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LE VERDICT QUI CHANGE LA MÉMOIRE POLITIQUE SYRIENNE
Le tribunal pénal de Damas a condamné à mort Bachar al Assad, son frère Maher al Assad et leur cousin Atef Najib le 11 août 2026, dans le cadre du premier jugement visant l’ancien président et des membres de son entourage depuis la chute du régime. Bachar al Assad et Maher al Assad ont été condamnés par contumace, tandis qu’Atef Najib, ancien responsable de la sécurité politique à Dera’a, a comparu devant le tribunal et a lui aussi été condamné à mort. Les charges retenues contre Bachar al Assad comprennent notamment le meurtre prémédité, la torture, les arrestations arbitraires et les crimes contre l’humanité, dans le contexte de la guerre syrienne qui a duré près de quatorze ans.
Le verdict a été prononcé à Damas, capitale redevenue le centre politique et judiciaire d’une Syrie profondément transformée par la chute du régime en décembre 2024. Sa portée dépasse cependant la seule personne de l’ancien président. Pour les victimes et leurs familles, il constitue une reconnaissance officielle de crimes qui ont marqué une génération entière et dont les conséquences demeurent présentes dans la société syrienne. Les réactions enregistrées à Dera’a, notamment, montrent combien la dimension symbolique du jugement est forte dans une ville devenue le point de départ des manifestations de 2011.
Mais la portée historique du verdict doit être distinguée de sa portée pratique. Bachar al Assad se trouve en Russie depuis sa fuite de Syrie en décembre 2024 et y a obtenu l’asile. Son absence du tribunal signifie que la condamnation ne peut, dans l’immédiat, être suivie d’une exécution de la peine. Le gouvernement syrien a demandé son extradition, mais l’ancien président demeure hors de portée des autorités judiciaires syriennes. Le jugement apparaît ainsi à la fois comme un acte de souveraineté judiciaire, une réponse aux attentes des victimes et une nouvelle épreuve diplomatique pour la Syrie issue de la transition.
C’est précisément cette contradiction qui donne au verdict sa véritable portée politique. La nouvelle Syrie affirme qu’aucun ancien dirigeant ne peut être soustrait à la responsabilité judiciaire par la seule chute de son pouvoir. Mais elle doit désormais démontrer que cette volonté de rendre des comptes peut s’inscrire dans une justice crédible, indépendante et respectueuse des garanties fondamentales du procès équitable. Le jugement constitue donc moins un aboutissement qu’un commencement: celui d’une confrontation entre la mémoire des victimes, les exigences du droit, les intérêts du nouveau pouvoir et les réalités géopolitiques qui continuent de déterminer le destin syrien.
DE DERA’A À LA CHUTE DU RÉGIME: COMMENT UNE CONTESTATION EST DEVENUE UNE GUERRE
Pour comprendre le verdict de 2026, il faut revenir au printemps 2011, lorsque Dera’a est devenue l’un des foyers fondateurs de la contestation syrienne. L’arrestation et les mauvais traitements infligés à des adolescents accusés d’avoir inscrit des slogans hostiles au régime ont contribué à déclencher des manifestations qui se sont rapidement étendues à d’autres villes. La réponse des forces de sécurité, marquée par les arrestations et l’usage de la force contre les manifestants, a progressivement transformé une contestation initialement portée par des revendications politiques, sociales et économiques en une confrontation ouverte avec le pouvoir de Bachar al Assad. Dera’a est ainsi devenue bien davantage qu’un épisode local: elle est entrée dans la mémoire politique syrienne comme le lieu où une partie de la population a commencé à contester publiquement un système qui semblait jusque là solidement installé. Le processus ne fut cependant ni linéaire ni uniforme. La répression, l’extension des manifestations et l’absence d’une réponse politique crédible ont contribué à accélérer une dynamique qui allait bientôt dépasser le cadre de la protestation civile.
Au cours des mois suivants, la crise s’est progressivement militarisée. Des militaires ont fait défection, des groupes armés d’opposition se sont constitués et le territoire syrien s’est fragmenté entre forces gouvernementales, factions rebelles, groupes kurdes et organisations djihadistes. L’apparition puis l’expansion de l’État islamique ont ajouté une dimension nouvelle au conflit, tandis que la fragmentation de l’opposition empêchait l’émergence d’une alternative politique et militaire unifiée. La guerre syrienne a ainsi cessé d’être seulement une confrontation entre un gouvernement et une opposition: elle est devenue un conflit multidimensionnel dans lequel se sont imbriqués guerre civile, affrontements locaux, rivalités communautaires, lutte contre les organisations djihadistes et interventions étrangères. Cette fragmentation explique en partie pourquoi une crise née dans les rues de villes syriennes a pu progressivement devenir l’un des conflits les plus complexes du Moyen Orient contemporain.
L’internationalisation du conflit a ensuite profondément modifié le rapport de force. L’Iran et le Hezbollah ont apporté un soutien déterminant au régime, tandis que la Russie est intervenue militairement en 2015, contribuant à empêcher son effondrement et à restaurer progressivement sa position militaire. La Turquie, confrontée notamment à la question kurde et à l’afflux massif de réfugiés, a développé une présence militaire et une influence politique importantes dans le nord de la Syrie. Les États Unis ont pour leur part concentré l’essentiel de leur intervention sur la lutte contre l’État islamique et sur le soutien à leurs partenaires locaux. Israël a également mené de nombreuses opérations en Syrie contre des cibles liées notamment à l’Iran et au Hezbollah. Le territoire syrien est ainsi devenu un espace où se superposaient les intérêts de plusieurs puissances, chacune poursuivant des objectifs différents, parfois contradictoires. La guerre intérieure s’était transformée en conflit internationalisé, sans pour autant perdre sa dimension profondément syrienne.
Pendant plusieurs années, le régime Assad a semblé avoir survécu à l’essentiel de la contestation. L’intervention russe, l’appui iranien et les divisions de l’opposition avaient profondément modifié la dynamique militaire, donnant l’impression d’un conflit progressivement figé. Cette apparente stabilisation dissimulait cependant une fragilité croissante: économie affaiblie, institutions épuisées, dépendance envers les alliés étrangers et société profondément fragmentée après plus d’une décennie de guerre. Lorsque les forces rebelles ont lancé leur offensive à la fin de novembre 2024, l’effondrement des positions gouvernementales s’est produit à une vitesse que peu d’observateurs semblaient avoir anticipée. Alep, Hama et Homs sont tombées successivement, avant que Damas ne passe sous contrôle des forces rebelles le 8 décembre 2024. Bachar al Assad a alors quitté la Syrie pour la Russie, mettant fin à plus de cinq décennies de pouvoir de la famille Assad et à une présidence qui avait commencé en 2000 sous le signe d’une possible ouverture avant de s’achever dans les conditions dramatiques de la guerre.
La chute du régime n’a cependant pas apporté de réponse automatique à la question fondamentale laissée par la guerre: que faire de l’héritage politique, humain et judiciaire d’un système qui avait gouverné la Syrie pendant des décennies et dont la survie avait été intimement liée à ses appareils militaires et sécuritaires? Le verdict du 11 août 2026 constitue précisément l’une des premières réponses institutionnelles apportées à cette question. En condamnant l’ancien président et plusieurs figures de son entourage, la justice syrienne ne cherche pas seulement à établir des responsabilités individuelles; elle intervient dans une société où la mémoire du conflit demeure profondément conflictuelle et où la reconstruction de l’État dépendra aussi de la manière dont le nouveau pouvoir traitera le passé. C’est pourquoi le procès Assad dépasse désormais la seule question de la culpabilité d’un ancien dirigeant: il devient un test de la capacité de la Syrie nouvelle à transformer la rupture politique de décembre 2024 en une véritable rupture institutionnelle.
la mémoire de la violence en responsabilité juridique sans confondre justice et vengeance.
LE SYSTÈME ASSAD: QUAND L’ÉTAT, LE PARTI ET L’APPAREIL SÉCURITAIRE SE CONFONDENT
Le verdict du 11 août 2026 frappe personnellement Bachar al Assad, mais il ne peut être compris sans revenir au système politique dont il a hérité et qu’il a maintenu pendant près d’un quart de siècle. Lorsque Hafez al Assad s’impose au sommet de l’État au début des années 1970, la Syrie est déjà gouvernée par le parti Baas, arrivé au pouvoir en 1963. Sous les Assad, cependant, le parti ne constitue pas à lui seul la source du pouvoir: la présidence, les forces armées, les services de renseignement, l’administration et les réseaux économiques et politiques se renforcent progressivement autour d’un même centre de décision. Le résultat est un système dans lequel les institutions formelles de l’État existent, mais où l’exercice réel du pouvoir demeure largement concentré autour de la présidence et de ses réseaux de loyauté. Le Baas gouverne sans interruption jusqu’à la chute du régime en décembre 2024, tandis que les appareils de sécurité jouent un rôle déterminant dans la surveillance et la répression de toute opposition susceptible de menacer le pouvoir.
Lorsque Bachar al Assad succède à son père en 2000, une partie de la société syrienne espère une évolution du système. Le jeune président est alors associé à une possible modernisation politique et économique, et le bref épisode connu sous le nom de «printemps de Damas» nourrit l’espoir d’une ouverture. Cette période reste cependant limitée. Les espaces de débat se referment rapidement et la structure fondamentale du pouvoir demeure intacte. Au fil des années, l’autorité présidentielle continue de dominer les institutions politiques, tandis que les services de renseignement et de sécurité conservent une capacité considérable à surveiller, intimider et réprimer les opposants. Lorsque les manifestations de 2011 éclatent, cette architecture institutionnelle héritée de plusieurs décennies permet au régime de répondre à la contestation principalement par les instruments coercitifs dont il dispose déjà.
