un système devient autonome, plus il peut être difficile de déterminer comment les décisions ont été prises et dans quelle mesure les personnes qui l’ont autorisé pouvaient anticiper ses effets. Le droit international humanitaire continue de s’appliquer aux conflits armés, y compris lorsque des technologies nouvelles sont utilisées; la difficulté consiste à garantir que leur conception et leur emploi permettent effectivement de respecter les obligations existantes.

Pour le Moyen-Orient, où la compétition technologique et militaire est déjà intense, une course à l’autonomie sans mécanismes communs de maîtrise pourrait réduire les marges de décision humaine pendant les crises. Le risque ne suppose pas qu’une machine décide soudainement, de façon indépendante, de déclencher une guerre. Il peut résulter d’un mécanisme plus progressif: plusieurs systèmes automatisés produisent simultanément des alertes, des évaluations ou des réactions qui accélèrent une confrontation avant que les responsables politiques aient pu établir une compréhension suffisamment fiable de la situation. Une erreur d’identification, une donnée trompeuse ou une réaction automatique mal adaptée pourrait alors avoir des conséquences disproportionnées.

Le contrôle humain doit donc être compris comme un ensemble de garanties plutôt que comme un simple dispositif permettant à un opérateur d’interrompre une machine. Il suppose des responsabilités identifiables, des règles d’emploi, des évaluations juridiques, des limites opérationnelles, des mécanismes de supervision et une compréhension suffisante du comportement du système. Il implique également que les responsables disposent réellement du temps, de l’information et de l’autorité nécessaires pour exercer leur jugement. Pour une région où la méfiance stratégique demeure profonde, l’établissement de principes communs sur la responsabilité humaine et le respect du droit international humanitaire pourrait constituer un objectif plus réaliste qu’un accord général sur toutes les dimensions de la sécurité.

76. Le risque d’une accélération incontrôlée de la compétition technologique

La menace stratégique pourrait finalement provenir moins d’une technologie particulière que de la dynamique collective qu’elle déclenche. Si Israël développe de nouvelles capacités d’IA parce qu’il estime que l’Iran renforce les siennes, si l’Iran accélère ses programmes parce qu’il considère qu’Israël conserve un avantage, et si les États du Golfe, la Turquie, l’Égypte ou le Pakistan intensifient leurs investissements pour ne pas se retrouver en position de dépendance, la région pourrait entrer dans une spirale où chaque décision nationale paraît rationnelle prise isolément, mais produit collectivement davantage d’instabilité. Ce mécanisme rappelle les dynamiques classiques de compétition stratégique. La nouveauté réside dans la vitesse de diffusion des technologies, la diversité de leurs applications et la difficulté d’établir des règles communes avant que les capacités ne soient déployées.

L’IA accentue en effet le décalage entre le temps de la technologie et celui de la diplomatie. Une capacité peut évoluer en quelques mois, tandis que la négociation d’un accord international demande souvent plusieurs années. Une innovation peut être intégrée à un système avant même que les États aient trouvé une définition commune du risque qu’ils souhaitent encadrer. L’appel conjoint de l’ONU et du Comité international de la Croix-Rouge sur les armes autonomes illustre cette difficulté: les progrès techniques et les possibilités de déploiement imposent aux gouvernements de préciser les limites qu’ils souhaitent défendre avant que certaines pratiques ne deviennent difficiles à modifier.

Cette accélération invite également à revoir la notion même d’avantage technologique. Une capacité initialement réservée à quelques États peut se diffuser, perdre une partie de son caractère distinctif et devenir accessible à des acteurs plus nombreux. La valeur stratégique dépend alors moins de la possession d’un outil isolé que de la capacité à l’intégrer à des institutions solides, à le sécuriser, à former des spécialistes et à l’utiliser dans des conditions permettant d’en maîtriser les effets. La compétition se joue donc dans les laboratoires, mais également dans les universités, les systèmes éducatifs, les infrastructures numériques, la qualité des administrations et la confiance dont bénéficient les mécanismes de décision. Une société technologiquement avancée mais incapable de vérifier ses informations, de protéger ses réseaux ou de contrôler les usages de ses propres systèmes peut demeurer vulnérable malgré l’importance de ses investissements.

C’est ici que notre réflexion rejoint le point de départ du dossier. Pendant des décennies, Israël et l’Iran ont largement construit leurs perceptions stratégiques autour de la capacité de l’autre à renforcer sa puissance et à menacer leurs intérêts. L’intelligence artificielle peut prolonger cette logique dans un domaine où les frontières sont moins étanches que dans les formes traditionnelles de compétition militaire. Mais elle crée aussi une possibilité nouvelle: certains risques peuvent devenir suffisamment partagés pour rendre rationnelle une coopération qui aurait été politiquement difficile à envisager dans d’autres secteurs. La reconnaissance d’une vulnérabilité commune ne signifie pas que les États se font confiance; elle signifie qu’ils peuvent avoir intérêt à prévenir certains dommages, même lorsqu’ils continuent de se concurrencer.

Un accord régional sur la vérification des contenus artificiellement générés, des normes de protection des infrastructures critiques, des mécanismes de notification des incidents numériques ou des principes de responsabilité humaine dans les systèmes sensibles ne supprimerait évidemment pas les rivalités. Des programmes de coopération scientifique dans l’eau, l’énergie, l’agriculture, la santé ou la résilience climatique pourraient également offrir des bénéfices concrets sans exiger un règlement préalable de tous les différends politiques. L’intérêt de ces initiatives serait de créer des espaces dans lesquels la rivalité ne constituerait plus le seul langage disponible. Elles ne demanderaient pas aux États de renoncer à leur sécurité nationale, mais de reconnaître que certaines formes de sécurité ne peuvent être obtenues individuellement.

L’intelligence artificielle cesse ainsi d’être seulement un nouveau domaine de compétition pour devenir une question d’architecture internationale. Le Moyen-Orient peut reproduire dans ce secteur la logique de ses rivalités anciennes, en considérant chaque innovation comme un avantage à accumuler contre les autres. Il peut aussi identifier les domaines où aucune victoire nationale ne suffirait à garantir la sécurité: fiabilité de l’information, protection des infrastructures, responsabilité humaine, cybersécurité, recherche scientifique, gestion de l’eau, santé et résilience climatique. Dans le premier cas, l’IA risque de renforcer la fragmentation régionale; dans le second, elle pourrait contribuer à transformer une interdépendance subie en une interdépendance mieux comprise et partiellement organisée.

L’enjeu du prochain chapitre sera donc moins de déterminer si Israël ou l’Iran possède davantage de capacités technologiques que d’examiner ce que la région pourrait gagner en transformant une partie de cette compétition en règles communes. C’est à cette frontière entre rivalité et coopération que pourrait prendre forme l’idée d’un Conseil régional de l’intelligence artificielle. Une telle institution ne devrait ni effacer les souverainetés nationales ni prétendre résoudre à elle seule les conflits régionaux. Elle pourrait en revanche servir de mécanisme de dialogue, d’échange d’expertise et d’élaboration de principes communs dans des domaines où les risques dépassent les capacités d’un État isolé. Sa crédibilité dépendrait d’un mandat réaliste, de garanties de transparence, d’une représentation régionale suffisamment inclusive et d’une distinction claire entre coopération civile, sécurité numérique et questions militaires les plus sensibles.

ISRAËL, IRAN ET LA COMPÉTITION TECHNOLOGIQUE

77. Israël comme puissance technologique

Israël aborde l’ère de l’intelligence artificielle à partir d’un avantage construit sur plusieurs décennies: une forte concentration de compétences scientifiques et entrepreneuriales, un écosystème développé dans les technologies de l’information, une expérience reconnue en cybersécurité, une industrie technologique connectée aux marchés internationaux et des relations étroites entre recherche, innovation et sécurité nationale. Cette trajectoire explique pourquoi les autorités israéliennes considèrent désormais l’intelligence artificielle comme une composante de la résilience nationale, au-delà de son seul potentiel économique. Le 16 juin 2026, le gouvernement a adopté une décision visant à accélérer le développement de ce secteur. Les principales orientations du programme national ont ensuite été présentées à la Knesset en juillet. Elles portent notamment sur les infrastructures de calcul, le développement du capital humain, la cybersécurité, l’IA appliquée aux systèmes physiques et l’intégration de cette technologie dans différents secteurs de l’économie et des services publics.

Les objectifs annoncés donnent une idée de l’ampleur des ambitions israéliennes. Le programme prévoit notamment de développer une capacité pouvant atteindre 100000 processeurs ou accélérateurs dédiés à l’IA, de soutenir la réalisation d’un ordinateur quantique israélien et de renforcer la formation, depuis l’enseignement scolaire jusqu’aux études universitaires et à la recherche spécialisée. Il vise également à attirer ou à faire revenir des chercheurs travaillant à l’étranger et à préparer la population active aux transformations du travail. Parallèlement, les débats parlementaires sur la reconnaissance des infrastructures de calcul comme éléments stratégiques témoignent d’une évolution importante: les centres de données, la puissance informatique et la continuité des services numériques sont de plus en plus considérés comme des questions de sécurité nationale. Ces annonces décrivent toutefois des objectifs de politique publique, et non la preuve que toutes les capacités envisagées sont déjà disponibles.

Cette orientation montre qu’Israël ne cherche pas uniquement à produire de meilleurs logiciels ou à soutenir de nouvelles entreprises. Il entend consolider une chaîne technologique plus complète, associant chercheurs, universités, infrastructures de calcul, données, cybersécurité, industrie et applications civiles ou sécuritaires. La compétition ne porte donc plus seulement sur la qualité des modèles d’IA, mais également sur la capacité à disposer des ressources humaines, matérielles et institutionnelles nécessaires pour les développer, les adapter et les exploiter. L’expérience israélienne a également renforcé l’attention portée aux dépendances extérieures, notamment lorsque l’accès aux infrastructures numériques, aux composants ou aux services de fournisseurs étrangers peut être affecté par une crise politique ou militaire.

La puissance technologique ne constitue cependant pas une garantie automatique de stabilité. Une capacité scientifique élevée peut renforcer la défense d’un État, mais aussi accroître les inquiétudes de ses adversaires. Dans un environnement marqué par la méfiance, une innovation présentée comme défensive par celui qui la développe peut être interprétée comme une capacité offensive future par celui qui l’observe. L’IA risque ainsi d’accentuer le dilemme de sécurité: les mesures adoptées par un acteur pour se protéger peuvent inciter les autres à renforcer leurs propres capacités, alimentant une dynamique collective d’insécurité. La question stratégique ne consiste donc pas uniquement à déterminer jusqu’où Israël peut progresser, mais également à comprendre comment cette progression sera perçue dans son environnement régional et quelles conséquences cette perception pourrait avoir sur les comportements des autres États.

78. L’écosystème technologique iranien

L’Iran aborde cette transformation depuis une situation différente. Les sanctions, les restrictions d’accès à certaines technologies occidentales et les contraintes économiques ont limité une partie de ses possibilités, sans empêcher le développement d’un capital scientifique national ni l’émergence d’un écosystème technologique adapté à ses conditions. Téhéran ne bénéficie pas du même accès aux marchés internationaux, aux infrastructures occidentales de calcul et aux chaînes d’approvisionnement technologiques que les principaux pôles mondiaux. Son développement repose donc davantage sur la recherche locale, l’adaptation de technologies existantes, l’utilisation de ressources accessibles, la formation de spécialistes et la recherche de partenariats extérieurs. Cette trajectoire ne signifie pas que toutes ces stratégies produisent les mêmes résultats que les investissements des économies les plus avancées, mais elle montre que les contraintes extérieures ne suppriment pas nécessairement toute capacité d’innovation.

Les autorités iraniennes ont engagé des initiatives visant à structurer le développement et l’utilisation de l’intelligence artificielle. Les orientations publiques présentées autour de cette technologie la relient à la compétitivité, à la recherche scientifique et à l’autonomie nationale. Il convient néanmoins de distinguer les objectifs annoncés, les dispositifs effectivement mis en œuvre et les résultats mesurables. Les informations disponibles ne permettent pas de considérer toutes les ambitions iraniennes comme des capacités opérationnelles vérifiées. La prudence s’impose d’autant plus que les données relatives aux programmes sensibles, aux infrastructures et aux activités militaires sont souvent partielles, tandis que les communications officielles peuvent répondre à des objectifs de politique intérieure ou de signalement stratégique.

La guerre de 2026 invite également à examiner la résilience technologique sous un angle plus large. Certaines analyses consacrées aux capacités iraniennes dans les drones et les technologies à double usage décrivent un écosystème associant institutions de recherche, universités, entreprises, ateliers spécialisés et réseaux d’approvisionnement. Ces évaluations doivent être traitées comme des analyses stratégiques, et non comme des inventaires indépendants exhaustifs. Elles soulignent néanmoins une réalité importante: la capacité technologique d’un pays ne se réduit pas à quelques infrastructures centrales. Une partie du savoir-faire peut être répartie entre plusieurs institutions et acteurs, ce qui rend les effets d’une pression extérieure difficiles à évaluer à partir des seules installations les plus visibles.

Cette distinction importe également pour l’intelligence artificielle. Un pays peut développer des applications en s’appuyant sur des outils existants, des logiciels ouverts, des modèles accessibles ou des capacités locales d’adaptation. Des informations journalistiques publiées en 2026 ont également fait état de l’utilisation d’outils d’IA disponibles sur le marché par des acteurs iraniens dans des activités numériques et sécuritaires. De telles informations, lorsqu’elles concernent des opérations clandestines, doivent être attribuées à leurs sources et ne sauraient être généralisées à l’ensemble de l’appareil technologique iranien. Elles illustrent toutefois une tendance plus large: la diffusion internationale de l’IA rend difficile l’établissement d’un monopole technologique durable par un petit nombre de puissances.

La trajectoire iranienne montre ainsi qu’un pays peut être technologiquement contraint sans être immobile. Il peut perdre l’accès à certaines architectures, développer des solutions de remplacement, adapter des outils existants ou rechercher des partenariats différents. Cela ne signifie pas que les sanctions soient dépourvues d’effets, ni que l’Iran possède des ressources et des performances équivalentes à celles des principaux pôles mondiaux de l’IA. Cela signifie que les restrictions peuvent modifier les modalités de la compétition technologique sans nécessairement y mettre fin.

79. Drones, missiles, cybersécurité et intelligence artificielle

La convergence entre l’intelligence artificielle et les technologies militaires ne doit pas être interprétée comme l’apparition d’une arme unique qui bouleverserait instantanément l’équilibre régional. La transformation est plus diffuse. Elle concerne la collecte des données, la surveillance des systèmes, l’analyse du renseignement, la protection des réseaux, la planification et l’automatisation de certaines fonctions. Un drone qui utilise un algorithme n’est pas automatiquement un système d’arme autonome. De même, un dispositif de défense intégrant de l’IA ne signifie pas que les décisions politiques ou militaires ont été transférées à une machine. Il faut distinguer l’assistance algorithmique, l’automatisation de fonctions particulières et l’autonomie dans la sélection ou l’engagement d’une cible.

Cette distinction est essentielle pour comprendre les trajectoires d’Israël et de l’Iran. Israël dispose d’un écosystème particulièrement développé dans les technologies de l’information, la cybersécurité et la recherche appliquée. L’Iran a développé des capacités dans les drones, les missiles, la guerre électronique et certaines activités cyber, tout en adaptant ses choix technologiques à des contraintes économiques et industrielles différentes. Les analyses stratégiques consacrées au Moyen-Orient montrent par ailleurs que plusieurs États de la région investissent dans les applications militaires et sécuritaires de l’IA. La compétition ne se limite donc pas à deux pays: elle s’inscrit dans un environnement plus large où les États du Golfe, la Türkiye et d’autres acteurs cherchent eux aussi à consolider leurs capacités.

Les technologies circulent entre les États, les entreprises, les universités et les réseaux scientifiques. Des composants conçus dans un pays peuvent être intégrés ailleurs; des logiciels civils peuvent être adaptés à des usages sécuritaires; des modèles accessibles publiquement peuvent être modifiés par des utilisateurs sans lien institutionnel avec leurs concepteurs. Cette circulation ne supprime pas les avantages que procurent les infrastructures, les compétences et les investissements de grande ampleur. Elle rend toutefois plus difficile l’établissement de frontières nettes entre les écosystèmes technologiques. Un État peut conserver une avance dans certains domaines tout en restant vulnérable dans d’autres, notamment lorsque ses systèmes dépendent de fournisseurs, de composants ou de réseaux internationaux.

Les événements de 2026 ont également rappelé que les infrastructures numériques sont désormais liées à la sécurité économique et à la continuité des services essentiels. Les centres de données, les réseaux de communication, les systèmes énergétiques et les capacités de calcul ne sont plus de simples supports techniques. Leur perturbation peut affecter les entreprises, les services publics, les échanges financiers et les communications. En mars 2026, des installations de centres de données exploitées par Amazon Web Services aux Émirats arabes unis et à Bahreïn ont été touchées dans le contexte de frappes de drones, provoquant des dommages et des perturbations de services. Cet épisode illustre la vulnérabilité physique d’infrastructures numériques dont le fonctionnement dépend aussi de l’électricité, du refroidissement, des télécommunications et de la sécurité des sites.

Cette évolution donne à la compétition technologique une dimension paradoxale. Plus les États cherchent à accroître leur autonomie, plus ils doivent prendre en compte les réseaux internationaux dont dépend leur développement. Plus ils souhaitent protéger leurs infrastructures, plus ils doivent évaluer les risques liés aux fournisseurs, aux composants et aux partenaires extérieurs. L’autonomie technologique absolue demeure donc un objectif difficile à atteindre. La question pratique consiste plutôt à maîtriser les dépendances essentielles, à diversifier les approvisionnements, à renforcer la résilience et à éviter qu’une vulnérabilité technique ne devienne un moyen de pression stratégique.

80. La technologie comme multiplicateur de puissance

L’une des erreurs les plus fréquentes dans l’analyse de la puissance technologique consiste à croire qu’une technologie supérieure produit automatiquement un résultat stratégique supérieur. L’histoire militaire et politique montre pourtant que la technologie ne fonctionne jamais isolément. Ses effets dépendent de la qualité des institutions, de la formation des personnels, des ressources économiques, de la capacité industrielle, de la doctrine, de la logistique, du renseignement, de la diplomatie et de la faculté de transformer une innovation en résultat durable. L’intelligence artificielle ne supprimera pas cette règle. Elle pourrait même en renforcer l’importance, car les performances d’un système dépendent autant de son environnement humain et matériel que de ses propriétés techniques.

Le programme national israélien présenté en 2026 illustre cette logique en associant infrastructures de calcul, formation, recherche, cybersécurité et applications de l’IA. L’objectif est de consolider un écosystème capable de soutenir l’innovation à long terme. L’Iran, malgré des ressources et des contraintes différentes, cherche lui aussi à relier la recherche, le développement national et les applications stratégiques. Les deux trajectoires ne sont pas équivalentes, mais elles témoignent d’une même évolution: l’IA devient progressivement une infrastructure de puissance plutôt qu’un simple outil supplémentaire.

Les États qui investissent dans ce domaine ne cherchent donc pas seulement à améliorer leurs capacités militaires immédiates. Ils cherchent à préparer leur position économique et scientifique pour les décennies à venir. Un pays capable de former des spécialistes, de disposer de données fiables, de développer des infrastructures informatiques et d’intégrer l’IA dans ses entreprises peut améliorer ses services publics, sa recherche médicale, son industrie, son agriculture et ses systèmes logistiques. Les progrès réalisés dans un secteur peuvent ainsi nourrir ceux d’autres secteurs, créant un effet cumulatif.

Cette accumulation comporte cependant un risque d’inégalités croissantes. Les pays qui prennent du retard dans les infrastructures numériques, la formation et la recherche peuvent devenir plus dépendants de fournisseurs étrangers, perdre des compétences et voir leur marge de décision se réduire. La question de l’IA rejoint donc celle du développement. Pour le Moyen-Orient, l’enjeu ne sera pas uniquement de savoir quels États disposeront des systèmes les plus performants, mais aussi de déterminer si les bénéfices de la transformation technologique pourront être suffisamment diffusés pour réduire les fractures économiques et sociales plutôt que les approfondir.

81. Pourquoi la supériorité technologique ne garantit pas la stabilité

Une supériorité technologique peut renforcer la capacité de dissuasion d’un État, améliorer son renseignement et accroître ses moyens de défense. Elle ne peut pas, à elle seule, créer la confiance. Dans certaines circonstances, elle peut même produire l’effet inverse. Plus un État développe des capacités difficiles à observer, plus ses adversaires peuvent s’interroger sur leurs usages possibles. Plus une technologie accélère le traitement de l’information, plus le temps consacré à la vérification risque de se réduire. Plus les systèmes deviennent complexes, plus les responsables peuvent éprouver des difficultés à comprendre ce que leur adversaire sait, ce qu’il cherche à faire et la manière dont il interprète leurs propres actions.

Le dilemme de sécurité entre Israël et l’Iran pourrait ainsi trouver dans l’IA un nouveau terrain. Si Israël renforce ses capacités pour améliorer sa sécurité, l’Iran peut interpréter cette évolution comme une menace et chercher à développer ses propres moyens. Si l’Iran progresse dans l’automatisation, la cybersécurité ou les applications militaires de l’IA, Israël peut considérer ces progrès comme une raison supplémentaire d’accélérer ses investissements. Chaque acteur peut donc agir rationnellement selon sa propre perception de la sécurité tout en contribuant à une dynamique collective d’insécurité. L’IA ne crée pas ce mécanisme, mais elle peut en accélérer certains aspects et rendre les intentions plus difficiles à interpréter.

La question centrale devient alors celle de la prévisibilité. Un environnement régional relativement stable n’exige pas que tous les États disposent des mêmes capacités. Il suppose que les acteurs puissent comprendre suffisamment les capacités, les intentions et les limites des autres pour éviter les erreurs de calcul les plus dangereuses. Cette prévisibilité peut être renforcée par des mécanismes de communication, des procédures de notification, des normes communes et des accords portant sur des domaines précis. Elle n’exige pas une confiance totale. Dans de nombreuses relations internationales, la stabilité commence lorsque des adversaires acceptent de réduire certaines incertitudes sans avoir résolu leurs différends fondamentaux.

L’avenir technologique du Moyen-Orient pourrait ainsi suivre deux directions. Dans la première, Israël, l’Iran, les monarchies du Golfe, la Türkiye et les autres puissances régionales poursuivent leur compétition dans l’IA, la cybersécurité, les systèmes autonomes et les infrastructures numériques, sans mécanismes communs suffisants pour prévenir les incidents. La technologie devient alors un domaine supplémentaire de rivalité, venant s’ajouter aux tensions militaires, énergétiques et diplomatiques. Dans la seconde, les mêmes États reconnaissent progressivement que certaines catégories de risques sont trop transnationales pour être maîtrisées individuellement et commencent à élaborer des règles communes, même limitées, concernant la cybersécurité, la protection des infrastructures civiles, la désinformation et la responsabilité humaine dans les décisions sensibles.

Cette seconde voie ne suppose ni réconciliation immédiate ni disparition des rivalités. Elle exige de distinguer les domaines dans lesquels la compétition peut se poursuivre de ceux où l’absence de règles crée des dangers excessifs pour tous. Cette distinction pourrait constituer l’un des fondements du Pacte global régional proposé dans ce dossier. Une architecture moderne ne demanderait pas à Israël et à l’Iran de partager la même vision politique. Elle chercherait plutôt à empêcher que chaque innovation ne devienne automatiquement une source supplémentaire d’instabilité.

L’histoire des relations israélo iraniennes nous a conduits d’une coopération stratégique autrefois possible à une rivalité devenue structurante. L’intelligence artificielle introduit une contradiction supplémentaire: la technologie qui accroît les capacités individuelles peut aussi multiplier les vulnérabilités communes. La coopération technologique n’est donc pas nécessairement un objectif politique partagé par tous les acteurs; elle peut devenir une nécessité stratégique dans des domaines précis. Le chapitre suivant examine comment cette possibilité pourrait être traduite en mécanismes institutionnels.

TRANSFORMER L’IA EN TERRAIN DE COOPÉRATION

82. Un code régional de conduite sur l’IA

Le Moyen-Orient n’a pas besoin d’attendre la disparition de ses rivalités pour réfléchir à des règles communes concernant l’intelligence artificielle. C’est précisément parce que les États demeurent en désaccord sur les grandes questions de sécurité qu’une première coopération pourrait être recherchée dans des domaines où l’absence de règles crée des risques partagés. Un code régional de conduite sur l’IA pourrait constituer un point de départ. Il ne serait ni un traité de paix technologique ni un mécanisme destiné à empêcher les États de développer leurs propres capacités. Son objectif serait plus limité: définir des principes minimaux concernant la responsabilité, la protection des données, la cybersécurité, la vérification des contenus générés artificiellement, la protection des infrastructures civiles et l’utilisation responsable de l’IA dans les domaines sensibles.

Une telle démarche pourrait s’inspirer des travaux internationaux sans prétendre les remplacer. En 2026, les Nations unies ont poursuivi leurs discussions sur la gouvernance de l’IA et sur les systèmes d’armes autonomes. Le groupe d’experts gouvernementaux chargé des technologies émergentes dans le domaine des systèmes d’armes létaux autonomes s’est notamment réuni à Genève du 31 août au 4 septembre. Ces travaux témoignent de l’importance croissante des enjeux, mais ils ne signifient pas qu’un accord international complet soit déjà acquis. Un éventuel cadre régional devrait donc être présenté comme complémentaire aux instruments internationaux et respecter les obligations juridiques existantes.

L’intérêt d’un code régional serait de traduire certains principes généraux dans les réalités du Moyen-Orient. La région réunit plusieurs langues majeures, des systèmes politiques différents, des niveaux technologiques inégaux et des perceptions de la sécurité souvent contradictoires. Une norme uniforme imposée de l’extérieur pourrait rencontrer des résistances. Un cadre progressivement négocié pourrait commencer par des objectifs sur lesquels les intérêts convergent sans exiger une confiance politique totale: protection des données médicales, authentification des communications officielles, partage d’informations sur les incidents affectant des infrastructures civiles et coopération contre certaines formes de cybercriminalité.

