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GIORGIA MELONI, L’ITALIE APRÈS LE RECORD

QUATRE ANNÉES DE STABILITÉ, UN PAYS TOUJOURS EN QUÊTE DE TRANSFORMATION ET UNE NOUVELLE BATAILLE POUR L’AVENIR DE L’EUROPE.

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GRAND DOSSIER EXCLUSIF CPGNNews

Enquête sur la trajectoire politique de Giorgia Meloni, la transformation de l’Italie, la nouvelle droite européenne et les recompositions de la puissance italienne au cœur de l’Europe.

PATRICK MOISE

Analyste géopolitique | Journaliste

Depuis Madrid, Espagne | Recherche, analyse et réflexion sur l’Italie, l’Europe, les dynamiques politiques contemporaines et les transformations de la puissance européenne.

CPGNNews,
CaribPulse Global News Network
| septembre 2026.

Born in the Caribbean, Open to the World!

1414 JOURS: LE MOMENT OÙ LA STABILITÉ EST DEVENUE UN PROGRAMME POLITIQUE

Bari, septembre 2026. Il y a, dans certaines scènes politiques, une ironie discrète que les slogans de campagne ne peuvent jamais complètement effacer. Lorsqu’un gouvernement célèbre sa longévité, il ne célèbre pas seulement le temps écoulé. Il affirme implicitement que le temps lui-même constitue une preuve de réussite. C’est exactement ce qui s’est produit en Italie au début du mois de septembre, lorsque Giorgia Meloni est apparue à Bari pour célébrer un record qui, dans toute autre démocratie européenne, pourrait sembler presque administratif, mais qui prend en Italie une portée historique: son gouvernement est devenu le plus durable de la République depuis 1946, dépassant le précédent record détenu par le deuxième gouvernement de Silvio Berlusconi. Le 4 septembre, le compteur atteignait 1 413 jours selon les décomptes de la presse italienne et internationale, avant de poursuivre sa progression au lendemain du record. Meloni a présenté cette continuité comme la principale réussite politique de son gouvernement, en soutenant que la stabilité avait permis de restaurer la confiance, de renforcer la crédibilité financière du pays et de donner à l’Italie une voix plus affirmée en Europe et dans les relations internationales.

Le symbole n’est pas secondaire. Depuis la naissance de la République, l’Italie a connu 68 gouvernements et 31 présidents du Conseil, avec une durée moyenne d’environ quatorze mois par gouvernement. Le système parlementaire italien a longtemps produit une forme particulière d’instabilité: les majorités pouvaient survivre à plusieurs changements de coalition, les partis pouvaient se recomposer sans que le rapport de forces électoral soit entièrement bouleversé et un même cycle politique pouvait connaître plusieurs gouvernements successifs. Cette instabilité institutionnelle ne signifiait pas nécessairement que l’État italien était incapable de fonctionner, mais elle nourrissait une perception durable de fragilité gouvernementale. La longévité de Meloni intervient donc dans un contexte où la continuité de l’exécutif est devenue, à elle seule, un objet politique.

Il faut pourtant résister à une première facilité d’interprétation. La durée n’est pas la réforme. La continuité n’est pas la transformation. La stabilité ne constitue pas davantage, par elle même, un indicateur suffisant de prospérité. Elle peut être la condition nécessaire d’une politique publique ambitieuse, mais elle n’en constitue jamais la preuve. Un gouvernement qui reste en fonction pendant quatre années dispose d’un avantage considérable sur un gouvernement qui survit quelques mois: il peut planifier, investir, réformer, corriger ses erreurs, négocier avec ses partenaires et inscrire ses décisions dans une stratégie de long terme. Mais cet avantage produit également une obligation politique plus lourde. À mesure que le temps passe, il devient plus difficile d’attribuer les insuffisances persistantes aux gouvernements précédents, aux crises héritées ou à l’instabilité institutionnelle. Le temps qui protège d’abord le pouvoir finit par exposer son bilan.

C’est précisément ce qui rend l’expérience de Giorgia Meloni si intéressante. Son gouvernement n’est ni l’échec annoncé par certains de ses adversaires au moment de son arrivée au pouvoir, ni la réussite sans réserve que suggère parfois sa propre communication. Il se situe dans un espace beaucoup plus complexe, celui d’un pays qui a effectivement retrouvé une certaine stabilité politique et une meilleure crédibilité financière, mais qui reste confronté à des faiblesses structurelles profondes. Le Fonds monétaire international estime que l’économie italienne a progressé de 0,5% en 2025 et anticipe encore une croissance modeste de 0,5% en 2026, tandis que la Commission européenne prévoit elle aussi 0,5% pour 2026. Le déficit public a été ramené à 3,1% du PIB en 2025 et devrait atteindre 2,9% en 2026, ce qui constitue un progrès significatif par rapport aux années marquées par les déficits exceptionnels de la période pandémique et postpandémique. Mais la dette publique, elle, reste proche de 137% du PIB et devrait encore augmenter avant d’amorcer une décrue plus nette selon les projections disponibles. L’Italie a donc amélioré certains de ses équilibres sans résoudre la contradiction fondamentale entre une dette très élevée et une croissance structurellement faible.

Le marché du travail fournit un autre exemple de cette réalité à plusieurs niveaux. En juillet 2026, l’Italie comptait environ 24,37 millions de personnes occupées, avec un taux d’emploi de 63,2% et un taux de chômage de 5,8%. Sur un an, le nombre d’occupés avait augmenté de 307 000, tandis que le chômage avait diminué. Ces données constituent indéniablement un résultat positif et permettent au gouvernement de soutenir que sa politique économique a contribué à consolider l’emploi. Mais les mêmes statistiques révèlent également des limites que le seul taux de chômage ne permet pas de percevoir. Le chômage des jeunes atteignait encore 18,9% en juillet, et le taux d’inactivité des 15 à 64 ans demeurait à 32,8%. L’Italie continue donc à souffrir d’une participation au marché du travail insuffisante au regard de ses besoins démographiques et économiques, particulièrement chez les femmes et les jeunes.

La question salariale ajoute une autre dimension au paradoxe. Les rémunérations contractuelles progressent, mais leur évolution doit être replacée dans un environnement marqué par les chocs inflationnistes des dernières années et par le retard accumulé dans les renouvellements de nombreux contrats collectifs. En juin 2026, l’indice des rémunérations contractuelles horaires progressait de 2,4% sur un an, tandis que la rémunération horaire moyenne avait augmenté de 2,6% sur la première moitié de l’année. Dans le même temps, l’inflation harmonisée atteignait 3,2% en août selon les premières estimations disponibles. Le problème italien ne peut donc pas être résumé par une opposition simpliste entre «emploi en hausse» et «pouvoir d’achat en baisse». Il faut regarder la dynamique simultanée des salaires, des prix, de la productivité et de la participation au marché du travail. C’est cette combinaison qui détermine la capacité réelle des ménages à améliorer leur niveau de vie.

La croissance confirme cette impression de stabilité sans accélération. Les données nationales publiées par Istat montrent qu’au deuxième trimestre 2026 le produit intérieur brut italien a progressé de 0,2% par rapport au trimestre précédent et de 1,0% sur un an. Ces chiffres sont loin d’indiquer une économie en récession, mais ils ne correspondent pas non plus à une phase de transformation économique spectaculaire. À titre de comparaison, la zone euro a progressé de 0,6% au deuxième trimestre sur une base trimestrielle selon Eurostat, tandis que l’Union européenne progressait de 0,7%. L’écart rappelle que la question italienne n’est pas seulement celle de la survie économique, mais celle de la capacité à produire une croissance suffisamment robuste pour absorber le poids de la dette, financer les services publics, améliorer les salaires et répondre à la crise démographique.

C’est ici que le récit politique de la stabilité rencontre sa première limite intellectuelle. L’Italie de Meloni n’est pas une Italie immobilisée. Elle a connu des changements importants, notamment dans l’emploi, la politique migratoire, la politique de défense, la relation avec Washington, la place de Rome dans le débat européen et la stratégie méditerranéenne. Mais les transformations les plus profondes, celles qui touchent la productivité, l’éducation, la santé, l’administration publique, la démographie, les salaires et la structure territoriale de l’économie, demeurent beaucoup plus difficiles à mesurer. Reuters relevait à la fin août que plusieurs des grandes réformes institutionnelles voulues par le gouvernement avaient rencontré des obstacles majeurs, alors que les mesures relatives à la sécurité et à l’ordre public avaient connu davantage de succès. Cette différence entre la capacité à légiférer rapidement sur certains sujets et la difficulté à transformer les structures profondes de l’État constitue l’un des fils conducteurs du bilan Meloni.

Il faut également regarder la dimension institutionnelle. Meloni est arrivée au pouvoir avec la promesse implicite d’apporter non seulement une nouvelle majorité mais une nouvelle architecture politique. Le renforcement du rôle du président du Conseil, la réforme de la justice et l’autonomie différenciée figuraient parmi les grands chantiers susceptibles de modifier durablement l’équilibre de la République. Or plusieurs de ces projets ont été ralentis, contestés ou partiellement remis en cause. La réforme judiciaire a été rejetée par référendum, tandis que le projet de renforcement direct du pouvoir du président du Conseil a rencontré de sérieux obstacles parlementaires et politiques. La Cour constitutionnelle a également limité certains éléments de la réforme sur l’autonomie régionale. Le gouvernement a donc obtenu ce que les gouvernements italiens obtiennent rarement, le temps, sans encore démontrer qu’il pouvait convertir ce temps en une refonte institutionnelle de même ampleur.

La politique migratoire offre une contradiction différente. Sur ce terrain, Meloni a effectivement déplacé le centre du débat. La réduction des arrivées irrégulières, les accords avec les pays de transit, la coopération avec la Tunisie et la Libye, ainsi que l’expérience controversée des centres en Albanie ont contribué à transformer le débat italien et, dans une certaine mesure, européen. La politique de contrôle des frontières n’est plus présentée seulement comme une réponse italienne à une crise méditerranéenne; elle devient un élément d’une réflexion européenne plus large sur l’externalisation des procédures, les pays de transit et la capacité des États à contrôler leurs frontières. Mais cette stratégie a également placé Rome au centre de controverses juridiques et humanitaires, notamment lorsque les juridictions italiennes ont contesté certains dispositifs gouvernementaux. Là encore, le bilan ne peut être compris qu’en tenant ensemble l’efficacité politique revendiquée par le gouvernement et les limites juridiques auxquelles il se heurte.

La dimension internationale complète le tableau. La Meloni de 2026 est difficilement comparable à la dirigeante de Fratelli d’Italia qui, quelques années plus tôt, construisait son identité dans l’opposition. Son gouvernement a choisi un ancrage atlantique clair, soutenu l’Ukraine, maintenu une relation étroite avec Washington et cherché à faire de la Méditerranée élargie un espace stratégique pour l’Italie. Cette orientation a contribué à rassurer plusieurs partenaires occidentaux qui s’interrogeaient initialement sur l’arrivée au pouvoir d’une dirigeante issue de la droite radicale. Mais cette normalisation internationale ne signifie pas disparition de la conflictualité idéologique. Meloni reste une dirigeante conservatrice qui a fait de la souveraineté nationale, de la sécurité, de la famille et du contrôle migratoire des éléments essentiels de son identité politique. Son évolution n’est donc pas celle d’un abandon de ses origines, mais celle d’une adaptation de ces origines aux exigences du gouvernement d’une grande démocratie européenne.

C’est peut être ce qui explique le mieux la longévité du gouvernement. Meloni a compris qu’une droite nationale ne pouvait pas gouverner durablement l’Italie en restant enfermée dans une posture permanente de contestation. Elle devait devenir gouvernementale sans perdre complètement ce qui constituait son identité. Elle devait rassurer les marchés sans abandonner son discours social et national. Elle devait travailler avec Bruxelles sans renoncer à la souveraineté. Elle devait rester proche de Washington sans réduire la politique étrangère italienne à l’alignement américain. Elle devait contrôler l’immigration sans ignorer les contraintes du droit européen et du droit italien. Elle devait enfin maintenir une coalition composée de sensibilités différentes tout en conservant la prééminence de Fratelli d’Italia.

Cette capacité d’adaptation constitue probablement la véritable réussite politique de Giorgia Meloni. Elle a transformé une formation autrefois périphérique en force centrale du système italien et a démontré qu’une dirigeante issue de la droite postfasciste pouvait devenir une interlocutrice reconnue des institutions européennes et des principales capitales occidentales. Mais cette réussite contient également une interrogation historique. Plus Meloni s’est normalisée à l’extérieur, plus elle a dû répondre à une question intérieure: jusqu’où peut aller la normalisation sans modifier la substance politique qui a permis son ascension?

À l’approche des élections de 2027, cette question devient encore plus importante. La stabilité qui constituait hier une promesse devient aujourd’hui un bilan à défendre. Les électeurs ne devront plus seulement décider s’ils veulent conserver un gouvernement stable. Ils devront juger ce que ce gouvernement a produit pendant le temps exceptionnel dont il a disposé. La croissance, les salaires, la démographie, les services publics, la dette, la migration, les institutions et la position internationale de l’Italie seront alors examinés ensemble, non plus comme des dossiers séparés mais comme les différentes dimensions d’une même expérience politique.

Le record de Giorgia Meloni est donc réel, historique et politiquement significatif. Mais il ne répond pas encore à la question essentielle. Il démontre qu’un gouvernement italien peut durer. Il reste à démontrer qu’il peut utiliser cette durée pour changer profondément le pays.

C’est à partir de cette tension que commence véritablement l’histoire de Giorgia Meloni: non pas l’histoire d’une femme politique qui a réussi à rester au pouvoir, mais celle d’un gouvernement auquel la longévité impose désormais une responsabilité beaucoup plus exigeante, celle de prouver que la stabilité n’était pas seulement une méthode pour conserver le pouvoir, mais le moyen de produire une transformation durable de l’Italie.

L’ITALIE QUI CHANGE DE RYTHME

1. UNE RÉPUBLIQUE CONSTRUITE SUR L’INSTABILITÉ

Pour comprendre ce que représente réellement la longévité du gouvernement de Giorgia Meloni, il faut commencer par une donnée qui paraît presque banale lorsqu’elle est réduite à une statistique, mais qui devient beaucoup plus significative lorsqu’on la replace dans l’histoire politique italienne. Depuis la naissance de la République en 1946, l’Italie a connu une succession de gouvernements suffisamment rapide pour que l’instabilité fasse partie de la culture politique du pays. Reuters rappelle qu’en quatre vingt ans, la République a vu se succéder 68 gouvernements. La comparaison avec le gouvernement actuel est donc particulièrement frappante: celui qui a prêté serment le 22 octobre 2022 a franchi en septembre 2026 le seuil qui lui permet de devenir le plus durable de toute l’histoire républicaine italienne, dépassant le deuxième gouvernement de Silvio Berlusconi, qui avait tenu 1 412 jours.

Cette succession n’a jamais signifié que l’Italie était incapable de gouverner. Ce serait une lecture trop simple de son histoire. Le pays a produit des gouvernements capables d’adopter des réformes majeures, de conduire des transformations économiques profondes, de participer à la construction européenne et de jouer un rôle déterminant dans les équilibres internationaux. Il a également connu des périodes de remarquable continuité politique à l’intérieur de certaines coalitions ou sous certains chefs de gouvernement. Mais la mécanique institutionnelle et partisane de la République italienne a longtemps favorisé les recompositions, les coalitions complexes, les changements de majorité et les gouvernements de transition. La durée moyenne relativement courte des gouvernements a ainsi créé une culture politique dans laquelle la capacité à survivre à une crise pouvait parfois devenir un objectif presque aussi important que la capacité à transformer l’État.

C’est précisément cette tradition que Giorgia Meloni est venue interrompre. Son gouvernement n’est pas seulement devenu plus ancien que ceux qui l’ont précédé immédiatement; il a transformé la durée elle même en argument politique. La stabilité n’est plus présentée comme une conséquence heureuse de la victoire électorale de 2022. Elle est devenue, dans le discours de la majorité, une réalisation à part entière. À Bari, au moment de célébrer le record, Meloni a explicitement défendu l’idée selon laquelle la continuité de son gouvernement avait permis de restaurer la crédibilité financière de l’Italie, de renforcer sa position européenne et internationale et de poursuivre une politique économique sans les ruptures permanentes qui avaient caractérisé une partie de l’histoire récente du pays.

Cette transformation du temps en argument politique mérite d’être prise au sérieux. Elle ne relève pas simplement de la communication d’un parti qui cherche à célébrer une performance symbolique. Elle touche à une question beaucoup plus profonde de la démocratie contemporaine: qu’est ce qu’un gouvernement doit produire lorsqu’il dispose enfin du temps politique que ses prédécesseurs n’avaient pas? La stabilité permet elle de gouverner mieux, ou permet elle seulement de gouverner plus longtemps? La question est essentielle parce que la durée n’a pas de valeur politique autonome. Un gouvernement peut être fragile et réformateur. Il peut être stable et immobile. Il peut durer parce qu’il accomplit une transformation profonde, mais il peut aussi durer parce qu’il évite les décisions susceptibles de provoquer des conflits majeurs avec une partie de la société, de la coalition ou de l’électorat. C’est ici que commence le véritable examen du bilan Meloni. Le record est incontestable. Son interprétation ne l’est pas.

2. LE RECORD MELONI ET LA FIN D’UNE EXCEPTION ITALIENNE?

La particularité du moment actuel apparaît encore davantage lorsque l’on regarde la trajectoire des gouvernements italiens depuis la Seconde Guerre mondiale. Le gouvernement Meloni a été formé après les élections de 2022 par une coalition dominée par Fratelli d’Italia et associant la Lega de Matteo Salvini et Forza Italia, aujourd’hui dirigée par Antonio Tajani après la disparition de Silvio Berlusconi. Cette coalition a traversé des désaccords internes, des crises politiques et des divergences sur plusieurs dossiers européens et internationaux sans connaître la rupture gouvernementale qui aurait pu paraître plausible dans un système aussi fragmenté.

Cette capacité à rester ensemble constitue probablement l’une des réussites politiques les plus importantes de Giorgia Meloni. Elle ne doit pas être sous estimée. Diriger une coalition de droite composée de traditions politiques différentes suppose de maintenir des équilibres permanents entre les intérêts du parti dominant, les ambitions de ses partenaires, les attentes de l’électorat et les contraintes européennes. Fratelli d’Italia porte une histoire issue de la droite nationale et post fasciste, la Lega conserve une tradition plus ancienne de souverainisme et de contestation du centralisme romain, tandis que Forza Italia représente une droite libérale et pro européenne construite autour de l’héritage de Berlusconi. La coalition n’est donc pas naturellement homogène. Sa survie tient autant à la position dominante de Meloni qu’à la conscience, chez ses partenaires, du coût politique qu’aurait représenté une rupture.

Cette stabilité a également été facilitée par une réalité électorale: Fratelli d’Italia est demeuré le principal parti de la coalition et Meloni a réussi à occuper un espace politique suffisamment large pour empêcher, jusqu’ici, l’émergence d’une alternative à droite capable de la remplacer. Mais cet équilibre commence à être soumis à de nouvelles tensions. L’apparition et la progression de Futuro Nazionale autour de l’ancien général Roberto Vannacci introduisent une concurrence située plus à droite sur des thèmes tels que l’immigration, la sécurité, l’identité nationale et la critique de certaines politiques européennes. Reuters relevait déjà, à la fin août 2026, que cette nouvelle force pouvait contribuer à fragmenter davantage l’espace conservateur à l’approche des élections de 2027.

Le paradoxe est donc intéressant. Meloni a réussi à stabiliser la droite italienne au moment même où elle a commencé à produire une nouvelle concurrence à sa droite. Son succès de longévité pourrait ainsi créer les conditions d’une recomposition future du camp qu’elle dirige. Le pouvoir transforme toujours les coalitions qui le soutiennent. Plus un gouvernement dure, plus ses alliés commencent à calculer l’après gouvernement. La loyauté gouvernementale demeure alors réelle, mais elle devient progressivement conditionnelle à la perspective de la prochaine échéance électorale.

L’Italie n’est donc pas nécessairement sortie de son ancienne logique d’instabilité. Elle a peut être simplement déplacé le moment où celle ci réapparaîtra. Tant que la coalition reste électoralement compétitive, la stabilité demeure une ressource. Si les rapports de force internes changent, cette même stabilité peut devenir une source de tensions accumulées.

C’est pourquoi le record doit être lu non comme la fin définitive de l’instabilité italienne, mais comme une expérience politique nouvelle. Pour la première fois depuis longtemps, un gouvernement italien dispose d’une durée suffisante pour être jugé non seulement sur sa capacité à répondre aux crises immédiates, mais sur la cohérence d’une stratégie nationale à long terme. Cette différence est capitale.

3. QUAND LA DURÉE DEVIENT UN PROGRAMME

Dans les démocraties parlementaires, le temps politique est une ressource. Il permet de préparer une réforme, d’en négocier le contenu, d’en supporter le coût politique et d’en mesurer les effets. Un gouvernement qui tombe après quelques mois ne dispose généralement pas de cette capacité. Il peut annoncer, mais il ne peut pas toujours mettre en œuvre. Il peut commencer une réforme, mais il n’a pas nécessairement le temps d’en assumer les conséquences. La stabilité peut donc constituer une condition de la transformation. Mais elle n’en constitue pas la preuve.

Cette distinction se trouve au cœur du cas italien. Giorgia Meloni dispose désormais de l’argument qu’aucun de ses prédécesseurs récents ne pouvait utiliser avec la même force: elle a eu du temps. Beaucoup de temps. Elle a traversé une succession de crises internationales, la guerre en Ukraine, les tensions énergétiques, les bouleversements du système commercial mondial, les changements de majorité à Washington, les débats européens sur l’immigration, les difficultés budgétaires et les tensions sociales sans perdre le contrôle de son gouvernement. Cette continuité lui donne un avantage politique considérable lorsqu’elle affirme que son gouvernement a apporté quelque chose que l’Italie attendait depuis longtemps: la prévisibilité.

Les marchés financiers semblent avoir accordé une certaine valeur à cette prévisibilité. Les analyses récentes de la trajectoire économique italienne soulignent l’amélioration de certains indicateurs budgétaires et la réduction du coût politique et financier associé à une Italie perçue comme instable. Le gouvernement peut également mettre en avant la progression de l’emploi et la baisse du chômage comme éléments d’un bilan plus favorable que ne le suggère parfois la faiblesse de la croissance.

Pourtant, la stabilité ne résout pas automatiquement les problèmes structurels. Elle ne crée pas à elle seule de productivité. Elle ne rajeunit pas une population vieillissante. Elle ne rétablit pas mécaniquement le pouvoir d’achat perdu pendant les années d’inflation. Elle ne modernise pas nécessairement les services publics. Elle ne transforme pas une administration lente en administration efficace. Elle ne réduit pas une dette publique élevée simplement parce qu’un gouvernement reste en fonction. Elle ne garantit pas davantage qu’une réforme institutionnelle complexe sera adoptée, appliquée et durable.

Les critiques formulées contre le gouvernement Meloni portent précisément sur cette différence entre stabilité et transformation. Reuters soulignait fin août que plusieurs des grandes réformes institutionnelles envisagées par la majorité avaient rencontré des obstacles majeurs, tandis que les mesures dans les domaines de l’ordre public, de l’immigration et de la sécurité avaient connu davantage de succès. La réforme judiciaire a été rejetée par référendum, la proposition visant à renforcer directement la position du chef du gouvernement n’a pas abouti et le projet d’autonomie régionale a été fragilisé par les décisions de la Cour constitutionnelle.

Cette réalité ne permet pas de conclure que le gouvernement a échoué. Elle oblige simplement à utiliser une mesure plus exigeante de son bilan. Si la stabilité constitue son principal accomplissement, il faut alors demander ce que cette stabilité a permis de faire que l’instabilité des décennies précédentes rendait impossible. C’est cette question qui accompagnera désormais toute l’analyse de la période Meloni.

4. STABILITÉ, CONTINUITÉ ET TRANSFORMATION: LES TROIS TEMPS DU POUVOIR

Il existe une différence fondamentale entre rester au pouvoir, gouverner durablement et transformer un pays. Les trois réalités peuvent coïncider, mais elles ne sont pas synonymes. Rester au pouvoir relève d’abord de la politique électorale et parlementaire. Il s’agit de conserver une majorité, de maintenir une coalition, de gérer les crises et d’éviter qu’un événement politique ne fasse basculer le rapport de forces. Gouverner durablement suppose davantage. Il faut organiser l’État, établir des priorités, produire des compromis, protéger la cohésion sociale et préserver la confiance des acteurs économiques et institutionnels. Transformer un pays représente encore une autre échelle. Cela implique de modifier les structures qui déterminent la croissance, la démographie, l’éducation, la justice, la santé, la productivité, l’administration publique, les rapports entre les territoires et la place du pays dans le système international.

Le gouvernement Meloni a incontestablement démontré sa capacité à rester au pouvoir. Il a également démontré une capacité réelle à gouverner dans la durée. La question plus difficile concerne le troisième niveau. L’Italie avait besoin de stabilité, mais elle avait aussi besoin de croissance. Elle avait besoin de crédibilité budgétaire, mais elle avait également besoin de salaires plus dynamiques. Elle avait besoin d’un contrôle plus efficace de ses frontières, mais elle devait en même temps affronter une crise démographique qui rend la question migratoire beaucoup plus complexe qu’un simple problème de sécurité. Elle avait besoin d’une coalition stable, mais elle devait également moderniser son administration, renforcer ses services publics et réduire les écarts entre le Nord et le Mezzogiorno.

C’est pourquoi le bilan ne peut pas être construit à partir d’un seul indicateur. Le nombre de jours au pouvoir mesure la stabilité. Le déficit mesure une partie de la discipline budgétaire. Le taux d’emploi mesure une partie de la dynamique du marché du travail. Le nombre d’arrivées irrégulières mesure une partie de l’efficacité de la politique migratoire. Mais aucun de ces indicateurs, pris isolément, ne permet de dire si l’Italie est devenue plus productive, plus prospère, plus cohésive ou plus capable de préparer son avenir. Le véritable test est systémique.

Il consiste à observer si les différentes pièces du pays avancent ensemble. Une hausse de l’emploi peut coexister avec une faiblesse des salaires. Une baisse du déficit peut coexister avec une croissance insuffisante. Une meilleure image internationale peut coexister avec des services publics sous tension. Une politique migratoire plus restrictive peut coexister avec une pénurie de main d’œuvre. Une coalition politiquement stable peut coexister avec une difficulté à adopter les réformes institutionnelles annoncées. L’Italie de Meloni est précisément intéressante parce qu’elle réunit plusieurs de ces contradictions.

5. LE VRAI TEST COMMENCE MAINTENANT

Le paradoxe du record est qu’il ne clôt pas le bilan. Il le rend plus difficile à éviter. Pendant les premiers mois d’un gouvernement, une partie des difficultés peut être attribuée à l’héritage du pouvoir précédent. Après une année, le gouvernement peut encore invoquer les crises extérieures. Après deux ans, il peut expliquer certaines lenteurs par la complexité institutionnelle. Après trois ans, il peut rappeler l’ampleur des contraintes européennes et internationales. Mais lorsqu’un gouvernement atteint près de quatre années de continuité, la responsabilité politique change de nature. Il devient progressivement impossible de tout expliquer par les circonstances héritées.

La durée produit alors une obligation particulière: celle de répondre de ses propres choix. C’est probablement le point le plus important de la période Meloni. Son gouvernement ne peut plus être évalué comme une expérience récente de la droite italienne. Il doit désormais être évalué comme un gouvernement ayant disposé d’un temps historique exceptionnel pour agir. Le seuil symbolique des 1 413 jours transforme donc le cadre même du jugement.

Le débat italien entre ainsi dans une deuxième phase. La première question était de savoir si Giorgia Meloni pouvait durer. Elle a désormais obtenu une réponse. La deuxième consiste à déterminer ce qu’elle a fait de cette durée. Et cette seconde question est beaucoup plus exigeante. Elle conduit directement vers le parcours personnel et politique de la dirigeante qui a rendu cette continuité possible. Car pour comprendre pourquoi une femme issue de la droite radicale italienne a réussi à atteindre le centre du pouvoir, puis à y rester, il faut revenir à la trajectoire de Giorgia Meloni, à la transformation de son langage politique, à son rapport aux institutions et à la manière dont elle a progressivement déplacé la frontière entre droite radicale et droite gouvernementale. C’est là que commence véritablement le phénomène Meloni.

GIORGIA MELONI: DE LA MARGE AU CENTRE DU POUVOIR

6. UNE ENFANCE POLITIQUE DANS L’ITALIE DES FRACTURES

Giorgia Meloni n’est pas arrivée au sommet de la politique italienne par le chemin traditionnel des élites administratives, universitaires ou économiques. Sa trajectoire commence dans un autre monde politique, celui de la droite militante romaine, dans une Italie encore profondément marquée par les affrontements idéologiques de la seconde moitié du XXe siècle. Elle entre dans la jeunesse du Movimento Sociale Italiano au début des années 1990, alors qu’elle est encore adolescente, dans un environnement politique qui demeure directement lié à l’histoire du fascisme italien par sa filiation organisationnelle et symbolique. Quelques années plus tard, cette jeune militante deviendra députée, puis ministre, avant de prendre la tête de Fratelli d’Italia et, en 2022, de devenir la première femme à diriger le gouvernement italien. Cette progression est d’autant plus remarquable qu’elle ne s’inscrit pas dans une ascension régulière d’un grand parti établi. Elle correspond plutôt à la transformation progressive d’un courant politique longtemps marginal en une force capable de conquérir le centre du pouvoir républicain.

Pour comprendre Meloni, il faut donc éviter une erreur fréquente: considérer son arrivée au Palazzo Chigi comme une rupture soudaine dans l’histoire politique italienne. Elle est au contraire l’aboutissement d’une longue transformation de la droite nationale italienne. Le Movimento Sociale Italiano avait été fondé en 1946 par d’anciens responsables fascistes et demeurait longtemps cantonné à la périphérie du système politique. La transformation engagée avec Alleanza Nazionale, puis la création de Fratelli d’Italia en 2012, ont progressivement déplacé cette famille politique vers une forme de droite nationale conservatrice cherchant à devenir compatible avec l’exercice du pouvoir dans la République. Les travaux universitaires récents consacrés à Fratelli d’Italia décrivent précisément cette évolution comme une combinaison de continuité historique et d’innovation stratégique. Le parti a conservé certains marqueurs de son histoire tout en adaptant son programme, son organisation et sa communication à un électorat beaucoup plus large.

Cette généalogie ne signifie évidemment pas que le gouvernement Meloni serait simplement la continuation du fascisme historique sous une autre forme. Une telle équivalence serait historiquement et politiquement trop grossière. L’Italie contemporaine demeure une démocratie parlementaire fondée sur une Constitution née de la Résistance, avec une séparation institutionnelle des pouvoirs, une justice indépendante et un système pluraliste. Meloni gouverne dans ce cadre et a construit sa légitimité électorale à l’intérieur de celui ci. Mais l’histoire politique de son parti constitue un élément essentiel pour comprendre les débats qui l’entourent. Elle explique notamment pourquoi chaque geste de normalisation, chaque prise de position sur le fascisme, chaque rapport à la mémoire nationale et chaque conflit avec les institutions est observé avec une attention particulière en Italie comme à l’étranger. La question n’est donc pas de savoir si l’Italie de 2026 serait identique à celle de l’époque fasciste. Elle ne l’est évidemment pas. La question plus sérieuse est de savoir comment une tradition politique issue de la périphérie radicale a réussi à s’institutionnaliser sans perdre entièrement les éléments identitaires qui avaient contribué à son succès électoral.