Il serait toutefois réducteur de considérer le système Assad comme une simple mécanique répressive fonctionnant indépendamment de la société. Sa longévité repose également sur des réseaux de loyauté, des intérêts économiques, des alliances militaires et des appartenances politiques et communautaires qui se sont consolidés au fil des décennies. La question confessionnelle, en particulier, a souvent été instrumentalisée dans la construction des perceptions du pouvoir et de la menace, même si le fonctionnement du régime ne peut être réduit à une opposition entre communautés. La minorité alaouite a occupé une place importante dans les structures militaires et sécuritaires, mais le système Assad s’est aussi appuyé sur des cadres sunnites, chrétiens et issus d’autres composantes de la société syrienne. Cette complexité est essentielle pour comprendre pourquoi la chute du régime n’a pas automatiquement fait disparaître les réseaux sociaux, économiques et institutionnels qui lui étaient associés.
La répression doit donc être comprise comme l’un des mécanismes centraux de conservation du pouvoir, mais aussi comme une pratique inscrite dans une architecture politique plus vaste. Arrestations, surveillance, restrictions de l’espace politique et recours aux appareils de sécurité ont contribué à empêcher l’émergence d’une opposition institutionnelle capable de concurrencer durablement le pouvoir. Pendant la guerre, cette logique s’est aggravée dans les zones contrôlées par le régime, tandis que d’autres acteurs armés ont eux aussi commis de graves violations. Cette dernière précision est essentielle pour l’avenir de la justice syrienne: établir les responsabilités de l’ancien régime ne peut signifier que les autres crimes commis pendant la guerre soient ignorés. La justice transitionnelle ne peut être durable que si elle dépasse la logique du vainqueur et s’attache aux victimes et aux responsabilités, indépendamment de l’identité politique ou militaire de leurs auteurs.
C’est précisément ce qui donne au procès de Bachar al Assad une portée qui dépasse sa personne. Le tribunal peut condamner un ancien président, mais il ne peut pas, par un seul verdict, dissoudre une culture institutionnelle, des réseaux d’intérêts ou des habitudes de gouvernement construites sur plusieurs décennies. La véritable rupture avec l’ère Assad ne sera donc pas seulement mesurée au nombre de responsables poursuivis. Elle se mesurera à la capacité de la Syrie nouvelle à reconstruire des institutions dans lesquelles l’armée répond au pouvoir civil, où les services de sécurité sont soumis au droit, où le pouvoir judiciaire peut agir sans pression politique et où l’alternance devient une possibilité réelle. Le jugement du 11 août 2026 ouvre cette question plus vaste: la Syrie veut elle seulement juger le système Assad, ou veut elle construire un État dans lequel un tel système ne puisse plus se reproduire?
QUI EST RESPONSABLE? LA QUESTION CENTRALE DU PROCÈS ASSAD
Le procès de Damas repose sur une question qui dépasse largement la personne de Bachar al Assad: jusqu’où peut aller la responsabilité pénale d’un dirigeant lorsque les crimes ont été commis par un appareil d’État complexe, composé de militaires, de services de renseignement, de responsables administratifs et de forces placées à différents niveaux de la hiérarchie? En droit pénal international, la fonction de chef d’État ne suffit pas, à elle seule, à établir la responsabilité personnelle d’un individu. Il faut établir un lien entre l’accusé et les crimes poursuivis, déterminer ce qu’il savait ou pouvait raisonnablement savoir, examiner son autorité effective sur les structures concernées et établir s’il a ordonné, encouragé, facilité ou, dans certaines circonstances, omis de prévenir ou de sanctionner des crimes relevant de son pouvoir de contrôle. Cette distinction est essentielle, car elle permet de séparer la responsabilité personnelle d’une simple responsabilité politique liée à l’exercice du pouvoir.
Dans le cas Assad, la difficulté est renforcée par la nature même du système qui a gouverné la Syrie pendant des décennies. La répression n’était pas le produit d’une seule institution, mais impliquait plusieurs branches des appareils de sécurité, des unités militaires et des responsables administratifs. Les enquêtes menées au cours de la guerre ont accumulé des témoignages, des documents, des photographies, des archives et d’autres éléments permettant de reconstituer les mécanismes de détention, de torture et de disparition. Des travaux judiciaires menés en Europe ont également démontré que des responsables syriens de haut niveau pouvaient être poursuivis individuellement pour des crimes commis dans le cadre de l’appareil sécuritaire du régime. Le problème central pour le tribunal de Damas n’est donc pas seulement de démontrer que des crimes ont été commis, ce qui est largement documenté, mais de déterminer avec précision la responsabilité personnelle de chacun des accusés et la nature du lien entre leur autorité et les actes poursuivis.
Cette question de la chaîne de commandement est particulièrement importante pour Bachar al Assad. Dans un État fortement centralisé, le pouvoir présidentiel peut exercer une influence considérable sur les structures militaires et sécuritaires, mais cette réalité politique doit être traduite en éléments juridiquement démontrables. La responsabilité d’un supérieur hiérarchique ne signifie pas automatiquement qu’il est coupable de tout crime commis par un subordonné. Elle suppose notamment d’établir l’existence d’une autorité ou d’un contrôle effectif, la connaissance réelle ou parfois juridiquement pertinente des crimes et l’absence de mesures raisonnables pour les empêcher ou les réprimer lorsque l’obligation de le faire existe. Cette exigence constitue l’une des frontières essentielles entre une justice pénale fondée sur la responsabilité individuelle et une justice de nature essentiellement politique.
Le dossier syrien possède toutefois une particularité majeure: les crimes poursuivis ne sont pas apparus dans un vide institutionnel. Ils s’inscrivent dans un système de détention, de renseignement et de répression dont le fonctionnement a été documenté pendant de nombreuses années par des organisations internationales, des enquêteurs, des journalistes et des mécanismes judiciaires nationaux et étrangers. Des investigations récentes ont notamment permis de mettre en évidence des chaînes de commandement reliant certaines opérations des forces syriennes à des responsables situés à des niveaux supérieurs de l’appareil d’État. Cette documentation donne à la justice syrienne une base potentiellement importante pour établir les responsabilités, mais elle impose également une discipline judiciaire rigoureuse: chaque accusation doit être individualisée, chaque preuve examinée et chaque lien hiérarchique démontré.
C’est ici que se joue une grande partie de la crédibilité historique du procès. Si le tribunal parvient à démontrer que les condamnations reposent sur des preuves solides et sur une véritable individualisation des responsabilités, le jugement pourra contribuer à établir un précédent important pour la justice transitionnelle syrienne. S’il donne au contraire l’impression de condamner un système dans son ensemble sans distinguer suffisamment les responsabilités personnelles, il exposera le nouveau pouvoir à l’accusation de pratiquer une justice des vainqueurs. La question est d’autant plus sensible que les nouvelles autorités devront également examiner les crimes commis par d’autres acteurs de la guerre, y compris ceux qui ont combattu l’ancien régime. La justice ne pourra gagner une véritable légitimité que si elle s’applique selon un principe simple mais exigeant: la victime doit être reconnue avant l’appartenance politique de celui qui a commis le crime.
Le procès Assad devient ainsi un test beaucoup plus large que celui de la culpabilité d’un ancien président. Il oblige la Syrie à répondre à une question fondamentale pour toute société sortie d’une guerre: peut on établir la responsabilité sans transformer la justice en vengeance, et peut on juger les dirigeants d’hier tout en soumettant ceux d’aujourd’hui aux mêmes exigences? La réponse à cette question déterminera probablement davantage la portée historique du verdict que la sévérité de la peine elle même.
UNE GUERRE QUI A CHANGÉ LA SYRIE ET LE MOYEN ORIENT
La condamnation de Bachar al Assad intervient au terme d’une guerre dont les conséquences humaines, démographiques et économiques dépassent largement les frontières syriennes. Depuis 2011, le conflit a provoqué l’un des plus importants déplacements forcés de population de l’histoire contemporaine: selon les Nations Unies, environ 14 millions de Syriens ont été déplacés au cours de la guerre, certains à plusieurs reprises, tandis qu’environ 5,5 millions de personnes demeurent encore déplacées à l’intérieur du pays en 2026. Des millions d’autres ont trouvé refuge dans les pays voisins et en Europe, transformant une crise nationale en une question régionale et internationale durable. Derrière ces statistiques se trouvent des familles séparées, des villes vidées de leurs habitants, des générations d’enfants ayant grandi loin de leur lieu de naissance et une société dont les liens sociaux ont été profondément affectés par la guerre. Le retour d’une partie des déplacés depuis la chute du régime ne signifie donc pas la fin de la crise: le véritable enjeu consiste désormais à rendre ces retours sûrs, dignes et durables.
La destruction matérielle est à la mesure de cette catastrophe humaine. L’évaluation publiée par la Banque mondiale en 2025 estime à 108 milliards de dollars les dommages physiques directs subis par les infrastructures, les logements et les bâtiments non résidentiels entre 2011 et 2024. Les infrastructures ont été particulièrement touchées, représentant près de la moitié des dommages recensés, tandis que les secteurs résidentiel et non résidentiel ont également subi des pertes considérables. Au total, le coût de reconstruction des actifs physiques endommagés est estimé à environ 216 milliards de dollars, avec une fourchette pouvant aller de 140 à 345 milliards. Cette estimation donne une mesure concrète de la difficulté qui attend la Syrie: les besoins de reconstruction représentent près de dix fois le produit intérieur brut estimé du pays pour 2024.