La crédibilité d’un tel code dépendrait de sa capacité à aller au-delà d’une déclaration de principes. Il faudrait distinguer les engagements volontaires, les obligations éventuellement convenues et les mécanismes de suivi. Les États pourraient commencer par des procédures de notification et de consultation, développer ensuite des normes communes pour certains secteurs civils et réserver les questions militaires les plus sensibles à des négociations spécifiques. Cette progression permettrait de construire des habitudes de coopération sans exiger que la confiance soit déjà acquise.

83. Encadrement des armes autonomes

Le domaine militaire représente la partie la plus difficile de cette entreprise. L’IA appliquée aux systèmes d’armes touche directement à la souveraineté, à la dissuasion et à la conception que chaque État se fait de sa sécurité. Pourtant, c’est aussi dans ce domaine que l’absence de règles peut produire les conséquences les plus graves. En août 2026, le secrétaire général des Nations unies et la présidente du Comité international de la Croix-Rouge ont renouvelé leur appel à l’adoption de règles spécifiques concernant les systèmes d’armes autonomes. Ils ont souligné l’écart croissant entre les capacités technologiques et les cadres réglementaires, en appelant à négocier un instrument juridiquement contraignant comportant des interdictions et des restrictions claires.

Le Moyen-Orient pourrait contribuer à cette évolution en élaborant parallèlement des principes régionaux. Une distinction essentielle doit être maintenue: tous les systèmes utilisant de l’IA ne sont pas des armes autonomes. Un outil qui analyse des données pour assister un opérateur humain ne soulève pas exactement les mêmes questions qu’un système capable de sélectionner et d’engager une cible sans nouvelle intervention humaine. Les discussions du groupe d’experts gouvernementaux de la Convention sur certaines armes classiques portent notamment sur les définitions, le contrôle humain, les responsabilités et les mesures applicables pendant le cycle de vie des systèmes. La diversité des positions nationales montre que le consensus international reste à construire. Une initiative régionale ne pourrait donc pas résoudre seule une question qui dépasse largement ses frontières.

Une approche réaliste commencerait par la responsabilité. Les systèmes militaires utilisant une autonomie significative devraient être soumis à des chaînes de commandement identifiables, à des évaluations juridiques appropriées, à des procédures de supervision et à des limites d’emploi clairement définies. Le principe fondamental serait de prévenir toute situation dans laquelle la responsabilité humaine disparaîtrait derrière le fonctionnement d’un système technique. Il ne s’agirait pas de demander immédiatement à tous les États de renoncer à toute technologie avancée, mais de faire en sorte qu’aucune technologie ne devienne une zone sans responsable.

Dans une région marquée par des crises répétées, de telles normes pourraient également réduire les erreurs d’interprétation. Elles ne supprimeraient pas les rivalités militaires, mais pourraient améliorer la prévisibilité de certaines pratiques et contribuer au respect du droit international humanitaire. Un adversaire dont les intentions demeurent contestées ne devient pas pour autant un partenaire. Cependant, la connaissance de certaines limites et procédures peut réduire le risque qu’une décision soit prise sur la base de la pire hypothèse.

84. Coopération contre la cybercriminalité

La cybersécurité pourrait constituer un domaine plus accessible à la coopération régionale, car elle concerne directement les sociétés civiles. Une attaque contre une banque, un hôpital, un réseau de télécommunications ou un système de distribution d’eau peut avoir des conséquences graves, indépendamment des relations politiques entre les gouvernements concernés. Les criminels numériques exploitent les frontières, les différences de juridiction et les failles de coopération. L’intelligence artificielle peut accroître ces difficultés en facilitant certaines opérations automatisées, en accélérant l’analyse des données et en permettant la production de contenus trompeurs à grande échelle.

Une coopération régionale pourrait commencer par l’établissement de canaux permanents permettant aux autorités compétentes de communiquer lorsqu’un incident majeur est détecté. Une telle architecture compléterait les mécanismes nationaux, les accords bilatéraux et les dispositifs internationaux existants. Elle pourrait prévoir des procédures de notification, une classification commune des incidents, des échanges de bonnes pratiques, des exercices de résilience et des protocoles destinés à empêcher qu’un incident informatique soit immédiatement interprété comme une attaque militaire délibérée.

La confiance resterait un obstacle majeur. Un État peut hésiter à transmettre des informations techniques à un autre par crainte qu’elles soient utilisées contre lui. Une architecture crédible devrait donc distinguer les données nécessaires à la protection collective des informations relevant du renseignement national. La coopération ne supposerait pas la divulgation des capacités offensives ou des secrets stratégiques. Elle pourrait commencer par le partage d’informations sur les menaces affectant des infrastructures civiles, les vulnérabilités communes et les moyens de limiter les dommages.

Un mécanisme régional de réponse aux incidents numériques civils pourrait ainsi être envisagé. Il ne constituerait pas une alliance militaire et n’aurait pas vocation à attribuer automatiquement une cyberattaque à un État. Sa première mission serait de limiter les conséquences d’un incident, quelle que soit son origine présumée. Dans un environnement où l’attribution technique peut être complexe et politiquement contestée, la protection des services essentiels devrait précéder les conclusions définitives sur les responsabilités. Une telle approche pourrait offrir à Israël, à l’Iran, aux États arabes et à la Türkiye un domaine de coopération technique même lorsque leurs relations politiques demeureraient difficiles.

85. Protection commune des infrastructures critiques

La coopération deviendrait plus concrète si elle s’étendait aux infrastructures dont dépend la vie quotidienne. Les réseaux électriques, l’eau potable, les hôpitaux, les télécommunications, les ports, les systèmes financiers et certaines chaînes alimentaires constituent des éléments de sécurité nationale, mais aussi de sécurité humaine. Leur perturbation peut affecter plusieurs secteurs simultanément et produire des conséquences économiques et sociales dépassant le territoire où l’incident s’est produit.

Un mécanisme régional pourrait définir un socle commun de résilience: identification des infrastructures les plus sensibles, normes minimales de cybersécurité, procédures de communication pendant une crise et modalités d’assistance technique en cas d’incident majeur. Il ne serait pas nécessaire de créer immédiatement des infrastructures communes. La compatibilité des procédures, l’échange d’informations pertinentes et la capacité à apporter une assistance ciblée constitueraient déjà des avancées utiles.

La question de l’eau justifie particulièrement cette approche. La Banque mondiale souligne depuis plusieurs années que le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord sont confrontés à une pression hydrique exceptionnelle. Elle estime qu’environ 60% des ressources en eau de surface de la région sont transfrontalières et que tous les pays partagent au moins un aquifère. Ces données illustrent l’importance d’une gestion coordonnée des ressources. L’IA ne supprimera pas la rareté de l’eau, mais elle peut contribuer à mesurer les consommations, à détecter certaines pertes, à anticiper des variations et à améliorer la gestion des infrastructures. En 2026, la FAO a également engagé un dialogue régional sur l’utilisation de l’IA dans les systèmes agroalimentaires du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, notamment autour des données, des compétences et des applications agricoles adaptées au climat.

Cette convergence entre eau, données et IA ouvre une perspective pour le Pacte global régional. Des données considérées comme stratégiques dans un contexte de compétition peuvent être agrégées et partagées pour des objectifs civils précis, avec des règles de sécurité et de confidentialité adaptées. Des systèmes de suivi hydrologique, des prévisions météorologiques, des plateformes de données agricoles et des mécanismes d’alerte climatique pourraient ainsi être développés sans exiger une fusion politique des États. L’enjeu serait de construire des biens publics régionaux dans des domaines où les vulnérabilités sont déjà partagées.

86. L’IA au service de l’eau, de l’agriculture et de la santé

C’est peut-être dans les domaines civils que l’intelligence artificielle peut démontrer le plus clairement sa capacité à transformer la coopération. Dans une région où l’eau, l’alimentation, le climat et la santé constituent des contraintes structurelles, une technologie capable d’améliorer la prévision et l’allocation des ressources possède une valeur qui dépasse largement le domaine économique. En avril 2026, la FAO a lancé un dialogue régional consacré aux écosystèmes de données nécessaires à l’IA dans les systèmes agroalimentaires du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord. Des sessions ultérieures ont porté sur les obstacles à l’adoption de ces technologies, les compétences humaines et les applications de l’IA dans l’agriculture intelligente face au climat.

Une coopération régionale pourrait s’appuyer sur des projets dont l’utilité serait immédiatement perceptible: meilleure anticipation des sécheresses, partage de données météorologiques et hydrologiques, outils multilingues destinés aux agriculteurs ou systèmes d’aide à la décision adaptés aux conditions locales. L’IA pourrait également soutenir la surveillance des maladies, la gestion des stocks médicaux et l’organisation des urgences sanitaires. Ces projets ne résoudraient pas les conflits politiques, mais ils pourraient modifier progressivement la perception des bénéfices d’une coopération régionale.

La santé constitue un domaine particulièrement important. Les maladies transmissibles ne respectent pas les frontières et la surveillance sanitaire peut bénéficier de données provenant de plusieurs pays, à condition que leur gouvernance protège la vie privée et les droits individuels. L’IA peut aider à identifier certaines tendances épidémiologiques, à optimiser des ressources médicales et à accélérer l’analyse scientifique. Elle ne constitue toutefois pas une solution automatique. Ses résultats dépendent de la qualité des données, des infrastructures, des compétences disponibles et de la supervision humaine. Les travaux régionaux de la FAO illustrent une réalité comparable dans l’agriculture: les bénéfices technologiques dépendent d’un environnement institutionnel et humain adapté.

Il serait également possible d’envisager un fonds régional destiné à financer des applications d’IA présentant un bénéfice public mesurable. Les États, les universités, les entreprises et les organisations internationales pourraient soutenir des projets concernant l’eau, l’agriculture, la santé, l’énergie et la résilience climatique. Au-delà de son financement, un tel dispositif contribuerait à créer des communautés scientifiques capables de travailler ensemble malgré les désaccords gouvernementaux. Les réseaux de recherche ne suppriment pas les antagonismes politiques, mais ils peuvent maintenir des relations professionnelles et scientifiques utiles lorsque le contexte diplomatique se dégrade.

87. L’IA pour la prévention des catastrophes

La prévention des catastrophes offre un autre terrain de coopération. Les tremblements de terre, les inondations, les sécheresses, les incendies, les tempêtes de sable et les vagues de chaleur ne correspondent pas aux frontières politiques. La capacité à prévoir certains risques, à cartographier les zones vulnérables et à transmettre rapidement des informations fiables peut réduire les conséquences humaines et économiques d’une catastrophe. Dans ce domaine, la coopération possède une valeur immédiate: des données complémentaires peuvent améliorer certaines prévisions, tandis que des systèmes d’alerte coordonnés peuvent faciliter la protection des populations.

Une architecture régionale pourrait réunir les instituts météorologiques, les universités, les services de protection civile, les centres de recherche et les autorités sanitaires. Elle pourrait produire des analyses destinées à la prévention des risques civils, avec des règles transparentes concernant les données utilisées. Les systèmes d’alerte assistés par l’IA devraient être soumis à une validation humaine, à des procédures de correction et à des mécanismes permettant de signaler les incertitudes. L’objectif ne serait pas de remplacer les institutions nationales, mais de leur apporter une capacité collective supplémentaire.

Cette proposition possède également une portée politique. Lorsque des scientifiques israéliens, iraniens, arabes et turcs travaillent sur la prévention des catastrophes, ils ne deviennent pas nécessairement partenaires sur les questions de sécurité. Ils peuvent néanmoins contribuer à un objectif commun qui ne se définit pas exclusivement par l’antagonisme. La coopération scientifique crée ainsi une interdépendance différente de celle imposée par la guerre ou les marchés: elle repose sur la production d’un bien public.

L’IA pourrait relier progressivement les différents domaines de cette architecture. Les données climatiques peuvent améliorer les modèles agricoles, les informations hydrologiques contribuer à la planification énergétique et les prévisions météorologiques aider à protéger les réseaux électriques. Des données sanitaires peuvent également améliorer l’anticipation de certaines urgences. L’intérêt d’un système régional serait de permettre à ces informations de dialoguer dans des cadres sécurisés, avec des règles précises sur leur accès et leur utilisation. La coopération deviendrait ainsi un écosystème de résilience plutôt qu’une succession de projets isolés.

88. Vers un Conseil régional de l’intelligence artificielle

À terme, ces initiatives pourraient conduire à la création d’une institution nouvelle: un Conseil régional de l’intelligence artificielle. Il ne devrait pas être conçu comme une autorité supranationale capable d’imposer ses décisions aux États. Une telle conception serait probablement incompatible avec les réalités politiques du Moyen-Orient et avec la sensibilité des questions de souveraineté. Il pourrait plutôt fonctionner comme un mécanisme intergouvernemental de coordination, d’expertise, de prévention des risques et de dialogue scientifique. Sa légitimité dépendrait de sa capacité à rester utile sans devenir l’instrument politique d’un groupe contre un autre.

Sa composition devrait refléter cette vocation. Les États participants pourraient désigner des représentants des affaires étrangères, de la science, de la santé, de l’agriculture, de l’eau, de l’énergie, des télécommunications et de la justice. Des universités, des centres de recherche, des entreprises technologiques et des organisations internationales pourraient contribuer à certains travaux selon des statuts clairement définis. L’objectif serait de reconnaître que l’IA ne relève plus d’un seul ministère ni même d’un seul État. Elle touche simultanément à la sécurité, au développement, aux droits, à l’économie et à la connaissance.

Le Conseil pourrait commencer avec un mandat limité: élaborer des normes régionales de référence, publier un rapport périodique sur les risques liés à l’IA, organiser des exercices de résilience numérique, favoriser la coopération scientifique, soutenir des projets civils communs et faciliter le dialogue lors d’incidents technologiques majeurs. Il pourrait également accueillir un observatoire chargé d’étudier les effets de l’IA sur les sociétés, les marchés du travail, les médias, la sécurité et les droits humains. Une institution de cette nature ne prétendrait pas contrôler l’ensemble du développement de l’IA. Elle chercherait à améliorer la capacité des États à en comprendre les conséquences et à réduire les risques collectifs.

La participation serait déterminante. Si le Conseil était réservé aux seuls signataires du Pacte de La Mecque, il risquerait de reproduire la logique de blocs que le présent dossier cherche à dépasser. Sa vocation devrait être ouverte, progressivement, à tous les États de la région acceptant ses principes. Israël et l’Iran pourraient ne pas être prêts à participer immédiatement aux mêmes mécanismes. Cela ne devrait pas empêcher de concevoir une institution susceptible de les accueillir ultérieurement. Les États pourraient également participer à certains volets sans adhérer à l’ensemble des dispositifs, à condition que cette flexibilité ne vide pas les engagements de leur substance.

Cette institution pourrait devenir l’un des instruments du Pacte global régional. Le projet développé dans ce dossier ne repose pas sur l’idée qu’une conférence suffirait à résoudre des décennies de conflits. Il repose sur une intuition différente: la paix durable peut commencer par la création progressive d’intérêts communs qui rendent la coopération plus rationnelle que la confrontation dans certains domaines. L’eau, l’énergie, les infrastructures critiques, la santé, le climat et l’intelligence artificielle pourraient fournir autant de points d’appui à cette évolution.

Le Conseil régional de l’intelligence artificielle ne serait donc pas simplement une nouvelle structure administrative. Il représenterait la reconnaissance institutionnelle d’un fait stratégique: certaines menaces et certaines possibilités dépassent la capacité d’action de chaque État pris séparément. Les gouvernements pourraient continuer à défendre leurs intérêts nationaux, à préserver leurs alliances et à maintenir leurs doctrines de sécurité tout en acceptant que certains problèmes justifient des règles communes. C’est dans cet espace intermédiaire entre souveraineté et interdépendance que pourrait émerger une nouvelle conception de la sécurité régionale.

L’histoire des relations entre Israël et l’Iran montre comment la confrontation peut devenir un système durable. L’IA permet d’entrevoir une possibilité différente: une technologie commune pourrait servir de point de départ à une architecture de coopération, sans pour autant faire disparaître les antagonismes. Elle pourrait créer des domaines dans lesquels l’intérêt de chaque État dépendrait davantage de la capacité de tous à prévenir des dommages collectifs. Cette perspective conduit à la Partie VII, consacrée au cœur prospectif du dossier: le Pacte global régional.

LE PACTE GLOBAL RÉGIONAL

POURQUOI UN NOUVEAU PACTE?

89. Les alliances militaires ne suffisent plus

L’histoire récente du Moyen-Orient montre que la puissance militaire demeure indispensable aux États qui cherchent à protéger leur territoire, leur population et leur souveraineté. Elle révèle également les limites d’une conception de la sécurité fondée presque exclusivement sur la dissuasion, la riposte ou le soutien d’une puissance extérieure. Les alliances, les partenariats de défense et les garanties de sécurité peuvent réduire certaines vulnérabilités, créer des capacités communes et modifier les calculs d’un adversaire. Ils ne répondent cependant pas entièrement à une question plus profonde: comment construire un environnement régional dans lequel les crises deviennent moins fréquentes, moins imprévisibles et moins susceptibles de se transformer en affrontements généralisés? Une alliance peut protéger ses membres sans créer un ordre régional partagé. Selon son périmètre et la manière dont les États extérieurs la perçoivent, elle peut même contribuer à de nouvelles lignes de séparation. Le problème n’est donc pas l’existence des alliances en tant que telles, mais l’absence d’une architecture suffisamment large pour articuler les préoccupations de sécurité des différents ensembles régionaux.

L’accord de défense conclu en août 2026 entre l’Arabie saoudite, la Türkiye et le Pakistan constitue un développement important dans cet environnement. Le mécanisme, désigné comme le Pacte de La Mecque, prévoit notamment qu’une attaque armée contre l’un des signataires soit considérée comme une attaque contre les trois. Les discussions militaires et politiques qui ont suivi ont porté sur la coordination et les modalités de coopération. Il faut néanmoins distinguer la signature de l’accord, les procédures nationales de ratification et sa mise en œuvre effective. Ce développement témoigne d’une volonté de renforcer la coordination stratégique entre certains États; il ne constitue pas, à lui seul, un système régional complet. Il laisse ouvertes plusieurs questions: comment traiter les rivalités qui traversent les alliances? Quelle place accorder aux États qui n’y participent pas? Comment éviter que la multiplication des dispositifs de protection ne produise plusieurs architectures concurrentes, chacune cherchant à se prémunir contre les autres?

C’est dans ce contexte que prend sens le Pacte global régional proposé dans ce dossier. Il ne désigne pas un traité existant et ne prétend pas remplacer les accords de défense déjà conclus. Il constitue une proposition d’architecture politique et institutionnelle reposant sur une idée simple: la sécurité régionale ne peut plus être pensée uniquement comme la somme des sécurités nationales. Elle doit également intégrer les conditions qui permettent aux États de se sentir suffisamment protégés pour accepter le dialogue, la transparence graduelle, la coopération économique, la gestion commune des risques et, à terme, la réduction de certaines formes de confrontation. Le Pacte serait ainsi complémentaire des alliances, plutôt que nécessairement concurrent de celles-ci. Il chercherait à construire un espace dans lequel des États appartenant à des systèmes de défense différents pourraient partager certaines règles minimales de coexistence.

Cette réflexion dépasse le seul cadre théorique. En juin 2026, le secrétaire général des Nations unies a appelé à explorer une nouvelle architecture de sécurité pour le Golfe fondée sur le respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, la non-ingérence et une coopération multilatérale renforcée. Cette prise de position ne constitue pas le modèle institutionnel décrit dans ce dossier, mais elle témoigne d’une préoccupation plus large concernant l’organisation de la sécurité régionale. La difficulté consiste désormais à transformer cette intuition en mécanismes concrets, compatibles avec les intérêts nationaux et suffisamment ouverts pour accueillir des États qui ne partagent pas les mêmes alliances.

90. La dissuasion sans dialogue

La dissuasion demeure un concept fondamental des relations internationales. Elle repose sur l’idée qu’un État peut prévenir une attaque en convainquant son adversaire que le coût de cette attaque serait supérieur aux bénéfices attendus. Dans certaines circonstances, cette logique contribue à empêcher une confrontation directe. Elle présente toutefois une faiblesse structurelle: elle fonctionne mieux lorsque les intentions, les capacités et les lignes rouges des acteurs sont relativement compréhensibles. Lorsque les informations sont incomplètes, que des acteurs armés interviennent indirectement, que les doctrines évoluent rapidement et que les technologies accélèrent le temps de décision, la dissuasion devient moins prévisible. La puissance destinée à empêcher la guerre peut alors alimenter une spirale dans laquelle chaque mesure défensive est interprétée comme une préparation offensive.

Le Moyen-Orient illustre particulièrement cette difficulté. Les États ne se trouvent pas seulement face à des adversaires directs; ils évoluent dans un réseau de relations où les conflits locaux, les organisations armées, les rivalités régionales, les puissances extérieures, les infrastructures énergétiques, les routes commerciales et les technologies numériques peuvent se rejoindre. Une crise dans un espace donné peut rapidement produire des conséquences ailleurs. En juin 2026, le secrétaire général de l’ONU a souligné les répercussions plus larges de l’escalade régionale sur les marchés, les routes commerciales, les prix de l’énergie et des engrais, ainsi que sur la sécurité alimentaire. Le problème n’est donc pas seulement de savoir si un État dispose d’une capacité de riposte suffisante. Il consiste également à déterminer si le système régional possède des mécanismes capables d’empêcher qu’une mauvaise interprétation, une attaque limitée ou une crise locale ne déclenche une chaîne de réactions dépassant les intentions initiales de ses protagonistes.

Le dialogue intervient précisément à cet endroit. Il ne doit pas être confondu avec la confiance, encore moins avec l’amitié entre gouvernements. Deux États peuvent maintenir des désaccords profonds tout en ayant intérêt à disposer de canaux permettant de clarifier une intention, d’annoncer certaines mesures, de prévenir un incident ou de rechercher une issue lorsqu’une crise commence. Le dialogue n’abolit pas la dissuasion; il peut en réduire les ambiguïtés. Une ligne de communication directe n’empêche pas nécessairement un conflit, mais elle peut aider à distinguer une décision politique d’un accident, une posture défensive d’une préparation offensive ou une déclaration publique d’une intention réelle d’escalade. Dans un environnement où la vitesse technologique augmente tandis que le temps disponible pour la décision se contracte, cette capacité de clarification devient elle-même une forme de sécurité.

Le Pacte global régional devrait donc partir d’un constat moins spectaculaire, mais plus exigeant, que celui d’une nouvelle alliance: aucune architecture durable ne peut reposer uniquement sur la peur que chaque acteur inspire aux autres. Elle doit également créer des mécanismes permettant de gérer les situations dans lesquelles la dissuasion échoue, devient ambiguë ou produit précisément le comportement qu’elle cherchait à empêcher. La sécurité ne serait plus seulement la capacité de répondre à une attaque; elle deviendrait aussi la capacité de réduire collectivement la probabilité qu’une crise atteigne le point où la réponse militaire paraît inévitable.

91. De la sécurité nationale à la sécurité collective

Passer de la sécurité nationale à la sécurité collective ne signifie pas demander aux États d’abandonner leur souveraineté. Une telle interprétation rendrait le projet politiquement irréaliste dès son origine. Le principe serait différent: chaque État conserverait la responsabilité première de sa défense, tout en reconnaissant que certaines menaces ne peuvent être efficacement traitées par un seul gouvernement. Les infrastructures énergétiques sont connectées, les ressources hydriques traversent les frontières, les routes maritimes relient plusieurs économies et les réseaux numériques ignorent les frontières politiques. Les phénomènes climatiques affectent simultanément plusieurs territoires, tandis que les crises alimentaires peuvent se propager par les prix et les chaînes d’approvisionnement. L’intelligence artificielle ajoute une dimension nouvelle à cette interdépendance, car ses applications peuvent affecter simultanément la sécurité, l’économie, l’information, la santé et les infrastructures critiques.

La sécurité collective doit donc être comprise moins comme une obligation de combattre ensemble que comme une capacité à prévenir certaines catégories de risques. Cette distinction permet d’imaginer une coopération entre des États qui ne partagent ni la même idéologie, ni les mêmes alliances, ni la même perception de leurs adversaires. Certains pourraient entretenir des relations militaires étroites avec Washington, d’autres avec Pékin ou Moscou, tandis que d’autres encore chercheraient à préserver une autonomie stratégique plus affirmée. Rien n’empêcherait, en principe, ces mêmes États de coopérer à la protection des réseaux électriques, à la sécurité maritime, à la gestion des catastrophes, à la prévention des cyberincidents, à la gestion de l’eau ou à la lutte contre certaines formes de criminalité transnationale.

Cette logique possède déjà des points d’appui dans les institutions régionales et internationales. Les Nations unies, le Conseil de coopération du Golfe et la Ligue des États arabes disposent de mécanismes de consultation et de coopération, tandis que plusieurs États ont développé des dispositifs bilatéraux ou sectoriels. Ces structures ne forment pas encore une architecture régionale cohérente et inclusive. Le défi du Pacte global régional ne serait pas de les effacer, mais de rechercher des complémentarités entre elles, d’éviter les duplications inutiles et de développer des mécanismes capables de fonctionner au-delà des appartenances politiques ou militaires.

Il faut également accepter que tous les États n’entreront probablement pas dans le processus au même moment. Les systèmes régionaux se construisent rarement en une seule étape. Une première communauté de coopération peut être suivie par des mécanismes sectoriels, des mesures de confiance, des accords techniques et, éventuellement, des institutions permanentes. Le Pacte pourrait donc fonctionner selon une logique d’adhésion progressive. Certains États commenceraient par la sécurité maritime, d’autres par l’eau ou l’énergie, d’autres encore par la cybersécurité et l’intelligence artificielle. La sécurité collective deviendrait alors non pas une déclaration abstraite, mais un ensemble d’interdépendances progressivement organisées.

92. Passer de l’équilibre de la peur à l’équilibre des intérêts

L’équilibre de la peur décrit une réalité ancienne des relations internationales: lorsque les États ne se font pas confiance, ils cherchent à rendre le coût d’une agression suffisamment élevé pour décourager l’adversaire. Mais cet équilibre possède une limite fondamentale. Il peut empêcher certains comportements sans modifier les intérêts qui ont produit la rivalité. Deux États peuvent continuer à se considérer comme des menaces tout en évitant momentanément la guerre. La stabilité obtenue demeure alors fragile, car elle dépend de la permanence des calculs qui soutiennent la dissuasion. Dès que les capacités changent, qu’un nouveau dirigeant arrive au pouvoir, qu’une technologie modifie le rapport de force ou qu’une crise transforme les perceptions, l’équilibre peut être remis en question.