7. DE LA MARGINALITÉ À LA PREMIÈRE PLACE

Le parcours électoral de Fratelli d’Italia permet de mesurer l’ampleur de cette transformation. Lorsque Giorgia Meloni fonde le parti en 2012 avec d’autres responsables issus de la droite nationale, son organisation ne représente qu’une force secondaire dans le paysage politique italien. Aux élections législatives de 2013, Fratelli d’Italia recueille moins de 2% des suffrages. Cinq ans plus tard, en 2018, le parti atteint environ 4,3%. En 2022, il obtient environ 26% des voix et devient la première force de la nouvelle majorité parlementaire. En une décennie, le mouvement passe donc de la périphérie électorale à la direction du gouvernement.

Cette progression n’est pas uniquement le résultat d’une personnalisation autour de Meloni. Elle correspond à une recomposition plus large de la droite italienne. Forza Italia avait longtemps occupé l’espace dominant de la droite sous Silvio Berlusconi. La Lega de Matteo Salvini avait ensuite connu une spectaculaire expansion nationale, abandonnant progressivement son ancienne identité régionaliste pour devenir une force souverainiste et anti immigration capable de concurrencer directement les autres composantes de la droite. Lorsque ces deux forces ont commencé à perdre de leur capacité d’attraction, Fratelli d’Italia disposait d’un avantage particulier: le parti n’avait pas participé aux gouvernements précédents et pouvait donc se présenter comme l’alternative à l’ensemble du système politique établi.

Cette position d’opposition a été particulièrement précieuse. Pendant les gouvernements de coalition qui se sont succédé avant 2022, Meloni a pu critiquer les compromis auxquels étaient contraints ses concurrents tout en construisant une image de cohérence. Elle pouvait dénoncer les décisions du gouvernement sans avoir à en assumer directement le coût. Elle pouvait défendre une ligne plus dure sur l’immigration, la souveraineté nationale et certaines questions culturelles sans être immédiatement confrontée à toutes les contraintes diplomatiques, budgétaires et institutionnelles liées à l’exercice du pouvoir.

Cette situation a produit un phénomène classique des démocraties contemporaines: le parti situé à l’extérieur du pouvoir accumule progressivement le capital politique que les partis gouvernementaux dépensent en gouvernant. Mais Meloni a fait davantage que profiter de cette mécanique. Elle a travaillé pendant des années à élargir son électorat sans abandonner les éléments identitaires qui avaient permis à son parti de conserver une base militante fortement mobilisée.

Le résultat de 2022 est ainsi moins une explosion soudaine qu’une longue accumulation. Lorsque les Italiens ont voté en septembre 2022, Fratelli d’Italia n’était plus un petit parti protestataire. Il était devenu le principal bénéficiaire de l’effondrement relatif de plusieurs équilibres anciens. Meloni n’a pas seulement gagné une élection. Elle a récupéré une partie de l’espace politique laissé vacant par le déclin de Berlusconi, l’essoufflement de la Lega et la fragmentation du centre gauche. Cette capacité à devenir le point de convergence d’une droite plurielle explique en grande partie pourquoi son gouvernement a pu survivre aussi longtemps.

8. LA PREMIÈRE FEMME À LA TÊTE DU GOUVERNEMENT ITALIEN

L’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir possède également une dimension historique qui dépasse son appartenance politique. En octobre 2022, elle devient la première femme à occuper la fonction de présidente du Conseil des ministres de la République italienne. Le fait est souvent résumé par une formule simple, mais sa portée est plus importante qu’il n’y paraît dans un pays où la représentation féminine au sommet de l’État et du gouvernement a longtemps progressé plus lentement que dans plusieurs autres démocraties européennes.

Cette dimension féminine de son parcours ne correspond toutefois pas à une rupture avec la culture politique conservatrice de son parti. Meloni a construit une partie importante de son discours autour de la famille, de la maternité, de l’identité nationale et de la continuité culturelle. Elle a aussi fait de sa propre trajectoire un élément de son récit politique. Le «je» de Meloni est devenu un instrument de communication particulièrement puissant: une femme issue d’un environnement politique marginal, ayant grandi dans une partie populaire de Rome, ayant commencé son engagement très jeune et ayant finalement atteint la fonction la plus élevée du gouvernement.

Cette personnalisation explique en partie la force de son rapport avec son électorat. Meloni ne s’est jamais présentée uniquement comme la représentante d’une doctrine. Elle s’est également présentée comme une personne ayant traversé elle même les difficultés qu’elle décrit. Son style politique est direct, fortement oral et souvent construit autour de formules facilement mémorisables. Cette capacité à transformer des positions politiques complexes en récits personnels a contribué à créer un rapport particulier avec une partie de la population.

Mais cette personnalisation contient également un risque. Plus un gouvernement s’identifie à son dirigeant, plus le bilan du gouvernement devient difficile à séparer du bilan personnel du chef. La stabilité de la coalition devient alors la stabilité de Meloni. La crédibilité internationale de l’Italie devient en partie la crédibilité de Meloni. Les réussites économiques deviennent celles de Meloni, tandis que les difficultés sociales et institutionnelles peuvent également être directement associées à son leadership. Cette personnalisation explique pourquoi l’évaluation du gouvernement ne pourra jamais être complètement séparée de l’évolution de sa dirigeante. Meloni n’a pas simplement changé la droite italienne. Le pouvoir l’a également transformée.

9. DE LA RADICALITÉ À LA NORMALISATION

La question centrale de son parcours tient peut être dans cette transformation. Comment une responsable politique issue de la droite radicale a t elle pu devenir une interlocutrice crédible pour les institutions européennes, les gouvernements occidentaux, les marchés financiers et l’administration américaine sans abandonner les thèmes identitaires qui avaient contribué à son succès?

La réponse n’est ni une conversion complète à la politique modérée, ni une simple dissimulation de ses positions initiales. Elle réside plutôt dans une forme de pragmatisme sélectif. Meloni a conservé une ligne nettement conservatrice sur plusieurs sujets de politique intérieure, notamment l’immigration, la famille, la sécurité et l’identité nationale. Dans le même temps, elle a adopté depuis son arrivée au gouvernement une attitude beaucoup plus pragmatique à l’égard de l’Union européenne et des institutions internationales que certains observateurs ne l’avaient anticipé avant 2022. Sur l’Ukraine, elle a également adopté une position fermement favorable au soutien européen et occidental à Kiev. Son rapport avec Washington s’est inscrit dans une logique d’alliance plutôt que dans une logique de confrontation avec les institutions occidentales.

Cette évolution a profondément modifié la perception internationale de Meloni. Avant son arrivée au pouvoir, une partie des capitales européennes craignait qu’un gouvernement dirigé par Fratelli d’Italia ne s’inscrive dans la continuité des forces européennes les plus ouvertement hostiles à Bruxelles. Les premières années de son gouvernement ont produit une réalité plus complexe. Meloni a cherché à construire une relation fonctionnelle avec la Commission européenne, à préserver la crédibilité financière de Rome et à se présenter comme une dirigeante conservatrice capable de travailler à l’intérieur des institutions européennes plutôt que de chercher à les renverser.

Cette stratégie a eu un effet considérable. Elle a permis à Meloni de déplacer la frontière entre ce qui était considéré comme une droite radicale et ce qui pouvait être accepté comme une droite de gouvernement. Son expérience est devenue, à cet égard, un laboratoire européen. La question n’était plus seulement de savoir si la droite radicale pouvait gagner une élection. Elle devenait de savoir si elle pouvait gouverner sans provoquer la rupture avec les institutions nationales et européennes que ses adversaires avaient longtemps redoutée.

Mais cette normalisation possède ses propres contradictions. Une dirigeante peut modérer son comportement institutionnel sans abandonner une partie de son programme idéologique. Elle peut être pragmatique sur la politique européenne tout en conservant une conception très exigeante de la souveraineté nationale. Elle peut soutenir l’Ukraine tout en défendant une vision conservatrice de l’identité européenne. Elle peut travailler avec les institutions de Bruxelles tout en critiquant certaines orientations de l’Union. Elle peut accepter les règles du système tout en cherchant à déplacer ses frontières politiques.

C’est pourquoi le terme de «normalisation» doit être utilisé avec prudence. Meloni s’est normalisée sur certains terrains. Sur d’autres, elle a contribué à normaliser des positions qui étaient auparavant considérées comme plus périphériques. Le mouvement est donc double. Elle s’est rapprochée du centre institutionnel, mais elle a également contribué à déplacer le centre politique vers la droite.

10. LE PARADOXE D’UNE DROITE QUI ENTRE DANS LE SYSTÈME

La trajectoire de Meloni révèle ainsi un paradoxe particulièrement important pour comprendre la politique européenne contemporaine. Une force politique peut entrer dans le système sans nécessairement devenir identique aux forces qui dominaient ce système auparavant. Elle peut apprendre à utiliser les institutions, à maîtriser leurs codes et à dialoguer avec leurs acteurs tout en conservant une partie de son identité originelle.

Fratelli d’Italia illustre précisément ce phénomène. Les recherches universitaires récentes décrivent le parti comme une formation dont l’histoire demeure liée à la tradition post fasciste, mais qui a développé en même temps une stratégie de gouvernement et une organisation suffisamment solides pour s’inscrire durablement dans le jeu politique italien. Le parti met l’accent sur la nation, la famille, la sécurité, la souveraineté et l’identité, tout en cherchant à présenter ces thèmes dans un langage compatible avec l’exercice institutionnel du pouvoir.

Cette évolution pose une question qui dépasse largement l’Italie. Que devient une démocratie lorsque les anciennes forces marginales ne cherchent plus à renverser le système mais à le conquérir de l’intérieur? La question est différente de celle du retour classique d’un extrémisme ouvertement hostile aux institutions. Elle concerne plutôt la capacité des institutions à absorber des forces politiques qui acceptent formellement le cadre démocratique tout en cherchant à modifier les équilibres culturels, institutionnels et politiques qui le structurent.

L’expérience italienne est particulièrement instructive parce que Meloni n’a pas eu besoin de rompre avec l’Union européenne, avec l’OTAN ou avec le système parlementaire pour imposer une nouvelle orientation politique. Son influence s’est exercée précisément parce qu’elle a accepté une partie des contraintes du système tout en cherchant à modifier son contenu.

C’est ce qui explique aussi la diversité des jugements portés sur elle. Pour certains observateurs, son pragmatisme représente une preuve de maturité politique et montre qu’une droite radicale peut se transformer en droite gouvernementale responsable. Pour d’autres, cette lecture sous estime la continuité idéologique de certaines politiques intérieures et la manière dont le gouvernement utilise les questions migratoires, sécuritaires et culturelles pour déplacer progressivement les normes du débat public. Les analyses internationales récentes soulignent précisément cette tension entre institutionnalisation, pragmatisme gouvernemental et maintien d’une identité politique fortement conservatrice.

La question ne peut donc pas être tranchée par une simple étiquette. Meloni n’est ni exactement la militante de ses débuts, ni devenue une centriste classique. Elle est le produit d’une transformation politique qui lui a permis de conserver une partie de son identité tout en adaptant profondément les instruments avec lesquels elle exerce le pouvoir.

11. LE POUVOIR CHANGE AUSSI CELLE QUI LE DÉTIENT

C’est peut être ici que se trouve la dimension la plus humaine de son parcours. On parle souvent de la transformation de Meloni comme d’une stratégie politique consciente, mais toute accession durable au pouvoir transforme également celui ou celle qui l’exerce. La militante qui pouvait parler au nom d’une minorité politique n’a plus la même liberté lorsqu’elle représente un pays de près de soixante millions d’habitants, une économie majeure de la zone euro, un membre fondateur de l’Union européenne, une puissance du G7 et un allié central des États Unis dans la Méditerranée.L’opposition permet de simplifier les choix. Le gouvernement les complexifie.

Lorsqu’elle était dans l’opposition, Meloni pouvait défendre une ligne politique en termes de principe. Au gouvernement, elle doit arbitrer entre les principes et les ressources disponibles, entre les promesses électorales et les contraintes budgétaires, entre les attentes de ses électeurs et celles des partenaires européens, entre les impératifs de sécurité et les obligations juridiques, entre la souveraineté nationale et les engagements internationaux. Cette transformation est visible dans sa politique européenne, dans sa relation avec Washington et dans son positionnement sur l’Ukraine. Elle apparaît également dans la manière dont son gouvernement a recherché une crédibilité économique compatible avec les contraintes de la zone euro.

Le pouvoir a donc produit chez Meloni une forme de dualité. D’un côté, elle reste la dirigeante d’un parti qui puise une partie de sa force dans une conception conservatrice de la nation, de la famille et de l’autorité. De l’autre, elle doit exercer une fonction qui exige compromis, prévisibilité et responsabilité internationale.

Cette dualité n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle peut constituer sa principale force politique. Elle lui permet de parler simultanément à une base militante qui veut une rupture culturelle et à des institutions qui recherchent la continuité de l’État. Elle lui permet de maintenir un discours souverainiste tout en négociant avec Bruxelles. Elle lui permet de défendre une politique migratoire restrictive tout en recherchant des accords avec des partenaires méditerranéens. Elle lui permet enfin de construire une image de dirigeante conservatrice mais institutionnelle.

Mais cette stratégie atteint également ses limites. Plus Meloni s’institutionnalise, plus une partie de son électorat peut lui reprocher d’être devenue trop pragmatique. Plus elle conserve une ligne dure sur certains dossiers, plus ses adversaires peuvent l’accuser de déplacer les normes démocratiques. Plus elle réussit à occuper le centre du pouvoir, plus elle devient responsable des problèmes qu’elle dénonçait lorsqu’elle était dans l’opposition. Le succès crée donc une nouvelle vulnérabilité: celle de l’imputabilité.

12. LA QUESTION QUI RESTE OUVERTE

Après quatre années de pouvoir, la question n’est finalement plus de savoir si Giorgia Meloni a changé. Elle a changé. Son parti a changé. La droite italienne a changé. Et, dans une certaine mesure, le rapport entre la droite européenne et les institutions européennes a également changé. La question est de savoir jusqu’où cette transformation peut aller sans provoquer une contradiction entre les différentes composantes de son projet.

Une droite qui veut être durablement au pouvoir doit rassurer les marchés, préserver ses alliances, maintenir une relation fonctionnelle avec Bruxelles et convaincre une partie des électeurs modérés. Mais une droite qui doit également son ascension à la colère contre les élites, au sentiment de déclassement, à la demande de souveraineté et au refus de certaines évolutions culturelles ne peut pas abandonner complètement les thèmes qui ont construit son identité. Meloni gouverne donc dans cet espace étroit.

C’est précisément ce qui rend son expérience importante pour l’Europe. Elle n’est pas simplement l’histoire personnelle d’une femme devenue première ministre. Elle constitue un cas d’école sur la manière dont une force politique issue de la périphérie idéologique peut se transformer en force gouvernementale, puis utiliser le gouvernement pour redéfinir les frontières du débat politique sans rompre formellement avec l’ordre institutionnel existant.

Le véritable enjeu du dossier apparaît alors avec davantage de netteté. La question n’est pas seulement de savoir si Giorgia Meloni a abandonné la radicalité de ses débuts. Il serait plus juste de demander ce qu’elle en a conservé, ce qu’elle a transformé et ce qu’elle a réussi à faire accepter comme nouvelle normalité politique.

Cette distinction sera essentielle lorsque nous aborderons son bilan économique. Car c’est là que le récit politique rencontre la réalité la plus difficile à contourner: les chiffres de l’emploi, les salaires, la productivité, la dette, la croissance, le pouvoir d’achat et la capacité d’investissement de l’État.

Une dirigeante peut transformer l’image de son pays. Elle peut modifier le langage de la politique. Elle peut stabiliser une coalition et redessiner les rapports de force européens. Mais au terme de quatre années, elle doit aussi répondre à une question beaucoup moins symbolique et beaucoup plus concrète: qu’est ce que cette stabilité a réellement produit dans la vie économique et sociale des Italiens?

LE BILAN ÉCONOMIQUE: STABILISER N’EST PAS TRANSFORMER

13. La crédibilité financière comme premier capital politique

Lorsqu’un gouvernement italien entre en fonction, il ne reçoit pas seulement la responsabilité de conduire une économie importante de la zone euro. Il hérite également d’une contrainte budgétaire qui réduit considérablement sa marge de manœuvre. L’Italie possède une dette publique parmi les plus élevées des économies avancées, une population vieillissante, une croissance potentielle limitée et une exposition importante aux variations des taux d’intérêt, des prix de l’énergie et de la conjoncture européenne. Dans ce contexte, la première réussite économique que Giorgia Meloni pouvait raisonnablement rechercher n’était pas une accélération spectaculaire de la croissance, mais une restauration durable de la confiance. Sur ce terrain, son gouvernement dispose d’un bilan qui mérite d’être pris au sérieux, même s’il ne peut être confondu avec une transformation structurelle de l’économie.

Les comptes publics se sont effectivement améliorés depuis 2022. Le déficit des administrations publiques est passé à 3,1% du PIB en 2025, tandis que le solde primaire, c’est à dire le solde budgétaire avant le paiement des intérêts de la dette, est redevenu positif à hauteur de 0,8% du PIB. Le Fonds monétaire international considère que cette consolidation a contribué à renforcer la confiance des marchés. Mais cette amélioration doit être regardée avec une certaine discipline analytique: le déficit a diminué alors que la dette publique, elle, atteignait encore environ 137% du PIB à la fin de 2025. Autrement dit, l’Italie a amélioré son flux budgétaire sans encore résoudre son problème de stock de dette. Le progrès est réel, mais la contrainte fondamentale demeure.

Les prévisions de la Commission européenne confirment cette ambivalence. Le déficit devrait continuer à diminuer pour atteindre 2,9% du PIB en 2026 et en 2027, ce qui place les finances publiques italiennes sur une trajectoire plus compatible avec les règles européennes. Mais la dette publique ne devrait pas diminuer dans les mêmes proportions. Elle est estimée à 138,5% du PIB en 2026 et à 139,2% en 2027. La situation est donc très différente de celle d’un pays qui aurait retrouvé une véritable capacité budgétaire. L’Italie a davantage de crédibilité, mais elle ne dispose toujours pas d’une grande liberté financière. La distinction est essentielle pour comprendre toute la politique économique de Meloni: son gouvernement peut apparaître plus stable aux yeux des marchés tout en restant prisonnier d’une dette qui limite fortement les dépenses nouvelles qu’il pourrait financer sans contrepartie.

Cette discipline budgétaire a également une dimension politique. Giorgia Meloni était arrivée au pouvoir avec une réputation construite à l’intérieur d’une droite longtemps critique envers certaines contraintes européennes, notamment lorsqu’elles étaient perçues comme imposées par Bruxelles aux gouvernements nationaux. Une fois au Palazzo Chigi, elle a cependant compris que la crédibilité financière constituait l’une des conditions de sa liberté politique. La relation entre Rome, Bruxelles et les marchés ne pouvait pas être traitée comme une simple confrontation idéologique. La taille de la dette italienne, le poids des intérêts et la place de l’Italie dans la zone euro rendaient nécessaire une forme de pragmatisme. La transformation politique de Meloni, déjà observée sur la scène européenne et internationale, trouve ici une traduction particulièrement concrète: gouverner signifie accepter certaines contraintes que l’opposition permet plus facilement de contester.

Il serait néanmoins excessif d’attribuer l’intégralité de cette amélioration à la seule action du gouvernement. L’évolution des comptes publics dépend également de la conjoncture, des recettes fiscales, de la croissance nominale, des décisions européennes, des investissements du plan de relance et de facteurs qui dépassent directement les choix du Palazzo Chigi. Le gouvernement peut orienter ces variables, accélérer certaines réformes et modifier la composition des dépenses, mais il ne contrôle pas seul l’environnement économique. Cette précision est importante parce que le bilan de Meloni doit être mesuré non par rapport à une économie imaginaire qui aurait commencé avec son arrivée, mais par rapport aux tendances qui existaient avant octobre 2022 et aux contraintes qui continueront après son départ.

14. Le paradoxe d’une économie qui emploie davantage mais produit peu de croissance

Le marché du travail constitue probablement l’un des domaines où le bilan gouvernemental peut être présenté avec le plus de confiance. En juillet 2026, l’Italie comptait environ 24,37 millions de personnes occupées. Le taux d’emploi atteignait 63,2% et le taux de chômage était descendu à 5,8%. Sur un an, le nombre de personnes occupées avait augmenté de 307 000, soit 1,3%, tandis que le taux d’emploi progressait de 0,8 point. La composition de cette progression mérite toutefois d’être examinée: l’emploi permanent a augmenté de 303 000 personnes sur un an et le travail indépendant de 85 000, alors que l’emploi temporaire reculait de 82 000. Le marché du travail italien n’est donc pas seulement en train de créer davantage d’emplois; il connaît également une consolidation relative de l’emploi stable.

Cette évolution constitue un élément positif du bilan de Meloni, mais elle doit être replacée dans une chronologie plus longue. L’amélioration du marché du travail italien n’a pas commencé en 2022. L’Istat montre qu’entre 2021 et 2026, le taux d’emploi a progressé et le chômage a diminué dans le cadre d’une tendance générale de reprise et de transformation du marché du travail. Une grande partie de la progression de l’emploi concerne les travailleurs âgés de 50 à 64 ans, dont le taux d’emploi a augmenté de 7,8 points sur la période. L’Istat relie cette évolution notamment au vieillissement de la population et aux réformes des retraites. Cela signifie que les chiffres actuels sont favorables, mais qu’ils ne peuvent être présentés honnêtement comme le produit exclusif de la politique menée depuis 2022.

Une autre donnée doit retenir l’attention: le taux de chômage des jeunes restait à 18,9% en juillet 2026, en hausse de 0,2 point sur un mois. Le marché du travail peut donc afficher un chômage global historiquement faible tout en conservant une difficulté structurelle pour les nouvelles générations. Cette différence entre le chiffre général et la situation des jeunes est importante pour comprendre pourquoi la perception économique d’un gouvernement peut diverger des indicateurs macroéconomiques. Une personne de cinquante ou soixante ans qui conserve son emploi permanent ne vit pas la même réalité qu’un diplômé de vingt-cinq ans confronté à des contrats précaires, à des salaires d’entrée relativement faibles ou à la nécessité de partir dans une autre région ou à l’étranger pour trouver une carrière correspondant à sa formation.

Le paradoxe devient encore plus visible lorsque l’on regarde la croissance. L’économie italienne a effectivement progressé en 2025, mais de seulement 0,5% en termes réels. Le Fonds monétaire international prévoit encore une croissance de 0,5% en 2026 et en 2027. La Commission européenne arrive à une estimation pratiquement identique pour 2026 et légèrement supérieure pour 2027, à 0,6%. Au deuxième trimestre 2026, le PIB italien a progressé de 0,2% par rapport au trimestre précédent, tandis que la variation acquise pour l’ensemble de l’année atteignait 0,8%. L’économie ne se contracte donc pas; elle avance. Mais elle avance à une vitesse insuffisante pour modifier rapidement les grands rapports structurels entre dette, productivité, revenus et vieillissement.

C’est ici que la distinction entre stabilisation et transformation devient indispensable. Une économie peut créer des emplois, réduire le déficit, maintenir la confiance des marchés et continuer à croître sans pour autant résoudre ses faiblesses fondamentales. Le gouvernement Meloni peut légitimement revendiquer une amélioration de certains indicateurs, mais il serait beaucoup plus difficile de démontrer qu’il a déjà changé le potentiel de croissance de l’Italie. Le FMI estime précisément que les perspectives de moyen terme restent limitées par le vieillissement rapide de la population et la faiblesse persistante de la productivité. La question économique centrale n’est donc plus seulement de savoir combien d’Italiens travaillent, mais combien de valeur l’économie italienne est capable de produire avec sa population active et son capital disponibles.

15. Le grand angle mort: les salaires et le pouvoir d’achat

C’est probablement sur le terrain des revenus que la différence entre les chiffres macroéconomiques et l’expérience quotidienne des citoyens devient la plus visible. Un pays peut présenter un chômage faible et des finances publiques mieux maîtrisées tout en donnant à une partie de sa population le sentiment que l’amélioration économique ne se traduit pas suffisamment dans la vie quotidienne. L’Italie connaît précisément cette tension. Les rémunérations contractuelles progressent, mais à un rythme qui doit être comparé à celui des prix et aux pertes accumulées au cours des années précédentes.

En juin 2026, l’indice des rémunérations contractuelles horaires avait augmenté de 2,4% sur un an et de 0,5% par rapport au mois précédent. Sur les six premiers mois de l’année, les rémunérations contractuelles horaires avaient progressé de 2,6% par rapport à la même période de 2025. Mais l’Istat signalait simultanément qu’à la fin du mois de juin, 25 conventions collectives nationales étaient encore en attente de renouvellement, concernant environ 3,9 millions de salariés. Dans la fonction publique, les conventions étaient toutes échues pour la partie relative à la détermination des salaires. Le chiffre de croissance des rémunérations doit donc être interprété avec prudence: il décrit une hausse nominale des salaires déterminés par les conventions en vigueur, mais il ne signifie pas que tous les travailleurs ont bénéficié simultanément d’une revalorisation équivalente.

Cette distinction est particulièrement importante après les années d’inflation qui ont suivi la pandémie et les chocs énergétiques européens. Lorsque les prix augmentent rapidement, une hausse nominale des salaires peut ne pas suffire à restaurer immédiatement le pouvoir d’achat perdu. L’Istat estimait encore en août 2026 une inflation harmonisée de 3,2% sur un an en Italie, contre 3,3% dans l’ensemble de la zone euro. L’accélération provenait notamment des prix de l’énergie. Le gouvernement italien ne peut évidemment pas déterminer seul les prix mondiaux de l’énergie ou les conditions géopolitiques qui les influencent, mais il doit gérer leurs conséquences sur les ménages et les entreprises. C’est précisément à ce niveau que la politique économique cesse d’être une question abstraite de déficit et de dette pour devenir une question de pouvoir d’achat.

Le débat sur les salaires révèle également une faiblesse plus ancienne de l’économie italienne. Le pays n’a pas seulement besoin de négocier de meilleurs salaires; il doit augmenter la valeur produite par heure de travail. Une hausse durable des rémunérations ne peut pas reposer indéfiniment sur une redistribution d’une richesse qui progresse lentement. Elle doit être soutenue par davantage de productivité, davantage d’investissement, une meilleure diffusion des technologies, une administration plus efficace, une formation adaptée et une capacité accrue des entreprises à monter en gamme. C’est précisément le problème que les chiffres du PIB rendent parfois moins visible: lorsque la productivité progresse peu, les salaires réels disposent de moins d’espace pour augmenter durablement sans réduire les marges des entreprises ou aggraver d’autres déséquilibres.

Le gouvernement Meloni se trouve donc devant une difficulté politique qui ne peut pas être résolue par une simple opposition entre travailleurs et entreprises. Le véritable enjeu consiste à reconstruire un mécanisme économique dans lequel l’investissement et la productivité produisent davantage de valeur, cette valeur permettant ensuite une amélioration durable des rémunérations. Les transferts publics peuvent amortir les chocs et les réductions fiscales peuvent soutenir certains revenus, mais ils ne remplacent pas une stratégie de croissance. Si l’Italie veut améliorer durablement le niveau de vie de ses citoyens, elle doit résoudre le problème beaucoup plus difficile de la productivité.

16. La productivité, le problème qui ne se règle pas par un record d’emploi

La productivité constitue l’un des éléments les moins spectaculaires du débat politique italien et pourtant l’un des plus déterminants. Elle ne produit pas les mêmes images qu’une baisse du chômage ou qu’un sommet européen, mais elle détermine en grande partie la capacité d’un pays à augmenter les salaires, financer ses services publics, réduire sa dette et préserver son niveau de vie face au vieillissement. Le FMI considère que la faiblesse persistante de la productivité constitue l’une des principales contraintes pesant sur les perspectives de croissance de l’Italie. Les réformes structurelles, la numérisation, l’adoption de nouvelles technologies, l’amélioration du capital humain et l’efficacité du secteur public sont donc au cœur du problème.

Le paradoxe italien est particulièrement net. Le pays peut compter davantage de personnes en emploi tout en disposant d’une croissance potentielle relativement faible. Cela signifie que l’augmentation du nombre de travailleurs ne suffit pas à elle seule à créer une économie plus dynamique. L’Italie doit également améliorer la qualité des emplois, la capacité d’innovation des entreprises, la diffusion des technologies et la performance de ses infrastructures matérielles et numériques. Elle doit surtout faire face à une population active qui, sans l’apport de migrations et sans une hausse de la participation des femmes et des jeunes, risque de diminuer à mesure que les générations nombreuses arrivent à la retraite.

Le problème de la participation est ici central. Le FMI souligne que la participation au marché du travail reste inférieure à celle de nombreux pays comparables, particulièrement chez les femmes et les jeunes. Cela signifie qu’une partie de la croissance potentielle italienne se trouve dans des ressources humaines qui existent déjà mais qui restent insuffisamment intégrées à l’économie formelle. Augmenter la participation féminine, améliorer l’insertion professionnelle des jeunes et renforcer la compatibilité entre travail et vie familiale ne constituent donc pas uniquement des politiques sociales. Ce sont également des politiques de croissance.

Le même raisonnement vaut pour la transformation numérique et l’intelligence artificielle. L’Italie possède une base industrielle importante, un tissu de petites et moyennes entreprises particulièrement dense et des secteurs d’excellence reconnus à l’international. Mais la productivité nationale dépend de la capacité de ces entreprises à adopter les technologies disponibles et à les transformer en gains réels d’efficacité. Le potentiel existe, mais son exploitation suppose des investissements, des compétences, des infrastructures numériques et une administration capable d’accompagner cette transition. Le FMI considère d’ailleurs que des gains plus rapides de productivité issus des réformes, de la numérisation et de l’adoption de nouvelles technologies, notamment l’intelligence artificielle, pourraient constituer un facteur important d’accélération.

Le Plan national de relance et de résilience joue dans cette perspective un rôle considérable. Les investissements associés au NRRP ont contribué à soutenir la croissance italienne en 2025 et continuent de jouer un rôle dans les prévisions pour 2026 et 2027. Mais là encore, le volume des fonds disponibles ne constitue pas à lui seul une mesure de réussite. L’enjeu véritable est celui de la transformation du capital public en infrastructures, compétences et capacités productives. Un investissement européen peut améliorer une ligne ferroviaire, moderniser une administration ou financer une infrastructure numérique; il devient véritablement transformateur lorsque ces investissements augmentent durablement la productivité des territoires et des entreprises.