La guerre a également profondément transformé l’économie syrienne. Selon la Banque mondiale, le produit intérieur brut réel avait diminué de près de 53 % entre 2010 et 2022, tandis que le revenu national brut par habitant était tombé à environ 830 dollars en 2024. La destruction des infrastructures, les sanctions, la désorganisation des échanges, l’affaiblissement des institutions et la progression de l’économie informelle ont réduit la capacité de l’État à fournir les services essentiels et à créer les conditions d’une reprise durable. La reconstruction ne pourra donc pas être conçue comme une simple opération de remise en état des routes, des bâtiments ou des réseaux électriques. Elle devra également reconstruire les capacités productives, restaurer les services publics, rétablir la confiance économique et permettre à une population profondément appauvrie de retrouver des perspectives de travail et de dignité.
Mais la transformation de la Syrie ne s’arrête pas à ses frontières. Pendant près de quatorze ans, son territoire est devenu l’un des principaux espaces de confrontation indirecte entre puissances régionales et internationales. La Russie, l’Iran, la Turquie, les États Unis et Israël y ont poursuivi des objectifs différents, faisant de la Syrie un point de rencontre entre la guerre civile, la lutte contre les organisations djihadistes, les rivalités irano israéliennes, la question kurde et la compétition pour l’influence au Levant. La chute du régime en décembre 2024 a donc modifié un équilibre régional qui semblait pourtant relativement figé. Elle a affaibli certains réseaux d’influence, ouvert de nouvelles possibilités à d’autres acteurs et placé la nouvelle Syrie au centre d’une recomposition géopolitique dont les contours restent encore incertains.
C’est pourquoi la reconstruction syrienne ne peut être séparée de la question de la justice. Une société qui tente de reconstruire ses villes sans traiter les disparitions, les déplacements, les violences et les responsabilités risque de reconstruire des infrastructures sans reconstruire véritablement le contrat politique qui unit les citoyens à l’État. À l’inverse, une justice qui se limiterait à condamner les anciens dirigeants sans créer les conditions économiques et sociales du retour et de la réconciliation resterait elle aussi incomplète. La Syrie se trouve ainsi devant une équation historique particulièrement exigeante: reconstruire les bâtiments, reconstruire l’économie, reconstruire les institutions et, plus difficile encore, reconstruire la confiance. Le verdict contre Bachar al Assad intervient au début de cette immense entreprise plutôt qu’à son terme.
LA RUSSIE ET BACHAR AL ASSAD: LE DERNIER BASTION DE L’ANCIEN PRÉSIDENT
La condamnation à mort de Bachar al Assad prend une dimension particulière du fait de son exil en Russie, où l’ancien président syrien a trouvé refuge après la chute de son régime en décembre 2024. Moscou lui a accordé l’asile après son départ de Syrie, tandis que les nouvelles autorités syriennes ont depuis demandé son extradition afin qu’il puisse répondre devant la justice de son pays. Le verdict du 11 août 2026 transforme donc la présence d’Assad en Russie en une question à la fois judiciaire et diplomatique: la Syrie affirme désormais son droit à juger son ancien chef d’État, mais elle ne dispose d’aucun moyen immédiat de faire exécuter une condamnation prononcée en son absence tant que Moscou continue de le protéger.
Cette situation est d’autant plus importante que la relation entre Moscou et Damas ne se limite jamais à la personne de Bachar al Assad. La Russie a été l’allié militaire le plus déterminant du régime pendant la guerre, son intervention de 2015 ayant contribué à empêcher son effondrement à un moment où les forces gouvernementales étaient sous forte pression. Pendant près d’une décennie, la présence russe en Syrie s’est également appuyée sur deux installations stratégiques de la côte méditerranéenne, le site naval de Tartous et la base aérienne de Hmeimim. Ces positions ont donné à Moscou une capacité de projection militaire au Moyen Orient et au-delà, notamment vers la Méditerranée et certaines opérations russes en Afrique. Après la chute d’Assad, leur avenir est devenu l’un des principaux dossiers de la relation entre la Russie et la nouvelle Syrie.
Or, le contexte a profondément changé en 2026. Après environ dix huit mois de négociations, Moscou et Damas ont conclu le 9 août un mémorandum définissant le futur statut des installations russes de Tartous et de Hmeimim. Selon les informations communiquées par la partie russe, les infrastructures civiles doivent revenir sous administration syrienne, tandis que les installations militaires doivent évoluer vers des centres de formation conjoints. La présence russe n’est donc pas simplement supprimée, mais réorganisée dans le cadre d’une relation que les deux gouvernements cherchent désormais à préserver malgré la disparition de leur ancien partenariat autour d’Assad. Cette évolution est particulièrement révélatrice: la Russie semble chercher à préserver une partie de son influence stratégique en Syrie tout en acceptant de traiter avec le pouvoir qui a remplacé son ancien allié.
C’est dans ce nouveau contexte qu’il faut comprendre la question de l’extradition de Bachar al Assad. Pour Moscou, remettre l’ancien président syrien aux autorités de Damas ne constituerait pas seulement une décision judiciaire; ce serait aussi un choix politique susceptible d’affecter les relations qu’elle tente précisément de reconstruire avec la Syrie nouvelle. À l’inverse, maintenir Assad sous protection russe permet au Kremlin de préserver une forme de levier politique, même si cette protection peut également compliquer ses efforts pour normaliser ses relations avec les nouvelles autorités syriennes. Le problème ne se réduit donc pas à la question de savoir si la Russie approuve ou désapprouve le verdict: il concerne la manière dont Moscou entend désormais définir ses intérêts dans une Syrie où son ancien partenaire a disparu du pouvoir.
Le paradoxe est saisissant. En 2015, la Russie intervenait en Syrie pour empêcher la chute de Bachar al Assad; onze ans plus tard, elle négocie avec le pouvoir issu de la chute de ce même régime tout en continuant d’accueillir l’ancien président. Cette évolution montre que la géopolitique ne fonctionne pas seulement selon la fidélité personnelle aux dirigeants, mais selon la permanence des intérêts stratégiques. Pour Moscou, la Syrie reste un espace important de projection et de négociation; pour Damas, la relation avec la Russie peut constituer un moyen de préserver une marge diplomatique tout en récupérant progressivement une partie de sa souveraineté stratégique. La question Assad se trouve ainsi placée au croisement de deux temporalités: celle de la justice, qui cherche à établir les responsabilités du passé, et celle de la diplomatie, qui tente déjà de construire les rapports de pouvoir de l’après Assad.
Le verdict du 11 août 2026 pourrait donc avoir une conséquence inattendue: plus la justice syrienne cherchera à donner une portée concrète à la condamnation de l’ancien président, plus elle devra composer avec une Russie qui considère encore la Syrie comme un partenaire stratégique. La question de l’extradition restera par conséquent l’un des tests les plus révélateurs de la nouvelle relation entre Moscou et Damas. Mais elle permettra aussi de mesurer quelque chose de plus profond: la Syrie nouvelle est elle désormais capable de traiter avec les grandes puissances sans que la question de ses anciens dirigeants détermine entièrement sa politique étrangère?
LE PROCÈS DE DAMAS: JUSTICE TRANSITIONNELLE OU JUSTICE DES VAINQUEURS?
La question la plus importante soulevée par le verdict du 11 août 2026 n’est peut être pas de savoir si Bachar al Assad devait répondre de ses actes, mais de déterminer quelle forme de justice la Syrie nouvelle entend construire après la chute de son ancien régime. La justice transitionnelle ne consiste pas simplement à poursuivre les dirigeants déchus. Elle vise à permettre à une société sortie d’une période de violence politique de rechercher la vérité, d’établir les responsabilités, de reconnaître les victimes, de prévoir des réparations et de créer les garanties institutionnelles nécessaires pour empêcher la répétition des crimes. Dans cette perspective, le procès Assad constitue une étape importante, mais il ne peut à lui seul définir la transition syrienne. Sa véritable valeur dépendra de la capacité des institutions nouvelles à inscrire ce jugement dans une politique plus vaste, cohérente et indépendante de justice et de réconciliation. Les Nations Unies ont précisément souligné que la manière dont la Syrie traite les crimes du passé constituera un test majeur de son engagement envers l’État de droit et que les poursuites doivent viser les responsabilités individuelles plutôt que les communautés auxquelles les accusés appartiennent.
Le risque d’une justice des vainqueurs apparaît lorsque la justice pénale devient principalement un instrument de légitimation du pouvoir qui a remporté la guerre. Dans une société aussi profondément divisée que la Syrie, ce danger est particulièrement réel. Le nouveau pouvoir peut difficilement demander à la population de croire à l’impartialité de ses tribunaux si les crimes de l’ancien régime sont poursuivis avec détermination tandis que les violations commises par les groupes armés qui ont participé à sa chute restent à l’écart du processus judiciaire. Cette question n’est pas théorique. La Commission nationale de justice transitionnelle créée en 2025 avait initialement reçu pour mandat de traiter les violations graves commises par l’ancien gouvernement Assad, ce qui a suscité des interrogations sur la manière dont seraient traitées les exactions imputables aux autres parties au conflit. Amnesty International indique que le gouvernement a ensuite affirmé que le futur cadre juridique devrait permettre de traiter les abus commis par toutes les parties. Cette évolution sera déterminante pour la crédibilité du processus.
La question des garanties judiciaires est tout aussi fondamentale. Même lorsqu’un accusé est soupçonné des crimes les plus graves, la justice ne peut renoncer aux principes qui lui donnent précisément sa légitimité. Présomption d’innocence avant jugement, droit à la défense, assistance juridique, examen contradictoire des preuves et indépendance du tribunal ne sont pas des privilèges accordés aux anciens dirigeants; ce sont les fondements d’un État de droit. Dans le cas de Bachar al Assad, jugé en son absence, cette exigence prend une dimension particulière. La contumace peut permettre à une procédure nationale de se poursuivre, mais elle soulève inévitablement des questions sur les possibilités concrètes de défense et sur la portée internationale du jugement. Plus la peine prononcée est irréversible, plus l’exigence de rigueur procédurale devient élevée. Les responsables onusiens ont eux mêmes insisté sur la nécessité de respecter les garanties d’un procès équitable dans les procédures engagées contre les anciens responsables du régime.