L’équilibre des intérêts repose sur une logique différente. Il ne demande pas aux adversaires de renoncer immédiatement à leurs divergences. Il cherche à faire émerger suffisamment d’intérêts communs pour que la coopération devienne progressivement plus rationnelle que l’escalade dans certains domaines. L’eau en fournit un exemple évident. L’énergie, les routes maritimes, les infrastructures numériques, la sécurité alimentaire, la prévention des catastrophes et la recherche scientifique en offrent d’autres. Plus les coûts d’une rupture deviennent partagés et visibles, plus la stabilité peut cesser d’être uniquement le produit de la peur pour devenir aussi le résultat d’intérêts mutuellement reconnus.

Le Pacte global régional ne demanderait donc pas à Israël, à l’Iran, aux États arabes, à la Türkiye et aux autres puissances régionales de résoudre immédiatement leurs différends historiques. Une telle ambition ignorerait la profondeur des mémoires, des doctrines et des intérêts en présence. Il s’agirait plutôt de créer une architecture dans laquelle le règlement de certaines questions concrètes pourrait précéder celui des grandes questions politiques. Des États peuvent commencer à coopérer sur l’eau sans avoir réglé leurs différends territoriaux. Ils peuvent établir des procédures de notification maritime sans avoir conclu un accord politique général. Ils peuvent partager certaines données scientifiques sur les catastrophes naturelles sans avoir construit une relation de confiance complète. La coopération pourrait ainsi devenir un instrument de confiance plutôt que sa simple conséquence.

Cette approche s’inscrirait dans les principes de règlement pacifique des différends et de coopération régionale établis par la Charte des Nations unies. En juin 2026, le secrétaire général a appelé les acteurs du Moyen-Orient à privilégier le dialogue et les négociations, tout en soulignant la nécessité d’une architecture de sécurité plus large pour le Golfe. Le Pacte proposé chercherait moins à inventer une nouvelle philosophie qu’à appliquer plus systématiquement ces principes à un environnement devenu trop interdépendant pour rester organisé uniquement autour de la confrontation.

La question centrale devient alors celle de la construction institutionnelle. Si l’équilibre de la peur peut protéger contre certains scénarios d’agression, l’équilibre des intérêts doit rendre la paix progressivement plus utile que la confrontation. Cela suppose des engagements politiques, mais aussi des procédures de consultation, des mécanismes de prévention, des espaces scientifiques, des accords économiques et des normes technologiques. La sécurité du XXIe siècle ne peut plus être réduite à la défense des frontières physiques: un État peut protéger son territoire tout en demeurant vulnérable à une rupture énergétique, hydrique, numérique, financière ou climatique qui dépasse largement ses frontières.

Le Pacte global régional serait donc moins un traité miraculeux qu’une méthode pour rendre les antagonismes progressivement moins structurants. Sa première ambition serait de faire coexister des États qui ne se font pas encore confiance. Sa deuxième consisterait à transformer certaines interdépendances subies en interdépendances organisées. Sa troisième serait de créer des mécanismes capables de gérer les crises avant qu’elles ne deviennent des guerres. Sa quatrième serait de reconnaître que la souveraineté ne consiste pas seulement à pouvoir décider seul, mais aussi à savoir coopérer lorsque les risques dépassent les capacités d’action d’un seul pays.

Les neuf piliers qui suivent ne doivent donc pas être compris comme les chapitres d’un nouveau traité militaire. Ils constituent les composantes d’une architecture progressive dans laquelle la sécurité, l’économie, l’eau, l’énergie, la technologie, le climat et la gouvernance régionale cesseraient d’être traités comme des dossiers entièrement séparés. Le pari est considérable: faire évoluer le Moyen-Orient d’un système où chacun cherche d’abord à se prémunir contre la puissance de l’autre vers un système où plusieurs États reconnaissent que leur propre sécurité dépend aussi de la stabilité de ceux qu’ils considéraient hier comme leurs adversaires.

LES NEUF PILIERS DU PACTE GLOBAL RÉGIONAL

Le Pacte global régional ne pourrait être crédible s’il se limitait à proclamer la nécessité de la paix. Le Moyen-Orient possède déjà de nombreuses déclarations, conférences, initiatives diplomatiques et structures de coopération. Ce qui fait davantage défaut n’est pas le vocabulaire de la paix, mais l’articulation permanente entre les différentes dimensions de la sécurité. Une crise militaire peut devenir une crise énergétique; une perturbation énergétique peut affecter l’alimentation; une crise hydrique peut accentuer les tensions sociales; une cyberattaque peut interrompre des infrastructures essentielles; une catastrophe climatique peut provoquer des déplacements de population et exercer une pression supplémentaire sur des États déjà fragiles. En 2026, les Nations unies ont souligné les répercussions internationales des crises régionales sur les marchés, les routes commerciales, les prix de l’énergie et les chaînes d’approvisionnement. Le Pacte doit donc être conçu comme une architecture dans laquelle les différentes dimensions de la sécurité se renforcent mutuellement.

Cette conception s’inscrit dans une réflexion institutionnelle déjà engagée au niveau international. Le secrétaire général des Nations unies a appelé en juin 2026 à explorer une architecture de sécurité pour le Golfe fondée sur la souveraineté, l’intégrité territoriale, la non-ingérence et une coopération multilatérale renforcée. Le Pacte global régional proposé ici s’inscrit dans cette problématique sans prétendre reproduire un modèle extérieur. Il ne serait ni une nouvelle alliance militaire ni une organisation supranationale imposant aux États une politique commune. Il serait un cadre de coopération graduelle, capable d’intégrer des pays qui conserveraient leurs alliances, leurs doctrines et leurs intérêts propres tout en acceptant de soumettre certaines catégories de risques à des mécanismes communs.

93. Pacte de non-agression

Le premier pilier serait un engagement de ne pas recourir à la force contre les autres participants et de ne pas utiliser son territoire pour préparer ou faciliter une agression contre un autre membre. Une telle disposition ne signifierait pas l’abandon du droit de légitime défense reconnu par le droit international. Elle établirait plutôt une norme régionale selon laquelle les différends devraient être soumis, autant que possible, à la consultation, à la médiation et aux mécanismes diplomatiques avant que la force ne devienne l’instrument privilégié. Sa crédibilité dépendrait toutefois moins de la formulation d’une déclaration que de la création de procédures capables de fonctionner rapidement après un incident. Notification, consultation urgente, lignes de communication directes, mécanismes d’établissement des faits et possibilités de médiation devraient accompagner l’engagement politique. L’objectif ne serait pas de déterminer instantanément la responsabilité juridique ou politique d’un événement, mais d’empêcher que l’incertitude ne soit immédiatement remplacée par la suspicion et que celle-ci ne produise une escalade.

Ce principe serait particulièrement important dans une région où plusieurs crises peuvent se superposer. Un incident maritime, une attaque contre une infrastructure, une opération clandestine ou un événement attribué à un acteur non étatique peut rapidement être interprété comme l’expression d’une politique nationale. Le Pacte devrait donc créer une capacité institutionnelle permettant aux gouvernements de communiquer avant que leurs décisions ne soient enfermées dans une logique de représailles. La non-agression ne serait ainsi pas seulement une promesse de ne pas attaquer; elle deviendrait un mécanisme destiné à réduire la probabilité que les États arrivent au point où l’attaque leur paraît être la seule réponse possible.

94. Sécurité collective

Le deuxième pilier élargirait la notion de défense. La sécurité collective ne signifierait pas que tous les États devraient automatiquement intervenir militairement lorsqu’un membre est attaqué. Une telle conception reproduirait la logique des alliances classiques et réduirait la possibilité d’une participation plus large. Elle signifierait plutôt que certaines menaces sont reconnues comme présentant un caractère régional et qu’elles appellent une réponse coordonnée, principalement dans les domaines où la coopération civile et institutionnelle peut prévenir l’aggravation d’une crise.

Les infrastructures critiques en donnent une illustration concrète. Les réseaux électriques, les stations de dessalement, les hôpitaux, les télécommunications, les ports, les systèmes financiers et les réseaux d’eau peuvent avoir une importance qui dépasse leur localisation nationale. Leur perturbation peut affecter simultanément plusieurs sociétés. Le Pacte pourrait organiser des mécanismes communs d’alerte, de résilience, d’assistance technique et de continuité des services essentiels. La même logique pourrait s’appliquer aux catastrophes naturelles, aux crises sanitaires, aux déplacements de population et aux ruptures alimentaires. La sécurité régionale ne serait plus activée uniquement lorsque des frontières sont directement menacées; elle pourrait également l’être lorsque les conditions matérielles de la stabilité collective sont en danger.

95. Sécurité nucléaire et stratégique

Le troisième pilier serait probablement le plus sensible, car il toucherait directement aux perceptions existentielles des États. Il devrait concerner non seulement le programme nucléaire iranien, mais plus largement la sécurité stratégique régionale: non-prolifération, sûreté et sécurité nucléaires, transparence, prévention des accidents, systèmes balistiques et autres capacités susceptibles de modifier les calculs de sécurité. Il faudrait cependant distinguer les statuts juridiques, les doctrines et les capacités des différents États et éviter de créer un mécanisme régional qui prétendrait remplacer les instruments internationaux existants.

Le cadre international fournit déjà une base. La Conférence d’examen de 2026 du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires, organisée du 27 avril au 22 mai, s’est achevée sans adoption d’un document final consensuel. Cet échec souligne la difficulté de parvenir à des accords sur la non-prolifération, les garanties, les usages pacifiques de l’énergie nucléaire et les perspectives d’une zone exempte d’armes nucléaires et d’autres armes de destruction massive au Moyen-Orient. Il renforce également l’intérêt d’examiner des mécanismes régionaux complémentaires, sans les présenter comme des substituts aux obligations internationales.

Dans un premier temps, la coopération pourrait porter sur la sûreté des installations, les procédures d’urgence, la notification des incidents et les échanges scientifiques appropriés. Des discussions plus ambitieuses sur la transparence stratégique pourraient ensuite être envisagées lorsque les conditions politiques le permettraient. Cette progressivité est essentielle. La réduction des risques peut être politiquement plus accessible que la résolution immédiate de toutes les questions stratégiques. Un mécanisme qui permettrait aux États de mieux comprendre les conséquences d’un incident, de communiquer rapidement et d’éviter les erreurs de calcul constituerait déjà une avancée, même si les désaccords fondamentaux demeuraient.

96. Sécurité maritime

Le quatrième pilier concernerait les espaces maritimes qui relient le Moyen-Orient au reste du monde. Le détroit d’Ormuz en constitue l’exemple le plus évident, mais il doit être replacé dans un ensemble comprenant le golfe d’Oman, la mer Rouge, le golfe d’Aden, Bab el-Mandeb et les grandes routes commerciales reliant l’océan Indien à la Méditerranée. Les crises de 2026 ont rappelé que la sécurité de ces espaces n’est pas seulement une question militaire régionale. Elle concerne également le commerce, l’énergie, l’alimentation, les transports et la stabilité économique mondiale. En juin, plusieurs États du Golfe ont souligné devant les Nations unies l’importance du détroit d’Ormuz pour la prospérité régionale et l’économie mondiale, en appelant à préserver cette voie maritime conformément au droit international.

Le Pacte pourrait établir un mécanisme régional de sécurité maritime associant les États riverains, les États utilisateurs et les organisations internationales compétentes. Ses missions pourraient inclure l’échange d’informations, la prévention des incidents, la protection des infrastructures portuaires et la coordination humanitaire. La sécurité maritime ne serait plus conçue uniquement comme une extension de la rivalité militaire, mais comme une question touchant simultanément au commerce, à l’énergie, à l’alimentation, à la mobilité humaine et à la stabilité économique. Cette conception permettrait d’associer progressivement des États qui ne partagent pas les mêmes alliances, mais qui ont intérêt à préserver la liberté de navigation et la continuité des échanges dans le respect du droit international.

97. Sécurité énergétique

Le cinquième pilier partirait d’une réalité fondamentale: l’énergie est à la fois une source de puissance, de revenus, d’influence et de vulnérabilité. Les hydrocarbures ont donné au Moyen-Orient une place exceptionnelle dans l’économie mondiale, mais cette centralité expose également la région et ses partenaires lorsque les flux sont perturbés. Les tensions régionales de 2026 ont rappelé les effets possibles des crises sur les prix de l’énergie, les chaînes d’approvisionnement, les engrais, l’alimentation et l’activité économique mondiale. La sécurité énergétique ne peut donc plus être séparée de la sécurité maritime, économique et alimentaire.

Le Pacte pourrait transformer cette vulnérabilité en interdépendance organisée grâce à des mécanismes de consultation énergétique, des capacités d’urgence coordonnées, la diversification des sources et des itinéraires, le développement des réseaux électriques et la coopération sur le stockage et les énergies renouvelables. La région pourrait articuler hydrocarbures, énergie solaire, nucléaire civil, hydrogène et réseaux électriques sans considérer ces ressources comme nécessairement exclusives. Plus les économies disposent de sources diversifiées et de voies d’approvisionnement multiples, moins une interruption ponctuelle risque de devenir une crise systémique. La sécurité énergétique deviendrait alors une politique régionale de résilience plutôt qu’une simple politique de production.

98. Sécurité hydrique et climatique

Le sixième pilier montre pourquoi une architecture régionale ne peut demeurer exclusivement militaire. L’eau ignore les frontières politiques. Les bassins transfrontaliers, les nappes partagées, les sécheresses, les inondations, la désertification et les températures extrêmes créent des interdépendances que même les États les plus puissants ne peuvent abolir. Les travaux de la Banque mondiale soulignent l’ampleur de la pression hydrique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord ainsi que l’importance de la gestion coopérative des ressources partagées. L’eau se trouve au croisement de la santé, de l’alimentation, de l’énergie, de l’économie, du climat et de la stabilité sociale.

Le Moyen-Orient pourrait donc faire de l’eau l’un des premiers domaines dans lesquels des États ayant des différends politiques profonds accepteraient de construire une coopération durable. Le dessalement, la réutilisation des eaux usées, l’efficacité agricole, la surveillance des aquifères, les données météorologiques, la prévention des inondations et l’adaptation aux sécheresses pourraient constituer un agenda régional. La Conférence des Nations unies sur l’eau prévue en décembre 2026, organisée conjointement par les Émirats arabes unis et le Sénégal, offre également un cadre international pour faire progresser les discussions sur les ressources hydriques et les engagements de coopération. Une initiative régionale ne supprimerait ni les sécheresses ni l’élévation des températures; elle pourrait en revanche réduire le coût collectif de leur gestion et transformer une vulnérabilité partagée en domaine de coopération stratégique.

99. Coopération économique

Le septième pilier serait économique. Il ne s’agirait pas de créer immédiatement une zone de libre-échange couvrant tout le Moyen-Orient, mais de construire progressivement des intérêts communs suffisamment importants pour que la stabilité devienne économiquement avantageuse. Les corridors commerciaux, les infrastructures portuaires et ferroviaires, les zones industrielles, les chaînes alimentaires, les investissements transfrontaliers, les technologies financières et les chaînes de valeur régionales pourraient constituer les premiers instruments de cette transformation.

L’expérience de 2026 a rappelé qu’une crise régionale peut affecter rapidement des économies situées à grande distance de son épicentre. Les perturbations de l’énergie, du commerce, des transports et des chaînes d’approvisionnement ont montré que les vulnérabilités économiques sont étroitement liées. Dans ce contexte, l’intégration économique ne serait pas seulement un objectif de croissance; elle deviendrait également un instrument de résilience. Plus les économies régionales disposent d’intérêts commerciaux, industriels et infrastructurels partagés, plus les conséquences d’une rupture deviennent collectives et plus la préservation de la stabilité acquiert une valeur matérielle identifiable.

Cette approche devrait cependant tenir compte des asymétries économiques, des écarts de capacité institutionnelle et des risques de dépendance excessive. Une coopération crédible supposerait des règles de transparence, des mécanismes de règlement des différends, des garanties adaptées aux investissements et une attention particulière aux effets sociaux des projets. L’objectif ne serait pas de substituer une dépendance régionale à des dépendances extérieures, mais de diversifier les possibilités économiques et de faire en sorte que les bénéfices de l’intégration ne soient pas réservés à un nombre limité d’acteurs.

100. Coopération scientifique et technologique

Le huitième pilier concernerait le savoir. Dans une région où les écarts technologiques peuvent devenir des facteurs de puissance, la coopération scientifique offre un espace différent de celui des négociations militaires. La médecine, l’eau, l’agriculture, le climat, l’énergie solaire, le stockage, la cybersécurité défensive, la météorologie, la santé publique, la gestion des catastrophes et l’intelligence artificielle pourraient faire l’objet de programmes communs associant universités, centres de recherche et entreprises, sous réserve de règles strictes concernant les données et les usages sensibles.

L’enjeu dépasserait cependant la seule production scientifique. Une architecture régionale ne peut être durable si elle demeure exclusivement construite par les appareils diplomatiques et sécuritaires. Elle doit aussi produire des bénéfices perceptibles dans la vie quotidienne: meilleure gestion de l’eau, agriculture plus résiliente, soins plus efficaces, systèmes d’alerte plus performants, infrastructures énergétiques plus robustes et possibilités accrues de recherche pour les jeunes générations. Des sociétés peuvent conserver des désaccords politiques profonds tout en partageant des données climatiques, des programmes scientifiques ou des projets médicaux. Le savoir ne supprimerait pas les antagonismes, mais il permettrait de créer des espaces où les relations entre les peuples ne seraient pas entièrement déterminées par leurs différends politiques.

La coopération devrait néanmoins reposer sur des règles claires concernant la propriété intellectuelle, le financement, la protection des données et la prévention des transferts non autorisés de technologies sensibles. Elle gagnerait également à inclure des mécanismes de mobilité scientifique, des bourses, des programmes de formation et des partenariats universitaires. L’objectif serait de développer des capacités régionales durables, plutôt que de limiter la coopération à des projets ponctuels dépendant de financements temporaires.

101. Gouvernance régionale de l’intelligence artificielle

Le neuvième pilier serait consacré à l’intelligence artificielle parce qu’elle traverse désormais tous les précédents. Elle influence la sécurité, l’économie, l’information, la recherche, l’agriculture, la santé, la cybersécurité et les infrastructures critiques. Elle ne peut donc être traitée comme un secteur technologique isolé. Le Conseil régional de l’intelligence artificielle proposé au chapitre précédent pourrait constituer l’un des premiers organes permanents du Pacte, avec une mission de coordination plutôt que de contrôle supranational. Il pourrait travailler sur des normes minimales pour les systèmes à haut risque, la protection des données, la sécurité des infrastructures numériques, la coopération scientifique, la prévention des usages malveillants et le maintien d’un contrôle humain approprié dans les décisions les plus sensibles.

Les discussions internationales de 2026 sur les systèmes d’armes autonomes et la nécessité de préserver la responsabilité humaine montrent que ces questions dépassent le domaine de l’innovation pour toucher au droit, à la sécurité internationale et à la responsabilité politique. Un cadre régional devrait donc compléter les instruments internationaux existants, et non prétendre s’y substituer. Il devrait également distinguer les usages civils, les usages commerciaux et les applications militaires, dont les exigences de transparence et les risques ne sont pas identiques.

Les neuf piliers ne doivent pas être compris comme neuf dossiers indépendants. Ils constituent les différentes dimensions d’un même système. Le pacte de non-agression cherche à réduire le recours à la force; la sécurité collective organise la réponse aux risques communs; la sécurité nucléaire et stratégique vise à limiter les dangers d’une confrontation majeure; la sécurité maritime protège les voies commerciales; l’énergie et l’eau renforcent la résilience matérielle; la coopération économique crée des intérêts communs; la science établit des espaces de rapprochement; l’intelligence artificielle fournit un nouveau champ de gouvernance dont les effets se diffusent dans tous les autres domaines.

Le Pacte global régional ne serait réellement novateur que s’il parvenait à réunir ces dimensions dans une architecture cohérente, sans prétendre effacer les différences entre les États. Il ne leur demanderait pas d’abandonner leurs alliances, leurs doctrines ou leurs intérêts nationaux. Il chercherait à créer, au-dessus de leurs divergences, un espace dans lequel certains risques seraient suffisamment communs pour justifier des mécanismes de prévention et de gestion collective. Sa réussite ne se mesurerait pas à la disparition immédiate des rivalités, mais à la capacité de la région à empêcher qu’une crise dans un domaine ne se transforme automatiquement en crise générale.

Cette ambition ne saurait cependant contourner l’une des questions les plus centrales de la politique moyen-orientale contemporaine. La question palestinienne n’est pas périphérique à l’architecture de sécurité régionale; elle en constitue une dimension historique, politique et humaine essentielle. Une initiative qui prétendrait construire un ordre durable sans prendre en compte les droits, les aspirations nationales et les exigences de sécurité des populations concernées resterait profondément incomplète. La partie suivante devra donc examiner les conditions dans lesquelles une architecture régionale pourrait associer Israël, les États arabes, l’Iran et les autres acteurs sans marginaliser la question palestinienne ni réduire les aspirations des peuples à de simples variables de négociation.

L’ambition du Pacte global régional n’est pas de promettre une paix immédiate. Elle consiste à organiser progressivement les conditions dans lesquelles la coexistence devient plus prévisible, la coopération plus utile et la confrontation moins susceptible de se propager à l’ensemble du système. C’est dans cette capacité à relier les intérêts nationaux à la stabilité collective que réside son pari central.

ISRAËL, PALESTINE ET LA QUESTION DE LA JUSTICE RÉGIONALE

Une architecture régionale ne peut contourner la question palestinienne

102. La Palestine dans l’équation sécuritaire régionale

Aucune architecture de sécurité durable au Moyen-Orient ne peut traiter la question palestinienne comme un dossier extérieur à la stabilité régionale. L’histoire contemporaine montre que le conflit israélo-palestinien influence les relations entre Israël et ses voisins, les positions des États arabes, les alliances internationales et les perceptions de la justice et de la sécurité. Cette interdépendance ne signifie pas que toutes les crises du Moyen-Orient seraient réductibles à ce conflit. Les rivalités entre l’Iran et ses adversaires, les intérêts divergents des monarchies du Golfe, les ambitions de la Türkiye et les stratégies des puissances extérieures possèdent leurs dynamiques propres. Elle signifie plutôt qu’aucun projet prétendant organiser durablement la sécurité régionale ne peut ignorer les conséquences politiques et humaines de la question palestinienne.

Le 22 septembre 2026, le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, a réaffirmé que la solution à deux États, fondée sur les lignes d’avant juin 1967 et sur le droit international, constituait la voie de référence vers une paix durable entre Israéliens et Palestiniens. Il a également insisté sur la nécessité de préserver l’intégrité politique, économique et territoriale de Gaza et de la Cisjordanie, y compris Jérusalem-Est, sous un gouvernement palestinien légitime et souverain. Quelques jours plus tard, le rapport de l’Office du Coordonnateur spécial des Nations Unies pour le processus de paix au Moyen-Orient soulignait que la reprise et la reconstruction de Gaza ne pouvaient être dissociées d’un processus politique plus large. Ces prises de position rappellent qu’une stabilisation provisoire des hostilités ne suffit pas à régler les questions de souveraineté, de gouvernance et de droits nationaux.

La difficulté est donc autant institutionnelle que diplomatique. Si le Pacte global régional devait progressivement réunir Israël, les États arabes, l’Iran et d’autres acteurs, comment pourrait-il prétendre à une légitimité durable si l’avenir politique des Palestiniens demeurait indéterminé? Inversement, aucun règlement ne saurait durablement ignorer les préoccupations de sécurité des Israéliens, notamment la protection des populations civiles et la prévention de nouvelles attaques. Une architecture sérieuse devrait chercher à rendre compatibles ces exigences sans confondre leurs fondements ni faire de l’une la condition de négation de l’autre. La sécurité d’Israël et l’autodétermination palestinienne doivent être considérées comme deux dimensions indispensables d’un règlement politique durable, et non comme des objectifs nécessairement incompatibles.

103. Sécurité israélienne et droits palestiniens

La recherche d’un règlement doit partir d’une réalité fondamentale: les Israéliens et les Palestiniens ont des expériences historiques, des mémoires collectives et des priorités politiques différentes, mais ils sont liés par un même espace géographique et par un conflit dont les conséquences dépassent leurs frontières. Israël considère la sécurité de sa population et la reconnaissance de son existence comme des impératifs nationaux. Les Palestiniens revendiquent leur autodétermination, leur souveraineté et la reconnaissance effective de leurs droits nationaux et politiques. Une architecture régionale ne peut être construite sur l’effacement de l’une de ces dimensions. Elle doit chercher à établir un cadre dans lequel les garanties de sécurité ne servent pas à perpétuer indéfiniment l’absence de droits politiques, tandis que l’affirmation des droits palestiniens s’accompagne d’arrangements capables de protéger les populations de part et d’autre.

Le droit international constitue une référence essentielle, même s’il ne suffit pas à résoudre le conflit. Dans son avis consultatif du 19 juillet 2024, la Cour internationale de Justice a conclu que la présence continue d’Israël dans le Territoire palestinien occupé était illicite et a rappelé les obligations liées au droit du peuple palestinien à l’autodétermination. La résolution 2334 du Conseil de sécurité, adoptée en décembre 2016, a réaffirmé que les colonies israéliennes dans le territoire palestinien occupé depuis 1967, y compris Jérusalem-Est, n’avaient aucune validité juridique et constituaient un obstacle majeur à la solution à deux États. Ces références ne dispensent pas d’un règlement politique, mais elles empêchent de traiter les questions de territoire, d’occupation et de droits nationaux comme de simples variables que les rapports de force pourraient rendre facultatives.

La tâche institutionnelle consisterait à traduire les principes juridiques en garanties applicables. Des mécanismes internationaux et régionaux pourraient être envisagés pour accompagner des accords négociés, observer leur mise en œuvre, faciliter la coopération frontalière, protéger les civils et prévenir les incidents susceptibles de provoquer une nouvelle escalade. Leur mandat devrait être défini avec précision, conformément au droit international et aux décisions des institutions compétentes. La crédibilité d’un règlement dépendrait moins du nombre de garanties annoncées que de la capacité des parties et des acteurs chargés de les soutenir à les respecter dans la durée.