17. Une croissance trop faible pour le poids de l’Italie

L’Italie reste la troisième économie de la zone euro et l’une des principales puissances industrielles du continent. Son économie possède des avantages considérables: une base manufacturière diversifiée, des exportateurs compétitifs, un patrimoine touristique exceptionnel, une forte spécialisation dans plusieurs secteurs à haute valeur ajoutée, un réseau de petites et moyennes entreprises et une position géographique stratégique au centre de la Méditerranée. La faiblesse actuelle de la croissance ne signifie donc pas que le pays aurait perdu ses capacités économiques. Elle signifie plutôt qu’il ne parvient pas encore à convertir suffisamment rapidement ces atouts en croissance potentielle.

La Commission européenne prévoit une progression du PIB réel de seulement 0,5% en 2026 et de 0,6% en 2027. Elle estime que la consommation ralentit sous l’effet de la perte de pouvoir d’achat et que les exportations nettes pèsent sur la croissance. Le FMI arrive à une conclusion proche, avec une croissance prévue de 0,5% en 2026 et en 2027. Dans ce contexte, l’Italie n’est pas confrontée à une crise de récession comparable à celles qu’elle a connues dans le passé, mais à quelque chose de plus silencieux: une croissance insuffisante pour modifier rapidement ses contraintes structurelles.

Cette situation explique pourquoi le bilan économique de Meloni doit être formulé avec précision. Dire que son gouvernement a échoué serait excessif si l’on considère la baisse du déficit, l’amélioration du marché du travail et la continuité de l’investissement. Dire qu’il a transformé l’économie italienne serait tout aussi excessif si l’on considère la croissance potentielle, la dette, la productivité et le pouvoir d’achat. Le terme le plus juste est probablement celui de stabilisation sous contrainte. L’économie italienne apparaît plus solide sur certains indicateurs qu’au moment où Meloni a pris ses fonctions, mais les grandes variables qui déterminent sa trajectoire à long terme restent largement ouvertes.

Cette distinction permet également de comprendre pourquoi la popularité politique de Meloni ne dépend pas uniquement des chiffres du PIB. Une croissance de 0,5% peut être présentée comme une croissance positive dans un contexte international difficile, mais elle ne produit pas nécessairement un changement visible dans le niveau de vie. À l’inverse, une baisse du chômage à 5,8% peut représenter une amélioration statistique importante tout en laissant une partie des jeunes confrontée à un chômage proche de 19%. Les gouvernements sont donc confrontés à une double obligation: améliorer les indicateurs macroéconomiques et faire en sorte que ces améliorations deviennent perceptibles dans la vie quotidienne.

18. La dette comme contrainte silencieuse

La dette publique constitue enfin la variable qui empêche de considérer la stabilisation budgétaire comme une victoire définitive. Avec une dette représentant environ 137% du PIB à la fin de 2025 et une projection européenne à 139,2% en 2027, l’Italie reste extrêmement sensible à la relation entre taux d’intérêt, croissance nominale et confiance des investisseurs. Une économie peut supporter un niveau de dette élevé pendant une longue période lorsque les taux sont faibles et que la croissance nominale reste suffisamment dynamique. Mais lorsque les conditions financières se durcissent ou que la croissance ralentit, le service de la dette absorbe une part plus importante des ressources publiques.

Le gouvernement Meloni a donc intérêt à préserver la confiance financière même lorsqu’il cherche à répondre aux attentes sociales de sa base électorale. Cette contrainte explique en partie les arbitrages permanents entre réductions fiscales, dépenses sociales, investissements publics et discipline budgétaire. Chaque mesure nouvelle doit être financée, et dans une économie très endettée, le financement par déficit comporte un coût plus élevé qu’il ne le serait dans un pays disposant d’une dette beaucoup plus faible.

Le FMI recommande précisément une réduction plus rapide de la dette et estime qu’un effort budgétaire supplémentaire d’environ 1% du PIB sur 2026 et 2027, au delà des mesures déjà prévues, renforcerait la trajectoire de désendettement. Mais une telle recommandation montre aussi la difficulté politique du problème. Réduire la dette rapidement suppose soit davantage de recettes, soit une maîtrise plus stricte des dépenses, soit une croissance plus forte, soit une combinaison des trois. Or chacune de ces options comporte un coût politique. Une hausse de la fiscalité peut mécontenter les ménages et les entreprises; une réduction des dépenses peut toucher les services publics; une croissance plus forte exige des réformes dont les résultats prennent du temps.

La dette devient ainsi une contrainte silencieuse du pouvoir de Meloni. Elle n’empêche pas le gouvernement de gouverner, mais elle détermine constamment ce qu’il peut promettre et ce qu’il peut réellement financer. Elle contribue également à expliquer pourquoi la stabilité politique a une valeur particulière aux yeux des marchés. Un gouvernement stable est plus susceptible de maintenir une trajectoire budgétaire cohérente qu’un exécutif menacé en permanence par une crise de coalition. Mais la stabilité ne réduit pas mécaniquement la dette. Elle donne seulement au gouvernement davantage de temps pour tenter de la maîtriser.

19. Le véritable bilan: une économie plus stable, mais pas encore transformée

Au terme de cette première lecture économique, le bilan de Giorgia Meloni apparaît donc plus complexe que les récits opposés de la réussite totale et de l’échec complet. Son gouvernement a bénéficié d’une amélioration du marché du travail, d’une réduction du déficit et d’une consolidation de la crédibilité financière. Le nombre d’occupés a atteint un niveau historiquement élevé, le chômage est descendu à 5,8% et le déficit public a été ramené à 3,1% du PIB en 2025. Ces résultats sont suffisamment significatifs pour qu’ils ne puissent être écartés comme de simples effets de communication.

Mais les mêmes données montrent les limites de cette réussite. La croissance reste proche de 0,5%, la dette publique demeure autour de 137% du PIB et devrait encore augmenter en proportion du PIB à court terme, la productivité reste faible et la participation au marché du travail demeure insuffisante parmi les femmes et les jeunes. Les salaires nominaux progressent, mais le pouvoir d’achat reste exposé à l’inflation et plusieurs millions de salariés sont encore concernés par des conventions collectives en attente de renouvellement. L’économie italienne fonctionne mieux sur certains paramètres, mais elle n’a pas encore franchi le seuil qui permettrait de parler d’une transformation structurelle.

La question économique rejoint alors directement celle posée depuis le début de ce dossier. Quatre années de stabilité gouvernementale ont donné à Giorgia Meloni davantage de temps que la plupart de ses prédécesseurs pour agir. Elles lui ont également permis de construire une relation plus prévisible avec les institutions européennes et les marchés, de maintenir une trajectoire budgétaire relativement disciplinée et de soutenir certains investissements. Mais la stabilité ne crée pas à elle seule de la productivité, ne réduit pas automatiquement la dette, n’augmente pas mécaniquement les salaires réels et ne modifie pas instantanément la structure démographique d’un pays.

Le bilan économique de Meloni peut donc être résumé par une formule qui doit rester au centre de notre dossier: l’Italie est devenue plus stable sans être encore devenue plus productive. Cette différence est loin d’être secondaire. Elle déterminera probablement la manière dont les Italiens jugeront son gouvernement à l’approche de 2027. Car une fois passée la satisfaction légitime d’avoir obtenu une continuité politique exceptionnelle, une autre question devient inévitable: cette stabilité a t elle réellement augmenté la capacité du pays à créer de la richesse, à améliorer les revenus et à préparer son avenir? C’est à cette question que la démographie, le marché du travail et les fractures territoriales vont maintenant apporter une réponse beaucoup plus exigeante.

20. Le marché du travail ne peut pas être séparé de la démographie

Il existe une contradiction profonde au cœur de l’économie italienne que les seuls chiffres du chômage ne permettent pas de saisir. L’Italie compte aujourd’hui davantage de personnes en emploi qu’au début du gouvernement Meloni, et le taux de chômage a atteint un niveau qui aurait été difficile à imaginer dans certaines des phases les plus fragiles de l’économie italienne contemporaine. Pourtant, cette amélioration intervient dans un pays dont la population active potentielle se contracte progressivement. Le problème italien n’est donc plus simplement de créer des emplois, mais de disposer, demain, de suffisamment de personnes pour les occuper, suffisamment qualifiées pour répondre aux besoins des entreprises et suffisamment productives pour soutenir une économie confrontée simultanément au vieillissement, au financement des retraites, à la pression sur les services publics et à l’augmentation des dépenses liées à l’âge. La question démographique n’est ainsi pas un chapitre périphérique de la politique économique de Giorgia Meloni; elle en constitue l’une des variables déterminantes.

Les données démographiques les plus récentes donnent une mesure particulièrement nette du phénomène. En 2025, l’Italie a enregistré environ 355 000 naissances pour 652 000 décès. L’indice conjoncturel de fécondité est descendu à 1,14 enfant par femme, très loin du seuil de remplacement des générations. Au 1er janvier 2026, la population résidente italienne avait diminué d’environ 189 000 personnes sur un an, tandis que le nombre de résidents étrangers atteignait environ 5,56 millions. L’immigration compense donc une partie du déclin démographique, mais elle ne l’annule pas. Le solde migratoire extérieur reste positif et constitue désormais l’un des principaux mécanismes permettant de limiter la contraction de la population, alors que le solde naturel demeure profondément négatif. L’Italie n’est pas confrontée à une crise démographique future qui pourrait éventuellement se produire dans quelques décennies; elle vit déjà cette transformation.

Cette évolution modifie profondément la signification du succès affiché sur le marché du travail. Lorsque l’emploi augmente dans une population vieillissante, une partie de cette progression peut provenir de l’allongement de la vie professionnelle et de la hausse du taux d’emploi des générations plus âgées. C’est précisément ce que montrent les données italiennes récentes. La progression de l’emploi depuis 2021 a été particulièrement importante parmi les personnes de 50 à 64 ans. Cette évolution peut être positive du point de vue des finances publiques et du fonctionnement du marché du travail, mais elle ne constitue pas une réponse complète au problème démographique. Elle signifie aussi que l’économie italienne dépend de plus en plus d’une population active vieillissante alors que les générations entrant sur le marché du travail sont moins nombreuses. Le vieillissement peut donc améliorer temporairement certains indicateurs d’emploi tout en réduisant progressivement le potentiel de croissance à long terme.

C’est pourquoi la situation des jeunes Italiens possède une importance qui dépasse largement le taux de chômage des moins de 25 ans. Une économie qui ne parvient pas à offrir à ses nouvelles générations des perspectives professionnelles correspondant à leur niveau de formation risque de perdre simultanément du capital humain, de la consommation future, de la capacité entrepreneuriale et de la capacité à fonder de nouvelles familles. L’émigration des jeunes diplômés devient alors une question économique aussi bien que sociale. En 2025, environ 109 000 Italiens ont enregistré une expatriation, avec un âge moyen d’environ 34 ans; plus d’un tiers des personnes quittant le pays appartenaient à la tranche des 25 à 34 ans. L’Italie a également enregistré environ 56 000 retours, mais ceux ci ne suffisent pas à compenser les départs. Le pays ne perd donc pas seulement des habitants; il risque de perdre une partie de sa population en âge de travailler et de construire l’avenir économique du pays.

Le phénomène est encore plus sensible dans le Mezzogiorno. Entre 2019 et 2025, le Sud italien a perdu environ 150 000 jeunes diplômés âgés de 25 à 34 ans, principalement au profit du Centre et du Nord de l’Italie, mais également de l’étranger. Cette migration intérieure est souvent présentée comme une conséquence des différences économiques entre les territoires, mais elle agit en retour comme un mécanisme qui les accentue. Lorsqu’une région perd une partie importante de ses jeunes diplômés, elle perd aussi des compétences, des entrepreneurs potentiels, des consommateurs, des contribuables et des familles susceptibles de renouveler sa population. Le problème n’est donc pas seulement que le Sud produit moins d’emplois qualifiés; c’est qu’il risque de voir diminuer précisément la population dont il aurait besoin pour transformer son économie.

Le gouvernement Meloni a tenté de répondre à cette situation par une combinaison de politiques familiales, fiscales et sociales, notamment à travers l’allocation unique pour enfants à charge, les mesures destinées aux nouvelles naissances et les dispositifs de soutien aux familles et à la garde des jeunes enfants. Ces politiques ont une fonction importante, mais leur efficacité doit être évaluée avec prudence. Les transferts financiers peuvent réduire le coût immédiat d’un enfant, mais ils ne suffisent pas nécessairement à modifier les décisions de fécondité lorsque les ménages sont confrontés simultanément au coût du logement, à la précarité professionnelle, aux difficultés de garde, à l’incertitude économique et aux contraintes liées à la carrière des femmes. Une politique familiale réellement transformatrice suppose donc un environnement beaucoup plus large dans lequel avoir un enfant ne signifie pas renoncer à une partie disproportionnée de son revenu ou de ses perspectives professionnelles.

La question des infrastructures de garde illustre parfaitement cette difficulté. L’Italie disposait, en 2023 2024, d’environ 14 570 structures de services pour la petite enfance, représentant près de 378 500 places autorisées, soit environ 31,6 places pour 100 enfants de zéro à deux ans. Mais les écarts territoriaux demeuraient considérables. La couverture était nettement plus faible dans le Sud et dans les îles que dans le Centre et le Nord, tandis qu’une proportion importante des structures signalait l’existence de listes d’attente. Une politique familiale ne peut donc pas être évaluée uniquement à partir du montant des allocations versées aux parents. Elle doit aussi être mesurée à partir de la possibilité concrète de trouver une place en crèche, d’accéder à un logement abordable, de conserver un emploi et de concilier activité professionnelle et vie familiale.

Cette dimension est particulièrement importante pour les femmes. L’augmentation de la participation féminine au marché du travail constitue l’une des réserves de croissance les plus importantes dont dispose encore l’Italie. Mais cette progression ne peut être obtenue par une simple injonction à travailler davantage. Elle dépend de l’organisation du marché du travail, de l’accès aux services de garde, de la disponibilité des transports, de la répartition du travail domestique et familial et de la capacité des entreprises à offrir des trajectoires professionnelles compatibles avec les différentes étapes de la vie. Dans une société vieillissante, chaque femme supplémentaire entrant durablement dans l’emploi représente non seulement une amélioration de l’égalité économique, mais également une augmentation de la base productive et fiscale du pays. Le sujet est donc à la fois social, démographique et macroéconomique.

La démographie pose enfin une question que la politique économique ne peut plus repousser: avec moins de jeunes et davantage de personnes âgées, qui financera les systèmes sociaux et qui produira la richesse nécessaire à leur financement? Les pensions, la santé, les soins de longue durée et les services sociaux pèseront progressivement davantage sur les finances publiques. Dans le même temps, le nombre de personnes en âge de travailler tendra à diminuer. Le recours à l’immigration devient dès lors une composante économique structurelle, même lorsqu’il demeure politiquement controversé. Une Italie qui veut maintenir son niveau de production, financer son système de protection sociale et compenser la baisse de sa population active devra nécessairement réfléchir à la fois à la natalité, à la participation des femmes et des jeunes, à la prolongation de l’activité professionnelle, à la productivité et à une politique migratoire capable d’attirer et d’intégrer les compétences dont son économie aura besoin.

C’est ici que le bilan économique de Giorgia Meloni rencontre sa limite la plus profonde. Son gouvernement peut revendiquer une stabilisation des finances publiques et une amélioration remarquable de certains indicateurs du marché du travail, mais aucune de ces avancées ne suffit à résoudre la contradiction démographique qui conditionnera la croissance italienne pendant les prochaines décennies. Le nombre d’emplois peut progresser aujourd’hui; si le nombre de travailleurs potentiels diminue demain, le problème réapparaîtra sous une autre forme. Le déficit peut être réduit; si les dépenses liées au vieillissement augmentent plus vite que les recettes, la pression reviendra. Les entreprises peuvent investir davantage; si elles ne trouvent plus suffisamment de travailleurs qualifiés, leur capacité d’expansion restera limitée. La véritable épreuve économique n’est donc pas seulement celle du prochain budget ou du prochain taux de chômage. Elle est celle d’un pays qui doit simultanément produire davantage avec moins de travailleurs, maintenir son modèle social avec une population plus âgée et empêcher ses jeunes générations de considérer le départ comme la condition normale de leur avenir.

Cette réalité conduit directement au chapitre suivant de notre analyse. Car la démographie italienne ne constitue pas uniquement une crise de chiffres; elle transforme la société, les rapports entre générations, la géographie politique du pays, les choix familiaux, les migrations internes et internationales et, à terme, la définition même de la puissance italienne. Après avoir mesuré ce que quatre années de gouvernement Meloni ont changé dans les comptes publics, l’emploi, les revenus et les capacités productives, il faut désormais regarder ce que ces mêmes années n’ont pas encore réussi à inverser: une société italienne qui vieillit plus vite que la politique ne parvient à la transformer.

UNE SOCIÉTÉ QUI VIEILLIT PLUS VITE QUE LA POLITIQUE

21. Le pays qui perd des naissances et gagne des années de vie

La crise démographique italienne est souvent décrite à travers un chiffre devenu presque emblématique: le nombre de naissances est désormais très inférieur à celui des décès. Mais derrière cette différence statistique se trouve une transformation beaucoup plus profonde de la société italienne. En 2025, environ 355 000 enfants sont nés en Italie, tandis que près de 652 000 personnes sont décédées. L’indice de fécondité est tombé à 1,14 enfant par femme, tandis que l’espérance de vie a continué de progresser, atteignant environ 81,7 ans pour les hommes et 85,7 ans pour les femmes. L’Italie vit donc simultanément deux évolutions qui pourraient sembler contradictoires mais qui, ensemble, expliquent la nouvelle structure de sa population: les Italiens vivent plus longtemps et ils ont moins d’enfants. Le résultat est une société dont la pyramide des âges se transforme rapidement, avec des générations âgées toujours plus nombreuses et des générations jeunes moins importantes.

Cette évolution ne peut pas être imputée au gouvernement Meloni. Elle est le produit de plusieurs décennies de transformations économiques, culturelles et sociales. La baisse de la fécondité italienne précède largement son arrivée au pouvoir et s’inscrit dans une tendance européenne plus vaste, même si l’Italie se situe aujourd’hui parmi les pays les plus exposés. Ce constat est essentiel pour ne pas transformer la démographie en instrument partisan. La question pertinente n’est pas de savoir si Meloni a créé la crise démographique, mais de déterminer ce qu’un gouvernement disposant de plusieurs années de stabilité peut réellement faire face à une tendance aussi profonde. Or c’est précisément ici que les limites de l’action publique apparaissent. Une politique familiale peut réduire certains coûts, améliorer l’accès aux services et rendre la naissance d’un enfant moins difficile, mais elle ne peut pas à elle seule modifier une structure démographique construite sur plusieurs générations.

La baisse des naissances possède pourtant une dimension économique immédiate. Chaque génération moins nombreuse signifie, vingt ou trente ans plus tard, moins de personnes entrant sur le marché du travail. Lorsque ce phénomène se répète pendant plusieurs décennies, il finit par réduire la population active potentielle. Le problème devient alors cumulatif. Moins de jeunes signifient moins de nouveaux travailleurs; moins de travailleurs signifient une base fiscale potentiellement plus faible; une population plus âgée signifie parallèlement davantage de besoins en matière de santé, de retraite et de soins. Le pays doit donc produire davantage de richesse avec une population active proportionnellement plus réduite. C’est exactement la contradiction que le débat économique italien commence à rencontrer avec une intensité croissante.

L’immigration internationale atténue cette dynamique sans pouvoir l’inverser. En 2025, l’Italie a enregistré environ 440 000 immigrations depuis l’étranger, tandis que les émigrations vers l’étranger se situaient autour de 144 000 personnes. Le solde migratoire extérieur est donc resté fortement positif, à environ 296 000 personnes. Au 1er janvier 2026, la population résidente de nationalité étrangère atteignait environ 5,56 millions de personnes. Cette contribution migratoire permet de réduire le rythme de la contraction démographique et d’alimenter le marché du travail. Mais elle pose également une question politique majeure à un gouvernement dont l’identité électorale repose en partie sur la maîtrise des frontières et la réduction de l’immigration irrégulière. L’Italie peut chercher à réduire les arrivées irrégulières tout en ayant besoin d’une immigration régulière suffisante pour soutenir son économie. Ces deux politiques ne sont pas nécessairement contradictoires, mais elles exigent une distinction beaucoup plus sophistiquée entre contrôle des frontières, immigration économique, intégration et besoins démographiques.

C’est l’un des paradoxes les plus importants du gouvernement Meloni. La question migratoire est devenue l’un des marqueurs les plus visibles de son projet politique, mais la démographie italienne impose précisément au pays de réfléchir à la manière dont il attirera demain les travailleurs dont il aura besoin. Une politique migratoire exclusivement conçue comme une politique de sécurité ne répondrait donc pas entièrement aux besoins d’une économie vieillissante. Inversement, une politique d’ouverture économique qui ignorerait les préoccupations liées à l’intégration, à la sécurité et à la capacité des territoires à accueillir de nouvelles populations créerait d’autres tensions. La véritable question italienne n’est donc pas simplement de savoir combien de migrants doivent entrer dans le pays, mais quels migrants l’économie italienne souhaite attirer, dans quels secteurs, avec quelles qualifications, selon quelles voies légales et avec quelle politique d’intégration.

22. Une jeunesse entre diplôme, mobilité et départ

Le problème démographique italien commence également dans la relation que les jeunes entretiennent avec leur propre avenir. Une société ne se renouvelle pas uniquement parce qu’elle possède suffisamment de naissances; elle se renouvelle lorsque ses jeunes générations disposent de raisons économiques, professionnelles et sociales suffisantes pour rester, travailler, investir et fonder une famille. Or l’Italie connaît depuis longtemps un phénomène de mobilité des jeunes diplômés qui fragilise particulièrement les régions déjà les moins dynamiques.

En 2025, environ 109 000 Italiens ont enregistré une expatriation. Ce chiffre représente une baisse par rapport au pic exceptionnel de 2024, année marquée notamment par une concentration importante des inscriptions à l’AIRE après le durcissement des règles correspondantes. Le phénomène doit donc être interprété avec prudence. Il n’en demeure pas moins que l’émigration des Italiens reste structurellement importante, tandis que les retours ne compensent pas entièrement les départs.

La question n’est d’ailleurs pas seulement celle du nombre de jeunes qui partent. Elle concerne aussi les raisons pour lesquelles ils partent. Certains recherchent de meilleures rémunérations, d’autres des environnements professionnels plus dynamiques, des carrières internationales, des systèmes universitaires plus ouverts ou des conditions de travail qu’ils estiment plus favorables. La mobilité européenne rend ces choix relativement simples pour les citoyens italiens. Une jeune personne diplômée peut comparer les opportunités de Milan, Paris, Berlin, Madrid, Amsterdam ou Londres sans considérer nécessairement son départ comme une rupture définitive avec l’Italie. Pour l’économie nationale, cependant, chaque départ prolongé représente une perte potentielle de compétences et de recettes futures.

Cette dynamique est particulièrement forte dans le Mezzogiorno. Entre 2019 et 2025, environ 150 000 jeunes diplômés italiens âgés de 25 à 34 ans ont quitté le Sud, principalement pour rejoindre le Centre et le Nord, mais également pour partir à l’étranger. Selon l’ISTAT, la perte se répartit entre environ 122 000 personnes ayant rejoint le Centre Nord et environ 28 000 correspondant au solde négatif avec l’étranger. Le mouvement contribue à une concentration progressive du capital humain dans les territoires qui disposent déjà des marchés du travail les plus performants.

Ce mécanisme produit un cercle difficile à interrompre. Une région qui perd ses jeunes actifs dispose de moins de consommateurs, de moins de contribuables et de moins de personnes susceptibles de créer de nouvelles entreprises. Cette contraction réduit à son tour l’attractivité du territoire. Les familles hésitent davantage à s’y installer, les entreprises rencontrent davantage de difficultés à recruter et les jeunes générations restantes disposent de moins d’opportunités. La démographie devient alors un facteur d’inégalité territoriale, et l’inégalité territoriale devient un facteur supplémentaire de déclin démographique.

La politique économique nationale ne peut donc pas traiter séparément la question du Sud, celle de la jeunesse et celle de la démographie. Elles appartiennent au même système. Une Italie capable d’offrir davantage d’emplois qualifiés dans le Mezzogiorno réduirait simultanément la pression migratoire interne, préserverait davantage de capital humain et augmenterait les possibilités de création de familles dans les territoires concernés. Mais cela suppose des investissements durables dans les infrastructures, l’éducation, la connectivité numérique, la recherche, la logistique et les secteurs industriels et technologiques. Les transferts budgétaires peuvent soutenir les territoires; ils ne suffisent pas à créer l’écosystème économique qui donne envie à une génération entière d’y construire son avenir.

23. La famille comme politique économique

Giorgia Meloni a fait de la famille l’un des thèmes identitaires de son gouvernement. Cette orientation est cohérente avec son parcours politique et avec la gravité de la situation démographique italienne. Mais elle crée également une exigence particulière: lorsqu’un gouvernement affirme que la natalité constitue une priorité nationale, il doit accepter que les résultats soient évalués non seulement à partir du discours politique ou du nombre de dispositifs créés, mais à partir de leur capacité réelle à modifier les conditions dans lesquelles les jeunes adultes prennent leurs décisions familiales.

L’Italie dispose aujourd’hui d’un ensemble de mesures comprenant notamment l’Assegno Unico e Universale, des aides liées aux nouvelles naissances et des dispositifs de soutien à la garde des jeunes enfants. Selon l’analyse de redistribution de l’ISTAT portant sur les mesures entrées en vigueur en 2025, l’indexation de l’Assegno Unico, les modifications du bonus asilo nido et l’introduction du bonus nouveaux-nés ont représenté, ensemble, un bénéfice moyen d’environ 120 euros par an pour plus de six millions de familles. Ce chiffre ne correspond donc pas à l’ensemble de la politique familiale italienne, mais à l’effet estimé de ce groupe précis de mesures.

Le coût d’un enfant ne se limite pas à une dépense mensuelle supplémentaire. Il comprend le logement, la garde, le transport, la santé, l’éducation, la perte éventuelle de revenus lorsqu’un parent réduit son activité professionnelle et le coût d’opportunité associé à la carrière. Dans une économie où les jeunes adultes connaissent des difficultés d’accès au logement et où les salaires réels ont été soumis à de fortes pressions, une allocation supplémentaire peut être utile sans pour autant modifier la décision fondamentale d’avoir un enfant. Le problème de la fécondité est donc lié à la confiance dans l’avenir autant qu’au montant des aides disponibles.

La disponibilité des services de garde est à cet égard déterminante. Les données italiennes montrent une couverture très inégale du territoire. En 2023 2024, l’Italie comptait près de 378 500 places autorisées dans les services destinés à la petite enfance, soit environ 31,6 places pour 100 enfants. Mais le taux de couverture était nettement inférieur dans le Sud et les îles, avec environ 19,0 places pour 100 enfants dans le Sud et 19,5 dans les îles, contre 40,4 au Centre, 39,1 dans le Nord Est et 36,6 dans le Nord Ouest. Une famille peut donc recevoir une aide financière et continuer à rencontrer un obstacle très concret: trouver une place de garde à proximité de son domicile.

Cette réalité permet de comprendre pourquoi la politique familiale doit être pensée comme une politique d’infrastructure sociale. Une crèche n’est pas seulement un service destiné aux enfants. Elle constitue également une infrastructure permettant à un parent, souvent la mère, de rester sur le marché du travail. Une école de qualité, un système de santé accessible, des transports fiables et un logement abordable ont eux aussi une influence indirecte sur la décision d’avoir des enfants. La politique familiale devient ainsi une politique économique parce qu’elle détermine la quantité de travail disponible, la participation des femmes, le revenu des ménages et la capacité future du pays à renouveler sa population active.

Le paradoxe est donc que la politique nataliste italienne ne peut réussir si elle reste séparée de la politique de l’emploi. Un gouvernement peut encourager les naissances, mais si les jeunes couples continuent à rencontrer des difficultés pour accéder à un emploi stable, à un logement et à des services de garde, le message politique restera confronté à la réalité quotidienne. C’est pourquoi la démographie constitue peut-être l’un des domaines dans lesquels la philosophie politique de Meloni rencontre le plus directement les contraintes économiques de l’Italie.

24. Le Nord et le Sud: deux Italie dans une même crise

La démographie italienne ne se distribue pas uniformément sur le territoire. Elle amplifie des fractures géographiques anciennes et crée de nouvelles formes d’inégalité entre les régions. Le Nord possède des économies plus diversifiées, une base industrielle plus forte et des marchés du travail généralement plus dynamiques. Le Sud dispose d’atouts considérables, notamment sa position méditerranéenne, son potentiel touristique, ses ressources énergétiques renouvelables, son agriculture, ses ports et sa proximité avec l’Afrique du Nord. Pourtant, les écarts de revenus, d’emploi, de services et de capital humain restent suffisamment importants pour influencer les trajectoires démographiques.

Le problème n’est pas seulement que le Sud connaît davantage de départs. Il est que les départs des jeunes diplômés réduisent progressivement sa capacité à inverser les facteurs qui provoquent ces départs. Lorsqu’une région perd une partie de sa population active qualifiée, les entreprises disposent d’un vivier plus limité de compétences, les administrations locales perdent également une partie de leur potentiel humain et les familles jeunes deviennent moins nombreuses. La conséquence est cumulative. La région ne perd pas uniquement des habitants; elle perd une partie de sa capacité à produire les conditions nécessaires au retour des habitants partis.

Les écarts apparaissent également dans l’accès aux services essentiels. La couverture des structures d’accueil de la petite enfance demeure nettement plus faible dans le Sud et les îles que dans les régions septentrionales et centrales. Cette différence n’est pas anodine. Elle peut influencer la participation des femmes au marché du travail, les décisions familiales et la mobilité professionnelle. Une politique nationale qui distribuerait les mêmes ressources par habitant à l’ensemble du pays ne produirait donc pas nécessairement les mêmes résultats selon les territoires, parce que les besoins et les capacités institutionnelles ne sont pas identiques.

La géographie économique du pays est elle aussi en train d’évoluer. Les données régionales montrent une croissance positive mais modeste en 2025, autour de 0,5 % dans le Nord Ouest, le Nord Est et le Centre, et de 0,6 % dans le Mezzogiorno. Ce chiffre pourrait sembler rassurant parce qu’il indique que le Sud n’est pas nécessairement condamné à une croissance inférieure à celle du reste du pays. Mais une croissance légèrement supérieure sur une année ne suffit pas à effacer les écarts accumulés pendant plusieurs décennies. Le problème italien est précisément celui d’un écart de niveaux, de productivité, d’infrastructures et de capital humain qui ne peut être corrigé par une variation annuelle du PIB.

L’éducation supérieure constitue l’un des indicateurs les plus révélateurs de cette fracture. En 2024, le taux d’emploi des diplômés âgés de 25 à 64 ans atteignait 88,3 % dans le Nord contre 77,3 % dans le Mezzogiorno. Chez les 30 à 34 ans, l’écart était encore plus important, avec 91,1 % dans le Nord contre 73,3 % dans le Sud. Ces différences ne disent pas seulement quelque chose sur le marché du travail. Elles expliquent aussi pourquoi les jeunes diplômés quittent certaines régions pour d’autres et pourquoi le capital humain tend à se concentrer là où les opportunités professionnelles sont les plus nombreuses.