La peine de mort ajoute une difficulté supplémentaire à cette équation. La Syrie conserve la peine capitale, alors que les organisations internationales de défense des droits humains demandent son abolition et considèrent que les crimes internationaux les plus graves ne devraient pas conduire à une exécution. Cette divergence ne relève pas seulement de la philosophie pénale. Elle peut également avoir des conséquences diplomatiques concrètes, notamment dans la perspective d’une éventuelle remise de Bachar al Assad par la Russie. Le verdict peut donc être juridiquement significatif tout en restant pratiquement inexécutable, ce qui pose une question inconfortable à la justice syrienne: comment transformer une condamnation prononcée en l’absence de l’accusé en une véritable procédure de responsabilité qui puisse résister au temps, aux changements politiques et aux rapports de force internationaux?
Mais la question la plus décisive demeure celle de l’universalité de la justice. La Syrie ne pourra durablement convaincre ses citoyens et ses partenaires étrangers qu’elle a rompu avec l’ancien système si la justice reste associée à une seule période politique ou à une seule catégorie de responsables. Une véritable justice transitionnelle devrait pouvoir regarder l’ensemble de la guerre, reconnaître les victimes quelle que soit leur origine, poursuivre les auteurs sur la base des preuves disponibles et distinguer clairement la responsabilité individuelle de l’appartenance collective. Elle devrait également donner une place centrale aux familles des disparus, aux survivants et à ceux qui attendent encore de connaître le sort de leurs proches. Le procès Assad peut donc devenir le commencement d’une nouvelle culture juridique syrienne, mais seulement si le principe qu’il affirme est appliqué sans exception: nul ne doit être au dessus de la loi, mais nul ne doit non plus être condamné en dehors de la loi.
Le véritable jugement de l’histoire ne portera ainsi pas uniquement sur la condamnation de Bachar al Assad. Il portera sur la manière dont la Syrie aura traité ses victimes, ses accusés, ses minorités, ses anciens adversaires et ses propres institutions judiciaires. C’est à cette condition que le verdict du 11 août 2026 pourra dépasser le symbole politique pour devenir un acte fondateur de la Syrie nouvelle.
UNE JUSTICE SYRIENNE QUI DOIT AUSSI SE JUGER ELLE MÊME
Le procès de Bachar al Assad, aussi historique soit il, ne peut occulter une difficulté institutionnelle fondamentale: la justice syrienne qui juge aujourd’hui les responsables de l’ancien régime est elle même issue d’un système judiciaire qui a fonctionné pendant des décennies sous l’autorité de ce même régime. La question n’est donc pas seulement de savoir si les nouveaux tribunaux peuvent condamner les anciens dirigeants, mais s’ils disposent désormais de l’indépendance, des compétences et des garanties nécessaires pour exercer cette responsabilité sans reproduire les mécanismes institutionnels du passé. La Syrie nouvelle se trouve ainsi devant un paradoxe: elle doit utiliser des institutions qui portent encore l’empreinte de l’ancien État pour construire une justice capable précisément de rompre avec ses pratiques. Cette transformation ne peut être instantanée. Elle suppose une réforme profonde des règles, des institutions et des cultures professionnelles qui ont structuré le système judiciaire pendant des décennies.
Depuis la chute du régime, les nouvelles autorités ont engagé plusieurs réformes destinées à réorganiser le système judiciaire. Des tribunaux exceptionnels ont été supprimés, les décisions de l’ancien Tribunal antiterroriste font l’objet d’un processus de réexamen et des magistrats ayant exercé des fonctions politiques sous l’ancien régime ont été écartés. Le gouvernement a également engagé une réflexion sur les standards professionnels applicables aux magistrats et a lancé en juillet 2026 une consultation nationale consacrée à un projet de Code de conduite judiciaire. Ces mesures témoignent d’une volonté de reconstruction institutionnelle, mais elles ne suffisent pas encore à répondre à la question essentielle de l’indépendance effective de la justice. Une institution judiciaire ne devient pas indépendante simplement parce qu’un ancien régime a disparu; cette indépendance doit être protégée par des mécanismes juridiques, administratifs et constitutionnels capables de résister aux pressions du pouvoir politique.
Cette question est particulièrement sensible dans la nouvelle architecture constitutionnelle. La Déclaration constitutionnelle de mars 2025 affirme le principe d’indépendance judiciaire, mais certaines dispositions continuent de donner au président un rôle important dans la désignation des plus hautes instances judiciaires. L’Agence de l’Union européenne pour l’asile relève notamment que le président dispose du pouvoir de nommer les sept membres de la Haute Cour constitutionnelle, sans mécanisme extérieur de contrôle parlementaire ou institutionnel. Cette concentration du pouvoir de nomination peut fragiliser la séparation des pouvoirs et alimenter le doute sur la capacité future des tribunaux à contrôler véritablement l’exécutif. Le problème est donc moins de proclamer l’indépendance de la justice que de créer les garanties qui permettent à un juge de l’exercer concrètement lorsqu’une décision judiciaire contrarie les intérêts du pouvoir.
La capacité matérielle du système judiciaire constitue un autre défi. Après la chute du régime, de nombreux magistrats ont été écartés et remplacés, tandis que de nouveaux juges issus notamment des structures judiciaires qui fonctionnaient dans les zones contrôlées auparavant par l’opposition ont intégré les institutions nationales. Cette recomposition a permis de renouveler une partie du personnel judiciaire, mais elle a également créé des problèmes de compétence, de formation et d’harmonisation des pratiques juridiques. L’Agence de l’Union européenne pour l’asile relève également des difficultés persistantes liées à la corruption, aux faibles rémunérations et à la surcharge du système. Une justice véritablement indépendante ne peut donc pas être seulement protégée contre l’ingérence politique; elle doit aussi disposer de magistrats correctement formés, rémunérés et capables de travailler dans des institutions suffisamment solides pour résister aux pressions économiques et administratives.
Le droit lui même doit également évoluer. Les crimes commis pendant la guerre syrienne comprennent des actes qui relèvent de catégories particulièrement graves du droit international, notamment les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre. Leur poursuite exige des définitions juridiques précises, des règles de preuve adaptées, des mécanismes de protection des témoins et des victimes ainsi qu’une coopération étroite avec les mécanismes internationaux de documentation et de justice. Le défi consiste à éviter deux excès également dangereux: appliquer mécaniquement des normes étrangères sans tenir compte du cadre juridique syrien, ou invoquer la souveraineté nationale pour échapper aux standards internationaux. La Syrie doit au contraire construire un droit national capable de dialoguer avec le droit international et de garantir aux victimes que leurs dossiers seront traités selon des règles compréhensibles, prévisibles et applicables à tous.
Cette réforme devra enfin dépasser le seul procès des responsables de l’ancien régime. Les nouvelles autorités ont déjà engagé des procédures concernant des violences commises après la chute d’Assad, notamment les événements de la côte syrienne en 2025 et les violences de Soueida. Ces procédures sont importantes parce qu’elles permettront de vérifier si le principe d’égalité devant la justice est réellement appliqué aux différents acteurs du conflit. Les informations disponibles montrent que des enquêtes ont été conduites et que certains suspects ont été renvoyés devant les juridictions, y compris des membres des forces gouvernementales. Cette évolution est déterminante: une justice transitionnelle crédible ne peut pas demander à la population de croire à l’État de droit si celui ci protège les vainqueurs et ne poursuit que les vaincus.
La véritable épreuve de la justice syrienne commence donc peut être après le verdict Assad. Condamner un ancien président constitue un acte spectaculaire; construire une institution capable de juger demain un ministre, un général, un responsable des forces de sécurité, un chef de faction ou même un membre du gouvernement en exercice est une tâche infiniment plus exigeante. La rupture avec l’ancien régime ne sera pleinement accomplie que lorsque le pouvoir judiciaire n’aura plus besoin d’un changement de régime pour être indépendant. C’est à ce moment seulement que la Syrie pourra dire qu’elle n’a pas simplement changé de dirigeants, mais qu’elle a commencé à changer la nature même de son État.
LA PEINE DE MORT: LE VERDICT QUI DIVISE LA QUESTION DE LA JUSTICE
La peine capitale prononcée contre Bachar al Assad constitue sans doute l’aspect le plus controversé du verdict de Damas. Pour les familles des victimes, après quatorze années de guerre, de pertes humaines, de disparitions et d’attente, cette condamnation peut apparaître comme l’expression la plus forte de la gravité des crimes imputés à l’ancien président. Dans les rues de Damas comme à Dera’a, les réactions rapportées après le verdict ont montré que la dimension émotionnelle du jugement est considérable. Pour une partie des Syriens, voir l’ancien chef du régime condamné par une juridiction syrienne représente une rupture longtemps inimaginable avec l’ordre politique qui avait dominé le pays pendant des décennies.
Mais la justice ne se mesure pas seulement à la sévérité de la peine. Elle se mesure aussi aux principes qui encadrent la procédure, à la solidité des preuves et à la possibilité pour l’accusé de faire valoir ses droits. Dans le cas de Bachar al Assad, la situation est particulièrement complexe puisqu’il n’était pas présent au procès. La condamnation par contumace ne fait pas disparaître la nécessité d’un examen rigoureux des charges, et plus encore lorsqu’il s’agit d’une peine irréversible. Le droit à la défense, la possibilité de contester les éléments du dossier et les conditions dans lesquelles un jugement peut être réexaminé prennent donc une importance particulière. La valeur historique d’un verdict ne peut durablement reposer sur son caractère spectaculaire; elle repose sur la capacité de l’institution judiciaire à démontrer qu’elle a appliqué les mêmes exigences de droit à l’accusé qu’elle revendique désormais pour les victimes.