La reconstruction de Gaza illustre particulièrement cette exigence. Dans son rapport du 24 septembre 2026, l’ONU a rappelé que Gaza devait rester une partie intégrante d’un futur État palestinien et être réunifiée politiquement, économiquement et administrativement avec la Cisjordanie. Le rapport souligne également que les dispositifs de transition et de financement ne se sont pas encore traduits par une reprise à l’échelle nécessaire. La reconstruction ne peut donc être envisagée comme une simple opération de génie civil. Elle exige des institutions capables de gouverner, des services publics fonctionnels, un accès humanitaire durable et un horizon politique crédible. Sans ces conditions, les infrastructures reconstruites risqueraient de demeurer exposées à une nouvelle destruction.

104. Les différentes voies diplomatiques

La solution à deux États demeure le cadre soutenu par les Nations Unies, mais ce consensus de principe ne règle pas les conditions de sa réalisation. Les questions des frontières, de Jérusalem, des colonies, des réfugiés, de la gouvernance de Gaza, de la sécurité, de la reconnaissance mutuelle et de la viabilité économique d’un futur État palestinien continuent de diviser les acteurs concernés. La Déclaration de New York de 2025 sur le règlement pacifique de la question palestinienne a associé la perspective de deux États à des garanties de sécurité, à la réunification de Gaza et de la Cisjordanie, à la coopération économique et à l’exploration d’une architecture régionale inclusive. Elle a notamment évoqué les expériences de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est et de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe comme références possibles, sous réserve des adaptations nécessaires au contexte régional.

D’autres formules sont débattues dans les milieux politiques et universitaires, parmi lesquelles la confédération israélo-palestinienne, des institutions communes limitées à certains domaines ou des arrangements de coopération entre entités politiques distinctes. Ces propositions ne bénéficient ni du même degré de reconnaissance internationale ni des mêmes conditions de faisabilité. Leur intérêt analytique réside surtout dans les questions qu’elles permettent de poser: comment articuler souveraineté et mobilité? Comment garantir les droits des populations? Comment organiser le partage de certaines ressources et la gestion des infrastructures? Comment traiter les questions de Jérusalem, des réfugiés et des colonies sans créer de nouvelles inégalités institutionnelles?

Le Pacte global régional n’a pas vocation à choisir à la place des Israéliens et des Palestiniens la forme définitive de leur règlement politique. Il devrait plutôt contribuer à définir les conditions dans lesquelles une solution négociée pourrait s’inscrire dans un environnement régional plus stable. Toute formule devrait protéger les populations civiles, permettre l’exercice effectif des droits politiques palestiniens, répondre aux préoccupations de sécurité israéliennes, préserver la stabilité des États voisins et bénéficier de garanties crédibles. Elle devrait aussi être économiquement viable. Une solution territoriale dépourvue de sécurité resterait fragile; une solution sécuritaire qui laisserait durablement les droits politiques sans réponse le serait tout autant.

105. Le rôle du droit international

Dans une région marquée par des récits historiques concurrents, le droit international fournit un langage commun permettant de distinguer les obligations juridiques existantes, les engagements politiques et les revendications qui doivent encore être négociées. La Charte des Nations Unies, le droit international humanitaire, les décisions et avis des juridictions compétentes ainsi que les résolutions pertinentes du Conseil de sécurité constituent des références complémentaires. L’avis consultatif de la Cour internationale de Justice de juillet 2024 a notamment clarifié plusieurs questions relatives à l’occupation et au droit à l’autodétermination. La résolution 2334 demeure, pour sa part, une référence importante concernant les colonies et les perspectives de règlement fondé sur deux États.

Il serait cependant erroné de considérer qu’une référence juridique, aussi importante soit-elle, suffit à produire la paix. Les principes doivent être accompagnés de procédures de mise en œuvre, de mécanismes de consultation et de moyens de règlement pacifique des différends. Une architecture régionale pourrait faciliter les échanges entre les parties, soutenir l’observation des engagements convenus et promouvoir le recours aux institutions internationales compétentes. Elle devrait éviter de se substituer aux juridictions existantes ou de créer des procédures concurrentes dont l’autorité serait contestée.

La force du droit tient précisément à sa capacité de limiter l’arbitraire et de rendre les engagements plus prévisibles. Pour que cette fonction soit crédible, les règles ne peuvent être invoquées uniquement lorsque cela sert les intérêts d’un acteur. Le Pacte devrait donc placer le respect de la Charte des Nations Unies, la protection des civils, le règlement pacifique des différends et l’autodétermination au cœur de son approche, tout en laissant aux parties la possibilité de négocier les modalités pratiques d’application des accords. La stabilité ne serait pas obtenue par la seule proclamation de principes, mais par leur intégration progressive dans les comportements et les institutions.

106. Deux États, confédération et autres architectures possibles

La solution à deux États repose sur la création d’un État palestinien indépendant et souverain vivant en paix et en sécurité aux côtés d’Israël. En septembre 2026, António Guterres a de nouveau affirmé que cette solution devait s’appuyer sur les lignes d’avant 1967, avec Jérusalem comme capitale des deux États. Sa mise en œuvre reste toutefois confrontée à des obstacles territoriaux, institutionnels et sécuritaires majeurs. La continuité géographique du territoire palestinien, la gouvernance de Gaza, le statut de Jérusalem, les colonies et la capacité d’un futur État à exercer effectivement ses compétences constituent des questions centrales, et non de simples détails techniques.

Les propositions confédérales explorent une autre possibilité: deux entités politiques distinctes pourraient conserver leur souveraineté tout en partageant certaines institutions, des mécanismes économiques, des arrangements de mobilité ou des dispositifs de coopération. Une telle formule pourrait tenir compte de l’imbrication géographique des populations et des infrastructures, mais elle soulèverait des difficultés considérables. La répartition des compétences, l’égalité politique, le contrôle des frontières, la sécurité, les réfugiés, les ressources naturelles et le statut de Jérusalem devraient être réglés de manière suffisamment précise pour éviter que les institutions communes ne deviennent un instrument de domination.

Aucune de ces options ne doit être présentée comme une solution immédiatement applicable. Leur faisabilité dépend de décisions politiques, de conditions de sécurité et de la volonté des populations concernées. Le rôle du Pacte serait de créer un environnement régional dans lequel les négociations puissent se dérouler sans être constamment interrompues par des escalades, tout en préservant le droit des parties à déterminer leur avenir. La question déterminante ne serait donc pas seulement le nom donné à l’architecture retenue, mais sa capacité à concilier souveraineté, sécurité, droits, légitimité démocratique et viabilité économique.

107. Pourquoi la paix exige davantage qu’un cessez-le-feu

Un cessez-le-feu peut interrompre les combats sans transformer les conditions politiques qui ont conduit à la confrontation. La situation de Gaza en 2026 illustre cette différence entre suspension des hostilités, gouvernance, reprise économique et règlement durable. Le rapport de l’ONU du 24 septembre souligne que les arrangements de transition restent incomplets et que la reprise demeure très inférieure aux besoins. Il rappelle également que la reconstruction et le processus politique sont interdépendants: ni l’une ni l’autre ne peut durablement réussir isolément.

Une paix durable devrait ainsi articuler plusieurs dimensions. La première concerne la protection des populations et la prévention du retour aux hostilités. La deuxième porte sur un règlement politique permettant aux Israéliens et aux Palestiniens de déterminer leur avenir dans un cadre reconnu. La troisième concerne les institutions capables d’administrer les territoires, de fournir des services publics et de rendre des comptes. La quatrième est économique: elle doit permettre la reconstruction, la reprise des échanges et le développement de moyens de subsistance. La cinquième est régionale, puisqu’aucun règlement ne peut être durablement isolé des relations de sécurité, des échanges économiques et des rivalités qui traversent le Moyen-Orient.

La Déclaration de New York de 2025 établissait déjà un lien explicite entre la résolution de la question palestinienne, les garanties de sécurité pour les deux parties, l’intégration économique et l’exploration d’une architecture régionale de sécurité. Le Pacte global régional propose d’inscrire cette logique dans un cadre plus large, où les différends politiques seraient traités parallèlement aux questions de coopération et de résilience. Cela ne signifie pas que la résolution du conflit israélo-palestinien ferait disparaître les rivalités entre l’Iran, Israël, les États du Golfe, la Türkiye et les autres puissances. Cela signifie qu’un règlement juste et crédible pourrait réduire l’une des principales sources de tension et faciliter la construction de mécanismes régionaux de confiance.

La paix ne se limiterait donc pas à l’absence temporaire de tirs. Elle supposerait des institutions suffisamment légitimes pour prévenir les escalades, des garanties suffisamment crédibles pour protéger les populations et des conditions politiques permettant aux sociétés de vivre sans que la sécurité de l’une dépende de l’insécurité permanente de l’autre. La question palestinienne rejoint ainsi la thèse centrale de ce dossier: un adversaire peut demeurer un concurrent politique sans que son hostilité devienne le principe organisateur de tout un système régional.

Mais même une architecture politique et sécuritaire plus solide resterait confrontée à des contraintes que les traités ne peuvent abolir: la rareté de l’eau, le changement climatique, les besoins énergétiques, la dégradation des sols et la sécurité alimentaire. Ces facteurs évoluent parfois plus lentement que les crises militaires, mais ils peuvent déterminer les conditions de vie des générations futures. C’est à ces vulnérabilités physiques que la Partie IX est consacrée.

EAU, CLIMAT ET ÉNERGIE: LES VULNÉRABILITÉS DU SIÈCLE

Le Moyen-Orient face à ses contraintes physiques

108. Stress hydrique

Le Moyen-Orient aborde le XXIe siècle avec un paradoxe stratégique: plusieurs de ses États disposent de ressources financières, énergétiques et technologiques considérables, alors que l’eau douce y demeure une ressource fortement contrainte. Le rapport des Nations Unies sur les Objectifs de développement durable publié en 2026 indique que le stress hydrique dépasse 75% en Afrique du Nord et en Asie occidentale. À l’échelle mondiale, l’agriculture représente environ 72% des prélèvements d’eau douce. Ces moyennes masquent toutefois d’importantes disparités entre pays et à l’intérieur de leurs territoires. La vulnérabilité hydrique dépend de la disponibilité des ressources, mais aussi de l’efficacité des réseaux, des pertes, des pratiques agricoles, de l’urbanisation, de la qualité de la gouvernance et de la capacité à réutiliser les eaux disponibles.

La rareté ne provoque pas mécaniquement un conflit. Elle devient un facteur de tension lorsque les institutions ne parviennent pas à organiser les prélèvements, à protéger les nappes, à partager les données ou à négocier l’utilisation des ressources communes. La région possède déjà des compétences importantes dans le dessalement, l’irrigation, la réutilisation des eaux usées et la gestion des ressources hydriques. Selon l’Agence internationale de l’énergie, la région MENA a produit environ 12 milliards de mètres cubes d’eau dessalée en 2024, un volume qui devrait fortement augmenter d’ici 2035, principalement grâce à des technologies d’osmose inverse alimentées par l’électricité. Cette évolution ouvre des perspectives, mais elle ne supprime ni les coûts énergétiques ni les contraintes environnementales du dessalement.

Le défi consiste donc à associer innovation technologique, accessibilité économique et gestion durable. Le Pacte global régional pourrait soutenir un mécanisme permanent consacré aux bassins hydrologiques partagés, avec des données comparables, des systèmes d’alerte, des programmes de recherche et des procédures de consultation entre États riverains. La coopération serait particulièrement utile pour prévenir les malentendus liés aux barrages, aux prélèvements, à la qualité de l’eau ou aux sécheresses. L’objectif ne serait pas de placer les ressources hydriques sous une autorité supranationale, mais de faire en sorte que leur gestion ne dépende pas exclusivement de rapports de force politiques changeants. Une ressource rare peut devenir un terrain de coopération lorsque les États disposent de données fiables, de règles prévisibles et de mécanismes de dialogue continus.

109. Désertification

La désertification ne se résume pas à l’avancée mécanique des déserts sur les terres cultivables. Elle désigne des processus de dégradation des terres dans les zones arides, semi-arides et subhumides sèches, sous l’effet combiné de facteurs climatiques et d’activités humaines. La perte de végétation, l’érosion des sols, la surexploitation des ressources hydriques, certaines pratiques agricoles et la multiplication des sécheresses peuvent réduire progressivement la capacité des territoires à soutenir les activités économiques. Dans une région déjà fortement aride, ces phénomènes peuvent avoir des conséquences disproportionnées sur les moyens de subsistance, les prix alimentaires et la stabilité des communautés rurales.

Les effets environnementaux se transmettent à l’économie et à la société. Une baisse des rendements peut accroître la dépendance aux importations; une hausse des prix alimentaires peut accentuer les difficultés des ménages; la diminution des revenus ruraux peut accélérer les migrations internes. Les villes qui accueillent de nouvelles populations doivent alors répondre à des besoins supplémentaires en eau, en logement, en énergie et en services publics. Ces relations ne sont ni automatiques ni identiques dans tous les pays, mais elles montrent comment une vulnérabilité écologique peut amplifier des fragilités institutionnelles déjà présentes.

La lutte contre la désertification pourrait devenir un domaine structurant de coopération régionale. La restauration des sols, la protection des écosystèmes, l’agriculture adaptée à la sécheresse, la surveillance satellitaire et la gestion intelligente de l’irrigation sont autant de domaines dans lesquels les connaissances produites dans un pays peuvent être utiles à d’autres. Une politique régionale pourrait associer recherche scientifique, financement, formation et partage de données afin de transformer la restauration des terres en stratégie de sécurité alimentaire et de développement. Il ne s’agirait pas seulement de protéger l’environnement, mais aussi de préserver les moyens de subsistance et de réduire les pressions susceptibles d’alimenter des crises sociales.

110. Réchauffement climatique

Le changement climatique ajoute une dimension temporelle à ces vulnérabilités. Alors qu’une crise militaire peut éclater en quelques heures, les effets climatiques se cumulent souvent sur plusieurs décennies. La hausse des températures, les vagues de chaleur, l’évolution des précipitations, les sécheresses prolongées, les pluies extrêmes et la montée du niveau de la mer modifient les conditions dans lesquelles les villes, les réseaux énergétiques, les systèmes de santé et les économies agricoles doivent fonctionner. Ces effets ne sont pas uniformes dans toute la région, mais ils interagissent avec la rareté de l’eau, l’urbanisation et la demande énergétique.

Le Pacte global régional devrait intégrer le climat comme une question de résilience et de sécurité à long terme. Les infrastructures construites aujourd’hui devront rester fonctionnelles dans des conditions climatiques qui peuvent différer sensiblement de celles du moment de leur conception. Les villes devront adapter leurs réseaux d’eau et d’électricité, leurs transports et leurs services de santé. Les systèmes agricoles devront composer avec davantage d’incertitude, tandis que la demande de refroidissement exercera une pression supplémentaire sur les réseaux électriques. Une coopération régionale permettrait de partager les observations météorologiques, les modèles climatiques, les méthodes d’adaptation et les connaissances nécessaires à la planification des infrastructures.

L’enjeu est également générationnel. Une architecture qui se limiterait à prévenir les prochaines crises militaires serait incomplète si elle laissait aux générations suivantes des systèmes hydriques, énergétiques et alimentaires toujours plus vulnérables. Le Pacte devrait donc articuler les urgences du présent avec les transformations de long terme, en intégrant les horizons de 2040, 2050 et au-delà dans la planification régionale. Cette approche ne suppose pas de prétendre prévoir exactement les crises futures. Elle consiste à réduire dès maintenant les vulnérabilités dont les conséquences risquent de devenir plus difficiles et plus coûteuses à gérer.

111. Sécurité alimentaire

La sécurité alimentaire se situe au croisement de l’eau, de l’énergie, du climat, du commerce et de la stabilité politique. Plusieurs États du Moyen-Orient dépendent fortement des importations alimentaires tout en disposant de ressources hydriques limitées et de conditions agricoles difficiles. Leur sécurité dépend donc non seulement de la production locale, mais aussi du fonctionnement des ports, de la continuité des routes commerciales, de l’accès aux engrais, du coût des combustibles et de la stabilité des marchés internationaux. Une perturbation dans l’un de ces domaines peut rapidement se répercuter sur les coûts de production et le prix des denrées.

La crise régionale de 2026 a rappelé la portée mondiale de ces interdépendances. Les perturbations de la navigation dans le détroit d’Ormuz ont contribué aux incertitudes sur les flux énergétiques et commerciaux, tandis que les tensions sur les engrais, les carburants et les transports ont renforcé les risques pesant sur les systèmes agricoles. Les pays fortement dépendants des importations peuvent ainsi être affectés même lorsque les combats ne se déroulent pas sur leur territoire. La sécurité alimentaire doit donc être considérée comme une composante de la sécurité économique et régionale, et non comme une question agricole isolée.

Le Pacte pourrait soutenir des systèmes d’alerte précoce, une meilleure surveillance des marchés, la diversification des fournisseurs, des mécanismes de coordination logistique et la recherche sur les semences adaptées aux conditions climatiques. Une réserve alimentaire régionale pourrait également être étudiée, à condition que sa gouvernance, ses coûts, ses règles de déclenchement et la répartition des responsabilités soient clairement définis. L’objectif ne serait pas de parvenir à une autosuffisance absolue, irréaliste pour plusieurs pays, mais de réduire l’exposition aux interruptions brutales des échanges. La résilience alimentaire dépend davantage de la diversification, de la préparation et de la coopération que de l’autarcie.

112. Dépendance énergétique

Le secteur énergétique illustre un autre paradoxe du Moyen-Orient. La région possède certaines des plus importantes ressources d’hydrocarbures du monde, mais plusieurs de ses États font face à une demande intérieure croissante d’électricité, notamment pour le refroidissement, le dessalement et l’industrie. Les hydrocarbures constituent à la fois une source de revenus et de puissance internationale, ainsi qu’un élément important de la consommation et de la production nationales. Une perturbation des infrastructures ou des routes d’exportation peut donc affecter simultanément les budgets publics, l’approvisionnement énergétique, les chaînes industrielles et les marchés mondiaux.

Les événements de 2026 ont illustré cette vulnérabilité. Au 12 octobre, les perturbations de l’industrie du gaz naturel liquéfié dans le Golfe et les incertitudes autour du détroit d’Ormuz continuaient d’affecter les marchés internationaux. Le Qatar, notamment, subissait les conséquences des dommages infligés à ses infrastructures gazières. Ces évolutions montrent que la sécurité énergétique ne se réduit pas au volume des réserves ou aux capacités de production. Elle dépend également de la protection des infrastructures, de la continuité des transports maritimes, de la diversification des approvisionnements et de la capacité des économies à absorber les chocs.

La réponse ne consiste pas à abandonner brutalement les hydrocarbures, qui resteront importants pendant une période significative, mais à diversifier progressivement les systèmes énergétiques. Le solaire, l’éolien, le stockage, l’efficacité énergétique, les réseaux interconnectés et, dans les pays qui en font le choix, le nucléaire civil soumis à des exigences rigoureuses de sûreté et de gouvernance peuvent contribuer à réduire certaines vulnérabilités. La transition doit être conçue de façon à préserver la sécurité économique tout en limitant les risques environnementaux et les dépendances excessives. Comme le montre le dessalement, eau et énergie sont déjà étroitement liées. Une stratégie régionale cohérente devrait donc traiter ces secteurs comme les composantes d’un même système de résilience.

Transformer les vulnérabilités en interdépendances

113. Dessalement

Le dessalement pourrait devenir l’un des grands domaines de transformation du Moyen-Orient, mais il ne constitue pas une solution universelle. Cette technologie exige des investissements importants, consomme de l’énergie et peut produire des rejets salins dont les effets doivent être maîtrisés. Elle doit donc être intégrée à une politique plus large associant réduction des pertes dans les réseaux, réutilisation des eaux usées, efficacité agricole et protection des nappes. Les projections de l’Agence internationale de l’énergie, qui anticipent une forte augmentation de la production régionale d’eau dessalée d’ici 2035, montrent que la question portera de plus en plus sur l’efficacité des technologies et leur alimentation énergétique.

Le Pacte pourrait favoriser la coopération scientifique et industrielle, notamment par le partage de résultats de recherche, l’élaboration de normes environnementales et l’amélioration de la performance énergétique des installations. Les pays disposant de capacités technologiques pourraient coopérer avec ceux dont les besoins hydriques sont particulièrement élevés, selon des arrangements financiers et institutionnels négociés. La finalité ne serait pas de remplacer une dépendance à l’eau naturelle par une dépendance politique à des infrastructures coûteuses, mais de diversifier les sources d’approvisionnement et de renforcer l’autonomie hydrique de chaque pays. La technologie ne produira un bénéfice collectif que si son accès, son coût et ses conséquences environnementales sont pris en compte.

114. Réseaux électriques régionaux

Les interconnexions électriques peuvent améliorer la résilience des systèmes nationaux en permettant, sous réserve de capacités disponibles et de règles convenues, des échanges d’électricité entre pays. Elles peuvent faciliter l’intégration des énergies renouvelables, réduire certaines contraintes d’approvisionnement et améliorer l’utilisation des capacités de production. Elles créent cependant de nouvelles exigences en matière de gouvernance, de cybersécurité, de protection physique des infrastructures et de continuité du service. Une interconnexion n’est donc pas uniquement un projet technique: elle suppose un cadre politique suffisamment prévisible pour que les États puissent compter sur le fonctionnement des installations même lorsque leurs relations se détériorent.

Cette coopération pourrait devenir un test important pour le Pacte global régional. Les gouvernements devraient convenir de règles de partage, de normes techniques, de procédures en cas de panne et de mécanismes de règlement des différends. Les échanges d’électricité ne garantiraient pas la paix, mais ils pourraient créer des intérêts communs et rendre plus visibles les conséquences économiques d’une rupture. La coopération énergétique aurait alors une fonction qui dépasse la fourniture d’électricité: elle contribuerait à installer des habitudes de consultation et des responsabilités partagées.

À terme, les capacités solaires de certaines zones, les ressources hydrauliques disponibles ailleurs et les systèmes conventionnels ou nucléaires de certains pays pourraient être complémentaires. Cette évolution dépendrait néanmoins des investissements, de la stabilité réglementaire et de la volonté des États. L’objectif n’est pas de supposer qu’un réseau régional éliminerait les rivalités, mais de montrer qu’une interdépendance bien encadrée peut offrir des avantages concrets tout en exigeant des mécanismes de confiance.

115. Énergies renouvelables

Le développement des énergies renouvelables peut réduire certaines vulnérabilités énergétiques et environnementales, tout en créant de nouvelles possibilités industrielles. Le potentiel solaire du Moyen-Orient est important, et certains territoires disposent également de conditions favorables à l’éolien. Toutefois, le potentiel naturel ne suffit pas: les projets ont besoin de réseaux, de capacités de stockage, de financement, de compétences techniques, de marchés prévisibles et d’un cadre réglementaire stable. Sans ces conditions, les nouvelles capacités risquent de rester isolées ou de ne pas produire les bénéfices attendus.

Une stratégie régionale pourrait encourager les investissements dans les réseaux, la recherche, le stockage et la formation, tout en favorisant la complémentarité entre les économies. Les pays producteurs d’hydrocarbures pourraient mobiliser une partie de leurs capacités financières et industrielles pour accélérer leur diversification, tandis que les pays disposant d’une demande énergétique importante pourraient offrir des débouchés aux nouvelles technologies. Une telle évolution ne supprimerait pas les tensions liées à la transition énergétique, mais elle pourrait aider les économies productrices à développer de nouvelles activités et à préparer progressivement l’évolution de leurs marchés.

L’enjeu serait de dépasser la juxtaposition de politiques nationales pour construire des projets capables de produire des bénéfices partagés. Une installation solaire isolée ne transforme pas à elle seule la géographie de la sécurité régionale. En revanche, des capacités de production reliées à des réseaux fiables, à des dispositifs de stockage, à des infrastructures industrielles et à des accords d’échange peuvent contribuer à modifier progressivement les relations économiques entre les pays.

116. Agriculture intelligente

L’agriculture est l’un des secteurs dans lesquels l’intelligence artificielle, les données satellitaires, les capteurs et les outils numériques peuvent améliorer l’utilisation des ressources. En 2026, la FAO a renforcé ses travaux régionaux sur l’intelligence artificielle dans les systèmes agroalimentaires du Proche-Orient et de l’Afrique du Nord, notamment autour des écosystèmes de données et des applications liées à l’agriculture intelligente face au climat. Ces initiatives rappellent que les technologies numériques peuvent servir la résilience des sociétés, au-delà de leurs usages industriels ou sécuritaires.

Une coopération régionale pourrait faciliter le partage de données météorologiques et hydrologiques, la recherche sur les cultures adaptées aux conditions arides et le développement d’outils d’aide à la décision pour les producteurs. Il ne s’agirait pas de remplacer les agriculteurs par des systèmes automatisés, mais de leur fournir de meilleurs moyens d’anticiper les besoins d’irrigation, de surveiller les sols et de réagir aux variations climatiques. Dans des territoires où l’eau est rare, une amélioration de l’efficacité peut produire des bénéfices économiques et environnementaux considérables.

La modernisation agricole doit toutefois éviter d’accroître les inégalités entre les grandes exploitations capables d’investir dans les nouvelles technologies et les petits producteurs qui n’ont pas accès au financement ou à la formation. Le Pacte devrait donc associer recherche, formation, accessibilité des outils et soutien aux producteurs. La technologie ne deviendrait un instrument de résilience collective que si ses bénéfices pouvaient atteindre les communautés rurales et les différents segments des systèmes alimentaires.

117. Corridors économiques

Les corridors économiques peuvent donner une dimension territoriale au Pacte. Ils ne se limitent pas à une route ou à une voie ferrée: ils associent des ports, des zones industrielles, des réseaux énergétiques, des télécommunications, des centres logistiques et des marchés. Lorsqu’ils fonctionnent de manière fiable, ils relient plusieurs territoires au sein d’un même système économique. Leur efficacité dépend cependant de la stabilité politique, de la continuité des échanges, de la qualité des infrastructures et de la capacité à régler les différends qui peuvent survenir entre les pays concernés.