La réponse de Meloni à cette fracture constitue donc un test majeur de sa capacité à transformer la stabilité politique en stratégie nationale. Le Mezzogiorno n’est pas simplement un territoire à soutenir; il pourrait devenir l’un des grands actifs stratégiques de l’Italie du XXIe siècle. Sa position au cœur de la Méditerranée lui donne un potentiel exceptionnel pour les ports, la logistique, l’énergie solaire, les connexions avec l’Afrique du Nord, les infrastructures numériques et les chaînes d’approvisionnement européennes. Mais ce potentiel ne deviendra une réalité que si l’État parvient à améliorer simultanément les infrastructures, la gouvernance, la formation et la capacité d’investissement.

La question démographique rejoint alors celle de la puissance. Une Italie dont la population diminue et dont le Sud continue à perdre une partie de ses jeunes diplômés peut conserver une influence internationale considérable, mais elle devra compter davantage sur la productivité, la technologie, l’immigration qualifiée et la concentration stratégique de ses ressources. Une Italie qui réussirait au contraire à stabiliser ses familles, maintenir davantage de jeunes dans le pays, augmenter la participation féminine et transformer le potentiel économique du Mezzogiorno disposerait d’un avantage beaucoup plus important dans la compétition européenne et méditerranéenne.

C’est pourquoi la crise démographique représente peut-être le test le plus sévère du bilan de Giorgia Meloni. Elle ne peut pas être jugée uniquement sur les mesures prises depuis 2022, car aucune majorité ne peut inverser en quelques années une tendance accumulée sur plusieurs décennies. Mais elle peut être jugée sur la direction donnée au pays, sur la cohérence des politiques publiques et sur la capacité du gouvernement à comprendre que natalité, emploi, immigration, logement, éducation, services publics et développement territorial appartiennent à une seule équation. L’Italie n’a pas simplement besoin de davantage d’enfants; elle a besoin de créer les conditions économiques et sociales dans lesquelles une nouvelle génération peut choisir de naître, de rester, de travailler et de construire son avenir.

Cette équation conduit naturellement au prochain grand conflit politique du gouvernement Meloni. Car lorsqu’une population diminue, que les territoires se vident et que les entreprises ont besoin de travailleurs, la question migratoire cesse d’être seulement une question de frontières. Elle devient une question de modèle économique, de sécurité, d’identité, d’intégration et de souveraineté. C’est précisément sur cette frontière entre démographie et politique que Giorgia Meloni a construit l’un des axes les plus visibles de son pouvoir. La prochaine étape du dossier est donc celle de la bataille des frontières: Lampedusa, la Méditerranée, la Tunisie, la Libye, l’Albanie et la tentative de l’Italie de transformer une crise migratoire en stratégie européenne.

LA BATAILLE DES FRONTIÈRES

25. Lampedusa, ou lorsque la Méditerranée devient une question de pouvoir

Pour Giorgia Meloni, la question migratoire n’a jamais été un dossier parmi d’autres. Elle constitue l’un des points de rencontre entre son identité politique, sa conception de la souveraineté nationale et sa vision du rôle de l’Italie en Méditerranée. Depuis son arrivée au pouvoir, le gouvernement a cherché à déplacer le débat. Il ne s’agit plus seulement, dans son discours, de gérer les arrivées sur les côtes italiennes, mais de tenter d’agir en amont, sur les routes migratoires, dans les pays de départ et de transit, tout en poussant l’Union européenne à reconnaître que la frontière méridionale de l’Italie constitue également une frontière européenne.

Lampedusa est devenue le symbole de cette bataille. L’île est géographiquement italienne, mais sa position en Méditerranée en fait l’un des premiers points de contact entre l’Europe et les routes migratoires provenant d’Afrique du Nord et, plus largement, d’Afrique subsaharienne. Chaque arrivée transforme immédiatement une question européenne en réalité locale. Quelques milliers de personnes peuvent modifier en quelques heures la capacité d’accueil d’une petite île, mettre sous pression les services publics et provoquer une nouvelle séquence politique à Rome. La géographie donne ainsi à Lampedusa une importance qui dépasse très largement sa taille.

Le gouvernement Meloni a cherché à tirer parti de cette réalité pour modifier le rapport de force avec Bruxelles. La logique est claire: si l’Italie constitue l’une des principales portes d’entrée maritimes de l’Union européenne, alors la gestion des arrivées ne peut être considérée comme une responsabilité exclusivement italienne. Elle doit être européenne. Cette argumentation n’est pas nouvelle, mais Meloni lui a donné une force politique particulière en la combinant avec une politique visant à réduire les départs depuis les côtes africaines et à renforcer la coopération avec les pays de transit.

Cette stratégie explique l’importance accordée à la Tunisie. Le partenariat entre Rome et Tunis a progressivement dépassé la seule question du contrôle migratoire pour intégrer des dimensions financières, énergétiques et économiques. L’objectif italien est de contribuer à créer les conditions permettant aux autorités tunisiennes de mieux contrôler les départs et de combattre les réseaux de passeurs, tout en soutenant la stabilité économique du pays. Mais cette approche comporte une difficulté fondamentale: aucun accord migratoire ne peut produire durablement ses effets si les causes économiques, politiques et sociales qui poussent les personnes à partir demeurent inchangées.

La même logique se retrouve dans la relation avec la Libye. La Libye reste un espace de transit majeur, mais elle demeure politiquement fragmentée et institutionnellement fragile. Pour Rome, cette situation rend la coopération indispensable mais également incertaine. La capacité d’un gouvernement italien à contrôler une frontière maritime dépend en partie de la capacité de partenaires étrangers à contrôler leurs propres territoires, leurs côtes et leurs réseaux de départ. La souveraineté italienne rencontre donc ici une limite particulière: elle est forte sur son territoire mais dépendante, en amont, de la coopération de plusieurs États.

C’est précisément cette interdépendance qui transforme la migration en question géopolitique. Une embarcation qui quitte les côtes libyennes ou tunisiennes n’est pas seulement le dernier maillon d’un parcours individuel. Elle se situe au croisement de politiques africaines, européennes, méditerranéennes et internationales. Derrière la frontière italienne se trouvent les politiques de développement, les crises politiques, les conflits, les réseaux criminels, les changements climatiques, les différences de revenus et les perspectives économiques entre l’Afrique et l’Europe.

La politique de Meloni a donc tenté de construire une architecture extérieure de contrôle migratoire. Mais cette architecture produit un paradoxe. Plus l’Italie réussit à réduire les départs irréguliers, plus elle doit démontrer que cette réduction s’accompagne de voies légales, de coopération économique et de mécanismes permettant de distinguer les demandeurs de protection, les migrants économiques et les personnes impliquées dans des réseaux criminels. Sans cette différenciation, le contrôle des frontières risque de devenir une politique essentiellement défensive, alors que la démographie italienne exige parallèlement une réflexion sur l’immigration régulière.

L’Italie se retrouve ainsi devant une équation qu’aucun slogan ne peut résoudre. Elle veut contrôler ses frontières parce qu’elle considère que la maîtrise des entrées relève de la souveraineté nationale. Mais elle a également besoin de travailleurs étrangers dans plusieurs secteurs de son économie et connaît une contraction démographique qui réduit progressivement sa population active. Le véritable débat n’est donc pas entre ouverture totale et fermeture totale. Il concerne la construction d’un système capable de contrôler l’immigration irrégulière tout en organisant une immigration légale cohérente avec les besoins économiques, les capacités d’intégration et les obligations internationales de l’Italie.

26. L’accord avec l’Albanie et l’externalisation de la frontière européenne

L’une des initiatives les plus emblématiques du gouvernement Meloni a été son rapprochement avec l’Albanie autour de la gestion de certaines procédures migratoires. L’idée était politiquement audacieuse: déplacer une partie du traitement de certaines personnes migrantes hors du territoire italien, dans des structures situées en Albanie, tout en maintenant un cadre juridique italien et européen. Derrière cette initiative se trouvait une ambition plus large, celle de démontrer qu’une partie de la politique migratoire pouvait être organisée en dehors du territoire de l’Union sans que l’Europe renonce pour autant à ses responsabilités juridiques.

Le projet a immédiatement suscité des interrogations sur le droit applicable, la protection des demandeurs d’asile, le contrôle juridictionnel et la faisabilité opérationnelle. Ces questions ne sont pas secondaires. Toute stratégie d’externalisation de la frontière européenne rencontre une difficulté structurelle: déplacer physiquement une procédure ne fait pas disparaître les obligations juridiques qui l’encadrent. Le lieu où une personne est détenue ou examinée ne suffit pas à déterminer les droits dont elle dispose.

L’expérience albanaise a cependant évolué au fil du temps. Les obstacles juridiques ont fortement limité le fonctionnement initialement envisagé et le dispositif a dû être réorienté. En 2026, le gouvernement Meloni continue néanmoins à présenter l’expérience comme un élément de sa stratégie migratoire et comme un possible modèle de coopération avec des pays partenaires. Cette évolution est importante: l’accord avec l’Albanie ne peut plus être analysé simplement comme un projet nouveau dont la réussite dépendrait uniquement de sa mise en œuvre initiale. Il constitue désormais un laboratoire dont les limites juridiques et opérationnelles font elles-mêmes partie du bilan.

Pour Meloni, cependant, l’intérêt de l’expérience albanaise dépasse le nombre de personnes effectivement prises en charge. Le véritable enjeu est institutionnel et politique. Rome cherche à tester une nouvelle architecture européenne dans laquelle certaines procédures migratoires pourraient être réalisées dans des pays partenaires, avec des garanties juridiques définies à l’avance. Si le modèle fonctionne sous une forme juridiquement durable, il pourrait influencer le débat européen sur l’externalisation des procédures. S’il échoue ou reste fortement limité, il pourrait au contraire confirmer que la gestion de l’asile demeure trop étroitement liée aux juridictions européennes et aux obligations internationales pour être facilement déplacée.

L’expérience albanaise révèle surtout une évolution importante de la stratégie de Meloni. La Première ministre n’a pas simplement voulu durcir la politique migratoire italienne; elle a tenté d’en faire un laboratoire européen. C’est une distinction importante. Une politique nationale peut fermer un port, renforcer une police maritime ou modifier les règles d’accueil. Une politique qui cherche à établir un modèle reproductible dans d’autres États européens poursuit une ambition beaucoup plus grande.

Cette ambition explique également pourquoi la question migratoire est devenue un instrument de négociation avec Bruxelles. Meloni a progressivement cherché à présenter l’Italie non comme un État périphérique demandant une solidarité européenne, mais comme un État de première ligne capable de proposer de nouvelles solutions. Le changement de posture est significatif. L’Italie veut être reconnue comme l’un des pays qui définissent l’agenda européen sur la Méditerranée plutôt que comme celui qui en subit uniquement les conséquences.

Mais cette stratégie rencontre une autre limite: la politique migratoire européenne reste fragmentée. Les États membres ne partagent pas tous la même perception de la frontière méridionale. Les pays méditerranéens sont directement exposés aux arrivées maritimes; les États d’Europe centrale et septentrionale sont davantage concernés par les mouvements secondaires, l’asile et les mécanismes de répartition. Les priorités ne sont donc pas identiques.

La réussite d’une stratégie italienne dépend par conséquent de sa capacité à transformer une préoccupation nationale en intérêt européen commun. C’est là que Meloni a probablement le plus progressé depuis son arrivée au pouvoir. Sa politique migratoire reste controversée, mais elle a réussi à faire de la Méditerranée un sujet central des discussions européennes sur les frontières, les partenariats extérieurs et la sécurité.

27. Contrôler les flux sans perdre le contrôle du récit

La politique migratoire possède une deuxième dimension, moins visible mais tout aussi importante: la bataille du récit. Depuis plusieurs années, l’immigration est devenue l’un des principaux terrains de polarisation politique en Europe. Les chiffres d’arrivées, les images de débarquements, les naufrages et les affrontements autour des centres d’accueil produisent une succession d’événements qui peuvent modifier rapidement l’opinion publique.

Meloni maîtrise particulièrement bien cette dimension. Son discours repose sur une idée simple: un État qui ne contrôle pas ses frontières risque de perdre une partie de sa capacité à décider qui entre sur son territoire. Cette formulation lui permet de relier migration, souveraineté et sécurité sans nécessairement réduire l’ensemble du phénomène migratoire à une question identitaire. Elle lui donne également un avantage politique face à une opposition qui doit souvent arbitrer entre défense des droits fondamentaux, contrôle des frontières et reconnaissance des besoins économiques.

Mais le récit politique possède une faiblesse lorsqu’il se heurte aux réalités statistiques. Une baisse importante des arrivées irrégulières constitue un succès mesurable si elle est durable et si elle ne s’accompagne pas d’un déplacement massif des routes migratoires. Mais elle ne signifie pas que le problème migratoire est résolu. Les routes peuvent changer. Les réseaux criminels peuvent s’adapter. Les conditions dans les pays de transit peuvent évoluer. Une politique publique ne peut donc être évaluée uniquement sur une photographie annuelle.

Elle doit être évaluée sur la durée, sur les coûts, sur les résultats judiciaires, sur le nombre de retours effectivement exécutés, sur les délais d’examen des demandes d’asile, sur les voies légales disponibles et sur la capacité d’intégration des personnes qui restent en Italie. C’est ici que la politique migratoire devient beaucoup plus complexe que les slogans électoraux.

L’intégration constitue notamment l’un des grands sujets encore insuffisamment visibles dans le débat. Une personne qui entre légalement en Italie et travaille dans un secteur où le pays manque de main d’œuvre peut contribuer directement à la croissance et au financement du système social. Mais cette contribution dépend de sa capacité à accéder à un emploi déclaré, à apprendre la langue, à se loger, à faire venir sa famille dans des conditions légales et à participer à la société. Une politique migratoire qui contrôle l’entrée mais néglige l’intégration ne fait que déplacer le problème dans le temps.

Cette question est particulièrement importante dans une Italie vieillissante. Les besoins de main d’œuvre existent déjà dans plusieurs secteurs. Les soins aux personnes âgées, l’agriculture, la construction, la logistique, l’hôtellerie et certains métiers industriels dépendent de travailleurs étrangers. Dans les prochaines décennies, le vieillissement de la population pourrait accentuer cette dépendance. La contradiction apparente entre politique de contrôle de l’immigration irrégulière et besoin de travailleurs étrangers devient alors une contradiction politique que le gouvernement devra résoudre par des catégories plus précises.

La distinction entre immigration irrégulière et immigration régulière est donc appelée à devenir l’un des axes déterminants du modèle italien. Une politique cohérente pourrait être restrictive à l’égard des entrées irrégulières tout en augmentant les possibilités d’entrée légale pour les travailleurs dont l’économie a besoin. Elle pourrait également renforcer les mécanismes de sélection, de formation et d’intégration avant l’arrivée ou immédiatement après celle-ci. Une telle approche serait plus difficile à communiquer politiquement qu’un discours général sur la fermeture des frontières, mais elle correspondrait davantage aux contraintes démographiques et économiques du pays.

C’est précisément dans cette tension que se joue une partie de l’héritage de Meloni. Son succès politique repose largement sur sa capacité à avoir transformé une question émotionnelle en thème central de la souveraineté européenne. Mais la prochaine étape exige davantage que la capacité à dénoncer les difficultés. Elle demande de construire un système migratoire durable.

28. La bataille avec les juges

C’est ici qu’apparaît l’une des tensions institutionnelles les plus importantes du gouvernement Meloni. Toute politique migratoire ambitieuse se trouve confrontée au pouvoir judiciaire, parce que les décisions relatives à l’asile, à la détention, aux expulsions et aux conditions d’accueil sont soumises à des règles nationales, européennes et internationales. Le gouvernement peut modifier la loi; les tribunaux peuvent ensuite être amenés à vérifier si les nouvelles dispositions respectent les normes supérieures.

Cette interaction est parfaitement normale dans un État de droit. Elle devient politiquement explosive lorsque le gouvernement considère que certaines décisions judiciaires entravent l’exécution de son programme et que les magistrats, de leur côté, considèrent qu’ils ne font qu’exercer leur fonction constitutionnelle. Le débat italien s’inscrit alors dans une tension plus large que la seule question migratoire: celle du rapport entre majorité politique, Parlement, gouvernement et magistrature.

Meloni a progressivement présenté certaines décisions judiciaires comme un obstacle à l’efficacité de la politique migratoire. Ses adversaires ont répondu que le gouvernement cherchait à affaiblir les contre pouvoirs susceptibles de contrôler son action. La controverse a pris une importance particulière parce qu’elle s’est déroulée parallèlement au projet de réforme de la justice porté par le gouvernement.

Il faut ici éviter une lecture trop simple. Critiquer une décision judiciaire n’est pas en soi une attaque contre l’État de droit. Dans une démocratie, les gouvernements ont le droit de contester l’interprétation d’une loi et de chercher à modifier celle-ci par les voies constitutionnelles. Le problème apparaît lorsque la critique des juges se transforme en délégitimation générale de la justice ou lorsque les mécanismes destinés à garantir l’indépendance judiciaire sont eux-mêmes fragilisés.

Cette distinction est devenue encore plus importante après le référendum constitutionnel de 2026 sur la réforme de la justice. Le projet porté par le gouvernement, notamment consacré à la séparation des carrières entre magistrats du parquet et magistrats du siège, a été rejeté par les électeurs. Le revers a limité l’une des principales ambitions institutionnelles de Meloni, sans toutefois provoquer de crise gouvernementale.

La frontière italienne se situe donc désormais à plusieurs niveaux. Il existe une frontière physique en Méditerranée, une frontière juridique définie par les règles européennes et internationales, une frontière politique entre souveraineté nationale et solidarité européenne et une frontière institutionnelle entre pouvoir exécutif et pouvoir judiciaire. Meloni a gagné une partie du débat sur la première et la troisième de ces frontières. Les deux autres demeurent ouvertes.

29. Une politique migratoire qui devient politique étrangère

Le changement le plus important de l’ère Meloni est peut-être là. La migration n’est plus seulement traitée comme une politique intérieure. Elle est devenue un instrument de politique étrangère. La Tunisie, la Libye, l’Albanie, l’Égypte et plusieurs partenaires africains occupent désormais une place dans la stratégie italienne qui dépasse largement la seule gestion des frontières.

Cette évolution rejoint directement le projet de projection italienne vers l’Afrique. Si l’Italie veut réduire les migrations irrégulières, elle doit contribuer à stabiliser les routes de transit. Si elle veut stabiliser les routes de transit, elle doit investir dans les économies et les institutions des pays partenaires. Si elle investit dans ces pays, elle cherche également à développer des marchés, des corridors énergétiques et des relations politiques. La migration devient alors le point d’entrée d’une stratégie méditerranéenne plus large.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le Plan Mattei, qui sera étudié plus loin dans ce dossier. La vision de Meloni cherche à associer énergie, développement, commerce, infrastructures et migration dans une même architecture stratégique. Cette approche peut donner à l’Italie un rôle plus important dans le rapport entre l’Europe et l’Afrique. Mais elle exige également des résultats concrets. Une politique étrangère ne peut pas être construite uniquement autour de sommets et de déclarations. Elle doit produire des investissements, des emplois, des infrastructures et des partenariats durables.

Le risque est également celui d’une instrumentalisation réciproque. Les pays de transit savent que l’Europe a besoin de leur coopération pour contrôler les routes migratoires. Ils peuvent donc utiliser cette coopération comme levier pour obtenir des financements, des concessions commerciales ou un soutien politique. L’Italie doit alors négocier avec des partenaires qui possèdent eux aussi un pouvoir de pression.

Cette situation n’est pas nécessairement une faiblesse. Elle peut au contraire devenir une source de puissance diplomatique si Rome parvient à construire des partenariats équilibrés. L’Italie possède une position géographique exceptionnelle entre l’Europe, l’Afrique du Nord, les Balkans et la Méditerranée orientale. Son influence pourrait être renforcée si elle réussit à convertir cette géographie en réseau économique, énergétique et diplomatique.

La politique migratoire de Meloni révèle donc quelque chose de plus profond sur son projet. La Première ministre ne cherche pas seulement à défendre une frontière nationale. Elle tente de redéfinir la place de l’Italie dans son environnement méditerranéen et européen. Le succès ou l’échec de cette stratégie ne dépendra pas uniquement du nombre d’arrivées sur les côtes italiennes. Il dépendra de la capacité de Rome à construire une architecture régionale suffisamment solide pour que les migrations, l’énergie, le commerce, la sécurité et le développement cessent d’être traités comme des dossiers séparés.

À ce stade du bilan, une conclusion s’impose. Giorgia Meloni a transformé la question migratoire en l’un des principaux instruments de son pouvoir politique et diplomatique. Elle a réussi à imposer le sujet au centre du débat européen et à déplacer une partie de la discussion vers les pays de départ et de transit. Mais cette réussite politique ouvre désormais une obligation plus difficile: démontrer que la maîtrise des frontières peut être compatible avec les exigences de l’État de droit, les besoins économiques d’une Italie vieillissante et les responsabilités internationales de l’Union européenne.

La bataille des frontières n’est donc pas terminée. Elle change simplement de nature. Après avoir cherché à réduire les arrivées et à déplacer une partie du contrôle vers l’extérieur, le gouvernement devra répondre à une question beaucoup plus structurelle: quel modèle de frontière veut réellement construire l’Italie, et quelle conception de la souveraineté européenne ce modèle annonce-t-il? La réponse conduira directement au cœur d’un autre chantier de Meloni, encore plus sensible, celui de la transformation de l’État italien lui-même.

LA RÉFORME DE L’ÉTAT

30. La stabilité politique face à la difficulté de réformer

La longévité du gouvernement Meloni crée une situation presque inédite dans l’histoire récente de la République italienne. Un exécutif qui reste en fonction plusieurs années dispose d’un avantage considérable sur les gouvernements éphémères qui ont longtemps caractérisé la politique italienne: il peut planifier, négocier, corriger ses décisions et attendre les effets de ses réformes. Mais cette continuité crée également une obligation politique. Lorsqu’un gouvernement ne peut plus expliquer ses difficultés par l’instabilité ministérielle, les crises de coalition ou l’absence de temps, la question du bilan devient plus directe. Après plusieurs années au pouvoir, ce ne sont plus seulement les intentions qui comptent; ce sont les institutions effectivement transformées.

C’est dans ce contexte que la réforme de l’État est devenue l’un des principaux points de tension du mandat de Giorgia Meloni. Son gouvernement a voulu modifier plusieurs équilibres institutionnels importants, notamment le fonctionnement de la justice, le rôle du président du Conseil, l’organisation territoriale et les mécanismes de responsabilité politique. Ces projets n’ont cependant pas tous progressé au même rythme. Certains ont été ralentis par les procédures constitutionnelles, d’autres par les oppositions politiques et judiciaires, et certains ont rencontré directement le verdict des électeurs.

Le contraste avec la réussite électorale de Meloni est frappant. La coalition qui l’a portée au pouvoir dispose d’une majorité parlementaire et bénéficie d’une stabilité que plusieurs gouvernements italiens précédents n’avaient pas connue. Pourtant, cette majorité ne suffit pas à modifier facilement la Constitution ou à réorganiser durablement les rapports entre les pouvoirs. Le système italien possède précisément des mécanismes destinés à empêcher qu’une majorité parlementaire, même solide, puisse transformer trop rapidement les règles fondamentales du régime.

La première leçon du gouvernement Meloni est donc paradoxale: la stabilité gouvernementale ne signifie pas nécessairement une capacité illimitée de transformation institutionnelle. Elle donne du temps. Elle augmente la cohérence de l’action. Elle améliore parfois la capacité de négociation. Mais elle reste soumise aux contre pouvoirs, aux procédures constitutionnelles, au Parlement, aux juridictions et, finalement, aux citoyens.

Cette distinction est fondamentale pour comprendre le bilan de Meloni. Son gouvernement a été capable de durer, mais la question est désormais de savoir jusqu’où cette durée a permis de déplacer les lignes institutionnelles de la République.

31. La justice, premier grand front institutionnel

La réforme de la justice occupe une place particulière dans cette confrontation. Le gouvernement a défendu une réorganisation importante de la magistrature, notamment autour de la séparation des carrières entre magistrats du parquet et magistrats du siège et d’une modification des mécanismes institutionnels qui encadrent leur organisation. Pour ses promoteurs, l’objectif est de renforcer l’impartialité du système, de clarifier les fonctions judiciaires et de rendre plus lisible la responsabilité des différents acteurs. Pour ses adversaires, le risque est différent: celui d’un affaiblissement de l’indépendance judiciaire et d’une transformation de l’équilibre constitutionnel entre les pouvoirs.

Cette opposition ne peut pas être réduite à un affrontement entre un gouvernement réformateur et une magistrature conservatrice. La question est beaucoup plus profonde. Dans toutes les démocraties constitutionnelles, la justice occupe une position particulière parce qu’elle doit pouvoir contrôler l’action de l’État tout en restant elle même soumise au droit. Toute réforme de la magistrature modifie donc potentiellement l’équilibre entre efficacité, indépendance, responsabilité et séparation des pouvoirs.

En Italie, cette question possède en outre une histoire politique particulière. Les relations entre la classe politique et la magistrature ont été profondément marquées par les décennies de lutte contre la corruption et la criminalité organisée, puis par les conflits institutionnels qui ont accompagné plusieurs gouvernements. La justice n’est donc pas perçue uniquement comme une institution technique. Elle appartient à l’histoire politique contemporaine du pays.

Le gouvernement Meloni a placé cette réforme au centre de son projet de modernisation institutionnelle. Mais l’une des difficultés majeures est apparue lorsque les propositions ont rencontré la procédure référendaire. Le référendum constitutionnel organisé en 2026 a finalement rejeté la réforme judiciaire, notamment la séparation des carrières entre magistrats du parquet et magistrats du siège. Le résultat a constitué un revers politique pour l’exécutif, mais il n’a pas remis en cause la stabilité gouvernementale.

Le résultat possède une portée qui dépasse le contenu juridique de la réforme. Il rappelle que la stabilité de Meloni ne signifie pas que le gouvernement contrôle entièrement l’agenda institutionnel. L’exécutif peut proposer, le Parlement peut voter, mais les procédures constitutionnelles peuvent ouvrir un espace spécifique au corps électoral. La réforme devient alors un test de légitimité populaire.

Pour Meloni, l’échec référendaire est d’autant plus important qu’il touche précisément l’un des domaines dans lesquels elle voulait laisser une trace durable. Une politique économique peut produire des résultats progressivement réversibles. Une réforme institutionnelle modifie au contraire les règles du jeu politique. Elle représente donc une forme supérieure de pouvoir politique, mais aussi un risque supérieur pour celui qui la porte.

Le gouvernement a cependant montré qu’il pouvait continuer à fonctionner après ce revers. C’est là encore une différence majeure avec les gouvernements italiens plus fragiles. Dans un système marqué par la chute fréquente des exécutifs, un échec institutionnel majeur pouvait parfois provoquer une crise gouvernementale. Sous Meloni, la majorité a absorbé le choc et poursuivi son mandat. Le référendum a donc affaibli le projet de réforme sans nécessairement affaiblir la survie du gouvernement.

Cette distinction entre survie du gouvernement et réussite de son programme devient l’une des clés de lecture de toute l’expérience Meloni.

32. Le projet d’un exécutif plus fort

L’autre grand axe de la réforme institutionnelle concerne la fonction de président du Conseil. Depuis longtemps, le débat italien porte sur la faiblesse relative de l’exécutif et sur les changements fréquents de majorité. L’idée d’un renforcement de la légitimité du chef du gouvernement répond à une frustration ancienne: les électeurs peuvent choisir une majorité parlementaire sans avoir la certitude que la personne soutenue pendant la campagne restera effectivement à la tête du gouvernement pendant toute la législature.

Meloni a voulu répondre à cette faiblesse par un projet visant à renforcer la stabilité de l’exécutif et la légitimité politique du président du Conseil. L’objectif général était de rapprocher le vote parlementaire d’un choix plus direct de l’exécutif, sans transformer formellement l’Italie en régime présidentiel.

Mais ce projet de « premierato » a rencontré des obstacles politiques et institutionnels importants. À la fin de l’été 2026, la proposition visant à permettre l’élection directe du président du Conseil avait progressé au Sénat sans parvenir à franchir l’ensemble des étapes nécessaires. Elle fait ainsi partie des grandes réformes constitutionnelles de Meloni dont la réalisation reste inachevée.

À cette difficulté s’ajoute désormais une évolution majeure: le 15 septembre 2026, le Sénat a approuvé une réforme de la loi électorale par 113 voix contre 71. Le texte prévoit un système proportionnel assorti d’une prime majoritaire pour les alliances dépassant 42 % des suffrages et supprime le système mixte actuellement en vigueur. Il prévoit également que les alliances déclarent leur candidat au poste de président du Conseil avant le scrutin. Le texte doit encore retourner à la Chambre des députés pour son approbation définitive.

Cette évolution modifie sensiblement le contexte dans lequel doit être analysée la réforme du pouvoir exécutif. Même si le « premierato » et la réforme électorale ne constituent pas une seule et même réforme, ils répondent à une préoccupation commune: créer une relation plus directe entre le résultat électoral, la formation d’une majorité et l’identité du chef du gouvernement.

Cette ambition touche cependant à un équilibre constitutionnel particulièrement délicat. Le système italien ne repose pas sur l’élection directe du chef de l’exécutif. Le président de la République conserve un rôle central dans la formation des gouvernements et dans la protection de la continuité institutionnelle. Le Parlement demeure au cœur du régime. Renforcer la légitimité du président du Conseil revient donc à modifier la relation entre plusieurs institutions, et non simplement à changer une procédure électorale.

Le problème politique est également celui de la permanence. Une réforme qui renforce le chef du gouvernement peut sembler séduisante lorsque l’exécutif est stable et populaire. Mais une Constitution doit être conçue pour fonctionner également lorsque la majorité change, lorsque l’opposition gouverne ou lorsque le chef du gouvernement devient impopulaire. C’est pourquoi les réformes institutionnelles doivent être jugées non seulement à partir de leurs effets immédiats, mais aussi à partir des pouvoirs qu’elles confèrent à des gouvernements futurs.

Cette question est particulièrement importante dans le cas de Meloni parce que son propre gouvernement constitue l’argument le plus puissant contre une partie du diagnostic qui justifiait la réforme. Elle a démontré qu’un président du Conseil pouvait déjà disposer d’une stabilité importante sans réforme constitutionnelle majeure. Le gouvernement Meloni a survécu grâce à sa majorité, à la discipline de sa coalition, à sa capacité de négociation et à son rapport avec l’électorat.

Dès lors, une question s’impose: si le système actuel a permis à Meloni de gouverner durablement, quel problème institutionnel précis la réforme doit elle encore résoudre?

La réponse de ses partisans est que la stabilité actuelle dépend trop des qualités particulières de la dirigeante et de sa coalition. Une institution ne devrait pas dépendre d’une personnalité. Si l’Italie veut sortir définitivement du cycle des gouvernements courts, elle doit créer des règles qui rendent la stabilité plus probable indépendamment de la personne qui occupe le Palazzo Chigi.

La réponse de ses adversaires est exactement inverse. Ils considèrent que la stabilité peut être obtenue par la politique elle même, sans concentration supplémentaire du pouvoir constitutionnel. Si une majorité cohérente peut gouverner pendant quatre ans, alors la faiblesse supposée du régime n’est peut être plus aussi importante qu’avant.