Un paradoxe apparaît alors au cœur du jugement. La peine capitale peut satisfaire une partie des attentes des victimes et donner au verdict une portée symbolique considérable, mais elle peut également rendre plus difficile la perspective de voir Bachar al Assad comparaître un jour physiquement devant une juridiction syrienne. L’ancien président se trouve en Russie depuis sa fuite de décembre 2024, après avoir obtenu l’asile, et le gouvernement syrien souhaite son extradition. Or des experts cités par Reuters estiment que la peine de mort pourrait constituer un obstacle supplémentaire à une éventuelle remise de l’ancien président par Moscou. Le verdict pourrait donc renforcer la responsabilité judiciaire d’Assad sur le plan symbolique tout en compliquant les conditions pratiques permettant de le faire comparaître devant la justice syrienne.
Cette contradiction mérite d’être prise au sérieux. Une justice qui cherche à rendre des comptes doit également réfléchir aux moyens par lesquels cette responsabilité peut devenir effective. Condamner un accusé absent est une chose; parvenir à le faire comparaître, permettre un débat contradictoire et donner à la décision une portée juridiquement durable en est une autre. Dans le cas Assad, le fossé entre ces deux dimensions est particulièrement visible. La Syrie dispose désormais d’un jugement historique, mais elle demeure confrontée à une réalité géopolitique qui échappe à son appareil judiciaire. Le sort de la condamnation dépend donc en partie d’un rapport de forces extérieur au tribunal, dans lequel la Russie conserve une capacité de décision déterminante.
La question de la peine capitale renvoie enfin à une interrogation plus profonde sur la Syrie nouvelle. Si l’objectif du procès est de rompre avec une culture politique fondée sur la violence, la justice doit elle répondre à la violence par la peine la plus irréversible, ou construire une forme de responsabilité qui permette également de préserver la vérité judiciaire, les droits de la défense et la mémoire des victimes? Il ne s’agit pas de minimiser la gravité des crimes attribués à l’ancien régime. Il s’agit de savoir quelle conception de l’État de droit la Syrie souhaite inscrire dans ses institutions. Human Rights Watch a reconnu la portée symbolique du verdict tout en réaffirmant son opposition à la peine de mort et en appelant au respect des standards d’un procès équitable.
Le paradoxe du 11 août 2026 est ainsi presque philosophique: plus la Syrie veut démontrer que nul n’est au dessus de la loi, plus elle doit accepter de soumettre son propre pouvoir judiciaire aux exigences les plus élevées de la loi. La véritable portée du verdict ne résidera donc peut être pas dans la possibilité immédiate d’exécuter la sentence, mais dans la capacité de la justice syrienne à transformer cette condamnation en un précédent durable, crédible et applicable au delà des passions de l’après guerre.
LA FRANCE, L’EUROPE ET LA JUSTICE INTERNATIONALE
Le verdict de Damas ne constitue pas un événement isolé dans l’histoire judiciaire du conflit syrien. Depuis plusieurs années, des juridictions européennes enquêtent sur les crimes internationaux commis en Syrie, en s’appuyant notamment sur le principe de compétence universelle et sur une coopération croissante entre magistrats, organisations de défense des droits humains et mécanismes internationaux de documentation. La France occupe une place particulière dans cet effort. Dès 2015, les autorités françaises avaient transmis au parquet de Paris des éléments susceptibles d’établir des crimes contre l’humanité commis par les forces du régime Assad, notamment à partir des milliers de photographies recueillies par le militaire syrien connu sous le nom de «César». Le ministère français de la Justice indiquait par la suite que plusieurs dizaines d’enquêtes et d’informations judiciaires relatives à la Syrie étaient en cours en France.
Cette politique judiciaire française ne repose cependant pas sur une volonté de se substituer à la justice syrienne. Elle s’inscrit dans une logique complémentaire. La France coopère notamment avec le Mécanisme international, impartial et indépendant créé pour la Syrie afin de recueillir, préserver et analyser les éléments de preuve concernant les violations les plus graves du droit international commises depuis mars 2011. L’objectif est de permettre que ces éléments puissent, lorsque les conditions juridiques sont réunies, servir à des procédures pénales équitables devant des juridictions nationales, régionales ou internationales. Cette architecture montre que la justice concernant la Syrie ne se joue plus dans un seul espace judiciaire: elle se construit à travers un réseau de procédures nationales et de mécanismes internationaux qui peuvent se renforcer mutuellement.
Le cas de Bachar al Assad illustre particulièrement cette dimension transnationale. L’ancien président syrien fait l’objet d’un mandat d’arrêt en France dans le cadre d’une procédure portant sur le bombardement d’un centre de presse à Homs en 2012. Ce dossier est juridiquement distinct du procès conduit à Damas en 2026, mais les deux procédures convergent sur un point essentiel: elles traduisent la disparition progressive de l’idée selon laquelle la fonction de chef d’État pourrait constituer une protection absolue contre toute poursuite pour les crimes internationaux les plus graves. La chute du régime a donc ouvert une nouvelle phase dans laquelle la question n’est plus seulement de documenter les crimes, mais de déterminer quelles juridictions peuvent effectivement établir les responsabilités individuelles.
Cette multiplication des procédures soulève néanmoins une question délicate de coordination. Une justice nationale syrienne qui souhaite affirmer sa souveraineté judiciaire, une justice française qui exerce sa compétence dans certaines circonstances et les mécanismes internationaux qui préservent les preuves peuvent poursuivre des objectifs convergents sans disposer nécessairement des mêmes règles de procédure, des mêmes qualifications pénales ou des mêmes moyens d’enquête. La complémentarité devient donc essentielle. Il ne s’agit pas de savoir quelle juridiction «possède» Assad, mais comment plusieurs systèmes judiciaires peuvent contribuer à établir la vérité sans compromettre les droits des victimes, la solidité des preuves ou les garanties fondamentales de la défense.
La question de l’extradition demeure toutefois le point de rencontre entre la justice et la géopolitique. Tant que Bachar al Assad se trouve en Russie, aucune procédure européenne ne peut, à elle seule, garantir sa comparution devant une juridiction occidentale ou syrienne. Le mandat d’arrêt français constitue un instrument judiciaire important, mais son efficacité pratique dépend de la possibilité pour les autorités françaises d’exercer leur compétence sur la personne recherchée. Le même problème se pose désormais à la Syrie nouvelle: elle peut prononcer une condamnation historique, mais elle ne peut contraindre Moscou à remettre l’ancien président. Le droit établit donc la responsabilité potentielle; la politique internationale détermine encore largement la possibilité de la rendre effective.
C’est précisément ce qui donne au dossier Assad une portée qui dépasse la Syrie. Le véritable enjeu n’est plus seulement de savoir si un ancien président peut être poursuivi après la chute de son régime. Il est de déterminer si, dans un ordre international fragmenté, les mécanismes judiciaires nationaux peuvent progressivement réduire l’espace de l’impunité lorsque les mécanismes politiques traditionnels échouent. La France, les autres juridictions européennes et les institutions internationales jouent ici un rôle de conservation de la mémoire judiciaire: même lorsque l’accusé demeure hors de portée, les preuves peuvent être préservées, les victimes peuvent être entendues et les responsabilités peuvent être juridiquement établies.
Le verdict de Damas donne ainsi à cette architecture une nouvelle dimension. Pour la première fois, la justice syrienne elle même rejoint directement cet effort en condamnant son ancien président. Mais la portée historique du moment dépendra de la capacité de toutes ces juridictions à éviter la concurrence politique et à privilégier une même exigence: que la justice ne soit ni l’instrument des vainqueurs, ni le privilège des puissants, mais la mémoire institutionnelle d’une société qui refuse de laisser les crimes disparaître avec le temps.
QUE SIGNIFIE LE VERDICT POUR LA SYRIE NOUVELLE?
Pour la Syrie post Assad, le verdict du 11 août 2026 représente une rupture politique et symbolique considérable. Pour la première fois, l’ancien président est condamné par une juridiction de son propre pays pour des crimes commis pendant les années de guerre, alors même qu’il se trouve à l’étranger sous la protection de la Russie. Pour les victimes et leurs familles, cette décision constitue une reconnaissance officielle d’une souffrance longtemps privée de véritable réponse judiciaire. Les réactions rapportées à Damas et surtout à Dera’a, berceau de la contestation de 2011, montrent que le jugement possède une dimension mémorielle qui dépasse largement la salle d’audience. Il ne s’agit plus seulement de la condamnation d’un ancien dirigeant, mais de la reconnaissance publique d’une partie de l’histoire vécue par des millions de Syriens.
Mais une rupture politique ne devient une transformation historique que lorsqu’elle produit de nouvelles institutions. Le principal défi des autorités syriennes commence donc précisément là où le verdict s’arrête. La chute du régime a ouvert une période de transition durant laquelle Damas cherche à réorganiser l’État, réformer la justice et les forces de sécurité et reconstruire une administration capable de fonctionner après près de quatorze années de guerre. L’Union européenne souligne elle même que cette transition demeure confrontée à des difficultés sécuritaires, économiques et humanitaires importantes. Le jugement Assad peut renforcer l’autorité du nouvel État, mais il ne pourra durablement la légitimer que si cette autorité se traduit par des institutions prévisibles, des services publics fonctionnels, une justice indépendante et des garanties réelles pour les citoyens.