Le Moyen-Orient possède déjà plusieurs ambitions et projets de connectivité. Leur développement sur plusieurs décennies exige des garanties qui dépassent les accords commerciaux ordinaires. Un corridor traversant plusieurs frontières doit pouvoir fonctionner malgré les changements de gouvernement, les fluctuations économiques et les tensions diplomatiques. Il suppose donc des règles communes, une coordination douanière, des mécanismes de protection des infrastructures et des procédures de consultation en cas de crise.

Ces projets pourraient matérialiser la logique d’interdépendance défendue dans ce dossier. Lorsqu’un port, un réseau électrique, une voie ferrée et une chaîne logistique relient plusieurs économies, la sécurité du voisin devient une condition concrète du fonctionnement de ses propres infrastructures. Cette interdépendance ne supprime pas le risque de coercition; elle exige au contraire des garanties contre l’utilisation politique des réseaux. Bien encadrés, les corridors pourraient toutefois transformer la coopération en intérêt matériel durable et contribuer à rendre les ruptures plus coûteuses pour l’ensemble des participants.

118. Une économie régionale de paix

L’eau, l’énergie, l’agriculture, le climat et les infrastructures ne sont pas des sujets périphériques par rapport à la géopolitique du Moyen-Orient. Ils détermineront de plus en plus les conditions de vie des populations, la résilience des économies et la capacité des États à absorber les crises. Une région peut disposer de forces militaires puissantes tout en restant vulnérable si ses villes manquent d’eau, si ses réseaux électriques sont fragiles, si ses systèmes alimentaires dépendent excessivement de flux extérieurs ou si ses infrastructures ne résistent pas aux chocs climatiques. À l’inverse, une coopération économique et environnementale bien organisée peut créer des intérêts communs et renforcer la valeur pratique de la stabilité.

Les événements de 2026 ont montré comment une crise régionale pouvait affecter simultanément les marchés énergétiques, les transports maritimes, les chaînes d’approvisionnement et les coûts alimentaires. Les conséquences se sont propagées bien au-delà des pays directement touchés, rappelant que l’interdépendance peut transmettre les chocs aussi facilement qu’elle favorise la croissance. La question stratégique n’est donc pas de supprimer toute dépendance extérieure, objectif souvent irréaliste, mais de réduire les vulnérabilités excessives par la diversification, la coopération et la préparation aux crises.

Une économie régionale de paix ne signifie pas que le commerce ferait disparaître les conflits. L’histoire ne permet pas de soutenir une telle conclusion. Elle signifie plutôt que les États peuvent construire suffisamment d’intérêts communs pour que la stabilité devienne une condition matérielle du développement, et non seulement une préférence diplomatique. L’eau pourrait encourager la coopération entre pays partageant des bassins ou des aquifères; l’énergie pourrait rapprocher producteurs et consommateurs; les réseaux électriques pourraient mettre en relation des capacités complémentaires; l’agriculture pourrait associer recherche, données et sécurité alimentaire; les corridors pourraient renforcer les échanges. L’intelligence artificielle et les technologies numériques pourraient contribuer à optimiser ces systèmes, à condition que leurs usages soient encadrés et que les bénéfices soient accessibles.

Le changement de paradigme recherché par le Pacte serait donc moins la disparition des rivalités que leur inscription dans un environnement où la coopération devient plus utile, plus régulière et plus prévisible. La région ne chercherait plus seulement à empêcher ses voisins de devenir plus puissants qu’elle; elle chercherait à renforcer collectivement sa résilience face aux crises qui la menacent. Cette transformation ne serait ni automatique ni irréversible. Elle demanderait des investissements, des institutions crédibles et une volonté politique durable. Mais elle pourrait donner au Pacte global régional une portée concrète, au-delà d’une simple proposition diplomatique.

La prochaine étape consiste à examiner les institutions capables de gouverner ces interdépendances. La Partie suivante s’intéresse ainsi à une conférence permanente du Moyen-Orient, à des mécanismes de prévention des crises, aux lignes de communication d’urgence, à l’observation indépendante, au règlement pacifique des différends et à la possibilité d’une «OSCE moyen-orientale», adaptée aux réalités régionales plutôt que copiée sur le modèle européen.

UNE NOUVELLE DIPLOMATIE POUR LE XXIe SIÈCLE

Vers une institution régionale permanente

119. Une conférence permanente du Moyen-Orient

Le Moyen-Orient dispose de multiples canaux diplomatiques, de médiateurs, d’organisations régionales et de relations bilatérales, mais il ne possède pas de cadre permanent et inclusif réunissant l’ensemble des acteurs autour d’un programme commun de prévention, de sécurité et de coopération. Les crises sont souvent traitées après leur déclenchement, parfois lorsque les marges de manœuvre diplomatiques sont déjà réduites. Une architecture durable devrait inverser cette logique en faisant du dialogue une infrastructure permanente de la sécurité régionale, plutôt qu’un recours exceptionnel lorsque les tensions deviennent incontrôlables.

Le Pacte global régional pourrait être accompagné d’une Conférence permanente pour la sécurité et la coopération au Moyen-Orient, conçue non comme une autorité supranationale, mais comme un cadre institutionnel de consultation. Sa composition devrait être déterminée par les États concernés, selon une approche inclusive et progressive. Israël, l’Iran, les États du Golfe, la Türkiye, l’Égypte, l’Irak, la Jordanie et les autres pays concernés pourraient y participer selon des modalités négociées. La représentation palestinienne devrait y occuper une place appropriée, compte tenu du caractère central de la question palestinienne dans la sécurité régionale. Des partenaires internationaux pourraient également contribuer à certains travaux, lorsque les participants le jugeraient utile, sans que leur présence transforme l’institution en instrument de rivalité entre puissances extérieures.

La Charte des Nations Unies offre déjà un fondement juridique à la coopération régionale. Son Chapitre VIII reconnaît le rôle des arrangements régionaux dans le règlement pacifique des différends, tout en préservant les responsabilités du Conseil de sécurité en matière de paix et de sécurité internationales. L’Article 33 énumère notamment la négociation, l’enquête, la médiation, la conciliation, l’arbitrage et le règlement judiciaire parmi les moyens auxquels les parties peuvent recourir. Une institution moyen-orientale devrait donc compléter le système international, non le concurrencer. Elle pourrait offrir un espace de dialogue plus proche des réalités régionales et faciliter la gestion de certaines tensions avant qu’elles ne nécessitent une mobilisation internationale plus large.

120. Un mécanisme régional de prévention des crises

Une conférence périodique ne suffirait cependant pas à instaurer une véritable culture de prévention. Il faudrait un mécanisme permanent capable de suivre les risques, de faciliter les consultations et de proposer des voies de désescalade lorsque les parties l’acceptent. Un secrétariat restreint pourrait être accompagné d’une cellule d’analyse et de groupes d’expertise portant sur les risques politiques, économiques, environnementaux, numériques et humanitaires. Leurs travaux pourraient s’appuyer sur des données accessibles, des informations communiquées par les États et des analyses indépendantes, dans le respect de mandats clairement définis. L’objectif ne serait pas de créer un service régional de renseignement, mais de mieux comprendre les risques transfrontaliers et de favoriser des réponses diplomatiques précoces.

Cette approche multidimensionnelle serait particulièrement pertinente dans une région où une crise locale peut rapidement affecter les transports, l’énergie, les marchés, les infrastructures numériques ou les ressources hydriques. Une perturbation énergétique peut produire des effets économiques au-delà des frontières; un incident maritime peut affecter les échanges; une catastrophe naturelle peut mettre à l’épreuve les capacités de plusieurs États; une attaque contre un système numérique peut avoir des répercussions sur des services essentiels. La prévention devrait donc associer les dimensions politico-sécuritaires, économiques, environnementales et humaines, au lieu de les traiter comme des domaines indépendants.

Le mécanisme pourrait suivre une procédure graduée: observation des risques, consultations confidentielles, médiation volontaire, réunion extraordinaire des États concernés et, si nécessaire, recours aux institutions internationales compétentes. Cette progression permettrait de clarifier certains incidents avant qu’ils ne se transforment en crises majeures, sans imposer une médiation à des parties qui la refuseraient. Prévenir ne signifie pas prédire chaque conflit; cela signifie réduire le nombre de situations dans lesquelles les gouvernements ne disposent plus d’un canal crédible pour communiquer et rechercher une issue pacifique.

121. Des lignes directes entre les États

La rapidité de la communication diplomatique est devenue un facteur important de sécurité. Une information erronée peut provoquer une réaction avant que les faits aient été établis; un incident limité peut être interprété comme le prélude à une opération plus large; une déclaration peut être amplifiée sur les réseaux sociaux jusqu’à accroître les tensions. Dans un environnement marqué par les missiles, les drones, les cyberincidents et la circulation instantanée de l’information, la possibilité de vérifier rapidement un événement peut contribuer à éviter les erreurs de calcul.

Un système régional pourrait donc prévoir plusieurs niveaux de communication d’urgence: entre responsables politiques, entre services diplomatiques et entre autorités techniques compétentes. Ces canaux permettraient de clarifier des incidents, de transmettre des alertes et de coordonner des réponses dans les domaines où un retard pourrait aggraver les conséquences. Leur existence ne supposerait pas une confiance profonde entre les États. Elle reconnaîtrait au contraire que des adversaires ont intérêt à disposer de moyens de communication fiables lorsqu’une crise menace de leur échapper.

Ces mécanismes pourraient également être utilisés pour des urgences non militaires, notamment les catastrophes naturelles, les incidents maritimes, les perturbations énergétiques et les crises affectant les infrastructures essentielles. La coopération technique pourrait ainsi progresser même lorsque les relations politiques restent difficiles. L’objectif serait de faire en sorte que l’absence de communication ne devienne pas elle-même un facteur de confrontation.

122. Des observateurs régionaux

La prévention exige aussi des moyens crédibles d’établir les faits. Dans les crises contemporaines, les interprétations concurrentes d’un événement peuvent rapidement compliquer la recherche d’une solution diplomatique. La diffusion de contenus manipulés, de vidéos sorties de leur contexte et de documents synthétiques générés par l’intelligence artificielle accentue cette difficulté. Une architecture régionale pourrait donc envisager des mécanismes d’observation destinés à documenter certains événements et à vérifier le respect d’engagements convenus, sans se substituer aux institutions judiciaires ou aux organismes spécialisés des Nations Unies.

Le déploiement d’observateurs devrait reposer sur un mandat accepté par les parties concernées, des règles méthodologiques transparentes et des garanties d’indépendance adaptées à leur mission. Selon les accords conclus, ils pourraient suivre des engagements précis, observer des mécanismes de désescalade ou contribuer à établir une chronologie vérifiable des incidents. Leur accès aux informations, les modalités de publication de leurs conclusions et les procédures de contestation devraient être définis à l’avance. La crédibilité d’un tel dispositif dépendrait moins de son appellation que de la rigueur de ses méthodes et de la confiance que ses résultats pourraient progressivement susciter.

La question de l’information devient ainsi une composante de la sécurité régionale. À mesure que les outils numériques facilitent la production et la diffusion de contenus difficiles à authentifier, les institutions devront renforcer leur capacité à distinguer les faits établis des affirmations non vérifiées. Une architecture régionale ne pourrait garantir une interprétation commune de chaque événement, mais elle pourrait aider les États à disposer d’éléments factuels plus solides avant de décider comment y répondre. L’objectif serait de réduire l’incertitude et de limiter les risques d’escalade fondés sur des informations erronées.

123. Arbitrage et règlement des différends

Aucune architecture de sécurité ne peut supprimer tous les désaccords. Elle peut toutefois chercher à empêcher qu’ils ne deviennent automatiquement des affrontements. Le Pacte pourrait donc prévoir plusieurs niveaux de règlement: négociation directe, médiation, conciliation, commissions d’enquête et arbitrage, avec un recours aux juridictions internationales lorsque les États y consentent ou que les instruments juridiques applicables le prévoient. Cette gradation serait conforme à l’esprit de l’Article 33 de la Charte des Nations Unies, qui reconnaît plusieurs moyens pacifiques de règlement des différends.

Le consentement resterait déterminant. Une institution régionale ne gagnerait pas en légitimité en prétendant imposer immédiatement une juridiction obligatoire à des États qui ne l’accepteraient pas. Elle pourrait commencer par offrir des mécanismes volontaires pour certaines catégories de différends, puis élargir leur champ lorsque leur efficacité et leur impartialité seraient reconnues. La confiance institutionnelle se construirait par l’expérience, à travers des procédures claires, des décisions motivées et des engagements effectivement respectés.

C’est à cette condition que les piliers du Pacte pourraient devenir davantage qu’une déclaration politique. Ils devraient être accompagnés d’institutions capables de transformer les engagements en procédures, puis les procédures en habitudes de consultation et de règlement pacifique. La paix régionale ne naîtrait probablement pas d’un moment unique où tous les adversaires décideraient soudainement de se faire confiance. Elle pourrait émerger d’un processus progressif, exigeant et réversible, dans lequel des règles communes réduiraient peu à peu la probabilité qu’une crise se transforme en confrontation.

Vers une «OSCE moyen-orientale»?

124. Les enseignements de l’expérience européenne

L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe constitue une référence utile lorsqu’il est question de dialogue, de prévention, de transparence et de coopération entre États aux intérêts divergents. Sa pertinence tient toutefois moins à un modèle institutionnel qu’à un processus historique. Le 1er août 1975, trente-cinq États ont signé l’Acte final d’Helsinki, au terme de plusieurs années de négociations menées dans le contexte de la guerre froide. Le processus a établi des engagements concernant la sécurité politico-militaire, la coopération économique et environnementale ainsi que les questions humaines. Il a ainsi contribué à institutionnaliser un dialogue entre des gouvernements qui demeuraient profondément divisés.

L’enseignement utile pour le Moyen-Orient est que des États peuvent accepter de discuter dans un cadre commun sans avoir préalablement résolu leurs différends fondamentaux. Les mesures de confiance et de sécurité développées dans le processus d’Helsinki ont progressivement favorisé davantage de transparence et de prévisibilité dans certains domaines. Cette expérience ne prouve pas que le dialogue suffise à prévenir toutes les guerres, mais elle montre qu’un cadre permanent peut aider à gérer les désaccords et à rendre certaines décisions moins imprévisibles.

L’expérience européenne rappelle également que la coopération institutionnelle ne dépend pas nécessairement d’une réconciliation idéologique préalable. Le dialogue peut constituer un moyen de gérer les divergences plutôt que de les nier. Pour le Moyen-Orient, cette distinction est fondamentale: une architecture régionale n’aurait pas besoin d’attendre la disparition des rivalités pour commencer à fonctionner. Elle pourrait d’abord favoriser la coexistence, améliorer les communications et établir quelques règles communes, avant d’élargir progressivement son champ d’action.

125. Pourquoi le modèle européen ne peut être copié

Le Moyen-Orient n’est cependant pas l’Europe de 1975. Les trajectoires historiques, les frontières, les structures politiques, les rapports entre souveraineté et sécurité, les alliances extérieures et les perceptions des menaces y sont différents. La région est traversée par des conflits territoriaux prolongés, des rivalités interétatiques, des tensions liées aux programmes nucléaires et balistiques, des enjeux énergétiques majeurs et des crises humanitaires. Elle est également confrontée à des contraintes spécifiques concernant l’eau, la sécurité alimentaire, les infrastructures numériques et le changement climatique. Une reproduction mécanique des institutions européennes ignorerait ces différences et risquerait de produire une structure mal adaptée aux besoins réels de la région.

Le contexte stratégique diffère également. Le processus d’Helsinki s’est développé dans un environnement marqué par deux grands blocs structurés. Le Moyen-Orient contemporain est plus fragmenté: les rivalités sont à la fois politiques, économiques, idéologiques, technologiques et transnationales. Les intérêts des États ne se répartissent pas selon une seule ligne de confrontation, et les possibilités de coopération peuvent varier fortement d’un domaine à l’autre. Une institution régionale devrait donc pouvoir fonctionner de manière progressive et différenciée, sans exiger un accord global préalable sur toutes les questions de sécurité.

Enfin, les questions environnementales et économiques devraient être intégrées dès le départ, plutôt que traitées comme des compléments à une architecture essentiellement militaire. Dans le Moyen-Orient contemporain, l’eau, l’énergie, l’agriculture, les transports, les infrastructures numériques et l’intelligence artificielle sont déjà des questions stratégiques. La future institution devrait partir de cette réalité et organiser la coopération autour des risques qui touchent concrètement les populations et les économies, tout en préservant une capacité de dialogue sur les questions politiques et sécuritaires les plus sensibles.

126. Une institution adaptée aux réalités régionales

Une institution régionale pourrait porter un nom reflétant cette approche multidimensionnelle, par exemple Conférence permanente pour la sécurité, la coopération et le développement du Moyen-Orient. Dans une première phase, sa structure pourrait rester légère: des réunions périodiques de haut niveau, un conseil ministériel, un secrétariat permanent, un mécanisme de prévention des crises et des groupes de travail spécialisés. Des échanges avec les milieux universitaires, scientifiques, économiques et la société civile pourraient être organisés selon les règles convenues par les États participants. Cette structure devrait rester une proposition à examiner, et non être présentée comme un organisme dont la création serait déjà acquise.

L’inclusion serait l’un de ses principes déterminants. Une architecture destinée à réduire la logique des blocs ne pourrait pas commencer par créer un nouveau bloc opposé à d’autres. Elle devrait chercher à accueillir des États dont les relations sont difficiles, y compris ceux qui ne partagent ni les mêmes alliances ni les mêmes conceptions politiques. La participation pourrait être progressive et différenciée selon les domaines: un État pourrait contribuer à des travaux sur l’eau, la santé ou les catastrophes naturelles sans être immédiatement prêt à rejoindre un mécanisme plus sensible de sécurité. Cette modularité permettrait d’éviter qu’un désaccord sur une question ne bloque toute coopération dans les autres secteurs.

Le fonctionnement devrait concilier le respect de la souveraineté nationale et la prévisibilité des engagements. Le consensus pourrait être privilégié pour les décisions politiques fondamentales, tandis que les groupes techniques fonctionneraient selon des règles préalablement acceptées. L’institution ne serait ni un gouvernement régional ni une autorité chargée de remplacer les États. Elle aurait pour fonction de faciliter la consultation, de proposer des normes de comportement, de soutenir la médiation, de publier des analyses régionales et d’accompagner des projets communs. Son influence dépendrait principalement de son utilité pratique, de la qualité de ses travaux et de la confiance que ses membres seraient prêts à lui accorder.

127. De la coexistence à la coopération

Le véritable test d’une telle architecture ne serait pas la qualité rédactionnelle de son traité fondateur, mais sa capacité à modifier progressivement les comportements. Dans une première phase, l’objectif pourrait être limité: éviter les erreurs de calcul, maintenir les communications, prévenir les escalades et instaurer quelques règles de consultation. Une deuxième phase pourrait favoriser davantage de transparence et une meilleure connaissance des risques communs. Si ces mécanismes produisaient des résultats crédibles, la coopération pourrait ensuite s’étendre à l’eau, à l’énergie, au commerce, aux infrastructures, à la science, à la santé, au climat et à l’intelligence artificielle.

Cette progression reconnaît que les sociétés ne passent pas nécessairement de l’hostilité à l’amitié. Elles peuvent d’abord passer de l’hostilité à la prévisibilité, de la prévisibilité à une coexistence plus stable, puis de cette coexistence à une interdépendance organisée. L’expérience d’Helsinki montre qu’un cadre de dialogue peut être construit avant la résolution de toutes les divergences fondamentales. Elle ne garantit pas le succès d’un processus similaire au Moyen-Orient, mais elle offre une référence historique pour réfléchir à la manière dont les institutions peuvent réduire les risques liés à la méfiance.

Le Pacte global régional ne demanderait donc pas aux Israéliens, aux Iraniens, aux Palestiniens, aux Arabes, aux Turcs ou aux autres peuples de renoncer à leur histoire, à leurs mémoires ou à leurs intérêts. Il chercherait à créer un environnement dans lequel la sécurité d’un État ne dépendrait plus exclusivement de sa capacité à maintenir ses voisins dans une situation de faiblesse. Les différends pourraient subsister, les rivalités politiques demeurer et les désaccords continuer de structurer les relations entre gouvernements. La rupture recherchée serait ailleurs: dans la possibilité de renforcer sa propre sécurité grâce à des règles prévisibles, à des communications fiables et à des mécanismes capables de contenir les crises.

L’«ennemi» ne disparaîtrait donc pas nécessairement du vocabulaire politique, mais il cesserait progressivement d’être le principe organisateur de toutes les relations régionales. L’adversaire pourrait rester un concurrent, sans que chaque désaccord soit interprété comme la préparation d’une confrontation inévitable. Le Moyen-Orient ne chercherait plus seulement à empêcher la prochaine guerre; il commencerait à construire les institutions qui pourraient rendre les escalades moins automatiques, les crises plus maîtrisables et la coopération plus rationnelle. Ce serait le passage progressif d’un système dominé par la méfiance à une architecture dans laquelle la gestion collective des intérêts deviendrait une possibilité concrète, sans garantie de succès mais avec une ambition clairement définie.

2030, 2050, 2100: TROIS HORIZONS

Horizon 2030

128. Scénario de fragmentation

L’horizon 2030 est désormais suffisamment proche pour que les États du Moyen-Orient ne puissent plus considérer les transformations en cours comme des phénomènes lointains. Au cours des prochaines années, plusieurs tendances devraient continuer à se renforcer simultanément: recomposition des alliances, diversification des partenariats extérieurs, accélération technologique, évolution des marchés énergétiques, pression hydrique, réchauffement climatique et vulnérabilité croissante des infrastructures numériques. La crise régionale de 2026 a déjà démontré à quel point une confrontation militaire pouvait dépasser rapidement les frontières des États directement impliqués et affecter les transports, l’énergie, les marchés financiers, les chaînes d’approvisionnement et les perspectives de croissance de pays parfois éloignés du théâtre immédiat des opérations. La Banque mondiale a notamment documenté les conséquences économiques de la fermeture du détroit d’Ormuz et des dommages causés aux infrastructures énergétiques et publiques.

Dans un premier scénario, ces tendances pourraient conduire à une fragmentation durable. Les États renforceraient leurs capacités militaires et technologiques, diversifieraient leurs fournisseurs et leurs partenaires économiques, puis privilégieraient des accords bilatéraux ou des coalitions limitées. La région ne serait pas nécessairement plongée dans une guerre permanente. Elle pourrait connaître une succession de crises, de trêves, de confrontations indirectes, d’incidents cybernétiques, de pressions économiques et de compétitions technologiques. La stabilité existerait par intermittence, sans produire de véritable système régional. Le danger ne résiderait donc pas uniquement dans la possibilité d’une nouvelle guerre majeure, mais aussi dans la normalisation d’un environnement où chaque acteur considérerait la préparation à la prochaine crise comme une dimension permanente de sa politique nationale.

Cette fragmentation aurait un coût moins spectaculaire, mais potentiellement plus profond. Les dépenses de sécurité pourraient continuer à augmenter alors que les États devraient simultanément financer l’adaptation climatique, l’accès à l’eau, l’électricité, la santé, l’éducation et la diversification économique. La pénurie hydrique constitue déjà une vulnérabilité structurelle dans plusieurs pays de la région. Les projections de la Banque mondiale soulignent les risques économiques considérables associés à la raréfaction de l’eau et au changement climatique, tandis que de nombreuses ressources hydriques sont partagées entre plusieurs États. La fragmentation ne ferait donc pas disparaître les interdépendances. Elle risquerait plutôt de les laisser sans institutions suffisamment solides pour les gérer.

129. Scénario de stabilisation partielle

Un deuxième scénario serait celui d’une stabilisation partielle. Les États conserveraient leurs divergences stratégiques, leurs alliances et leurs doctrines de sécurité, mais accepteraient de développer des mécanismes permanents destinés à empêcher certaines crises de dégénérer. L’objectif ne serait ni une paix politique complète ni une réconciliation générale, mais une coexistence organisée. Des lignes directes de communication, des mécanismes d’alerte, des arrangements maritimes, des accords énergétiques, des dispositifs de coopération hydrique et des procédures de prévention pourraient réduire les risques immédiats sans régler d’emblée les conflits fondamentaux.

Ce scénario paraît compatible avec la diversité politique et institutionnelle du Moyen-Orient, où plusieurs formes de coopération existent déjà sans constituer un système régional unifié. Le Pacte global régional proposé dans ce dossier pourrait commencer à fonctionner comme une architecture à plusieurs vitesses. Certains États avanceraient sur l’énergie ou l’eau, d’autres sur la sécurité maritime, la cybersécurité ou l’intelligence artificielle. D’autres encore privilégieraient la médiation, la gestion des crises et le règlement pacifique des différends. La participation à un domaine de coopération ne supposerait donc pas nécessairement une identité politique commune ni un accord préalable sur toutes les questions régionales. Elle pourrait se développer à partir d’intérêts concrets et d’avantages réciproques.

Cette approche serait également cohérente avec les objectifs internationaux fixés pour 2030. L’Agenda 2030 des Nations Unies encourage notamment l’amélioration de l’efficacité de l’utilisation de l’eau, la gestion intégrée des ressources hydriques et la coopération transfrontalière. Ses objectifs énergétiques soutiennent l’accès à une énergie fiable et abordable ainsi que le développement des technologies propres. Dans un Moyen-Orient confronté simultanément au stress hydrique, à une demande électrique croissante et aux conséquences des crises énergétiques, ces objectifs pourraient cesser d’être considérés comme des programmes séparés pour devenir les composantes d’une même politique de résilience régionale.

130. Scénario de coopération régionale

Le troisième scénario serait celui d’une véritable inflexion institutionnelle. À l’horizon 2030, le Moyen-Orient pourrait ne pas avoir résolu tous ses conflits, mais avoir commencé à construire une architecture dans laquelle les crises seraient encadrées par des procédures régionales permanentes. Le Pacte global régional pourrait alors servir de plateforme de coordination entre la sécurité, l’énergie, l’eau, le climat, l’économie, la science et l’intelligence artificielle. Une conférence permanente offrirait aux États un cadre de dialogue régulier; un mécanisme de prévention traiterait les crises émergentes; des accords sectoriels organiseraient les interdépendances; des procédures de règlement des différends offriraient des alternatives à l’escalade.