Le débat dépasse donc Meloni. Il porte sur une question classique de science politique: faut il renforcer les institutions pour compenser la faiblesse des gouvernements, ou préserver les contre pouvoirs pour empêcher qu’un gouvernement stable ne devienne trop puissant?

33. Le Parlement, entre stabilité et discipline majoritaire

La stabilité de la majorité Meloni a également modifié la relation entre le gouvernement et le Parlement. Lorsque les coalitions sont fragiles, le Parlement peut devenir le lieu où se joue la survie du gouvernement. Chaque vote important peut provoquer une crise. À l’inverse, lorsqu’une majorité est solide, le Parlement risque de devenir davantage un instrument de traduction législative du programme gouvernemental.

Cette situation n’est pas propre à l’Italie. Toutes les démocraties parlementaires connaissent cette tension entre discipline de majorité et autonomie parlementaire. Mais elle prend une importance particulière dans un pays où la durée des gouvernements a longtemps été courte. La stabilité peut renforcer l’efficacité de l’exécutif, mais elle peut également réduire la nécessité politique de négocier avec les groupes parlementaires.

Le véritable indicateur de la qualité institutionnelle n’est donc pas seulement le nombre de lois adoptées. Il faut également examiner la qualité du débat parlementaire, le rôle des commissions, la capacité des députés de la majorité à modifier les textes, la transparence de la procédure et la possibilité pour l’opposition d’exercer un contrôle effectif.

C’est ici que la stabilité peut produire deux effets contradictoires. Elle peut améliorer la gouvernabilité parce qu’elle réduit les crises et permet au gouvernement de planifier. Mais elle peut aussi favoriser une concentration progressive du pouvoir autour de l’exécutif si la majorité parlementaire se transforme principalement en mécanisme de soutien automatique.

Le phénomène mérite d’être observé avec prudence. Une majorité disciplinée n’est pas nécessairement une démocratie moins pluraliste. Dans un régime parlementaire, les électeurs donnent précisément à une coalition la responsabilité de gouverner. La discipline parlementaire est donc normale. Le problème apparaît lorsque la majorité devient incapable de contrôler son propre gouvernement ou lorsque les procédures parlementaires sont utilisées pour réduire systématiquement l’espace de délibération.

Pour Meloni, cette question possède une dimension supplémentaire. Son parti, Fratelli d’Italia, a connu une transformation rapide, passant d’une force issue de la droite radicale à la principale composante d’un gouvernement européen majeur. La discipline de ses parlementaires est donc également un indicateur de la maturité institutionnelle de cette nouvelle droite.

L’expérience italienne permet ici de distinguer deux formes de pouvoir. La première est le pouvoir électoral, qui permet de gagner une majorité. La seconde est le pouvoir institutionnel, qui consiste à transformer cette majorité en règles durables. Meloni a clairement démontré le premier. Le second reste en construction.

34. L’autonomie régionale et la question de l’unité nationale

La réforme territoriale constitue un autre terrain majeur de confrontation. La coalition de Meloni réunit des traditions politiques différentes. Fratelli d’Italia porte une conception fortement nationale de l’État, tandis que la Ligue de Matteo Salvini possède une longue histoire de revendication d’autonomie régionale, particulièrement dans le Nord. Le gouvernement doit donc maintenir un équilibre entre deux aspirations qui ne sont pas toujours naturellement compatibles: renforcer la cohésion nationale et accroître les pouvoirs des régions.

Le projet d’autonomie différenciée répond à une revendication ancienne visant à permettre à certaines régions d’exercer davantage de compétences dans plusieurs domaines. Ses défenseurs considèrent que les territoires qui disposent de meilleures capacités administratives doivent pouvoir gérer davantage de politiques publiques et conserver une plus grande responsabilité dans leur développement. Ses opposants craignent qu’une telle évolution n’accentue les écarts entre les régions riches du Nord et les régions moins favorisées du Sud.

Mais le projet a déjà rencontré des limites constitutionnelles importantes. Une partie de la loi sur l’autonomie différenciée a été remise en cause par la Cour constitutionnelle, ce qui a réduit la portée de l’architecture initialement imaginée par le gouvernement. L’autonomie différenciée ne peut donc pas être considérée comme un chantier institutionnel avançant librement: elle est désormais encadrée par les limites fixées par la jurisprudence constitutionnelle.

Le débat rejoint directement celui de la démographie étudié dans la Partie IV. Une décentralisation mal conçue pourrait renforcer les différences de capacité administrative et de qualité des services. Mais une centralisation excessive pourrait également empêcher les territoires de répondre efficacement à leurs propres besoins.

L’Italie doit donc résoudre une contradiction institutionnelle qui traverse toute son histoire républicaine. Comment reconnaître les différences territoriales sans créer deux systèmes sociaux de fait? Comment permettre davantage d’autonomie sans compromettre l’égalité des citoyens? Comment récompenser l’efficacité administrative sans abandonner les régions qui disposent de moins de ressources?

La réponse passe nécessairement par la définition de niveaux essentiels de services garantis sur l’ensemble du territoire. Sans cette garantie, l’autonomie risque de transformer une différence économique en différence de droits effectifs. Une région plus riche pourrait offrir de meilleurs services, attirer davantage de travailleurs qualifiés et renforcer encore son avantage. Le mécanisme deviendrait cumulatif.

Pour Meloni, cette question possède également une dimension politique. Son gouvernement doit maintenir l’unité de la coalition. La Ligue a intérêt à faire avancer l’autonomie régionale; Fratelli d’Italia doit préserver son image de parti national; Forza Italia joue un rôle intermédiaire. La réforme territoriale devient donc un test de la capacité de la coalition à concilier des visions différentes de l’État.

Là encore, la stabilité gouvernementale n’a pas supprimé le conflit. Elle a simplement permis de le contenir.

35. L’État de droit comme ligne de mesure

Au fond, la véritable question institutionnelle du gouvernement Meloni n’est pas de savoir si l’Italie doit avoir un gouvernement fort ou un gouvernement faible. Elle est de déterminer ce que signifie un gouvernement fort dans une démocratie constitutionnelle.

Un gouvernement fort est capable de prendre des décisions, de faire voter son budget, d’appliquer son programme et de répondre aux crises. Mais il doit également accepter les limites imposées par la Constitution, les tribunaux, le Parlement, les institutions européennes et les droits fondamentaux. La force de l’exécutif ne se mesure donc pas à sa capacité à échapper aux contre pouvoirs. Elle se mesure à sa capacité à agir efficacement à l’intérieur de ces contraintes.

Cette définition est particulièrement importante dans le cas italien parce que la transformation de Meloni s’est précisément accompagnée d’une volonté de normalisation institutionnelle. Lorsqu’elle était dans l’opposition, elle pouvait dénoncer le système politique depuis l’extérieur. Une fois au gouvernement, elle devait démontrer que sa conception de la souveraineté nationale pouvait fonctionner à l’intérieur de l’architecture constitutionnelle italienne et européenne.

Son bilan est à cet égard contrasté. Sur certains dossiers, elle a montré une capacité remarquable d’adaptation. Sur d’autres, les résistances institutionnelles ont limité son ambition. La réforme judiciaire et les projets de transformation de l’exécutif illustrent cette difficulté. Le gouvernement dispose de temps et d’une majorité, mais les règles fondamentales de la République ne se modifient pas simplement parce qu’une coalition a remporté une élection.

La réforme électorale approuvée au Sénat le 15 septembre 2026 ajoute toutefois une nouvelle dimension à cette équation. Si elle est définitivement adoptée par la Chambre, elle pourrait modifier substantiellement le rapport entre le vote populaire, les alliances électorales et la formation d’une majorité parlementaire. Elle ne constitue pas à elle seule une refondation constitutionnelle du régime, mais elle pourrait influencer profondément la manière dont les prochaines élections produiront une majorité gouvernementale.

C’est peut être là que se trouve la principale leçon institutionnelle des quatre années de Meloni. La stabilité donne du temps au pouvoir; elle ne lui donne pas tous les pouvoirs. Cette distinction protège précisément la démocratie contre l’idée selon laquelle une majorité durable pourrait devenir une autorité sans limites.

Le résultat est paradoxal mais sain. Meloni a démontré qu’une droite issue de traditions longtemps considérées comme marginales pouvait gouverner durablement l’Italie sans provoquer la rupture institutionnelle annoncée par certains de ses adversaires. Mais elle n’a pas démontré que la stabilité exigeait nécessairement une concentration constitutionnelle plus forte du pouvoir. Les citoyens, les tribunaux et les mécanismes constitutionnels ont continué à imposer des limites.

Le véritable bilan de la réforme de l’État doit donc être mesuré non seulement aux textes adoptés, mais également à ce que les institutions italiennes ont résisté à devenir. La République a permis à Meloni de gouverner longtemps; elle lui a également rappelé que durer ne signifie pas refonder.

Et cette distinction conduit directement à la question européenne. Car le pouvoir italien ne s’exerce plus dans un espace national fermé. Une grande partie des décisions économiques, migratoires, énergétiques, commerciales et réglementaires sont désormais prises dans une architecture européenne où Rome doit négocier avec Bruxelles, Berlin, Paris et les autres capitales. Pour comprendre jusqu’où Giorgia Meloni a réellement transformé l’Italie, il faut donc quitter momentanément le Palazzo Chigi et regarder vers l’autre centre de pouvoir qui conditionne une partie croissante de son action: l’Union européenne.

L’ITALIE ET L’EUROPE: DE LA CONTESTATION À L’INFLUENCE

36. Bruxelles n’est plus l’adversaire qu’elle dénonçait

Il y a, dans la trajectoire européenne de Giorgia Meloni, un paradoxe qui mérite davantage d’attention que les déclarations spectaculaires de ses premières années. La dirigeante qui avait construit une partie de son ascension politique sur la critique d’une Europe jugée trop bureaucratique, trop éloignée des nations et trop faible dans la défense de ses frontières est devenue, une fois installée au Palazzo Chigi, l’une des dirigeantes les plus importantes de l’Union européenne. Elle n’a pas abandonné l’idée d’une Europe plus souveraine, plus protectrice de ses frontières et davantage attentive aux intérêts nationaux. Mais elle a progressivement compris que la meilleure manière de modifier l’Europe n’était pas nécessairement de s’en retirer ou de la combattre frontalement. Elle pouvait aussi consister à occuper son centre de gravité.

Cette évolution est l’un des aspects les plus significatifs de la normalisation de Meloni. Son gouvernement n’a pas choisi la confrontation systématique avec Bruxelles que certains observateurs avaient anticipée. Il a au contraire cherché à maintenir une relation fonctionnelle avec les institutions européennes, notamment sur les finances publiques, le Plan national de relance et de résilience, la politique migratoire, l’énergie et les grands dossiers géopolitiques. Cette stratégie n’a pas transformé Meloni en fédéraliste européenne. Elle a plutôt produit une forme de conservatisme européen pragmatique: défendre une conception plus forte de la souveraineté nationale tout en utilisant les institutions communes lorsque celles ci servent les intérêts italiens.

Le changement est considérable par rapport à la période où Fratelli d’Italia se trouvait dans l’opposition. À cette époque, la critique de Bruxelles constituait un élément important du discours de la droite souverainiste. Une fois au pouvoir, la réalité économique a imposé une autre logique. L’Italie demeure l’une des principales économies de la zone euro, mais également l’un des États les plus endettés de l’Union. Elle ne peut donc pas se permettre une confrontation permanente avec les marchés, la Commission européenne et la Banque centrale européenne. La crédibilité européenne est devenue une composante directe de la crédibilité financière italienne.

Cette contrainte explique en partie la prudence de Meloni. Son gouvernement a accepté le cadre budgétaire européen tout en cherchant à obtenir davantage de flexibilité pour financer certaines priorités. Il a maintenu le dialogue avec la Commission et a cherché à présenter l’Italie comme un partenaire constructif plutôt que comme un État rebelle. Le paradoxe est que cette stratégie a offert à Meloni une influence européenne supérieure à celle qu’aurait probablement produite une confrontation permanente.

La politique européenne de Meloni repose donc sur une distinction entre contester certaines orientations de l’Union et contester l’Union elle même. Cette distinction est devenue centrale dans la transformation de la droite européenne. Elle permet à un gouvernement nationaliste ou conservateur de défendre la souveraineté sans nécessairement adopter une stratégie de rupture.

37. Le pari européen du PNRR

Le Plan national de relance et de résilience est probablement le meilleur exemple de cette évolution. L’Italie est le principal bénéficiaire du programme européen de relance post pandémique et dispose d’une enveloppe de l’ordre de 194 milliards d’euros en intégrant subventions et prêts. Cette somme représente une occasion exceptionnelle de moderniser les infrastructures, les administrations, les réseaux numériques, l’énergie, les transports, l’éducation et une partie du tissu productif.

Mais elle constitue également un test politique redoutable. Recevoir les fonds n’est pas le même résultat que les utiliser efficacement. Les ressources européennes sont liées à des objectifs, des calendriers et des réformes. L’Italie doit donc démontrer qu’elle possède la capacité administrative nécessaire pour transformer une masse financière exceptionnelle en investissements productifs.

Pour Meloni, le PNRR possède une double dimension. Il représente d’abord une opportunité économique. Dans une économie dont la croissance structurelle demeure faible, l’investissement public peut soutenir l’activité et améliorer les infrastructures. Mais il représente aussi une question de crédibilité politique. Si l’Italie ne parvient pas à utiliser correctement ces ressources, l’échec ne sera pas seulement comptable. Il alimentera l’idée selon laquelle le pays dispose de ressources considérables mais souffre d’une faiblesse chronique de son appareil administratif.

Le gouvernement a donc cherché à accélérer l’exécution des projets et à maintenir un dialogue étroit avec Bruxelles. Cette coopération est révélatrice de la nouvelle posture de Rome. L’Italie ne considère plus nécessairement l’Union comme une institution qui impose des contraintes de l’extérieur. Elle la considère également comme une source de capital, de normes, d’infrastructures et de puissance collective que le gouvernement doit apprendre à exploiter.

La difficulté demeure cependant celle de l’exécution. Les fonds européens ne créent pas automatiquement de productivité. Une nouvelle infrastructure ferroviaire peut réduire les coûts de transport, mais seulement si elle est effectivement construite et intégrée dans un réseau cohérent. Une administration numérisée peut réduire les délais, mais seulement si les procédures sont réellement simplifiées. Une politique énergétique peut améliorer la sécurité d’approvisionnement, mais seulement si les investissements augmentent effectivement la capacité productive.

Le PNRR révèle donc une vérité plus générale sur l’Italie. Le pays ne manque pas nécessairement de ressources financières ou de compétences individuelles. Il souffre davantage de la difficulté à coordonner les institutions, à accélérer les procédures et à transformer les investissements en gains durables de productivité. C’est pourquoi l’exécution du PNRR est aussi une épreuve de réforme de l’État.

Le succès ou l’échec du programme pèsera donc directement sur le jugement historique porté sur le gouvernement Meloni. Une génération politique pourrait laisser derrière elle des dizaines de milliards d’euros dépensés, ou une modernisation structurelle du pays. Les deux ne sont pas équivalents.

38. Une relation pragmatique avec Ursula von der Leyen

La relation entre Giorgia Meloni et Ursula von der Leyen illustre également cette évolution. Les deux dirigeantes appartiennent à des familles politiques différentes, mais elles ont progressivement construit une relation de travail. Cette proximité n’a pas supprimé les désaccords. Elle a montré que l’Union européenne fonctionne souvent moins par affinités idéologiques que par coalitions variables autour de dossiers précis.

Meloni a compris que son poids européen dépendait de sa capacité à construire des alliances. L’Italie ne possède pas, seule, la capacité de définir l’agenda européen. Elle doit donc travailler avec d’autres États, avec les institutions et avec les différentes familles politiques du Parlement européen.

Cette stratégie est particulièrement visible sur la migration. Rome a réussi à faire évoluer une partie du débat européen vers le renforcement des frontières extérieures, les partenariats avec les pays de transit et la coopération avec les États africains. Même lorsque toutes les propositions italiennes n’ont pas été reprises, la capacité à déplacer le centre du débat constitue déjà une forme d’influence.

Meloni a également bénéficié d’un contexte européen favorable à certaines de ses positions. La guerre en Ukraine, les tensions énergétiques, la montée des préoccupations sécuritaires et les pressions migratoires ont renforcé la place des questions de souveraineté et de sécurité dans l’agenda européen. Plusieurs sujets autrefois considérés comme appartenant principalement à la droite nationale sont devenus des questions communes aux gouvernements de toute l’Union.

Cette évolution a facilité la normalisation de Meloni. Lorsqu’une Première ministre issue de la droite radicale défend le renforcement de la défense européenne, le soutien à l’Ukraine, la protection des frontières ou la diversification énergétique, elle se retrouve parfois sur des positions proches de gouvernements traditionnellement centristes. Le contenu des politiques compte alors davantage que l’histoire idéologique de la dirigeante.

Mais cette normalisation possède une contrepartie. Plus Meloni devient centrale dans la politique européenne, plus elle doit arbitrer entre son électorat national et les compromis nécessaires au niveau européen. Une dirigeante peut promettre de défendre la souveraineté italienne pendant une campagne. Une fois autour de la table européenne, elle doit accepter des compromis avec vingt six autres gouvernements et avec les institutions communes.

Cette différence entre discours national et pratique européenne constitue l’un des éléments les plus intéressants du bilan Meloni. Elle ne signifie pas nécessairement une contradiction ou une trahison. Elle peut au contraire révéler la transformation d’une force politique lorsqu’elle passe de l’opposition au gouvernement. Le pouvoir impose des arbitrages que l’opposition peut ignorer.

39. Meloni après Draghi

Pour comprendre la position européenne de Meloni, il faut également revenir à Mario Draghi. Avant elle, Draghi avait incarné une forme différente de leadership italien: technocratique, profondément intégré aux réseaux européens et internationaux, particulièrement crédible auprès des marchés et des institutions financières. Meloni lui a succédé avec une identité politique radicalement différente.

Pourtant, sur certains dossiers fondamentaux, une continuité existe. Les deux gouvernements ont considéré que l’Italie devait rester au cœur de l’Union européenne et de l’alliance atlantique. Les deux ont accordé une importance particulière à la crédibilité financière. Les deux ont compris que l’influence italienne dépendait largement de la capacité du pays à être considéré comme un partenaire fiable.

La différence se trouve davantage dans le langage politique et dans les priorités. Draghi représentait la technocratie européenne et la gestion de crise. Meloni représente une droite nationale qui cherche à utiliser les institutions européennes sans adopter nécessairement leur philosophie fédéraliste. Là où Draghi incarnait la confiance dans les institutions européennes, Meloni cherche davantage à les orienter.

Cette évolution est importante parce qu’elle indique que l’alternance politique en Italie n’a pas nécessairement produit une rupture stratégique. Le changement de gouvernement n’a pas conduit Rome à quitter les principales orientations européennes et atlantiques. Il a plutôt modifié la manière dont l’Italie défend ses intérêts.

Le passage de Draghi à Meloni peut ainsi être lu comme une expérience politique particulière: une droite souverainiste entre au gouvernement sans renoncer aux principaux ancrages internationaux du pays. La question n’est plus de savoir si elle peut gouverner contre l’Europe, mais si elle peut gouverner à l’intérieur de l’Europe tout en cherchant à modifier son équilibre politique.

40. L’Italie veut devenir le troisième pilier

Cette ambition apparaît clairement dans la volonté de Meloni de renforcer la position de l’Italie entre la France et l’Allemagne. Pendant des décennies, le moteur politique de l’Union a été largement associé au couple franco allemand. Mais les crises successives ont montré les limites d’une Europe dirigée exclusivement par deux capitales.

Meloni cherche à faire de Rome un troisième centre de gravité. Cette ambition repose sur plusieurs éléments: le poids économique italien, sa position géographique, sa capacité industrielle, son rôle méditerranéen, son importance énergétique, sa relation avec l’Afrique du Nord et sa place au sein du G7.

La stratégie n’est pas nécessairement celle d’un remplacement du couple franco allemand. Il s’agit plutôt de construire un triangle politique plus équilibré dans lequel l’Italie puisse peser davantage sur les grandes décisions européennes.

Cette ambition rencontre toutefois plusieurs obstacles. L’économie italienne reste moins dynamique que celle de certaines autres grandes économies européennes. La dette publique limite les marges budgétaires. Les tensions politiques internes peuvent réduire la capacité de Rome à parler d’une seule voix. Enfin, l’influence européenne dépend moins du poids nominal d’un pays que de sa capacité à construire des coalitions.

Meloni a cependant compris un principe fondamental du pouvoir européen: une grande capitale n’est influente que lorsqu’elle sait rendre ses intérêts compatibles avec ceux des autres. C’est particulièrement visible dans les dossiers méditerranéens. L’Italie peut convaincre plusieurs partenaires que la stabilité de l’Afrique du Nord, la réduction des migrations irrégulières, la sécurité énergétique et la croissance africaine sont également des intérêts européens.

La géographie devient alors un instrument diplomatique.

Rome peut présenter la Méditerranée non comme une frontière périphérique de l’Europe, mais comme l’un de ses futurs centres stratégiques. Cette conception rejoint directement le Plan Mattei et la politique africaine du gouvernement.

41. Une Europe plus géopolitique

La montée des tensions internationales a également transformé l’environnement dans lequel Meloni exerce son pouvoir. L’Union européenne n’est plus seulement un marché intérieur et un espace réglementaire. Elle cherche progressivement à devenir un acteur géopolitique capable de répondre à la guerre en Ukraine, aux tensions avec la Russie, aux dépendances énergétiques, aux rivalités commerciales et technologiques et à l’évolution des rapports de puissance mondiaux.

Cette transformation correspond à plusieurs des priorités de Meloni. Une Europe qui protège ses frontières, développe sa défense, diversifie ses approvisionnements énergétiques et renforce ses partenariats avec l’Afrique est une Europe qui rejoint en partie sa conception d’une puissance européenne plus autonome.

Mais l’autonomie européenne ne signifie pas pour autant une rupture avec les États Unis. Sur ce point également, Meloni s’est distinguée par un positionnement plus atlantiste que ne le laissaient prévoir certaines de ses positions historiques. Le gouvernement italien a maintenu une relation étroite avec Washington et a confirmé l’importance de l’OTAN.

Cette combinaison est au cœur de la doctrine européenne de Meloni: davantage de puissance européenne sans abandon de l’alliance transatlantique. Elle peut sembler contradictoire si l’on considère l’autonomie stratégique comme une alternative aux États Unis. Elle devient plus cohérente si on la comprend comme la volonté pour l’Europe de disposer de capacités propres tout en restant alliée à Washington.

L’Italie peut jouer un rôle important dans cette architecture parce qu’elle possède une double orientation. Elle appartient pleinement au monde occidental et atlantique, mais elle regarde directement vers la Méditerranée et l’Afrique. Elle peut donc servir de pont entre deux espaces stratégiques.

Cette position pourrait devenir l’un des principaux héritages géopolitiques de Meloni si elle se confirme dans la durée. Mais elle dépendra de la capacité de l’Italie à traduire son influence diplomatique en capacités économiques, industrielles, militaires et énergétiques.

42. L’Europe comme miroir du bilan Meloni

Après quatre années de gouvernement, la politique européenne de Giorgia Meloni présente donc une caractéristique essentielle: elle a été moins révolutionnaire que ne le craignaient ses adversaires et plus transformatrice que ne le reconnaissent parfois ses critiques.

Elle n’a pas retiré l’Italie du cadre européen. Elle n’a pas rompu avec l’euro. Elle n’a pas transformé Rome en capitale hostile à Bruxelles. Elle a au contraire intégré les contraintes européennes dans sa stratégie de gouvernement. Mais cette intégration ne signifie pas acceptation passive du modèle européen existant. Meloni cherche à déplacer les priorités de l’Union vers la sécurité, les frontières, la compétitivité, l’énergie, l’industrie et la dimension géopolitique.

C’est précisément cette combinaison qui explique sa position actuelle dans la droite européenne. Elle offre une voie différente de l’euroscepticisme classique. Elle suggère qu’un gouvernement national conservateur peut rester pleinement intégré aux institutions européennes tout en cherchant à les réorienter.

Le succès de cette stratégie reste cependant conditionné par les résultats obtenus en Italie. Une influence européenne durable ne peut pas compenser indéfiniment une croissance faible, une productivité stagnante, une dette élevée ou une dégradation des services publics. La politique extérieure et européenne peut accroître le prestige d’un gouvernement, mais elle ne remplace pas la transformation de l’économie nationale.

C’est ici que le bilan retrouve son fil conducteur. Meloni a obtenu ce que beaucoup de gouvernements italiens n’avaient pas réussi à obtenir: du temps. Elle a utilisé ce temps pour stabiliser les finances, renforcer la position internationale de Rome, modifier le débat migratoire et inscrire l’Italie dans une nouvelle géographie politique européenne. Mais les résultats intérieurs restent plus difficiles à mesurer.

L’étape suivante de notre analyse doit donc élargir encore le cadre. L’Italie de Meloni ne peut être comprise uniquement à travers Bruxelles. Elle doit être observée depuis Washington, l’OTAN, l’Ukraine, la Méditerranée et désormais l’ensemble des rapports de puissance qui se recomposent autour de l’Europe. Car si Meloni veut faire de l’Italie un troisième pilier européen, elle doit aussi démontrer que Rome peut devenir une puissance méditerranéenne capable de parler simultanément à Washington, à Bruxelles, à l’Afrique et au monde arabe.

C’est dans cet espace que se jouera la prochaine étape de son projet: l’Italie comme puissance atlantique, européenne et méditerranéenne.

WASHINGTON, OTAN, UKRAINE ET MÉDITERRANÉE: LA NOUVELLE POLITIQUE DE PUISSANCE DE ROME

La stabilité retrouvée à l’intérieur de l’Italie a progressivement produit un autre effet, moins visible dans le débat national mais beaucoup plus important pour la compréhension de la trajectoire de Giorgia Meloni: elle a donné à Rome la possibilité de conduire une politique étrangère avec une continuité que les gouvernements italiens précédents n’avaient pas toujours pu maintenir. Depuis son arrivée au pouvoir en octobre 2022, Meloni a cherché à inscrire l’Italie dans une ligne clairement européenne et atlantique, tout en développant une conception plus affirmée de la Méditerranée comme espace central de la sécurité nationale. Cette orientation a conduit son gouvernement à soutenir l’Ukraine, à maintenir l’engagement italien au sein de l’OTAN, à renforcer les relations avec Washington et à accorder une importance croissante à l’Afrique du Nord, au Moyen Orient et aux routes énergétiques qui relient la Méditerranée au reste du monde. Le résultat n’est pas encore celui d’une grande puissance capable de déterminer seule l’agenda international, mais celui d’une puissance moyenne qui tente de mieux utiliser sa géographie, son industrie, ses forces armées, ses réseaux diplomatiques et son appartenance simultanée à l’Union européenne et à l’Alliance atlantique.

Cette évolution est d’autant plus significative que Giorgia Meloni était arrivée au pouvoir avec une réputation internationale beaucoup plus incertaine. Son parcours politique, son appartenance à une droite nationale longtemps située en marge du consensus européen et les positions adoptées par Fratelli d’Italia avant son accession au gouvernement avaient nourri des interrogations sur l’orientation stratégique de l’Italie. Or, une fois au pouvoir, Meloni a fait un choix qui mérite d’être distingué de la rhétorique de campagne: elle a confirmé l’ancrage européen et atlantique de Rome et a maintenu le soutien italien à l’Ukraine. Cette continuité a contribué à rassurer plusieurs partenaires européens et les marchés, tout en permettant à l’Italie de retrouver une certaine capacité de prévisibilité dans les grandes discussions de sécurité du continent. Les observateurs qui soulignent aujourd’hui la prudence et le pragmatisme de son gouvernement reconnaissent précisément cette transformation: la Meloni de gouvernement s’est révélée beaucoup plus institutionnelle et stratégique que ne le laissait prévoir la Meloni de l’opposition.

WASHINGTON: UNE RELATION STRATÉGIQUE QUI NE PEUT PLUS REPOSER SUR LA PROXIMITÉ PERSONNELLE

La relation avec les États Unis a constitué l’un des instruments essentiels de cette normalisation. Meloni avait compris que la crédibilité internationale de l’Italie dépendait en partie de sa capacité à rester un partenaire fiable de Washington sans donner l’impression que Rome renonçait pour autant à son autonomie européenne. Cette équation était particulièrement délicate après le retour de Donald Trump à la Maison Blanche, car les rapports entre le président américain et les gouvernements européens ont été marqués par des divergences profondes sur les dépenses militaires, les relations commerciales, l’Ukraine, la Russie, l’Iran et l’avenir même du système de sécurité transatlantique. Dans ce contexte, la proximité idéologique initiale entre Meloni et Trump avait suscité l’hypothèse d’un rôle particulier pour Rome: celui d’une capitale capable de comprendre Washington mieux que certains autres gouvernements européens et de faciliter un dialogue entre les deux rives de l’Atlantique.

Cette hypothèse a cependant perdu une grande partie de sa crédibilité en 2026. La relation autrefois étroite entre Meloni et Trump s’est fortement dégradée après que le président américain l’a publiquement accusée, au printemps, de manquer de courage et de laisser tomber les États Unis dans le contexte de la guerre contre l’Iran. Le problème dépasse désormais la dimension personnelle. La crise a montré les limites d’une diplomatie fondée sur la proximité politique entre dirigeants lorsque les intérêts stratégiques divergent. Elle a surtout rendu beaucoup plus difficile la prétention de Rome à jouer le rôle de passerelle privilégiée entre Washington et les capitales européennes. La leçon pour l’Italie est importante: dans une relation de puissance, l’influence ne peut pas reposer durablement sur l’accès personnel à un président américain; elle doit être soutenue par des intérêts communs, des capacités propres et une position institutionnelle suffisamment solide pour résister aux changements de conjoncture.

Cette nouvelle réalité impose à Meloni une politique plus complexe qu’une simple proximité avec Washington. L’Italie doit continuer à dialoguer avec les États Unis, parce que la relation transatlantique demeure fondamentale pour sa sécurité et pour celle de l’Europe, mais elle doit simultanément renforcer ses capacités européennes. Cette nécessité apparaît avec une netteté particulière dans le débat sur la défense. En août 2026, Rome a officiellement demandé 8 milliards d’euros dans le cadre du mécanisme européen SAFE destiné à soutenir les capacités de défense des États membres. L’Italie pouvait prétendre à un montant maximal de 14,9 milliards d’euros dans ce dispositif, mais la décision a également révélé les tensions internes de la coalition, notamment les réserves de la Ligue de Matteo Salvini. Cette situation résume une contradiction plus large: le gouvernement Meloni veut renforcer la capacité stratégique de l’Italie, mais il doit le faire dans un pays où l’augmentation des dépenses militaires reste politiquement sensible et où la contrainte budgétaire limite fortement la marge de manœuvre de l’État.