Le risque le plus sérieux serait alors de confondre la justice avec la vengeance et la transition avec le remplacement d’une élite par une autre. La Syrie reste une société profondément marquée par les fractures de la guerre et par les violences qui ont continué après la chute du régime. Des massacres visant notamment des civils alaouites et druzes ont déjà montré que la disparition de l’ancien pouvoir ne suffisait pas à faire disparaître les logiques de violence communautaire. Dans ces conditions, la condamnation d’Assad peut être un acte de justice pour les victimes du régime, mais elle ne doit pas devenir le point de départ d’une nouvelle lecture collective de la culpabilité. La responsabilité doit rester individuelle, documentée et juridiquement établie. Human Rights Watch insiste précisément sur la nécessité d’une justice qui examine les abus commis par toutes les parties, avant comme après décembre 2024.
La question des minorités devient dès lors indissociable de la construction de la Syrie nouvelle. Alaouites, sunnites, chrétiens, druzes, Kurdes et autres composantes de la société syrienne doivent pouvoir considérer l’État non comme l’instrument d’une communauté victorieuse, mais comme une institution commune. C’est ici que la transition politique rencontre sa véritable épreuve historique. Si le nouveau pouvoir veut rompre avec la logique de l’ancien régime, il devra démontrer que la citoyenneté prime désormais sur l’appartenance communautaire et que la protection de la loi ne dépend plus de la proximité avec le pouvoir. Une justice crédible ne doit donc pas seulement punir les crimes du passé; elle doit également empêcher que la mémoire de ces crimes soit utilisée pour légitimer de nouvelles discriminations.
La reconstruction matérielle sera tout aussi déterminante. La Syrie ne sort pas simplement d’un changement de régime, mais d’une guerre qui a détruit une partie considérable de ses infrastructures, déplacé des millions de personnes et profondément affaibli son économie et ses institutions. Le retour des réfugiés, la réintégration des personnes déplacées, la reconstruction des villes et des réseaux essentiels, la réouverture des écoles et des hôpitaux ainsi que la création d’emplois constitueront les véritables indicateurs de la réussite de la transition. Une société ne retrouve pas confiance dans l’État uniquement parce qu’un ancien président est condamné; elle la retrouve lorsque l’État devient capable de protéger, de soigner, d’éduquer, de rendre justice et de garantir à chacun une place dans l’avenir national.
Le verdict Assad doit donc être considéré comme un commencement plutôt que comme un aboutissement. Les autorités disposent désormais d’une occasion rare: transformer une condamnation hautement symbolique en une réforme durable de l’État, inscrire la justice transitionnelle dans un cadre véritablement inclusif et faire de la responsabilité individuelle un principe applicable à tous les acteurs du conflit. Les mécanismes nationaux de justice transitionnelle et de recherche des personnes disparues ont précisément été créés pour contribuer à cette transformation, avec l’objectif affiché de rechercher la vérité, établir les responsabilités, retrouver les disparus et répondre aux attentes des victimes.
La Syrie nouvelle sera finalement jugée sur une question beaucoup plus exigeante que celle qui a conduit Bachar al Assad devant le tribunal: sera t elle capable de construire un État dans lequel le pouvoir lui même accepte d’être soumis à la loi? Si la réponse est oui, le verdict du 11 août 2026 pourra devenir l’un des actes fondateurs d’une nouvelle histoire syrienne. S’il ne s’accompagne que d’une revanche politique, il restera un événement spectaculaire dans une transition encore fragile. Entre ces deux possibilités se trouve le véritable enjeu de la Syrie post Assad: transformer la fin d’un régime en naissance d’un État.
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LE VERDICT ASSAD ET LA QUESTION PLUS LARGE DU MOYEN ORIENT
La condamnation de Bachar al Assad dépasse désormais le cadre strictement syrien. Elle intervient dans un Moyen Orient dont les équilibres ont profondément changé depuis la chute du régime en décembre 2024. Pendant près de quatorze années de guerre, la Syrie avait constitué l’un des principaux terrains de confrontation entre puissances régionales et internationales. La Russie y avait établi une présence militaire déterminante, l’Iran y avait construit un dispositif stratégique essentiel à son influence au Levant, la Turquie y avait développé une profondeur stratégique au nord et les États Unis y avaient maintenu une présence principalement orientée vers la lutte contre l’État islamique et le soutien à leurs partenaires locaux. La disparition du pouvoir Assad a donc créé bien davantage qu’un vide politique à Damas: elle a ouvert une nouvelle compétition pour la définition de l’ordre régional. Les analyses consacrées à l’après Assad soulignent précisément que la chute de la dynastie a modifié les rapports entre Damas et plusieurs capitales régionales, tout en faisant de la stabilisation syrienne l’un des enjeux majeurs de la recomposition du Moyen Orient.
L’Iran est probablement l’un des acteurs qui ont le plus directement perdu avec la disparition du régime Assad. Pendant des décennies, la Syrie avait constitué un maillon essentiel de l’architecture stratégique iranienne au Levant et un corridor important pour les relations avec le Hezbollah au Liban. La chute d’Assad a profondément réduit cette profondeur stratégique et contraint Téhéran à revoir une partie de ses calculs régionaux. La Russie, elle aussi, a subi un revers politique majeur, même si elle a cherché à préserver autant que possible ses intérêts et sa présence en Syrie. L’accueil accordé à Bachar al Assad à Moscou rappelle d’ailleurs que le dossier syrien reste lié aux intérêts russes au Moyen Orient. La condamnation du 11 août ajoute désormais une dimension judiciaire à cette relation: l’ancien allié de Moscou est devenu un condamné dont le sort demeure entre les mains d’un État qui n’est pas disposé, à ce stade, à le remettre à Damas.
Pour la Turquie, la transformation est d’une autre nature. Ankara a longtemps considéré la Syrie à la fois comme une question de sécurité nationale, un enjeu migratoire et un espace déterminant pour la question kurde. La disparition du régime Assad a considérablement accru la marge de manœuvre turque, mais elle ne signifie pas pour autant que les intérêts d’Ankara et ceux du nouveau pouvoir syrien soient automatiquement identiques. La Turquie souhaite empêcher la consolidation d’une structure kurde autonome à sa frontière, préserver son influence politique et économique et favoriser un retour progressif des réfugiés syriens. Damas, de son côté, devra démontrer qu’il peut restaurer son autorité sur l’ensemble du territoire sans devenir dépendant d’une nouvelle puissance extérieure. C’est là que se situe l’un des paradoxes de la Syrie post Assad: vouloir retrouver sa souveraineté tout en ayant besoin de partenaires étrangers pour sa sécurité, sa reconstruction et sa réintégration économique.
Israël se trouve également au cœur de cette nouvelle équation. La disparition d’un régime qui avait été pendant des décennies un adversaire stratégique de l’État israélien n’a pas automatiquement produit une situation plus stable. Au contraire, la période de transition ouvre de nouvelles incertitudes concernant les frontières, les groupes armés, les capacités militaires syriennes et l’évolution de l’influence iranienne. Pour Israël, l’enjeu principal demeure la prévention de l’installation à proximité de son territoire de structures considérées comme hostiles. Pour la Syrie nouvelle, le défi consiste à rétablir progressivement une autorité nationale suffisamment solide pour que son territoire ne redevienne pas le champ de bataille permanent des puissances voisines. Le problème syrien n’est donc plus seulement celui d’un régime contre son opposition; il est désormais celui d’un État en reconstruction au milieu d’un environnement stratégique extrêmement instable.
Les États arabes, quant à eux, disposent d’une occasion nouvelle de réinvestir politiquement et économiquement la Syrie. L’Égypte, les États du Golfe, la Jordanie et d’autres capitales arabes ont intérêt à éviter que la transition syrienne ne débouche soit sur une nouvelle guerre civile, soit sur une domination exclusive d’une puissance régionale. Leur intérêt commun réside dans une Syrie souveraine, territoriellement unifiée et suffisamment stable pour redevenir un acteur normal du système arabe. Mais cette volonté de stabilisation s’accompagne de calculs différents sur la nature du nouveau pouvoir, le rôle des mouvements islamistes, la place des minorités et l’avenir des relations de Damas avec l’Occident. La reconstruction syrienne pourrait ainsi devenir un nouvel espace de compétition économique et diplomatique, dans lequel les investissements, les infrastructures, l’énergie et les échanges commerciaux auront une importance aussi grande que les alliances militaires.
C’est dans ce contexte que le verdict Assad acquiert une portée particulière. Il ne constitue pas une nouvelle fracture géopolitique comparable à la chute du régime elle même, mais il donne une dimension judiciaire à la transformation stratégique de la Syrie. Pendant des années, les rapports de force militaires avaient déterminé qui contrôlait le territoire et qui survivait politiquement. Désormais, les institutions syriennes cherchent à établir une autre forme de pouvoir: celui de l’État qui affirme sa capacité à juger ceux qui l’ont dirigé. La condamnation d’Assad peut donc être interprétée comme un message adressé au Moyen Orient tout entier: la chute d’un régime ne signifie plus nécessairement la disparition de sa responsabilité historique et judiciaire. Mais la portée de ce message dépendra de la cohérence avec laquelle la nouvelle Syrie appliquera ce principe à tous les auteurs de crimes graves.
Le véritable enjeu régional est finalement moins la punition d’un homme que la possibilité de voir émerger une Syrie qui cesse d’être le territoire sur lequel les autres puissances règlent leurs propres rivalités. Depuis 2011, le pays a payé un prix humain et matériel considérable pour être devenu l’un des principaux théâtres de la confrontation régionale. La Syrie nouvelle devra donc accomplir une tâche qui dépasse la reconstruction de ses institutions: elle devra reconstruire sa souveraineté. Si elle y parvient, le verdict Assad pourra être inscrit dans une transformation historique plus large, celle du passage d’une Syrie utilisée comme instrument des rivalités régionales à une Syrie capable de défendre ses propres intérêts dans un environnement moyen oriental en pleine recomposition.