La différence avec une simple multiplication d’accords bilatéraux serait essentielle: un système régional commencerait à produire de la prévisibilité. Les gouvernements sauraient non seulement avec qui négocier, mais également quelles procédures activer lorsqu’un incident surviendrait. Les acteurs économiques, les institutions scientifiques et les populations pourraient progressivement intégrer cette prévisibilité dans leurs propres décisions. La paix ne serait pas acquise, mais la région commencerait à développer une mémoire institutionnelle de la coopération, capable de survivre aux crises et aux changements de gouvernement.

Le choix entre ces trois trajectoires ne dépendrait ni d’un seul gouvernement ni d’une seule crise. Il résulterait de l’accumulation des décisions prises au cours des prochaines années. C’est pourquoi 2030 constitue moins une destination qu’un premier test. La question essentielle ne serait pas de savoir si le Moyen-Orient est devenu pacifique, mais s’il dispose de mécanismes plus solides qu’en 2026 pour empêcher ses crises de se propager et de devenir systémiques.

Chapitre 25 — Horizon 2050

131. Transition énergétique

À l’horizon 2050, la question énergétique ne pourra plus être séparée de la question climatique. Le Moyen-Orient demeurera profondément lié aux hydrocarbures, mais les conditions économiques et technologiques de l’énergie auront évolué. L’Agence internationale de l’énergie souligne déjà la croissance rapide de la demande d’électricité au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, sous l’effet de la démographie, de l’urbanisation, des besoins de refroidissement, de l’industrialisation et du dessalement. Selon ses projections fondées sur les politiques actuelles, le solaire photovoltaïque devrait connaître une expansion considérable d’ici 2035, tandis que le gaz naturel conserverait un rôle majeur dans la production d’électricité.

À plus long terme, cette transformation pourrait modifier la géographie de la puissance. L’avantage stratégique ne dépendrait plus uniquement de la possession de pétrole et de gaz, mais également de la capacité à produire une électricité abondante, à la stocker, à dessaler l’eau, à alimenter les centres de données et à développer de nouvelles industries. Les États disposant de ressources solaires, de capitaux, d’infrastructures et de compétences scientifiques pourraient devenir des pôles énergétiques et technologiques d’une économie régionale transformée. Les producteurs historiques d’hydrocarbures ne disparaîtraient pas de la géopolitique énergétique. Ils pourraient chercher à convertir leurs revenus, leurs infrastructures et leurs capacités d’investissement en avantages industriels et technologiques durables.

Cette transition pourrait alimenter la compétition ou favoriser la coopération. Dans le premier cas, chaque État chercherait à construire son propre système énergétique, ses infrastructures et ses chaînes d’approvisionnement, avec les coûts et les vulnérabilités que cette duplication peut entraîner. Dans le second, des réseaux électriques interconnectés, des investissements coordonnés dans les énergies renouvelables, des infrastructures de stockage et des corridors énergétiques permettraient de transformer la diversité des ressources nationales en résilience collective. La transition ne serait alors plus seulement une réponse au changement climatique. Elle deviendrait un instrument de sécurité régionale, à condition que les accords respectent la souveraineté des participants et répartissent équitablement les coûts et les bénéfices.

132. Intelligence artificielle et transformation économique

En 2050, l’intelligence artificielle ne constituera probablement plus un secteur technologique séparé du reste de l’économie. Elle sera intégrée à l’industrie, à la médecine, à l’agriculture, à l’énergie, aux transports, à la gestion de l’eau, à la finance, à l’éducation et à l’administration publique. Le Programme des Nations Unies pour le développement a déjà souligné que l’IA transforme les possibilités humaines, le monde du travail, les institutions et les choix collectifs. À mesure que ces technologies se diffuseront, leur maîtrise deviendra une question de développement autant que de puissance.

Pour le Moyen-Orient, l’enjeu sera de déterminer si la région pourra développer ses propres capacités en matière de données, de recherche, de calcul, de formation scientifique et de gouvernance algorithmique, ou si elle restera durablement dépendante de technologies conçues et contrôlées ailleurs. La réponse influencera son autonomie stratégique. Une région capable de convertir ses investissements, ses universités, ses infrastructures numériques et ses ressources humaines en écosystèmes technologiques pourra réduire certaines dépendances extérieures. Une région qui se limiterait à importer des solutions resterait davantage exposée aux décisions des puissances qui contrôlent les infrastructures, les modèles et les chaînes technologiques.

C’est dans cette perspective que le Conseil régional de l’intelligence artificielle envisagé dans ce dossier prendrait tout son sens. Sa mission ne se limiterait pas aux risques de sécurité. Elle pourrait englober la recherche, la santé, l’éducation, l’agriculture, la traduction multilingue, la gestion de l’eau, la prévision climatique et l’administration urbaine. Des programmes communs, des normes de transparence, des dispositifs de formation et des projets de recherche partagés permettraient de faire de la technologie un levier de développement collectif, sans exiger que tous les États adoptent les mêmes modèles politiques ou réglementaires.

133. Eau et climat

Le facteur le plus difficile à négocier pourrait être celui que les frontières nationales contrôlent le moins: la transformation physique du climat. Le Moyen-Orient figure parmi les régions particulièrement exposées à la chaleur extrême, aux sécheresses, aux pénuries d’eau, aux inondations et à l’élévation du niveau de la mer. Dans plusieurs pays, la sécurité hydrique dépend également de ressources partagées, de cours d’eau transfrontaliers ou d’aquifères dont la gestion ne peut être entièrement dissociée des décisions prises par les voisins.

À l’horizon 2050, la question pourrait évoluer d’une logique de partage d’une ressource rare vers celle de la gestion coordonnée d’un système hydrologique régional. Le dessalement, la réutilisation des eaux usées, la réduction des pertes dans les réseaux, l’adaptation de l’agriculture, la protection des nappes, le stockage et la coopération scientifique pourraient constituer les éléments d’une même politique. La technologie pourra accroître l’offre disponible, mais elle ne supprimera pas la nécessité de gouverner la demande. Le dessalement exige de l’énergie, des investissements et une gestion environnementale rigoureuse, notamment en raison des rejets de saumure. Aucune solution technique ne pourra donc remplacer durablement une politique cohérente de conservation et d’utilisation de l’eau.

Le climat pourrait ainsi devenir l’un des arguments les plus puissants en faveur d’une coopération régionale. Les États peuvent diverger sur leurs frontières, leurs régimes, leurs alliances et leurs interprétations de l’histoire; ils ne peuvent négocier séparément avec une vague de chaleur, une sécheresse prolongée ou une perturbation régionale des précipitations. Lorsque la vulnérabilité devient commune, la coopération cesse progressivement d’être un idéal abstrait et devient une nécessité stratégique. Elle ne suppose pas que les États renoncent à leurs intérêts, mais qu’ils reconnaissent les limites d’une approche exclusivement nationale.

134. Nouvelles générations politiques

La transformation du Moyen-Orient à l’horizon 2050 dépendra aussi d’un facteur moins visible que les capacités militaires, les marchés ou les technologies: le renouvellement générationnel. Les jeunes générations qui vivront dans les années 2030 et 2040 auront grandi dans un environnement différent de celui des générations qui ont élaboré les grandes doctrines régionales du XXe siècle. Elles auront été exposées aux réseaux numériques mondiaux, aux transformations du travail, aux crises climatiques et à des formes de circulation de l’information qui rendent plus difficile l’enfermement des débats dans les frontières nationales.

Le Rapport arabe sur le développement humain 2016 du Programme des Nations Unies pour le développement soulignait déjà l’importance de donner aux jeunes une place réelle dans le développement économique, social et politique. Il relevait le poids démographique de cette génération, mais aussi les difficultés rencontrées pour transformer les compétences en possibilités concrètes. À l’horizon 2050, la question sera donc également celle de la transmission du pouvoir et de la capacité des institutions à intégrer des attentes nouvelles. Les mécanismes régionaux resteront-ils organisés principalement autour des mémoires politiques du XXe siècle, ou sauront-ils tenir compte des sociétés qui auront connu simultanément Internet, l’intelligence artificielle, les crises climatiques et les transformations du travail?

Une architecture régionale durable ne pourra probablement pas demeurer exclusivement intergouvernementale. Elle devra aussi créer des espaces de recherche, d’échange universitaire, de coopération entrepreneuriale, de dialogue entre jeunes professionnels et de circulation des connaissances. La paix entre États peut commencer dans les chancelleries, mais sa durabilité dépend également des sociétés, de leurs institutions éducatives, de leurs réseaux scientifiques et de leur capacité à nouer des relations qui résistent aux tensions politiques.

135. Transformation des relations avec les puissances extérieures

À l’horizon 2050, les relations du Moyen-Orient avec les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Europe et d’autres puissances auront probablement évolué. L’autonomie régionale ne devra pas être confondue avec l’isolement. Une région stratégiquement autonome peut continuer à commercer, à attirer des investissements et à coopérer sur les plans militaire, scientifique et technologique avec des partenaires extérieurs. La différence réside dans sa capacité à éviter qu’un seul centre de puissance ne devienne indispensable à toutes les dimensions de sa sécurité.

Le Pacte global régional pourrait contribuer à cette évolution en offrant aux États un cadre pour définir certains intérêts communs avant de négocier avec leurs partenaires internationaux. Les puissances extérieures resteraient importantes, mais les gouvernements régionaux pourraient disposer d’une capacité collective plus grande à définir leurs priorités, à diversifier leurs relations et à évaluer les conséquences de leurs choix. Le multilatéralisme régional deviendrait alors un complément à la diplomatie mondiale, non son contraire. L’objectif ne serait pas de substituer une dépendance collective à des dépendances nationales, mais de renforcer la capacité des États à choisir leurs partenariats.

Horizon 2100

136. Un Moyen-Orient potentiellement intégré

L’horizon 2100 oblige à changer de langage. Prétendre connaître la configuration politique du Moyen-Orient dans soixante-quatorze ans serait intellectuellement fragile. Les frontières, les technologies, les économies, les régimes politiques et même certaines catégories géopolitiques actuelles pourraient avoir profondément changé. Il est donc plus juste de considérer 2100 comme un horizon de réflexion historique, permettant d’examiner jusqu’où une transformation commencée aujourd’hui pourrait théoriquement conduire.

Dans l’hypothèse d’une coopération progressive, le Moyen-Orient pourrait présenter une forme d’intégration fonctionnelle sans devenir nécessairement un État fédéral ou une union politique. Les frontières nationales pourraient demeurer intactes tandis que certaines infrastructures deviendraient régionales: réseaux électriques, corridors ferroviaires et logistiques, systèmes hydriques, plateformes scientifiques, mécanismes de gestion des catastrophes, infrastructures numériques et marchés spécialisés. L’intégration ne signifierait donc pas la disparition des États, mais leur capacité à partager volontairement certaines fonctions sans renoncer à leur identité politique.

Cette évolution s’inscrirait dans une logique déjà observée dans d’autres régions du monde: lorsque certaines ressources et infrastructures deviennent trop interdépendantes pour être gérées isolément, les États peuvent coordonner une partie de leurs politiques sans abandonner leur souveraineté. Pour le Moyen-Orient, la question serait de savoir si cette coordination pourrait progressivement s’étendre de l’eau et de l’énergie à la sécurité, à la technologie et, finalement, à la gestion des rivalités politiques.

137. La possibilité d’une sécurité régionale commune

En 2100, le concept même de sécurité pourrait avoir évolué. La sécurité d’un État ne serait plus mesurée uniquement par ses capacités militaires, mais également par la résilience de ses infrastructures, la fiabilité de son approvisionnement énergétique, la disponibilité de l’eau, la protection de ses données, la solidité de ses institutions, la qualité de son système de santé et sa capacité à absorber les catastrophes climatiques ou technologiques.

Dans un tel environnement, une sécurité régionale commune ne signifierait pas nécessairement une défense militaire intégrée. Elle pourrait reposer sur la reconnaissance de vulnérabilités suffisamment partagées pour justifier des mécanismes permanents de protection et de coordination. Une catastrophe climatique majeure, une pandémie, une rupture énergétique, une attaque informatique d’ampleur ou une perturbation alimentaire pourraient ainsi faire l’objet d’une réponse régionale avant de devenir des crises nationales incontrôlables. Le changement serait d’abord conceptuel. Pendant une grande partie du XXe siècle, la sécurité a souvent été pensée comme la capacité d’un État à résister à son environnement. Le XXIe siècle pourrait progressivement imposer une autre définition: la capacité d’un État à préserver sa sécurité avec la coopération de son environnement. Le voisin ne cesserait pas d’être un acteur aux intérêts distincts; il pourrait toutefois devenir indispensable à la résilience collective.

138. La place d’Israël

La place d’Israël dans un Moyen-Orient transformé ne peut être déterminée avec certitude aujourd’hui. Elle dépendra de l’évolution de ses relations avec ses voisins, du règlement de la question palestinienne, de ses choix stratégiques et de la capacité de la région à établir des mécanismes de sécurité acceptables pour tous. Dans l’hypothèse d’une architecture régionale durable, l’exclusion permanente d’un État majeur ne pourrait cependant constituer indéfiniment le principe organisateur d’une sécurité véritablement collective.

Israël pourrait conserver son identité nationale, ses capacités militaires, ses relations internationales et une politique de défense autonome tout en participant progressivement à certains mécanismes régionaux. Une telle participation pourrait commencer dans les domaines où les intérêts communs sont les plus évidents: eau, climat, santé, recherche, technologie, prévention des catastrophes, énergie ou protection des infrastructures. Les questions les plus sensibles pourraient rester traitées séparément jusqu’à ce que les conditions politiques permettent d’aller plus loin.

Cette perspective ne doit toutefois pas inverser les exigences du règlement du conflit israélo-palestinien. Une architecture régionale crédible devra reconnaître les droits des Palestiniens, leur droit à l’autodétermination et la nécessité d’une solution politique conforme au droit international. La coopération régionale ne saurait remplacer ce règlement ni servir à le contourner. Elle pourrait, en revanche, contribuer à créer un environnement dans lequel les accords politiques deviennent plus durables et où la sécurité des Israéliens et celle des Palestiniens ne sont plus pensées comme mutuellement incompatibles.

La logique serait donc différente de celle qui consiste à attendre un règlement parfait avant toute coopération. Certaines formes de coopération pourraient contribuer à créer les conditions politiques nécessaires pour traiter progressivement les questions les plus difficiles, à condition de ne pas légitimer l’injustice ni de substituer des projets économiques aux droits politiques.

139. La place de l’Iran

La même réflexion s’appliquerait à l’Iran. Son poids démographique, géographique, énergétique, scientifique et historique signifie qu’aucune architecture durable du Moyen-Orient ne pourrait facilement ignorer sa présence. Cela ne signifie ni que les différends actuels disparaîtraient ni que les autres États devraient accepter sans discussion les politiques iraniennes. Cela signifie qu’un système régional complet devrait, à terme, offrir à l’Iran un cadre dans lequel ses intérêts pourraient être examinés selon les mêmes principes de prévisibilité, de réciprocité et de règlement pacifique des différends que ceux appliqués aux autres participants.

L’enjeu serait particulièrement important en matière nucléaire et stratégique. La stabilité à long terme ne pourrait reposer exclusivement sur la dissuasion ou sur la supériorité militaire d’un acteur. Elle nécessiterait des mécanismes de transparence, de vérification et de règlement des crises acceptés par les parties concernées et compatibles avec le droit international. Dans cette perspective, l’intégration de l’Iran à une architecture régionale ne serait pas une récompense politique. Elle constituerait une composante de la recherche d’un système dans lequel les intérêts de sécurité pourraient être exprimés, discutés et encadrés par des procédures plutôt que par la seule confrontation. Une telle évolution resterait conditionnée par des choix politiques concrets, notamment le respect des engagements internationaux, la transparence dans les domaines sensibles et la volonté de traiter les préoccupations de sécurité des autres États. L’inclusion ne signifierait pas l’absence de règles; elle supposerait au contraire que les règles soient communes, explicites et appliquées de manière cohérente.

140. La place des États arabes

Les États arabes ne formeraient pas davantage un bloc homogène. Leurs intérêts économiques, leurs systèmes politiques, leurs relations extérieures et leurs perceptions des menaces diffèrent. L’avenir régional pourrait néanmoins leur donner un poids collectif considérable s’ils parvenaient à coordonner certaines politiques sans chercher à uniformiser leurs positions.

L’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, l’Égypte, la Jordanie, l’Irak et les autres États arabes pourraient contribuer à une architecture régionale selon des fonctions différentes. Certains apporteraient des capacités financières, d’autres des infrastructures, des ressources énergétiques, des positions géographiques, des capacités diplomatiques, des marchés, des compétences humaines ou des institutions scientifiques. La coopération ne demanderait donc pas que les États deviennent semblables. Elle demanderait qu’ils apprennent à transformer leurs différences en complémentarités et à organiser leurs désaccords sans les laisser bloquer toute initiative commune.

141. La place des puissances extérieures

Le Moyen-Orient de 2100 pourrait également entretenir avec les puissances extérieures une relation moins marquée par la dépendance. Les États-Unis pourraient demeurer un partenaire important, la Chine conserver une influence économique et technologique majeure, l’Europe rester un voisin stratégique et d’autres puissances émerger entre-temps. Une région institutionnellement plus mature pourrait néanmoins négocier avec chacune d’elles depuis une base collective plus solide.

Cette évolution ne signifierait pas la disparition de la compétition mondiale. Elle signifierait que celle-ci ne déterminerait plus entièrement l’organisation interne du Moyen-Orient. La région pourrait devenir un sujet géopolitique à part entière plutôt qu’un espace principalement défini par les stratégies des puissances extérieures. Son autonomie ne résiderait pas dans l’isolement, mais dans la capacité à choisir ses partenariats sans laisser une relation particulière déterminer l’ensemble de son architecture de sécurité, de développement et de coopération.

142. L’hypothèse d’un Moyen-Orient post-conflictuel

Le terme «post-conflictuel» ne devrait pas être compris comme la disparition de tout désaccord. Aucun système politique durable ne supprime les intérêts divergents. Il désignerait plutôt un Moyen-Orient dans lequel la guerre ne constituerait plus l’instrument habituel de résolution des grandes crises régionales. Les différends territoriaux, politiques, économiques ou idéologiques continueraient d’exister, mais ils seraient traités dans un environnement institutionnel où la négociation, la médiation, l’arbitrage et les mécanismes collectifs auraient acquis davantage de poids que l’escalade militaire. Une telle transformation serait considérable, car elle modifierait non seulement les pratiques gouvernementales, mais aussi les imaginaires collectifs. Pendant des générations, de nombreuses sociétés de la région ont été façonnées par des récits de guerre, de déplacement, de perte, de menace et de revanche. Une architecture régionale stable ne pourrait pas effacer ces mémoires ni imposer une lecture unique de l’histoire. Elle pourrait toutefois empêcher que ces mémoires déterminent indéfiniment l’avenir.

Le Moyen-Orient de 2100 resterait probablement une région de civilisations, de religions, de nations, de langues et d’intérêts différents. Sa réussite ne consisterait pas à devenir homogène, mais à apprendre à vivre durablement avec sa propre diversité. Si le Pacte global régional parvenait à transformer les interdépendances en institutions, les institutions en habitudes et les habitudes en culture politique, alors l’idée d’une sécurité construite contre le voisin pourrait progressivement céder la place à une sécurité construite avec lui.

L’horizon 2100 ne permet aucune certitude. Il permet cependant de poser une question qui dépasse la géopolitique immédiate: qu’allons-nous transmettre aux générations qui ne connaissent pas encore le Moyen-Orient de 2026? Une région prisonnière de ses guerres successives, ou une région qui aura utilisé les crises de son époque pour inventer les institutions de la suivante? Entre ces deux possibilités, il n’existe aucune fatalité historique. Il existe une longue chaîne de décisions humaines.

LE JOUR OÙ L’ENNEMI NE SERA PLUS UNE DESTINÉE

143. Les ennemis d’aujourd’hui peuvent-ils devenir les partenaires de demain?

Au commencement de ce dossier, une question pouvait sembler presque trop simple pour une région traversée par les guerres, les révolutions, les déplacements de populations, les rivalités de puissance et les mémoires contradictoires: comment Israël et l’Iran sont-ils devenus ennemis après avoir entretenu, avant 1979, une relation de coopération stratégique suffisamment importante pour que son souvenir paraisse aujourd’hui presque irréel? Cette interrogation historique en contient une autre, plus profonde et plus générale: une inimitié durable constitue-t-elle une fatalité historique, ou les sociétés et les États peuvent-ils transformer les systèmes politiques qui l’ont progressivement rendue structurelle? L’histoire ne permet aucune promesse. Elle montre cependant que les relations internationales ne sont jamais complètement immobiles. Des alliés peuvent devenir adversaires, des adversaires peuvent négocier et des sociétés qui se sont affrontées pendant des générations peuvent construire des institutions destinées à rendre leur coexistence moins dangereuse. Rien de cela n’efface les blessures, les intérêts contradictoires ou les perceptions de sécurité qui ont produit le conflit. Cela signifie simplement que l’histoire explique le présent sans enfermer nécessairement l’avenir.

L’évolution des relations entre Israël et l’Iran depuis 1979 illustre cette distinction. La révolution iranienne a constitué une rupture idéologique et politique majeure, mais la transformation de la relation en confrontation stratégique durable s’est construite progressivement, à travers les guerres régionales, la montée du Hezbollah, les transformations du système moyen-oriental, le programme nucléaire iranien, les opérations clandestines, les cyberopérations, les affrontements indirects et, finalement, les confrontations militaires directes. L’ennemi n’est donc pas apparu en un seul jour. Il s’est progressivement inscrit dans les doctrines de sécurité, les institutions, les appareils de renseignement, les alliances, les technologies et les imaginaires politiques. C’est pourquoi le dépasser, si cela devait un jour devenir possible, ne pourrait se réduire à une déclaration diplomatique. Il faudrait modifier une partie du système qui reproduit la méfiance et transforme chaque nouvelle capacité de l’un en inquiétude supplémentaire pour l’autre.

Cette observation ne signifie nullement que les menaces doivent être niées, que les États devraient abandonner leur sécurité ou que les différends pourraient être résolus par la seule bonne volonté. Une architecture de paix crédible ne peut être construite contre la réalité. Elle doit partir de cette réalité. Israël continuera de considérer sa sécurité comme une question existentielle; l’Iran défendra ses intérêts stratégiques et sa souveraineté; les États arabes chercheront à protéger leurs territoires, leurs populations et leurs économies; la question palestinienne demeurera centrale; et les puissances extérieures continueront d’exercer une influence. Les rivalités régionales ne disparaîtront pas simplement parce qu’une institution nouvelle aura été créée. Le problème n’est donc pas de supprimer le désaccord, mais de faire en sorte qu’il ne conduise plus automatiquement à l’escalade.

Le droit international contient déjà des principes permettant de penser cette évolution. L’article 33 de la Charte des Nations Unies reconnaît la négociation, l’enquête, la médiation, la conciliation, l’arbitrage, le règlement judiciaire et les arrangements régionaux parmi les moyens de rechercher une solution pacifique aux différends. Cette conception ne conditionne pas la paix à l’amitié entre les parties. Elle reconnaît qu’un désaccord peut demeurer profond tout en étant soumis à des procédures destinées à empêcher qu’il ne dégénère en violence. La question devient alors moins celle de savoir comment supprimer l’ennemi que celle de savoir comment construire un environnement institutionnel dans lequel l’existence d’un adversaire ne rend plus nécessaire la confrontation permanente.

Les ennemis d’aujourd’hui peuvent donc devenir les partenaires de demain, mais le partenariat ne constitue probablement pas le point de départ. Il peut résulter d’une succession de transformations modestes: une ligne de communication maintenue pendant une crise, un incident vérifié avant d’être interprété, une médiation acceptée avant la riposte, une infrastructure commune protégée parce que sa destruction nuirait à tous, ou une ressource hydrique gérée conjointement parce qu’aucun État ne peut prétendre la contrôler seul. La confiance totale n’est pas nécessairement la condition préalable de la coopération. Dans certains cas, c’est au contraire la coopération répétée qui crée progressivement les conditions minimales de la confiance.

144. La paix comme architecture et non comme simple absence de guerre

Cette distinction devient encore plus importante lorsqu’on élargit le regard au-delà de l’affrontement militaire. Une région peut connaître une période sans guerre ouverte tout en demeurant vulnérable aux pénuries d’eau, aux chocs climatiques, aux ruptures énergétiques, aux crises alimentaires, aux cyberattaques, à la désinformation, aux déplacements de population, à la dégradation des infrastructures et aux perturbations économiques. Le XXIe siècle rend de plus en plus difficile la séparation entre sécurité militaire, sécurité économique, sécurité environnementale et sécurité humaine. Une attaque contre un réseau électrique peut provoquer des conséquences économiques et sanitaires; une perturbation énergétique peut affecter le prix des engrais et la production agricole; une sécheresse peut accentuer les tensions sociales; une crise climatique peut amplifier les déplacements de population; une cyberattaque peut perturber des infrastructures sans qu’une frontière physique soit franchie. La paix ne peut donc plus être définie uniquement par l’absence de combats.

Elle doit progressivement être conçue comme une architecture. Celle-ci aurait besoin de diplomates et de militaires, mais aussi de juristes, de scientifiques, d’ingénieurs, d’économistes et de spécialistes de l’eau, de l’énergie, du climat, de la santé et des technologies numériques. Elle aurait besoin d’accords de sécurité, mais également de réseaux électriques interconnectés, de mécanismes hydriques communs, de systèmes d’alerte précoce, de capacités régionales de réponse aux catastrophes, de normes relatives à l’intelligence artificielle et de procédures destinées à protéger les infrastructures essentielles. C’est dans cette perspective que les neuf piliers du Pacte global régional prennent leur cohérence. La non-agression, la sécurité collective, la sécurité nucléaire et stratégique, la sécurité maritime, l’énergie, l’eau et le climat, l’économie, la science et la technologie ainsi que la gouvernance de l’intelligence artificielle ne constituent pas neuf dossiers isolés. Ils correspondent aux différentes dimensions d’un même problème: comment préserver la souveraineté des États tout en reconnaissant que certaines conditions fondamentales de leur sécurité dépendent désormais de la stabilité de leurs voisins?