L’OTAN ET LA REDÉFINITION DE LA SÉCURITÉ ITALIENNE

L’OTAN demeure, dans cette architecture, le principal cadre de sécurité de l’Italie. La guerre en Ukraine a profondément modifié la perception européenne des risques militaires et a replacé l’Alliance atlantique au centre du débat stratégique. Pour Rome, cette réalité possède une particularité: l’Italie ne se trouve pas sur le flanc oriental de l’Europe, mais elle occupe une position essentielle sur son flanc méridional. La Méditerranée, l’Afrique du Nord, les routes énergétiques, les infrastructures portuaires, les câbles sous marins, les flux commerciaux et les mouvements migratoires font de l’espace méditerranéen une composante directe de la sécurité italienne. La conception italienne de la défense ne peut donc être limitée à la frontière orientale de l’Alliance. Elle doit également prendre en compte les crises qui se développent au sud de l’Europe et leurs effets sur le continent.

Cette dimension méridionale gagne encore en importance à mesure que les menaces contemporaines cessent de correspondre aux catégories classiques de la guerre. Les infrastructures énergétiques peuvent devenir des cibles stratégiques, les réseaux numériques peuvent être attaqués sans déclaration de guerre, les opérations d’influence peuvent perturber les sociétés européennes et les drones peuvent transformer rapidement les équilibres tactiques. En septembre 2026, l’ambassadeur américain auprès de l’OTAN, Matthew Whitaker, a lui même insisté sur la nécessité pour les membres de l’Alliance de prendre au sérieux les actions hybrides et la protection des infrastructures critiques, notamment énergétiques. Pour l’Italie, cette évolution renforce l’importance de la Méditerranée et donne une portée nouvelle à sa position géographique.

Le gouvernement Meloni se trouve donc devant une transformation profonde de la notion même de sécurité nationale. La défense du territoire italien ne peut plus être pensée seulement à travers les forces terrestres, navales et aériennes. Elle inclut désormais la protection des ports, des réseaux électriques, des infrastructures énergétiques, des communications numériques, des chaînes logistiques et des corridors maritimes. La stratégie italienne doit également intégrer la sécurité des approvisionnements, la résilience industrielle et la capacité à produire ou à acquérir rapidement les équipements nécessaires. La décision de solliciter le financement européen SAFE montre que Rome commence à inscrire cette problématique dans une logique européenne, mais elle révèle également une vérité plus fondamentale: la puissance militaire italienne dépendra de plus en plus de la capacité de l’Europe à construire une base industrielle de défense suffisamment autonome pour ne pas dépendre entièrement des décisions prises à Washington.

UKRAINE: LE TEST LE PLUS DIFFICILE DE LA COHÉRENCE STRATÉGIQUE

Le soutien à l’Ukraine constitue probablement le dossier qui permet le mieux de mesurer la cohérence de la politique étrangère de Meloni. Depuis son arrivée au pouvoir, la Première ministre italienne a maintenu une position favorable au soutien occidental à Kyiv, malgré les sensibilités différentes qui existent dans son propre électorat et les réserves exprimées par certains membres de sa coalition. Cette position a renforcé sa crédibilité auprès de plusieurs gouvernements européens et l’a éloignée des forces de la droite radicale européenne qui réclament une rupture avec les sanctions contre la Russie ou une réduction du soutien militaire à l’Ukraine. Le choix n’est pourtant pas sans coût. Il intervient dans une période où les dépenses de défense augmentent, où les prix de l’énergie restent vulnérables aux crises internationales et où une partie de l’opinion publique italienne souhaite que les ressources publiques soient davantage consacrées aux problèmes économiques et sociaux internes.

La difficulté devient encore plus grande avec l’évolution de la politique américaine. En septembre 2026, Donald Trump a annoncé que les pays européens pourraient être appelés à rembourser les États Unis pour une partie de l’aide militaire et des munitions fournies à l’Ukraine. Cette déclaration illustre une transformation plus profonde de la relation transatlantique: Washington demande désormais à ses partenaires européens de supporter une part plus importante du coût de leur propre sécurité. Pour l’Italie, comme pour les autres grandes économies européennes, le problème est à la fois stratégique et budgétaire. Rome doit maintenir son engagement envers l’Ukraine, répondre aux nouvelles exigences de l’OTAN, moderniser ses propres forces et préserver en même temps une discipline financière déjà devenue l’un des marqueurs de la politique de Meloni.

La guerre ukrainienne place également l’Italie devant une question qui dépasse le seul conflit: quelle Europe de la sécurité veut elle contribuer à construire? Une Europe qui resterait essentiellement dépendante des capacités américaines ou une Europe capable de prendre davantage en charge sa défense tout en maintenant l’alliance avec Washington? Meloni n’a jamais véritablement choisi entre ces deux modèles. Sa politique cherche plutôt à maintenir le lien transatlantique tout en renforçant la capacité européenne. Cette position peut sembler prudente, mais elle correspond à la réalité d’un pays dont la sécurité, l’économie et la diplomatie sont profondément intégrées à l’espace européen et atlantique. La véritable question n’est donc pas de savoir si l’Italie doit choisir entre Washington et Bruxelles, mais de déterminer jusqu’où elle peut augmenter sa capacité d’action sans affaiblir l’alliance dont elle continue de dépendre.

LA MÉDITERRANÉE COMME ESPACE DE PUISSANCE

C’est cependant au sud que la politique étrangère de Meloni révèle peut être sa singularité la plus nette. Depuis son arrivée au pouvoir, son gouvernement a progressivement développé l’idée d’une Méditerranée élargie, comprenant non seulement le bassin méditerranéen au sens géographique, mais aussi l’Afrique du Nord, le Sahel, le Moyen Orient et les routes maritimes qui relient ces régions à l’Europe. Cette vision donne une cohérence stratégique à plusieurs politiques qui pourraient autrement apparaître dispersées: contrôle migratoire, relations avec la Tunisie et la Libye, sécurité énergétique, coopération avec l’Algérie, politique africaine, Plan Mattei, sécurité maritime et diplomatie européenne.

La géographie italienne devient ici un instrument de puissance. La péninsule se trouve au point de rencontre de plusieurs systèmes stratégiques qui connaissent simultanément de profondes transformations. Le gaz arrive par des corridors qui relient l’Afrique du Nord à l’Europe. Les routes commerciales traversent la Méditerranée et ses accès aux grandes voies maritimes mondiales. Les crises du Sahel ont des conséquences migratoires et sécuritaires directes pour l’Europe méridionale. Les conflits du Moyen Orient affectent les marchés de l’énergie et la circulation maritime. Les tensions autour du détroit de Gibraltar, du canal de Suez et du détroit d’Ormuz rappellent régulièrement que la puissance européenne dépend de routes maritimes situées parfois à des milliers de kilomètres de ses frontières terrestres.

La crise énergétique de 2026 a encore renforcé cette perception. Le 11 septembre, le gouvernement italien a annoncé de nouvelles mesures destinées à accélérer les projets nationaux de pétrole et de gaz afin de réduire la dépendance aux importations. L’Italie produit environ 29 millions de barils de pétrole brut par an et autour de 3 milliards de mètres cubes de gaz naturel, des volumes qui ne couvrent qu’une faible part de ses besoins. Le gaz alimente près de la moitié de la production électrique du pays, tandis que la facture énergétique italienne pourrait approcher 60 milliards d’euros en 2026. Cette situation montre pourquoi l’Afrique du Nord et la Méditerranée ne peuvent être considérées à Rome comme de simples dossiers diplomatiques: elles sont directement liées à la sécurité économique du pays.

LE «MEDITERRANEO ALLARGATO» ET LA NOUVELLE AMBITION ITALIENNE

La notion de Méditerranée élargie permet ainsi de relier les différents éléments de la politique internationale de Meloni. L’Italie veut être présente en Europe, mais elle refuse de penser son intérêt européen sans tenir compte du sud. Elle veut renforcer l’OTAN, mais elle souhaite que l’Alliance accorde davantage d’attention à son flanc méridional. Elle soutient l’Ukraine, mais elle doit également gérer les conséquences énergétiques et économiques de la guerre. Elle veut réduire l’immigration irrégulière, mais elle comprend que les relations avec les pays africains d’origine et de transit constituent une composante indispensable de cette politique. Elle cherche enfin à accroître son influence en Afrique, tout en faisant du Plan Mattei un instrument de coopération économique et de projection internationale.

Cette cohérence constitue l’une des évolutions les plus importantes de la politique étrangère italienne sous Meloni. Elle ne signifie pas que Rome dispose de tous les moyens nécessaires pour réaliser ses ambitions. L’Italie reste confrontée à une dette publique très élevée, à une croissance faible et à des contraintes budgétaires qui limitent sa capacité à financer simultanément les infrastructures, la défense, la transition énergétique et les politiques sociales. Mais une puissance moyenne n’a pas nécessairement besoin de disposer des moyens d’une superpuissance pour accroître son influence. Elle doit savoir concentrer ses ressources là où sa position lui donne un avantage comparatif.

L’Italie possède précisément cet avantage dans l’espace méditerranéen. Elle dispose d’une industrie diversifiée, d’entreprises énergétiques de dimension internationale, d’une capacité navale significative, de ports stratégiques, d’un réseau diplomatique dense et d’une position institutionnelle privilégiée au sein de l’Union européenne et de l’OTAN. Son problème historique a moins été l’absence d’atouts que la difficulté à les inscrire dans une stratégie suffisamment stable. La longévité du gouvernement Meloni lui donne pour la première fois depuis longtemps la possibilité de transformer ces atouts dispersés en une politique extérieure relativement continue.

DE LA STABILITÉ POLITIQUE À LA PUISSANCE STRATÉGIQUE

C’est ici que le record de longévité gouvernementale prend une dimension qui dépasse largement la politique intérieure. Une administration qui dure permet de construire des partenariats, de négocier sur plusieurs années, de développer des programmes énergétiques, d’investir dans la défense, de maintenir une ligne diplomatique et de faire évoluer progressivement la perception d’un pays par ses partenaires. C’est l’un des arguments les plus solides en faveur de la stabilité revendiquée par Meloni. Mais cette stabilité n’a de valeur stratégique que si elle produit une capacité d’action supérieure à celle que l’instabilité permettait auparavant.

Sur ce terrain, le bilan demeure intermédiaire. Meloni a incontestablement rendu la politique étrangère italienne plus lisible. Elle a maintenu l’ancrage européen et atlantique, soutenu l’Ukraine, renforcé les relations avec plusieurs pays africains et méditerranéens et donné au Plan Mattei une place centrale dans la stratégie internationale de Rome. Elle a également contribué à faire de la Méditerranée un espace politique prioritaire pour l’Italie. Mais la dégradation de sa relation avec Trump rappelle brutalement les limites de cette stratégie. L’Italie ne peut pas compter sur une relation privilégiée avec Washington pour augmenter son influence en Europe, pas plus qu’elle ne peut transformer sa seule position géographique en puissance autonome.

La prochaine étape consiste donc à convertir la stabilité en capacité. Cela signifie une industrie de défense plus solide, des infrastructures énergétiques plus résilientes, une diplomatie africaine capable de produire des résultats économiques concrets, une politique européenne suffisamment ambitieuse pour peser sur les décisions de Bruxelles et une relation transatlantique fondée sur la réciprocité plutôt que sur la proximité personnelle entre dirigeants. La question n’est plus de savoir si Giorgia Meloni a réussi à faire de l’Italie un pays politiquement plus stable. Ce point est désormais établi. La question stratégique devient beaucoup plus exigeante: cette stabilité permettra t elle à Rome de devenir une puissance européenne plus influente, capable de défendre ses intérêts entre Washington, Bruxelles, Kiev, Moscou, l’Afrique et la Méditerranée?

C’est dans cette équation que se trouve probablement la véritable signification internationale du gouvernement Meloni. L’Italie n’a ni la puissance militaire des États Unis, ni le poids économique de la Chine, ni les capacités financières cumulées de l’Union européenne. Elle peut néanmoins devenir un acteur déterminant dans les espaces où plusieurs crises se rencontrent. La Méditerranée, l’Afrique du Nord, les routes énergétiques, la sécurité maritime, l’Ukraine et la défense européenne constituent précisément ces espaces de convergence. Si Rome parvient à les relier dans une stratégie durable, le gouvernement Meloni pourra laisser derrière lui davantage qu’un record de longévité. Il pourrait avoir contribué à redéfinir la place de l’Italie dans l’architecture stratégique européenne.

Mais cette ambition se heurte désormais à une réalité nouvelle. La stabilité politique ne garantit plus automatiquement la maîtrise du calendrier international. Les relations avec Washington sont devenues plus imprévisibles, la guerre en Ukraine reste ouverte, la sécurité énergétique demeure vulnérable, les dépenses militaires augmentent et la compétition pour l’influence en Afrique s’intensifie. L’Italie dispose donc d’une fenêtre stratégique, mais cette fenêtre n’est pas indéfinie. Meloni possède encore du temps politique, mais moins de temps stratégique qu’il n’y paraît. Le véritable héritage de son gouvernement dépendra de sa capacité à utiliser les années de stabilité non pour administrer plus longtemps, mais pour construire une puissance italienne suffisamment cohérente pour survivre au gouvernement qui l’aura conçue.

LE PLAN MATTEI: L’AFRIQUE COMME HORIZON STRATÉGIQUE DE L’ITALIE

La politique africaine de Giorgia Meloni constitue probablement l’un des domaines où la stabilité politique italienne cherche le plus clairement à se transformer en puissance stratégique. Le Plan Mattei, présenté à Rome en janvier 2024 lors du Sommet Italie Afrique, n’est pas seulement un programme de coopération au développement. Il traduit une tentative plus ambitieuse de repositionner l’Italie au centre des relations entre l’Europe, la Méditerranée et le continent africain, en associant développement, énergie, infrastructures, formation, agriculture, santé, eau, investissements privés et sécurité. Le gouvernement italien présente officiellement cette architecture comme une coopération «de pair à pair», destinée à rompre avec les pratiques jugées paternalistes de certaines politiques européennes antérieures. Mais derrière cette terminologie diplomatique se trouve une réalité plus profonde: pour Rome, l’Afrique est devenue un espace déterminant de la sécurité énergétique, de la maîtrise des routes migratoires, de la compétitivité industrielle et de la projection internationale de l’Italie.

Le changement d’échelle est désormais mesurable. Le dispositif, lancé initialement autour de neuf pays pilotes, a été élargi en janvier 2025 à cinq autres partenaires, portant le premier périmètre à quatorze pays. En 2026, Rome a annoncé une nouvelle extension à quatre pays supplémentaires, le Congo, le Rwanda, le Gabon et la Zambie, ce qui porte le réseau à dix huit pays. La troisième évaluation annuelle du Plan, transmise au Parlement italien en juillet 2026 et arrêtée au 30 juin, fait état de plus de 70 projets engagés avec les partenaires africains. Une cartographie publiée en août recensait pour sa part 76 projets principaux répartis entre dix huit pays, dans des domaines allant de l’eau à l’agriculture, de l’énergie aux infrastructures, du numérique à la formation, de la culture à la santé. Le chiffre importe moins que sa signification politique: le Plan Mattei est passé du stade de doctrine annoncée à celui d’une architecture opérationnelle qui cherche désormais à produire une présence italienne durable sur plusieurs espaces africains.

Cette évolution mérite toutefois d’être observée avec davantage de précision que ne le permettent les discours officiels. Un nombre élevé de projets ne signifie pas automatiquement une transformation économique profonde, pas plus qu’une multiplication d’accords ne garantit leur réalisation à long terme. Le véritable indicateur de réussite sera la capacité de ces programmes à produire des infrastructures fonctionnelles, des emplois durables, des chaînes de valeur locales, des transferts de compétences et des investissements suffisamment solides pour modifier les relations économiques entre l’Italie et les pays concernés. C’est précisément sur ce terrain que le Plan Mattei devra être jugé. Sa crédibilité internationale dépendra moins de la puissance narrative de son lancement que de la capacité de Rome à démontrer, dans la durée, que la coopération annoncée produit des résultats mesurables pour les sociétés africaines comme pour l’économie italienne.

L’ENERGIE AU CŒUR DE LA NOUVELLE GEOGRAPHIE ITALIENNE

La dimension énergétique constitue l’un des éléments les plus stratégiques du dispositif. L’Italie possède une position géographique singulière dans le système énergétique européen. Située au cœur de la Méditerranée, proche de l’Afrique du Nord et reliée aux grands corridors gaziers et électriques qui traversent le bassin méditerranéen, elle peut chercher à transformer cette géographie en avantage économique et diplomatique. Les relations avec l’Algérie, la Tunisie, la Libye et l’Égypte prennent ainsi une importance qui dépasse largement la seule question des approvisionnements. Elles s’inscrivent dans une vision plus large où l’Italie entend devenir une plateforme entre les ressources africaines, les marchés européens et les besoins croissants du continent en infrastructures énergétiques.

Cette ambition intervient alors même que la dépendance énergétique italienne demeure élevée. En septembre 2026, le gouvernement Meloni a encore accéléré ses efforts pour développer la production nationale de pétrole et de gaz, dans un contexte de forte vulnérabilité aux perturbations des marchés internationaux. Le gaz représente près de la moitié de la production électrique italienne, tandis que la facture énergétique du pays devrait approcher 60 milliards d’euros en 2026. Cette réalité donne au Plan Mattei une dimension supplémentaire: l’Afrique n’est pas seulement perçue comme un espace de coopération ou comme une zone d’origine et de transit migratoire, mais comme l’un des environnements dans lesquels l’Italie peut chercher à sécuriser ses approvisionnements et à renforcer sa position dans la future géographie énergétique européenne.

L’enjeu est cependant plus complexe qu’un simple retour à une diplomatie des hydrocarbures. Le gouvernement italien cherche également à inscrire son action africaine dans les transformations liées aux énergies renouvelables, aux infrastructures électriques, à l’eau, à l’agriculture et aux technologies. Les mécanismes financiers associés au Plan Mattei montrent cette volonté de combiner coopération publique et mobilisation du secteur privé. Le dispositif comprend notamment un plafond de 500 millions d’euros destiné aux entreprises italiennes actives en Afrique, une enveloppe de 200 millions d’euros dans le cadre de la «Misura Africa», une plateforme de co investissement pouvant atteindre 750 millions d’euros ainsi que plusieurs mécanismes associés à la Banque africaine de développement et aux infrastructures vertes. Selon le ministère italien des Affaires étrangères, l’Afrique représentait déjà 52% des destinations géographiques des ressources mobilisées dans ce cadre, tandis que les secteurs de la sécurité énergétique et des infrastructures concentraient 42% des financements considérés, devant les entreprises et implantations industrielles avec 32%, puis l’eau, l’agriculture et la sécurité alimentaire avec 26%.

L’AFRIQUE COMME POLITIQUE INDUSTRIELLE

C’est ici que le Plan Mattei devient particulièrement intéressant pour comprendre la politique économique de Meloni. La stratégie africaine ne se limite pas à rechercher de nouveaux débouchés commerciaux. Elle peut également servir à renforcer la base productive italienne, notamment pour les entreprises capables de travailler dans les secteurs de l’énergie, de la construction, de l’agroalimentaire, de l’ingénierie, de la formation professionnelle, des infrastructures numériques et de la gestion de l’eau. L’objectif consiste alors à construire une relation dans laquelle les investissements italiens trouvent de nouveaux marchés, tandis que les partenaires africains obtiennent des capacités productives, des infrastructures et des compétences susceptibles d’alimenter leur propre développement.

Le programme TERRA, développé avec la FAO, illustre cette orientation. Son objectif est de faciliter l’accès au financement des microentreprises et des petites et moyennes entreprises agroalimentaires en Afrique et en Turquie, en combinant garanties financières, soutien aux institutions bancaires locales et assistance technique. En avril 2026, un financement de 30 millions d’euros a notamment été conclu avec Equity Bank au Kenya afin d’élargir le crédit disponible pour les petites et moyennes entreprises, en particulier dans le secteur agricole. Dans le même temps, un accord a été conclu pour renforcer les relations commerciales entre entreprises italiennes et kényanes. Cette approche montre une évolution importante de la diplomatie économique italienne: l’objectif n’est plus seulement de financer des projets publics, mais de créer des mécanismes capables de faire circuler capitaux, entreprises, compétences et chaînes de production entre les deux rives de la Méditerranée et au delà.

Cette logique explique également pourquoi la formation occupe une place croissante dans le dispositif. En février 2026, le programme «Progetto Africa», financé à hauteur de 6,5 millions d’euros par la coopération italienne, a été lancé pour former 1 320 dirigeants et hauts fonctionnaires de quatre pays africains. Dans un autre registre, des programmes universitaires et scientifiques sont désormais intégrés au Plan Mattei, avec des initiatives destinées à attirer des étudiants et chercheurs africains dans les institutions italiennes. L’enjeu est considérable: dans un continent où la démographie transforme rapidement les besoins en formation, en emploi et en compétences, une politique qui ne traiterait que l’énergie et la migration resterait structurellement incomplète. La formation peut devenir l’un des instruments les plus durables de l’influence italienne si elle s’accompagne d’une véritable circulation des compétences et d’une capacité pour les diplômés africains à contribuer ensuite au développement de leurs propres économies.

MIGRATION: LA FRONTIERE ENTRE COOPERATION ET INTERET NATIONAL

Il existe cependant une dimension du Plan Mattei que Rome ne peut dissocier de sa politique migratoire. Dès son origine, le projet a été associé à l’idée de s’attaquer aux causes profondes des migrations irrégulières en développant les économies des pays d’origine et de transit. Cette philosophie rejoint le Processus de Rome, qui cherche à articuler migration, sécurité, développement, formation professionnelle, agriculture, énergie et résilience locale. En janvier 2026, treize nouveaux projets ont été retenus dans ce cadre, avec l’objectif d’associer les pays concernés à une approche plus globale des routes migratoires.

Cette articulation peut être politiquement efficace, mais elle comporte une difficulté fondamentale. Une politique de coopération conçue principalement comme instrument de contrôle migratoire risque de réduire les sociétés africaines à leur capacité à retenir ou à laisser partir leurs populations. Or les dynamiques migratoires sont liées à des facteurs beaucoup plus complexes: démographie, emploi, conflits, changement climatique, gouvernance, inégalités territoriales, aspirations individuelles, réseaux familiaux et perspectives économiques. L’efficacité d’une stratégie italienne en Afrique dépendra donc de sa capacité à dépasser la seule logique de réduction des arrivées irrégulières. Si le développement devient seulement un moyen d’empêcher les migrations, la promesse de partenariat équilibré perd une partie de sa crédibilité. Si, au contraire, les investissements produisent des capacités économiques réelles, l’objectif migratoire peut devenir une conséquence d’une politique de développement plutôt que son unique justification.

Cette distinction est essentielle pour comprendre la portée internationale du projet. L’Italie cherche à défendre son intérêt national, ce qui est légitime dans une politique étrangère, mais elle veut simultanément présenter son action comme un nouveau modèle de coopération avec l’Afrique. Ces deux objectifs peuvent être compatibles, à condition que les intérêts des partenaires africains ne soient pas traités comme une variable secondaire. Le principe du «pari à égalité» affiché par Rome sera donc confronté à une question simple mais décisive: les pays africains disposent ils réellement d’une capacité suffisante pour définir avec l’Italie les priorités, les conditions, les mécanismes de financement et les résultats attendus des projets?

ROME, BRUXELLES ET LA NOUVELLE COMPETITION POUR L’AFRIQUE

Le Plan Mattei prend également une dimension européenne. L’Italie ne cherche pas seulement à renforcer ses relations bilatérales avec les pays africains; elle tente de faire reconnaître son approche comme l’un des instruments de la politique européenne envers le continent. Cette stratégie bénéficie d’une convergence avec le programme Global Gateway de l’Union européenne, dont une part substantielle des ressources est destinée à l’Afrique. Le ministère italien des Affaires étrangères souligne désormais explicitement les synergies entre les deux architectures et présente le Plan Mattei comme un instrument pouvant contribuer à la mise en œuvre de Global Gateway dans une logique de «Team Europe».

Cette articulation donne à Rome une possibilité nouvelle. L’Italie ne possède ni les ressources financières de l’Union européenne, ni la puissance militaire des États Unis, ni l’échelle industrielle de la Chine. Mais elle dispose d’un atout que peu de grandes puissances européennes possèdent avec la même intensité: une proximité géographique, historique, commerciale et énergétique avec plusieurs régions africaines. En reliant ses propres instruments financiers aux capacités européennes, Rome peut chercher à transformer une puissance nationale intermédiaire en influence européenne. Le Plan Mattei devient alors moins un programme strictement italien qu’un laboratoire de ce que pourrait être une politique européenne plus coordonnée à l’égard de l’Afrique.

Cette ambition place toutefois Meloni face à une contradiction stratégique. Plus le Plan Mattei devient européen, plus son succès dépend de la capacité de Rome à travailler avec Bruxelles, les institutions financières européennes et les gouvernements africains. Or plus le projet est présenté comme l’expression particulière de la stratégie italienne, plus il risque de rester dépendant des ressources et de la volonté politique de Rome. Le véritable test consistera donc à savoir si Meloni peut transformer une initiative née de sa propre vision politique en une architecture suffisamment institutionnalisée pour survivre à son gouvernement et devenir un élément durable de la politique extérieure italienne.

L’ITALIE ENTRE MEDITERRANEE ET AFRIQUE

Le Plan Mattei révèle finalement quelque chose de plus profond sur la conception que Giorgia Meloni se fait de la puissance italienne. Pendant longtemps, l’Italie a été considérée comme une puissance européenne importante mais structurellement limitée par sa dette, sa croissance faible, ses divisions territoriales et son instabilité gouvernementale. Meloni tente de répondre à cette perception en utilisant autrement les atouts du pays. La géographie méditerranéenne, l’industrie, les entreprises énergétiques, les réseaux diplomatiques, la proximité avec l’Afrique et la capacité à agir simultanément à Bruxelles et dans le monde méditerranéen peuvent constituer les éléments d’une puissance d’influence qui ne repose pas sur la domination, mais sur la capacité à occuper des positions stratégiques.

Le Plan Mattei devient ainsi l’une des expressions les plus cohérentes de cette doctrine. L’Italie cherche à se présenter comme un pont, mais un pont qui ne serait pas simplement destiné à faciliter le passage des marchandises, des capitaux ou des migrants. Rome veut être l’un des acteurs qui définissent les règles, organisent les corridors énergétiques, structurent les investissements et influencent les priorités européennes. C’est une ambition beaucoup plus grande que celle d’une simple politique africaine.

Mais une stratégie de puissance ne se mesure pas à la grandeur de ses intentions. Elle se mesure à sa capacité à transformer des avantages géographiques en résultats politiques et économiques durables. Le Plan Mattei dispose désormais d’un nombre significatif de projets, d’une architecture financière diversifiée et d’un réseau qui s’étend à dix huit pays. Il reste à démontrer que cette multiplication des instruments peut produire une transformation suffisamment profonde pour modifier durablement la relation entre l’Italie et l’Afrique. C’est à cette condition que Meloni pourra présenter sa politique africaine comme l’un des acquis structurants de son long passage au pouvoir, et non comme une succession d’initiatives diplomatiques portées par une conjoncture politique favorable.

Dans cette perspective, l’Afrique apparaît comme le miroir extérieur de la transformation recherchée par Meloni à l’intérieur de l’Italie. À l’intérieur, elle veut démontrer que la stabilité peut restaurer la capacité de l’État à programmer. À l’extérieur, elle veut démontrer que cette stabilité peut donner à Rome une politique étrangère plus cohérente, plus ambitieuse et davantage centrée sur ses intérêts stratégiques. Le succès du Plan Mattei se jouera donc à la rencontre de ces deux ambitions: la capacité de l’Italie à redevenir plus forte chez elle et sa capacité à convertir cette force en influence au delà de ses frontières. C’est précisément à cet endroit que le bilan de Meloni cesse d’être seulement italien et commence à devenir européen, méditerranéen et africain.

Et souveraineté nationale sans renoncement aux interdépendances qui structurent désormais le système international.

C’est dans cette tension que se situe la nouvelle politique de puissance de Rome. Elle constitue l’un des prolongements les plus importants de la transformation de Giorgia Meloni depuis son arrivée au pouvoir. La dirigeante qui avait construit son ascension politique autour de la souveraineté nationale gouverne désormais dans un monde où aucune souveraineté européenne ne peut être exercée seule.

L’Italie de Meloni ne cherche donc pas à se retirer du système occidental. Elle cherche à y peser davantage. La réussite de cette stratégie dépendra moins de la proximité personnelle d’un dirigeant italien avec un président américain que de la capacité de Rome à transformer sa position géographique, son économie, ses alliances et son réseau diplomatique en véritable capacité stratégique.

C’est précisément ce qui conduira à la prochaine étape de cette analyse: l’Afrique, le Plan Mattei et la tentative italienne de transformer la Méditerranée en plateforme de projection économique et géopolitique.

LA DROITE ITALIENNE APRÈS MELONI: NORMALISATION, CONCURRENCE ET NOUVELLE FRACTURE

La longévité de Giorgia Meloni ne peut être comprise sans revenir à la transformation de la droite italienne dont elle est à la fois le produit et l’un des principaux architectes. Son accession au pouvoir en 2022 n’a pas simplement porté une nouvelle formation politique à la tête du gouvernement. Elle a déplacé le centre de gravité d’un système politique dans lequel la droite italienne avait longtemps été partagée entre plusieurs traditions: le conservatisme national de Fratelli d’Italia, le souverainisme régional et anti immigration de la Lega, le libéralisme européen de Forza Italia et, plus récemment, une droite identitaire qui cherche à dépasser les cadres traditionnels de la coalition. Pendant près de quatre années, Meloni a réussi à maintenir ces sensibilités dans une même architecture gouvernementale tout en donnant à son propre parti une position dominante. Mais cette réussite contient déjà sa propre contradiction. Plus Fratelli d’Italia s’installe au centre du pouvoir, plus une partie de l’électorat situé à sa droite cherche un espace politique différent, moins institutionnel, plus radical et plus directement hostile à certaines formes de construction européenne.

La trajectoire de Meloni repose précisément sur cette opération de transformation. Fratelli d’Italia est né en 2012 dans l’héritage de la droite post fasciste italienne, mais le parti a progressivement travaillé à sa normalisation institutionnelle et internationale. Une fois au gouvernement, Meloni a confirmé son attachement à l’OTAN, au soutien à l’Ukraine et à l’appartenance de l’Italie à l’Union européenne, tout en conservant un discours fortement marqué par la souveraineté nationale, la famille, la sécurité, l’identité culturelle et la maîtrise des migrations. Cette combinaison lui a permis de présenter son gouvernement comme une droite conservatrice désormais capable de gouverner sans rompre avec les principales structures de l’ordre occidental. C’est l’un des éléments qui expliquent pourquoi son expérience est observée avec autant d’attention dans les autres pays européens: Meloni a tenté de démontrer qu’une formation issue de la droite radicale pouvait accéder au pouvoir, conserver une forte identité idéologique et, simultanément, fonctionner à l’intérieur des institutions européennes et atlantiques.

Cette normalisation n’a toutefois jamais signifié une disparition des tensions idéologiques. Elle a plutôt déplacé la frontière du débat. Lorsque Meloni se rapproche du centre institutionnel, la question devient de savoir jusqu’où elle peut aller sans perdre la partie de son électorat qui avait précisément voté pour rompre avec l’ancien système. La stabilité gouvernementale a jusqu’ici permis de contenir cette contradiction, mais elle ne l’a pas supprimée. Elle apparaît désormais avec une intensité nouvelle dans la montée de Roberto Vannacci.