Le verdict du 11 août 2026 ne clôt donc pas seulement une affaire judiciaire. Il pose une question qui concerne toute la région: la chute d’un régime peut elle réellement modifier l’ordre géopolitique qui l’avait rendu possible? La réponse dépendra moins du sort personnel de Bachar al Assad que de la capacité de la Syrie à devenir un État suffisamment fort, légitime et inclusif pour ne plus être l’objet des stratégies des autres, mais un sujet à part entière de la politique du Moyen Orient.
LA SYRIE APRÈS ASSAD DANS UN MOYEN ORIENT EN RECOMPOSITION
La Syrie post Assad entre dans une région dont les équilibres ne cessent de se déplacer. La chute du régime en décembre 2024 n’a pas seulement mis fin à quatorze années de guerre et à plus d’un demi siècle de domination de la famille Assad; elle a également bouleversé l’architecture stratégique dans laquelle la Syrie avait occupé une place centrale. Pendant des décennies, Damas avait été l’un des principaux points d’ancrage de l’influence iranienne au Levant, un partenaire essentiel de Moscou et un facteur déterminant dans les calculs sécuritaires d’Israël, de la Turquie et des États arabes. La disparition de ce régime a donc créé un nouvel espace de compétition, mais aussi une occasion rare pour la Syrie de tenter de redevenir un État agissant selon ses propres intérêts plutôt qu’un territoire sur lequel d’autres puissances projettent leurs rivalités.
Pour Washington, la question syrienne doit désormais être replacée dans une réflexion beaucoup plus large sur la transformation du Moyen Orient. L’administration Trump est confrontée à une région où la puissance militaire demeure déterminante, mais où les résultats politiques des interventions extérieures sont beaucoup moins prévisibles. La Syrie offre ici une leçon importante: l’affaiblissement ou la disparition d’un régime ne signifie pas automatiquement l’apparition d’un ordre stable. La guerre actuelle autour de l’Iran et les tensions qui touchent le Golfe illustrent à leur tour cette difficulté. La puissance américaine peut modifier rapidement un rapport de forces, mais elle ne peut pas, par la seule supériorité militaire, déterminer seule la forme politique que prendra l’après conflit. Pour Washington, le véritable défi consiste donc moins à démontrer sa puissance qu’à savoir quand l’exercer, quand négocier et surtout comment éviter qu’une victoire militaire ne crée une instabilité stratégique plus grande que celle qu’elle prétendait résoudre.
Israël, de son côté, observe la Syrie nouvelle à travers une grille principalement sécuritaire. La disparition du régime Assad a profondément modifié l’environnement stratégique israélien, notamment en raison de l’affaiblissement de l’architecture régionale construite autour de l’Iran et de ses alliés. Mais un adversaire affaibli n’est pas nécessairement remplacé par un environnement plus prévisible. Une Syrie en transition peut offrir de nouvelles possibilités diplomatiques tout en produisant de nouvelles incertitudes concernant les frontières, les groupes armés, la présence de puissances étrangères et l’avenir de l’État syrien. La question centrale pour Israël ne sera donc pas seulement de savoir qui gouverne Damas, mais si le nouvel ordre syrien contribuera à la stabilité ou si le territoire continuera d’être utilisé comme espace de confrontation entre puissances régionales.
L’Iran se trouve dans une situation encore plus complexe. Pendant des années, la Syrie a constitué l’un des piliers de sa profondeur stratégique au Levant. La chute d’Assad a réduit cette capacité d’influence et contraint Téhéran à réévaluer une partie de son dispositif régional. La guerre actuelle entre l’Iran et les États Unis, avec l’implication directe d’Israël et les tensions qui en découlent dans le Golfe, montre toutefois qu’un affaiblissement géopolitique ne signifie pas nécessairement une disparition politique. L’histoire récente du Moyen Orient rappelle qu’un système peut perdre certains de ses relais, subir de lourdes pertes militaires et néanmoins chercher à se réorganiser autour de nouvelles structures de pouvoir. La disparition d’un dirigeant ne suffit donc jamais à déterminer à elle seule le destin d’un État. Ce sont la solidité des institutions, la cohésion des élites, la capacité de mobilisation de la société et la faculté du système à se renouveler qui décident de sa survie.
Le bouleversement du Golfe donne à cette recomposition une dimension mondiale. Les tensions autour du détroit d’Ormuz dépassent largement la confrontation entre les protagonistes directs de la guerre, car elles touchent l’énergie, le commerce maritime, les marchés internationaux et la sécurité économique de nombreuses puissances. La région ne peut donc plus être considérée uniquement comme un théâtre de rivalités militaires. Elle est devenue l’un des principaux espaces où se croisent simultanément les intérêts énergétiques, commerciaux, diplomatiques et sécuritaires des grandes puissances. Pour les États du Golfe eux mêmes, cette situation impose un exercice délicat d’équilibre entre sécurité, souveraineté, diversification économique et préservation de leurs relations avec Washington, Pékin et les autres centres de puissance.
La Chine regarde cette transformation avec une logique différente. Pékin n’a ni le même dispositif militaire que les États Unis dans la région, ni la même culture d’intervention. Son influence repose davantage sur le commerce, l’énergie, les infrastructures, l’investissement et la diplomatie. La stabilité du Golfe représente donc pour la Chine un intérêt stratégique majeur, non seulement pour ses approvisionnements énergétiques, mais aussi pour la continuité de ses échanges avec l’Europe, l’Afrique et l’Asie. Dans cette perspective, la Chine peut chercher à tirer avantage d’un environnement où la puissance militaire américaine demeure dominante mais où les coûts économiques et politiques des conflits deviennent de plus en plus lourds. Sa stratégie s’inscrit davantage dans la durée, avec une préférence pour la préservation des relations et des marges de manœuvre plutôt que pour la recherche d’une victoire militaire immédiate.
La Russie, elle, conserve une place particulière dans cette nouvelle équation en raison de son histoire récente avec la Syrie. Moscou a été l’un des principaux soutiens du régime Assad et son intervention militaire de 2015 avait permis à Damas de reprendre une partie décisive du contrôle du territoire. La chute du régime a néanmoins montré une vérité fondamentale des relations internationales: même une alliance apparemment solide reste soumise à l’évolution des intérêts stratégiques. Lorsque les priorités d’une puissance protectrice changent, le degré de protection accordé à un allié peut lui aussi changer. L’exil de Bachar al Assad en Russie et sa condamnation par contumace donnent aujourd’hui une dimension particulièrement visible à cette réalité. Le sort personnel de l’ancien président demeure ainsi lié à une relation de puissance qui dépasse largement sa personne.
Le cas de Nicolás Maduro peut être évoqué dans cette réflexion, mais avec la prudence qu’exige toute comparaison historique. Le Venezuela n’est pas la Syrie, son système politique n’est pas celui de Damas et son environnement stratégique est différent. Pourtant, l’expérience des régimes fortement personnalisés soulève une interrogation commune: que se passe t il lorsque la stabilité d’un État est progressivement confondue avec la survie politique de son dirigeant? Tant que les institutions, les forces de sécurité, les ressources économiques et les soutiens extérieurs fonctionnent ensemble, un système peut sembler presque indestructible. Mais lorsque plusieurs de ces piliers se fragilisent simultanément, la durée du pouvoir peut se révéler beaucoup moins significative que ne le suggérait son apparente permanence.
C’est ici que l’histoire impose une leçon de prudence aux dirigeants qui considèrent leur pouvoir comme définitivement acquis. Les dirigeants les plus obstinés peuvent parfois survivre longtemps à leurs adversaires, mais ils ne contrôlent jamais entièrement les circonstances qui détermineront la fin de leur règne. L’histoire a rarement besoin de convaincre immédiatement ceux qui refusent de l’écouter; elle attend, puis tranche. Un rapport de forces peut paraître immuable pendant dix ans et changer en quelques mois. Une alliance considérée comme éternelle peut devenir secondaire lorsqu’une nouvelle crise surgit. Une puissance étrangère peut demeurer le principal soutien d’un régime jusqu’au jour où ses propres intérêts l’obligent à regarder ailleurs. Et un appareil d’État qui paraît solide peut révéler en quelques semaines les fragilités qu’il dissimulait depuis des années.
Cette réalité ne concerne d’ailleurs pas uniquement les régimes autoritaires. Elle concerne tous les États fragiles dont la stabilité repose excessivement sur une personne, une faction, une puissance étrangère ou un équilibre institutionnel précaire. La véritable solidité d’un État ne se mesure pas au nombre d’années pendant lesquelles un dirigeant reste au pouvoir. Elle se mesure à la capacité des institutions à survivre à son départ, à la capacité de la société à accepter l’alternance et à la capacité de l’État à préserver sa souveraineté lorsque ses alliances changent. Un pouvoir peut durer très longtemps et laisser derrière lui un État extrêmement fragile. À l’inverse, un État peut traverser une crise profonde et en sortir renforcé si ses institutions sont capables de se renouveler.
Le destin d’Assad rappelle ainsi une vérité fondamentale des relations internationales: les rapports de force ne sont jamais statiques, quelle que soit la durée apparente d’un ordre politique. Ceux qui gouvernent doivent constamment distinguer la puissance du moment de la tendance historique. La première peut être impressionnante; la seconde est beaucoup plus difficile à percevoir. Savoir où se placer à l’avance, comprendre les transformations économiques, sociales, technologiques et géopolitiques avant qu’elles ne deviennent évidentes et construire des institutions capables de s’adapter constituent souvent les véritables critères de survie politique.