Cette conception ne relève pas d’une imagination détachée de l’expérience internationale. Les Nations Unies ont développé des principes de diplomatie préventive et de médiation, tandis que le chapitre VIII de leur Charte reconnaît le rôle que peuvent jouer les arrangements régionaux dans le règlement pacifique des différends, dans le respect des dispositions de la Charte. L’expérience européenne fournit également un enseignement qui mérite d’être étudié sans être transformé en modèle à copier. L’Acte final d’Helsinki, signé en 1975 par trente-cinq États, a établi un cadre de dialogue et d’engagements communs entre des pays profondément opposés dans le contexte de la guerre froide. Le processus qui a ensuite évolué vers l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe montre qu’une architecture de sécurité peut commencer à fonctionner alors même que les divergences fondamentales entre les participants n’ont pas disparu.

Le Moyen-Orient ne peut toutefois pas devenir une reproduction de l’Europe. Ses histoires, ses frontières, ses systèmes politiques, ses conflits territoriaux, ses ressources énergétiques, ses vulnérabilités hydriques, ses relations avec les puissances extérieures et ses trajectoires religieuses et civilisationnelles sont différents. La véritable leçon d’Helsinki n’est donc pas institutionnelle au sens étroit. Elle est historique: des États peuvent accepter de construire des mécanismes communs avant d’avoir résolu l’ensemble de leurs désaccords. Le dialogue peut être un instrument de gestion du conflit avant de devenir, éventuellement, un instrument de transformation du conflit. Pour le Moyen-Orient, cette distinction serait fondamentale. Il ne faudrait pas attendre que toutes les questions soient réglées pour commencer à coopérer; certaines formes de coopération pourraient contribuer à créer les conditions politiques nécessaires pour traiter progressivement les questions les plus difficiles.

La paix ainsi envisagée ne serait ni une réconciliation artificielle ni la disparition des identités nationales. Elle ne demanderait pas aux Israéliens d’oublier leur histoire, aux Iraniens de renoncer à leur souveraineté, aux Palestiniens d’abandonner leurs droits, ni aux États arabes de sacrifier leurs intérêts. Elle supposerait quelque chose de plus réaliste et, en même temps, de plus exigeant: accepter que la coexistence puisse être organisée avant que la confiance soit complète. La première étape ne serait pas nécessairement l’amitié, mais la prévisibilité; la prévisibilité pourrait favoriser la coexistence; la coexistence pourrait produire des interdépendances; et ces interdépendances pourraient progressivement rendre la coopération plus rationnelle que la confrontation. La paix deviendrait alors moins un événement qu’un processus institutionnel capable de résister aux crises et aux changements de gouvernement.

145. Le véritable enjeu du XXIe siècle

Le véritable enjeu du XXIe siècle n’est peut-être plus seulement de savoir quelle puissance dominera le Moyen-Orient. Cette question demeure importante, puisque les capacités militaires, économiques, technologiques et diplomatiques continueront de déterminer une partie des rapports de force. Mais ces instruments ne suffiront plus à mesurer la puissance réelle d’une société. Un État peut disposer d’une armée considérable et demeurer vulnérable à une crise hydrique; posséder d’immenses ressources financières et rester exposé aux ruptures énergétiques; développer une intelligence artificielle de pointe tout en dépendant d’infrastructures technologiques étrangères; ou disposer d’une supériorité militaire sans parvenir à mettre fin à une instabilité régionale qui absorbe continuellement ses ressources. La question stratégique fondamentale devient alors différente: quelle architecture politique, économique, technologique, environnementale et humaine les sociétés du Moyen-Orient choisiront-elles de construire autour de leurs interdépendances?

Cette question dépasse largement Israël et l’Iran. Elle concerne les États arabes, la Türkiye, Israël, l’Iran, la Palestine et les autres sociétés directement touchées par les transformations régionales. Elle concerne aussi les États-Unis, la Chine, la Russie, l’Europe et les autres puissances qui entretiennent avec la région des relations stratégiques, économiques ou technologiques. Mais elle concerne surtout les générations qui devront vivre avec les conséquences des choix effectués aujourd’hui. Le Moyen-Orient peut continuer à organiser une partie de son avenir autour de la préparation à la prochaine crise, ou commencer à consacrer davantage de ressources et d’imagination politique à la capacité collective d’absorber les crises sans qu’elles deviennent automatiquement des guerres.

La première trajectoire n’exige pas une guerre permanente. Elle pourrait prendre une forme plus subtile: rivalités intermittentes, coalitions variables, dissuasion constante, crises répétées, confrontations indirectes, cyberattaques et accords temporaires. Une telle région pourrait même connaître des périodes de croissance et de prospérité, tout en restant structurellement exposée au risque que chaque nouvelle crise détruise une partie des acquis précédents. La seconde trajectoire ne garantirait pas davantage la paix. Elle supposerait simplement que les États consacrent une partie de leurs ressources à des mécanismes qui rendent les crises plus prévisibles, la communication plus rapide, la médiation plus accessible et la coopération plus utile. La différence ne serait donc pas celle qui oppose un monde parfait à un monde dangereux, mais celle qui oppose un système reproduisant principalement ses vulnérabilités à un système cherchant à les transformer progressivement.

À l’horizon 2030, la question serait de savoir si les mécanismes de prévention sont devenus suffisamment solides pour empêcher certaines crises de se propager. À l’horizon 2050, elle concernerait la capacité de la région à gérer ensemble l’eau, l’énergie, le climat, l’intelligence artificielle et les grandes transformations économiques. À l’horizon 2100, si cette perspective demeure imaginable, elle pourrait devenir celle de savoir si les États du Moyen-Orient auront réussi à conserver leurs identités et leurs souverainetés tout en créant suffisamment d’interdépendances pour que la guerre cesse d’être le principal mécanisme de régulation des rivalités. Ces horizons ne constituent pas des prédictions. Ils représentent trois moments permettant de mesurer une transformation éventuelle du système régional.

Une telle transformation ne commencerait probablement pas par une grande déclaration historique. Elle pourrait naître de décisions beaucoup plus concrètes: maintenir un canal de communication pendant une crise, accepter qu’un incident soit vérifié avant qu’une responsabilité soit publiquement attribuée, permettre à une médiation régionale de fonctionner avant que les positions ne deviennent irréversibles, protéger une infrastructure dont plusieurs États dépendent, coordonner la gestion d’une ressource hydrique transfrontalière, partager des données climatiques ou établir des normes communes pour les technologies d’intelligence artificielle. Ces actes peuvent sembler modestes lorsqu’on les compare aux guerres et aux grandes stratégies militaires. Ils constituent pourtant le matériau à partir duquel les institutions acquièrent une réalité politique. Une architecture régionale ne naît pas seulement des traités qu’elle signe; elle naît des comportements que ces traités rendent progressivement possibles.

C’est ici que revient le titre de ce dossier: quand l’ennemi devient-il le système? Il le devient lorsque la peur de l’autre ne constitue plus seulement une réponse à une menace identifiable, mais devient le principe autour duquel sont organisés la sécurité, la diplomatie, les alliances, les technologies, les investissements et les perceptions collectives. Dans un tel système, chaque acteur peut agir rationnellement pour se protéger tout en contribuant, par l’accumulation de ses propres mesures de protection, à renforcer l’insécurité générale. C’est le paradoxe central de la sécurité régionale: ce qui paraît raisonnable à l’échelle d’un État peut devenir déstabilisateur lorsqu’il est reproduit simultanément par tous les autres.

Transformer ce système ne signifierait pas supprimer l’ennemi par décret. Cela signifierait réduire progressivement la capacité de l’inimitié à organiser l’ensemble de la région. Un voisin pourrait demeurer un adversaire sur certaines questions sans être simultanément considéré comme une menace sur toutes les autres. Un État pourrait conserver ses capacités de défense tout en coopérant avec ses voisins sur l’eau. Deux gouvernements pourraient rester profondément opposés sur une question politique tout en protégeant ensemble une infrastructure énergétique. Des sociétés pourraient conserver des mémoires historiques différentes tout en acceptant des mécanismes communs de règlement des différends. Cette séparation entre le désaccord et la destruction pourrait constituer l’une des grandes innovations diplomatiques du siècle.

Le changement historique, s’il devait avoir lieu, ne se produirait donc pas nécessairement le jour où Israël et l’Iran annonceraient leur amitié, ni même le jour où tous les conflits du Moyen-Orient seraient définitivement réglés. Il pourrait commencer lorsque les gouvernements reconnaîtraient que la sécurité durable de chacun dépend aussi de la capacité de ses voisins à rester fonctionnels, prévisibles et capables de dialoguer. L’intérêt national lui-même pourrait alors changer progressivement de dimension. Préserver l’autre de certaines formes d’effondrement ne serait plus nécessairement considéré comme une concession à l’adversaire; cela pourrait devenir une manière de protéger ses propres intérêts.

C’est peut-être là que se trouve la véritable signification d’un nouvel ordre régional. Il ne s’agirait pas simplement de savoir quelle puissance remplacera quelle autre, quel État dominera quelle zone d’influence ou quelle alliance succédera à une précédente. Un ordre véritablement nouveau serait celui dans lequel la puissance ne serait plus uniquement mesurée par la capacité à imposer un coût à l’adversaire, mais aussi par la capacité à créer de la stabilité, de la résilience, de la connaissance, de l’innovation et de la prospérité autour de soi. Dans cette perspective, la souveraineté ne disparaîtrait pas. Elle gagnerait une dimension supplémentaire: la capacité de participer volontairement à des mécanismes collectifs qui renforcent, plutôt qu’ils ne diminuent, la sécurité nationale.

Le Moyen-Orient n’a aucune garantie de suivre cette trajectoire. L’histoire ne fournit pas de scénario obligatoire; la géopolitique demeure faite de choix, de rapports de force, d’accidents et de décisions humaines. Mais c’est précisément pour cette raison que l’avenir ne doit pas être considéré comme déjà écrit. Les générations qui vivent aujourd’hui les conséquences des crises régionales peuvent encore contribuer à déterminer les institutions dont hériteront celles qui viendront après elles. La question n’est donc pas de savoir si une paix parfaite est possible. Elle est de savoir si une région qui a consacré tant de ressources à se préparer à la guerre peut consacrer une part comparable de son intelligence politique à préparer la coexistence.

Peut-être qu’un jour, les historiens regarderont le Moyen-Orient du début du XXIe siècle comme une région placée devant une bifurcation historique. D’un côté, la tentation de perfectionner indéfiniment les mécanismes de confrontation, en considérant chaque nouvelle technologie comme une arme, chaque voisin comme une menace potentielle et chaque crise comme la confirmation qu’il faut se préparer à la suivante. De l’autre, la possibilité, beaucoup plus lente et certainement plus difficile, d’inventer des institutions adaptées à une région dont les peuples ne partagent ni les mêmes histoires, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes visions du monde, mais qui sont liés par des réalités qu’aucune frontière ne peut entièrement contenir: l’eau, le climat, l’énergie, les marchés, les migrations, les technologies, l’information et les risques communs.

Nous ne savons pas aujourd’hui quelle trajectoire l’histoire retiendra. Nous pouvons cependant comprendre que l’avenir ne sera pas déterminé uniquement par les armes disponibles, les alliances existantes ou les rapports de puissance hérités du passé. Il dépendra également de la capacité des sociétés à concevoir des institutions suffisamment solides pour que leurs désaccords cessent de produire automatiquement de la violence. Si le Moyen-Orient parvient un jour à franchir cette étape, la paix ne sera pas simplement l’absence d’une nouvelle guerre. Elle sera devenue une manière d’organiser durablement la coexistence.

Alors, l’ennemi n’aura pas nécessairement disparu. Les désaccords n’auront pas été effacés, les mémoires abolies et les souverainetés dissoutes. Mais l’ennemi aura cessé d’être une destinée, parce que son existence ne déterminera plus à elle seule l’architecture du monde dans lequel vivent ceux qui se trouvent de part et d’autre d’une frontière. C’est peut-être la plus grande ambition que le XXIe siècle puisse offrir au Moyen-Orient: non pas promettre que ses peuples cesseront un jour d’être différents, mais leur permettre de découvrir que la différence n’oblige pas à vivre éternellement dans la peur de l’autre.

LE REGARD DU CPGNNEWS

ISRAËL ET L’IRAN: L’HISTOIRE PEUT-ELLE REDEVENIR UNE PASSERELLE?

Il existe, dans l’histoire du Moyen-Orient, des réalités que les crises successives ont presque entièrement recouvertes. L’une des plus importantes concerne la relation entre Israël et l’Iran. Aujourd’hui, leurs noms sont associés à la confrontation, à la dissuasion, au renseignement, aux missiles, au nucléaire, aux alliances rivales et au risque d’escalade régionale. Pourtant, cette relation n’a pas toujours été définie par l’hostilité. Avant la révolution iranienne de 1979, l’Iran du Shah et Israël avaient développé pendant plusieurs décennies des relations que les historiens décrivent comme une entente stratégique informelle. Cette réalité n’est ni une curiosité secondaire ni une invitation à la nostalgie politique. Elle constitue une clé de lecture pour comprendre comment un partenaire peut devenir un adversaire et pourquoi aucune configuration géopolitique ne devrait être considérée comme éternelle.

Le point de départ mérite d’être rappelé avec précision. Le 6 mars 1950, l’Iran reconnaît Israël de facto, sans établir pour autant des relations diplomatiques formelles comparables à celles d’une alliance officielle. Le gouvernement de Mohammad Mossadegh ferme le consulat iranien à Jérusalem en juillet 1951, mais ne révoque pas cette reconnaissance. La coopération économique se poursuit, notamment dans les domaines du commerce, de l’agriculture et de l’assistance technique. Une ligne de crédit est mise en place en 1953 et une société commerciale irano-israélienne, IRIS, contribue au développement des échanges. La relation ne commence donc pas par une alliance militaire secrète. Elle se construit progressivement à partir d’intérêts économiques, politiques et stratégiques qui se rencontrent dans un environnement régional marqué par la guerre froide, le nationalisme arabe et la compétition des puissances.

À partir de la fin des années 1950, cette convergence prend une dimension stratégique plus nette. Israël, confronté à son isolement régional, recherche des relations avec des États non arabes ou périphériques afin de compenser l’absence de relations normales avec une grande partie de ses voisins. L’Iran du Shah y trouve également son intérêt. Téhéran cherche à renforcer sa sécurité, à contenir certaines dynamiques du nationalisme arabe et à préserver son autonomie face aux évolutions régionales et à l’influence soviétique. La montée de Gamal Abdel Nasser, les bouleversements provoqués par la révolution irakienne de 1958 et les tensions de la guerre froide contribuent à rapprocher les deux États. Cette convergence ne repose pas sur une identité idéologique commune, mais sur une lecture pragmatique de leurs intérêts respectifs. Les travaux historiques consacrés à la doctrine israélienne dite de la «périphérie» décrivent cette recherche de partenariats au-delà du cercle des États arabes hostiles.

L’énergie devient ensuite l’un des fondements les plus concrets de cette relation. Israël commence à acheter du pétrole iranien dès les années 1950. Après la fermeture du canal de Suez en 1967, l’Iran et Israël développent le projet de l’oléoduc Eilat-Ashkelon, qui permet de relier la mer Rouge à la Méditerranée et de faciliter le transport du pétrole. La relation ne relève donc plus seulement de contacts diplomatiques discrets: elle produit une interdépendance énergétique et économique substantielle. Les liens s’étendent également à l’agriculture, à l’eau, à la médecine, aux infrastructures, à l’aviation, au renseignement et à la coopération militaire.

Cette coopération demeure toutefois essentiellement pragmatique. L’Iran et Israël ne deviennent pas des alliés idéologiques au sens classique du terme. Ils deviennent des partenaires parce que leurs dirigeants estiment que cette relation sert leurs intérêts respectifs. Cette précision est fondamentale pour la lecture contemporaine. Elle ne permet pas d’affirmer que la coopération pourrait être restaurée, encore moins qu’une réconciliation serait proche. Elle permet en revanche d’établir un fait historique important: la relation entre les deux États a déjà changé radicalement de nature. Ce précédent montre que les intérêts stratégiques, les perceptions de menace et les structures régionales peuvent transformer profondément une relation internationale.

Puis vient 1979. La révolution iranienne renverse l’ordre politique du Shah et transforme radicalement la doctrine extérieure de l’Iran. Les relations avec Israël sont rompues et le nouveau pouvoir adopte une politique ouvertement hostile à l’État israélien, tout en plaçant la cause palestinienne au cœur de son discours régional. Ce changement ne constitue pas un simple réajustement diplomatique. Il modifie progressivement la perception réciproque des deux États. Ce qui avait été un partenariat fondé sur des intérêts convergents devient une relation structurée par l’idéologie, la sécurité, les réseaux régionaux, le renseignement et une perception croissante de la menace.

Un ennemi n’est donc pas seulement celui que l’on désigne comme tel. Il peut progressivement devenir une catégorie autour de laquelle un État organise sa doctrine de sécurité, ses alliances, son renseignement, ses capacités technologiques et ses investissements militaires. À mesure que cette logique s’installe, la perception de la menace peut produire une dynamique autonome: chacun renforce ses capacités parce qu’il redoute celles de l’autre, tandis que les mesures prises pour accroître sa propre sécurité sont interprétées par l’adversaire comme une menace supplémentaire. La relation israélo-iranienne illustre avec une intensité particulière ce dilemme de sécurité.

La confrontation se déplace ensuite vers différents espaces de la région. Le Liban, la Syrie, l’Irak, Gaza et d’autres théâtres deviennent des terrains de compétition indirecte. Les réseaux armés, les partenaires régionaux, les opérations clandestines, le renseignement et le cyberespace permettent longtemps aux deux États de s’affronter sans entrer systématiquement dans une guerre ouverte. Mais plus cette confrontation indirecte se prolonge, plus les espaces périphériques deviennent eux-mêmes des composantes du conflit central.

Le programme nucléaire iranien ajoute une dimension supplémentaire. Pour Israël, la perspective d’un Iran susceptible d’acquérir la capacité de se rapprocher du seuil nucléaire militaire constitue depuis longtemps une question majeure de sécurité nationale. Pour l’Iran, les sanctions, les opérations clandestines et les pressions visant son programme nucléaire s’inscrivent dans une logique de confrontation et de souveraineté nationale. L’accord nucléaire de 2015, conclu entre l’Iran et plusieurs puissances internationales, avait créé un cadre destiné à limiter et à surveiller certaines activités iraniennes. Le retrait des États-Unis de cet accord en 2018 a profondément modifié le contexte. La question nucléaire est ainsi devenue à la fois un problème de non-prolifération et un symbole de la crise de confiance régionale et internationale.

Les confrontations directes de 2024 ont marqué une nouvelle étape dans cette évolution. Les échanges de frappes entre Israël et l’Iran ont montré que les anciennes zones grises coexistaient désormais avec des actions militaires assumées. En juin 2025, la guerre de douze jours, déclenchée par des frappes israéliennes contre l’Iran puis marquée par une intervention militaire américaine contre des installations nucléaires iraniennes, a encore élargi le champ du conflit. Le cessez-le-feu qui a suivi n’a pas supprimé les causes structurelles de la rivalité.

Le 28 février 2026, les frappes américaines et israéliennes contre l’Iran ont ouvert une nouvelle phase de la confrontation. Ses conséquences se sont étendues au Golfe et au détroit d’Ormuz, tandis que les efforts diplomatiques visant à interrompre les hostilités se poursuivaient. Au 12 octobre 2026, les échanges indirects entre Washington et Téhéran demeurent incertains. L’Iran examine la réponse américaine à sa proposition visant à rouvrir le détroit d’Ormuz, tandis que les médiations, notamment par l’intermédiaire du Qatar et du Pakistan, n’ont pas encore abouti à un règlement confirmé. La circulation maritime et les exportations énergétiques restent affectées par le conflit.

Cette évolution rappelle une réalité fondamentale: au Moyen-Orient contemporain, une guerre entre puissances régionales peut rapidement devenir une crise mondiale. Le détroit d’Ormuz, les marchés énergétiques, les chaînes d’approvisionnement, les infrastructures critiques et les économies dépendantes des importations rendent désormais impossible une lecture strictement bilatérale de la confrontation. La sécurité régionale est devenue inséparable de la sécurité énergétique, maritime, alimentaire et économique d’un espace beaucoup plus vaste. Les perturbations observées en 2026 montrent concrètement à quel point les décisions militaires peuvent avoir des conséquences bien au-delà du théâtre immédiat des opérations.

C’est précisément dans cette transformation que se trouve le paradoxe historique de la relation israélo-iranienne. Les deux États sont aujourd’hui séparés par des divergences profondes et une accumulation considérable de méfiance. Pourtant, leur histoire démontre que leur relation n’a jamais été figée. Elle a connu la reconnaissance, la coopération économique, l’interdépendance énergétique, les échanges techniques et la coopération sécuritaire, puis la rupture et la confrontation. Cette trajectoire ne permet pas de prédire une future réconciliation. Elle permet cependant d’établir une distinction essentielle: l’hostilité actuelle est une réalité politique et stratégique, mais elle n’est pas une loi naturelle des relations entre les deux États.

Dire que l’ennemi peut changer ne signifie ni nier les menaces présentes, ni minimiser les victimes des conflits, ni effacer les divergences idéologiques, ni renoncer aux impératifs de sécurité. Cela signifie qu’une politique régionale ne peut être durablement construite sur l’idée que la confrontation doit rester son unique principe organisateur. Le véritable enjeu analytique consiste à déterminer si des mécanismes peuvent être créés pour contenir les désaccords avant qu’ils ne deviennent des guerres, et si des intérêts communs peuvent progressivement modifier le calcul stratégique des acteurs.

L’histoire internationale offre plusieurs exemples de transformations comparables, même si aucun ne peut être transposé mécaniquement au Moyen-Orient. Les États-Unis et le Vietnam sont passés de la guerre à la normalisation diplomatique et au développement de relations économiques. La France et l’Allemagne ont transformé une rivalité militaire historique en coopération institutionnelle au cœur du projet européen. L’Égypte et Israël ont conclu un traité de paix en 1979 après plusieurs guerres, tandis que la Jordanie et Israël ont signé le leur en 1994. Ces expériences ne démontrent pas que toute confrontation peut automatiquement être résolue. Elles montrent qu’une relation internationale peut évoluer lorsque les intérêts, les institutions et les perceptions changent. La question n’est donc pas de savoir si Israël et l’Iran deviendront prochainement des partenaires. Une telle affirmation serait prématurée. La question stratégique est plus profonde: peut-on construire au Moyen-Orient un système dans lequel Israël et l’Iran, malgré leurs désaccords, puissent un jour être intégrés dans une architecture régionale de sécurité, de dialogue et de coopération?

Cette question marque la limite entre deux registres qu’il convient de distinguer avec rigueur. Jusqu’ici, le dossier relève de l’analyse: il examine une trajectoire historique, identifie des transformations stratégiques, observe les mécanismes de la rivalité et met en évidence les interdépendances qui dépassent désormais les capacités d’action d’un seul État. Ces éléments permettent de comprendre la nature du problème, mais ils ne déterminent pas mécaniquement sa solution. À partir de cette étape, CPGNNews passe explicitement du diagnostic à la proposition. Le Pacte global régional n’est donc ni un fait établi, ni une organisation existante, ni une prédiction sur l’avenir du Moyen-Orient. Il constitue une proposition normative et institutionnelle formulée à partir du problème que l’analyse vient de mettre en évidence. Autrement dit, l’analyse demande ce que la réalité régionale permet de comprendre; la proposition demande ce que les États pourraient décider de construire.

LA THÈSE DU PACTE GLOBAL RÉGIONAL

Selon l’analyse défendue par CPGNNews, le Moyen-Orient ne pourra probablement pas réduire durablement la récurrence de ses conflits par la seule supériorité militaire d’un acteur, la multiplication d’alliances concurrentes ou les médiations ponctuelles de puissances extérieures. Ces instruments peuvent jouer un rôle important dans la dissuasion, la défense et la désescalade, mais ils ne suffisent pas nécessairement à traiter l’ensemble des vulnérabilités qui structurent désormais la région.

À partir de ce constat, CPGNNews propose d’examiner la création progressive d’une architecture régionale permanente de coexistence, de sécurité, de coopération et de développement. Le Pacte global régional serait une proposition de politique régionale et d’organisation institutionnelle, non un traité existant, une organisation déjà constituée ou une prédiction sur l’évolution du Moyen-Orient.

Le projet ne part pas de l’hypothèse que les rivalités disparaîtront. Il repose au contraire sur la possibilité qu’elles persistent longtemps et sur la nécessité de construire des mécanismes capables de fonctionner malgré une confiance incomplète. Le Pacte ne serait donc ni un simple traité de paix ni une nouvelle alliance militaire. Il chercherait à inscrire progressivement les rapports de force dans un système où la prévention, la négociation, la transparence, l’interdépendance et le règlement pacifique des différends disposeraient d’une place institutionnelle permanente.

Il ne demanderait ni à Israël de renoncer à sa sécurité, ni à l’Iran à ses intérêts stratégiques, ni aux États arabes à leur souveraineté, ni à la Türkiye ou à l’Égypte à leurs ambitions régionales. Il ne viserait pas davantage à remplacer les relations des États avec Washington, Pékin, Moscou, Bruxelles ou d’autres partenaires. Il ajouterait un niveau de coopération régionale destiné à traiter les problèmes que les mécanismes strictement nationaux ou bilatéraux ne suffisent pas toujours à maîtriser.

Le principe central serait celui de l’interdépendance stratégique. L’eau, l’énergie, la sécurité alimentaire, les routes maritimes, le climat, les infrastructures numériques, la cybersécurité et l’intelligence artificielle dépassent déjà les frontières nationales. Ces vulnérabilités communes pourraient donc servir de fondements à une coopération pragmatique. La confiance ne serait pas une condition préalable absolue; elle pourrait progressivement devenir le résultat d’une coopération régulière, vérifiable et institutionnalisée.

Le Pacte serait également fondé sur la progressivité. Il ne devrait pas être conçu comme une institution définitive imposée dans son intégralité dès sa création. Il pourrait commencer par des mécanismes fonctionnels, puis s’élargir à mesure que leur utilité serait démontrée. Parmi les premières composantes envisageables figureraient un mécanisme permanent de prévention et de gestion des crises, des lignes directes entre les principaux centres de décision, une conférence régionale sur la sécurité et la coopération, un système d’alerte précoce, des procédures de notification concernant certaines activités militaires sensibles, un mécanisme de règlement pacifique des différends et des groupes de travail consacrés à l’eau, à l’énergie, aux infrastructures critiques, à la cybersécurité et à l’intelligence artificielle.