MELONI ET LA RECOMPOSITION DU CENTRE DROIT

Le gouvernement italien repose sur une coalition dont la solidité tient autant à la complémentarité des partis qu’à la domination électorale de Fratelli d’Italia. La Lega de Matteo Salvini conserve une implantation politique importante, notamment dans le nord du pays, tandis que Forza Italia, dirigée par Antonio Tajani, apporte une culture politique plus libérale, européenne et traditionnellement attachée à la relation transatlantique. Cette diversité constitue une force lorsqu’elle permet à Meloni de représenter plusieurs sensibilités de la droite italienne, mais elle devient une faiblesse lorsque les divergences portent sur les grandes orientations stratégiques du gouvernement.

Salvini représente ainsi une pression permanente sur la droite gouvernementale à partir de sa droite. Sa formation reste attachée à une ligne souverainiste et à une critique récurrente de certaines politiques européennes, tandis que Tajani défend une orientation plus clairement pro européenne et plus proche de la tradition politique de Silvio Berlusconi. Meloni se trouve entre ces deux pôles. Elle doit préserver la cohésion de sa coalition sans permettre à ses partenaires de définir seuls le positionnement du gouvernement. Cette position explique en partie son insistance sur la stabilité: tant que la coalition demeure fonctionnelle, Fratelli d’Italia conserve la capacité de fixer l’agenda général et de présenter les divergences internes comme des différences normales au sein d’une majorité durable.

Le problème apparaît lorsque de nouvelles forces commencent à concurrencer simultanément plusieurs composantes de cette coalition. C’est exactement ce que produit aujourd’hui Futuro Nazionale. La formation créée par Roberto Vannacci après sa rupture avec la Lega ne s’est pas installée simplement comme un nouveau parti de protestation. Elle cherche à occuper un espace à la droite de Meloni tout en contestant directement la direction européenne et culturelle prise par une partie du centre droit italien.

VANNACCI: LE RETOUR DU CONFLIT À DROITE

Roberto Vannacci constitue un phénomène politique différent de celui de Meloni. Ancien général de l’armée italienne, il s’est imposé dans le débat national grâce à un discours fortement identitaire et à une communication politique qui refuse les précautions du langage institutionnel. Son ascension ne repose pas uniquement sur une organisation partisane ancienne ou sur un appareil territorial construit sur plusieurs décennies. Elle repose en grande partie sur sa capacité à capter une partie de l’électorat qui considère que Meloni est devenue trop prudente depuis son arrivée au gouvernement.

Cette évolution est désormais mesurable. Selon la Supermedia AGI/YouTrend publiée le 10 septembre 2026, Futuro Nazionale atteint 7,6% des intentions de vote, à égalité avec Forza Italia et devant la Lega à 5,6%. Fratelli d’Italia demeure largement en tête à 26,9%, mais le phénomène Vannacci ne peut plus être considéré comme marginal. Une enquête YouTrend publiée quelques jours auparavant plaçait même Futuro Nazionale à 7,9%, devant Forza Italia à 7,1% et la Lega à 4,4%. Les méthodes et les dates de ces enquêtes diffèrent, mais leur convergence sur un point est remarquable: Futuro Nazionale s’est installé dans le paysage politique national.

Cette progression modifie la nature de la concurrence au sein de la droite. Avant Vannacci, Meloni devait principalement gérer une compétition avec Salvini pour le leadership du camp conservateur. Désormais, une partie de la bataille se déroule sur une autre question: qui incarne la droite la plus authentiquement souverainiste et identitaire? Meloni répond par la capacité à gouverner, par la stabilité et par la reconnaissance internationale. Vannacci répond par la radicalité du discours, la contestation de certaines orientations européennes et la promesse de revenir à une conception plus dure de l’identité nationale. Les deux offres politiques peuvent donc se concurrencer sans être totalement incompatibles sur l’ensemble des sujets.

C’est précisément ce qui rend le phénomène politiquement important. Vannacci n’a pas besoin de dépasser Meloni pour modifier son environnement. Il lui suffit d’obtenir un poids électoral suffisamment élevé pour devenir indispensable à une future majorité ou pour imposer certaines thématiques à l’intérieur de la droite. À 7,6% ou 8%, une formation nouvelle peut déjà modifier les calculs de coalition, les négociations de candidatures et la formulation des programmes. La politique italienne entre ainsi dans une phase où la question ne sera plus seulement de savoir si Meloni peut conserver le pouvoir, mais à quel prix idéologique elle pourrait devoir le conserver.

UNE CONCURRENCE SUR L’EUROPE

La confrontation entre Meloni et Vannacci révèle également une divergence fondamentale sur l’avenir européen. Meloni a progressivement adopté une stratégie qui consiste à influencer l’Union européenne de l’intérieur. Elle critique certaines orientations de Bruxelles, défend une plus grande souveraineté des États et insiste sur les frontières, la compétitivité et la défense, mais elle ne propose pas de rupture avec l’Union. Son objectif semble plutôt être de modifier l’équilibre politique européen en utilisant le poids de l’Italie comme grande économie de l’Union et comme puissance méditerranéenne.

Vannacci défend une conception plus radicale. Lors du forum économique de Cernobbio en septembre 2026, il a attaqué l’intégration politique européenne et plaidé pour une Union davantage conçue comme une plateforme de coopération entre nations souveraines. Il a également défendu une vision fortement centrée sur l’identité culturelle européenne et critiqué ce qu’il considère comme une bureaucratisation excessive de Bruxelles. Son discours place ainsi Futuro Nazionale sur un terrain distinct de celui de Meloni: il ne s’agit plus seulement de réformer l’Union, mais de remettre en question la direction politique de son intégration.

La différence peut sembler théorique, mais elle possède des conséquences concrètes. L’Italie dépend profondément du marché unique, de la monnaie européenne, des mécanismes financiers communautaires et des politiques communes. Une stratégie de confrontation directe avec Bruxelles comporterait donc des coûts considérables. Meloni le sait et c’est précisément pourquoi son gouvernement a cherché à conjuguer discours souverainiste et pragmatisme institutionnel. Vannacci, en revanche, peut se permettre davantage de radicalité parce qu’il ne porte pas encore la responsabilité quotidienne de la gestion de l’État. Il bénéficie ainsi d’un avantage classique des forces d’opposition: la possibilité de transformer les frustrations en programme sans avoir à arbitrer immédiatement entre leurs conséquences budgétaires, diplomatiques et économiques.

Cette différence pourrait devenir l’un des principaux enjeux de la campagne de 2027. Meloni devra défendre son bilan de gouvernement, tandis que Vannacci pourra demander si la transformation annoncée par la droite italienne n’a pas été progressivement remplacée par une forme de gestion conservatrice. Le débat ne portera donc pas uniquement sur l’immigration ou l’identité. Il portera sur la définition même de la souveraineté dans une Italie qui appartient simultanément à l’Union européenne, à la zone euro et à l’OTAN.

LE DÉFI DE LA NORMALISATION

La montée de Vannacci pose une question plus profonde à Meloni: la normalisation de Fratelli d’Italia est elle devenue une force ou une faiblesse? Du point de vue institutionnel, la réponse est clairement positive. Meloni a réussi à gouverner pendant près de quatre années, à maintenir une coalition complexe, à rassurer les marchés et à inscrire l’Italie dans une politique européenne et atlantique relativement stable. Mais du point de vue de la concurrence électorale, cette normalisation crée un espace à sa droite.

L’histoire politique européenne montre que ce phénomène n’est pas exceptionnel. Lorsqu’un parti issu d’une tradition radicale entre dans les institutions, il doit généralement choisir entre deux exigences contradictoires: conserver une identité suffisamment forte pour maintenir sa base électorale et acquérir une respectabilité suffisante pour élargir son audience. Meloni a privilégié la seconde sans abandonner complètement la première. Vannacci tente désormais de récupérer ceux qui considèrent que le compromis gouvernemental a affaibli le caractère de rupture de la droite.

La difficulté pour Meloni sera de répondre à cette concurrence sans reproduire la radicalité de Vannacci. Si elle durcit fortement son discours pour empêcher la fuite de son électorat vers Futuro Nazionale, elle risque de fragiliser la crédibilité internationale qu’elle a patiemment construite. Si elle maintient une ligne institutionnelle et modérée, elle peut laisser à Vannacci un espace suffisant pour devenir le principal pôle de contestation à droite. Cette tension sera particulièrement visible sur l’immigration, l’intégration européenne, la politique familiale, la justice et les questions culturelles.

Il serait toutefois excessif de considérer Futuro Nazionale comme une force déjà capable de remplacer Meloni. Les enquêtes disponibles montrent une progression rapide, mais elles ne constituent pas une élection. Le parti est jeune, son organisation territoriale reste à éprouver et sa capacité à transformer la popularité de Vannacci en structure politique durable demeure incertaine. Son véritable test sera celui de l’implantation, des élections locales, des candidats et de la capacité à construire une équipe politique qui dépasse la figure de son fondateur. Une formation qui dépend presque entièrement de la personnalité de son chef peut connaître une ascension spectaculaire et néanmoins rencontrer rapidement ses limites.

LE PARTI DE MELONI FACE À SON PROPRE HORIZON

Pour Fratelli d’Italia, le problème est donc moins la concurrence immédiate de Vannacci que la question de sa propre évolution. Le parti est désormais le premier mouvement politique italien et demeure très largement devant ses concurrents dans les sondages. Une enquête YouTrend du début septembre le situait à 26,5%, contre 22,2% pour le Parti démocrate, tandis qu’une moyenne plus récente le plaçait à 26,9%. Cette domination signifie que Meloni conserve une base électorale considérable, mais elle signifie aussi que toute érosion, même limitée, peut modifier les rapports de force au sein de la coalition.

La situation est d’autant plus intéressante que l’électorat italien demeure fortement fragmenté. Une part importante des citoyens se situe encore dans l’indécision ou l’abstention. Dans le sondage YouTrend publié le 4 septembre, cette catégorie représentait 33,6% des personnes interrogées. Cela signifie que les rapports de force observés aujourd’hui ne constituent pas une photographie définitive de 2027. Ils indiquent plutôt les lignes de fracture autour desquelles la campagne pourrait s’organiser. La capacité des partis à mobiliser les abstentionnistes, à convaincre les électeurs flottants et à construire des alliances sera probablement aussi importante que leur niveau actuel dans les enquêtes.

La droite italienne entre ainsi dans une période paradoxale. Elle n’a jamais été aussi solidement installée au gouvernement, mais elle n’a jamais été aussi clairement confrontée à la possibilité d’une recomposition interne. Meloni domine son camp, mais cette domination encourage précisément la création de forces qui veulent lui contester la définition de ce qu’est la droite. Salvini conserve une organisation historique mais voit son espace électoral comprimé. Tajani maintient une présence décisive grâce à Forza Italia, mais son parti est désormais directement concurrencé par Vannacci. Futuro Nazionale, encore jeune, devient déjà suffisamment puissant pour que son éventuelle relation avec la coalition de droite soit considérée comme une question stratégique.

L’APRÈS MELONI COMMENCE AVANT LA FIN DE MELONI

La véritable question n’est donc plus seulement de savoir si Giorgia Meloni sera encore Première ministre après les prochaines élections. Elle est de savoir quel système politique elle laissera derrière elle. Son gouvernement peut survivre, être reconduit ou finalement être remplacé, mais la droite italienne qu’elle aura contribué à transformer ne reviendra probablement pas à sa configuration de 2022. Fratelli d’Italia est devenu le centre de gravité du camp conservateur, l’Italie s’est habituée à un gouvernement de droite durable et une nouvelle génération d’électeurs et de responsables politiques considère désormais la droite nationale comme une force de gouvernement plutôt que comme une opposition permanente.

Cette transformation constitue peut être le principal héritage politique de Meloni. Elle a démontré qu’une formation longtemps associée à une tradition politique marginalisée pouvait atteindre le pouvoir, durer et exercer les responsabilités de l’État sans provoquer la rupture internationale que certains avaient annoncée. Mais la même réussite produit maintenant une nouvelle compétition. En devenant institutionnelle, Meloni a laissé à sa droite un espace pour ceux qui veulent aller plus loin. En consolidant Fratelli d’Italia, elle a contribué à rendre possible une nouvelle bataille pour le leadership idéologique du conservatisme italien.

Le paradoxe est donc saisissant. Plus Meloni réussit à stabiliser la droite, plus elle doit désormais affronter les forces qui considèrent que cette stabilisation a neutralisé une partie de sa promesse de rupture. Le phénomène Vannacci ne constitue pas seulement une menace électorale potentielle; il est aussi un test historique de la transformation de Meloni. Si Futuro Nazionale continue de progresser, la question deviendra inévitable: la droite italienne est elle en train de devenir une force conservatrice institutionnelle durable, ou bien sa normalisation ne représente t elle qu’une étape avant une nouvelle radicalisation?

À l’approche de 2027, cette interrogation pourrait devenir aussi importante que le bilan économique ou la question de la succession politique. Car l’Italie de Meloni n’est plus simplement le laboratoire d’une droite qui arrive au pouvoir. Elle devient le laboratoire d’une droite qui doit maintenant décider ce qu’elle veut être après avoir découvert qu’elle pouvait gouverner. C’est à ce moment précis que la véritable bataille commence: non plus conquérir l’État, mais définir la nature du pouvoir conservateur italien pour la décennie qui vient.

2027: LA BATAILLE DE LA SUCCESSION ET LE TEST FINAL DE MELONI

L’élection de 2027 ne sera pas seulement le moment où les Italiens décideront de reconduire ou non Giorgia Meloni. Elle constituera, plus profondément, le premier véritable jugement politique porté sur l’ensemble de son expérience gouvernementale. Depuis octobre 2022, Meloni a bénéficié d’un avantage dont peu de dirigeants italiens de l’après guerre avaient pu disposer: le temps. Elle a gouverné dans la continuité, sans crise parlementaire majeure, sans changement de Premier ministre, sans rupture de coalition et sans effondrement de sa majorité. Elle a également réussi à maintenir Fratelli d’Italia au premier rang des forces politiques nationales. Mais le temps, qui a longtemps constitué son principal capital politique, commence désormais à changer de nature. Il ne suffit plus à démontrer sa capacité à durer. Il oblige à mesurer ce que cette durée a effectivement produit.

Les chiffres disponibles au début de septembre 2026 donnent une photographie beaucoup plus complexe que celle d’une majorité gouvernementale solidement installée. La Supermedia YouTrend AGI du 10 septembre place Fratelli d’Italia à 26,9%, le Parti démocrate à 21%, le Movimento 5 Stelle à 12,1%, Futuro Nazionale, la formation de Roberto Vannacci, à 7,6%, à égalité avec Forza Italia, tandis que la Lega se situe à 5,6%. Dans la configuration des blocs retenue par cette moyenne, le centre droit atteint 41,1%, contre 43,2% pour le camp large de centre gauche, Futuro Nazionale étant comptabilisé séparément à 7,6%. Une autre enquête Noto publiée quelques jours plus tôt donnait Fratelli d’Italia à 27,5%, le PD à 19,5%, le Movimento 5 Stelle à 12,2% et Futuro Nazionale à 8%. Ces chiffres ne constituent évidemment pas une prévision électorale, encore moins un résultat anticipé, mais ils montrent une réalité politique essentielle: le prochain scrutin pourrait se jouer dans un espace beaucoup plus fragmenté que ne le laisse penser la domination personnelle de Meloni.

Cette fragmentation prend une importance particulière parce que la majorité gouvernementale cherche précisément à modifier les règles du jeu avant le prochain scrutin. Le projet actuellement examiné au Sénat prévoit un système principalement proportionnel assorti d’un mécanisme de prime de gouvernabilité. La liste ou la coalition arrivant en tête pourrait obtenir 70 sièges supplémentaires à la Chambre et 35 au Sénat si elle atteint au moins 42% des suffrages valides dans les deux assemblées. En dessous de ce seuil, ou en cas de résultats divergents entre la Chambre et le Sénat, la répartition redeviendrait proportionnelle. Le texte prévoit également que les coalitions présentent leur candidat à la présidence du Conseil avant l’élection. Après son adoption par la Chambre en juillet, le projet a commencé son examen en deuxième lecture au Sénat le 9 septembre, avec un vote attendu à la mi septembre avant son retour à la Chambre.

Cette réforme est importante parce qu’elle révèle l’une des contradictions fondamentales de la fin du cycle Meloni. Le gouvernement présente le nouveau système comme un instrument de stabilité destiné à éviter le retour aux majorités fragiles et aux négociations interminables qui ont marqué une partie de l’histoire politique italienne. L’opposition considère au contraire qu’une majorité au pouvoir cherche à adapter les règles électorales à ses propres intérêts alors même que les sondages ne lui garantissent plus l’avantage. Les deux lectures ne sont pas nécessairement incompatibles. La stabilité constitue réellement un problème historique de la République italienne, mais toute réforme électorale adoptée à l’approche d’une échéance majeure devient nécessairement une question de pouvoir. Le seuil de 42% donne à cette réforme une dimension particulièrement politique: dans l’état actuel des intentions de vote, le centre droit est proche de cette barre, mais ne l’atteint pas encore, tandis que l’élargissement du camp adverse demeure lui aussi incertain. Le seuil peut donc apparaître simultanément comme un mécanisme de stabilité et comme une frontière électorale décisive.

La question centrale de 2027 sera cependant moins celle du score de Fratelli d’Italia que celle de la capacité de Meloni à conserver autour d’elle une coalition cohérente. Depuis 2022, son avantage a été considérable: elle est de loin la première force de son camp, tandis que ses partenaires sont restés dans une position secondaire. Cette asymétrie lui a permis d’imposer son orientation générale sur l’Europe, la politique étrangère, la migration, les finances publiques et la sécurité. Mais elle produit aujourd’hui un paradoxe. Plus Meloni domine la droite, plus la faiblesse relative de ses alliés devient visible. Forza Italia conserve une fonction de modération européenne, la Lega défend une ligne souverainiste plus affirmée et Futuro Nazionale cherche désormais à occuper l’espace situé plus à droite de l’ensemble. La coalition qui a permis à Meloni de gouverner pendant quatre années n’est donc plus exactement la coalition qui se présentera devant les électeurs en 2027.

L’irruption de Roberto Vannacci donne à cette transformation une profondeur supplémentaire. Futuro Nazionale n’est pas encore une force comparable à Fratelli d’Italia, et son implantation territoriale, son organisation et sa capacité à transformer une popularité personnelle en structure politique durable restent à démontrer. Mais son ascension est suffisamment rapide pour modifier les calculs de tous les acteurs. Créé en février 2026 après la rupture de Vannacci avec la Lega, le mouvement a atteint entre 7,5% et 8% dans plusieurs enquêtes récentes, dépassant parfois Forza Italia et la Lega. Cette progression signifie que l’espace politique à droite de Meloni n’est plus seulement une réserve électorale potentielle: il commence à devenir un acteur autonome.

Le phénomène Vannacci oblige surtout Meloni à résoudre une difficulté qu’elle avait jusqu’ici largement évitée. Lorsqu’elle était dans l’opposition, elle pouvait agréger autour d’elle des électeurs conservateurs, souverainistes, nationalistes et protestataires en laissant relativement ouverte la question de leur compatibilité avec l’exercice concret du pouvoir. Depuis son arrivée au gouvernement, elle a progressivement déplacé Fratelli d’Italia vers une position institutionnelle plus compatible avec Bruxelles, Washington, l’OTAN et les grandes contraintes de la politique européenne. Cette normalisation a renforcé sa crédibilité internationale et contribué à sa longévité. Mais elle a également créé un espace pour ceux qui estiment que cette normalisation constitue précisément un renoncement à une partie du programme initial de la droite nationale. Vannacci peut donc prospérer sur une contradiction produite en partie par le succès même de Meloni.

La difficulté sera encore plus nette sur la question européenne. Meloni a démontré qu’une droite issue d’une tradition souverainiste pouvait gouverner un grand pays fondateur de l’Union européenne sans provoquer la rupture annoncée par certains de ses adversaires. Elle a choisi la négociation plutôt que l’affrontement permanent avec Bruxelles, soutenu l’Ukraine, défendu l’appartenance italienne à l’OTAN et participé à la construction d’une relation institutionnelle avec les principales capitales européennes. Cette évolution a élargi son espace politique. Mais elle a également laissé derrière elle une partie de l’électorat qui attendait une transformation beaucoup plus radicale de l’ordre européen. Vannacci tente désormais de récupérer cet électorat en contestant non seulement certaines politiques de l’Union, mais la logique même d’une intégration européenne toujours plus poussée. La bataille de 2027 pourrait ainsi devenir une confrontation interne à la droite italienne sur la définition même du conservatisme au pouvoir.

Le centre gauche, pour sa part, dispose d’une possibilité historique sans disposer encore d’une architecture politique suffisamment consolidée. Le Parti démocrate demeure la deuxième force nationale avec environ 21%, tandis que le Movimento 5 Stelle conserve une base supérieure à 12%. Dans certaines agrégations, le camp large de centre gauche dépasse le centre droit. Mais cette avance théorique dépend d’une coopération entre forces dont les cultures politiques, les électorats et les stratégies restent différentes. La question n’est donc pas simplement de savoir si l’opposition peut dépasser Meloni dans les sondages. Elle est de savoir si elle peut transformer une addition de forces électorales en majorité gouvernementale crédible. L’histoire récente de l’Italie montre qu’une opposition capable de battre une majorité dans les intentions de vote n’est pas nécessairement capable de construire, après le scrutin, une coalition stable et durable.

Cette question est d’autant plus importante que le bilan du gouvernement sera évalué sur des terrains très concrets. La croissance économique, les salaires réels, le pouvoir d’achat, la santé publique, l’éducation, les services publics, l’énergie, l’immigration et la capacité à réduire les fractures territoriales pèseront probablement davantage dans le choix des électeurs que la seule réussite institutionnelle du gouvernement à avoir duré plus longtemps que ses prédécesseurs. Les enquêtes montrent déjà une difficulté particulière auprès des jeunes générations. Selon une analyse publiée par Reuters en août, le soutien au bloc gouvernemental était inférieur à 30% chez les moins de 35 ans, tandis que le centre gauche approchait la moitié des intentions de vote dans cette tranche d’âge. La question de l’emploi, des perspectives professionnelles, de l’éducation et du départ des jeunes diplômés devient ainsi un enjeu électoral stratégique pour 2027.

La défaite du gouvernement lors du référendum sur la réforme judiciaire constitue également un précédent politique important. Elle a montré que la stabilité parlementaire ne signifie pas automatiquement capacité à transformer toutes les grandes orientations institutionnelles en consensus populaire. Meloni peut contrôler durablement une majorité parlementaire tout en rencontrant des résistances importantes dans la société. Cette distinction sera fondamentale en 2027. Une partie de son bilan repose sur la capacité à avoir maintenu l’État dans une trajectoire stable; une autre partie devra répondre à la question de savoir si cette stabilité a permis de modifier durablement les structures du pays. Le jugement électoral portera précisément sur cet écart entre stabilité gouvernementale et transformation nationale.

Il existe enfin une question plus personnelle, presque institutionnelle, qui pourrait peser sur toute la campagne: que veut réellement Giorgia Meloni pour la suite de sa carrière politique? La première hypothèse est celle d’un nouveau mandat à la présidence du Conseil, qui ferait de 2027 le début d’un second cycle destiné à approfondir les réformes restées inachevées. La seconde est celle d’une transformation progressive de son rôle au sein de la droite italienne et européenne, avec une influence qui pourrait dépasser directement la fonction gouvernementale. Il serait cependant prématuré de présenter comme acquise une quelconque trajectoire vers la présidence de la République ou une autre fonction institutionnelle majeure. À ce stade, l’enjeu véritable est beaucoup plus simple et beaucoup plus exigeant: savoir si Meloni peut transformer sa longévité en mandat politique renouvelé.

C’est précisément là que se situe le véritable test de 2027. Une victoire de Meloni ne signifierait pas automatiquement que son premier mandat a été une réussite historique, pas plus qu’une défaite ne signifierait que son expérience gouvernementale aurait été un échec. Le résultat devra être interprété à partir de la nature de la majorité obtenue, du programme présenté, du niveau de participation, de la composition du Parlement et surtout de la capacité du prochain gouvernement à produire les transformations que le premier cycle n’a pas achevées. Si Meloni gagne avec une majorité solide, elle disposera d’un argument puissant pour soutenir que la stabilité était bien la condition préalable à une transformation plus profonde. Si elle gagne sans atteindre la capacité de gouverner promise par la réforme électorale, son record de longévité apparaîtra davantage comme un épisode exceptionnel que comme le début d’un nouveau modèle politique. Si elle perd, la question deviendra immédiatement celle de la succession et de l’héritage.

L’Italie entre ainsi dans une phase où le temps politique change de sens. Pendant quatre années, le principal récit de Meloni a été celui de la rupture avec l’instabilité chronique de la République italienne. À l’approche de 2027, le récit doit désormais changer: ce n’est plus la durée qui est en jeu, mais l’usage de cette durée. La question que les électeurs devront trancher ne sera pas seulement de savoir s’ils souhaitent encore Giorgia Meloni. Elle sera de savoir s’ils considèrent que l’Italie est devenue suffisamment différente pour justifier la poursuite du même cycle politique. C’est une question beaucoup plus difficile, parce qu’elle oblige à comparer une promesse historique de stabilité avec les réalités quotidiennes d’un pays qui demeure confronté à une croissance faible, une dette élevée, une crise démographique, des salaires sous pression, des déséquilibres territoriaux et une transformation géopolitique rapide.

Le paradoxe de Meloni apparaît alors dans toute sa force. Elle a réussi ce que beaucoup de gouvernements italiens n’avaient pas réussi à faire: durer. Mais plus elle dure, moins la durée peut être considérée comme une justification suffisante. Le record qu’elle vient d’établir devient précisément la base à partir de laquelle les électeurs peuvent lui demander davantage. La stabilité, qui était hier son principal argument politique, devient aujourd’hui une obligation de résultat. Et c’est probablement cette transformation du sens même de son record qui fera de 2027 l’élection la plus importante de son cycle politique.

LE REGARD CARIBÉEN: CE QUE L’EXPÉRIENCE ITALIENNE DIT AUX ÉTATS DE LA CARAÏBE

Vu depuis la Caraïbe, le parcours de Giorgia Meloni présente un intérêt qui dépasse largement les frontières italiennes. L’Italie n’est évidemment ni un État insulaire caribéen, ni une petite économie périphérique, ni une puissance comparable aux grands centres décisionnels du système international. Elle appartient au G7, à l’Union européenne, à l’OTAN et à l’espace monétaire de l’euro. Son poids démographique, industriel, financier et diplomatique lui donne des capacités d’action dont ne disposent pas la plupart des États caribéens. Pourtant, une proximité stratégique existe: l’Italie, comme plusieurs pays de la Caraïbe, vit au croisement de plusieurs mondes. Elle est européenne sans être située au cœur du continent, méditerranéenne sans être réductible à son voisinage immédiat, occidentale tout en étant directement exposée aux dynamiques du Sud, et profondément dépendante des flux maritimes, énergétiques, migratoires et commerciaux qui traversent son environnement. C’est précisément cette position intermédiaire qui rend son expérience particulièrement intéressante pour une lecture depuis la Caraïbe.

La première leçon concerne la stabilité. Pendant des décennies, une partie du discours politique dans les petits États et les économies vulnérables a présenté la stabilité institutionnelle comme une condition presque suffisante du développement. L’expérience italienne rappelle qu’elle n’est qu’une condition préalable. Meloni vient de démontrer qu’un gouvernement italien peut durer exceptionnellement longtemps dans un système historiquement marqué par les changements de majorité et les recompositions ministérielles. Mais la durée ne produit pas mécaniquement la transformation. Elle donne du temps à l’État, elle réduit l’incertitude politique, elle facilite la programmation budgétaire et permet aux administrations de travailler dans une perspective plus longue. Elle crée donc une capacité. Mais cette capacité doit ensuite être convertie en infrastructures, en capital humain, en productivité, en services publics, en sécurité énergétique, en innovation et en institutions plus efficaces. C’est cette distinction entre stabilité et transformation qui possède une portée universelle.

Pour les sociétés caribéennes, cette distinction est particulièrement importante parce que l’instabilité politique et institutionnelle a souvent été analysée comme l’un des principaux obstacles au développement. Elle l’est effectivement. Mais l’expérience italienne montre aussi le risque inverse: un système peut devenir politiquement stable sans résoudre suffisamment vite ses problèmes structurels. L’Italie reste confrontée à une croissance faible, à une dette élevée, à une démographie défavorable, à des disparités territoriales considérables et à une pression persistante sur les revenus réels. La stabilité peut donc devenir un instrument de transformation ou se transformer en simple conservation de l’équilibre existant. Tout dépend de ce que l’État fait du temps politique dont il dispose.

La deuxième leçon touche à la géographie. La Méditerranée n’est pas pour l’Italie une simple frontière maritime. Elle est devenue progressivement un espace de sécurité, d’énergie, de commerce, de migration, d’investissement et de projection diplomatique. La Caraïbe devrait pouvoir être pensée avec une logique comparable. La mer qui sépare les États insulaires et les territoires continentaux de la région est simultanément leur espace de connexion. Elle contient les routes commerciales, les ressources halieutiques, les infrastructures portuaires, les câbles sous marins, les corridors énergétiques, les flux touristiques et les voies migratoires qui déterminent une partie croissante de leur souveraineté réelle. Une politique maritime conçue uniquement sous l’angle de la surveillance des frontières serait donc insuffisante. La mer doit également être considérée comme une infrastructure économique, diplomatique, scientifique et technologique.

C’est ici que l’évolution italienne mérite une attention particulière. Rome cherche à articuler son espace méditerranéen avec une politique africaine plus ambitieuse. Le Plan Mattei s’inscrit dans cette logique. Son objectif déclaré n’est pas seulement de financer des projets de développement, mais de construire une relation stratégique avec plusieurs pays africains dans des secteurs aussi différents que l’énergie, l’agriculture, l’eau, les infrastructures, la formation et le numérique. En 2026, le dispositif italien couvre dix huit pays et plus de soixante dix projets, avec une architecture financière associant ressources publiques italiennes, institutions européennes, banques de développement et capitaux privés. Cette politique reste évidemment soumise à l’épreuve de ses résultats, mais elle révèle une conception importante de la puissance: l’influence ne repose plus uniquement sur la diplomatie classique ou la force militaire; elle se construit aussi par les infrastructures, la finance, la formation et la capacité à créer des interdépendances durables.

Pour la Caraïbe, cette évolution ouvre une réflexion stratégique. Les États de la région disposent rarement de la masse critique nécessaire pour mener seuls des politiques internationales comparables à celles d’une puissance européenne. Mais ils possèdent collectivement une position géographique considérable. La Caraïbe se trouve à proximité du marché nord américain, au contact de l’Amérique latine, au centre de routes maritimes majeures et dans un espace directement concerné par les transitions énergétiques, climatiques et numériques. La faiblesse relative de plusieurs États ne signifie donc pas absence de valeur stratégique. Elle signifie plutôt que cette valeur doit être organisée collectivement.