Pour la Syrie, cette leçon est particulièrement importante. Le pays ne pourra pas simplement remplacer une dépendance par une autre. Il lui faudra reconstruire une souveraineté capable de dialoguer avec Washington sans dépendre de Washington, de coopérer avec les États arabes sans devenir leur instrument, de traiter avec la Turquie sans perdre son autonomie, de maintenir des relations avec la Russie et la Chine sans reproduire les dépendances du passé et de construire une relation nouvelle avec Israël fondée sur la sécurité plutôt que sur la confrontation permanente. La Syrie nouvelle ne pourra véritablement tourner la page Assad que lorsqu’elle cessera d’être définie principalement par les rivalités des autres.
Le verdict du 11 août 2026 prend alors une signification qui dépasse largement la salle d’audience de Damas. Il appartient à une transformation plus vaste dans laquelle la Syrie tente de passer du statut de champ de bataille régional à celui d’acteur politique souverain. Le succès de cette transition dépendra moins de la sévérité de la condamnation d’un ancien président que de la capacité du nouvel État à comprendre une règle que l’histoire internationale n’a cessé de confirmer: aucun rapport de forces n’est éternel, aucune protection extérieure n’est absolue et aucun pouvoir ne devrait confondre sa longévité avec son invulnérabilité.
QUAND LE POUVOIR RENCONTRE L’HISTOIRE
Le verdict prononcé contre Bachar al Assad appartient désormais à une catégorie d’événements qui dépassent largement leur propre actualité. Il ne concerne plus seulement le destin d’un ancien président syrien, ni même celui d’un pays meurtri par quatorze années de guerre. Il pose une question beaucoup plus ancienne et beaucoup plus universelle: que devient le pouvoir lorsque les circonstances historiques cessent progressivement de lui être favorables? Pendant des années, le régime Assad a donné l’impression d’avoir vaincu le temps. Il avait survécu aux soulèvements, à la guerre, aux sanctions, à l’isolement diplomatique et aux offensives de ses adversaires, tandis que le soutien de la Russie et de l’Iran semblait lui garantir une profondeur stratégique considérable. Son appareil sécuritaire paraissait suffisamment puissant pour assurer sa survie et son système politique suffisamment enraciné pour rendre improbable toute rupture brutale. Pourtant, lorsque les équilibres extérieurs ont commencé à se déplacer et que les fragilités internes ont progressivement atteint un seuil critique, cet édifice apparemment durable s’est effondré avec une rapidité que peu d’observateurs avaient anticipée. La première leçon est donc aussi l’une des plus anciennes de l’histoire politique: la durée du pouvoir ne constitue jamais une garantie de sa permanence.
Cette réalité devrait inciter les dirigeants à distinguer ce qui relève de la puissance du moment de ce qui appartient aux tendances profondes de l’histoire. Un régime peut durer plusieurs décennies tout en demeurant structurellement fragile; une alliance peut paraître indestructible jusqu’au jour où les intérêts de ceux qui la composent changent; une opposition peut sembler marginale jusqu’à ce que les circonstances lui donnent une importance nouvelle; une puissance étrangère peut protéger un allié pendant des années avant de réorienter ses priorités vers d’autres théâtres ou d’autres intérêts. Les rapports de forces internationaux ne sont jamais statiques, quelle que soit leur apparente stabilité. Ils évoluent sous l’effet des transformations économiques, technologiques, démographiques, sociales, militaires et diplomatiques, parfois de manière presque imperceptible, parfois avec une brutalité qui surprend précisément ceux qui avaient confondu la situation présente avec une réalité permanente. La véritable intelligence stratégique consiste donc moins à préserver indéfiniment un équilibre favorable qu’à comprendre suffisamment tôt comment cet équilibre est en train de se transformer.
C’est également à cet endroit que la question syrienne prend une portée qui dépasse son propre cadre national. Gouverner un État ne consiste pas uniquement à contrôler son présent; cela implique de préparer les conditions de sa continuité lorsque les circonstances auront changé et lorsque ceux qui exercent le pouvoir aujourd’hui ne seront plus là. Un dirigeant peut utiliser la coercition pour maintenir momentanément l’ordre, mais il ne peut remplacer indéfiniment la légitimité par la peur; il peut obtenir le soutien d’une puissance étrangère, mais il ne peut transformer durablement une dépendance extérieure en souveraineté nationale; il peut contrôler les institutions, mais il ne peut faire disparaître durablement la mémoire collective d’une société. Les dirigeants qui refusent cette réalité peuvent parfois prolonger leur pouvoir, parfois même pendant très longtemps, mais la prolongation du règne ne doit jamais être confondue avec la consolidation de l’État. La véritable réussite politique se mesure à la capacité d’un pays à continuer d’exister, de fonctionner et de se renouveler lorsque celui qui le gouvernait n’est plus en mesure de le faire.
REGARD DE CPGNNews
À travers le destin de la Syrie, CPGNNews considère que cette question mérite d’être posée à tous les dirigeants, particulièrement à ceux qui gouvernent des États fragiles, divisés ou fortement dépendants de soutiens extérieurs. Le problème des dirigeants qui s’installent dans la durée n’est pas nécessairement leur longévité en elle même; il apparaît lorsque cette longévité finit par produire l’illusion que le pays, les institutions et l’avenir collectif dépendent nécessairement de leur propre personne. C’est alors que le pouvoir commence à se confondre avec l’État, que les institutions deviennent des instruments de conservation politique et que toute évolution est interprétée comme une menace plutôt que comme une réalité à comprendre. Les dirigeants les plus têtus sont souvent ceux qui prennent l’absence immédiate d’alternative pour l’absence définitive d’alternative, la loyauté apparente pour une adhésion durable et la stabilité du présent pour une garantie de l’avenir. Or aucune de ces certitudes ne résiste indéfiniment à l’épreuve du temps.
La prudence politique n’est donc pas une faiblesse; elle peut constituer la forme la plus élevée de la responsabilité. Savoir réformer avant que la crise ne rende la réforme inévitable, dialoguer avant que le désaccord ne devienne rupture, renforcer les institutions avant qu’elles ne soient menacées, préparer une succession avant qu’elle ne devienne une urgence et reconnaître suffisamment tôt les transformations du système international sont autant de signes d’une véritable maturité stratégique. Le dirigeant qui accepte d’adapter son action aux changements du monde ne renonce pas nécessairement à son autorité; il peut au contraire préserver l’essentiel, c’est à dire la stabilité de son pays et la continuité de ses institutions. À l’inverse, celui qui cherche à immobiliser le monde autour de sa propre position peut parfois retarder le changement, mais il ne peut jamais le supprimer. L’histoire finit toujours par distinguer la force qui protège un État de la force qui ne sert qu’à protéger un pouvoir.
Dans une perspective stoïcienne, cette distinction prend une signification particulière. Aucun dirigeant ne contrôle entièrement le temps, les circonstances internationales, les transformations économiques, les réactions des peuples ou les décisions des puissances étrangères. Il peut cependant contrôler la manière dont il exerce l’autorité qui lui a été confiée, la qualité des institutions qu’il construit et la capacité de son pays à affronter les changements qui viendront après lui. La véritable force politique ne consiste donc pas à prétendre maîtriser l’histoire, mais à comprendre ce qui dépend encore de soi lorsque le monde commence à changer. Un pouvoir personnel peut être impressionnant par sa durée; un État institutionnellement solide l’est davantage par sa capacité à survivre à ceux qui l’ont dirigé.
LA DERNIÈRE LEÇON
Le destin de Bachar al Assad rappelle finalement que l’histoire n’est ni pressée ni immobile. Elle peut laisser certaines structures politiques en place pendant des décennies avant de modifier, parfois en quelques mois, les conditions qui semblaient garantir leur permanence. Elle peut transformer une alliance stratégique, déplacer un centre de puissance, épuiser progressivement les ressources d’un régime ou faire apparaître de nouvelles aspirations au sein d’une société. Ceux qui gouvernent avec intelligence ne cherchent donc pas à nier ces transformations; ils essaient de les comprendre suffisamment tôt pour que leur pays puisse les traverser sans s’effondrer. C’est peut être là la différence fondamentale entre un dirigeant qui cherche simplement à conserver le pouvoir et un homme d’État qui cherche à construire un avenir: le premier demande combien de temps il pourra rester au sommet; le second se demande ce que deviendra son pays lorsqu’il n’y sera plus.
La Syrie devra maintenant répondre à cette question par ses propres actes. Si elle réussit à transformer le jugement d’un ancien dirigeant en réforme institutionnelle, la mémoire des victimes en garantie de non répétition, la reconstruction matérielle en reconstruction nationale et la rupture avec l’ancien régime en véritable État de droit, alors le verdict du 11 août 2026 pourra être considéré comme le commencement d’une nouvelle étape plutôt que comme le dernier geste d’une vengeance politique. Mais si la nouvelle Syrie reproduit à son tour la concentration du pouvoir, l’instrumentalisation de la justice et l’exclusion de ceux qui ne partagent pas la vision du pouvoir dominant, elle ne fera que changer les acteurs sans changer la logique historique. La véritable victoire sur l’ancien régime ne sera donc pas obtenue lorsque ses dirigeants seront définitivement condamnés, mais lorsque les conditions politiques, institutionnelles et sociales qui avaient permis à un tel système de s’installer ne pourront plus se reproduire.
C’est peut être la question que le verdict Assad laisse, au delà de la Syrie, à tous ceux qui exercent aujourd’hui le pouvoir: non pas combien de temps leur système pourra résister, mais quelle société ils auront préparée pour le jour où les circonstances auront changé. Car l’histoire ne demande pas seulement aux dirigeants ce qu’ils ont réussi à conserver lorsqu’ils étaient puissants; elle finit par leur demander ce qu’ils ont construit lorsque le pouvoir était entre leurs mains. Et lorsqu’elle pose cette question, ni la durée d’un règne, ni la puissance d’une armée, ni la protection d’un allié, ni l’apparente immobilité d’un rapport de forces ne peuvent suffire à y répondre.
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