Le Pacte ne chercherait donc pas à créer immédiatement une communauté politique homogène. Il viserait à établir un système de coopération suffisamment robuste pour permettre la coexistence institutionnelle d’États qui ne partagent ni la même histoire, ni les mêmes intérêts, ni les mêmes orientations politiques. Sa pertinence, sa faisabilité et ses modalités devraient pouvoir être discutées, amendées ou contestées par les États concernés, les diplomates, les chercheurs, les organisations régionales et internationales ainsi que les sociétés civiles.

LE PÉRIMÈTRE RÉGIONAL PROPOSÉ

Le périmètre du Pacte doit être défini avec précision. Dans cette proposition, le Moyen-Orient désigne un espace stratégique centré sur la péninsule Arabique, le Levant, l’Irak, l’Iran et la Türkiye, avec une association fonctionnelle de l’Égypte et des États riverains de la mer Rouge lorsque les enjeux le justifient. Le noyau régional proposé comprendrait donc l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, le Qatar, Bahreïn, le Koweït, Oman, le Yémen, l’Irak, l’Iran, la Jordanie, Israël, la Palestine, le Liban, la Syrie, la Türkiye et l’Égypte.

Cette définition est une proposition institutionnelle de CPGNNews, non la reproduction du périmètre d’une organisation existante. Elle correspond à un espace dans lequel les questions de sécurité, d’énergie, d’eau, de commerce, de mobilité, de technologie et de stabilité sont étroitement liées. Le périmètre fonctionnel serait toutefois plus souple que le périmètre géographique. Le Pakistan, par exemple, se situe en dehors du noyau géographique retenu, mais entretient des relations stratégiques importantes avec plusieurs États du Golfe. Il pourrait donc être associé à certains mécanismes. Des États de la Corne de l’Afrique et de l’espace de la mer Rouge pourraient également participer aux dispositifs portant sur la sécurité maritime, les routes commerciales, l’énergie, l’alimentation ou la gestion des risques.

Le principe directeur serait celui d’un cœur régional, d’un environnement stratégique associé et d’une coopération internationale ouverte. Les puissances extérieures pourraient contribuer à certains mécanismes sans en devenir les centres de décision.

UNE ARCHITECTURE À TROIS NIVEAUX

Pour éviter d’exiger une adhésion intégrale de tous les États dès la création du Pacte, CPGNNews propose trois statuts: États membres, États associés et partenaires extérieurs. Cette différenciation répond à une difficulté fondamentale de toute architecture régionale: certains États pourraient être disposés à participer à des mécanismes techniques ou économiques avant d’accepter l’ensemble des engagements politiques et sécuritaires.

Les États membres constitueraient le cœur institutionnel et décisionnel du Pacte. Ils accepteraient ses principes fondamentaux, participeraient à ses institutions permanentes et assumeraient les obligations communes en matière de non-agression, de règlement pacifique des différends, de prévention des crises et de coopération. Selon les règles qui seraient négociées, ils pourraient accéder aux mécanismes d’alerte précoce, de consultation d’urgence, de coopération sécuritaire, de gestion de l’eau et de l’énergie, de cybersécurité, de protection des infrastructures critiques, de coopération scientifique et technologique et de règlement des différends. Ils pourraient proposer de nouveaux mécanismes, demander l’inscription de questions à l’ordre du jour et participer aux décisions relatives à l’évolution institutionnelle et à l’admission de nouveaux membres.

Les États associés formeraient un cercle de participation progressive. Ils pourraient adhérer à des mécanismes spécifiques, notamment dans les domaines de la sécurité maritime, de l’eau, de l’énergie, du climat, de la cybersécurité, de l’intelligence artificielle ou de la prévention des catastrophes. Ils pourraient présenter des propositions, participer aux groupes de travail et être consultés lorsqu’une question concerne directement leurs intérêts, sans disposer du même pouvoir de décision générale que les membres. Ce statut permettrait notamment à des États de l’environnement stratégique régional de participer à certains volets sans être artificiellement intégrés au noyau géographique.

Les partenaires extérieurs pourraient comprendre les États-Unis, l’Union européenne, la Chine, la Russie, l’Inde, le Japon, d’autres États, des organisations internationales, des institutions financières ou des organismes scientifiques. Ils pourraient apporter une expertise, contribuer au financement de programmes, soutenir des projets d’infrastructure ou de recherche et conclure des accords sectoriels avec le Pacte. Ils ne disposeraient pas d’un droit général de vote dans les organes politiques centraux. Dans cette conception, le Pacte serait régional dans sa décision et international dans sa coopération.

LES DROITS ATTACHÉS AUX STATUTS

La différenciation des statuts doit correspondre à des droits institutionnels réels et clairement définis. Les membres bénéficieraient des droits les plus complets: représentation dans les organes décisionnels, participation aux décisions politiques, accès aux mécanismes communs et possibilité de proposer des évolutions institutionnelles. Ils pourraient également bénéficier des mécanismes de solidarité prévus par le Pacte, selon les conditions et les limites définies dans son futur cadre juridique.

Les associés disposeraient de droits de participation et, dans les domaines auxquels ils ont souscrit, de droits de décision sectoriels. Ils pourraient participer aux consultations, aux groupes de travail et aux mécanismes techniques concernés, sans disposer du même pouvoir de décision générale que les membres. Les partenaires extérieurs bénéficieraient de droits de consultation, d’expertise et de coopération. Ils pourraient contribuer aux programmes qu’ils soutiennent et participer à certains mécanismes techniques selon les accords conclus, sans déterminer les orientations politiques générales du Pacte.

Cette organisation établirait une correspondance entre le degré d’engagement et le degré de participation institutionnelle. Elle ne créerait pas une hiérarchie de souveraineté entre les États; elle distinguerait les niveaux de responsabilité et de décision au sein d’une même architecture.

LES DROITS DE VOTE ET LA PRISE DE DÉCISION

Le principe de base serait celui de l’égalité souveraine des États membres: chaque membre disposerait d’une voix au sein de l’organe politique central. Les décisions ordinaires pourraient être adoptées à la majorité simple des membres présents et votants, sous réserve du quorum. Les décisions institutionnelles majeures pourraient nécessiter une majorité qualifiée des deux tiers, notamment pour l’admission de nouveaux membres, les modifications substantielles de l’architecture ou l’adoption de nouvelles obligations communes.

Les décisions engageant directement la sécurité collective exigeraient une procédure plus protectrice. Une simple majorité ne devrait pas pouvoir imposer à un État une décision majeure touchant directement à sa sécurité nationale. Ces décisions pourraient relever d’un consentement renforcé, dont les modalités précises seraient négociées dans le cadre juridique du Pacte. Le système devrait toutefois éviter qu’un seul État puisse bloquer systématiquement toute décision collective. Le consentement renforcé devrait donc être réservé à un nombre limité de questions explicitement définies comme fondamentales.

Les associés ne disposeraient pas d’un droit de vote général, mais pourraient bénéficier d’un droit de décision sectoriel dans les mécanismes auxquels ils participeraient pleinement. Les partenaires extérieurs ne voteraient pas dans les organes politiques centraux. Une règle d’impartialité procédurale pourrait enfin empêcher un État de participer à certaines décisions portant directement sur un manquement qui lui est imputé, tout en garantissant son droit d’être entendu, de présenter sa défense et de contester les éléments retenus contre lui.

LES OBLIGATIONS CORRESPONDANTES

La logique du Pacte reposerait sur une correspondance entre droits et responsabilités. Les membres assumeraient les obligations fondamentales de non-agression, de règlement pacifique des différends, de participation aux mécanismes de prévention des crises, de coopération de bonne foi, de respect des engagements communs et de contribution au financement institutionnel selon une formule restant à définir.

Les associés assumeraient les obligations correspondant aux mécanismes auxquels ils participent. Un État associé engagé dans un dispositif de sécurité maritime devrait respecter les règles communes de ce dispositif. Un associé participant à un programme hydrique devrait appliquer les obligations convenues en matière de partage d’informations et de coopération. Les partenaires extérieurs seraient liés par les accords spécifiques conclus avec le Pacte, qu’il s’agisse d’engagements financiers, techniques, scientifiques ou opérationnels, dans le respect de la confidentialité, des règles convenues et de la souveraineté des participants.

Une obligation générale pourrait s’appliquer à tous les participants: ne pas détourner les mécanismes de coopération du Pacte afin de préparer ou de faciliter une escalade contre un autre participant. Une architecture destinée à réduire les risques ne pourrait fonctionner si les informations, consultations et procédures créées à cette fin étaient utilisées pour aggraver la confrontation.

LES NEUF PILIERS DU PACTE

L’architecture proposée reposerait sur neuf piliers complémentaires: non-agression et règlement pacifique des différends; sécurité collective et prévention des crises; sécurité nucléaire et stratégique; sécurité maritime; sécurité énergétique; sécurité hydrique et climatique; coopération économique; coopération scientifique et technologique; gouvernance régionale de l’intelligence artificielle.

Ces piliers ne constitueraient pas neuf politiques isolées. Ils formeraient un même système. La sécurité énergétique dépend des routes maritimes; la stabilité économique est liée à l’eau et au climat; les infrastructures énergétiques et hydriques sont exposées aux cyberattaques; l’intelligence artificielle transforme le renseignement, les systèmes militaires, l’information et la protection des infrastructures. Le Pacte chercherait ainsi à passer d’une conception fragmentée de la sécurité à une conception plus systémique de la sécurité régionale.

LE SENS HISTORIQUE DU PROJET

La proposition du Pacte global régional trouve son origine intellectuelle dans un constat historique: les relations entre États peuvent changer radicalement lorsque les intérêts, les perceptions de sécurité et les institutions évoluent. L’histoire de l’Iran et d’Israël avant 1979 en fournit un exemple particulièrement frappant. Les transformations des relations entre la France et l’Allemagne, les États-Unis et le Vietnam, ou encore certains anciens adversaires du Moyen-Orient montrent également que la rivalité et la coopération ne sont pas nécessairement des catégories immuables.

Le Pacte ne prétend pas reproduire ces expériences. Il en retient une leçon institutionnelle: une paix durable ne peut dépendre uniquement de la volonté de dirigeants successifs; elle doit être soutenue par des mécanismes capables de résister aux changements politiques. La proposition ne repose donc pas sur l’idée que les États doivent se faire confiance immédiatement, mais sur celle qu’ils peuvent établir des règles leur permettant de fonctionner malgré la méfiance, puis laisser la confiance se développer au fil d’interactions vérifiables.

LE TEST ISRAËL–IRAN

Israël et l’Iran représentent le test le plus exigeant de cette architecture. Si le Pacte était réservé aux États qui entretiennent déjà des relations harmonieuses, il ne ferait que reproduire les alliances existantes. Sa véritable portée commencerait lorsqu’il deviendrait capable d’accueillir progressivement des États qui demeurent profondément opposés.

Cela ne signifie pas qu’Israël et l’Iran devraient devenir immédiatement membres, ni qu’ils devraient résoudre toutes leurs divergences avant toute participation. Cela signifie que l’architecture devrait être conçue de manière à rendre leur coexistence institutionnelle possible lorsque les conditions politiques le permettraient. La question fondamentale ne serait donc pas de demander aux adversaires de devenir amis, mais de construire un système dans lequel ils pourraient devenir des voisins capables de gérer leurs désaccords au moyen de procédures reconnues.

DE L’ÉQUILIBRE DE LA PEUR À L’ÉQUILIBRE DES INTÉRÊTS

Le changement de paradigme proposé par CPGNNews réside dans le passage progressif d’une logique fondée exclusivement sur la dissuasion et le rapport de force à une logique qui ajouterait à ces instruments un équilibre des intérêts communs. Le Moyen-Orient a longtemps été structuré par les rivalités, les alliances, les garanties extérieures et la recherche d’avantages stratégiques. Ces instruments continueront probablement d’exister. Le Pacte ne chercherait pas à les abolir, mais à leur ajouter un niveau institutionnel dans lequel les États auraient également intérêt à préserver des infrastructures, des ressources, des chaînes économiques et des capacités communes.

Plus les États auraient de projets et de mécanismes communs à protéger, plus le coût de la confrontation pourrait augmenter. Plus les moyens de communication seraient permanents, plus le risque de mauvaise interprétation pourrait diminuer. Plus les procédures de prévention seraient institutionnalisées, plus certaines crises pourraient être traitées avant de devenir des guerres. La coopération ne supprimerait donc pas nécessairement la rivalité; elle modifierait progressivement l’environnement dans lequel celle-ci s’exerce.

UNE ARCHITECTURE, PAS ENCORE UN TRAITÉ

Il est essentiel de distinguer la proposition stratégique du Pacte de sa future rédaction juridique. Le présent document ne constitue pas le traité constitutif du Pacte global régional. Il en définit l’architecture intellectuelle, géopolitique et institutionnelle: sa raison d’être, son périmètre, ses niveaux de participation, ses droits, ses principes de vote, ses obligations, ses premiers mécanismes et ses neuf piliers.

La rédaction du Pacte devrait constituer une étape distincte. Elle transformerait cette architecture en dispositions juridiquement précises: préambule, principes, définitions, catégories de membres, institutions, compétences, procédures de décision, mécanismes de sécurité, financement, règlement des différends, adhésion, suspension, retrait, amendements, relations avec les organisations internationales et dispositions finales. Cette séparation est volontaire. Avant de rédiger les articles d’un instrument juridique, il faut déterminer avec suffisamment de précision quelle institution l’on veut créer, quels problèmes elle doit résoudre et quelles limites elle doit respecter.

CONCLUSION DU REGARD

L’histoire israélo-iranienne démontre une réalité essentielle: les relations internationales ne sont pas condamnées à reproduire indéfiniment leur passé. La coopération qui existait avant 1979 ne peut être restaurée à l’identique, pas plus que les décennies de confrontation ne peuvent être effacées. Cette histoire montre néanmoins qu’une relation entre deux États peut changer de nature lorsque leurs intérêts, leurs perceptions de sécurité et leur environnement régional se transforment.

Le Pacte global régional part de cette réalité sans en tirer de promesse irréaliste. Il ne demande pas aux États de renoncer à leurs intérêts, à leur souveraineté ou à leurs alliances. Il propose de construire progressivement un niveau supplémentaire de sécurité, fondé sur la prévention, la communication, la transparence, l’interdépendance et la coopération. Son ambition est de transformer un espace où les États cherchent principalement à se protéger les uns contre les autres en un espace où ils disposeraient également d’institutions pour faire face ensemble aux risques qu’aucun ne peut maîtriser seul.

L’eau, l’énergie, le climat, les routes maritimes, les infrastructures critiques, la cybersécurité, l’intelligence artificielle et la sécurité alimentaire ne connaissent pas les frontières politiques. Ils obligent déjà les États à tenir compte de réalités qu’ils ne peuvent plus traiter séparément. Le Pacte ne serait donc pas l’aboutissement de la paix, mais une infrastructure susceptible de rendre une paix durable plus institutionnellement possible.

Son premier objectif ne serait pas de demander aux ennemis de devenir immédiatement amis, mais de permettre à des États profondément différents de devenir des voisins capables de gérer leurs différends sans transformer chaque crise en menace pour toute la région. L’histoire a montré qu’un partenaire pouvait devenir un ennemi. Le défi du XXIe siècle est de construire les institutions capables d’empêcher que l’ennemi demeure une destinée.

NOTE MÉTHODOLOGIQUE

Ce dossier adopte une approche historique, géopolitique, institutionnelle et prospective afin de replacer la confrontation entre Israël et l’Iran dans une temporalité plus large que celle des crises militaires contemporaines. Il examine l’histoire des relations entre les deux États avant 1979, l’évolution de leurs perceptions réciproques, les mécanismes de la confrontation indirecte, les affrontements directs apparus au cours des dernières années et les transformations de l’environnement stratégique régional. Il élargit ensuite l’analyse aux questions de sécurité collective, d’énergie, d’eau, de climat, de technologie et d’intelligence artificielle.

La démarche distingue les faits historiquement documentés, les déclarations officielles, les analyses institutionnelles, les interprétations des chercheurs et des médias et les hypothèses prospectives formulées dans le cadre du dossier. Une attention particulière est accordée aux événements de 2024 à 2026, période au cours de laquelle la confrontation israélo-iranienne et ses conséquences régionales ont évolué rapidement. Dans un contexte où certaines informations apparaissent d’abord sous la forme de déclarations de parties engagées dans le conflit, de renseignements incomplets ou d’évaluations susceptibles d’être révisées, les affirmations sont confrontées, lorsque cela est possible, à plusieurs catégories de sources. Lorsqu’une donnée demeure incertaine, controversée ou dépendante d’une interprétation, cette distinction doit être conservée plutôt que de transformer une hypothèse en fait établi.

La partie consacrée au Pacte global régional relève d’une logique différente. Elle constitue une proposition prospective et normative de CPGNNews et ne décrit ni un traité existant ni une institution déjà constituée. Elle examine la possibilité d’une architecture régionale capable d’organiser progressivement la coexistence et la coopération entre des États qui appartiennent aujourd’hui à des systèmes de sécurité différents ou entretiennent des relations d’hostilité. Les propositions relatives à la sécurité collective, à la non-agression, à la sécurité nucléaire, à la sécurité maritime, à l’énergie, à l’eau, au climat, à la coopération économique, à la technologie et à la gouvernance de l’intelligence artificielle doivent être comprises comme les composantes d’une réflexion institutionnelle destinée à nourrir le débat.

Les horizons 2030, 2050 et 2100 doivent être lus dans le même esprit. Ils ne constituent pas des prédictions. Ils servent à examiner plusieurs trajectoires possibles à partir des tendances observables et à mesurer ce que pourraient produire la poursuite de la fragmentation, une stabilisation partielle ou la construction progressive de nouvelles interdépendances régionales. Cette démarche permet de poser une question centrale: quelles institutions, quelles garanties et quelles formes de coopération seraient nécessaires pour qu’une région longtemps structurée par la méfiance transforme progressivement ses vulnérabilités communes en intérêts partagés?

L’ensemble du dossier repose enfin sur un principe éditorial essentiel: comprendre un conflit ne signifie pas adopter le récit de l’un de ses protagonistes. L’ambition de CPGNNews est d’examiner les intérêts, les perceptions, les contraintes, les choix et les responsabilités des différents acteurs sans effacer les conséquences humaines des décisions stratégiques. L’histoire, le droit international, la sécurité des populations, le développement économique, les transformations technologiques et la dignité humaine sont considérés comme des dimensions complémentaires d’une même question. Ce dossier constitue, dans cette perspective, une contribution indépendante au débat international. Il ne prétend pas épuiser la complexité du Moyen-Orient; il cherche à créer un espace de réflexion où l’histoire puisse éclairer le présent et où l’imagination institutionnelle puisse contribuer à penser l’avenir.

REMERCIEMENTS

La réalisation d’un dossier de cette ampleur repose sur un travail de recherche, de vérification, de lecture et de confrontation intellectuelle avec une production considérable de documents historiques, diplomatiques, universitaires, institutionnels et journalistiques. CPGNNews exprime sa reconnaissance aux historiens, chercheurs, universitaires, diplomates, journalistes, organisations internationales, centres de recherche et observateurs indépendants dont les travaux contribuent à la compréhension de l’évolution du Moyen-Orient, des relations entre Israël et l’Iran, de la sécurité régionale, des enjeux énergétiques et hydriques et des implications stratégiques des nouvelles technologies. Les institutions qui rendent accessibles leurs archives, rapports, données et documents de référence jouent un rôle essentiel, car la qualité d’une analyse dépend en grande partie de la qualité de la documentation sur laquelle elle repose.

CPGNNews adresse également sa considération aux journalistes et aux professionnels de l’information qui travaillent dans des environnements de crise souvent extrêmement difficiles. Leur travail contribue à documenter les événements, à rendre visibles les conséquences humaines des conflits, à suivre les négociations diplomatiques et à confronter les récits officiels à la réalité observée sur le terrain. La mention de ces sources ne constitue pas une approbation automatique de chacune de leurs analyses ou positions; elle reconnaît la valeur du travail documentaire et journalistique nécessaire à une compréhension sérieuse des événements.

Au-delà des institutions et des professionnels de l’information, ce dossier rend hommage aux populations du Moyen-Orient, qui demeurent les premières concernées par les décisions prises au nom de la sécurité, de la souveraineté, de la puissance et de la géopolitique. Derrière les doctrines militaires, les cartes stratégiques, les négociations diplomatiques et les rapports de force se trouvent des sociétés humaines qui aspirent à vivre, à travailler, à transmettre, à se développer et à construire un avenir qui ne soit pas indéfiniment défini par la peur et la guerre. C’est également à partir de cette réalité humaine que CPGNNews entend poursuivre son travail: comprendre les transformations du monde avec rigueur, sans renoncer à la dignité de celles et ceux qui les vivent.

SOURCES, RÉFÉRENCES ET DOCUMENTS CONSULTÉS

La documentation mobilisée pour ce dossier relève de plusieurs catégories complémentaires. Les archives diplomatiques et les documents historiques constituent une base importante pour reconstruire les relations entre Israël et l’Iran avant et après la révolution de 1979. Une place particulière est accordée aux documents du U.S. Department of State, Office of the Historian, notamment aux volumes de Foreign Relations of the United States (FRUS) consacrés aux périodes 1958–1960, 1964–1968 et 1969–1976. Ces archives sont complétées par les travaux de l’Encyclopaedia Iranica, notamment son étude consacrée aux relations entre Israël et l’Iran, qui retrace la reconnaissance de facto de 1950, les échanges économiques et techniques, la coopération sécuritaire et la rupture provoquée par la révolution iranienne.

Pour les questions contemporaines relatives au nucléaire, à la sécurité régionale, au droit international et aux conséquences humanitaires des conflits, le dossier s’appuie notamment sur les publications et documents des Nations Unies, de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Ces sources institutionnelles permettent également d’aborder le droit international humanitaire, la protection des populations civiles, les technologies militaires émergentes, les systèmes autonomes et les enjeux posés par l’intelligence artificielle dans les domaines de la sécurité et de la guerre.

Les dimensions économiques, énergétiques, hydriques et climatiques sont examinées à partir des travaux d’organisations internationales et d’institutions spécialisées, notamment l’Agence internationale de l’énergie, le Fonds monétaire international et la Banque mondiale. S’y ajoutent les données et analyses relatives aux marchés énergétiques, au trafic maritime, aux chaînes d’approvisionnement et au rôle stratégique du détroit d’Ormuz. Les publications de la Banque mondiale de juin et d’octobre 2026 sont particulièrement pertinentes pour apprécier les conséquences économiques régionales du conflit et des perturbations du trafic maritime. Elles doivent toutefois être interprétées selon leur périmètre géographique et les hypothèses retenues dans leurs projections.

Le dossier a également pris en considération des travaux de centres de recherche et d’institutions spécialisées dans les relations internationales, la sécurité du Moyen-Orient, la prolifération nucléaire, la géopolitique de l’énergie, les technologies émergentes et les transformations de l’ordre international, parmi lesquels le Council on Foreign Relations et diverses publications universitaires et spécialisées. Ces travaux servent à contextualiser les événements, à confronter les interprétations et à identifier les principales controverses analytiques, sans considérer une institution ou un courant de pensée comme une source automatiquement définitive.

Pour le suivi des événements les plus récents, notamment les développements militaires et diplomatiques de 2024 à 2026, les négociations, les initiatives de désescalade et les perturbations affectant le détroit d’Ormuz, le dossier utilise également la presse internationale de référence, notamment Reuters. Les informations journalistiques doivent être considérées en tenant compte de leur date de publication, de leur caractère confirmé ou déclaré et de la distinction entre faits rapportés, déclarations des parties et interprétations analytiques. Lorsque la nature d’une information est particulièrement déterminante, la confrontation avec des sources institutionnelles ou primaires doit être privilégiée chaque fois qu’elle est possible.

Les développements consacrés à l’intelligence artificielle et aux technologies émergentes s’appuient sur des documents des Nations Unies, du CICR, d’institutions scientifiques et technologiques ainsi que de centres de recherche spécialisés dans la cybersécurité, les systèmes autonomes, la désinformation, les infrastructures critiques et les usages stratégiques de l’intelligence artificielle. Cette documentation permet d’examiner l’IA non seulement comme un instrument de puissance militaire ou économique, mais aussi comme un domaine dans lequel les États du Moyen-Orient pourraient être confrontés à des risques communs et développer, le cas échéant, des mécanismes de coopération.

Le Pacte global régional présenté dans ce dossier constitue une proposition prospective originale de CPGNNews. Il ne correspond ni à un traité en vigueur ni à une organisation régionale existante. Sa conception s’inspire cependant de l’étude comparative d’expériences internationales de prévention des conflits, de coopération régionale, de contrôle des armements, de diplomatie multilatérale et d’intégration économique. Les neuf piliers proposés résultent d’une synthèse prospective visant à examiner les conditions institutionnelles qui pourraient, à long terme, permettre au Moyen-Orient de passer d’une logique dominée par la dissuasion et la méfiance à une architecture davantage fondée sur la prévisibilité, la coopération et l’interdépendance.

Dans l’ensemble, les sources doivent être appréciées selon leur origine, leur date, leur objectif, leur méthodologie et leur degré de vérifiabilité. Les sources primaires sont privilégiées lorsqu’elles permettent d’établir les faits; les sources secondaires contribuent à la contextualisation et à la comparaison des interprétations. Aucune source ne doit être considérée comme infaillible par principe. La présence d’une référence dans cette documentation ne signifie pas que CPGNNews adhère à toutes les positions, analyses ou conclusions qu’elle contient. Les opinions, déclarations et évaluations attribuées à des gouvernements, des organisations, des chercheurs ou des médias demeurent celles de leurs auteurs respectifs. L’analyse, la synthèse et les propositions développées dans ce dossier relèvent de la responsabilité éditoriale de CPGNNews.

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Par Yvon BONHOMME
Chercheur indépendant, essayiste, analyste géopolitique et spécialiste en gouvernance
Editor-in-Chief, CPGNNews

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