La troisième leçon concerne la migration. L’Italie de Meloni a fait de la réduction des arrivées irrégulières un élément central de sa politique intérieure et extérieure. Les arrivées irrégulières ont effectivement diminué par rapport au pic de 2023, tandis que Rome a multiplié les accords avec des pays d’Afrique du Nord et développé des mécanismes de coopération avec la Tunisie, la Libye et d’autres partenaires. Le dispositif albanais destiné à gérer certaines procédures migratoires a cependant rencontré des difficultés juridiques et opérationnelles, rappelant qu’une politique migratoire ne peut pas être conçue indépendamment du droit, des tribunaux et des obligations européennes.

Depuis la Caraïbe, cette question doit être regardée avec une prudence particulière. Les migrations caribéennes sont elles aussi liées à des facteurs économiques, politiques, climatiques et sécuritaires qui dépassent largement la capacité d’action d’un seul gouvernement. La tentation de réduire la migration à une question de contrôle frontalier conduit rapidement à ignorer ses causes structurelles. L’expérience italienne suggère au contraire que la politique migratoire devient réellement stratégique lorsqu’elle est intégrée à une politique plus large de développement, de coopération économique, de sécurité régionale, de mobilité légale et de diplomatie. La frontière peut être contrôlée, mais elle ne peut pas être durablement stabilisée si les facteurs qui produisent les déplacements humains restent inchangés.

Une quatrième leçon concerne la démographie. L’Italie appartient désormais au groupe des sociétés européennes où le vieillissement démographique transforme directement la politique économique et sociale. La baisse de la population active exerce une pression sur le système de retraite, sur la disponibilité de la main d’œuvre, sur les services publics et sur la soutenabilité des finances publiques. Les politiques familiales mises en place par le gouvernement Meloni cherchent à répondre à cette tendance, mais leur efficacité ne peut être mesurée à court terme. Le problème est structurel: une politique nataliste ne produit pas immédiatement une nouvelle génération active et ne résout pas automatiquement la question de l’attractivité du pays pour les jeunes travailleurs.

La Caraïbe connaît des dynamiques différentes, mais certaines conséquences sont comparables. L’émigration des jeunes qualifiés prive plusieurs économies de compétences indispensables, tandis que les transferts financiers de la diaspora compensent partiellement cette perte. Cette contradiction mérite d’être considérée comme une question stratégique et non comme une simple donnée migratoire. Une économie peut recevoir des milliards de dollars de transferts et continuer à perdre progressivement une partie de son capital humain. La véritable politique démographique devrait donc chercher à créer les conditions dans lesquelles la diaspora devient un prolongement économique, scientifique et culturel du territoire plutôt qu’un substitut permanent à l’absence d’opportunités locales.

L’expérience italienne montre également qu’une politique de souveraineté contemporaine ne consiste plus simplement à proclamer l’indépendance de l’État. Elle consiste à identifier les dépendances critiques et à réduire celles qui peuvent fragiliser la capacité de décision nationale. L’énergie en offre aujourd’hui un exemple particulièrement clair. En septembre 2026, l’Italie accélère certains projets nationaux de production de pétrole et de gaz alors même que le gouvernement cherche parallèlement à renforcer sa sécurité énergétique dans un environnement international profondément perturbé. Le pays produit encore une quantité limitée d’hydrocarbures au regard de ses besoins, mais le gouvernement considère désormais l’énergie comme une question de sécurité nationale autant qu’une question économique.

Pour les États caribéens, cette réflexion est essentielle. La souveraineté énergétique ne signifie pas nécessairement disposer de grandes réserves d’hydrocarbures. Elle peut signifier produire davantage d’électricité localement, développer les énergies renouvelables, sécuriser les réseaux, moderniser les ports, diversifier les fournisseurs, renforcer les capacités de stockage et réduire les vulnérabilités liées aux importations. Dans des économies insulaires exposées aux ouragans et aux chocs extérieurs, l’énergie est à la fois une question de développement, de résilience climatique et de sécurité nationale. Une politique énergétique cohérente devient donc une politique de souveraineté.

La même logique s’applique au numérique. L’Italie comprend progressivement que la puissance économique européenne dépend de plus en plus de la maîtrise des technologies, des données, des infrastructures numériques et des compétences scientifiques. La Caraïbe ne peut pas attendre d’atteindre le niveau industriel des grandes puissances avant de prendre part à cette transformation. Les petits États peuvent parfois compenser leur faible taille par leur capacité à devenir des plateformes spécialisées dans certains secteurs: services numériques, cybersécurité, finance technologique, recherche océanographique, intelligence artificielle appliquée au climat, gestion des catastrophes, tourisme intelligent, agriculture de précision et économie maritime.

C’est probablement sur ce terrain que la comparaison avec l’Italie devient la plus féconde. La véritable puissance d’un État ne réside pas uniquement dans la dimension de son territoire ou dans la taille de son armée. Elle dépend de sa capacité à organiser ses ressources, à anticiper ses vulnérabilités et à transformer ses avantages géographiques en capacités économiques et diplomatiques. L’Italie possède une industrie, une flotte commerciale, des entreprises internationales, un système universitaire et une position méditerranéenne qui lui permettent de convertir sa géographie en influence. Les États caribéens doivent rechercher leurs propres équivalents, à partir de leurs réalités et non par imitation mécanique du modèle européen.

Il existe enfin une dimension politique plus profonde. Meloni a démontré qu’une force politique issue de la droite nationale pouvait passer de la marginalité à la direction d’un grand État européen sans provoquer la rupture institutionnelle que certains annonçaient. Cette trajectoire pose une question qui dépasse la droite italienne: comment une démocratie transforme t elle une force de contestation en force de gouvernement? La réponse dépend moins de l’étiquette idéologique que de la capacité à transformer un discours politique en politiques publiques cohérentes, compatibles avec le droit, les institutions et les contraintes économiques. La véritable épreuve commence lorsque le mouvement n’a plus seulement à dénoncer le système, mais doit en assumer la gestion quotidienne.

Cette question concerne également les démocraties caribéennes. Dans des sociétés où la confiance institutionnelle est parfois fragile, les citoyens peuvent être attirés par des formations qui promettent une rupture totale avec les élites traditionnelles. Mais la rupture électorale n’est jamais une politique publique en elle même. Elle doit être suivie d’une capacité administrative, d’une stratégie économique, d’un cadre juridique et d’une vision internationale. Sans cette deuxième étape, la mobilisation politique risque de se transformer en déception, quelle que soit l’idéologie qui l’a portée.

L’expérience de Meloni offre donc une leçon paradoxale à la Caraïbe. Elle montre qu’un État peut retrouver une capacité de durée sans avoir encore résolu l’ensemble de ses faiblesses structurelles. Elle montre également qu’un pays de taille moyenne peut utiliser sa position géographique comme un multiplicateur de puissance, à condition de relier politique intérieure, diplomatie, énergie, migration, commerce, défense et coopération internationale. Mais elle rappelle surtout qu’aucune stabilité ne peut être jugée uniquement sur sa longévité. La véritable mesure d’un cycle politique réside dans sa capacité à transformer le temps gagné en capacités durables.

Pour la Caraïbe, cette conclusion possède une portée particulière. La région ne manque pas de position stratégique. Elle ne manque pas non plus de ressources humaines, de diaspora, de potentiel maritime, de proximité avec de grands marchés et de possibilités dans les secteurs de l’énergie, du tourisme, de l’agriculture, du numérique et de l’économie bleue. Ce qui lui manque davantage est la capacité à articuler ces ressources dans une stratégie régionale suffisamment cohérente pour que la géographie cesse d’être seulement un avantage naturel et devienne un véritable instrument de puissance collective.

L’Italie de Meloni rappelle ainsi que la souveraineté du XXIe siècle n’est pas une forteresse. Elle est une architecture. Elle repose sur la capacité d’un État à connaître ses dépendances, à choisir ses partenariats, à diversifier ses ressources, à protéger ses institutions et à négocier avec des puissances plus grandes sans perdre la maîtrise de ses intérêts fondamentaux. C’est cette conception de la souveraineté, plus économique, technologique, énergétique, maritime et institutionnelle que territoriale, qui constitue peut être la leçon la plus importante de l’expérience italienne pour les sociétés caribéennes.

Depuis la Méditerranée comme depuis la Caraïbe, la même question finit donc par apparaître: comment transformer une position géographique en capacité politique? L’Italie cherche aujourd’hui sa réponse à travers l’Europe, la Méditerranée, l’Afrique, l’énergie et la défense. Les États caribéens doivent chercher la leur à partir de leurs propres réalités, mais avec une même exigence: ne plus considérer leur situation géographique comme une simple donnée du monde, mais comme un capital stratégique à organiser. C’est à cette condition que la stabilité peut devenir autre chose qu’une pause entre deux crises et se transformer en véritable politique de puissance.

LE REGARD DE CPGNNews: QUAND LA STABILITÉ DEVIENT UNE ÉPREUVE DE PUISSANCE

Le record de Giorgia Meloni mérite d’abord d’être reconnu pour ce qu’il est: un événement politique majeur dans l’histoire de la République italienne. Dans un pays qui a connu soixante huit gouvernements depuis 1946 et où la durée moyenne des exécutifs est restée historiquement courte, franchir le seuil de longévité établi par Silvio Berlusconi constitue davantage qu’une curiosité statistique. Cela signifie qu’un système politique longtemps associé à l’instabilité peut produire une continuité gouvernementale suffisamment forte pour modifier les habitudes de la vie publique. Meloni a donc déjà accompli quelque chose d’important. Mais cette réussite pose immédiatement une question plus exigeante: que vaut la stabilité lorsqu’elle n’est plus une promesse, mais une ressource disponible?

C’est à partir de cette question que le regard de CPGNNews se distingue d’une simple lecture partisane du phénomène Meloni. Nous ne considérons pas la longévité gouvernementale comme une preuve automatique de réussite, pas davantage que nous ne considérons les difficultés économiques, sociales ou institutionnelles comme la preuve automatique d’un échec. La réalité est plus complexe. Meloni a stabilisé le centre de décision italien, amélioré la crédibilité budgétaire du pays, maintenu une relation constructive avec les institutions européennes, consolidé l’ancrage atlantique de Rome et réduit fortement les arrivées irrégulières par rapport au pic de 2023. Dans le même temps, la croissance demeure faible, la dette publique reste extrêmement élevée, les salaires réels ont subi une pression importante, les services publics demeurent sous tension et plusieurs réformes structurelles annoncées n’ont pas produit la transformation attendue. Le bilan est donc celui d’un gouvernement qui a davantage réussi à stabiliser le système qu’à le refonder.

Cette distinction nous paraît fondamentale. Dans de nombreux pays, notamment dans les démocraties confrontées à des crises institutionnelles répétées, la stabilité est souvent présentée comme l’objectif ultime. Elle ne devrait pourtant être considérée que comme le commencement d’une politique de transformation. Un gouvernement stable peut préparer des réformes sur plusieurs années, sécuriser les investissements, renforcer l’administration, développer des infrastructures, améliorer l’éducation, moderniser les systèmes de santé, investir dans la recherche et construire une politique industrielle cohérente. S’il ne le fait pas, la stabilité risque de devenir une forme de conservation. Le temps politique est alors consommé sans être véritablement converti en capacité nationale.

L’expérience italienne nous conduit ainsi à reformuler la question du pouvoir. La vraie puissance d’un gouvernement ne se mesure pas seulement à sa capacité à rester en fonction. Elle se mesure à sa capacité à utiliser la durée pour augmenter les marges de manœuvre du pays. Une politique économique qui réduit certaines vulnérabilités budgétaires mais ne parvient pas à accélérer durablement la productivité demeure incomplète. Une politique migratoire qui réduit les arrivées irrégulières mais ne construit pas simultanément une stratégie de mobilité légale, d’intégration et de coopération économique demeure partielle. Une politique étrangère qui renforce la présence d’un pays dans les institutions européennes et atlantiques gagne en influence, mais doit également produire des résultats économiques, énergétiques, technologiques et diplomatiques mesurables. Une politique africaine qui multiplie les projets gagne en visibilité, mais doit démontrer que ces projets créent réellement de la valeur, des compétences, des infrastructures et des partenariats équilibrés.

C’est ici que le Plan Mattei devient particulièrement révélateur. L’Italie tente de transformer sa proximité méditerranéenne en instrument de projection vers l’Afrique, en reliant coopération, énergie, agriculture, infrastructures, formation, finance et intérêts industriels. Cette orientation correspond à une conception moderne de la puissance, dans laquelle l’influence ne passe plus seulement par les sommets diplomatiques ou les accords politiques, mais également par la capacité à financer, construire, former et connecter. Le modèle italien demeure encore en phase de démonstration, mais son ambition est claire: faire de la géographie une capacité stratégique. Pour CPGNNews, cette évolution mérite d’être suivie avec attention parce qu’elle rejoint une question essentielle pour la Caraïbe: comment transformer une position géographique exceptionnelle en influence économique, diplomatique, maritime, énergétique et technologique?

La question migratoire révèle une autre dimension de cette transformation. La Méditerranée et la Caraïbe sont deux espaces différents, mais toutes deux sont des régions où la mer constitue simultanément une frontière et un corridor. Les mouvements de population ne peuvent donc être durablement traités uniquement par des dispositifs de contrôle. Ils résultent de déséquilibres économiques, de conflits, de crises politiques, de changements climatiques et de différences considérables de niveau de vie. La politique migratoire devient réellement stratégique lorsqu’elle est intégrée à une politique de coopération, de développement, de sécurité, de mobilité légale et de protection des personnes. L’Italie cherche encore cet équilibre. La Caraïbe devra elle aussi le trouver, à partir de ses propres réalités.

Le dossier Meloni révèle également une transformation de la droite européenne. La normalisation de Fratelli d’Italia a montré qu’une force issue de la droite nationale pouvait passer du statut de mouvement contestataire à celui de parti gouvernemental sans sortir de l’Union européenne, sans quitter l’OTAN et sans provoquer la rupture avec Bruxelles que certains scénarios avaient anticipée. Mais cette normalisation produit une nouvelle compétition. À mesure que Meloni devient une dirigeante institutionnelle, une partie de l’électorat qui souhaite une rupture plus profonde peut chercher une nouvelle représentation. L’émergence rapide de Futuro Nazionale autour de Roberto Vannacci en constitue déjà l’un des signes. La question n’est donc plus seulement de savoir si la droite peut gouverner. Elle devient: quelle droite peut gouverner durablement sans perdre son identité, et quelle droite peut conserver son identité sans perdre sa capacité de gouvernement?

Cette tension possède une portée européenne. Le modèle Meloni ne correspond ni au souverainisme de rupture, ni au fédéralisme européen classique. Il cherche plutôt à occuper un espace intermédiaire dans lequel l’État national demeure le centre politique, tandis que l’Union européenne devient un instrument de puissance collective lorsqu’elle sert les intérêts italiens. Cette conception peut devenir particulièrement influente dans une Europe confrontée simultanément à la guerre, à la compétition industrielle, à la dépendance énergétique, à la pression migratoire, au retour de la rivalité entre grandes puissances et à l’incertitude de la relation transatlantique. Mais elle comporte également une contradiction: plus l’Europe doit devenir puissante, plus ses États membres doivent accepter de mutualiser certaines capacités. Plus les gouvernements nationaux revendiquent leur autonomie, plus cette mutualisation devient politiquement difficile.

La relation avec Washington illustre parfaitement cette tension. Meloni avait initialement été considérée comme l’une des dirigeantes européennes susceptibles de maintenir un canal privilégié entre l’Europe et Donald Trump. L’évolution de 2026 a montré les limites de cette hypothèse. Les tensions apparues autour de la guerre contre l’Iran et les critiques publiques de Trump ont démontré qu’une proximité politique supposée ne suffit pas à garantir une relation stratégique durable. Pour l’Italie comme pour l’Europe, la question devient donc celle de la réciprocité. Un partenariat transatlantique crédible ne peut reposer uniquement sur la dépendance européenne à l’égard des capacités américaines. Il suppose aussi que l’Europe développe ses propres capacités militaires, énergétiques, industrielles et diplomatiques. La demande italienne de plusieurs milliards d’euros au titre du programme européen SAFE s’inscrit précisément dans cette nouvelle réalité.

Cette évolution conduit à une définition plus exigeante de la souveraineté. La souveraineté du XXIe siècle ne signifie pas l’isolement. Elle signifie la capacité de choisir ses dépendances, de diversifier ses partenaires et de préserver des marges de décision lorsque l’environnement international devient instable. Un État véritablement souverain n’est pas celui qui refuse tous les partenariats. C’est celui qui possède suffisamment de capacités propres pour négocier ses partenariats sans être entièrement déterminé par eux. Cette définition nous paraît particulièrement pertinente pour les États de la Caraïbe, dont l’existence internationale repose souvent sur un équilibre délicat entre grandes puissances, institutions multilatérales, investisseurs étrangers, diasporas et partenaires régionaux.

La question énergétique confirme cette lecture. L’Italie demeure fortement dépendante des importations, alors même que l’énergie représente désormais un facteur majeur de sécurité nationale. Les choix récents de Rome en faveur de l’accélération de certains projets pétroliers et gaziers doivent être compris dans ce contexte de vulnérabilité, mais également confrontés aux objectifs européens de transition énergétique et aux impératifs climatiques. La contradiction n’est pas propre à l’Italie. Elle constitue l’un des grands dilemmes de notre époque: comment garantir immédiatement la sécurité énergétique tout en préparant la sortie progressive des modèles énergétiques qui ont contribué au changement climatique? La réponse ne peut être purement idéologique. Elle doit être technologique, économique, scientifique et stratégique.

Pour la Caraïbe, cette question est encore plus sensible. La dépendance aux combustibles importés, la vulnérabilité des réseaux électriques, les effets des ouragans et l’exposition aux fluctuations des prix internationaux créent une combinaison de risques qui touche directement la sécurité économique. La transition énergétique ne devrait donc pas être présentée seulement comme une obligation climatique. Elle peut devenir une stratégie de souveraineté. Produire localement davantage d’énergie renouvelable, moderniser les réseaux, développer le stockage, améliorer l’efficacité énergétique et construire des capacités régionales de coopération peut réduire simultanément les coûts, les vulnérabilités extérieures et les risques climatiques.

Le même raisonnement vaut pour la démographie et le capital humain. L’Italie découvre que le vieillissement d’une société finit par devenir une question de puissance nationale. La Caraïbe doit également regarder avec attention les effets de l’émigration des jeunes, particulièrement lorsque les économies locales investissent dans la formation sans pouvoir ensuite retenir les compétences produites. La diaspora représente une immense ressource financière, culturelle et intellectuelle, mais elle ne devrait pas devenir la justification d’une dépendance structurelle. La véritable stratégie consiste à transformer la diaspora en réseau de puissance: investissement, transfert de compétences, recherche, entrepreneuriat, enseignement supérieur, diplomatie économique et coopération scientifique peuvent permettre à un pays de bénéficier de ses citoyens établis à l’étranger sans accepter que l’émigration devienne la principale réponse aux insuffisances nationales.

Au terme de ce dossier, notre lecture de Giorgia Meloni est donc nécessairement nuancée. Elle n’est ni la dirigeante révolutionnaire que certains de ses soutiens ont voulu présenter, ni la menace existentielle que certains de ses adversaires avaient annoncée. Elle est devenue quelque chose de plus intéressant pour l’analyse politique: un exemple concret de transformation d’une force de droite radicale en force gouvernementale durable dans une démocratie européenne complexe. Son expérience permet d’observer, presque en temps réel, ce que produit la confrontation entre idéologie et responsabilité d’État, entre souveraineté nationale et interdépendance européenne, entre contrôle migratoire et réalité géopolitique, entre stabilité institutionnelle et nécessité de réformes structurelles.

C’est pourquoi le véritable bilan de Meloni ne devrait pas être arrêté au nombre de jours passés au Palazzo Chigi. Son record est désormais établi. Le jugement historique commence seulement maintenant. Les années à venir diront si cette stabilité aura permis à l’Italie de devenir plus productive, plus innovante, plus énergétiquement résiliente, plus cohérente sur le plan institutionnel, plus influente en Europe et plus capable d’organiser son environnement méditerranéen et africain. Elles diront également si Fratelli d’Italia aura réussi à construire une nouvelle droite européenne durable ou si la normalisation de Meloni aura simplement ouvert un espace à une nouvelle génération de forces plus radicales.

Pour CPGNNews, c’est précisément cette distinction qui doit rester au centre de l’analyse. La politique contemporaine ne peut plus être comprise uniquement à travers les catégories traditionnelles de gauche et de droite, de majorité et d’opposition, de nationalisme et d’intégration européenne. Elle doit être analysée à partir de la capacité réelle des États à produire de la sécurité, de la prospérité, de la cohésion sociale, de l’innovation et de la souveraineté dans un monde où les rapports de puissance se recomposent rapidement. Meloni représente l’un des laboratoires européens de cette nouvelle époque. L’Italie n’est pas devenue une grande puissance supplémentaire. Elle cherche plutôt à redevenir une puissance moyenne capable d’utiliser pleinement ses atouts.

C’est peut être là que réside la signification la plus profonde de son record. Après plusieurs décennies durant lesquelles l’Italie a souvent été décrite comme un pays doté d’immenses ressources mais incapable de les convertir durablement en puissance politique, économique et institutionnelle, le gouvernement Meloni a démontré qu’une autre trajectoire était possible. Il reste maintenant à démontrer qu’elle peut produire davantage qu’une stabilité politique exceptionnelle. Le véritable enjeu n’est plus de savoir combien de temps Meloni peut gouverner. Il est de savoir si l’Italie peut utiliser cette stabilité pour changer durablement de trajectoire.

Et depuis la Caraïbe, une dernière question s’impose: combien de temps nos propres États pourraient ils gagner s’ils parvenaient à transformer la stabilité institutionnelle en capacité nationale? Car la leçon italienne, au fond, n’est pas seulement italienne. Elle concerne tous les pays qui cherchent à sortir du cycle de l’instabilité, de la dépendance et de la gestion permanente de l’urgence. La stabilité n’est pas encore la puissance. Elle en est la possibilité. La puissance commence lorsque cette possibilité devient une capacité organisée, durable et mesurable.

APRÈS LE RECORD, L’ITALIE DOIT ENCORE PROUVER QU’ELLE A CHANGÉ

Giorgia Meloni a désormais obtenu ce que très peu de dirigeants italiens de l’après guerre avaient réussi à obtenir: suffisamment de temps pour gouverner sans que la permanence de son gouvernement soit elle même devenue une crise. Son arrivée au Palazzo Chigi avait été accompagnée de toutes les interrogations que suscitait l’accession au pouvoir d’une droite issue d’une tradition politique longtemps située à la périphérie du système institutionnel italien. Quatre années plus tard, la question n’est plus de savoir si Meloni pouvait gouverner. Elle l’a fait. Elle a même gouverné suffisamment longtemps pour inscrire son nom dans l’histoire politique de la République.

Mais un record de longévité produit une obligation nouvelle. Tant que la stabilité n’était pas acquise, elle pouvait être présentée comme un objectif. Désormais, elle devient le point de départ du jugement. L’Italie ne peut plus demander seulement à son gouvernement de rester en place. Elle doit pouvoir constater que cette continuité a produit davantage de capacité économique, de cohésion sociale, d’efficacité institutionnelle et de puissance stratégique. C’est cette transition entre la stabilité comme réussite politique et la stabilité comme obligation de résultat qui déterminera la véritable portée du cycle Meloni.

Le bilan apparaît donc nécessairement à plusieurs niveaux. Sur le plan politique, la réussite est incontestable. Sur le plan international, Meloni a réussi à installer l’Italie dans une position plus visible et plus cohérente, notamment au sein de l’Union européenne, de l’OTAN et dans le bassin méditerranéen. Sur le plan migratoire, les arrivées irrégulières ont fortement diminué par rapport au sommet atteint en 2023. Sur le plan budgétaire, le gouvernement a cherché à préserver la crédibilité financière du pays malgré le poids considérable de sa dette. Sur le plan stratégique, Rome tente désormais de renforcer son rôle en Afrique, dans l’énergie, la défense et les infrastructures.

Mais les limites sont tout aussi réelles. La croissance reste insuffisante pour modifier rapidement la trajectoire économique du pays. La dette publique demeure extrêmement élevée. Les salaires réels restent sous pression. Le vieillissement démographique continue de réduire progressivement les marges de manœuvre de l’économie. Les écarts entre le Nord et le Mezzogiorno n’ont pas disparu. Les services publics, notamment la santé et l’éducation, demeurent confrontés à des difficultés structurelles. Plusieurs réformes institutionnelles ont rencontré des résistances importantes ou n’ont pas encore produit les changements annoncés. Le gouvernement peut donc revendiquer une stabilité exceptionnelle sans pouvoir encore prétendre que cette stabilité a transformé en profondeur toutes les structures du pays.

C’est cette différence qui devrait guider le jugement historique. Il serait trop simple de conclure que Meloni a échoué parce que l’Italie n’a pas été entièrement transformée. Il serait tout aussi insuffisant de conclure qu’elle a réussi parce qu’elle a duré plus longtemps que ses prédécesseurs. Entre ces deux lectures se trouve la réalité d’un gouvernement qui a probablement accompli sa première mission, stabiliser le centre politique, mais qui doit encore démontrer qu’il peut accomplir la seconde, augmenter durablement les capacités du pays.

Le prochain cycle sera donc plus difficile que le précédent. En 2022, Meloni pouvait encore bénéficier du capital politique de la nouveauté, de l’attente et de la rupture avec une longue succession de gouvernements. En 2027, elle devra défendre un bilan. Ses adversaires pourront lui opposer les salaires, la santé, l’école, la croissance et la démographie. Ses partenaires devront expliquer leur propre place dans une coalition dominée par Fratelli d’Italia. Vannacci et Futuro Nazionale pourront chercher à convaincre les électeurs conservateurs que la normalisation de Meloni a éloigné le gouvernement de certaines ambitions originelles de la droite nationale. Le centre gauche devra, de son côté, démontrer qu’il est capable de transformer une addition de forces en véritable alternative gouvernementale.

La prochaine élection sera donc moins une simple consultation sur Giorgia Meloni qu’un référendum politique sur la signification de ses quatre années de stabilité. Les Italiens devront décider si cette période a constitué une première étape vers une nouvelle trajectoire nationale ou simplement une parenthèse exceptionnellement longue dans une histoire politique toujours marquée par les mêmes fragilités.

C’est peut être pourquoi le record de Meloni possède une signification qui dépasse sa personne. Il démontre qu’une démocratie peut changer ses habitudes politiques sans nécessairement bouleverser son régime. Il montre qu’une force autrefois périphérique peut entrer au centre du pouvoir et apprendre à gouverner. Il révèle également qu’une fois devenue gouvernementale, une droite nationale doit affronter les mêmes contraintes que les autres forces politiques: finances publiques, institutions, marchés, administration, alliances internationales, démographie et attentes sociales. L’exercice du pouvoir transforme les partis autant que les partis cherchent à transformer l’État.

L’Italie de 2026 se trouve ainsi à un moment particulier. Elle n’est plus exactement l’Italie instable des décennies précédentes, mais elle n’est pas encore devenue l’Italie transformée que la durée exceptionnelle du gouvernement Meloni aurait pu laisser espérer. Elle se situe entre les deux. Cette position intermédiaire est politiquement inconfortable, mais intellectuellement intéressante. Elle permet d’observer ce que produit réellement la stabilité lorsqu’elle est confrontée à des problèmes qui ne peuvent être résolus par une seule législature, ni par une seule majorité, ni par une seule doctrine politique.

La véritable héritière de Meloni sera peut être Meloni elle même, si elle parvient à ouvrir un second cycle capable d’aller plus loin que le premier. Elle pourrait aussi être une autre personnalité de son camp, si la droite italienne choisit de transformer l’expérience accumulée depuis 2022 en nouvelle génération politique. Elle pourrait encore être une force extérieure à la coalition actuelle si les électeurs considèrent que la stabilité n’a pas produit suffisamment de résultats. C’est pourquoi la question de 2027 ne se résume pas à «Meloni ou l’opposition». Elle porte sur la capacité de l’Italie à transformer une nouvelle culture de stabilité en nouvelle culture de gouvernement.

Depuis la Caraïbe, cette conclusion mérite d’être observée avec une attention particulière. Les trajectoires politiques européennes sont souvent analysées comme des phénomènes éloignés des préoccupations caribéennes. Pourtant, les mêmes questions fondamentales traversent les deux espaces: comment construire des institutions capables de durer, comment utiliser cette continuité pour investir dans le capital humain, comment réduire les dépendances critiques, comment gérer les migrations, comment préserver la souveraineté dans un système international dominé par de grandes puissances et comment transformer une position géographique en avantage économique et diplomatique.

L’Italie ne fournit pas un modèle à reproduire. Elle fournit un laboratoire à observer. Sa force réside dans ses institutions, son industrie, son appartenance européenne, sa position méditerranéenne et son capital humain. Ses faiblesses sont différentes de celles des États caribéens. Mais son expérience rappelle une vérité qui mérite d’être placée au centre de toute réflexion sur le développement politique: la stabilité n’est pas la destination. Elle est la capacité de prendre une direction et de la maintenir suffisamment longtemps pour produire des résultats.

C’est finalement à cette aune que l’histoire jugera Giorgia Meloni. Non pas au nombre de jours passés au pouvoir, même si ce record restera dans les annales de la République italienne, mais à ce que ces jours auront permis de construire. Si l’Italie sort de cette période avec une économie plus productive, une société mieux préparée au vieillissement, des institutions plus efficaces, une énergie plus sûre, une défense plus crédible, une influence européenne accrue et une relation plus structurée avec son environnement méditerranéen et africain, alors le record de Meloni aura représenté davantage qu’une performance politique. Il aura marqué le commencement d’une transformation.

Si, au contraire, la stabilité demeure principalement un phénomène de durée sans changement structurel proportionnel, son record restera remarquable mais son héritage sera plus limité. L’histoire retiendra alors qu’une dirigeante aura réussi à faire durer un gouvernement dans un pays où les gouvernements duraient peu, sans que cette longévité ait suffi à résoudre les fragilités profondes de l’État et de la société.

Entre ces deux possibilités se trouve l’Italie des prochains mois. Une Italie qui dispose encore de temps, mais qui ne peut plus demander au temps de parler à sa place.

Le record est désormais acquis. Le véritable jugement commence.

FIN DU DOSSIER

L’Italie de Giorgia Meloni entre ainsi dans une phase où la durée ne pourra plus être considérée comme une réponse en soi. Le record historique appartient désormais aux archives de la République. Ce qui appartient encore au présent, et surtout à l’avenir, est la question de savoir ce que cette durée aura réellement permis de construire.

Entre la stabilité politique et la transformation nationale subsiste un espace que seuls les résultats peuvent combler. C’est dans cet espace que se joueront les prochains mois, la prochaine bataille électorale et, au delà de Giorgia Meloni, la définition même de la nouvelle droite italienne, de la place de Rome en Europe et de la capacité d’un État ancien à convertir ses ressources, sa géographie et son influence en puissance durable.

L’expérience italienne rappelle finalement qu’un gouvernement ne devient pas historique uniquement parce qu’il dure. Il le devient lorsque la durée produit une capacité nouvelle à affronter les problèmes que le temps politique ordinaire ne permet généralement pas de résoudre.

Après le record commence donc l’épreuve la plus exigeante: démontrer que la stabilité peut devenir une force de transformation.

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